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                  <text>����������POÉSIES
GASCONNES
DE

PIERRE

DE

GARROS

LECTOUUOIS

DÉDIÉES A MAGNIFIQUE ET PUISSANT PRINCE LE PRINCE DE NAVARRE
SON SEIGNEUR

SECOND VOLUME

TRADUITES Dû GASCON EX FRANÇAIS

PAR.

ALCÉE

DURRIEUX

LECTOUROIS
AV0CAT

A

LA

C0UR

D ' A P P EL

1) %

«ÏBUOTÊCA
Edition nouvelle^

L'INSTITUT

D'ESTUDIS
OCCJTM NS
AUCH
âttPKI.MEKIK

ET

LITHOGRAPHIE

1895

GASTON

FoiX

��Tiré à loo exemplaires

81

�POE S I A S
GASCONAS
DE

PEY

DE

GARROS

LAYTORÈS

DEDICADA MAGNII HIC E PODERÓS PRÍNCEP LO PRÍNCEP DE NAVARRA
SON SENO

per

A TOLOSA
JAMMES COLOMES, impremeclo jurat
dam privilegi deu Rey
1567

de l'Vniversitat

�POÉSIES
GASCONNES
DE

PIERRE

DE

GARROS

LECTOUROIS
DÉDIÉES A MAGNIFIQUE ET PUISSANT PRINCE LE PRINCE DE NAVARRE
SON SEIGNEUR

A TOULOUSE
par

imprimeur juré de l'Université
avec privilège du Roi

JAMMES COLOMÈS,

1567

�TYPOGRAPHIE

G.
-&lt;€§)

CAB

FOIX

A AU CH

m-

784 -2+2.

�INTRODUCTION

4 II
Nous n'en sommes plus, Dieu merci, à la période
de persécution implacable contre notre chère langue
Gasconne : on ne la dénonce plus comme Hérétique
depuis qu'il n'y a plus de Cathares ( r ). Le joug du Nord
pèse un peu moins lourdement sur nos têtes Méridionales relevées, en attendant le jour où elles en seront
affranchies. D'autre part les anges Universitaires n'enveloppent plus leurs belles têtes classiques dans les
ailes de la pédanterie, comme en un voile de pudeur,
lorsqu'ils entendent raisonner les tonalités vigoureuses de notre cher Rustique. La terre vénérable de
l'Aquitaine a reconquis le droit de nourrir le fils bien
aimé de ses entrailles fécondes, &amp; de le bercer sur son
noble cœur, de parler &amp; d'écrire son verbe héréditaire
avec ses qualités pittoresques. Il est enfin réhabilité.

(i)

vv.-xpao'j.y.i, dévouer aux dieux infernaux, maudire.
1

�Fier d'avoir retrouvé ses droits de Cité, il demande, à
cette heure, le retrait d'une loi d'ostracisme édictée par
des despotes imbéciles, par des cuistres prétentieux :
il revendique l'accès du sanctuaire de l'enseignement
pour les 16,000,000 de français qui lui sontrestés fidèles.
On l'accusa, lui le vieux verbe Gaulois, au nom
d'une fille ingrate &amp; orgueilleuse, d'être un étranger
dans les Gaules ! ! ! On le taxa d'impuissance, tandis
qu'un bâillon lui cerclait la bouche, &amp; qu'on défigurait ou supprimait, à petit bruit, les œuvres charmantes
de ses Troubadours &amp; de ses Poètes. Les Hébreux
captifs sur les fleuves deBabylone suspendirent leurs
harpes aux saules de la rive.
Après la proscription de l'idiome, on accusa le génie même de ceux qui le parlent: ne prenant pas garde
qu'on n'est poète qu'en sa langue. Le Cardinal Bembo,
qui corrigeait le latin de Cicéron, sera une exception
rare à toutes les époques.
L'heure est venue de remettre en honneur notre
cher vieux langage &amp; ses beautés naïves, ses saillies
spirituelles souvent, ses locutions imagées &amp; vibrantes
plus souvent encore : Nous avons cru lui rendre un
vrai service en lui restituant les Œuvres à peu près
perdues de Pierre de Garros, le Doyen glorieux des
Poètes de sa Renaissance.
Le premier, en effet, il osa reprendre la lyre violemment arrachée, depuis des siècles, des mains de

�nos Troubadours, &amp; faire entendre à la Cour de Jeanne
de Navarre reconnaissante, une langue proscrite, mais
pleine de nombre &amp; d'harmonie, au service d'une
inspiration élevée, Religieuse &amp; Patriotique.
Certains Aristarques ont accusé récemment l'esprit
positif &amp; terre à terre du Gascon : à les entendre, il
n'a de cœur que pour mourir héroïquement sur les
champs de bataille; mais nul Poète des siens ne fut ou
ne sera sentimental ou lyrique. Et ces paradoxes nous
sont proposés par de prétendus savants, dont la science
linguistique nous semble aussi suspecte que leur
connaissance de nos auteurs Nationaux.
Ainsi la plus nerveuse, la plus impressionnable
famille de la vieille Gaule ne saurait pas chanter
l'amour, pleurer la douleur, ou s'élancer vers les Cieux.
Que lui manque-t-il donc ? l'intelligence, la sensibilité? Ou faut-il s'en prendre aux défectuosités de l'instrument. Ah ! sans doute notre génie net, ferme &amp; droit,
n'ira jamais se perdre dans les nuages du pathos ou du
galimathias; on l'y chercherait vainement; jamais il ne
franchira ces hauteurs redoutables. A ces affirmations
téméraires, répondons par des exemples : c'est le vrai
moyen de les réduire au silence. D'ailleurs ces sentences
générales sont toujours plus prétentieuses que justes.
Dias, haute &amp; puissante Dame, héritière de Geoffroi, Comte de Muret &amp; Samatan, a épousé un
noble chevalier, Bernard Comte de Comminges

�qu'elle aimait, &amp; qui la délaissa pour des rivales
tout ordre. (Vers l'an IIIO).
Ecoutons sa plainte désolée :
La nueg ven, pois lo jorn renais,
E no' s pot meillora mon dol,
Car es de mon cor lo trandol
Tal que no pot tornar gais;
E tant mot es el sieu duelh
Que lo valen è rie Cap duelh
Li pareis amara priso,
On na que clam e langisso.
En prat verdenc herbas e flors
An nescut, e li auzels, gentils
En gran allegrier subtils,
Miels qu'om del mon son cantadors.
ïug, cad'an al Senhoreatge
Volonters fan lor vasselatge,
Mes solas non es plus tornat
En cor malament enganat.
TRADUCTION
La nuit vient, puis le jour renaît,
Et mon deuil ne se peut diminuer,
Car il porte en mon cœur un trouble
Tel qu'il ne peut redevenir joyeux;
Et tant il est ému en son deuil,
Que le vaillant &amp; riche Château
Lui semble une amère prison
Où il n'y a que plaintes &amp; chagrin.
Au pre verdoyant herbes &amp; fleurs
Sont nées, &amp; les oiseaux gentils
En grande allégresse subtils,
Sont mieux qu'homme du monde chanteurs.

�Tous, chaque année à la Seigneurie
Volontiers font devoir de vasselage :
Mais le bonheur n'est plus revenu
En un cœur cruellement déçu.

La païenne Didon abandonnée par le pieux Enée a
pu pleurer des sanglots plus bruyants, en vers plus
beaux sans doute, mais non pas plus naïvement émus
que ceux qui déchirent la poitrine de cette Chrétienne
résignée.
Franchissons six siècles si vous le voulez bien.
Avez-vous lu les inoubliables Soubenis de Jasmin, le
Poète illustre d'Agen. mais surtout YAbuglo de Castel
Cuillè, dont chaque vers est un soupir d'amour si
profond, .si pénétrant, si vrai, qu'il arrache des larmes
même aux vieillards endurcis.
La pauvre fille a eu l'immense malheur de perdre
accidentellement la vue, dans tout l'éclat de ses vingt
ans. Elle avait un amoureux, Baptiste, qu'elle adore.
On lui a dit qu'il était parti... au régiment peut-être,
pour lui cacher sa trahison. Elle le croit revenu.
Ecoutons-là:
Es arribat, &amp; nou ben pas me beyre !
Et sat qu'es de ma ney l'estelo ! lou sourel !
Et sat que soulo, aci, d'unpey siès mes l'esperi !
Que counti lous moumens dunpey que me quitet;
Oh ! que bengue teni ço que me proumctct !
Perque posqui teni ço que li proumeteri.
Car sans cl, aci bas, que faou ? Quas plazes ey?
Lou mal bargo ma bito &amp; me la ran affrouzo;

�— 6 —
Jour per aoutres, tout jour! Et per jou, malhurouzo,
Tout jour ney, tout jour ney !
Que fay negre l'en del! Oh! que moun amo es tristo !
Oh! que souffri, moun Diou ! Couro doun ben Batisto!
Quand es a moun coustal al jour nou pensi plus :
Qu'a lou jour ? Un ciel blu ! Mais Batisto a d'els blus.
Acos un Ciel d'amou que per jou s'illumino,
Un Ciel tout de bounhur coumo lo de lassus;
Plus de chagrin! Plus de languino !
Oublidi Terro, Ciel, tout, tout ço qu'ey perdut,
Quand me sarro la ma proche de jou sétut.
Mais soulo, de tout me rapeli !
Que fay Batisto doun? N'enter, plus quand l'apeli!
Bren de lèro ! rampan mourtillous pel gasoun,
Per pas mouri, d'uno branco ey bezoun!
Oh! per pietat! que bengue aleouji ma cadeno?
Dison qu'on aymo may quand on ès dins la peno;
Et quand on es abuglo doun !

TRADUCTION
Il est arrivé, &amp; il ne vient pas me voir!
Et il sait que de ma nuit il est l'étoile, le soleil!
Et il sait que seule, ici, depuis six mois je l'espère!
Que je compte les moments depuis qu'il m'a quittée,..
Oh ! qu'il vienne tenir ce qu'il m'a promis.
Pour que je puisse tenir, moi, ma promesse;
Car sans lui, ici-bas, que fais-je? quels plaisirs ai-je ?
Le mal broie ma vie &amp; me la rend affreuse;
Jour pour les autres, toujours! &amp; pour moi, malheureuse
Toujours nuit, toujours nuit!
Qu'il fait noir loin de lui! oh! que mon âme est triste,
Que je souffre, mon Dieu! quand viendra donc Baptiste!
Quand il est à mes côtés, au jour je ne pense plus!
Qu'a donc le jour? un Ciel bleu : mais Baptiste a des yeux bleus,

�C'est un Ciel d'amour qui pour moi s'illumine,
Un Ciel tout de bonheur comme celui d'en haut;
Plus de chagrin, plus de langueur !
J'oublie terre, Ciel, tout, tout ce que j'ai perdu,
Quand il me serre la main, assis auprès de moi.
Mais seule, de tout je me souviens !
Que fait Baptiste donc? il n'entend plus quand je l'appelle!
Brin de lierre rampant, presque mort sur le gazon,
Pour ne pas mourir, d'une branche j'ai besoin;
Oh! par pitié, qu'il vienne alléger ma chaîne!
On dit qu'on aime mieux quand on est dans la peine;
Et quand on est aveugle donc !

Ce chef-d'œuvre de sentimentexquisa été traduit en
toutes les langues; &amp; le changement de forme ne lui
a pas ravi son charme. Pour nous qui ne pouvons le
lire sans éprouver une émotion profonde, nous avons
la bonne fortune de nous trouver d'accord avec
Ch. Nodier &amp; Sainte-Beuve, ces Princes de la critique, admirateurs sincères de la sensibilité &amp; de la passion qui animent le Poème. Le temps l'aurait-il refroidi? Nous lui adressons un seul reproche : Jasmin
habitait la ville d'Agen en qualité de coiffeur. Il eut
le tort d'envoyer sa Muse chez la couturière à la mode.
Notre pur idiome en a versé des larmes de deuil.
Garros, savant de premier ordre, se garda bien de
dépouiller la sienne de son vêtement de bergère. Il
avait compris qu'elle perdrait sa personnalité en
changeant de costume.
D'autre part, je renvoie les curieux de belle poésie

�lyrique au Chant du Cygne de G. Dastros, dédié au
duc d'Epernon &amp; de La Valette.
J'en cite les premiers vers:
Atau près de la fin, tout blanc, canto lou Cigne,
E cleou Méandre dous hê retrouni lou bord.
Mes soun cant meloudious es l'asségurat signe
Qu'et es a l'ouro de sa mort.
Atau canti jou, bieil è blanc coumo lou Cigne,
E de la gayo Arrats heou retrouni lou bord,
Mes d'aro'nla moun cant es l'asségurat signe
Qué jou m'aprochi de la mort.

TRADUCTION
Ainsi près de la fin, tout blanc, chante le Cygne,
Et du doux Méandre fait retentir le bord.
Mais son chant mélodieux est le signe certain
Qu'il est à l'heure de la mort.
Ainsi je chante, vieux &amp; blanc, comme le Cygne.
Et de l'Arrats joyeux je fais retentir le bord,
Mais dorénavant mon chant est le signe certain
Que j'approche de la mort.

Les vers Gascons jaillissant du cœur ou de l'enthousiasme nous pourrions les citer par milliers.
Les poésies de Garros compléteront la démonstration insuffisante sans lui.
L'affranchissement a rendu la voix à nos rossignols
d'Aquitaine. Ils gazouillent déjà depuis la mer Landaise jusqu'aux Alpes. Le favori d'Apollon réside à
cette heure non plus sur les bords de la Garonne, mais

�— 9 —
dans la belle vallée deu Rose; le dialecte Provençal
chanté par la voix harmonieuse de Mistral a retenti
sur toute l'Europe, &amp; encore plus loin.
Patience et courage : le vieux verbe Gaulois prend
déjà sa revanche des proscriptions injustes dont il fut
la victime; &amp; bientôt, c'est mon espoir, il aura reconquis la large place qui lui appartenait jadis aux sommets du Parnasse.

�A MAGNÍFIC

&amp; PODERÓS PRÍNCEP

LE PRÍNCEP DE NAUARRA
PEY DE GARROS
SON LEYAU SUBJÉG &amp;

CORAU

SERUIDO.

S.

* si

Aqueste liberot à tu Prince s'adressa,
Eva tot vergônos, saluda ta Iïautessa,
Per ço q'ès mau polit, è n'a pas la beutat,
Per este dauant tu dignament présentât.
Et era anat vsmà ja tres cops à ta porta,
Tres cops s'en és tornat en darré, de tau sorta
Q'vn arrossin qui dobta vn mau pas à passà,
Tiro lo pé tres cops, ara enlà, pux ençà.
Io l'ç donq pelejat de sa prôpa tremensa,
E myassat de hoètz : Mes &amp; per recompensa
De l'auè produzit dam tau pena, e hatiga,
Qe la hemna a pari son nauét hilh darriga,
Per totos mas labos, dam my no vo pins este,
E m'escapsa lo mot, que vo cambia de mesté.
Et m'apëra payraste, e s'plan que l'arrepreni
D'vn càstig rigorós, talèu qu'en man lo preni,
Que jo son trop giscos, è ma seneritat.
Lo ten aixi pauruc, è com' espauentat.

�AU MAGNIFIQUE &amp; PUISSANT PRINCE
LE PRINCE DE NAVARRE
PIERRE DE GARROS
SON LOYAL SUJET &amp; SERVITEUR DE TOUT COEUR. S.

Ce petit livre à toi Prince s'adresse;
11 va, tout honteux, saluer ta Hautesse,
Parce qu'il est mal poli, &amp; n'a pas la beauté
Pour être dignement devant toi présenté.
Il était allé déjà flairer par trois fois à ta porte,
Et trois fois il est retourné en arriére, comme
Un roussin qui hésitant à franchir un mauvais pas
Tire le pied trois fois, tantôt par_ci, tantôt par là :
Je l'ai donc grondé pour sa trop grande timidité,
Et menacé du fouet : mais lui, pour récompense
De l'avoir produit, avec autant de peine et de fatigue
Que la femme en couche arrache son nouvel enfant,
Pour prix de mes labeurs, il ne veut plus être avec moi;
Et, le mot m'échappe, il veut changer de maître;
Il m'appelle mauvais père, &amp;se plaint que je le reprenne
D'unesévère correction, dès que je le prends en main :
Je suis trop capricieux, &amp; ma sévérité,
Le tient ainsi anxieux, &amp; comme épouvanté.

�12 —

Aperas tu rigo Tacaû (dic jo labetz)
Quand l'ossa sos ossatz lecànn mantüa vetz
Horma d'aqera carn la ruda e leja massa?
Ou quand lo menuzè peu hust lo ribot passa,
Ou quand lo sarralhé aplanix la gurgosa
Matèria dam sa lima, ou quand la may curosa
De sa hilha los peus embolhatz escarmoâ,
E passa lo matin mentre que l'atezoâ,
La torneja de l'vn è de Faute costat
Si praste y a qaucom mau en son loc botat,
La côha d'vn hilàt, on s'entortulharan
Los gentius amoros qui d'era apropriaràn.
Entretant qauqe cop la corrossa è gauteja ?
Sus dôq, sus vé t'en dôq pux q'en as tât d'enueja.
Tapauc jo no t'e heyt per à l'escu dromi,
lo no t'e pas hargàt per demora dam my,
Més de tant qu'entu m'és obligat, ô tengut,
Torna prumérament au loc d'on és vengut:
No dobtes pas d'entrà, recebut tu seras
Ion sonn assegurat, taleu que t'mustraras;
No t'ieixes pautejà, mes dret â l'Excellentia
Deu Prince, honestament ve ha la reuerentia.
Tu veyràs en &amp; plus de bontat gratiôsa.
Qu'et no veyrà sur tu de taca vitiôsa.
O Prince, diras-tu, en qui vertut s'auansa
Dam los ans au gran pas, qui coas l'esperansa
D'vn aute tems dauràt, de qui la dosso grana

�— 13 —
Appelles-tu rigueur, méchant, (lui dis-je alors)
Quand l'ourse lèche maintes fois ses oursons
Pour façonner de cette chair la grossière petite.massc;
Ou quand le menuisier passe le rabot sur le bois;
Ou quand le serrurier aplanit la rugeuse
Matière avec sa lime; ou que la mère soigneuse
Peigne les cheveux embrouillés de sa fille,
Consacre la matinée à l'attifer,
Et la tourne de l'un &amp; de l'autre côté
Pour s'assurer que rien n'est mal à sa place.
Elle la coiffe d'un filet, où s'empêtreront
Les gentils amoureux qui s'approcheront d'elle :
Entre temps,quelquefois,elle la gronde,et lui frappe les
Sus donc,sus, va-t-en puisque tu en as tant envie; [joues.
Je ne t'ai pas fait non plus pourdormir dans l'obscurité;
Je ne t'ai pas forgé pour rester avec moi,
Bien que tu me sois obligé &amp; tenu à tant des titres.
Retourne d'abord au lieu d'où tu es venu:
N'hésite pas à entrer; tu seras reçu,
J'en suis sûr, dès que tu te montreras,
Ne te laisses pas manier indiscrètement, mais droit à
Du Prince va faire galamment la révérence; [l'Excellence
Et tu trouveras en lui plus de bienveillance gracieuse
Qu'il ne découvrira chez toi de défectuosités.
0 Prince, diras-tu, en qui la vertu avance
A grands pas avec les ans, qui couves l'espérance
D'un autre âge d'or, de qui la séduisante douceur

�— 14 —
L'amistansa deus grans, lo co deus petitz pana,
Sang generós de Reys. laus deu'secle present,
Vn de tos servidos te hé de my prezent,
Qui t'a vodàt sa man, sa tinta, è sos papes,
E per tu moriré volontés à tos pès.
Aqo modestament pronuntiat auzirà,
Humanament au reng deus sos t'arcolhira,
Pux, si d'anà per tot &amp; te da permission,
Aumens ve per las mas d'aqetz de ta nation.
Si t'troban empanit, arranq, ou contraheyt,
Descarga't'sur ton pay, qui tau com és t'a hcyt.
Donqas mon libeton, Prince Heroïc va
Dam vn pé tremolant, ta Ilautessa trobà,
Més si passat vn pauc de tems per ta cort es,
Serà scarrabilhàt, hardïos è cortès,
Peus qi aman bon volé damb imbecillitàt,
Trop plus que grann podè ses bona volentat;
No pas per contentà qauqes estehiiios,
Qui von tostem auzi bombardas, é canós,
E n'estiman arrè lo brut de la pistola;
Mens aman la lesson d'egloga, ou d'epistola,
Se delectan aus vers qui d'ambolas sonn pies,
E de motz qui sonn lògs, é d'vn miey pè d'espès.
Acy dam los Tràgics bordakis d'Andromaca,
De cop de püns lo pieix é la cara no s' maca.
En theatric spectacle acy lio se presenta
Hècuba, acy la Terra è la Ma no tormenta,

�Vole l'amitié des grands &amp; le cœur des petits.
Sang généreux des Rois, gloire du siècle présent,
L'un de tes serviteurs te fait de moi hommage,
Il t'a consacré sa main, son encre &amp; son papier,
Et pour toi il mourrait volontiers à tes pieds.
Il écoutera cela prononcé modestement;
Il t'accueillera bienveillament parmi les siens;
Puis, s'il te donne permission d'aller partout,
Au moins vas dans les mains de ceux de ta nation.
S'ils te trouvent, dejeté, boiteux ou contrefait,
Décharge-toi sur ton pére qui t'a fait tel que tu es.
Donc, Prince Héroïque, mon modeste livre va,
Avec un pied tremblant, trouver ta Ilautcsse;
Mais dès qu'il aura passé quelque temps à ta Cour,
Il sera déluré, hardi et courtois
Pour ceux qui apprécient les intentions avec simplicité,
Plus que grand pouvoir sans bonne volonté;
Non pas pour contenter quelques dédaigneux,
Qui veulent toujours entendre artillerie &amp;. canons,
Et n'estiment à rien le bruit du pistolet; [des épîtres;
Qui aiment encore moins les leçons des églogues &amp;
Se délectant aux vers pleins d'un style ampoulé, [seur.
Avec des mots qui sont longs &amp; d'un demi pied d'épaisIci avec les Tragiques brodequins d'Andromaque
La poitrine à coups de poing n'est pas plus meurtrie que
Ici ne se présente en spectacle théâtral.
[le visage;
llécube, ici la Terre &amp; la Mer elle ne tourmente,

�— ió —
Ny ditz contra son jorn nadas execratios,
Ny hè plorà las yens dam sas lamentatios:
Acy Penthésilsà audaciosa Amazona
No bat los. Myrmidos au costat de Bellona;
Memnon lo negre, acy los Grecs no persécuta,
E lo valent Hector no los bota en dehuta;
No segotix la cresta, è lansas ahoegadas
No hié pasbrandilhà contra las naus pegadas.
Si mas humes podén porta carga ta gràna,
Io no parlari pas de la goerra Trojana,
Comben que l'home pot prene en taus argumès
De Crantor è Chrysip los bos ensenaments :
Josuè, Gédeon, e Samson, cantari,
Los grans amicz Dauid e Ionathas diri,
E ço que noste Diu a obrat hortament
Per sos bos servidos côtra l'Ethnica gent.
M'ès si jo no son pas vn aute Euripidês,
Ny Vrergili Secons, ny ters Meonidés,
Aumens e jo l'hono, Prince de grand renom,
Q'aqeste Hbe au ront (i), escriut porta ton nom.
(i) L'horreur de la lettre F n'est pas nouvelle dans le Gers.
H qui la remplace étant muette devant R le Poète la supprime.

�— 17 —
Ni ne prononce nulles exécrations contre sa vie,
Et ne fait pas pleurer les gens avec ses lamentations:
Ici Panthésilée, audacieuse Amazone,
Ne bat pas les Mirmidons, à côté de Bellone.
Ici Memnon le Noir ne persécute pas les Grecs,
Et le vaillant Hector ne les met pas en fuite;
Il n'agite pas son panache, &amp; ne lance pas
Des brandons enflammés sur les nefs enduites de poix.
Simesépaulespouvaientporter charge si grande,
Je ne parlerai pas de la guerre Troyenne,
Bien qu'un homme puisse prendre dans de tels sujets
De Crantor &amp; Chrysippe les bons enseignements.
Je chanterai Josué, Gédéon &amp; Samson;
Je raconterai David &amp; Jonathas, ces grands amis,
Et ce que Dieu a créé si puissamment
Pour ses bons serviteurs contre les Ethniques.
Mais si je ne suis ni un autre Euripide,
Ni un second Virgile, ni même un troisième Méonide,
Au moins ai-je l'honneur, Prince très renommé,
Que ce livre portera ton nom gravé sur le front.

��AU

LECTEUR

Amy lecteur, noz deux lâgages principaux, sot le
Frâçois Celtique et le Gascon,
le parleray du nostre.
Il y a qelque diuersité de langage, termination de
motz,et pronuntiation, entre ceulx d'Agenois,Quercy,
autres peuples deçà, &amp; nous; nô pas tele que nô n'entêdiôs l'vn l'autre : Aussi nostre lâgage par vn mot
général est appellé Gascon.
Mais le Celtique ne nous entend poinct, s'il n'est
apris, ny nous luy. Delà nous sçaurôns la cause pourquoy nous, &amp; ceux qui sont outre Garone, ayans
auecq nous affinité de langue, estans hors de noz
pais, somes apelés d'vn nom comun, Gascons, &amp; quât
ilz s'en retournêt en leurs maisons, ilz disent qu'ilz
s'en retournêt en Gascogne.
La raison de la Géographie ne nous peult de rien
seruir en cecy : serait-ce donq pour nostre excellence

�— 20 —

qu'ilzayment d'estre nommés comme nous? Je n'entre
poinct en cete contestation, &amp; sçay que partout il y a
des hommes preux &amp; vallans, de gentil esprit, &amp; de
bon entendemêt. Mais pour ce que nous aûos conformité de langage, noz nations sont apelées d'vn mesme
nom, pris du lâgage le plus excellèt. Car, en cecy il
fault qu'on nous donne les mains, &amp; confesse que le
langage spécialement apelé Gascon, naturel à nous
de Béarn, de Comenge, d'Armagnac &amp; autres, qui
somes enclos entre les mons Pyrénées &amp; la Garone,
est beau pardessus les autres ses affins, &amp; comme
l'Attique entre les Grecz. A cause de quoy entre noz
voisins, par les maisons de noblesse, nostre langage
est vsité, et telement en pris, que celuy qui le parle
biê, côte cela pour vn titre d'honneur. Il est vrai que
nous l'auons destitué, comme si vn mauais ménagier
laissait en son champ plantureux croître beaucoup
de ronces, espines, et chardons, de sorte qu'il y aura
peine de le remetre en son premier estat. Car si nous
eussions cultiué nostre langue de mesme diligence
que le Celtique a la siène, ne luy en déplaise, nous
ne luy céderions poinct en facunde. S'il dict qu'il me
combatrà sur cette querele, ie dy qu'il ny a poinct de
raison. Car puisqu'il se vante d'aouir melleures armes
que moy, il y aurait de l'inœqualité au combat. Mais,
loué soit Dieu qui nous a enseigné les moyens pour
pouoir, auecq le temps, vallâmêt soustenir ceste

�hôneste côtentio; car si nous faisons conférence de
nos Dialectes, si nous enquêrons diligemment des
origines &amp; éthymologies de noz motz, si nous recherchons les liures &amp; documens anciés escriptz de main
en nostre langue, si nous retenons ce qu'Horace nous
monstre en son Art Poétique, &amp; sur tout, si nous
auôs des Mecenas, nous aurons entre nous assès de
Vergiles: comme ie pense en auoir faict quelque petite
preuue en cet opuscule. Dieu veuille que ce soit à sa
gloire, &amp; tous bien &amp; contentement. A Dieu.

�EGLOGA. I

EntreparUdos. — EIXIUET, CONDORINA, CATOY,
.

EIXIUET

GUIRAUDA, MANANT ON

commensa par la Canson rústica qui s'ensièc

Avqêra, auqêra tant es bêra
Si tu l'amauas &amp;. t'amêra.
CONDORI.NA

Las Eixiuet, en aqesta sazon
Corn pôdes tu dize nada canson?
EXITJET

Tu m'en das plan? No son jo pas vros?
Que jo n'e plus ara paou deus lairos.
CATOy

Sias tu segu que los lairos pertant
Com'au present jamès no corron tant,

�ÉGLOGUEI

Dialogue. — EIXINET, CONDORINE, CATHERINE,
GUIRAUDE, MANETTE

EIXINET

commence par la Chanson rustique qui s'ensuit :

Bergère, Bergère (i), tant tu es belle
Si tu l'aimais, il t'aimerait.
CONDOPJXE

Hélas! Eixinet, en cette saison
Comment peux-tu dire une chanson?
EIXINET

Tu me la donnes bonne? ne suis-je pas heureux?
A présent que je n'ai plus peur des larrons.
CATHERINE

Tu peux être certain que les voleurs pourtant
N'ont jamais tant couru qu'à présent.
(i) Mot à mot, Gardeuse d'oies.

�— 24 —
GUIRAUDA

Corre, Catoy, ans an be demorat
Au noste hostau. deqia qu'an tot curat.
Qe'mau ghinsalh los hassa demora,
Mala pozon los posca totz cûra.
CONDORINA

Oh si jamés degun d'etz acaumit,
Cajé debat mos nogues adromit,
Oh qu'et poire, si tau cas auengué,
Plan malazi l'ombrera deu nogué.
CATOY

Io ly hari perde aumens l'arronc'a.
GUIRAUDA

lo pensari com vn porc l'atuca.
CONDORINA

Io voleri, ses ly noze autament,
Lo ha dromi per vn mes solament.
CATOY

Etz m'an leixat, si prastebs hé mestié,
Vn pigasson, per plan hà lo mestié.

�GUIRAUDE

Courir Catherine? mais ils sont demeurés
Dans notre maison, si bien qu'ils ont tout emporté.
Que le mal de la corde les fasse arrêter,
Et qu'un mauvais poison puisse tous les vider.
CONDORINE

Ah! si jamais aucun d'eux accablé de chaleur,
Tombait sous mes noyers endormi!!
11 pourrait, si tel cas advenait,
Bien maudire l'ombre du noyer.
CATHERINE

Moi je lui ferai perdre au moins le ronfler.
GUIRAUDE

Et moi j'aviserai à l'assommer comme un porc.
CONDORINE

Moi, je voudrais, sans lui nuire autrement,
Le faire dormir seulement pendant un mois.
CATHERINE

Ils m'ont laissé le hasard s'y prêtant,
Un hachereau, bon à bien faire la besogne.

�— 20 —
CONDORINA

A my n'an pas vn cabedau ( i ) leixat.
EXIUET

Io no son plus ara tant apreixat
Coma dauant, quant mila pensamens
Acompânatz de detz mila tormens
Mon auejat cervet cànassejauan, (2)
E l'Esperit tostem m'arroganauan.
Mon passatems n'êra qu'a percassà,
E ben dam ben per mos hilhs amassa,
Pux, qan'vn pauc d'argent amassat êra,
Labetz en my naixé pena nauêra
De neyt ê journ mos dinés argoeytà.
Ara m'en vau las estelas goeytà.
No son jo pas ben-vros, Condorina ?
CONDORINA

Ton joc n'es pas tà bon coma ta mina.
Tu, saberuc, sabes de bos motz dize,
Mes au pregond no t'entra pas l'arrize.
Io no son pas d'aqèra condition,
(1) Vieux linge tordu arrangé en coussinet par les femmes qui
portent un poids sur la tête.
(2) Je le dérive de Kuvo«ó»îpoursuivre avec des chiens,chasser
avec des chiens.

�— 2?

—

CONDORINE

A moi ils ne m'ont pas laissé un chiffon.
EIXINET

Maintenant je ne suis plus tourmenté
Comme auparavant, quand mille préoccupations
Accompagnées de dix mille tourments,
Poursuivaient mon cerveau fatigué,
Et me rongeaient constamment l'esprit.
Mon passe-temps n'était qu'à poursuivre
Et amasser biens sur biens pour mes enfants;
Puis quand un peu d'argent était déjà amassé,
Pour moi naissait peine nouvelle
De nuit et de jour, à surveiller mes deniers.
Maintenant je vais guetter les étoiles.
Ne suis-je pas bien heureux Condorine ?
CONDORINE

Ton jeu n'est pas si bon que ta mine.
Toi, savant, tu sais dire des bons mots;
Mais le rire n'entre pas jusqu'au profond.
Moi je ne suis pas de telle condition,

�— 28 —
Que posca vsa de dissimulation:
lo be t'ac dic, lo co se m'torna en heu,
E la mostarda au nas pujà, taleù
Que m'pot brembà qe m'an pres la gran' gauda
EIXIUET

«

Beleù qu'etz an lempiat(i) la Guirauda.
GUIRAUDA

Que bac digatz : Ets m'an botada au polh,
Etz no m'an pas leixat vn esquindrolh
Per caperàdeus enhans las vergônas.
Mes de pietat auré de las carrônas
Vn gros mostin, ou corbàs ahamàt,
Qu'etz n'an de mon mainatge eixarramat.
CATOY

Ah lo maixant arreganat vilan,
Qui nos prengoc las bestias de la lan,
Pux Arriuet, qui las volé dehene,
Tot estripat per terra hec estene :
Noste Arriuet, can beroy, can gentiu,
Que plan sabés goardà noste cortiu,
E de la vina è deu cazau lo pas,
E mes deu camp : Mes no t'desplassia pas,
Tort noz as heyt de nos dézemparà:
(i ) Lempia. Jeledérive de XcWu peler, écorcher, ôter la peau, etc.

�— 20 —

Que je puisse user de dissimulation :
Moi je l'avoue mon cœur se tourne en fiel,
Et la moutarde me monte au nez, sitôt
Que je me souviens qu'on m'a pris la grande jatte.
EIXINET

Peut-être ont-ils ló pela Guiraude?
GUIRAUDE

Que voulez-vous dire? ils m'ont mise au poux,
Ils ne m'ont pas même laissé une guenille
Pour couvrir les nudités des enfants.
Plus de pitié auraient des charrognes
Un gros mâtin ou le corbeau affamé,
Qu'ils n'en ont eu de mon ménage saccagé.
CATHERINE

Ah ! le méchant &amp; vilain brutal
Qui nous prit nos bêtes à laine.
Puis Arrivet voulant les défendre
Les fît tomber par terre éventrées.
Notre Arrivet, chien beau, chien vaillant,
Qui savait si bien garder notre écurie,
L'accès du jardin' comme de la vigne,
Et même celui des champs; mais ne t'en déplaise,
Tu nous a fait tort en nous abandonnant;

�— 30 —

Dam nos deués aumentas demorà
Deqià qu'aurèm vn canot de ta rassa,
Qui coma tu dés au vopàt la cassa :
Mes tot condât, à mort t'és volut dà,
Quant tu n'auésarre plus que goardà.
GUIRAUDA

Ah lo poytron, truant, mau-acaràt,
Déjà m'aué l'arcabos encarat,
Per me hà dize on eran esconutz
Nostes linsos, mes etz eran venutz,
Pux lo Tacan qan arrè no trobaua.
Los gresilhos totz cops me prezentaua,
Agulhoan d'un gros puât cotet
Qu'aué panât, hélas, lo ganitêt
De my meskissa : entretant, mon marit,
Per la horest hugé tot espaourit :
E ses espià per qin loc et pàssaua,
Tot au traués deus brocz s'esperrecaua.
Home n'a pas tant de glazi qan'toa,
Ny tant los oeilhs la craba q'an' orroa
Héblanqejà, coma labetz jo prauba,
Prop de la mort, colo mentida, è hauba.
CONDORINA

Ah lo gahec qui tot nos horratgec,
E tot lo so de la borda hotgec,

�Avec nous tu devais au moins demeurer
Jusqu'à ce que nous eussions un chiot de ta race,
Pour donner comme toi la chasse au renard :
Mais, tout compte fait, tu t'es livré à la mort
Dès que tu n'eus plus rien à garder.
GUIRAUDE

Ah ! le lâche truant à face ignoble
Qui déjà m'avait ajustée avec son arquebuse,
Pour me faire avouer où étaient cachés
Nos draps de lit, mais ils étaient vendus;
Puis le scélérat, quand rien il ne trouvait,
Me montrait à tous coups le gril,
M'aiguillonnait avec un grand couteau pointu
Qu'il avait volé, hélas ! &amp; la gorge
Me déchirait : entre temps., mon mari
Fuyait dans la forêt, tout épouvanté:
Et sans regarder par où il passait,
Il se mettait en lambeaux à travers les épines.
Un homme n'a pas tant de frayeur quand il tonne,
Et la chèvre qui a peur, ne fait pas
Blanchir les yeux plus que moi alors, malheureuse,
En face de la mort, rassurée en apparence, &amp; défaillante.
CONDORINË

Ah ! le voleur, qui tout nous fourragea
Et qui bêcha toute l'aire de la métairie,

�— 32 —
Deqia trobec la pauqeta vaixcra
Qui nos hè plan ara grossa nessera.
Més bac paguéc : mon compay Merigon
Tot escauhàt, ly déc d'un horugon(i).
Ta gran patàc, qu'et lo hec pernabate,
E non a pas héyt mens à més de qoate.
Més qu'aurèm heyt? à la hourra vengon
Tan de buzocz qui las mobles prengon,
E no leixéc aqera lairoalha
Vn bec d'aucat, ny cresta de poralha.
Més lo compay, à le huta leugêra
S'anéc gandi deghens ua cauartêra.
EIXIUET

Vosautz voletz, jo crezi, m'atristà,
Més per aqo nobs qau pas ajusta:
Perqe mon co tot és ara esclarit
Qui l'aute jorn era quasi périt?
Tostem pauruc las aurelhas baïxaui,
De totz estrenis los oeils virolejaui :
Los esquiros qui s'entreseguixen
De branc en branc, tot m'estrementixén :
Soen en plen iorn, dam ma pezanta bossa
M'en son hugit, ses qu'om me dés la cossa.
Soen deus aubàs las hoelhas ventejadas
(i) D òp\j&lt;7To&gt; —

fouir — creuser, etc.

�— 33 —
Jusqu'à ce qu'il eût trouvé notre peu de vaisselle,
Qui nous fait grandement défaut à présent.
Mais il le paya; mon compère Mérignon
Tout échauffé, lui donna d'une pioche
Un si grand coup qu'il le fit tomber par terre;
Et il n'a pas fait moins à plus de quatre :
Mais qu'aurions-nous fait? En foule vinrent
Tant d'oiseaux de proie qu'ils prirent jusqu'aux meubles;
Et cette bande de larrons ne nous laissa
Ni un bec d'oie, ni une crête de volaille.
Mais le compère, à la fuite légère
Alla s'abriter dans une caverne (?)
EIXINET

Vous autres voulez, je crois, m'attrister,
Mais pour cela ne vous concertez pas.
Pourquoi mon cœur est-il à présent'tout rasséréné,
Tandis que l'autre jour il était si malade? •
Toujours inquiet, je baissais les oreilles,
Mes yeux se retournaient de tous côtés :
Les écureuils qui se poursuivaient
De branche en branche me bouleversaient :
Souvent, en plein jour, avec ma pesante bourse,
Je me suis enfui sans qu'on me donnât la chasse :
Souvent les feuilles des saules secouées par le vent

s

�— 34 —
An deu men cap las brinsas hérissadàs.
Que volétz mês? Vn jo no sabi qui,
Hugé tot nu, qui m'hec las dens claqui
De paou qu'agu. L'home rich s'escompixa (i),
Taleù que ve la sua ombra medixa.
Io no son plus ara d'aqera gent,
lo son ses paou, ses ben, e ses argent :
E pux q'atau voletz lamentejà
A Diu vos die, jo m'en vau passejà.
GUIRAUDA

Ha ve t'en donq, si no vos demorà,
Coma lo lop de vens t'assadorà.
MANANTON

Diu vos ajud, è vos donga veziàs,
Autant de ben, que jo voy per las miàs.
Io êri mes prop d'acy que nobs pensauatz,
Quand d'aqest tems desastruc devisauatz:
E vezi plan, segon voste prepaus,
Que n'auétz pas en l'Esperit repaus.
Espiàtz me plan dam l'aurelha en la mossa;
Io sabi qu'es de goerra, e de patz dossa.
Delà los mons ç heyt mantun passatge,
E son encoà Syndic de mon vilatge.
Patz volontés amia voluptat,
Goerra tostem amya humilitat,
Qui nos demostra, e nos da, per entene,
(0 Effet diuritique de la peur.

�— 35 —
Ont hérissé les brinses de ma tête.
Que voulez-vous de plus? un jour, je ne sais qui,
Fuit, tout nu, &amp; fit claquer mes dents
De la peur que j'eus. L'homme riche subit un grand
Sitôt qu'il voit même son ombre.
[trouble
Mais je ne suis .plus de cette espèce de gens;
Je suis sans peur, sans biens &amp; sans argent.
Et puisqu'ainsi vous voulez lamenter
Je vous dis Adieu, &amp; vais me promener.
GUIRAUDE

Fais, va-t'-endonc, si tu neveux pas rester,
Comme le loup rassasie-toi de vents.
*

MANETTE

Dieu vous aide, &amp; vous donne, voisines,
Autant de bien que j'en veux pour les miens.
J'étais plus près d'ici que vous ne le pensiez
Quand vous parliez de ces temps désastreux :
Et je vois bien, suivant votre propos
Que vous n'avez pas le calme dans l'esprit.
Regardez-moi bien avec l'oreille dans la mousse :
Je sais ce qu'il en est de guerre &amp; de douce paix.
J'ai fait maint passage par delà les monts,
Et je suis encore Syndic de mon village.
La paix amène volontiers satisfaction,
Et la guerre toujours amène humiliation,
Qui nous démontre &amp; nous donne à entendre,

�Que nosautz n'em que de terra, é de cène.
Et és vertat que praubêra nos tenta;
Môs si spèràm en Diu, èt nos sustenta.
Lexatz, lexatz lo tems temporèjà,
E per vn pauc la goerra goerrejà.
Vezetz vosautz que tostem tempesteje,
Que tostem plauga, è que tostem lambreje
Ec qui tostem la dosso minjarè,
Son estomach tantos hastigarè.
Los agrassos hén gostos lo potatge.
Horton aué de cent è vint ans l'atge,
Quant me condéc que son aujo l'antic,
Aquet Bonshom, que jamès no mentic,
Aqeste tems qué vezèm predizé;
Mes autabenc continuân dizé,
Qu'auràm en brac, ta grana patz en terra,
Qu'om n'aurà nat reliquiari de goerra.
Labetz estocz, arcabos, jaqs de malhas
Seran arais, bezois, haussetz, ô dalhas :
Dam gariâtz las Voups s'accordarari,
E dam los Lops las Aüolhas viuràn.
Vist aqet tems jo voleri mori?
Mes entretant jo m'en vau ha bori
Mas cauletos. Voleretz me myà?
Mon co sentix l'hora d'arromià.

�— 37 —
Que nous ne sommes que de terre &amp; de cendre.
Il est bien vrai que pauvreté nous tourmente:
Mais si nous espérons en Dieu, il nous soutient.
Laissez, laissez le temps s'écouler,
Et pour un peu la guerre se déchaîner.
Voyez-vous que la tempête gronde toujours,
Que toujours il pleuve, &amp; et qu'il éclaire sans fini1
Celui qui ne mangerait que des choses douces
En rebuterait bientôt son estomac.
Les verjus donnent du goût au potage.
Forton avait l'âge de cent vingt ans
Quand il me conta, que son vieil aïeul.
Ce Bonhomme qui jamais ne mentit,
Prédisait ce temps que nous voyons.
Alais aussi bien continuant, il disait :
Que nous aurions bientôt si grande paix sur la terre,
Qu'il ne resterait nulle trace de la guerre.
Alors estocs, arquebuses, côtes de mailles, •
Deviendraient charrues,volants,hachereaux et faucilles.
Les renards s'accorderont avec les coqs,
Et les brebis vivront avec les loups.
Je voudrais mourir ayant vu ce temps ?
Mais en attendant je m'en vais faire bouillir
Mes choux. Voudriez-vous me conduire?
Mon estomac sent l'heure de ruminer. '

�OBSERVATIONS
SUR

LA

PREMIÈRE

ÉGLOGUE

????

Cette Eglogue nous offre le tableau fidèle de l'état
de notre Province pendant les guerres civiles qui l'ensanglantèrent dans la seconde moitié du xvi" siècle.
C'est une page d'histoire vécue, écrite par un témoin
oculaire, &amp; d'autant plus exacte, que l'Auteur la composa spontanément, &amp;pour les hommes de son temps.
La campagne était abandonnée sans défense à des
larrons qui, sous des prétextes Religieux, en dévalisaient les habitants. Argent, bestiaux, meubles, &amp;
jusqu'aux linges &amp; hardes, tout était de bonne prise.
Le pillage s'opérait si scrupuleusement, que les victimes manquaient même de langes pour envelopper
leurs enfants.
Quant aux moyens d'action, ils étaient tels, que les
hommes s'enfuyaient, épouvantés dans les bois pour
n'être pas égorgés; &amp; les femmes, subissant tous les
outrages, menacées de mort, lardées de coups de
couteaux,devaient révéler les cachettes où se trouvaient
enfouies les dernières ressources de leurs ménages.1

�Cet état d'anarchie abominable dura jusqu'à la
venue de notre Roi Gascon, Henri IV.
Il détruisit ces fauves, releva les courages, ranima
l'agriculture, &amp; put bientôt promettre la poule au pot
à chacun deses paysans.
Ne cherchons pas ailleurs la raison de la popularité
persistante qui rayonne autour de sa mémoire. Il eut
le bonheur rare d'éteindre la guerre Civile, de rendre
le calme &amp; la confiance au pays désolé, de faire renaître
la prospérité au milieu des ruines. Et voilà pourquoi,
nous chanterons encore pendant longtemps en France,
comme les bergers de Virgile :
O Melibœe, Deus nobis

hœc

otia fecit:

Nam que erit ille mihi semper Deus.

Mêmes causes, mêmes effets.
Nous verrons un peu plus tard, les sentiments d'effroi &amp; de désespoir qui se manifestèrent au moment
de l'assassinat du Roi si légitimement populaire, par
l'exécrable Ravaillac.
Le Poète aurait-il exagéré les couleurs du tableau
pour lui donner un relief plus puissant? Sa justification résultera d'un épisode de ces temps maudits
judiciairement établi, &amp; consciencieusement documenté
par son narrateur Ch. Palanque (i).
En septembre 1590, Henri IV, le Roi légitime a
(1) Revue de Gascogne 1894, page 238 et suivantes.

�— 40 —
triomphé. Il semblait que les Gentilshommes Gascons engagés dans sa querelle, n'eussent plus qu'à
déposer les armes,pour assurer le succès de son Règne,
en ramenant, le calme &amp; le bon ordre dans le pays
épuisé par la lutte.
Quelle erreur serait la notre ? En effet, ce qui importait à ces héros de guerre civile, ne croyant pas
plus à Dieu qu'au Roi ou au Diable, c'était le pillage,
les aventures de grands chemins, contre amis ou ennemis, pourvu qu'elles fussent profitables.
Nous sommes à Sainte-Christie, près d'Auch, dont
Hercule de Léaumont était le Seigneur. Homme inoffensif, Catholique zélé, son Castel abritait les Prêtres
de la contrée qui s'effrayaient du passage fréquent
des bandes Huguenotes. Mais on le savait riche!!!
Emmanuel de Savoie, marquis de Villars, lieutenant
du Roi en Guyenne, traversant le pays, établit ses
quartiers à Montaut, où venaient le visiter les gens
bien pensans, &amp; notamment MM. du Chapitre Auscitain. Il comptait parmi ses officiers des Catholiques
authentiques, notamment le Capitaine Sardac (François de la Case), le baron de Mondenard(i), lieutenant
d'Urbain de Saint-Gelais, Evêque de Comminge, etc.
Ils commencèrent d'abord par le pillage consciencieux des habitants du bourg, malgré leur Orthodoxie
irréprochable. Tout y passa, grains, vins, volailles,
(i) Il avait épousé Marguerite du Bouzét.

�— 4i —
bestiaux, jusqu'aux linges &amp; aux livres M qu'ils brûlèrent dans l'enclos du village, comme les Turcs avaient
brûlé la Bibliothèque d'Alexandrie.
Or, le 8 septembre, après un entretien avec de Leaumont, Mondenard fait pénétrer quelques-uns de ses
hommes dans le Château. Ils s'emparent du maître,
l'enferment avec de La Briffe, son cousin, et l'Abbé
Chaubeyre, dans une chambre dont ils emportent les
clefs.
Ecoutons maintenant la déposition de l'Abbé, bien
digne d'être cru, puisqu'il est Recteur de l'Eglise de
Montlezun. Il va nous exposer les hauts faits de ces
singuliers Gentilshommes, défenseurs de la Foi &amp; du
Roy légitime.
' « De laquelle chambre advant, il que deppose, &amp;
led. feu sieur de Saincte-Christie &amp; Labriffe entendoyent comme l'on forçoit les coffres, cabinets de la
maison, &amp; des fenestres advant, voyoient comme les
soldats s'enportoient lits, meubles, les ungs sur le col,
les aultres sur

des chevaulx, dans les sacs; &amp; en

emportoient entre aultres choses, tout le linge de
Flandre, quiestoitdans lad. maison, enfermé dans trois
coffres, quelques garnitures de lits de soie, ung eguyàra
&amp; un goubiau d'argent, qu'ils prirent dans le chay ou
on avoil mené le depposant pour en montrer le bon

vifi^

Non content dud. pilhaige, rançonnèrent led. Sieur en
lui admenant sept ou huitpolains qu'il avoit retiré de

�— 42 —
ses métairies, ou ung chevaitlx d'Espaigne qu'il esti-'
moit mille ou quinze cents écus: soixante ou quatrevings motons, sept ou huit porceaulx'gras, de manière
qu'on n'a jamais veu un pareil &amp; semblable desordre. »
Un voisin peut pénétrer jusqu'au malheureux spolié,
&amp; il lui dit :
« Gouaire Briuat, en quin estat aquiesta gent me
tengueni(i). » Mais continuons:
« Quelques soldats chargés de toiles &amp; linsuls des
plus desliés qu'on eust. veu longtemps auparavant,
s'en firent coupper chemises, les aultres portèrent
vendre leur part en Aux (Auch). D'aultres aussy sortoient du Chasteau chargés de beau linge de table
parmi lequel en y avoit de Flandre. Un honneste
homme desd. trouppes avoit plié un garniement de lit
de soye, le plus beau, &amp; l'emporta

(2).

Et le sieur de Mondenard, entre autres choses, avoit
faict remplir deux coffres bahutz pour les en emporter,,
qu'il laissa néanmoins à la prière des sieurs Du Laur
&amp; de Navarron (3). Mais le reste fut enlevé par les gens
de guerre, jusqu'au drageoir de la dame qu'il vit entre
les mains du capitaine Sardac (4).
)) En somme c'etoit une misère, &amp; n'y laissèrent
(1) Vois Privât, en quel état ces gens-ci me réduisent. Déposition de Privat.
(2) Dép. de Ed. Bolepin, prêtre prébendier de Sainte-Marie.
(3; Parents de la Chateleine.
(4) Dép. de Bert. Lanusse, Prestre directeur de Noulenx.

�— 43 —

aucune sorte de meubles qui vallust un escu par
manière de dire; &amp; a depuis entendu dire de la propre
bouchedud. Seigneur, qu'onl'avoit entièrement ruyné.
Led. trouppes ne lui avoyent pas laissé une serviette
pour essuyer ses mains, &amp; s'en esioient pris jusqu'à ses
livres, &amp; craignoit de se voir en nécessité en raison
de ce (i) »,
Après ce pillage méthodique, Mondenard n'est pas
satisfait; il exige encore une rançon que le témoin
Chaubeyre évalue à 1,800 écus!!! Ils furent prêtés par
Joseph de Chastenet de Puységur, fils de Géraude de
Foissin (2).
La famille de Léaumont ne se releva jamais de cet
acte de brigandage. Voilà comment les grands Seigneurs du XVIe siècle traitaient leurs pairs &amp; leurs
coreligionnaires. Cartouche, leur élève, quoiqu'indigne, mais assurément miéux élevé, aurait au moins
respecté le drageoir de la Châtelaine, car il était galant,
&amp; se montrait jaloux du suffrage des Dames.
Ajoutons, à l'honneur de l'humanité, qu'au milieu
de ces bandits de haute marque, un homme d'armes,
de Paulo, indigné, refusa la part qu'on lui proposait
(1) Dep. de J. Pomès.
(2) Les archives de Lectoure établissent que les Chastenet
comme les Foissin sortirent également de familles de riches marchands de cette ville. Un Foissin fut conseiller au Sénéchal en
même temps que Pierre de Garros,

�— 44 —
de ce butin si noblement conquis sur un ami trahi &amp;
désarmé.
Il y a de braves gens partout.
Tels furent les procédés des grands Seigneurs Catholiques envers un Châtelain inoffensif, &amp; d'une orthodoxie incontestée. Comment donc traitèrent-ils leurs
ennemis? D'autre part, à quels excès la canaille qui
composait ces bandes, ou qui les suivait, autorisée
par de tels exemples, ne dut-elle pas se porter contre
les malheureux paysans abandonnés à sa discrétion?
Et ces Mondenard ou Villars, &amp; tutti quanti, récriminent encore aujourd'hui contre les Jacques qui, en
1789, saccagèrent leurs terres, démolirent leurs Châteaux, violentèrent leurs précieuses personnes. Qui
donc leur donna l'exemple? qui les avaient outrageusement pillés &amp; maltraités sous tous les prétextes,
depuis des siècles?
Par pari refertur : c'est la justice conforme au droit
naturel; tant pis pour qui l'offense. La revanche était
fatale.
L'Eglogue, comme œuvre d'art, mérite qu'on s'y
arrête.
Au milieu des imprécations furieuses des malheureux dépouillés, dont la gradation est d'ailleurs très
habilement ménagée, le spirituel Eixinet lance la note
gaie, avec sa philosophie d'ailleurs fort sage.
Il avait amassé une ample provision d'argent pour

�ses enfants. Il ne dormait ni nuit ni jour pour la
sauver du pillage. Vains efforts, peine perdue; son
épargne fut la proie des bandits. Le voila affranchi
de tout souci, chantant, le cœur léger comme la
bourse, &amp; baillant aux étoiles. Il en a si bien pris son
parti, qu'il plante là ses voisines dès qu'elles reprennent leurs jérémiades. La scène du chien Arivet est
prise sur nature, comme aussi celle du compère Merignon, dont la colère est plus forte que la peur. Il s'est
armé d'un de ses outils, &amp; après en avoir vaillamment frappé les déprédateurs, il gagne prestement le
bois pour échapper à leur vengeance.
Le dénouement met en scène Manauton qui trouve
dans son expérience &amp; dans ses sentiments Religieux
les raisons qui tarissent les larmes, relèvent les courages^ raniment l'espérance dans les cœurs abattus.
Sur ce premier échantillon de notre Auteur, Théocrite &amp; Virgile n'auraient certes pas désavoué leur
élève.

�EGLOGA II

MAVBERDOT

Bès plan vertat q'ès causa vroza
De pescà qan' l'ayga ès treboza;
E més vau este pescaté,
■Que hotjado, ny saumaté.
No que jo lauze lo triqèt
D'aqetz qui pescan dam l'anqet.
Mes la pena jo trôbi dossa,
Pescà deghens ua bona bossa,
Anga donq la patz adromida,
E per tostem sia sepelida:
Visca l'arreproë' qui trota,
Diu volha mantengue riota.
Plus no vau hene las viuêras,
Ny plus podà las vidaugueras
Dam nostes aoms maridadas :
Aqeras causas è leixadas

�ÉGLOGUE II

MÉCHANT VERDET

Il est bien vrai que c'est chose heureuse
De pêcher quand l'eau est trouble;
Et il vaut mieux être pêcheur
Que terrassier, ou semeur de grains.
Non pas que je loue l'allure
De ceux qui pèchent avec l'hameçon;
Mais je trouve douce la peine
De pêcher dans une bonne bourse.
Que la paix donc se tienne endormie,
Et soit à tout jamais ensevelie.
Et vive le proverbe en vogue :
Dieu veuille maintenir les troubles.
Plus ne vais trancher les vers de terre,
Plus ne taillerai les sarments des vignes,
Mariées avec nos ormeaux ( i ) :
J'ai laissé ces choses
(i) La vigne encore aujourd'hui se cultive sur les arbres,
notamment dans certaines parties des Hautes-Pyrénées.

�-

8 -

4

Per quaqe mardân, ou cajoc.
Lo pauhic (i) n'es ara mon joc:
Peus palhatz hà la candeleta,
N'es pas ma délectation dreta:
Io son cotent, qu'au co destiu
Hassan peu bét arrajadiu
Exercici aus qoate pipotz (2),
Aquetz adobados capotz.
Anga lo picoix, è la gorra;
Venga per my la gorra-borra,
Lo parrabist e parrabast
Sia ma noyritud, e mon past.
Lo para-man, e lo cluqet,
E croscà los œus au truqet (3),
A qoate pegassotz sauta (4),
Nodz boharôtas enclotà (5),(1) Le jeu du Pau-hic, comme l'indique son nom, consistait à
ficher en terre un pal pointu par un bout, &amp; lancé de différentes
façons. Le perdant était obligé d'arracher de terre avec les dents
une cheville que les joueurs y avaient enfoncée par trois coups
frappés par chacun des joueurs avec le grand pal. Il fut remplacé plus tard par un couteau.
(2) J'ai joué as pi-pots dans mon enfance; les deux joueurs s'enlaçaient par les bras &amp; par les jambes, serrés le plus possible
face contre face &amp; se plaçaient sur une pente : puis ils tournaient
le plus vite possible jusqu'au bas de cette pente. Ce jeu pouvait
fort bien se jouer à quatre; &amp; les qoate pipots de l'auteur font
bien allusion à ce jeu, vrai mouvement de la broche qui tourne
au feu.

�— 49 —
Pour quelques viviers &amp; cages à poules :
Le pal fiché n'est plus mon jeu (i) :
Faire la cabriole sur la paille
N'est plus ma vraie délectation;
Je suis content, môme au cœur de l'été
Que fassent devant un bon feu
L'exercice des quatre barrils (2)
Les chapons bien gras :
En avant la bombance &amp; le pillage :
Vienne pour moi le gâchis,
Et le bouleversement de fond en comble,
11 sera ma ressource &amp; mon aliment.
Le jeu de la main chaude ou de cligne-musette, .
Des œufs cassés à la gaule (3).
De sauter aux quatre cloche-pieds(4),
De jouer à la poquette avec des noix véreuses (5)
(3) Dans le jeu des œufs casses à la gaule, les joueurs ont les
yeux bandes.

•

(4) Pego poix 7rí(7(7«-7rÍTT«-pix; pegas. emplâtre de poix; pegassot, petit emplâtre de

poix. Si le mot employé par l'auteur se

réfère à cette origine, je renonce à traduire le vers, ne connaissant
pas le jeu des quatre petits emplâtres de poix.
Mais

si nous

lisons pigassots, je reconnais

mon enfance. Un parallélogramme allongé

l'un des jeux de

était tracé en lieu

plainier, &amp; coupé en plusieurs lignes transversales. Le jeu consistait

à

promener, en

marchant à

cloche-pied (pé ỳigassot) un

palet à travers les lignes, mais sans que celui-ci

s'arrêtât jamais

sur l'une de ces lignes, ou la partie était perdue.
(5) Le jeu de la poquette consiste à lancer des billes, des noisettes, &amp;&amp;, dans un trou (cloto). Si le nombre de celles qui entrent

4

�Las nau-mas (i), l'auqeta panada (2),
La peyra esconuda, e celada (3),
La bombôbayna, e lo pelitre,
Me plazén qan' eri belitre :
Badic badoc qe t'cay dessus, Aqet joc no m'agrada plus (5).
Tente plan a l'esparbalhada,
Aqi passa tems la maynada.
dans le trou est pair, le joueur gagne; il perd au contraire si ce
nombre est impair. J'y ai joué avec des galles de chêne (coucurlos).
(1) Les joueurs entassent leurs mains confondues; puis à un
signal donné, les mains de dessous se reportent rapidement audessus du tas. Celui qui arrive en retard et laisse prendre sa place,
a perdu.
(2) L'auqueta panada était une petite scène de comédie qui se
jouait encore naguère à Lectoure avec les enfants. Ceux-ci
accroupis figuraient des oies en vente, sous la conduite d'un gardien plus âgé. L'acheteur, qui devait être boiteux, entrait en
scène boiti-boitant, appuyé sur un bâton, en prononçant ces deux
vers, en harmonie imitative de sa démarche:
Tortis torlas,
Cama de bolhas,

Boiteux très boiteux,
Jambe en bouillie.

Puis, il demandait si les oies étaient à vendre. Sur la réponse
affirmative du gardien, il commençait un examen attentif de
chacune des oies pour apprécier leur valeur, toujours exagérée
par les raisons les plus désopilantes du vendeur, &amp; dont l'acheteur se défendait fort mal. Le prix une fois convenu, chacune des
oies était saisie &amp; isolée du troupeau. Après que le prix avait été
réglé, l'acheteur s'apercevait qu'il lui en manquait une, Vauqueta
panada. Il s'en prenait à son vendeur qui lui donnait toutes les
raisons propres à le mettre en colère. L'acheteur furieux le mena-

�Aux neuf mains (i), à la petite oie volée (2),
A la pierre dissimulée ou cachée (3);
La balançoire,ou le jeu de la bête (cachésoits une peau)
Me plaisaient quand j'étais bélitre.
Le badic-badoc qui te tombe dessus
Est un jeu qui ne me va plus (4).
Tiens-toi bien à l'escarpolette
Ce passe temps des fillettes.
çait de son bâton, &amp; toutes les oies de s'envoler avec le gardien.
Ainsi, pour une oie volée, le malheureux les perdait toutes...
Et chacun de se moquer de sa mésaventure!!!
(3) La peyra escounuia è celada. — C'était un jeu des veillées
d'hiver. — Une pierre passait de main en main; mais il fallait
dissimuler le mouvement, de manière à ne pas la laisser surprendre
dans la sienne par le surveillant, sous peine de donner un gage.
(4) Badic badoc qe t'cay dessus. Ce jeu semble oublié à Lectoure
&amp; dans ses environs. Mais il n'en est pas de même vers les Pyrénées-Orientales où il était appelé Parabist Parabost qa t'toumba
dessus; c'était un jeu des veillées. L'un des joueurs prenait dans
sa main un brin de bois en feu par un bout, &amp; pronorrçait la formule suivante : Se Sent Fariou se mort l'eskina se carga: (Si Saint
Farjoux se meurt, l'échiné se charge). Il passait vivement le petit
tison à son voisin, qui se hâtait d'en faire autant, en répétant la
formule; le manège s'activait à mesure que le feu du tison approchait de sa fin. Celui dans les mains duquel il s'éteignait se mettait à genoux, penché en avant, la tcte cachée dans les vêtements
d'un joueur assis, tendant l'échiné pour y recevoir les objets les
plus invraisemblables, que chacun y déposait en répétant la formule. Badic, badoc, etc. Si le patient devinait l'objet posé sur
son dos, il était libéré; mais s'il se trompait par malheur, sur son
échine s'entassaient les ustensiles les plus bizarres, les plus grotesques : &amp; l'assistance de rire!!! On ne rit plus aujourd'hui.

�Encoara mens mô co s'aplica
A la gran' penassa rústica:
Mon cas ès ara ses gran pena;
Portà la coà de padena
Au loc de l'arrolh, ela pala,
De l'arrestét, e la bibala :
lo son vengut deu pas au trot,
Dam lo lin ç cambiat lo bot;
lo n'enduri hame, ny set,
Debat vn mandilh d'arrosset
Heyt e tescut de peu de crabà
Que jo no prezi pas ua rabâ :
Ara d'esclops descansolatz
Los mes pés no van abillatz :
Au loc d:un petaprüet porti
Lo gros pototom, qand jo sorti
De la barraca, on ç, ses clau,
Vbert las Caixas; e qan' plau,
Ma garramatxa ès bona bota;
Diu volha mantengue riota.
Bigarrat aprop las ensenas
Coma senta Cretz de berenas,
lo camini de tau compas
Que la grûâ mya sos pas.

�Encore moins mon cœur s'applique
Aux pénibles travaux rustiques :
Mon cas est à présent sans grande peine;
Porter la queue de la poêle
Au lieu du ratissoir ou de la pelle,
Du râteau simple ou biais.
J'en suis venu du pas au trot.
Pour le fin lin j'ai changé le chanvre;
Je n'endure ni faim ni soif
Sous une grossière cape de tresse
Faite &amp; tissée de poil de chèvre
Que j'estime moins qu'un navet :
Maintenant de sabots sans brides
Mes pieds ne marchent plus chaussés :
Au lieu du canon de sureau je porte
La grosse gourde, quand je sors
De la barraque où j'ai, sans clef,
Ouvert les caisses; &amp; quand il pleut,
Mes guêtres sont de bonnes bottes;
Dieu veuille maintenir les troubles.
Bigarré après les enseignes
Comme sainte Croix de vendanges (i),
Je chemine d'une allure telle
Que la grue mène ses pas.
(i) Allusion aux enseignes des recruteurs du xvV siècle.

�Au cos la goerra me gorgôta :
Diu volha mantengue riota.
A la taula son deus darrés
Més a combaté deus prumés.
E que sia atau; tres engreixadas
Gariâs jo sabi ajocadas :
Aqui jo m'vbli apitarra,
Damb aqo jo m' voli qarra :
E qant los potz vnctatz auré,
De patactx l'hoste pagaré :
Jo condi volontés dam l'hoste,
Més que l'escot arrè no m' coste;
La barba qui mos potz capêra,
Ile tau gay aMa bordilera,
Coma lo lop a la crabôta;
Diu volha mantengue riôta.
Ara mon pay arranguilhos
No m' he minja lo pan tilhos,
Calamozit, negre, balut,
Que los lebrés n'aurén volut :
Ara lo soreilh nom' caudeja,
En segann lo blat qui daureja,
E l'esqiâu no m'a goastat,
Com la pét d'un tesson tostat :
Ara de mesturét jo n'vzi;
Au so dam lo lagét no suzi,

�—

55

—

La guerre fait gargouiller mon corps :
Dieu veuille maintenir les troubles.
A la table je suis des derniers,
Mais des premiers à combattre.
Et qu'il en soit ainsi; je sais juchées
Trois poules bien engraissées :
Là je veux me régaler
Avec elles, &amp; m'en saouler :
Et lorsque j'aurai les lèvres humectées,
Je payerai l'hôte avec des coups :
Je compte volontiers avec l'hôte,
Pourvu que l'écot rien ne me coûte :
La barbe qui recouvre mes lèvres
Fait plaisir à la bordière autant
Que le loup à la petite chèvre.
Dieu veuille maintenir les troubles.
A présent mon père catharreux
Ne me fait plus manger le pain dur,
Moisi, noir, mêlé de balles,
Tel que les lévriers n'en auraient pas voulu.
Maintenant le soleil ne m'échauffe pas
En sciant les blés dorés,
Et il ne m'a pas gâté l'échiné
Comme la peau d'un porc rôti.
A présent je ne mange plus de méture;
Je ne sue plus avec le fléau sur l'aire,

�-

56

-

Mentre que la canota èauda
La terra assecarada escauda,
E l'arromdc goarnix sa clôta.
Diu volha mantengue riôta.
Ara ma molhé mau-capsada
No m' prezenta la croixiada :
Dam sos petz no m' toca maytiâs
E no m' hé beue sas vexias
Longas, sordas, arrescuzêras,
Sabolentas, e canassêras.
Plus contra my no se desgorja.
Dizen, pana qau a la gorja :
Dam sa votz escanada, e rauca,
Aqeste mot no m'arrecauta :
Berdot et qau estaubià,
Hétz qaucom, quen'anatz bià ?
Dromin la maytiada grassa,
Lo ben deu mode no s'amassa.
Cudatz vos, qu'en coàn la cene
L'abondantia se leixe prene?Vos netz bô qu'a ha deus enhâs
A beras trôcas totz los ans.
Tostê m'auetz prens ou leitêra,
E damb aqo, nosta vaqera
Deslejau tu m'as emprenada :
Més de maynatz per la palhada

�— 57 —
Tandis que l'ardente canicule
Brûle la terre desséchée,
Et que la fourmi garnit son trou.
Dieu veuille maintenir les troubles.
Maintenant ma femme désordonnée
Ne me présente plus la bouillie de maïs;
Elle ne me sonne plus matines avec ses pets,
Et ne me fait plus avaler ses vesses
Longues, sourdes, repoussantes,
D'odeur infecte &amp; dignes des chiens.
Plus elle ne se dégorge contre moi
Disant : il faut se priver'sur sa bouche :
Avec sa voix étranglée &amp; rauque,,
Elle ne me rabâche plus ce mot :
Verdet, il vous faut épargner.
Faites donc quelque chose, vous en avez la force !
En dormant la grasse matinée,
Le bien de ce monde ne s'amasse pas.
Pensez-vous qu'en couvant les cendres
L'abondance se laissera prendre?
Vous n'êtes bon qu'à faire des enfants
A belles paires, tous les ans.
Vous m'avez toujours enceinte ou nourrice;
Et cependant tu as engrossé
Traître, notre gardeuse de vaches.
Tu auras bientôt dans la litière

�Tantos auras tu que d'anetz,
Tu n'auras pas tantos panétz,
Trossaràs, borrassas, ny palha
Per arcapta ta piscoalha :
Tu hés ton code, que maynatge
De prauba gent es l'heretatge :
Pensa que praubêra es traydora,
E de castetat tentadora :
Tu sabes que mossen Arnaut
No tira que de m' da lo saut,
E més de carn que de hormatge
Me promet dam son dos lêgatje :
Més damb autas anga gata,
Ou plus leu, posca et esclata.
Io âmi mes integritat prauba
Que tâca debat bera rauba.
Atau Mondeta tu m' cridauas :
E de trop crida m'exordauas ;
Més despux que l'os jo t'ç dat,
En boca, tu n'as plus cridat :
A bon dret jo m' pôdi vanta
De t'auè dat que mazanta, (i)
Plus no t' qau dansa la mangana. (2),
lo t' trametu l'auta sepmana
(1) Racine commune avec Mazel, boucher, boucherie.
(2) Ce mot doit venir de mangar,

manger (Prov.); manganiet,

marchand de pain; mangana, ce qui se mange.

�— 59 —
Plus d'enfants que d'agneaux.
Tu n'auras bientôt plus assez de langes,
Maillots, couvertures de laine, ou paille
Pour abriter ta marmaille :
Tu fais ton compte, que nombreuse famille
Est l'apanage des pauvres gens :
Réfléchis que pauvreté est traîtresse,
Et tentatrice de chasteté :
Tu sais que Monsieur Arnaut
Ne vise qu'à me coquer,
Et plus de viande que de fromage
Il me promet avec son doux langage :
Mais qu'il aille faire le chat avec d'autres,
Ou plus tôt puisse-t-il éclater :
J'aime mieux honnêteté pauvre
Que tache sous belle robe.
Ainsi, Mondette, tu me criais,
Et m'assourdissais en trop criant.
Mais depuis que je t'ai jeté l'os
En bouche, tu n'as plus crié.
Je puis me vanter à bon droit
De t'avoir procuré de quoi vivre,
Plus il ne te faut courir après ta nourriture.
Je t'ai envoyé l'autre semaine

�— 6o —
Per Dorde hilh de ma neboda.
Dotze betz braus codalicoda,
E cent motos, a l'estiugoeyt (i)
Goazafiatz prop de tersa neyt.
Oh que jo veyri volontés
Quauque bon gauatz, qui m' prestés
Damb aqeras mas carmalhosas,
No pas sas payrôlas tintosas,
Mes los betz ducatz d'Aragon
Que porta cozutz au gipon : (2)
Io ly en hari bera bilheta,
Plan escroquilhada, e quilheta,
Escriuta sur l'ayga correnta,
Ou deguens ua hoelha de mêta :
E de paga quant mort seri,
Mos heretés jo cargari.
Per ha bréu, mendie no seré,
Tant que goasafia jo poyré
Deu ben a la puncta de lansa;
Oh lo bon tems qui nos auansa,
E possa mes en vn quart d'hora,
(1) Estiu goeyt est-il en deux mots ou e.n un seul?
J'ai cru d'abord que le mot signifiait un contrat, variété de
cheptel d'été : mais nos vieux jurisconsultes, familiers des coutumes locales ne, le connaissent pas.
Jadis, les troupeaux étaient laissés dehors nuit &amp; jour, en été,
&amp; le mot est peut-être relatif à cette coutume. J'ai traduit comme

�— 6i —
Par Dorde, fils de ma nièce,
Douze beaux taureaux en file
Et cent moutons en parc d'été (i)
Gagnés en un tiers de nuit.
Oh! que je verrai volontiers
Quelque bon Gavache qui me prêterait
Avec ses mains couleur de crémaillère,
Non pas ses chaudrons qui déteignent,
Mais les beaux ducats d'Aragon,
Qu'il porte cousus dans son vêtement (2) :
Je lui en ferais un beau billet,
Bien régulier, bien dressé,
Ecrit sur l'eau courante
Ou sur une feuille de mente,
Et de payer, quand je serai mort,
Je chargerai mes héritiers.
Pour être bref, je ne serai pas mendiant,
Tant què je pourrai gagner
Du bien à la pointe de la lance;
Oh! le bon temps qui nous avance?
Il en pousse plus en un quart d'heure,
si les cent moutons avaient été volés au parc pendant une nuit d'été.
(2) Ce type ne serait-il pas celui du marchand de batterie de
cuisine qui la vend et raccommode: type, non encore disparu en
Gascogne, dont il visite les campagnes, laborieux, économe, généralement à son aise, sous des dehors sordides. Ne serait-il pas
plutôt le brûleur?

�— 62 —
Que tot vn an d'anta tempora.
Encoara biet que l'auba roja,
Nos escospe d'un pauc de ploja,
Plan amonedatz e vestitz,
No pas com dauant langostitz,
De tot aqo no hem q'arrize :
Qui poiré d'aqest tems maudize
Qui ta'plan los arlotz avita ?
No'per hé pas jo de ma vita.

�- 63 Qu'en une année en autre saison.
Encore bien que l'aube rouge
Nous arrose d'un peu de pluie;
Le gousset garni &amp; bien vêtu,
Non pas besogneux comme devant,
Nous ne ferons que rire de tout cela :
Qui pourrait mal parler de ce temps,
Qui facilite aux truands de bien vivre
Pour moi je ne changerai pas ma vie.

SX

�OBSERVATIONS
SUR

LA DEUXIÈME

ÉGLOGUE

????

La première Eglogue nous afait assister aux prouesses des troupes Royales du xvie siècle, commandées
par la fine fleur de la Gentilhommerie : &amp; nous savons
à quoi nous en tenir sur la délicatesse de leurs procédés. Mais à côté de ces soldats réguliers surgirent,
c'était inévitable, les irréguliers, c'est-à-dire ceux qui
agissant isolément où par groupes, dans les maisons
ou sur les grands chemins, avec l'arbalète ou le couteau, dédaigneux d'une cocarde, n'obéissant qu'à leurs
instincts pervers, pillaient ou égorgeaient, suivant l'occurrence, Huguenots &amp; Catholiques, avides seulement
du butin à conquérir.
Tel est le héros dont l'auteur a tracé le portrait.
Type éternel, indestructible comme sa mère, la
paresse assoiffée de grossières jouissances : Type
ignoble par les sentiments &amp; par les habitudes, par
les appétits &amp; les moyens de les satisfaire; tout aussi
ignoble dans son langage effronté &amp; cynique.

�- 65 La peinture est si saisissante de vérité, qu'on croirait en avoir vu le modèle quelque part: Hélas! il est
de tous les temps.
Il s'appelait déjà Verdet à cette époque funeste;
trois siècles plus tard le type reparaîtra sous le même
nom, avec cette différence que les premiers pratiquent
le brigandage pour la défense de la Foi mise en échec
par des Novateurs, &amp; les seconds au nom du Roi
légitime. Ainsi, prétexte religieux d'abord &amp; politique
ensuite, en attendant sans doute le même spectacle
avec un mot nouveau sur l'affiche; car la lutteau fond,
est invariablement engagée par les pires des hommes
contre les honnêtes gens, leurs victimes ordinaires.
La guerre civile d'ailleurs eut à Rome comme en
France, le privilège d'une licence effrénée. Elle autorisa tous les excès, justifia tous les crimes, même les
plus odieux, &amp; mit quelquefois en honneur ses héros
sanglants. Quel que soit le prétexte du déchaînement
de l'anarchie, rien n'est à changer au portrait du
Mau Berdot. Généralement sorti de la fange, l'ordre &amp;
le travail lui sont également en horreur, le brigandage
lui semblant de tous points préférable; &amp; il le pratique
sans scrupule. Boire &amp; manger copieusement d'abord,
de fins morceaux le plus possible; se pavaner sous de
beaux habits, vivre dans la débauche; rêver d'escroquerie à défaut de meurtre &amp; de pillage, qu'il exécute
d'ailleurs le sourire aux lèvres :
5

�— 66 —
De tot aqo no hem'qu'arrize :

'

Hier comme aujourd'hui, comme toujours, les commotions sociales, quel qu'en soit le prétexte, feront
remonter à la surface ces vases des bas-fonds des civilisations dont elles sont le péril &amp; la honte.
Les accusations dont ce scélérat charge sa femme
révèlent, suivant nous, le côté le plus abominable du
personnage. Nous savons par ses aveux, la belle existence qu'il lui a faite dans son ménage. On comprend,
à la simple lecture, qu'il la calomnie, lorsqu'il nous la
montre avec des habitudes si grossières, si repoussantes, qu'elles seraient à peine tolérées dans une
écurie bien tenue. Ça nous est une raison de plus
d'abhorrer le misérable. En effet, les seuls bons sentiments qui émergent du dialogue appartiennent à la
femme.
Elle a fait involontairement la conquête d'un riche
voisin, qui la poursuit de ses assiduités &amp; de ses
offres séduisantes : circonstance permettant de présumer déjà qu'elle n'est pas aussi dégoûtante que son
mari veut bien le dire. Elle a éconduit le soupirant,
préférant la pauvreté au déshonneur : scrupule qui a
du, sans doute, scandaliser le Mauberdot; il aurait
préféré le contraire. Il avoue, d'autre part, qu'elle le
sollicite d'abandonner sa vie de malfaiteur, &amp; de
reprendre des habitudes de travail &amp; d'épargne.
Pour nous, elle est déjà suffisamment justifiée.

�Car nous n'ignorons pas que les gredins bavent
incessamment sur les honnêtes gens dont les vertus
leur tiennent lieu d'offense : &amp; ils s'en vengent,
en essayant de ternir leurs mérites, de les diminuer
par la diffamation &amp; la calomnie, pour les précipiter
à leur niveau. Ce trait final ne dépare pas le portrait
d'ailleurs si ressemblant de ce chenapan authentique.
Au point de vue purement littéraire, on éprouve, en
lisant cette Eglogue, un sentiment pénible &amp; d'extrême
surprise: Comment l'Auteur des Psaumes,cet homme
si grave, si réservé, si correct d'ordinaire, s'est-il
risqué jusqu'au vocabulaire des mauvais lieux? A-t-il
pensé qu'il ne pourrait peindre son Héros ressemblant
qu'avec les grossières couleurs'de son langage? Le
Poète a-t-il trahi le moraliste? Il compta peut-être,
pour l'originalité de son œuvre, sur les laideurs de la
vérité nue. Quoi qu'il en soit, le xvie siècle a fait aussi
du réalisme, &amp; la deuxième Eglogue de Garros en
offre un échantillon parfait, mais unique heureusement pour son honneur.

T

�EGLOGA III
Allegorisada.
MENGA, RANKINA
MENGA

Atau estàtz a l'ombreta hilhotz?
Aurètz me vist vn paè d'esqilhotz
Passà camin damb vn barlet de biada
Que la Rankina aus obrès a portada?
Dize podém a sa grana vergona,
Qu'auém trames lo can a la carrona.
Et és vertat que la prauba arranqueja,
E que d'un bon arrest a gran' enveja :
Més tant trigà! No sabi que m'en diga;
So qu'era hos de lassessa e hatiga,
E de mazant e pena sostenguda,
En qauqe loc adromida cajuda.
Vosautz veyratz dauant que sia mieja hora,
Que jo seré bona endeviadora.
Io n'auré paus, pux que son aviâda,
Deqia l'auré morta ou viua trobada.
Tabè Diu sap com la mià mayrasta,
Dossa com vn vielh leuadè de pasta,

�ÉGLOGUE III
Allégorie.
iMENGA, RANKINE
MENGA

Ainsi vous vous reposez à l'ombre, chers enfants?
Auriez-vous vu un panier de noix
Passer le chemin avec un barrillet de piquette
Que la Rankine a portés aux ouvriers?
Nous pouvons dire, à sa grande honte,
Que nous avons envoyé le chien à la charrogne.
Il est vrai qu'elle boîte, la pauvrette,
Et qu'elle a grand besoin d'une bonne halte :
Mais tant s'attarder! je ne sais qu'en penser;
Excédée de lassitude &amp; de fatigue
Supportée péniblement depuis la maison,
Elle sera tombée endormie quelque part.
Vous verrez avant qu'il soit demi-heure,
Que j'étais bonne devineresse.
Je n'aurai repos, puisque je suis partie,
Que je ne l'ai trouvée morte ou vive.
Aussi Dieu sait comment ma marâtre,
Douce comme un vieux levain de pâte,

�M'arcolhirè, si tornaui soleta :
A tort ou dret era m' darè l'estreta;
Encoa mon pay hos aqui, la barbuda
M'atucarè dam sa man seca e ruda.
Mes no serô la prumera vegada,
Qu'era de tau viuaro (i) m'a tractada :
Tostem nos paix de dehassie e d'enderq.
(Acy Rankina es trobada adromida)

Eratz, acy hemna de gran recerq ?
Vous hetz parla prou de vosta persona :
Sus sus deu jas : Aujatz com era rona,
Sus depès, myrpa, espiatx com era bada,
Sembla lo hilh de la graula ahamada,
Plan ly poyrê la serp au cos entra :
Oh que jo n'ç moras per la pintra.
Leuatz que tant auetz los ceilhs gahatz,
On son, on son los vims qu'auetz gohatz ?
Corn vos aué dit Vidau noste meste :
Drometz, drometz, segura podetz este,
Qu'et vous dara pantinas (2), esburbada
De Faute extrem seratz eixalancada,
E sentiratz sa man pezanta e dura,
Pux qe botatz so qu'et ditz a no cura.
(1) Ce mot ne serait-ii pas le bibarou Béarnais, ce qu'on donne
en sus de la portion vendue : sou mercat ?
(2) Dara pantinas m'a fort embarrassé. L'auteur n'aurait-il pas
écrit : dara peu tinas, il te secouera par la tignasse? Pantinas
serait-il dérivé de ffctv, tout, et de -ivm ou TÍV«&lt;7&lt;7ÍO, agiter,

�— 7i —

M'accueillerait,"si je revenais seulette :
A tort ou à droit, elle me donnerait l'étreinte;
Encore que mon père fut là, la barbue
M'assommerait avec sa main sèche &amp; rude.
Et ce ne serait pas la première fois,
Qu'elle m'aurait traitée de cette façon; [bourrades.
Elle nous régale sans cesse de ses reproches &amp; de ses
(Ici Rankint est trouvée endormie)

Vous étiez ici, femme de pénible recherche !
Vous faites parler assez de votre personne:
Sus, hors du gîte : entendez comme elle ronfle;
Sur pieds, paresseuse? voyez comme elle baille,
Semblable au petit du corbeau affamé;
Le serpent pourrait bien lui entrer dans le corps :
Ah! que n'ai-je des mûres pour la barbouiller.
Levez-vous, comme vous avez les yeux pris ?
Où sont, où sont les osiers que vous avez mouillés,
Comme vous l'avait dit Vidal notre maître? .
Dormez, dormez, vous pouvez être sûre,
Qu'il vous secouera d'importance, au réveil (2).
Vous serez déhanchée de l'autre côté,
Et vous sentirez sa main dure &amp; pesante,
Puisque de ce qu'il dit, vous n'avez cure.
brandir, inspirer la frayeur. Pantin, bonhomme de carton dont
les quatre membres, manœuvres par des fils s'agitent à la fois
convulsivement. Da pantinas, se livrer sur quelqu'un à la gymnastique du pantin.

�— 72 —
Leuatz, que trop n es causa sanitosa
Dromi dessus la terra catharrosa :
De vostes œils tiratz la taragafia,
Dèsgahissatz deus pepêts la lagafia,
Bay maixant cos, jo t'arrevelharé
Dauant que t' leixe, ou t'esnaziclaré.
RANKINA

Es aqui, Menga? Oh lo gran desplazè
Que tu m'as heyt, d'arrompe lo plazè
Qui totz los léus e budétz me lecaua,
En s'aunejan causa qui m'agradaua :
Si no son jo ta' goluda, qu'à part
Mac minje tot (i), ans jo t'en haré part.
Prumerament jo trista, lermejaui,
E de grans cridz los vezis auejaui,
Quand de la part dreta se m'aparoc,
Com s'aperaua aqet gran qui cajoc,
Aquet demôni estraniat deu Ceu,
Per l'angelic Capitan Sanct Miqeu ?
Aqet granas los ayres trebolhaua
Deu hum pudent, escauhat, que gitaua : '
E comvn can eymalit se corrossa,
Atau medix aqera bestia rossa,
(i) Mot à mot : Je ne suis pas si goulue qu'à part je me le
mange tout.

�.

— 73 —

Levez-vous, il n'est pas chose trop saine,
De dormir sur la terre catharreuse :
De vos yeux tirez l'araignée,
Déprennez la chassie de vos paupières.
Va, méchant corps, je te réveillerai
Avant que je te laisse, ou je t'arracherai le nez.
RANKINE

Tu es là, Menga. Oh' le grand déplaisir
Que tu m'as fait, en interrompant le plaisir
Qui me léchait tous les poumons &amp; entrailles,
En rêvant chose qui m'était agréable:
Je ne suis pas si goulue, que pour ma part
Je mange tout, aussi je t'en ferai portion.
D'abord, moi triste, je pleurais;
Et de grands cris les voisins j'ennuyai.
Quand, du côté droit m'apparut:
Comment s'appelait ce Puissant qui tomba,
Ce Démon chassé du Ciel,
Par l'angélique Capitaine Saint-Michel?
Ce grand (Diable) troublait les airs
Avec une fumée chaude, infecte, qu'il lançait :
Et comme un chien excité se courrousse,
Ainsi de même cette bête rousse

�Hazéc cric-crac dam sas dens d'arresêga :
E jo no mot debat aqesta sega :
Coà deDrag era sa longa coâ :
Verengs mortaus soun los œus qu'era coâ
Alas aué taus la serpenta cauda,
Com vn heram aperat Sorugauda :
Vn carriot carrussàn s'en volaua,
Tintat de sang on soen era se laua,
Cargat d'arnès e de carbos granatz,
De hoec, de lam, de treytz desempenatz,
D'arnégamens, despieytz, desastruguiâs,
Maledictios, dolos e malauzias,
Carrincamens, malandres e morthala,
E cos ses sang estenutz per la palha :
Embiroat d'vheez e de cauêcas,
E d'arrodêtz, de cordas è de mecas,
De gros toétz, d'eixarruscles, d'auratge,
De plos, sanglotz, d'orbitat e veuzatge.
Atau peus erms destracat s'en hugé.
Pux tot d'vn cop jo vy com et cajé
Au lac pregond, don ta gran humatêra
Se susleuéc, è ta gran' bronitêra (i),
Tau terratrem e baterme vengoc,
Que deqiau Ceu lo grann brut atengoc.
Aprop, qan jo volu m'arrêvira
(i) C'est le Bpovzn des grecs, bruit du tonnerre.

�— 75 —
Faisait cric crac avec ses dents de scie;
Et moi je ne bougeais sous cette haie.
Sa longue queue était queue de Dragon:
Venins mortels sont les œufs qu'elle couve.
Ainsi ce serpent enflammé avait des ailes
Comme la bête effrayante appelée Saragauda (i).
Elle s'envolait traînant un chariot
Teint de sang ou souvent elle se lave,
Chargé de harnais et de charbons grenus,
De feu, de flamme, de flèches dégarnies de plumes,
De blasphèmes, dépits, destructions.
Malédictions, douleurs &amp; désastres,
Grincements, découragements, mortalités,
Et corps exsangues étendus-sur la paille;
Environné de chats huants &amp; de chouettes,
De rouets, de cordes &amp; de mèches,
De fortes détonations, de foudres &amp; d'orage,
De pleurs, sanglots, privation &amp; veuvage.
Ainsi affolée, elle s'enfuyait au désert;
Puis tout à coup je vis comme elle tombait
Au lac profond, dont si grande fumée
Fut soulevée, &amp; si violent tonnerre,
Un tel bouleversement &amp; tremblement survint,
Que le retentissement atteignit jusqu'au Ciel.
Puis, quand je voulus me retourner
(i) Animal fabuleux certainement, mais de nous inconnu.

�Sv u bras estké, deu Ceu vy debarà
La donzelleta, e bera, e gratiosa.
La plus minona e genta, e plus audosa
Qui sur la terra a james heyt peada :
Era vengué dam sa cara arriscada,
E de totz locz per on era passaua,
Lo bas pays de rosas tapissaua :
Per totz costatz, de son visatge dos
S'espandixén mila bonas audos.
M an dessus man portaua en pertreytura,
Laqla a l'oelh gay hoc sa cabaugadura,
Qui la vengoc, volen s'arrepauza,
Dessus vn coup de montana pauza.
D'aqui nos dec d'alegransa grans signes,
Aqui tropetz de colomas, e cygnes,
La saluden. Aqui de tant canta,
Los Rossinos, cudén s'esgaüta.
En man aué la tostem verda oJiua :
Pux d'un arriu d'ayga correnta e viua
S'apropiéc, tôrnejat de bosquetz :
Aqui los gays emperlatz de caqetz
Recreatius, l'an vn pauc rétenguda,
E sur aqui deixida m'és venguda.
Que plassia a Diu pen ben deu monde trist,
Que sia vertat ço que dromin jo e vist.

�Sur le bras gauche, du Ciel je vis descendre
Une Donzellette &amp; belle &amp; gracieuse,
La plus mignonne &amp; gente, &amp; odorante
Qui jamais eut fait trace de pied sur terre:
Elle venait avec sa face souriante,
Et en tous lieux où elle passait
Le plat pays de roses elle tapissait:
Par tous côtés de son visage doux
Se répandaient mille bonnes odeurs.
Elle portait en peinture deux mains superposées
L'aigle, à l'oeil joyeux qui lui servait de monture,
Vint, elle voulant se reposer,
Sur un sommet de montagne la déposer.
Elle nous y donna grands signes d'allégresse.
Là des volées de colombes &amp; cygnes
La saluèrent, là les rossignols
Chantèrent jusqu'à s'égosiller.
Dans sa main elle portait l'olivier toujours vert :
Puis d'un ruisseau d'eau courante &amp; vive
Bordé de bosquets, elle s'approcha.
Là les geais emperlés'avec leurs caquets
Réjouissants, l'ont un peu retenue.
Sur cela tu es venue me'réveiller :
Qu'il plaise à Dieu pour le bien du monde affligé,
Que ce que j'ai vu en dormant soit la vérité.

�OBSERVATIONS
.

SUR

LA

TROISIÈME

ÉGLOGUE

????

Après les désastres de la guerre civile, peints d'une
façon si saisissante dans la première Eglogue, après
l'exhibition du Verdet, héros sinistre de ces temps
calamiteux, les paysans ont repris leurs travaux; &amp;
le Poète nous montre une pauvre fille boiteuse allant
porter aux ouvriers des champs leur très maigre
pitance, quelques noix arrosées d'un peu de piquette.
Cette malheureuse estropiée ne serait-elle pas la
France, blessée aussi, &amp; ruinée, rémunérant comme
elle le pouvait les vaillants attelés à l'œuvre du relèvement???...
Quoi qu'il en soit, la faible pourvoyeuse des laboureurs tombe épuisée de fatigue, à l'ombre d'un buisson, &amp; s'y endort sur le côté droit.
Elle assiste au spectacle terrifiant de la fuite d'un
Démon abominable affectant les formes d'un reptile
hideux, suivi d'une escorte sinistre, épouvantable, &amp;
qui suffit à l'individualiser. Il abandonne la terre

�— 79 —
habitée, volant dans le désert envahi par les eaux. Le
monstre tombe précipité dans leur abîme, avec son
escorte maudite; &amp; le bruit de sa chute retentit jusqu'au Ciel. La guerre civile &amp; son funèbre cortège
sont, cette fois, à tout jamais disparus.
La dormeuse évolue sur le côté gauche, celui de
l'espérance &amp; de l'amour. Autant était effrayante sa
première vision, autant la seconde est calme, gracieuse, céleste; c'est la douce Paix qui descend du
Ciel sur la terre, sous l%pparence d'une Vierge Angélique, avec le rameau d'olivier dans la main.
Tout se tient,

tout s'enchaîne dans

ce

poème

superbe :
Il suffirait à classer Garros parmi les grands artistes
de notre Aquitaine.
Ce tableau de la guerre civile impressionne avec
ses teintes lugubres &amp; sinistres, si exactes d'ailleurs.
Au premier plan, la bête hideuse en saillie, sur un
fond d'engins de destruction détériorés ou brisés; le
Dragon abominable faisant sa nourriture habituelle
de carnage &amp; de chairs meurtries, traîne un chariot
ruisselant de sang, dans lequel s'agitent les cadavres
de ses victimes. Il est suivi de la misère en haillons,
de la faim, des deuils, des désespoirs, de toutes les
calamités :

hôtes habituels des régions infernales

qu'elles abandonnèrent à la fois, pour lui faire une
escorte digne de lui. Le dénouement de cette scène

�— 8o —
dramatique ajoute encore à l'horreur que le monstre
nous avait inspirée.
Comme pendant de ce spectacle horrible, apparaît
a donzélleta, chevauchant dans les airs sur un aigle
là" face caressante» Elle est parée de la ceinture des
grâces : le ciel lui sourit, la terre se couvre spontanément de fleurs à son approche, les oiseaux
font entendre leurs plus doux chants; la nature est
en fête &amp; s'agite, heureuse de sa venue. Un artiste
pouvait seul concevoir ce plan ingénieux, un cœur de
patriote en inspirer les sentiments, un linguiste supérieur en trouver le style si bien approprié à l'un &amp; à
l'autre tableau si profondément dissemblables.
Nous allons assister aux effets de l'apparition si
ardemment souhaitée. Mais hélas! ce n'était qu'un
rêve patriotique, comme nous l'avons déjà vu dans
les observations sur la première Eglogue.

��E GLO GA

IV
Herran.

Las! com dromiré jo d'aneyt,
Lo pé leugé, lo vente voeyt?
Io m'son vist minjado dispost
De Iaqes Bon home ses cost,
Io m' son vist goalhard, arpastat
Deu ben per autru conqistat,
Amarriat, gras e Iuzent,
E gadau mes qu'au tems present :
Ara la praubetat mezera,
La malanansa e la magrêra,
A heyt de mas camas huzétz,
E de mus dus bras calametz (i).
Manta spizon (2) me goasanauan
Mos bras nerviatz, quand bandauan

(2)

Je ne connais

fouler de la laine.

pas

ce mot. Je le dérive de niXo; — m

�EGLOGUE IV
Le Ferrailleur.

Hélas ! comment dormirai-je cette nuit
Le pied léger, le ventre vide?
Je me suis vu mangeur dispos
De Jacques Bonhomme, sans coût;
Je me suis vu gaillard, gorgé
Du bien conquis sur autrui,
Réjoui, gras &amp; luisant.
Et gai plus qu'au temps présent;
Maintenant la pauvreté misérable,
Le malaise &amp; la maigreur
Ont fait de mes jambes des fuseaux,
Et de mes deux bras des roseaux ( i ).
Mes bras nerveux quand ils bandaient
Les arbalètes sans poulie
(i) Ces vers rappellent une vieille Poésie Gasconne dont nous
citons le passage suivant:
De sas petz hasoun crietz,
De sas camas calamets,
Per ana calamera
Sul las portas de la Ma.

De ses peaux on fit des cribles,
De ses jambes des chalumeaux,
Pour aller en jouer
Sur les ■ports de mer.

Ces vers nous ont été communiqués par un collectionneur de
Lectoure.

�- 84 Las balestas ses polejos :
Que mau hoec arda l'arraujos
Magisté qui m'es cap é cauza,
Que mon cos ta mau s'arrepauza
Aqet garrophlard caperan
S'aperaua Mossèn Duran,
Et no sabe legi, ny scriué,
Ny plan parla, ny mes plan viue;
Més damb aqo, lo perpitos,
Com vn gat borni despieytos,
Per ensefta noste logat
A grans dinés èra logat;
Los bosséts deus pagés curaua,
E granas collectas tiraua.
Vn jorn se vantée a ma tzià,
Qu'et hera Doctos en Clercia!
Totz los enhans de sa crambada,
Més que perdessus la mezada,
Cadun mustrés honestétat,
E ly portés de gratuitat
Vnbon prézent; jo ly porté
De car salada vn gros qoarté,
Que lo deiost, quând la minjaua,
Sur son breviari talhucaua :
Més per aqo l'vnctat greixos
Era plus lis, no pas plus dos.
Aus ta léu que volé parla

�- 85 Me gagnaient un manteau foulonné.
Que mauvais feu brûle l'enragé,
L'instituteur qui est la principale cause
Que mon corps se repose si mal.
Ce chapelain rapace
S'appelait Monsieur Durand,
Et ne savait ni lire, ni écrire,
Ni bien parler, ni même bien vivre;
Mais avec cela, ce grincheux,
Méchant comme un chat borgne en colère,
Pour le loyer de notre enseignement
Etait payé à beaux deniers.
Il vidait les goussets des paysans,
Et en tirait grandes collectes.
Il se vanta un jour à ma tante
Qu'il était Docteur en Clergie!
Chacun des enfants de sa chambrée,
En sus de la mensualité,
Lui témoignait son honnêteté
En lui portant gracieusement
Un bon présent. Je lui portai
Un gros quartier de chair salée,
Qu'en dessous, quand il la mangeait,
Il taillait en morceaux sur son bréviaire;
Et cependant, l'oint graisseux
Fut plus lisse, mais non plus doux.
Aussitôt qu'il voulait parler

�— 86 —
No haze de paou tremola.
Vn iorn, do plà jo m'arrecordi,
Qu'era la hesta de Sànc Geordi,
Me myüc a las aubaredas,
Au prop de nostas pomaredas,
On, per m'aué sentit à l'alh,
Et m'arrapéc per mon tubalh,
E m' tirossec à la laqera
Deus porcz, qui prop de nos' autz êra.
Pux me hec, per assorelha
Mas vestiduras, despulha
Ta reule nud com jo nascu
En mala hora, qau no poseu
Mouri, tapec la mayrolêra
M'agoc botat en la cunera.
Lo Tacan dam sa mandossana
Hec caje vn hoast long com' ua cana.
Don et me borreléc taument,
Que jo podi ha segrament
Qu'a granas hiòlas ma sang
Txarritaua de mon cos blanc,
E hazé cambia de colo
E séca l'herba de dolo.
Atau tractat, despux en ça
No pensé qu'a horanizâ.
Qauqe tems aprop s'amassec
Gendarmaria, qui passée

�- 87 Il nous faisait trembler de peur.
Un jour, dont je me souviens bien,
C'était la fête de Saint-Georges,
Il me conduisit aux aubiers
Auprès de nos pommeraies,
Et pour m'avoir cru sentant l'ail,
Il me saisit par le derrière.
Et me traîne dans la flaque
Des porcs, qui était près de nous.
Et puis il me fit, pour mettre au. soleil
Mes vêtements, dépouiller
Ainsi tout nu comme je naquis
En si mauvaise heure, que je ne pus
Mourir, sitôt que l'accoucheuse
M'alla mettre dans le berceau.
Le scélérat avec son coutelas
Fit tomber une gaule longue comme une canne,
Dont il me frappa tellement,
Que je puis faire serment
Que par grandes fissures mon sang
Suintait de mon corps blanc,
Faisant changer de couleur
Et sécher l'herbe de douleur !
Ainsi traité, depuis lors
Je ne pensais qu'à dénicher.
A quelque temps de là, s'amassa
De la gendarmerie, qui passa

�— 88 —
Per noste bourg; e mon borreu
S'en anec a huta, ta leu
Que sentie vengue la tempesta :
Labetz me semblée que la pesta
M'aue leixat, e tot lo mau
Passat n'estimé plus un clau :
Vn cap-d'escoada vengoc
Qui per son ragatx me prengoc :
Per aixi, de petit ensus
Portat e las armas dessus :
Mantas montafias ç pujadas,
E mantas riberas passadas :
Tant de neu svu cap m'és cajuda,
E tant de ploja m'ç beguda :
Ta soen au seren de la neyt
Torrat de phrét ç'heyt lo goeyt,
Tantz bos hostaus ç jo pilhatz,
Tant de bos homes desgolhatz,
Tant de gojas a mau botadas
Plan dignes d'esté arrecaptadas :
Tant de plagas è recebudas,
E scaramossas sostengudas.
Mon cos ta mau ès abilhat,
Qu'et sembla un criêt trauquilhat
Prezat êri de valentiza,
lamés tacat de coardiza :
Italia la cobezejada

�- 89 Par notre bourg; &amp; mon bourreau
S'en alla au galop, sitôt
Qu'il sentit venir l'orage :
Il me sembla dès lors que la peste
M'avait laissé; et tout le mal
Passé je ne l'estimais non plus qu'un clou
Un chef d'escouade vint
Qui me prit pour son valet.
Et c'est ainsi que du petit au grand
J'ai porté les armes :
J'ai franchi maintes montagnes
Et passé maintes rivières :
Tant de neige m'est tombée sur la tête,
Et j'ai bu tant de pluie,
Si souvent, à la rosée de la nuit
Glacé de froid, j'ai fait le guet,
Pillé tant de bonnes maisons,
Dépouillé tant de braves gens,
Mis à mal tant de jeunes filles
Bien dignes d'être mises en sûreté;
J'ai reçu tant de blessures,
Et soutenu tant d'escarmouches.
Mon corps est si maltraité,
Qu'il ressemble à un crible percé de trous:
J'étais apprécié pour ma vaillance,
Jamais taché de couardise;
Dans l'Italie la convoitée,

�— ço —
Portann l'ensena e pajedara,
Tostem liphre. tostem heytis.
Labetz jo minjaui pastis,
En ayga de rosos nadaui.
Quant en batalha m'en anaui,
La glòria e la réputation
Me tenguén en tau dévotion,
Qu'et me semblaua que la goerra,
Hos lo solet ben de la terra :
A l'estiu si mau jo passaui,
A l'yuern m'at recompensaui,
En ma goarnizon retirat
Ou êri Mossene aperat :
Tabe qui m'agos contemplât
Servit en taula d'un bon plat,
Vestit èn Duc, no m'agosgés
Pres per rústic, ny vilatgés :
Autant me daui de tonut
Com deu ras : atau despenut
E ma joenessa alegrament,
Ses aue degun pensament;
Tostem hortuna n'es pas ua;
E qui no pensa a la vielhuâ,
E que de pourin om ven rôssa,
Dauant tems debara en la hossa.
Despux la patz hoc puplicada,
E nosta garnizon voeytada,

�— 9i —

Je marchais portant l'enseigne déployée,
Toujours déluré &amp; prêt à partir.
Je mangeais alors des pâtés,
Je nageais dans l'eau de rose.
Quand je m'en allais en bataille,
La gloire &amp; la renommée
Me tenaient en telle dévotion,
Qu'il me semblait que la guerre,
Fut le seul bien de la terre :
Si je passais mal l'été,
Je me dédommageais en hiver,
Retiré dans ma garnison
Où j'étais appelé Monseigneur.
Aussi qui m'aurait contemplé,
Servi à table d'un bon plat,
Habillé en Duc, ne m'aurait pris
Pour paysan, ni villageois:
Je me moquais du ras autant
Que du tondu : j'ai ainsi dépensé
Ma jeunesse allègrement
Sans le moindre souci.
La fortune n'est pas toujours une;
Qui ne pense à la vieillesse,
Et que de poulain on devient rosse,
Descend dans la fosse avant le temps.
Depuis, la paix fut publiée,
Et notre garnison licenciée.

�— Q2 —

lo ç trop après a mos despens,
Qu'es de mau emplega son tems :
Io ç portat ua pauca moneda,
E qauqe habilhament de seda;
Més tot aqo hoc leu trossat,
E dam galaphres despensat.
Aras esclossit, escassit,
Ahumat, ahamat, lassit,
Desanat, dèsagat, dolent,
Cargat d'escata, e magolent,
Gauto-cozut, mus-aguzat,
Clotut deus œilhs, espeluzat,
Plen de breguent e d'aygarola,
Deu monde son la parriola (i),
Tant son deu mèdre esquilhondrat,
Qu'un tapas d'oliera ondrat;
Ma boca porti tant eixuga
Que lo tést de l'arrota cruga :
Los camparos e las cruzaugas,
Las mosserigas e las maugas,
Las rasiez sonn mon companatge,
E l'aiga blossa es mon beuratge;
Cassi lymacz per las arrôcas,
Io hey mon pan de las pelocas
Deus porez assadorats léixadas.
(i) «.TToppr/ji de
avec mépris.

snroa-piTrTM, repousser, dédaigner, rejeter

�J'ai trop appris à mes dépens,
Ce qu'est de mal employer son temps :
J'avais emporté un peu de monnaie,
Et quelque habillement de soie;
Mais tout cela fut bientôt troussé
Et dépensé avec des riboteurs.
A présent écloppé, me traînant sur des échasses,
Enfumé, affamé, flétri,
Privé de sens, dégradé, souffrant,
Couvert de rogne, malade,
Bouche muette, museau aiguisé,
Les yeux caves, chauve,
Plein de déchets &amp; d'eau de pluie,
Je suis du monde le rebut,
Même pour le plus infime dépenaillé,
Tel qu'un débris d'huilliêre graisseuse.
Je porte ma bouche aussi sèche
Qu'un tesson de cruche cassée.
Les ceps &amp; les champignons creux,
Les morilles &amp; les mauves,
Les' racines, sont ma nourriture ordinaire,
Et l'eau pure est ma boisson;
Je chasse les limaçons dans les roches,
Je fais mon pain avec les peaux
Abandonnées par les porcs repus.

�Io e minjat totas mas eixadas,
Mas pigassas e herramens,
No sàbi poda, laura mens,
Io no son pas bon majorau,
Bon boé, ny bon mestierau,
Ny de malaus costozido,
Més be seri bon tostado.
Io crefii que jo m'en iré
Mouri deguens vn hemeré.
Entretant lo jorn s'es honut,
E lo sorelh s'es esconut,
Au Ceu déjà sonn las estelas :
Io m'en vau donq entre duas telas
Dam l'ardit que dauant la man,
Me quau paga deqia doman.
Més com dromirê jo d'aneyt
Lo pé leugé, lo vente voeyt.

�— 95 —
J'ai mangé toutes mes bêches,
Haches &amp; instruments de fer.
Je ne sais pas tailler la vigne &amp; moins labourer;
Je ne suis ni bon contre-maître,
Ni bon bouvier, ni bon ouvrier,
Ni bon garde malade;
Mais je serais bon rôtisseur.
Je crains de m'en aller
Mourir sur un fumier.
Pendant ce temps, le jour s'est fondu,
Et le soleil s'est caché.
Au ciel sont déjà les étoiles,
Je m'en vais donc entre deux toiles,
Ayant en main le liard à payer
D'avance, pour m'abriter jusqu'à demain.
Mais comment dormirai-je cette nuit.
Le pied léger, le ventre vide?

�OBSERVATIONS
SUR

LA

QUATRIÈME

ÉGLOGUE

????

Le Mâuberdot nous a montré le type du truand, du
scélérat fieffé, répandant la terreur autour de lui,
mettant en fuite les hommes épouvantés, menaçant
les femmes de son poignard, ou les frappant suivant
les circonstances; du pillard pour lequel tout est de
bonne prise, jusqu'aux langes des enfants au berceau.
Nous sommes ici en face d'un type nouveau, qui a
des traits communs avec le premier, mais qui ne
mérite pas cependant d'être confondu avec lui. Les
Partisans du xvie siècle recrutaient leurs troupes parmi
les hommes de bonne volonté sans doute, mais encore
parmi les aventuriers &amp; les déclassés de tout ordre.
Comme ils manquaient généralement des ressources
nécessaires à l'entretien de leurs soldats, &amp; d'une
administration régulière pour y pourvoir, ils les laissaient vivre aux dépens des pays qu'ils traversaient.
Ainsi le truand &amp; le soldat, usant quelquefois des
mêmes procédés, risquent d'être pris l'un pour l'autre
à première vue. Nous savons par une expérience

�— 97 —
récente &amp; douloureuse, de quoi peut être capable
dans un pays envahi l'armée réputée la mieux disciplinée du monde (i).
Donc le Herran fit la guerre pour le bon motif, en
France &amp; à l'étranger : il était soumis à une discipline,
il avait un drapeau à suivre, une juste cause à défendre, &amp; l'opinion l'absout facilement de ses peccadilles.
Quand au Manberdot, il sera pendu haut &amp; court à la
fin des troubles, dès que la justice aura repris son
œuvre.
Mais que deviendra ce soldat de hasard, après la
paix assurée? Ses vertus de ferrailleur vont rester sans
emploi, &amp; il perd en même temps sa plantureuse prébende. Inconsolable, il promène un regard de mélancolique regret vers un passé évanoui, antithèse poignante du présent pour lui implacable. Il a desappris
le travail &amp; vendu ses outils,dont il ne sait ou ne veut
plus se servir. Il ne lui reste que ses aptitudes pour la
bonne chère, &amp; nuls moyens de les utiliser.
Sans feu ni lieu, méprisé de tous, même des plus
infimes, vivant de détritus dédaignés par les animaux,
(i) Les Requêtes si touchantes que le Poète Dastros, lou Caperan de Sentcla, adressait au Comte de La Valette, Duc d'Epernon,
prouvent que les réquisitions arbitraires des troupes Nationales
n'étaient pas moins ruineuses que le pillage. Aussi le bon Abbé
implorait-t-il son Mécène, les larmes aux yeux, pour qu'il voulut
bien en affranchir son cher Canton réduit à la misère &amp; au désespoir.
7

�-

98

-

il est si malheureux qu'il cherche un responsable de
sa misère: &amp; il le découvre dans son Instituteur,
l'Abbé Durand, cause première de son enrôlement.Le
portrait qu'il en trace n'est certes pas flatté. Mais
quant aux procédés pédagogiques alors en usage, il
n'a rien exagéré, étant venu moi-même assez tôt
dans ce monde pour les expérimenter. Les mauvais
traitements et les coups ont,pendant longtemps, semblé
seuls capables d'inculquer les bons principes aux
enfants, ou de les former aux belles manières (i).
Ils produisirent sur notre héros rebuté leur effet
naturel : il s'y déroba par la fuite, &amp; fut recueilli par
l'une de ces bandes armées qui sillonnaient en tous
sens le plat pays. Ses nouveaux maîtres firent de l'enfant ce qu'ils étaient eux-mêmes, un soudart, persuadé
que la lutte ne devait jamais finir. Et voilà pourquoi
il menait la vie joyeuse, sans souci d'un lendemain,
(i) Je ne résiste pas à la tentation de conter une épisode dont
un jeune enfant de ma connaissance fut le Héros. Il était au Collège de Lectoure, âgé de io à 12 ans, &amp; il en aura bientôt 76!
Un camarade, son voisin d'étude, fit je ne sais plus quelle espièglerie; le professeur du nom de Manas, sans information d'ailleurs, tombe sur l'infortuné comme un furieux, &amp; le soufflette
consciencieusement. L'écritoire de l'écolier lui vole aussitôt à la
figure; &amp; tandis qu'il se débrouillait, le révolté se mettait en
défense avec un canif à lame fixe: il l'aurait certainement
éventré si le Manas était revenu à la charge.Il se tint pour averti;
&amp; plus mon confident ne fut frappé ni par ce goujat, ni par tout
autre.

�— 99 —
dont une arquebusade pouvait d'ailleurs l'affranchir
à chaque instant.
Mais la blanche colombe était descendue sur la
terre, avec le rameau d'olivier. Le malheureux, après
avoir gaspillé ses belles années, vérifia, à ses dépens,
l'exactitude du proverbe :
Che trepo pourin, laouro roussin...

Il n'était plus temps, &amp; il ne put que répéter jusqu'à la fin son cri de détresse:
Las corn jo dromirè d'aneyt,
Lo pe leugè, lo bente voeyt.

Lou Herran a disparu de nos sociétés modernes.
Grâce à notre organisation actuelle, le soldat n'est
plus un épouvantail pour les contrées qu'il traverse.
Pourvu, chaque jour, des choses nécessaires à la vie,
accueilli en ami dans le Château comme dans la chaumière, tout lui est offert avec joie depuis qu'il n'a plus
le droit de rien exiger. Mieux encore; les Cités se disputent la faveur d'offrir l'hospitalité de la garnison à
nos braves régiments. Chacun, à cette heure, paie la
même dette à la loi militaire, &amp; la Patrie devenue
équitable, subvient, d'une main encore trop parcimonieuse, aux besoins de celui qui s'est sacrifié pour la
servir : &amp; c'était justice.

�E GLO GA V
CLABOT, JOANA
CLABOT

Com auré jo tant vroza aventura,
Dauât qe caje au pas de mort escura,
Que d'encontrà la polida pastora,
Per qi mo cô sospira d'hora en hora?
Io vau solet per serras et montanas
Hora-viat, per combas e campafias.
Encoara aneyt, entre can et lop êri
Per l'Arramé (i), més james no troberi
Ma desirada. Ans au reboix sortin
De qauqe cros, tres lops qi m'assotin.
Sordeix jo son que lo cervi herit,
Qui de set a lo gaüt estant;
E ses espià per on se hica, on passa,
S'en hutx pon dolo de mort lo cassa;
Més entretàt, dam sas cossas dispostas
Porta lo treyt gahàt entre las costas (2).
(1) Forêt située près de Lectoure.

�EGLOGUE V
CL AVÉ, JEANNE
CLAVÉ

Comment aurai-je tant heureuse chance,
Avant de tomber au pas de mort obscure,
De rencontrer la jolie bergère
Pour qui mon cœur soupire d'heure en heure ?
Je vais seulet par défilés &amp; montagnes,
Dévoyé, par vallées &amp; campagnes :
Encore aujourd'hui, j'étais entre chien &amp; loup
Dans le Ramier (i), mais jamais je n'ai trouvé
Ma désirée; bien au contraire,
Trois loups sortirent d'un creux, &amp; m'assaillirent.
Je suis plus mal que le cerf blessé,
Qui a la gorge desséchée de soif;
Et sans regarder où il pose le pied, où il passe,
Il s'enfuit, poussé par la douleur de la mort.
Et cependant, dans ses courses rapides,
Il emporte le trait plongé entre les cotes (2).
(2)

qualis conjecta cerva sagitta,
Quam procul incautam nemora inter Cresia fixit
Pastor agens telis, liquitque volatile ferrum
Nescius : illa fuga silvas saltusque peragrat
Dictœos; hœret lateri letalis arundo.
(Virgile, Eneid., lib. 4.)

�—

102

—

0 Ioana, Ioana, on es, las! on t'escoes?
Sorda beutàt perqe no m'arrespoes.
IOANA

Don sort la votz dolêta qui m'apera?
CLABOT

Oh gran' beutat, si lo Ceu ne capera,
Perla de pretz, o Nympha Celestina,
L'amo de tu, qui m'côsumix e mina,
M'a heyt leixa mos pastêgs e mas lanas,
Mos ayriaus, mas heughêras e branas,
E son vengut acy prene l'audacia,
De declara dauant ta bona gratia,
Que ton siruent son, e tu ma mastressa.
IOANA

Auzard pasto, quin vent a my t'adressa
Qui james plus no t'ç vist, q jo sapia?
Io crezi plan (mes qe mau no t'en sapia)
Que ton cap plen de mala phrenezia
He, qu'a tos œilhs jo pâri ta vezia,
Que tu volés aras amoralhà :
Era per qui tu no hes que tralhà,
Per t'auè dat la beuenda amoroza,
A heyt ta vita aixincas langoroza,

�0 Jeanne, Jeanne, où es-tu, hélas! où te caches-tu?
Sourde beauté, pourquoi ne me réponds-tu pas ?
JEANNE

D'où sort la voix plaintive qui m'appelle ?
CLAVÉ

Oh! grande beauté, si le Ciel en couvre,
Perle de prix, o Nymphe Céleste,
L'amour de toi qui me consume &amp; dévore,
M'a fait abandonner mes pâturages &amp; mes landes,
Mes hameaux, mes fougères &amp; bruyères;
Je suis venu ici prendre l'audace
De déclarer devant ta bonne grâce,
Que je suis ton servant, &amp; toi ma maîtresse.
JEANNE

Audacieux berger, quel vent t'adresse à moi
Qui jamais ne t'ai vu, que je sache?
Je crois bien (mais n'en sois pas blessé)
Que ta tête pleine d'une fatale frénésie
Fait, qu'à tes yeux, je semble ta mignonne,
Que tu veux à présent rendre amoureuse :
Celle qui te fait si bien courir,
T'a jeté le charme amoureux,
Qui a rendu ta vie anxieuse &amp; languissante,

�E, com en vn tregit, era t'hé creze,
Que ton œilh ve ço que no podes veze.
Si crezi jo, pux que de taus treps vsa,
Que tefi qaucom a Circé ou Medusa,
Hemna hauloza, e qui da longament
De que trompa la neyt yuernaument (i).
A mon Papon, qui prop deu hoec recita
Tot lo discos de sa mort e sa vita.
Per vos en dise, &amp; ès letra-herit,
E de tot tems a gentiu esperit:
Aixi qu'et ditz, joen gars et tègué tôla
Aus plus sabens e rusatz de la schola :
Tabencas &amp; nos conda d'amoretas
Mantun prepaus, e mantuas sornetas,
Maiorament de l'amo phantastic,
Qui phtesicos t'a heyt e phrenetic;
E moriré plus leu que de razon
Ses hès compari en degua sazon.
Aixi lo grann volera la petita,
E lo petit la que pas no mérita,
E lo beroy vnctara de paraulas
La qui servix d'espauént a las graulas,
E l'aganit seghirala goalharda,
Lo moderat cercarà la léparda
(i) Yuernaument était pour moi un mot inconnu.
Yuer, hiver.
Yuernau, hivernal.
Yuernaument, hivernation (hivernement bien peu usiti

�— 105 —
Et comme par surprise te fait croire
Que ton œil voit ce que tu ne peux voir.
Je penserai que, puisque elle use de ces pièges,
Elle tient en quelque chose de Circé ou Méduse :
Femme méchante, qui donne avec persistance
De quoi tromper pendant les nuits d'hiver (i).
Je le sais de mon Aïeul, qui, près du feu, raconte
Toute l'histoire de sa vie &amp; de sa mort.
Vous saurez qu'il est homme instruit
Qui en tout temps a gentil esprit:
Il disait, qu'étant jeune garçon, il tenait table
Avec les plus savants &amp; subtils de l'école;
Aussi, il nous conte d'amourettes
Maint propos &amp; maintes sornettes,
Principalement de l'amour fantastique,
Qui te rend maigre &amp; frénétique,
Et qui s'éteindrait plutôt, que raisonnablement
Il choisit une compagne en condition convenable.
Ainsi le grand voudra la petite,
Et le petit celle qu'il ne mérite pas,
Et le beau oindra de paroles
Celle qui sert d'épouvantail aux corbeaux;
L'exténué poursuivra la luronne,
Le modéré recherchera la tigresse
(i) Les nuits d'hiver sont, en effet, les plus fécondes en exploits
de Sorcières, de Loupgarous, etc., &amp; autres suppôts, de Satan,
surtout dans les années d'abondantes vendanges.

�— io6 —

Qui d'ahaytums e d'adobs pudira,
Aprop lo joen l'annosa s'en irà,
La servidora ardera de son meste;
E si qaucun s'apropia qui conteste,
On as lo sens, e corn es tu ta grua
De demanda causa tant incongrüa?
Et n'auzirà so q'aquesta canson :
Son amoroza, amoroza jo son.
Endimion dromido declamat
Amec la Lua, e d'era hoc amat;
Narcis améc, si mon aujo no ment,
De sa beutat l'ombra arraujosament:
Deghens la hont et la miraudejaua,
Per la bayzà los potz et aguzaua,
Era hugic, los bras &amp; auensec,
Ta Ion ne hoc que prop esté pensée,
Et se poscoc prou desminja, destene,
Hone, smigrà, mes no pas l'ombra atefie;
En desamo pux cajoc ta pregond,
Que malazic l'ombra, l'ayga, &amp; la hont.
Tabe ditz om que de granas amos
Om ve sorti soen de granas pudos.
Que dirès-tu d'aquetz qui de riberas
S'amorozén coma de hilhas beras.
E d'autes cas de condemnada historia
Don mon coratge abhorrix la memòria?
Praubè amoros hét donq dezencâtà,

�— 107 —
Infectée d'odeurs &amp; de fards préparés;
La vieille s'en ira après le jeune homme,
La servante brûlera pour son maître;
Et si quelqu'un l'aborde &amp; la contredit :
Où as-tu le sens, &amp; comment es-tu si grue
De demander chose si incongrue?
Il n'entendra que cette chanson :
Je suis amoureuse, amoureuse je suis.
Endymion, condamné au sommeil, aima
La Lune, &amp; d'elle fut aimé:
Narcisse aima, si mon aïeul ne ment,
L'ombre de sa beauté avec fureur:
Il l'admirait sans cesse dans les fontaines,
Et aiguisait ses lèvres pour la baiser;
Elle s'enfuit, il avança les bras,
En étant plus près qu'il ne pensait;
Et il put bien ne pas manger, s'allonger,
Fondre &amp; maigrir, mais non saisir l'ombre.
Puis il tomba en si profonde désaffection
Qu'il maudit l'ombre, l'eau &amp; la fontaine.
Aussi dit-on que de grandes amours
On vit sortir souvent de grandes hontes.
Que dirais-tu de ceux qui des rivières
S'énamouraient comme de belles filles?
Et d'autres cas d'histoire condamnable
Dont ma pudeur abhorre le souvenir?
Pauvre amoureux, fais-toi donc désenchanter,

�— io8 —

Ou plus a my no t'vengas presentà.
Io no son pas de condition ta trista
Qu'aja perdut razon, ausida e vista:
lames mon co per amo no patic;
Et es mès du que lo glas sarmatic :
lo no son pas d'aqeras gratiosas,
Per desnozà las questios amorozas:
lo no son pas de las alezeradas,
Qui von au dit este en public mustradas
lo no son pas amorosa transida,
L'amo no m'hè sèca ny langorida :
Amo no cerqui, è d'amo jo no m'curi,
D'amo no m' plani e d'et no m'arrencuri
lames l'amo no m'tormentèc de sorta,
Que per amà jo m'sia trobada morta:
Iamès d'amo maniàc lo mau caut
A mon repaus no déc degun assaut :
lo dic d'aqet gentiu Prince d'amos,
Nud, auzerenc, orb, e gojat bormos,
lo n'âmi arrè, qu'om no deuga estimà;
lo sabi com, &amp; qui jo deui amà,
Segura son que ta leu gauziré
De mon amic, coma jo l'amaré.
CLABOT

O Nympha, atau Pan serio deus pastos,
Garde deus ceilhs haytilhes tos motos,

�— 109 —

Ou ne viens plus te présenter à moi.
Je ne suis pas de condition si triste
Que j'ai perdu raison, entendement &amp; vue:
Mon cœur ne souffrit jamais pour amour;
Il est plus dur que la glace sarmatique.
Je ne suis pas de ces gracieuses
Qui dénouent les questions amoureuses:
Je ne suis pas de ces audacieuses,
Qui veulent être montrées au doigt en public;
Je ne suis pas amoureuse transie,
L'amour ne me fait ni languissante, ni desséchée,
Je ne cherche pas l'amour, &amp; de lui je n'ai cure;
D'amour je ne me plains &amp; ne lui porte pas rancune;
Jamais l'amour ne me tourmenta de sorte
Que pour aimer j'ai pu être trouvée morte :
Jamais le chaud mal d'un amour affolé
N'a donné nul assaut à mon repos :
Je dis de ce joli Prince d'amour
Nu, volage, aveugle &amp; enfant morveux :
Je n'aime rien qu'on ne doive estimer.
Je sais comment &amp; qui je dois aimer,
Et je suis sûre que je me réjouirai
De mon ami, sitôt que je l'aimerai.
CLAVÉ

0 Nymphe, que Pan, Roi des Pasteurs,
Préserve tes moutons de l'œil des Sorciers :

�)

—

I 10 —

Coma tu m'as entre totas soleta
L'amna d'amo sarradament estreta :
Au parauant en libertat anaui
Deçà delà, à l'ayze m'passeyaui
On meplazé, ses arre plus pensà
Que de mon tems gaujosament passà:
A la dià la vrespada m'trigaua,
Per atucà lo taixon, qui goastaua
Los arrazims de nosta ioena planta,
Pux au matin ta léu qeu hajan canta...
IOANA

Prumé qu'arré tu hessas tu t'ieuuas.
CLABOT

Si ton amic, com hà deurès, amauas,
Tu pensarès au creba-co qui m'ès.
D'aué perdut despux dus ou tres mes
Totz los plazès, on l'atge jo mersaui :
Quant me soben deu temps que jo cassaui...
IOANA

Mes en cassan hos tu jamès cassât?
CLABOT

Cassât hèlas! mes pres, mes enlassat,
Despux qu'amo m'agoc son ardent treyt

�—

III

—

Quoique seule entre toutes, tu tortures
Mon âme, dans les étreintes de l'amour.
Auparavant j'allais en liberté
Deci delà, je me promenais à l'aise
Où il m'était agréable, sans penser plus loin
Que de passer joyeusement mon temps:
Dans le jour j'attendais impatiemment la soirée
Pour assommer le blaireau, qui gâtait
Les raisins de notre jeune vigne :
Puis au matin, dès que le coq chantait...
JEANNE

Mais avant de rien faire tu te levais?
CLAVÉ

Si tu aimais ton ami, comme tu le devrais,
Tu penserais au crève-cceur que tu me fais
D'avoir perdu, depuis deux ou trois mois,
Tous les plaisirs auxquels jedépensais monjeuneâge.
Quand je me souviens du temps où je chassais...
JEANNE

Mais en chassant fus-tu jamais chassé?
CLAVÉ

Chassé hélas! mais pris, mais enlacé,
Depuis qu'amour m'a plongé son trait brûlant

�Hicat auco, don &amp; no sera treyt
Que de ta man qui m'pôdes aleujà,
Ou mon torment deqia la mort greujà.
Helas! goarix l'amic per tu plagat,
Afranquix me corn' tu mas subgegat.
IOANA

Certas Pasto, si tu n'és simulat,
Per lo présent jo t'vey trop desolat,
Més a ton mau nat remêdi cauzi
Tu no poyrês, so què de t'argauzi:
Crey me si t'vos, contra ton marriment
Sobiran ès aqet encantament :
Digas nos donq, si t'y dà lo coratge,
Qauqe bet son d'aqetz de ton vilatge.
CLABOT

Cantà, hèlas ! cante qui en a talent,
Canta no pot l'home trist, e dolent,
IOANA

Et qalera doncas, qui que s'ac veja,
Que jo comense, e que t'en hasse enveja,
Per te mostra que nosautas bergèras
De peracy, gayas ém, si n'em beras.
Escouta m'donq, e sias me testimoni :

�Dans le cœur, &amp; dont il ne sera arraché
Que de ta main. Toi seule peux m'en alléger.
Ou aggraver mon tourment jusqu'à la mort.
Hélas! guéris l'ami que tu as blessé;
Affranchis-moi après m'avoir conquis.
JEANNE

Certes, Berger, si tu n'es pas dissimulé
Je te vois à présent trop désolé;
Mais pour ton mal tu ne pourrais choisir
Aucun remède, si ce n'est de te réjouir :
Crois-moi si tu le veux, contre ta tristesse
Cet .enchantement est souverain.
Dis-moi donc, s'il t'en laisse le courage,
Quelqu'un des beaux chants de ton village.
CLAVÉ

Chanter hélas ! chante qui en a envie,
L'homme triste &amp; malheureux ne peut chanter.
JEANNE

Il faudra donc, quoi qu'on en pense,
Que je commence pour t'en donner envie,
Et te montrer que nous, bergères
De par ici, sommes gaies, sinon belles.
Ecoute donc &amp; sois-moi témoin :

�— 114 —

CANSON RÚSTICA
Antoni, Antoni, la mia amo, la mia amo Antoni.
CLABOT

Antoni, las ! O canson penetranta :
Plan l'aphection mustras de la qui t' canta.
Antoni donq ton minon sera, mes
Tant coma jo no t'amara jamés.
O Nympha, aumens autreja m'q jo abrasse,
Ton gentiu cos : las ! sembla que jo t'casse:
Balha m'ta man, e no m sias pas ta ruda.
IOANA

(en hitge)

A mort, a mort, ajuda, may, ajuda.
CLABOT

O Ingrat co més du que nat acé,
Perquè per tu las montaiïas passé?
E lo pays leixé deu soreil coc,
Perquè de nat vente de may nascoc
Ta malastruc majorau com jo son?
IOANA

Digas Clabot, digas ara ua canson
Com tu solés a l'ombra de las omas,

�—

H5

—

CHANSON RUSTIQUE
Antoine, Antoine, mon amour, mon amour, Antoine.
CLAVÉ

Antoine hélas! oh! chanson pénétrante :
Tu montres clairement l'affection de celle qui te
Antoine sera donc ton mignon; mais
[chante.
Il ne t'aimera jamais autant que moi.
O Nymphe, accorde-moi au moins que j'embrasse
Ton gentil corps; hélas ! il semble que je te chasse :
Donne-moi ta main, &amp; ne me sois pas si rude.
JEANNE

(enfuyant)

A mort, à mort, à l'aide, mère, à l'aide.
CLAVÉ

Oh! cœur ingrat, plus dur qu'aucun acier,
Pourquoi ai-je pour toi franchi les montagnes?
Et laissé le pays du soleil couchant :
Pourquoi d'aucun ventre de mère est-il né
Un maître pasteur malheureux comme je suis?
,

JEANNE

Dis Clavé, dis à présent une chanson,
Comme tu en avais coutume à l'ombre des ormeaux,

�Abat las nodz, ve segoti las pomas,
Ten esperencz, miâ lo cap de dansa.
Oh que per tu trop cambiada ès la txansa.
N'aués pas tu Condo l'ahicalhada,
Prou bera, saub qu'era vn pauc pigalhada,
Qui t'declarèc vn jorn contra un tépé;
Clabot, jo son esclop de vosté pé;
A ton avist, que t'qualè dauantage?
Plan t'es volut ha mouri dauant atge.
Monde traydo que de pozos tu sarras
Debat ton seng, que d'arromecz gauarras
Per tots camis botas,e botaràs,
A Diu té die plus no m'abuzaràs.
CLABOT

Viué m'en vau dam lo bestià saubatge
Au cap d'vn bosc, en vn hermitanatge
On lo restant de mos jorns vsaré,
E audessus de la porta scriure:
Lo qui trobêc aqo que no cercaua,
S'arretregoc debat aqesta caua,
Per que no hos dam sa tristessa grana
Costrent de veze Antoni dam sa Ioana.

�—

ii7 —

Abats les noix, va secouer les pommiers,
Tends des pièges, conduis la tête des danses.
Oh ! comme la chance n'est que trop changéepour toi?
N'avais-tu pas Condorine l'appétissante,
Assez belle, malgré quelques tâches de rousseur,
Qui te déclara un jour contre un tertre :
Clavé, je suis chaussure à votre pied;
A ton avis, que te fallait-il de plus?
Tu veux te faire mourir avant l'âge.
Monde trompeur, que de poison tu amasses
Dans ton sein, que de ronces hérissées d'épines
Tu poses &amp; tu poseras sur toutes voies.
Je te dis adieu, plus tu ne m'abuseras.
CLAVÉ

Je m'en vais vivre avec l'animal sauvage
Au fond des bois, dans un hermitage
Où je finirai le restant de mes jours.
Et j'écrirai au-dessus de la porte :
Celui qui trouva ce qu'il ne cherchait pas,
S'est retiré dans cette caverne,
Pour n'être pas, dans sa grande tristesse,
Contraint de voir Antoine avec sa Jeanne.

�OBSERVATIONS
SUR

LA

CINQUIÈME

ÉGLOGUE

????

Quel chemin parcouru depuis la première Eglogue ???
Les préoccupations pénibles, la misère &amp; le désespoir n'assiègent plus les habitants des campagnes. La
guerre civile a disparu dans les abîmes des eaux profondes. Aussi, les bergers rassurés, ont-ils quitté les
retraites qui les protégeaient contre la soldatesque ou
les bandits, &amp; repris Ieuroccupationfavorite, celle que
la nature impose à la jeunesse de tous les temps,
l'amour.
Le type de Jeanne est certes, fort heureusement
choisi. Elle est sollicitée par un amoureux qui a franchi
la montagne pour venir lui faire l'aveu de sa flamme.
Il insiste en termes très pressants pour obtenir qu'elle
soit partagée, &amp; met en usage toute la rhétorique des
amants en pareil cas. Vains efforts : Il est reçu froide-

�—

i iQ —

ment d'abord, &amp; son insistance ne lui vaut qu'un
doute, dont on s'excuse d'ailleurs, sur la solidité de sa
raison. Ne serait-il pas le jouet de quelque enchanteresse, de l'une de ces femmes détestables, coutumiéres des combinaisons diaboliques, grâce auxquelles elles disposent de la raison &amp; même de la vie
de leurs victimes! La terreur qu'inspirent les sorciers
pesait de tout son poids sur nos contrées Gasconnes
au xvie siècle; &amp; j'ose affirmer qu'elles n'en sont pas
encore définitivement affranchies.
On s'étonne d'abord de la résistance soutenue de la
Bergère, d'autant que le galant n'est pas à dédaigner.
Il est jeune, beau, chasseur aussi intrépide que berger
vigilant &amp; soigneux. Elle reste de glace; elle le déclare
d'ailleurs très nettement. Mais nous en savons bientôt
la raison : son coeur n'est pas libre; elle a fait son
choix, &amp; son amour est partagé. Mauvaise condition
de succès pour un nouveau venu.
Clavé le comprend bien; aussi s'avoue-t-il vaincu?
mais en homme de-bon goût, il se retire au fond des
bois, pour y cacher son désespoir, &amp; n'avoir pas la
douleur de voir la bergère préférée dans les bras d'un
rival heureux.
On dirait aujourd'hui que ces deux caractères sont
pris sur nature &amp; parfaitement soutenus; celui de
Jeanne surtout; &amp; nous pouvons considérer le parti
^ héroïque que veut suivre Clavé comme un dernier

�—

120 —

hommage délicatement offert aux beaux yeux de la
rebelle.
Après ce tableau de l'amante fidèle, nous allons
trouver celui de la Grande Coquette.
Mais avant de la voir à l'œuvre, je veux placer ici
une observation qui n'est pas sans intérêt. Dans le'
Désespoir Amoureux de Théocrite (Idyl. 23), l'amant
malheureux d'un éphèbe insensible, va se pendre à la
porte de cet ingrat, espérant l'attendir, au moins après
sa mort. Le bien-aimé n'est point ému du spectacle de
ce corps suspendu; il court gaîment à la Palestre, où
se réunissent les jeunes gens de son âge, &amp; il ose
s'approcher du Dieu qu'il a outragé. La Divine statue
s'élance sur le téméraire, &amp; le renverse mourant.
L'Iphis d'Ovide est victime, lui aussi, des dédains de
sa bien-aimée, la fière Anaxarète. L'objet de la passion
a déjà changé de sexe, ce qui nous met à l'aise; quant
au dénouement, il est le même. Il va se pendre à la
porte de la cruelle, n'oubliant pas, même alors, de
tourner vers l'ingrate son regard qui s'éteint.
Clavé est un amoureux Chrétien.Désespéré au même
titre que ses prédécesseurs, il ne succombe pas à sa
douleur; il ira chercher, non pas dans la mort, mais
dans la solitude &amp; dans la prière, un remède à ses
maux; l'amour Divin rend toute déception supportable : le Christ est passé par là.
Nous avons voulu placer ainsi en présence trois

�121

—

manifestations du même sentiment. Laquelle est la
plus haute, la plus noble, la plus humaine???
Les matérialistes ont beau faire, 'ils ne vaincront
pas la Foi. Garros, dans l'espèce, est son noble &amp; heureux champion.

�EGLOGA VI
SARRANSOT, P. GUILHON, ZOP, LORETA
SARRANSOT

Don ven lo son d'aqera campaneta
Qui s'enten plan d'aqesta cabaneta :
Digas Peyon, hou Guilhon, com t'aperas,
Tu qui d'acy sabes las tecoeras ?
GUILHON

Io tén dire la vertat : tu veyras
Vn hermitan ta leu que l'espiaras,
Qui va solet e pelut com vn lop,
Per aqet bosc, e s'apera phray Zop.
Lo qau aprop aue gaturlejat,
E dam taus gens corn &amp; bandolejat,
Qu'agoc vsmat totas grassas cozinas,
Baüguejat per totas barranquinas,
Trucat taules, heyt deu balanduréu,
E litxoiràt trop vn phrian lureu,
Batut pauatz, prou heyt laghirat sauta
E prou gripat dam Tua man et dam l'auta

�ÉGLOGUE VI
PETIT SARRANS, PIERRE GUILHON, ZOP, LORETTE
SARRANS

D'où vient le sonde cette petite cloche
Qui s'entend bien de cette modeste cabane,
Dis, petit Pierre, ou Guilhon, comme tu t'appelles,
Toi, qui d'ici connais les habitations?
GUILHON

Je t'en dirai la vérité : tu verras,
Sitôt que tu le regarderas, un Ermite
Qui va seulet et velu comme un loup,
Dans ce bois; il s'appelle frère Zop.
Après avoir mené la vie joyeuse,
Et vagabondé avec gens tels que lui,
Après avoir flairé toutes grasses cuisines,
Fréquenté tous mauvais lieux,
Perdu son temps &amp; fait le vaurien,
Trop bien engraissé un friand luron,
Battu les pavés, assez joué au saut du jars,
Assez grapillé avec l'une &amp; l'autre main,

�— 124 —

Aprop qu'agoc de sigot en correja.
Heyt totz los maus deus qaus Diu se peleja:
Et s'en vengoc acy l'an deu Bissest.
E pedassèc au miey de la horest,
Corn ua gleyzasta, ou cramba sosterrâna,
On tot matin he tindâ la campâna,
Sibs (i) ajud Diu, per hemnas aloyrà,
No per degun de nosautz aperà.
Per nos sa porta ès tostem barrolhada,
Mes peu hemniu tostem gantalanada :
Si per mespéc laghens vn home entraua,
Et rophlarè tant déygruma, e de baua :
Perqe, ditz &amp;, nosâutz ly hém poixiu,
Quan' &amp; contempla, ou quant vo pregà Diu :
E tot vn jorn, ses qu'en hos anujàt,
Esporgaré lo loc, escominjat:
Mes si venguén gojas, &amp; gaudimêlas,
Et harè iocz, hestas e miraudêlas :
D'aute costàt, &amp; se gauza vantà,
Qu'et saberè las lêbes encantà,
E las poyrè, si l'inca l'arrapaua,
Ha totas vengue en aqet camp de haua;
Qu'et a pozos mila per ha mori,
E d'arrazicz autantas per goari :
Que l'Esclarmonda aué la pruzarana,
(i) Sibs, je ne connais pas ce mot. Serait-il dérivé de fu» ou
Çùv avec, ou serait-il la contraction de si bous ?

�Et commis de la toupie à la courroie
Tous les méfaits dont Dieu s'offense,
Il s'en vint ici, l'an'du Bissextile.
Il rapièce au milieu de la forêt
Comme une petite Eglise, ou chambre souterraine,
Où chaque matin il fait tinter la cloche,
Avec l'aide de Dieu ( i ), pour assembler les femmes,
Mais non pour appeler aucun de nous.
Pour nous, sa porte est toujours verrouillée,
Et pour les femmes toujours grande ouverte :
Si par méprise un homme entrait là-dedans,
Il reniflerait si fort qu'il en baverait,
Parce que, dit-il, nous autres nous le gênons
Quand il est en contemplation, ou qu'il veut prier
Et tout un jour, sans qu'il en fut fatigué,
]Dieu :
Il purifierait sa Chapelle excommuniée :
Mais s'il venait des jeunes filles, il ferait
Des réjouissances, des fêtes, des jeux &amp; des choses
D'autre part, il ose se vanter
[mirifiques.
Qu'il saurait charmer les lièvres,
Et pourrait, si tel était son bon plaisir,
Les faire tous venir dans ce champ de fèves :
Qu'il a mille poisons pour faire mourir,
Et autant de racines pour guérir :
Que l'Esclarmonde avait le prurigo

�—

I2Ó

—

E son bestià la raca e muzarana :
Més et cassée ta leu aqera pesta,
Com et aurè coniurat la tempesta.
SARRANSOT

Eh, goera acy la Loreta emmayada :
Diu vos ajud hilhuca esporrucada :
Vos siatz acy venguda astrugament
Per aleujà voste amie de torment :
Baleu dam my, mon cô, mon gauzion
On as tu tant estat mon sapion?
GUILHON

Ah mon Compay, de pometas bessoas
Atau lo mau d'amorozia coas?
E tu dizés que sus mas contorneras
(Plus leu mori) jamés no t'auanseras.
SARRANSOT

Mon perdigalh, mon œilh, mon gay joliu,
Mon aurio, mon miralhèt tot viu,
Mon buderon, mon aneron dossèt,
La mya peric, mon camparo dauzèt,
Las com vos tu, com vos que jo t'apere :
Las que vos tu, vos tu que jo m'despêre ?
LORETA

Mon amigon blanc com vn agràulat

�127 —
Et son bétail la pourriture et la morve;
Mais il chassa bientôt cette peste,
Comme il aurait conjuré la tempête.
SARRANS

Eh ! vois ici la Lorette ornée de fleurs.
Dieu vous aide jeune fille si bien coiffée :
Vous êtes ici venue bien à propos
Pour alléger le tourment de votre ami.
Vite avec moi, mon cœur, ma petite joie :
Où as-tu donc tant été, ma friandise?
GUILHON

Ah ! mon Compère, de petites pommes jumelles
Ainsi tu couves le mal d'amour ?
Et tu disais que sur mes limites
Jamais tu n'empiéterais. « Plutôt mourir. »
SARRANS

Ma perdrix, mon œil, món geai joyeux,
Mon loriot, ma mésange toute vive.
Mon petit boyau, mon doux agneau,
Ma petite becquée, mon champignon dauzet.
Hélas ! comment veux-tu, comment veux-tu que je
Hélas! veux-tu que je me désespère?
[t'appelle?
LORETTE

Mon petit ami, blanc comme un corbeau,

�— 128 —
Mon can corrent peu long e peu lat,
Ma neyt escura e negra com vn hourn,
Quant aura heyt ta peguessa son tourn?
Que plan t'està lo nom de Sarransot,
Auta que jo t'abrasse &amp; sarre vn sot.
Quant Diu lo sens aus homes aparséc,
Ses te condà deu nombre, &amp; te passée.
No sabes tu que jo son azemprada,
Per en plus gran banqét este ataulada ?
E que dam my no t' deues engoalhà,
Ni de ta prop me vengue amirgalhà ?
E te vau mes cassa las aubuëcas (i),
Ou t'ajusta d'aqestas gojas crêcas,
Qui m'agon pas jamès l'entenement
De s'acontrà l'arrozo solament;
Mès qui s'en van totas eixalambradas,
Cohadas mau, e ta mau apingladas
Qu'om pensaré que per se mesprezà,
Eras se von deu monde ha préza.
Qu'om preze donq las hilhas de pigressa,
Pren tu si t'vos d'aqeras ua mastressa.
GUILHON

Aqo va plan, jo goazani ma cauza,
Et ès transit, e parla plus no gauza.
(i) Je suppose ce mot dérivé de l'Aveyronais Oubugo terre
argileuse, terre à cuire.

�— 129 —
Mon chien courant au poil long &amp; épais,
Ma nuit obscure &amp; noire comme un four,
Quand donc ta bêtise aura-t-elle fini son évolution?
Comme le nom de Sarransot te va bien :
Si je t'embrassais je serrerai un sot.
Quand Dieu fit les parts de bon sens aux hommes,
Sans te comprendre dans le nombre, il te passa :
Ne sais-tu pas que je suis conviée
Pour être attablée en un plus grand banquet;
Et que tu ne dois jamais avec moi faire le gaillard,
Ni venir de si près me regarder?
Il te vaut mieux pourchasser les filles d'argile,
Et t'associer à ces filles sottes
Qui n'eurent jamais l'intelligence
De se parer seulement d'une rose;
Mais qui s'en vont toutes désordonnées,
Mal coiffées, &amp; si mal épinglées,
Qu'on penserait que pour leur négligence
Elles veulent se faire priser du monde.
Qu'on apprécie donc les filles indifférentes;
Si tu veux, prends ta maîtresse parmi elles.
GUILHON

Voilà qui va bien, &amp; je gagne ma cause.
Il est transi &amp; n'ose plus parler.

9

�— 130 —
Loreta aumens presenta a ton vailèt
Aqest cujon, perqe beuga a galet :
Tu mè l'as heyt mes sec e calorent
Que no s' trobéc en sa vita, humorent :
Si tu és tant descorteza e crancosa,
Tant peleguia, e ta' mau gratiosa,
E te qau donq au bosc dam la destrau
Vn amorós esclapota d'ua trau :
Io ç vist vn cop ua plea carretada,
Vn aute oop de gojas ua nauada,
Per mila escutz et jo vist de beziadas :
Més no pas tam com tu ahelecadas;
Més jo m'en vau dauant que m' digas polhas.
SARRANSOT

Si son jo ton, encoara que n'ac volhas,
E no son pas, com tu m'aperas, pec,
Necy, ni sot, modorro, ny mermec;
Que si tu m'as per vn phadenc triat
Torna t' clucà, que mau as deviat(i).
Io sabi plan ha dize la voylêra
E de ma gorja e de ma calamera;
Io sabi ha de betz capétz de palha,
(i) Allusion à ce qui se passe dans le jeu de la Calorbo ou
Colin maillard. Celui qui est au milieu du jeu, les yeux bandés,
&amp; qui désigne inexactement celui qui l'a touché, est obligé de
recommencer.

�— i3i —

Lorette au moins présente à ton valet
Cette gourde, pour qu'il boive à la régalade:
Tu l'as fait plus altéré &amp; échauffé
Qu'il ne le fut en sa vie, même trempé de sueur.
Puisque tu es tant discourtoise et cassante,
Si querelleuse &amp; si mal gracieuse.
Il faut donc au bois avec la cognée
Te façonner sur un tronc un amoureux.
J'ai vu une fois une pleine charretée,
Et une autre fois un plein navire de jeunes filles;
J'en ai vu de charmantes pour mille écus :
Mais aucune autant que toi impertinente;
Et je me retire avant que tu ne me chantes pouilles.
SARRANS

Oui je suis tien, encore que tu ne le veuilles,
Je ne suis pas, comme tu m'appelles idiot,
Niais, sot, engourdi ou maladroit:
Que si tu m'as pris pour un imbécile
Cache tes yeux de nouveau, tu as mal deviné(i) :
Je sais bien faire dire ce que je veux
A ma bouche &amp; à mon chalumeau :
Je sais faire de beaux chapeaux de paille,

�E m'ajuda de la haus, e la dalha,
lo tiri plan aus capos la pepida,
E de mon tems la rosa n'es lassida.
En nosta hont jo m' son oey miralhat,
E, corn tu m'as per entene balhat,
Io no son le (i), Més certana tu sias,
Qu'esberit son com vn toc de maytias.
Dus cabiros desbezatz jot, saubaui, (2)
E madura sur l'aube jo leixaui
Per tu, lo phrut en mon cazau nascut.
Vn veteron, mes que n'a pas viscut,
Era tot prest, per t'este presentat :
Deja t' portaui aqeste volentat
Quant tu colhés, petita, las arragas
Dam la tua may (3), e mau tu que m'en pagas !
Més si tu vos que nosauts hossam patz,
lo sabi encoara vn nin de cardinatz
Que jo t' daré, qui seran prenedès
Au prumé jorn, e horanizadès (4),
(1) Virgile (Buc. 2, 22 &amp; suiv.)
Nec sum adeq informis : nuper me in littore vidi
Quum placidum ventis staret mare; non ege Daphnim
Judice te, metuam, si nunquam fallit imago.
Théocrite avait, le premier, fait le tableau (dans l'Idyl. 6e).
« Ma figure, quoi qu'on en dise, n'a rien qui puisse déplaire.
L'autre jour, lorsque la mer était calme, je me considérai dans le
miroir des eaux; ma barbe me sembla noble &amp; majestueuse, etc. »
(Polyphème. )

�— 133 —

M'aider de la faucille &amp; de la faux ;
Je tire bien aux chapons la pépie,
Et de mes années la rose n'est pas flétrie.
Je me.suis miré aujourd'hui dans notre fontaine,
Et comme tu m'as donné à entendre,
Je ne suis point laid(i); mais sois certaine,
Que je suis éveillé comme un toc de matines.
Je conservais pour toi deux chevreaux sevrés (2)
Et je laissais mûrir sur l'arbre
Pour toi le fruit éclos dans mon jardin :
Un petit veau, mais il n'a pas vécu,
Etait tout prêt pour t'être présenté:
Déjà je te portais cette bonne volonté
Quand tu cueillais toute petite, des fraises
Avec ta mère (3): tu m'en récompenses mal!
Mais si tu veux que nous fassions la paix,
Je sais encore un nid de chardonnerets
Que je te donnerai, ils seront bons à prendre
Au premier jour, ils peuvent .être tirés du nid (4).
(2) Virgile (Bue. 2, 40).
Praterea duo, nec tuta mihi valle reperti,
Capreoli, sparsis etiam nunc pellibus albo;
Bina die siccant ovis ubera : quos tibi serro.
(3) Sœpibus in nostris parvam te roscido mala
(Dux ego vester eram) vidi cum matre
legentem.
Ut vidi, ut perii, ut me malus abstulit error.
(Virgile, Egl. 8.)
(4) Porta mea; Veneri sunt munera; nam que notavi
Ipse locum œriœ quo congessere Palumbes.

�— 134 —
Qui prop deu Ihieit noste brezilharân,
E cadun vespe adromi nos haran
Deqia l'aubeta, e deixadaran nos
Tots los matis, per ausi lous cansos.
LORETA

lo n'ami pas los homes abeuzatz,
Ny sabatos, despux que sonn vsatz.
L'arreproé me va dauant qi crida,
Q'om leixe apart la garba segotida.
SARRANSOT

Ah desgratiada, as me poscut troba
Lo clau plan heyt per ha mon co creba ?
En m'arbremban Andiëta la mià,
Que mes la neyt jo vezi que lo diâ
Sur l'arcolan è crums deu Ceu pujada;
E d'aqui ve ta rigo desregglada,
E de mos maus, e dolos pietadoza,
M'a heyt deu did signe ma chara espoza,
De la segui ses somsi ny plora.
Io m'en vau donq damb era demora.
ZOP

Tu morirès si tostem qauqas uas
Abiggletatz (i) no hazes de las tuas.
Io t'é deja ta soen dict que d'orgolh
(i) Dérive sans doute de biggle, qui a les yeux de travers.

�Prés de notre lit ils gazouilleront,
Et chaque soir ils nous feront endormir
Jusqu'à l'aube, &amp; nous réveilleront
Tous les matins, pour entendre leurs chansons.
LORETTE

Je n'aime pas les hommes veufs,
Ni les souliers après qu'ils sont usés;
Le proverbe me dirige qui conseille,
De laisser de côté la gerbe déjà secouée:
SARRANS

Oh! disgracieuse, tu as certes pu trouver
Le clou bien fait pour me percer le coeur?
En me rappelant ma chère Andiette,
Que je vois la nuit plus que le jour
Elevée sur l'arc-en-ciel &amp; les plus hauts nuages;
Elle voit de là ta rigueur sans mesure;
Et pitoyable à mes maux, à mes douleurs,
Elle m'a fait signe du doigt, ma chère épouse,
De la suivre sans hésitation ni larmes;
Je m'en vais donc demeurer avec elle.
ZOP

Tu mourrais si tu ne faisais toujours
Quelques-unes de tes étourderies.
Je t'ai déjà si souvent dit que d'orgueil

�Tu vas tostem mes cargada qu'un polh
Arrebengut de languina, ahamada,
Qui se galeja en rauba plan horrada,
Ses plus pensa com, en l'auta sazon,
Cudéc mori de ham' e languizon,
Que vos tudize? es tu donq ta joenela
Qu'et te sia bet d'esté atau beziadela
De glorietatz tant sôtas embegûda,
Hà la cottursa, aixi corn ua tartuga,
Parla lengatge amargós, escozent,
A tot cadun so qu'a tu desplazent;
Tu es gojatéra, elepa(i), e cuzubêca(2)
E contrahés la sancta Gemhêca :
E tant és tu pretiosa, a ton grat.
Com vn antic reliquiari sagrat.
Io sabi plan ta vita, e condition.
Per so que son ton pay de cohession.
E me sap mau de sabe que Loreta
Es mes subjêca au vent q'ua giroêta,
Corn vn auzét sautas de branc en branc,
Pauc resoluda on haras ton estanc?
Tu volatiua, aprop que nizejàt
Auras longtems, e prou pezotejàt,
T'apauzaràs sur qauqa seca branca
Ou corrumpuda e poyrida palanca,
(1) Lep, lièvre; lepa, sa femelle, qui recherche le mâle.
(2) Je le suppose compose de cusso, coup, choc, &amp; de be

�—

137

—

Tu vas toujours plus chargée qu'un poux
Relevé d'épuisement, affamé,
Et faisant bonne chère en une robe bien fourrée,
Sans plus penser comment, en un autre temps,
Il faillit mourir de faim &amp; de privations.
Que veux-tu dire? es-tu donc si jeunette
Qu'il te soit beau d'être si avide de cajoleries,
Si entichée de sottes vanités,
De porter le cou tors comme une tortue,
Parler un langage amer, cuisant,
A chacun de ceux qui te déplaisent;
Tu es recherchant les garçons, hardie, au becmordant.
Et tu contrefais la sainte Nitouche.
A ton gré, tu es aussi précieuse
Qu'un ancien reliquaire sacré.
Je connais bien ta vie et ton état,
Puisque je suis ton père en confession.
Je souffre de savoir que Lorette
Est plus sujette aux vents qu'une girouette;
Comme un oiseau tu sautes de branche en branche,
Peu résolue, ou tu feras ton arrêt?
Toi volage après que tu auras cherché les nids
Longtemps, &amp; assez joué des pieds,
Tu te poseras sur quelque branche sèche
Ou corrompue, ou sur une passerelle pourrie,

�- i38 -

Tu t'trobaras, crey-me, vn jorn emborgada,
Tu vengueras vn jorn amolegada.
Atau sera: jo son miey prognostic,
E pux, jo e mon demôni domèstic,
Qui m'ditz, qu'aqét qui de tas amos ard
As mesprezàt com vn lourdin muzard,
E de lejessa a tort encrimenàt
Lo qi n'es pas tacât de crime nat:
Tau ês de totz, e de tu conegut.
Més ton cerbét de son loc es magut :
Lo goariment de tau deslogadura,
Serè ton ben e ta gran proheitura.
Ta leugeria enchartada sera
Com era es digna, e peus cantos ira.
Tas lunazos aus brassés, quant seran
Sur l'ôbra courbs, de canson serviran : ■
E tu seras causa, que la penoza
Tribalhadura auran mes (i) auejoza:
Entropilhatz au sete cantaran.
Pux enilhètz en tàu Ceu leuaràn:
E léndoman qant tornen au journau,
T'encantaran de bét cap e de nau.
Las suas molhés, d'un estudi pareilh
Hilozas prop de l'ahumos caréilh,
Dementre que la goja escardoada
Tornejara la haua torrilhada,
(i)

Mench, moins.

�— 139 —
Crois-moi, tu te trouveras quelque jour empêchée,
Et tu viendras un jour humiliée.
Il en sera ainsi : moi je suis à moitié devin;
Et puis, j'ai mon démon domestique
Qui médit, que celui qui brûle d'amour pour toi,
Que tu as méprisé comme un lourd nigaud,
Et à torf incriminé de sottise,
N'est entaché d'aucun défaut;
Il est ainsi de tous &amp; de toi connu;
Mais ton cerveau n'est plus en son aplomb.
La guérison de ton détraquement
Serait ton bien &amp; à ton grand profit.
Ta légèreté sera divulguée
Comme tu le mérites, &amp; se répandra de tous côtés.
Tes idées fantasques serviront de chansons
Aux brassiers, quand ils seront courbés sur leur
Et tu seras cause, que leur travail
[besogne,
Pénible leur semblera moins ennuyeux :
Groupés au repos, ils chanteront encore;
Puis ils enverront jusqu'au Ciel leurs éclats de rire :
Le lendemain quand ils reprendront la journée,
Ils te chanteront à nouveau, &amp; de bonne façon.
Leurs femmes, d'un élan pareil.
En filant à la lueur de la lampe fumeuse,
Tandis que la servante bien peignée
Agitera les fèves grillées,

�— 140 —
Cantrilharan la donzela gorgoza,
Carreja-gloria, e typoza, e morgoza.
Labétz auras qauque Ioan blanquios,
Ou babouyn (i), ou maraut harios,
Mau pietados, e trucassejado.
Acoustumat deu bèstia bramado, ■
Qui doublara sur tu las patagidas.
Qui t' planera labetz si tu ganidas?
Tu n'auras nat ny repaus ny relambi
Per aue heyt de la boha lo cambi :
Escarnidera au bormeros mainatge,
D'aué cauzit la palha peu granatge.
D'aue trobat peu thezau lo carbon,
E per vn negre vn qui n'es bet ni bon.
Tu t' hizas trop Loreta en ta beutat
Qui n'es pas don de gran durebletat.
En pauc de tems malauzia ou dolo
Amortaran ta vermelha colo :
La mau-myansa e lo tractament mau
T'auran leu heyt lo caratge tot blau;
Leu ês vengut vn inconvenient
Qui botara ta beutat a nyent :
Ara las dens de dauant perderas,
Ou si las as, poyridas las auras,
E n'auras pas lo coratge d'arrize,
(i) Sans doute de Bàëtov, petit enfant.

�— 141 —
Chansonneront la fille satisfaite d'elle-même,
Traîne gloriole, poseuse &amp; impertinente :
Alors tu auras quelque Jean grisonnant
Ou baveux (i), un maraut enfariné
Fort peu tendre, &amp; tu seras battue.
Habitué au beuglement des bestiaux,
Il redoublera ses mauvais traitements contre toi.
Qui te plaindrait alors si tu souffrais ?
Tu n'auras ni trêve ni repos
Pour avoir pris le change sur une vessie.
Exposée aux railleries, comme l'enfant morveux,
Pour avoir choisi la paille pour le grain,
Ou trouvé le charbon pour le trésor,
Et pour un brun un qui n'est ni beau ni bon.
Lorette, tu te fies trop en ta beauté
Qui n'est pas un don de longue durée.
En peu de temps maladie ou douleurs
Amortiront tes couleurs vermeilles :
Les brutalités &amp; les mauvais traitements
T'auront bientôt fait le visage tout meurtri;
Un accident peut bien vite advenir
Qui réduira ta beauté à néant.
Aujourd'hui tu perdras les dents de devant,
Ou si tu les gardes, elles se gâteront,
Et tu n'auras pas le courage de rire,

�— 142 —
D'vbri los potz, ny degun bon mot dize :
Ara tos oeilhs la cera pixaran,
Ara en tot cot las granlas (i) creixaran,
Ara vn cathart d'humo cauda, picoza,
Mordenta en sau, te hara stomagoza,
E tau hagiu de ton cos sortira,
Que prop de tu degun n'arrestara;
Ara deu nas tau la moqé daras,
Contra vn calhau que tu t' desguinaras;
Ça dira l'ung, aqera n'es pas éra,
Ça dira l'aute, era n'es pas aqera
Qui de beutat prumera se vantaua ;
Si n'ac dizé, peu mens era ac pensaua.
Goera l'endrac, la lopia en ta maixêra,
Lo sarrampin, la picota, e gratera ;
Goè l'artuzon, la gala apostemada :
lames no hos en ua tau mascarado.
De maus è maus s'apresta la cohorta
Per castiga ta desdinoza sorla.
Més qe hey jo? jo e cudat desbremba
Qu'ét me qualé Complétas acaba.
LORETA

Quant tot es dit, dam mas paraulas duras
lo poyri trop perde mas abenturas
(i) Je traduis comme zroullo, vieille savate, vieux cuir.

�— 143 —
D'ouvrir les lèvres, ou de dire un mot :
A présent tes yeux distilleront la cire,
Les vieilles peaux s'alongeront à ton cou;
Puis un catharre d'humeur chaude &amp; lancinante,
Mordante &amp; salée, te soulèvera l'estomac;
Et de ton corps sortiront de telles mucosités
Que personne ne voudra s'arrêter près de toi;
Puis du nez te coulera une telle morve,
Que tu t'en débarrasseras contre un caillou :
L'un dira, celle-ci n'est plus elle-même,
Et l'autre dira, elle n'est plus celle-là
Qui se vantait de sa beauté sans égale;
Si elle ne le disait, elle le pensait du moins.
Vois une plaie, ou une loupe sur ta joue,
La rougeole, la petite vérole, ou le prurigo;
Regarde l'artison, la gale, purulente :
Jamais tu n'assistas à pareille mascarade.
De maux en maux la cohorte s'apprête
A punir tes procédés dédaigneux.
Mais que fais-je, moi? j'ai failli oublier
Qu'il me fallait achever les Complies.
LORKTTE

Tout bien examiné, avec mes paroles dures,
Je pourrais bien perdre mon avenir.

�Et no se qau pas trop orgolhozi,
Ny trop a sas opinios aubezi;
Lo tems leugé suaument nos sobranseja
E d'aquest mond' la rôda se torneja.
Atau leixan l'occasion cauberuda.
Ma primauêra auré tantos perduda, «
Qui m' volera qant seré sarrasclas?
Qui m'amara quant sére sagamas?
Eygherguilhada, e lêga arronsilhada,
Saumas dejost, e gonda esluzernada,
So que beleu qauque trolhé raucas,
Ransos, greixos, keiros, é carrincos?
Labetz diran las gens, qui no vo sera,
Aja lo bast : e botara crostera (i(
Quant jo de pêt e d'ungla cambiaré,
Labetz lezé d'estre regherga auré,
lo no seré pas tostem atau bera,
Ara jo son vn pouc trop tariera.
Certas si plan assenada jo son,
Més oey sabé pôdi qu'et n'es pas bon
D'aué lo co ta'gran corn uacaudera;
Aus mezura se qau de sa pagera.
Que voy jo mes ? No coneixi jo plan
Que mon amie es bon coma u bon pan?
(i) C'est le vieux proverbe gascon :
A Varroussin qui nou bo sere,
Diou lou donne bast, è aura crouslére.

�— 145 —
Il ne faut pas trop s'enorgueillir,
Ni trop obéir à ses idées,
Le temps rapide doucement nous entraîne,
Et la roue de ce monde tourne.
Ainsi nous laissons échapper l'occasion favorable.
J'aurai bientôt perdu mon printemps,
Qui me voudra quand je serai vieux meuble?
Qui m'aimera quand je serai vieille sorcière?
Pituiteuse, desséchée, ridée,
Bourrique dépréciée, &amp; rosse aveugle,
Si ce n'est peut-être quelque presseur d'huile enroué.
Rance, graisseux, vermoulu &amp; grognon?
Alors les gens diront : qui n'a voulu selle
Porte le bât, &amp; il lui fera pousser des croûtes (i).
Quand je changerai de peau &amp; d'ongles
J'aurai le temps d'être grincheuse.
Je ne serai pas toujours ainsi belle.
Aujourd'hui je suis un peu trop fière.
Certes, si je suis bien raisonnable,
Je puis déjà savoir qu'il n'est pas bon
D'avoir le cœur aussi grand qu'une chaudière;
Au mesurage il faut prendre à sa taille.
Que puis-je vouloir de plus? Ne sais-je pas bien
Que mon ami est bon comme du bon pain ?
Au roussin qui ne veut selle,
Dieu donne le bat, &amp; il aura des croûtes.
(Blessures à la peau.)
10

�— 146 —
Si n'ès ta' bet com lo hilh de la Clara,
Et a de qe se blanqeja la cara.
En quin terrenc pyroa lo bon blat?
En quin loc bay més que més lo neulat?
Adezas donq parla jo m'en iré
Dam la Prozina, e jo la pregaré
De m'aporta mas recommandatios
Au qui per my porta mila passios;
L'asseguran que jo m'estîmi vroza
Deu ben que jo e d'esté la sua amoroza.

�— 147 —

S'il n'est pas aussi beau que le fils de Claire
11 a de quoi se blanchir le vjsage.
En quel terrain germe le bon blé?
En quel lieu naît plus que plus l'agrément?
Bientôt donc je m'en irai parler
Avec Prosine, &amp; la prierai
De porter mes recommandations
A celui qui a pour moi mille affections;
Lui affirmant que je m'estime très satisfaite
Du plaisir que j'ai d'être sa bien aimée.

�OBSERVATIONS
SUR

LA

SIXIÈME

ÉGLOGUE

????

Le Poète a-t-il voulu flétrir les Tartuffes, ce fléau
de tous les temps, dont les hypocrisies servent les
passions &amp; alimentent les ressources, aux dépens de
leurs dupes??? Le r°Ie qu'il fait jouer à son Ermite, la
part très honorable qu'il prend au dénouement de
l'Eglogue, n'autorisent guère à le penser; il vaut
mieux supposer qu'il a voulu faire la satire de l'un de
ces solitaires, plus nombreux à l'époque des crises
sociales, qui, désillusionnés, après une vie agitée,
vont chercher, au fond des bois, le calme &amp; la tranquillité que leur refusent les cités bouleversées. Le
rigorisme Protestant de l'auteur, trouve un succès
facile dans les débuts orageux du bon anachorète. Un
catholique n'en est pas alarmé; car il sait que la grâce
opère chaque jour ces miracles qui abondent dans la
vie des Saints.
Saint Paul avait trouvé son chemin de Damas; ces
revirements illustres prennent leur source dans la plus
précieuse des qualités Divines^ la Miséricorde; &amp; il
s'incline, confiant qu'il en sera lui-même favorisé à
l'heure solennelle du jugement suprême.
Cet accessoire, fort intéressant d'ailleurs, ne fait

�— 149 —
rien perdre au personnage principal du tableau :
Voyez Lorette, jolie comme un cœur,étourdie comme
• une linotte, très entichée de sa beauté, absorbée par
la préoccupation exclusive de la faire valoir avec d'élégantes toilettes. Elle sème l'admiration autour d'elle,
&amp; récolte les hommages, sans qu'on puisse surprendre
ses préférences dans le groupe de ses adorateurs. Elle
est tellement préoccupée d'elle-même, qu'elle n'a pas
le temps d'y songer. Un ami d'enfance, déjà veuf, ose
lui déclarer sa flamme; il faut voir comme il est
accueilli. Jamais la fatuité &amp; l'impertinence ne prirent
de pareilles proportions. L'amoureux cependant ne se
décourage pas : il insiste en termes émus et affectueux. Il est aussi généreux &amp; digne, que la petite
guêpe est féroce. Il serait certainement vaincu, si Zop,
le solitaire, ne lui apportait pas un secours dont il a
un pressant besoin. Sa parole habile, éloquente,
imagée, décide un consentement qui se faisait attendre. Il prend la petite folle par son endroit sensible,
par sa beauté si fragile, qui peut être anéantie par
mille accidents; &amp; que deviendrait-elle alors? Au lieu
d'être la femme respectée d'un excellent berger, qui lui
assure l'aisance &amp; la considération, elle tomberait
dans les mains d'un butor qui la traiterait comme une
bête de somme; &amp; les ouvriers, au rude labeur, chansonneraient sa mésaventure; les femmes en feraient
des gorges chaudes à la veillée, parce qu'elle porterait
le bât pénible au lieu de la selle élégante qu'elle aurait
dédaignée. Ces raisons décisives triomphent de toutes

�— 150 —
les résistances. Combien d'autres pourraient en faire
leur profit?
Ce Poème est charmant d'études prises sur nature,
d'agencement habile, et d'un style que les Gasconnisant trouveront merveilleux.
La première réponse, si blessante, de Lorette aux
propositions de Sarransot. est prise du Villageois
Rebuté de Théocrite (idyi. 20e).
« Ne m'approche pas m'a-t-e!le dit; quoi! un vil
pâtre ose espérer de moi un baiser? ce n'est pas pour
toi que sont faites de telles faveurs: Elles sont réservées aux galants polis de la ville: jamais un rustre ne
baisera ma bouche, pas même en songe; voyez un
peu ce regard stupide, ce jargon rustique, ce lourd &amp;
grossier badinage. Ne voilà-t-il pas un homme charmant? Quel ton délicat, quel agréable langage, que
cette peau est douce &amp; unie, que ces cheveux sont
élégamment arrangés. Retire-toi, te dis-je, avec tes
lèvres halées &amp; tes mains noircies; &amp; prends garde de
me toucher de peur de me salir. Après ce beau discours elle m'a donné les marques du dégoût le plus
insultant, etc., etc. »
Le berger de Théocrite écume; il porte dans son
cœur, dit-il, la honte &amp; la rage que lui inspirèrent le
mépris &amp; les insultes de cette insolente beauté. 11
nous fait connaître ses avantages dédaignés, &amp; nous
rappelle les bergers qui furent plaire aux Déesses.
Le jeune berger de Moschus (Idyle 9e) n'a pas été
plus heureux avec la fière Eumica, Ses dédains, ses

�—

i5i

—

outrages, l'ont rendu furieux. Et cependant, à l'entendre, il est beau avec sa barbe noire &amp; sa chevelure
touffue comme l'herbe des prairies, avec son teint
blanc faisant valoir ses sourcils noirs. Il a les yeux de
Minerve, la bouche mignonne, la voix douce comme
le miel. Il est habile à chanter &amp; à jouer de la flûte...
Toutes les femmes des champs en raffolent; mais il
est pasteur, &amp; Eunica habite la ville. Ignore-t-elle
que Cypris brûla pour un berger de Phrygie, que
Phœbée descendit du ciel pour suivre Endymion,
que Rhéa pleura un modeste berger.
Il souhaite à la nouvelle Cypris de ne trouver son
Adonis ni dans les champs ni dans les villes, &amp; que
sa couche reste froide &amp; abandonnée.
Ces'poésies antiques ont un charme inexprimable,
mais ne nous apprennent rien. Garros, qui s'en est
certainement inspiré, a compris leur côté faible.
Aussi son héros reste-t-il impassible sous le sarcasme &amp; l'insulte. La cruauté des morsures de la
coquette lui arrache des cris de douleur, mais il se
possède pleinement. Sa mauvaise humeur ne se
dépense pas en objurgations irritées. Il sait, qu'en
amour comme en guerre, la victoire doit tôt ou tard
appartenir à qui combat sans découragement ni lassitude. Et l'hymen a couronné sa patiente ténacité.
Avis aux amoureux.
. Garros est ici supérieur à ses maîtres.

�EGLOGA VII
SAZIOT, GUIRAUD
SAZIOT

No volerètz ad aqeste romiu
Série quaucom da per l'amo de Diu?
GUIRAUD

Quin hôme és tu, don es, on vas, don vengués,
Qu'ès de ton cas, on tornas, on te tengues ?
SAZIOT

Ondràt Sefio, de ma calamitat
Siatz pietados, e hetz me charitat
GUIRAUD

Qau charitat? Tv parlas vn lengatge
Qui per acy n'es vn peu en vsatge
SAZIOT

Ec tant de cops qau dize Sene Série :
Quin aumoyné? jo crey que plan estrefie

�ÉGLOGUE VII
SAZIOT, GUIRAUD
SAZIOT

Seigneur, ne voudriez-vous pas à ce Pèlerin
Donner quelque chose pour l'amour de Dieu?
GUIRAUD

Quel homme es-tu, d'oùes-tu, où vas-tu, d'où viens-tu?
Quel est ton cas, où retournes-tu, où habites-tu ?
SAZIOT

Honoré Seigneur, soyez pitoyable
A ma misère, faites-moi la charité.
GUIRAUD

Quelle charité? Tu parles un langage
Qui par ici est peu en usage.
SAZIOT

Voilà tant de fois que je dis : Seigneur, Seigneur,
Une aumône? Je crois qu'il faudrait t'étreindre

�—

154

—

Te qaleré, per ne tira substantia:
Io m'en iré, ses t'en hà plus d'instantia.
GUIRAUD

De qe vos tu que jo t'dqnga l'aumôyna?
Si bèue vos, jo n'e que de rampoyna.
SAZIOT

Ec corn beuri que son dejun'encoara?
D'arremonta m' tu no portas la cara :
Qui no diré que los mortz t an tocât,
At' veze tant eixuc e dessecat?
Certas ta vita es penuda en vn hiu
De taragana, e de héu ton co viu,
Enjaunissat jot' vezi malament :
Es tu d'aqetz qui mauhurosament
Lo ben de Diu lexan perde e poyri,
Deu qau poyrèn etz e los autz noyri?
Aqo t'hara leu vy la barba griza.
GUIRAUD

Io no son pas Amie d'aqera siza,
Més en mon cos certàn entée y a
Ou jo no pose pas arremedià;
E tant qu'asso me dure, jo n'auré
Ny de mon ben ny de my cossiré.
Io leixi tot anà tastalabasta,

�— 155 —
Pour t'arracKer substance :
Je m'en irai sans faire plus d'instance.
GUIRAUD

De quoi veux-tu que je te donne l'aumône?
Si tu veux boire? Moi, je n'ai que mauvais restes.
SAZIOT

Eh! comment boirai-je étant encore à jeun?
Tu n'as pas une face à me réconforter :
Qui ne dirait que les morts t'ont touché,
A te voir si maigre &amp; si desséché?
Certes, ta vie est suspendue à un fil
D'araignée, &amp; ton cœur vit de fiel,
Je te vois mauvaisement enjauni :
Es-tu de ceux qui malheureusement
Laissent perdre &amp; gâter les biens de Dieu,
Dont ils pourraient nourrir eux &amp; les autres ?
Cela te rendra bientôt la barbe grise.
GUIRAUD

Je ne suis pas Ami de cette espèce.
Mais il y a dans mon corp's certaine maladie
A laquelle je ne puis pas remédier.
Et tant que ceci durera, je n'aurai
Souci ni de moi ni de mon bien.
Je laisse tout aller à l'abandon;

�-i56-

Tot se m'cohon, tot se m'perd, tot se m'goasta
Dauant mos œilhs, tot contempli péri,
E pauc a pauc tot viu jo m'vey mouri
Trop pauc a pauc, que jo seri content
Que bet temps a la mort m'agos destent.
Mes en longoria, e en languina mia
Aqeste mau la prauba vita mia.
SAZIOT

Més op as tu, praube home tormentat,
De mon secos, que jo de ta pietat?
GUIRAUD

Ilelas lo men, Tu qui per tot tracassas
Sabes nat breu contra u mau d'amourassas?
Nada nauea, ou degun sanct vinatge,
Ou nada vota, ou degun sentoratge?
SAZIOT

Pauc més pauc mens dauant qe tu parlés
Agossi dit que d'aqo tu t'doles.
Més not' qau pas aué paou de ton mau :
lo volontés certas seri malau
Així com' tu; e porti lo co trist
Que jo no son aqet que jo m'son vist
Dam la Gimbera?, entre detz e detz mila
Tropihs hestius alegra pastorila.

�Tout se confond, tout se perd, tout se gâte chez moi,
Je vois tout périr devant mes yeux.
Et peu à peu, vivant, je me vois mourir
Trop lentement, car je serai content
Que la mort m'eût enlevé depuis longtemps.
Mais en longueur &amp; en langueur aussi
a
Ce mal tire ma pauvre vie.
SAZIOT

Aurais-tu besoin, pauvre homme tourmenté,
De mon secours, comme moi de ta pitié?
GUIRAUD

Hélas, mon a.mi, toi qui t'agites partout,
Connais-tu quelque formule contre le mal d'amour?
Ou quelque neuvaine, ou sainte libation de vin,
Ou certains vœux, ou quelque pèlerinage?
SAZIOT

Peu plus, peu moins avant que tu n'eusses parlé
J'aurais dit que de cela tu souffrais.
Mais il ne faut pas t'effrayer de ton mal :
Moi, volontiers, certes, je serais malade
Ainsi que toi; &amp; je porte le cœur triste
De n'être plus celui que je me suis vu
Avec Gimbèle, au milieu de dix &amp; dix mille
Réun ions de fêtes &amp; joyeusetés pastorales.

�-

i58

-

Era m'mustrec per mila zelozias
Mila prezens, e mila cortezias
La casta amo qui la solicitaua,
Més damb vn soc ou tronc era parlaua,
Perqe ignorant l'amoros exercici,
Tahurelot e calhastre nouici,
Senten au co los estranis lamos
No crezu pas q'aqo hossan amos.
En ma crezensa amo n'èra auta causa
Q'un auzeron qe nos dizem verdauza.
Io pegardin per las bruhas cassaui
Aqet amo, e prene me u pensaui
Damb vn piulét, ou dam bohatejà
Contra vn cotet talhant, e l'estujà
En vn clissat de junc heyt gentiument
Sur vn pertreyt de cuja ardonament.
GUIRAUD

Aixi donc tu pensauas estujau
Coma si hos colomat de bujau.
SAZIOT

Et no hoc pas auzéf, més ua sansuga
Qui hec d'humo tantos ma carn eixuga,
Mon vente plat com ua cymec, mon cos
Tant estrilhat que mostraua los os:
Et me toroc lo gost e lo dromi,

�— i59 —

Elle me montra, par mille empressements,
Mille cadeaux &amp; mille courtoisies,
Le chaste amour qui la sollicitait;
Mais elle parlait avec une buçhe ou un tronc d'arbre,
Parce que, ignorant l'amoureux exercice,
Pauvre joueur, grimaud novice
Sentant au cœur d'étranges flammes,
Je ne croyais pas que cé fût là de l'amour :
Dans ma croyance, amour n'était autre chose
Qu'un petit oiseau que nous appelons verdier.
Moi, niais, je chassai dans les buissons
Cet amour, et je pensais le prendre
Avec un petit cri, ou en sifflottant
Sur le tranchant d'un couteau, et le cacher
Dans une tresse de jonc gentiment faite
Sur un plan de citrouille en rond.
GUIRAUD

Ainsi tu pensais le cacher
Comme s'il eût été un pigeon de muraille?
SAZIOT

Il n'est pas oiseau, mais une sangsue
Qui de sang fit bientôt ma chair épuisée,
Mon ventre plat comme une punaise, mon corps
Si bien étrillé qu'il montra les os;Il m'enleva le goût &amp; le sommeil;

�— i6o —

Ardé m'poscoc, mes no pas consumi:
Perquè lo co deghens my magrestin
Restée tostem goalhard e galantin:
Tabe.a parlà vertàt, honestament
Io recebù d'era bon tractament;
Vezèn la bêra, e pudica Gimbera
De jorn en jorn, e soen parlan damb êra
Més jo, phlaunac, son volé n'entenu,
A nada hin james no pretenù :
Ans granament jo m'reputaui huros
De demorà tostem aqui amoros,
E si tù vos sabé perquè l'amaui;
Per arre plus que per ço que l'amaui;
Aus amoros es permès e legùt
De n'auè pas l'esperit trop agùt.
GUIRAUD

Ec tournà donq en aqet estament
Tu volerês? Saziot : asseguradament :
An mens l'amo, ben qu'êra ses razon,
Peixé mon co d'ua plazenta pozon:
E corn dizé Cébelià ma cozia
lo mau d'amo n'ès q'ua dossa sagniâ.
GUIRAUD

Tourna t'y dong? Saziot : que jo m'y torné? Oydâ
Que l'amo pot aixincas segondà.
Esclau d'amo n'es pas aqet qui vo.

�—

I6I

—

Il a pu me brûler, mais non me consumer :
C'est pourquoi le cœur en moi amaigri,
Resta toujours vaillant et amoureux:
Ainsi à parler vrai, honnêtement
Je reçus d'elle bon traitement;
Voyant la belle &amp; pudique Gimbéle
De jour en jour, &amp; souvent parlant avec elle.
Mais moi, indolent, je ne compris pas son désir,
Et je ne visais jamais à aucun dénouement:
Je me croyais ainsi parfaitement heureux
En restant là toujours amoureux.
Et si tu veux savoir pourquoi je l'aimais,
Pas pour autre raison sinon que je l'aimais :
Il est permis et dû aux amoureureux
De n'avoir pas l'esprit trop aigu.
GUIRAUD

Tu voudrais donc revenir
A cet état? Saziot : Certainement :
Au moins l'amour, bien qu'étant sans raison,
Repaissait mon cœur d'un poison agréable.
Et comme disait Cébélie ma cousine,
Le mal d'amour n'est qu'une douce saignée.
GUIRAUD

Reviens-y donc? Saziot : que j'y retourne ? Oui da.
L'amour peut-il ainsi revenir deux fois?
Mais n'est pas esclave d'amour qui veut.
il

�—

IÓ2 —

GUIRAUD

De tas amos no dari pas vn po.
SAZIOT

Io no die pas tapauc que péc no hossi;
Si ço que jo sabi sabut agossi,
Tiran au bôize on era aue tirat,
Are seri damb era molherat :
Quan' era m' vie ama ses intention
Era m' leixéc, e cambiêc d'aphection.
Peccat e donq la prumera hornada,
Més dam lo tems no seré plus maynada;
Pux on me ditz, qu'aqeste romiuatge
Me cauzara, si jo viui de l'atge,
Més qu'acabat l'aja de bona sorta,
En demandan lo pan de porta en porta.
GUIRAUD

Ah lo maixant pauc de sens, et te costa
Que tu n'és pas de la parochia nosta
Lo mes vros, Tu vezes clarament
Que bêra cauza es bon entenement,
Lo qau jamés tu no perdos.
SAZIOT

Et tu, de sau n'es james estat dos?
On qu'ês àquo qui tant t'aueja e cansa ?

�- i63 GUIRAUD

De tes amours je ne donnerai pas un porreau.
SAZIOT

Je ne dis pas non plus que je ne fusse pas un sot;
Si j'avais su ce que je sais,
Visant le but où elle tendait elle-même,
Je serais à présent marié avec elle :
Quand elle me vit aimer sans intention
Elle me planta là, &amp; changea d'affection.
J'ai donc manqué ma première fournée;
Mais à l'avenir je ne serai plus enfant;
Puis on me dit que ce pèlerinage
Me tiendra lieu de l'âge, si je vis,
Pourvu que je l'achève de bonne sorte,
En mendiant mon pain de porte en porte.
GUIRAUD

Ah! le mal avisé, dénué de sens; ça te coûte
De n'être pas le plus heureux
De notre paroisse. Tu vois clairement
Qu'un bon entendement est belle chose,
Et tu n'as jamais perdu le tien.
SAZIOT

Et toi de sel tu n'as jamais été doux.
Mais qu'est-ce qui tant t'ennuie &amp; te tourmente?

�GUIRAUD

Mon cas arré n'es sôque maluransa.
Io hey l'amo t'a' plan qu'âuta persona,
Io guifii dret, ma volentat ès bona.:
Noste Recto prezica qu'autament
Ama, serè viue bestialament.
Io leixi aqo peus porcx e per las trojas,
Ou peu bestia qui peix en nostas tojas,
Ou per aquèt que crefient la torrada
S'es retirat en vila plan barrada.
Io son trencant com va daga de boix
Dam tot aquo tot me vent au reboix.
SAZIOT

No l'as tu pas encoara vizitada?
GUIRAUD

Quau dizes tu? Saziot : la tua enamorada.
GUIRAUD

Vn jorn de hera, en aqesta sepmana,
Io aué passan la caréra juzana
A son hostau tust tust; qui a ça, qui a là?
Amicz, qui etz vos? corn jo volu parla,

�- i65 GU1RAUD

Mon cas n'est rien que mauvaise chance.
Je fais l'amour aussi bien que tout autre,
Je vise droit, ma volonté est bonne.
Notre Recteur prêche qu'aimer
Autrement, serait vivre bestialement.
Je laisse cela aux porcs &amp; aux truies,
Ou au bétail qui paccage dans nos bruyères,
Ou à celui qui craignant la glace
S'est retiré dans sa retraite bien fermée.
Je suis tranchant comme une dague de buis;
Avec tout cela tout m'advient à rebours.
SAZIOT

Ne lui as-tu pas encore fait visite?
GUIRAUD

Que me dis-tu ? Saziot : A ton amoureuse ?
GUIRAUD

Un jour de foire de cette semaine, '
J'ai franchi la rue inférieure,
A sa maison j'ai fait toc toc : qu'est-ce, qui est là?
Ami, qui étes-vous? Et quand je voulus parler

�— i66 —
Virabs vn gros alan qui m'esquiséc,
E mon turmét de cama morguissec;
Per tant de pan que u dési nos' caraua
Més contra my, ham, ham, tostem layraua.
SAZIOT

E si nat cop tu la trôbas dehôra?
GUIRAUD

Si jo m'acosti, era crida viahôra?
SAZIOT

Quant au cazau herbas colhi s'en va
Tu la deurèslabetz ana troba.
GUIRAUD

Era es auriua, era deus jolhs tremola.
E de son co. pux com ua cabirola
Era s'en vola enta sa may seguina.
Helas, dic jo, las, hélas, ma Bonina,
Perquè m'hoc tant enemiga natura
De t' harga tant pauruga creatura?
Si crenes l'aura, et lo vent que maneja
Ton péu, qui hé Venus mouri d'enueja :
Si lo buscon quant la lauzerta passa
Damb aqet brut ta' leugerot te cassa,

�— 167 —
Arriva un gros chien qui me déchira,
Et me mordit autour de la jambe,
Pour tant de pain que jelui donnasse il ne se taisait
Ham, ham, toujours il aboyait contre moi. [pas.
SAZIOT

Mais si une fois tu la rencontres dehors?
GUIRAUD

Si je l'aborde, elle crie au secours.
SAZIOT

Quand elle va cueillir des herbes au jardin
Tu devrais aller la trouver alors.
GUIRAUD

Elle est craintive, &amp; tremble des genoux
Et de son coeur, puis comme une chevrette
Elle s'enfuit chez la mère suivante.
Hélas! dis-je, las, hélas! ma Bonine,
Pourquoi nature m'est-elle tant ennemie
De t'avoirforgée créature si peureuse?
Tu t'effraies de la brise ou du vent qui agite
Tes cheveux, qui font mourir Vénus d'envie.
Si le bruit très léger d'un bout de bois
Sur le passage d'un lézart te met en fuite,

�— i68 —

A my recorre, a my tu t' deurès prene,
Qui son tot prest acy per te dehene,
D'auta bon co que jo t' don tres pometas,
Qui portan nom e senau d'amoretas (i).
Io no vau pas aprop tu la mia bêra,
Coma lo lop per engraupia l'anera :
lo no son pas de tos pas seguido
Corn' vn lybic Tygre escarraufiado :
lo no son pas vn Léon per t'arroumpe,
lo no son pas acy per te corrompe.
Ta may Seguina as prou tantos seguida :
Ara la phlo de tos ans te convidà
De leixa pay e may per vn marit.
SAZIOT

Si va per lenga, e per bon esperit,
Tu l'auras donq. Guiraud : Obe si n'era vn cas,
Era ma heyt dize qua no m' vo pas.
SAZIOT

Oh qau maixant indici tu m' déclaras ?
Io vey pertant que tu l'amas encoaras.
GUIRAUD

Per so q'era es bera entre las berôyas

�— i6a —

Recours à moi; à moi tu dois te confier,
Qui suis ici tout prêt à te défendre
D'aussi bon cœur que je t'offrirai trois petites pomQui portent nom &amp; témoignage d'amour, (i) [mes
Je ne vais pas près de toi, ma belle,
Comme le loup pour égratigner la brebis.
Je ne suis pas la trace de tes pas,
Comme un Tigre Libien, pour te déchirer;
Je ne suis pas un Lion pour te dévorer;
Je ne suis pas ici pour te corrompre.
Tu as assez vécu avec ta mère suivante.
A présent la fleur de tes ans te convie
A laisser père &amp; mère pour un mari.
SAZIOT

S'il tient au langage &amp; à la bonne intention
Tu l'auras donc. Guiraud : Oui, si n'était lacirconsQu'ellem'afait dire qu'elle ne me voulait pas. [tance,
SAZIOT

Oh ! le mauvais indice que tu me révèles !
Et je vois cependant que tu l'aimes encore.
GUIRAUD

Parce qu'elle est belle entre les plus belles
(i) Voir aux annexes.

�SAZIOT

Tot noste cas n'es qùe puras baboyas.
Més jo t' diré, nos auem totz vn mêste
Qui nos a dat de senti, maue, e d'esté,
Qui nos sera liberau e propici,
Mes que l'ondrèm damb vn milho'seruici
Que n'auém heyt, e nos recaptarà
Milho que nos no gauzam espera-

�SAZIOT

Tout notre cas n'est que pures babioles.
Mais je te dirai : nous avons tous un maître
Qui nous a donné de sentir,de nous mouvoir &amp; d'être,
Qui nous sera libéral &amp; propice,
Pourvu que nousl'honorions d'un service plus fervent
Que nous n'avons fait, &amp; il nous casera
Mieux que nous n'osons l'espérer.

�OBSERVATIONS
SUR

LA SEPTIÈME

ÉGLOGUE

????

L'idée de mettre aux prises deux amoureux éconduits par des raisons différentes, &amp; versant dans le
sein l'un de l'autre les confidences de leurs infortunes,
était originale, &amp; promettait des situations amusantes
&amp; pathétiques à la fois, ou grotesques suivant le génie
du Poète. D'autre part, ne devait-il pas tirer parti de
l'antithèse de la bergère délibérée, presqu'audacieuse,
essayant d'enlacer dans ses prévenances son amoureux naif, pour le conduire insensiblement jusqu'aux
autels de Vénus ou de l'Hymen, &amp; de la beauté timide
qui s'effraye de la brise, jouant dans ses cheveux, en
lutte avec un soupirant passionnément épris qui lui
offre son cœur et ses richesses!!
Le cadre ainsi élargi devenait splendide.
L'habileté de la femme se trouvait en regard de celle
de l'homme, tous deux poursuivant la victoire; Gimbelle sur le naïf Sasiot, Guiraud sur la timide Bonine.
Quelle occasion précieuse de nous montrer les procédés de chacun, leurs ressources différentes, leur
diplomatie variée, les ingéniosités assorties à leur sexe
au caractère de chacun, pour circonvenir la place &amp;

�— '73 —
puis livrer l'assaut &amp; l'emporter de haute lutte; jamais
situation plus avantageuse ou mieux choisie pour un
psychologue ou un fin observateur. Garros était trop
Chrétien pour se risquer en cette délicate analyse.
Son Sasiot ignorant de l'Amour comme le Daphnis
de Longus n'en découvrira pas les mystères, éclairé
par la nature, cette institutrice si attentive, ou grâce
à l'intervention de quelque voisine officieuse. Aux
champs comme à la ville, il n'est pas sans exemple
que des âmes charitables se prêtent volontiers à initier un joli garçon aux secrets des autels Cythéréens.
Mais, oh ! déception ! quel est donc ce personnage
en terre cuite, qui, assez heureux pour plaire à une
belle fille, prévenante &amp; empressée, lui en témoigne
sa reconnaissance en courant les bois, sifflant sur le
tranchant d'un couteau, pour se saisir de l'amour qu'il
prend pour un oiseau solitaire, le mettre en cage &amp;
l'offrir à sa mie!
Il supposait naïvement que tout dut se passer éternellement en compliments!!! Ce régime lui semblait
suffisant!!! Mais les jeunes filles le trouvent généralement par trop idéaliste, même parmi les bergères :
aussi dès que sa belle a compris la portée de cet
amoureux transi, s'est-elle hâtée de lui donner un
successeur mieux disposé, dont elle est-devenue la
femme, au grand désespoir du malheureux Sasiot.
Qui donc peut le plaindre ou la blâmer! Qui donc

�— 174 —
peut s'intéresser à ce Jocrisse, bon tout au plus à jouer
la parade au naturel sur les trétaux de la foire !
Bion fut, je crois, le premier à découvrir l'Amour
sous l'apparence d'un oiseau, sans doute à cause de
ses ailes (idyl. 2e). Il nous montre un enfant, très habile
oiseleur, apercevant un amour jouant sur une branche.
Il se hâte de poser ses gluaux, de tendre ses pièges : il
déploie vainement tous les secrets de. son art. Dépité
de son échec, il court vers un vieux laboureur dont il
fut l'élève, &amp; lui montre l'objet de sa convoitise. Le
bonhomme, secouant la tête, lui conseille d'abandonner la poursuite d'un animal si dangereux. Il te
fuit aujourd'hui, dit-il à l'enfant, mais demain il viendra
t'assaillir. Ainsi procède le vrai Poète Bucolique.
Sa fiction, ingénieuse dans son enveloppe délicate,
signale au naïf chasseur les dangers de sa poursuite.
Le Daphnis de Longus est tout aussi novice. Dans
sa candide ignorance, il demande au vieux laboureur
Philétas si l'Amour est un enfant ou bien un oiseau !
Mais Chloé lui avait donné un baiser, &amp; il s'était
aperçu sans les secours de personne : « Que ses lèvres
sont plus tendres que roses, sa bouche et son haleine
plusdoulce qu'un goffreà miel; &amp; toutefois son baiser
est plus piquant quel'aiguillond'une abeille... le poulx
m'en bat, le cœur m'en trèssault, mon âme en languit,
&amp; néanmoins je désire la.baiser encore » (i),
(i) Traduction d'Amyot.

�— 175 —

Qui donc, en lisant ces aveux de l'initiation à
l'amour ne se souvient de ses vingt ans ! Ainsi parle la
nature.Les amoureux, en gardant leurs troupeaux, se
retrouvent près de la grotte des Nymphes, et Daphnis
succombe à la tentation de recommencer la tendre &amp;
redoutable épreuve.
« Ils s'étoient assis l'un près de l'aultre, au pied
d'un chèsne, &amp; ayant gousté du plaisir de baiser, ne
se pouvoient saouler de ceste volupté. L'embrassement suivait, quand &amp; quand, pour baiser plus
serré, etc., etc. ))
Et le roman se déroule, agencé sur des incidents
naïfs, ingénieux, d'un intérêt croissant, comme les
ardeurs des amants, jusqu'à sa conclusion fatale. Et
voilà pourquoi l'œuvre de Longus est depuis quinze
siècles un régal dont les délicats jamais ne se lassent.
Il serait imprudent de promettre le même succès à
Saziot, même après les épreuves de son pèlerinage.
Un simple imbécile ne passionnera jamais personne,
&amp; les deux amoureux de Garros font bien la paire.
En effet, Guiraud ne semble pas beaucoup plus fort
que Saziot sur la matière.
11 est amoureux à en mourir, maigre à faire pitié. Il
a tout abandonné, ses cultures &amp; ses bestiaux, l'administration de sa fortune, en proie au douloureux
martyre. Il en est réduit à invoquer la mort qui lui
semblerait douce au prix de sa souffrance. Il demande

�— 176 —
au pèlerin s'il ne connaîtrait pas une Chapelle, une
Dévotion, un sacrifice quelconque, pouvant assurer
son succès ! ! ! Hélas ! vœux, prières ou pèlerinages ne
pouvaient pas grand chose pour un amoureux si peu
avisé.L'objet de sa flamme, qu'il aime pour le bon motif,
et non pas modo ferarum, comme il le déclare dignement, habite son pays, &amp; il ne lui a jamais adressé la
parole! !! Chacune de ses tentatives a été contrariée,
tantôt par la présence de la mère, qui monte, paraîtil, une garde attentive autour de sa fille, tantôt par
un chien peu commode qui lui mord les mollets
malgré le pain qu'il lui prodigue.
Et le malheureux Guiraud finit par cet aveu, que
sa belle lui avait fait savoir qu'elle ne voulait pas de
lui!!! Nous nous en doutions bien un peu... Les
femmes n'aiment pas les amoureux qui trouvent tant
de difficultés à les aborder; peut-être ne portent-elles
pas un jugement téméraire en les prenant pour des
imbéciles... Guiraud se réfugie dans l'esoérance que
de ferventes prières lui vaudront l'intervention d'un
Dieu favorable ! ! !
Voilà certes des sentiments fort édifiants, mais dont
le style bucolique s'accommodera difficilement.
Longus nous en a fourni l'évidente preuve, sans
cependant alarmer les oreilles chastes.
En voulons-nous une seconde aux allures peut-être
plus libres... sa mesure est encore acceptable.

�— 177 —

Voyons d'abord à l'œuvre le Daphnis de Théocrite
avant celui de Moschus (Idy. 27—l'Amoureux Entretien). C'est un Pasteur comme celui de Longus, mais
beaucoup moins novice; la Bergère n'a rien non plus
des innocences de Cloé. Et cependant l'entrée en
scène est la même, un doux baiser.
Le procédé semble classique, sans doute parce que
les anciens n'en trouvèrent pas de meilleur.
Ce nouveau Daphnis, comme celui de Chloé, après
le premier baiser, reçu, paraît-il, d'une façon peu décourageante, en prend un second; &amp; il a certainement
envie de recommencer avec plus d'insistance, puisqu'il
invite gentiment sa belle àvenirsereposer dans un bois
d'oliviers voisin... Il désire lui confier un secret !! !
Elle s'en défend d'abord, le traitant de perfide. Et le
combat s'engage entre la Pudeur &amp; l'Amour. Elle
parle de l'honorabilitédesa famille, de sa vertu qu'elle
place sous la protection d'ailleurs fort douteuse de
Pan le bon Apôtre, de sa beauté qu'elle veut conserver
intacte, etc., etc. Daphnis se prévaut des droits de
Vénus; il lui offre son cœur &amp; sa main, son troupeau
&amp; sa chaumière, qu'il lui montrera si elle veut traverser le bocage qui la cache. Elle le crut, ou fit semblant peut-être de le croire ! ! !
Que se passa-t-il sous bois? Le poète n'en dit rien.
Mais la Bergère se plaint que la terre y est humide,
que ses habits sont souillés d'abord, puis déchirés...
12

�- i78 Daphnis lui en promet de plus beaux; &amp; quelques
instants après, la Bergère retourne à ses moutons, un
peu honteuse, mais la joie au cœur; &amp; lui, fier de son
suctès, va gaiement rejoindre son troupeau.
La Nais de Moschus (Idy. io) (Gaill. Didot. 1794.
B. de l'Inst. 6,61) proche parente de celle de Théocrite, est d'un réalisme vraiment curieux. Elle a aussi
rencontré Daphnis en gardant son troupeau; il était,
comme son nom l'indique, un berger entreprenant.
Lui aussi débute par un baiser. Naîs essuie ses
lèvres &amp; le crache; puis sur son insistance à recommencer, elle l'envoie embrasser ses génisses.
Il invoque les droits de la Reine dePaphos, comme
ses prédécesseurs; elle se place sous la protection de
Diane la chaste. Il veut l'épouser, dit-il. Elle oppose
sa beauté qu'elle ne veut pas perdre, les douleurs de
la maternité qu'elle ne veut pas subir. Vaincue par la
promesse de la protection de Diane, elle aborde nettement les conditions de son contrat.
— Si je dis oui, que me donneras-tu pour présent
de noces ?
D. — Tous mes troupeaux, tous mes bois, tous mes
pâturages.
Après les serments les plus solennels, elle exige
encore une maison avec une jolie chambre &amp; une
bergerie ! ! !
Sa part ainsi faite, que va-t-elle dire à son père?

�D. —Oh! dès qu'il saura mon nom, il approuvera
ton mariage.
Chacun des amoureux fait connaître sa famille :
elles sont également honorables. Ça ne suffit pas
encore à Naïs. Elle veut apprécier par ses yeux les
possessions de Daphnis, qui s'empresse gracieusement
à lui montrer. Mais ils traversent les bois périlleux pour
la vertu; elle perd, elle aussi, ses beaux habits, sa
ceinture est arrachée, son voile déchiré; Daphnis lui
en promet de plus élégants. Et comme dans Théocrite, la bergère rejoint ses moutons les yeux baissés
mais la joie dans l'âme, &amp; le berger, fier de sa conquête, retourne à ses taureaux. Ils sont femme &amp;
mari.
Garros devait certainement connaître ces procédés,
lui si pieusement fidèle aux chefs-d'œuvres de l'antiquité. Mais le rigorisme de sa foi Religieuse ne lui
permettait pas de suivre ses maîtres, jusqu'à l'antre
des Nymphes, jusqu'aux berceaux mystérieux protégés
par l'ombre &amp; le silence.
Voulut-il ouvrir des voies différentes pour y chercher des effets nouveaux?? Il ne prit pas garde que
malgré son génie il ne pouvait pas faire une bonne
Eglogue avec le Dictionnaire des Cas de conscience.

�E GLO GA VIII

COLAU, GAIXON, CIRICI, GUILHÉM

GAIXON

Que dizes tu Colau de mos tropéts ?
COLAU

Qu'en diri jo son qu'ets sonn gras et bets.
CIRICI

Gòaratz, com etz pujan goalhardament
Capsus l'arroc, &amp; sembla pròpiament
Qu'a l'endarré daràn la stornabauda,
E cajeràn au hons deguens la brauda,
On etz la pelha atau bardissarén
Qu'en la lauàn lo Gers trebozarèn.
GAIXON

lamés degun de nos agrapa-pautas
No pujaré per montafias tà hautas.

�ÉGLOGUE VIII

COLAS, GASSION, CIRICE, GUILLAUME

GASSION

Que dis-tu Colas de mes troupeaux?
COLAS

Qu en dirai-je, sinon qu'ils sont gras et beaux
CIRICE

Voyez comme ils montent gaillardement
Sur les rochers; &amp; l'on dirait vraiment
Qu'ils vont faire la cabriole en arrière,
Et que tombant en bas dans la boue,
Ils devraient si bien salir leur toison,
Qu'ils troubleraient l'eau du Gers en la lavant.
GASSION

Jamais aucun de nos grimpeurs
Ne pourrait franchir des montagnes si hautes.

�CIRICI

lo no son pas de ton ben envejos,
Mès en pregàn jo t'pregui digas nos,
Tu qui tengués n'a goayre de gazalha
Bestià bouyn, que noirixes de palha
Egros estolh, au tems de la torrada,
Degueiis la pen de tracuy tota barrada,
D'on t'ès vengut qu'atau sias riq engoan?
As tu trobat la vrespa de Sanct Ioan
Nat mandagot ( i ) d'aqetz qui sobtament
l ien l'home riq ses pena ny torment ?
As tu trobât Aegiptiaca nada.
Qui per vn so t'aga la man crotzada
Dam sa rondela, e bigarrat berret,
En murmuràn txormore cascaret

(2)?

Ou nat deuin, en paraulas escuras
Assegurant tas bonas aventuras ?
Si t'escajoc jamés, d'auè trobada
Deguâ hada antiqa, arronsilhada,
Cargada d'ans, seca, sempiternoza,
E solitària en cramba cauernoza,
1
(1) Dans les croyances superstitieuses des environs ce Leetoure
non encore tout à fait éteintes, le Mandagot était un petit Démon
que l'on ne pouvait rencontrer que la veille de la Saint Jean :
celui qui le rencontrait devenait riche à l'instant, s'il y consentait; mais il

devenait l'esclave de ce Démon. Lorsqu'il en avait

�- i8) CIRICE

Je ne suis pas de ton bien envieux,
Mais en grâce, je te prie de nous dire
Comment, toi, qui tenais naguère à cheptel
Bétail de bouverie, nourri avec de la paille
Et du chaume grossier, à la saison d'hiver,
Dans une étable toute de trous bouchés ;
D'où t'est venu qu'ainsi tu sois riche cette année?
As-tu trouvé la veille de la Saint Jean
Quelque porte-bonheur ( i ), de ceux qui, tout à coup,
Rendent l'homme riche .sans peine &amp; sans fatigue?
As-tu trouvé quelque Egyptienne
Qui, pour un sou, t'aura fait la croix sur la main
Avec sa rondèle &amp; son berret bigarré,
En murmurant ses mots fatidiques (2)?
Ou quelque devin, en paroles obscures,
T'aura-t-il assuré tes bonnes aventures?
Eus-tu la chance jamais de trouver
Quelque sorcière antique, ridée,
Chargée d'années, sèche, sempiternelle,
Et solitaire en chambre caverneuse.
fantaisie, le Diablotin envahissait la maison, se suspendait aux
doigts de sa victime &amp; en suçait le sans jusqu'à la mort. On dit
encore de certains hommes riches : qu'an lo Mandagot, ils ont le
Mandagot, c'est-à -dire une chance insolente.
(Renseignement fourni par E. C.)
U) Mots fatidiques intraduisibles.

�- i84

Qui discourrut aja tos ans au long ?
Si n'es aqo, qina ès la causa donq?
COLAU

Tu nos a dit de béras brolhariâs.
D'encantamens, e de sortilhariâs :
Poscas mouri si en lana de boc
Tu n'es estât, si james home hoc ( i ),
E si tu n'as trepàt dam las hantaumas,
Qui se hen gatz, ara porcz, tantos saumas,
Tantos cantàn trébolhan l'aire clà,
Dementre que lo cap-de-can joclà (2)
Son tambourin e laiita rancoza
Toca dehét a la lüa plojoza:
E si tu n'as autes cops holejàt
Dam lo holèt, qui t'aué barejat
Tot lo soie, pus lauàt la vaixêra,
Pux qant dromés, t'aue treyt la capsera,
E tant per totz estrems pataquejaua,
Que deu pregond dromi te dexidaua,
E pux aqui dam tu s'en arrizé:
Mes aquet joc menic te desplazé :
No m'pot brembà si dam mozena ou milh
Estraniés aquet prompt esporbilh.
(1) La lande du bouc était le lieu où se tenait le Sabbat sous la
Présidence de Lucifer déguisé en bouc.

�Qui discourut tout au long sur ta vie?
Si ce n'est cela, où donc est cette cause?
COLAS

Tu nous as conté de belles choses embrouillées
D'enchantements &amp; de sortilèges :
Puisses-tù'mourir sf tu es allé
Dans la lande du bouc (i), si jamais homme y fut,
Et si tu n'as pris tes ébats avec les fantômes,
Qui se font chats, puis porcs, tantôt bourriques;
Tantôt chantant troublent l'air limpide,
Tandis que la tête de chien jongle (2),
Que le tambourin &amp; la flûte enrouée
Vont attrister la lune pluvieuse :
Si tu n'as pas autrefois folichonne
Avec le follet qui t'avait balayé
Tout le grenier, puis lavé la vaisselle,
Puis, quand tu dormais, t'avait tiré le traversin,
Et tant se débattait de tous côtés,
Qu'il te réveillait du profond sommeil,
Et ensuite en riait devant toi.
Mais ce petit jeu te déplaisait :
Je ne puis me souvenir si ce fut avec de l'épautre ou
Que tu éloignas ce tourbillon rapide.
[du millet
(2) Jongleur, ménétrier de la danse Infernale auquel ses importantes fonctions valurent sans doute son archet à tête de chien.

�— i86 —
GAIXON

Leixem aqi los holètz, e holessas,
D'aqui no sonn vengudas mas riqessas :
Més Diu me da milho que jo no vôli,
Don jo 1}' deui ua lampazada d'oli(i),
E mes vn ciri, e mes vn gras crabot,
Qu'aura de my, per acomplí mon vot.
Dus cops me hé cad'an dalhà mos pratz.
Si sonn etz plan en tot tems azerbatz
D'arrebotgiu que lo bestia pot tone,
Eu cap laghens plan a son aize escone.
Pux los serpotz, phrizas, e majoranas,
En mos pastengs sonn espessas e granas,
E lo laston per las vaccas abonda
En so deu men, mes qu'en tota la ronda.
Mas herbas son delicadas, txucozas,
Mas aygas sonn lougêras, saborosas,
Et, a longtems que bestia n'o m'es morta;
Dus afiétz l'an cada aolha nos porta,
Vestitz de lan blâca corn la gredà,
Arcoquilhada, e prima corn la seda.
Io son tostem quant vau ent'au marcàt,
Deus mercadés, e teixanés eercat:
Ao pas per este escriut en lous papés
(i) Pour alimenter la lampe qui jamais ne s'éteint dans l'Eglise
ni la nuit ni le jour.

�— i87 —
GASSION

Laissons-là les follets &amp; follettes,
De là ne sont pas venues mes richesses :
Mais Dieu m'en donne plùs que je n'en veux,
Pourquoi je lui dois une bonne mesure d'huile ( i ),
Et de plus un cierge, &amp; un chevreau gras,
Qu'il aura de moi pour accomplir mon vœu.
Deux fois chaque année il me fait faucher mes prés;
Ils sont en tout temps si bien enherbés
De regains, que le bétail peut les tondre
En cachant dedans sa tête bien à l'aise.
De plus les serpolets, les frisés &amp; marjolaines
Sont dans mes pâturages grands &amp; épais,
Et la fétuque pour les vaches abonde
Chez moi, plus que partout à la ronde.
Mes herbes sont délicates &amp; pleines de suc,
Mes eaux sont légères, savoureuses,
Et il y a longtemps que bête ne m'est morte;
Chaque brebis nous porte deux agneaux par an,
Vêtus de laine blanche comme la craie,
Bouclée &amp; fine comme la soie.
Je suis toujours, quand je vais au marché,
Recherché par les marchands &amp; les tisserands :
Non pas pour être écrit en leurs papiers;

�— 188 —

•

Plus leu jo mau de Sanet Léu ( i ) m'arrapes;
Perqe Menjon qu'etz tenguén endeutat,
Hoc l'aute jorn en la gabia botàt :
Més deu herau no m'leixa aqera gent
Sorti, prumé que m'ajan dat argent.
Mos enhans sonn sadotz de paparôtas,
A mos bailètz no mancan las armotas (2) :
Mes lo pilà plus grann ou jo m'empare,
Lo dire jo ? Mes vau que jo m'en care:
Lo plus gran ben don jo me vanti, e lauzi,
lo volontés lo diri, mes no gauzi.
CIRICI

Ara n'auram tarridà los talens,
E pux leixans aharnatz, e dolens;
Aqo n'es pas manèra tenguedera
Entre nosautz veziz, ny lauzadera.
GAIXON

lo bs ac diré, lo e molhé maynatgéra.
COLAU

Cambiem, que jo ç la mia damnatgéra.
(1) Leu signifie vite, rapidement. Ce mal doit être la mort
instantanée, foudroyante.

�— t#g —
Plutôt le mal de Saint-Leu (i) m'enlève.
C'est pourquoi Menjon qu'ils tenaient endetté,
Fut l'autre jour mis en la cage :
Mais ces gens-là ne me laissent pas du champ de foire
Sortir, avant de m'avoir versé l'argent.
Mes enfants sont rassassiés de friandises, [tiques :
Et les armottes(2)ne manquent pas à mes domesMais le pillier le plus fort sur lequel je m'appuie,
Le dirai-je ? il vaut mieux que je me taise :
Le plus grand bien dont je me vante &amp; loue,
Je le dirai volontiers, mais je n'ose.
cmicE

Ainsi nous aurons l'appétit excité,
Et puis tu nous laisses affamés, anxieux;
Ce ne sontfpas là façons acceptables
Entre nous voisins, ni louables.
GASSION

Je vais le dire : j'ai femme ménagère.
COLAS

Changeons. J'ai la mienne dépensière.
(2) Encore en usage. On appelle ainsi une bouillie faite avec de
la farine de maïs, de la graisse fraîche ou du lait, ou simplement
avec de l'eau &amp; du sel.

�— 190 —

GAIXON

Mes dessus tot, era es bera entre totas,
E si n'a pas en las camas las gotas;
Dam sos petitz clotelz en las maixeras.
De tau colo coma las rosas beras,
Ou deu matin l'auba phresca quant bay
Au plus bet jorn deu poly mes deu may
Era hé tot noste hostau arrizent.
COLAU

Be t'deurè donq esté trop escozent...
GUILHÉM

Mesté corretz, si vous m'en voletz creze,
Phray Gasc solét dam la mastressa veze.
GAIXON

lo m'en

y

vau, compânos a Diu siatz.
COLAU

Gaixion espiatz de l'aute extrem, espiatz
Dus ou tres lops aprop voste bestià.

�— îgi —

GASSION

Par dessus tout, elle est belle entre toutes,
Et elle n'a pas la goutte aux jambes;
Avec ses petites fossettes dans les joues,
Et des couleurs telles que les belles roses,
Ou fraîche comme l'aube naissante au matin
Du plus beau jour du joli mois de Mai,
Elle fait toute notre maison gaie.
CIRICE

Il devrait donc être trop pénible pour toi...
GUILLAUME

Maître courez, si vous m'en voulez croire,
Vous verrez le Père Gasc seulet avec la maîtresse.
GASSION

Je m'en y vais; compagnons à Dieu soyez.
COLAS

Gassion regardez d'autre côté; voyez
Deux ou trois loups après votre bétail.

�—

102 —

GAIXON

B'em plan bestiàtz, jo n'e qe hà d'espià
Loba ny Lop, que jo n'aja sabut
Per la vértàt, si jo son decebut.
cmici
Digas Guilhém, com ànéc lo mysteri ?
GUILHÉM

lo no die pas arrè per vituperi,
Mes lo monach, damb aqet grann gaué,
Pleas de pan las beassas auê.
E brugissé corn vn tauan au torn
Deu bordalat, on et ven cadun jorn :
Taleu qu'et a nosta mestressa vista
Ses appropriât per demanda la quista
Dam sa votz crôza, e grossa com vn tau.
CIRICI

Aqui n'a pas encoara tà grann mau.
GUILHÉM

D'vn gros cabeste, e dauant e darré,
Au costat dret, e pux a l'escarré,
De son mitron impatient cassaua

�— 193 —
GASSION

Nous sommes bien en bétail, je n'ai que faire de
Louve ni Loup, que je n'ai su
[regarder
Si vraiment, je suis trompé.
CIRICE

Dites, Guillaume, comment va ce mystère?
GUILLAUME

Je ne dis rien pour faire affronts,
Mais le Moine, avec sa large poitrine
Avait des besaces pleines de pain,
Et il faisait du bruit comme un taon autour
Du hameau, où il vient chaque jour:
Dès qu'il eut notre maîtresse vue,
Il s'en approcha pour demander la quête,
Avec sa grosse &amp; profonde voix de taureau.
CIRICE

Jusques-là je ne vois pas encore si grand mal :
GUILLAUME

Avec un grand licol &amp; devant &amp; derrière,
Au côté droit &amp; puis au côté gauche,
Il chassait de son âne impatient
13

�•— 194 —
Tant que podé la mosca qui u picaua;
Sur aqet punct a terra es debaràt :
En nos dizèn qu'et era assecaràt :
Incontinent et a héyt pelha a part,
Lo capirot a gitàt a l'escart.
cmici
Ec que vos tu? lo caumàs l'eyhogaua,
Mes crezi, jo, qu'en mau et no pensaua;
Parla en tot ben deus homes solitaris,
Guilhém, hono porta aux escapurlaris.
GUILHÉM

Vos auziratz, &amp; vos pren per la pelha
La nosta Dauna, e ly parla a l'aurelha :
No sabetz vos vn arreproé tau,
Segret d'aurelha es vn barat d'hostau ?
D'ac troba bon, aqo n'es que simplessa.
CIRICI

Et n'es pas bon pensa tant en aulessa,
Ny ta pregond caua totos las causas.
Mes entretant, on ditz, las longas pauzas
Hen los jorns bracz, Torna t'en a ton mesté,
E nos iram, on dejadeurèm esté.

�Tant qu'il pouvait, les mouches qui le piquaient;
Sur ce, il est descendu à terre,
En nous disant qu'il avait soif :
Incontinent, il a fait robe à part.
Et jeté à l'écart son chaperon.
cmiCE

Eh ! bien que veux-tu ? la chaleur le faisait souffrir
Mais je crois, moi, qu'il ne pensait pas à mal.
Deuxpersonnes seules parlent en tout bien,
Guilhem, ils peuvent porter honneur aux scapulaires
GUILLAUME

Ecoutez, il vous prend par la jupe
Notre Dame, &amp; lui parle à l'oreille :
Ne connaissez-vous pas un proverbe tel :
Secret d'oreille est un abime de maison :
Le trouver bon n'est que naïveté.
CIRICE

Il n'est pas bon de tant penser au mal,
Ni creuser si profondément toutes choses.
Mais en attendant on dit que les longues pauses
Font les journées courtes : Retourne chez ton maître
Et nous irons où déjà nous devrions être.

�OBSERVATIONS
SUR

LA

HUITIÈME

ÉGLOGUE

???T

La moralité de cette histoire est vraie aux champs
comme à la ville, chez les riches comme chez les pauvres, car elle est humaine. Les affaires d'un brave
paysan prospèrent, ses troupeaux se multiplient &amp;
sont tenus en parfait état; au lieu de reconnaître qu'il
doit le succès à son intelligence ou à son travail, &amp;
quelquefois à un simple hasard, les voisins, dont les
cerveaux sont toujours un peu hantés par la préoccupation du surnaturel, se demanderont d'abord, souvent de bonne foi, si quelque pacte Infernal, quelque
Diablerie n'assure pas ces résultats. L'hypothèse reste
pour eux au moins douteuse et fort contestable.
Il serait si simple de reconnaître la vérité; mais
l'aveu en devient pour la vanité, un trop pénible
sacrifice. Combien rares ceux qui acceptent la supériorité d'un égal, même vaillamment conquise. Nul
n'est prophète dans son pays.
L'envie ingénieuse fouillera toutes les suppositions,
inventera les plus invraisemblables, pour jeter au

�— 197 —
moins l'ombre du doute sur la vérité qui l'offense;
l'envie inflige au succès ses plus cruelles épreuves-:
les Saints eux-mêmes ne furent pas à l'abri de ses
atteintes. Il faut donc en prendre son parti; on peut
tuer les envieux mais non jamais l'envie.
Après bien des hésitations, Gassion fait la plus
large part de sa bonne chance au concours de sa jolie
femme qu'il aime : il a ainsi découvert son côté vulnérable, &amp; fourni à l'ennemi une arme dont nous allons
voir le terrible usage. Sa confession «tait à peine
achevée, qu'un serviteur, (dans ce temps-là, c'était
déjà comme ça) lui décoche la flèche empoisonnée de
l'insinuation. Et nous voyons éclore, sous l'habile
crayon du Poète, un vigoureux Moine à la voix stentorique, au cou de taureau, dont le froc se détache
assez facilement des épaules. II demande très gracieusement la quête à la jolie paysanne. Le malheureux Gassion se trouble, malgré sa confiance en la
vertu de sa femme; il veut s'assurer par lui-même de
ce qu'il faut penser du propos indirectement lancé à
l'adresse de sa vertu. Son bon voisin, vrai Gascon
cette fois, voyant son embarras, le rend plus cruel
encore, en lui montrant trois loups, assez problématiques d'ailleurs, qui menacent ses génisses. Que vat-il faire entre ces deux périls, au milieu de ces fauves
d'espèces différentes ! Il déroge à la coutume, de
courir de préférence au secours du troupeau... L'en-

�— 198 —
vieux enchanté de voir une cause d'ennui dans la prospérité de son voisin, s'écrie comme le menteur qui a
longtemps répété son mensonge : au fait, si c'était
vrai !!! Après avoir patiemment écouté les bavardages
du domestique, &amp; tout bien considéré, il finit, après
sa mauvaise action, par cette réflexion fort juste; qu'il
nefautpas trop insister en pareille matière,où l'erreur
est si facile, &amp; les jugements trop souvent téméraires.
N'eut-il pas mieux fait de commencer par où il a fini?
Mais l'artiste sacrifiait alors le trait saillant de sa
peinture : Il fallait bien laisser à l'envie le temps de
répandre ses malices.

�OBSERVATIONS GÉNÉRALES
SUR LES ÉGLOGUES
î ???

La note Biographique sur Pey de Garros nous a
montré les travaux de tout ordre auxquels il consacra
si glorieusement sa vie : œuvre municipale, judiciaire,
politique, religieuse surtout, à une époque où la controverse appelait à son aide la guerre civile &amp; les
bûchers. Dans ce déchaînement furieux, où l'existence
ne tenait qu'à un fil, cet homme, exposé à tous les
périls, trouva le temps de façonner une langue charmante, &amp; d'en essayer la trempe, avec un égal succès,
sur la harpe de David, sur les pipeaux champêtres, &amp;
sur le rythme Héroïque.
Comme le naufragé abandonné à la merci des flots,
il s'appuie sur le rocher inébranlable de la confiance
en Dieu.
Tu, Geniior, carpe sacra manu pairiosque Pénates.
Tel fut le pieux Enée fuyant Illion embrasé par la
main implacable de son vainqueur. Mais avec son
père &amp; son fils il emporta les Dieux tutélaires qui

�— 200 —

avaient promis à ses descendants la conquête du
monde.
Tel fut Pey de Garros. Il mangea le pain des forts
en traduisant les Psaumes; dans cette nourriture
substantielle il puisa l'énergie du sacrifice sans
regrets; il trouva la source intarissable des espoirs
sans déceptions; il chercha de plus dans les grands
hommes de Plutarque leurs nobles exemples de courage, d'abnégation &amp; de patriotisme. Ainsi protégé
par la triple cuirasse d'airain d'une conscience inébranlable, il était prêt pour le combat, &amp; s'y engagea
le sourire aux lèvres.
Impavidum ferient ruince.
Cet état d'âme fut celui de la plupart des lutteurs
intrépides dont le xvic siècle s'enorgueillit à si juste
titre. Mais le Poète a su y conquérir une place à part,
grâce à sa calme sérénité.
Que son vers indigné marque d'abord au fer rouge
les bandits qui pillaient nos malheureux Gascons,
quand ils ne les égorgeaient pas : ainsi le poète justicier continuait pour la postérité l'œuvre du magistrat
sans peur : qu'il poursuive de ses malédictions la
guerre civile, aussi brutale, que stupide, jusque dans
sa troisième Eglogue; on ne pouvait pas moins
attendre du moraliste, du chrétien &amp; du patriote.
Mais comment donc a-t-il trouvé ce tableau de la

�— 201

—

Paix, d'une composition naïve et gracieuse à la fais,
aux couleurs si fraîches, aux dessins si délicats, dont
chaque vers gazouille comme les oiseaux du mois de
mai? Est-il sorti du génie d'un artiste inspiré, tandis
que les Grâces dirigeaient sa main sur la toile? Il me
plaît de penser que Garros salua ainsi les Edits de
Pacification du grand Chancelier de l'Hôpital; &amp;
l'hommage était digne de son destinataire.
Mais, dès la quatrième Eglogue, le poète n'appartient qu'à la muse Bucolique. Il chante les bergers &amp;
leurs troupeaux, leurs amours &amp; leurs espérances.
Tandis que les passions surexcitées font de la Province un champ de carnage, lui, comme le rossignol
perdu au fond des bois inaccessibles, il lance ses notes
gaies,ironiques quelquefois, &amp; toujours harmonieuses.
L'homme doué de cette puissance d'abstraction, ce
Stoïque n'était pas un vulgaire assurément.Les grandes
âmes peuvent seules conserver dans les péripéties de
la bataille, la fraîcheur du sentiment, l'indépendance
de l'imagination, &amp; la sérénité qui semblent ne fréquenter que les retraites champêtres pendant les
périodes d'accalmie.

FIN DES EGLOGUES

�ANNEXE A LA SEPTIÈME ÉGLOGUE

LA POMME
Quel fruit charmant &amp; délicieux, vénérable par son
antiquité, séduisant par sa forme arrondie &amp; ses
vives couleurs; son goût parfumé lui assure une place
d'honneur sur les tables les plus délicates.
Son histoire authentique remonte jusqu'aux origines
du monde.
Nous savons, en effet, par les Saintes Ecritures,que
le Pommier s'épanouissait dans le Paradis terrestre;
que d'ailleurs il y faisait assez bonne figure pour
tenter la mère trop curieuse, hélas ! du genre humain.
Sur le conseil perfide du serpent maudit, elle cueillit
à la dérobée un de ses fruits savoureux, malgré la
défense de son Créateur, &amp; l'offrit à son faible époux.
Celui-ci ne sachant pas résister à la tentation, mordit
dans le fruit fatal; au risque de compromettre le salut
de toute sa descendance.
Certes, un événement aussi terrible devait, ce semble, tenir les fils d'Adam en singulière méfiance contre

�— 203 —
ce fruit funeste, pourvoyeur non douteux des abîmes
de l'Enfer.
Or, c'est à peu près le contraire qui est arrivé. La
Pomme fut consacrée à Vénus &amp; à Bacchus, divinités
auxquelles l'humanité rend encore ses hommages les
plus empressés. A Vénus, c'était inévitable : n'avaitelle pas cueilli, sur l'arbre fatidique ses deux fruits les
plus beaux ? Elle les posa sur son sein de Déesse,
appas irrésistibles d'amour &amp; de volupté : jusqu'au
jour où la maternité ingénieuse en fit jaillir la source
généreuse où s'alimenta la tendre enfance; mais à
Bacchus ! ! ! les seuls Normands n'en seront pas surpris.
Malgré, ou peut-être à cause de ces précédents plus
que suspects, la Pomme joue un rôle important, dans
l'histoire &amp; dans la poésie Bucolique.
C'est en jettant des pommes sous les pieds d'Atalante, qu'Hyppomène remporta la victoire dont la
belle était le prix.
Il est vrai qu'elles étaient d'or...
Ce fut aussi pour conquérir des pommes que le
Divin Hercule accomplit le douzième de ses travaux.
Le Dragon aux cent têtes, préposé à la garde du jardin
des Hespérides, tomba sous les coups du fils d'AIcmène. Signalons en passant que le clos enchanté
appartenait aux trois filles d'Atlas... Mais discrètement, il faut croire que la conquête des pommes fut
l'unique objet de l'héroïque entreprise,

�•

■

— 204 —
C'est en offrant une pomme à la Reine de Cythère,
que le berger Paris, arbitre souverain de la beauté des
Déesses, prononça sa redoutable sentence, &amp; alluma
une guerre inextinguible entre l'Europe et l'Asie.
D autre part, le chevrier de Théocrite (id. 3e) raconte,
qu'il disait à son Amaryllis pour la fléchir : « Voilà
dix pommes que je t'apporte; je les ai cueillies sur
l'arbre que tu m'as désigné toi-même : demain, je
t'en apporterai de plus fraîches. »
Les Bergères, de leur côté, n'oublient pas le fruit à
l'influence mystérieuse, pour se rendre les pasteurs
favorables... La Chariclée de Lucien envoyait àDinias,
comme gage de son amour naissant, des pommes mordues par ses dents blanches. J ai comme une vague idée
que notre mère Eve eut recours au même artifice pour
précipiter dans sa chute son époux trop débonnaire.
Comatas, de son côté, révèle fort impertinemment
(Théoc. id. 5e). « Cléariste me jette des pommes quand
je passe avec mon troupeau devant sa grotte : &amp; le
doux sifflement de ses lèvres m'invite à punir sa
malice. » La fillette manquait certainement de retenue;
à qui la faute sinon au fruit prédestiné ??? le berger
semble malgré tout un peu naïf...
Les Bergères de Virgile ont aussi leurs audaces, &amp;
lancent des pommes provocatrices aux Pasteurs du
voisinage. Mais plus modestes que celles de Théo-

�critc, elles courent se cacher dans les roseaux... sans
.doute pour échapper à leurs vengeances.
Il n'est pas jusqu'au grave Garros, avec sa large
barbe au milieu d'un visage magistral, qui ne rende
hommage à la pomme consacrée à Vénus...
Fruit glorieux ! Il sera aimé &amp; honoré tant que les
hommes s'agiteront sur la machine ronde, &amp; regretté
surtout de ceux qui n'ont plus les dents assez aiguës
pour mordre dans ses chairs savoureuses.

�VERS HÉROICZ
ÎÎ?9

HERCULES (i)
Hercules aqèt son, jo son lo Hercules,
Nomeat entre totz los antics caualés,
Pay de Noblessa justa, é no pas eixarnêga,
D'aqera qui degun no greua, e no denega
Son secos aus petitz, aus enhans despayratz,
Aus eixinges d'amicz e cajutz aus baraths:
Coma au mêbre naphrat om ve lo bô sang corre,
Atau alegrament era s'en va secorre
( i} Si nous en croyons Hérodote (lib. H. Euter, § 43). Il y eut
au moins deux Hercules, &amp; l'un &amp; l'autre d'origine Egyptienne.
Le premier comptait au nombre des Douze Grands Dieux (Nilo
genitus) étant né dix-sept mille ans avant le règne d'Amasis. Le
second Hercule, fils d'Amphytrion &amp; d'Alcmcne, était aussi d'origine Egytienne. Je trouve dans la note 159, t. 2, (édit. Paris,
Crapelet, 1802), qu'une inscription fut découverte à Haliarte, en
Béotie, sur le tombeau d'Alcmène. L'inscription écrite en caractères inconnus, fut envoyée en Egypte au Prophète Conupleis.
Celui-ci, après trois jours de recherches dans les anciens caractères, expliqua l'inscription. Les Grecs avaient donc emprunté

�VERS HÉROÏQUES
9999

HERCULE (i)
Hercule je suis : je suis cet Hercule,
Renommé entre tous les Chevaliers antiques,
Chef non contesté d'un noblesse juste,
Que nul n'accuse d'avoir jamais refusé
Son appui aux faibles, aux enfants orphelins,
Aux dépourvus d'amis, ou tombés dans les fossés.
Comme on voit lebonsang couler d'un membre blessé,
Ainsi elle s'en va allègrement secourir
aux Egyptiens ce second Hercule comme d'ailleurs la plupart de
leurs Dieux. Leurs Poètes et leurs artistes firent le reste.
Mais indépendament de

ces Deux Hercules, les Phéniciens en

avaient un aussi de toute antiquité, &amp; fort en honneur à Tyr, sous
le nom de Melkart. Appien nous apprend (De Reb. Hisp., p. 425)
que fréquentant les côtes d'Espagne pour leur commerce, il fondèrent Cadix, y dressèrent des autels à leur Dieu préféré, &amp; qu'ils
eurent l'honneur de baptiser

les Colonnes d'Hercule, quoi qu'en

disent les fables des Historiens Grecs. Notre Poète a suivi leur
version la plus généralement enseignée.

�— 208 —
Los praubes, los premutz e tormentatz a tort :
Aqera no siec pas lo partit deu plus hort,
Ans se va demustràn aus humius pietadoza,
E deus grans superbios Dauna Victoriosa.
Tau me trobec lo Rey sanguinolêt de Thracia,
Quan'hoc per my pagat de la medixa gratia
Com et aue talhàt los passans en bossis,
Deus qaus apastengà solé sos arrosis.
Tau me sentie lo Rey Busiris, atucàt
Démon puat traqe (i), com et aué trencat
Sos hostes en mecotz, don l'hôme plen de vîci
Sur l'autà de sos Dius hazé trist sacriphici :
Mes qant auri jo heyt si jo condaui totz :
Los herotges Gihans d'aqestas mas arrotz?
Aixi com' etz volèn totas gens eyhogà
E tot lo mond' debàt lou pauta subgegà :
Destremàn aus vezis los bes e rejautatz,
Vsurpan los (2) aunous, e los principautatz,
Abuzàn contra totz de horsas Tyrannicas,
Eus poplés tortionatz cargànn de leys iniqas.
Qui no sab las horestz, las vilas, las campaiias,
Los passatges,les portz,las bossudas montaflas,
Dam gran suzo per my corrudas, e porgadas
De lairos, de brigans, e d'amnas sceleradas ?
Qui no sab que per tot ma grana valentiza
(1) J'aimerai mieux truqè... truc, coup... truca, frapper... truqé,
nstrument pour frapper.

�— 2og —

Les pauvres, les opprimés ou persécutés à tort.
Celle-là ne suit pas le parti du plus fort;
Elle se montre pitoyable aux humbles,
Et Dame Victorieuse des puissants orgueilleux.
Tel me trouva le Roi sanguinaire de Thrace,
Quand je le traitais comme il avait traité les autres;
Lui qui coupait les étrangers en morceaux
Dont il faisait la seule nourriture de ses chevaux.
Tel me sentit le Roi Busiris, assommé [assommé(2)
Avecmamassueàpointes,commeilavait
[le cruel,
Ses hôtes,les dépeçant en lambeaux,dont cet homme
Faisait un triste sacrifice sur l'autel de ses Dieux :
Mais quand aurais-je fini si je racontais tout;
Les féroces Géants détruits par ces mains?
Eux qui voulaient molester toutes gens,
Et mettre tout le monde sous leurs pieds,
Enlevant aux voisins leurs biens &amp; possessions.
Usurpant leurs honneurs &amp; leurs Principautés,
Abusant contre tous de forces tyranniques,
Chargeant les peuples tourmentés de lois iniques.
Qui ne connaît les iorêts, les villes, les campagnes,
Les passages, les ports, les montagnes bossues
Par moi franchis avec grande sueur, &amp; purgés
De voleurs, de brigands &amp; de scélérats fieffés?
Qui ne sait que partout ma grande vaillance
(2) L'un des manuscrits porte lous au lieu de los dans tout ce
passage.
14

�A heyt torna justícia en son seti e mestriza?
E que jamés n'a heyt goerra so qu'a la goerra,
Ny heyt mauso qu'aumau quiregnauasur terra:
Qui n'a pas entenut mas actas Heroinas,
N'augit parlà de las Colonas Herculinas ?
Anga los historicz e los poètas veze :
Anga, si mescresiu no vo los hômes creze,
Dam las bestias parlà, las bestias mostruôsas,
Qui m'an heyt, tât decops,desanglas mas rojosas,
Veja lo porcsanglà, qui dam sos caixaus crocz
Senorejéc au torn deus Arcadicz arrocz :
Anga veze au segu la hydra capitoza :
Plu no uomix lo hoec sa gorja verencoza :
To que lo leon gran desmezuradament,
Don jo porté sur my la pelha longament:
Aproprie deu dragon, deu mostin Ihernenc,
De tant d'aute bestià serpentos e helenc
Qu'estenù per la porba, e n'agu pas nat paus
Tant qu'arrè trebolhéc deus hômes lo repaus,
Atau mos ans vros en gloria mantengù,
Tot lo tems que vertut abrassadji tengù.
Més, hélas, volontés ma lenga serè presta
De perde lo parlà, per no dize la resta,
Si n'êra que per tot om sab que voluptàt
Me conquistéc aprop qu'agù tot conquistat.
Helas, tot autà leu que hu d'era envejos,
lo caju maniac, phrenetic, arraujos.

�A replacé la justice en son siège, &amp; maîtrise)
Que jamais elle n'a fait la guerre qu'à la guerre,
N'y fait mal qu'au mal qui régnait sur la terre:
Qui n'a pas connu mes actes Héroïques,
Ou ouï parler des Colonnes Herculéennes?
Qu'il aille voir les poètes &amp; les historiens:
Que le mécréant qui ne veut pas croire les hommes
Parle avec les bêtes, les bêtes monstrueuses,
Qui m'ont fait si souvent les mains rouges de sang:
Qu'il voie le porc sanglier qui,avec ses dents crochuesi
Régnait aux environs des rochers Arcadiens:
Qu'il aille,pour s'assurer,voir l'Hydre aux cent têtes,
Dont la gueule empoisonnée ne vomit plus de feux;
Et le Lion à la taille démesurée,
Dont j'ai porté la peau si longtemps sur moi.
Qu'il s'approche du Drag°ni du molosse Infernal,
De tant d'autres bêtes, serpents ou félins
Que j'étendis dans la poussière;je në pris nul repos,
Jusqu'àcequeriennetroublatplus celuides hommes.
Ainsi j'ai maintenu ma vie heureuse en gloire,
Tout le temps que je tins la vertu embrassée.
Mais hélas! volontiers ma langue serait prête
A perdre la parole, pour ne pas dire le reste;
Si on ne savait partout que la volupté
Fit ma conquête, après que j'eus tout conquis.
Hélas ! dès que je fus d'elle avide,
Je devins insensé, frénétique, furieux.

�Oh quina decajcnsa, oh quin ament(i) dolens
D'un tant estrani cas, jo hy mos ben-volens
Qui no m'poscon dam ceps e maniotas tengue,
Ny goari mon cervét, ny ma rauja arretengue,
Que no m'precipités deguens l'ardent lené,
Ou malhurosament ma vita terminé.
(i) Je le dérive de ftavia, folie, extravagance, etc.,etc., ou
u£vo&lt;7-,qui avec a privatif donne le même sens.

�Oh! quelle décadence &amp; quelle folie affligeante .Quel étrange cas : ceux qui me voulaient du bien
Avec ceps &amp; menottes ne purent me tenir,
Ni guérir mon cerveau, ni ma rage calmer;
Et je me précipitai dans l'ardent bûcher
Où je terminai malheureusement ma vie.

�OBSERVATIONS
SUR

L'IIÉROIDE

D'HERCULE

.????

Lorsque je lus,pour la première fois, l'Héroide d'Hercule, il me sembla retrouver une ancienne connaissance : non pas à sa force colossale, à la noblesse de
ses efforts, à la grandeur de ses entreprises, mais
surtout à la générosité de son cœur, à sa bonté compatissante pour les deshérités &amp; les malheureux de
tout ordre.
Pas un de ses coups formidables qui n'affranchisse
les hommes de ces brigands couronnés,dont l'histoire
ne révèle les forfaits qu'avec horreur, des monstres
ravageant les contrées qu'ils habitent. Il dompte les
fleuves désordonnés, desséche les marais pestilentiels,
&amp; marie, par un effort gigantesque, l'Océan avec la
Méditerranée dans le but évident d'ouvrir des voies
nouvellesde communication auxNationsséparées par les
Mers. Après son œuvre accomplie, le Titan paie son tributà l'humaine faiblesse; &amp; les flammes du bûcher le
portent jusque dans l'Olympe, seul séjour digne
d'abriter son Immortalité.
Près de quatre siècles plus tard, Michelet, le Philosophe cette fois, aborda la conception d'Hercule, en
admirateur passionné, au même titre que le Poète
J. Michelet, Bible de l'Humanité, page 220 &amp; suivantes, 1876,
C. Lévy. Paris.

�Gascon.Mais combien différents dans leur conclusion.
Pour Pey de Garros, Protestant austère &amp; convaincu
du xvie siècle, ce type superbe de l'humanité que nul
ne doit égaler, finit piteusement comme un vulgaire
mortel, parce qu'il n'était pas soutenu sur l'assistance
Divine, hors de laquelle tout est fragile &amp; périssable.
C'est la moralité saillante de l'œuvre, pour qui sait
lire entre les lignes.
Pour le libre-penseur, au contraire, la Grèce voulut
réhabiliter les travaux réputés servîtes, en divinisant
l'infatigable travailleur, le héros de la besogne
pénible, grossière, &amp; cependant indispensable à l'humaine espèce.
Ouvrier de la main &amp; du bras, il rendit possible &amp;
honorable la vie paisible des champs arrachés aux
forces naturelles qui les stérilisaient. Il prépara ainsi
le vaste domaine sur lequel la blonde Cérès devait
prodiguer ses trésors; et de ses immenses conquêtes,
il ne garda que la gloire de les avoir menées à
bonne fin.
J'ose affirmer que si le Poète et le Philosophe se
rencontrent dans l'autre monde, ils tomberont d'accord pour réserver un petit coin du Paradis à cet
ancien habitant de l'Olympe. Hercule est le seul Dieu
Païen dont les peuples modernes aient pieusement
suivi l'ancien culte, sans effaroucher le nouveau. Le
Christ lui aussi est un défricheur Héroïque : mais il
mourut dans sa robe immaculée. Il était Dieu.

�LYSANDRE LO GRANN
????

Aqet Rey poderós eixarruscle de goerra,
Qui de son nom cregftut pleéc tota la terra,
Qui d'escadros armatz lo pays barejaua,
Despux q'vn cop peu miey d'ètz et s'abarrejaua
E com Boréas los crums de l'ayre cassa,
Atau et rodejan sa grana coterassa,
Haze sos ennemicz paurucz e desperatz
Corre, com betz tropetz d'anets caraviratz,
Lyssandre grann jo son : qui trobé tot possiple,
Perço que prince joen d'Aristot hu disciple.
En mon comensament ses razon pesemptoria ( i
De Thebas aterré la Ciutat e la gloria.
Heyt Capitan au camp Peloponeziac,
Passé l'estrèt marin bras Hellcspontiac.
Trauesé lo Granic, la Persia catulhé,
Dâri de sa tiàrà e sceptre despulhé ;
La Pampilia corru, conquistè la Cilicia,
(1)

Perentoria dans l'un des manuscrits.

�ALEXANDRE LE GRAND
????

Ce Roi puissant, foudre de guerre,
Qui remplit toute la terre de son nom redouté,
Qui balayait les pays avec ses escadrons armés,
Dès qu'une fois il se mêlait au milieu d'eux;
Et comme Borée chasse les nuages de l'air,
Ainsi, lui, brandissant son grand coutelas,
Faisait ses ennemis craintifs". &amp; désespérés
S'enfuir, comme troupeaux d'agneaux épouvantés;
Je suis Alexandre le Grand;je trouvai tout possible,
Parce que, jeune Prince, je fus disciple d'Aristote.
A mes débuts, sans raison péremptoire (i),
J'anéantis la Cité de Thèbes &amp; sa gloire.
Fait Capitaine au champ Péloponésien,
Je franchis l'étroit bras de mer de l'Hellespont;
Je traversai le Granique, je brisai la Perse,
Et dépouillai Darius de sa tiare &amp; de son sceptre;
Je courus la Pamphilie, je conquis la Cilicie,

�— 2l8 —

La Phrigia, la Pisidia, e la docta Phœnicia :
lo vensu Cappadocia, e Scithia e Paphlagonia,
lo hy subjeca a my la grana Babilonia :
Lo mont Antiliban e l'Arabia tusté:
Passàn victoriós, Parthia e Media goasté :
La ma Hircania, Caspia, e l'Océan pregond,
E l'Euphratés sentie mon nauigatge pronpt:
Las Indias segoty, dam sos Reys e Satrapas.
Més aprop tot la Mort me prengoc en sas trapas
Ny Iupiter Ammon (i), qui hoc Alexandrista,
Poscoc esconjura la mia abentura trista,
Ny los hatz estancà, qui m'gitén sur vn lhieyt
Eslauffat, entresec, e de calo miey coeyt. .
Ah, cridé jo labetz, esperrecat on és,
On estàs ara tu polhos Diogenes?
Tu qui m'arresponos que deguu ben no t'dessi,
Més que de ton Soreilh solament m'estremessi
Ilossi jo com tu san, en ta pipa hostalat,
E tu Rey dam ma reula en ma plassa installât.
lo plus hort que dauant comensari la goerra,
E per vn segond cop mestrejari la terra :
Mes lo co m'possa, e ditz que plus no massaré
Ny Grée, ny Barbaresc, e que plus no daré
Despaza degun cop, ny d'estoc, ny de talh :

�La Phrygie, la Pisidie &amp; la docte Phénicie;
Je vainquis la Cappadoce,la Scythie &amp; la Paphlagonie
Je fis ma sujette de la grande Babylone,
Je frappai le Mont Anti-Liban &amp; l'Arabie.
Passant victorieux, je ravageai la Médie&amp; la Parthie.
La mer Hircanienne, Caspienne, le profond Océan
Et l'Euphrate ont senti mes rapides vaisseaux :
Je secouai les Indes avec leurs Rois &amp; Satrapes.
Mais la mort m'étreignit, bientôt, dans ses trappes.
Et Jupiter Ammon (i), qui fut Alexandriste,
Ne put empêcher ma triste aventure,
Ni retarder mon destin : jeté sur un lit,
Délirant, la peau sèche, à moitié cuit de chaleur,
Ah! je criais alors : déguenillé où es-tu?
Où es-tu maintenant Diogéne pouilleux?
Toi qui me répondis de ne te donner-aucun bien,
Mais de me détourner seulement de tonsoleil :
Que ne suis-je comme toi,sain, logé dans ton tonneau,
Et toi Roi, dans mon état &amp; installé à ma place;
Moi,plus fort que devant, je recommencerai la guerre,
Et pour une seconde fois je soumettrai la terre :
Maislecœurmefaitdéfaut. &amp; me ditque jenefrappeNi Grecs,ni Barbares;que plus je ne donnerai [rai plus
De mon glaive nul coup ni d'estoc ni de taille,
(i) Ce Jupiter avait un temple fameux, dans le désert de laLybie,
(oasis d'Egypte) que visita Alexandre le Grand. L'oracle le proclame fils de son Dieu; on ne sut jamais à quel prix,

�An seré leu myat deqiau darré badalh.
Oh la dura sententià, oh l'agre jutjament,
Que l'home grann no pot digerí bonament:
Oh tarrible destin, greua nessitat,
Implegadera ley, aspra seueritat,
Don ny grann ny petit no se pot aperà:
Més totz l'agràs aqèt nos deuém devorà,
La hauba mort,deusDucz e Reys,las portasgranas,
E los portaneros de las praubas cabanas,
Tusta d'vn medix pé, d'aqera obligation
Lo peccàt a ligàt l'humana condition:
Lo mortau statut os a totz homes comun:
Més en aqest endrèt lo sort non és pas vn
Deus petiiz e deus grans : aqetz alegrament
S'aprestan de sorti de la pena &amp; forment
Deu monde hatigos, &amp; damb vn phranc coratge
S'en van prene la mort, aixi q'un dos benratge :
Més lo grann, qui james no bota en sa memòria,
Que Diu a bozolàt e sa vita e sa gloria,
Quant sent la man de Diu, sospira, sanglotix,
Natura accusa, brama, e tot se segotix,
Ou cay espauentàt aixi qe d'un miracle;
Quant la mort crida : sus d'aqeste tabernacle;
Diu t'ordena leixà lo monde transitori,
Per ana compare dauant son consistori;
Sa sarjanta jo son, jo t'gahi, jo t'arrapi :
Sus Tyran superbios, jo t'croqui, jo t'atrapi :

�— 221

—

Et que je serai bientôt arrivé au dernier bâillement.
Oh ! la dure sentence, &amp; le cruel arrêt
Que l'homme puissant ne peut pas digérerfacilement:
Oh! terrible destin, nécessité pénible,
Loi inflexible, rigoureuse sévérité
Dont ne peut se racheter ni grand ni petit :
Elle doit tous également nous dévorer, la cruelle,
La mort pâle; les portails des Princes &amp; des Rois,
Et les petites portes des pauvres cabanes,
Sont par ellefrappées du mêmepied;à cette obligation
Le péché a lié la condition humaine,
Le statut mortuaire est commun à tous les hommes :
Mais en cet endroit le sort n'est pas le même pour
Les petits &amp; pour les grands; ceux-là allègrement
S'apprêtent à sortir de la peine, de la souffrance,
Des ennuis de ce monde; &amp; d'un franc courage,
S'en vont recevoirlamort,ainsi qu'un doux breuvage.
Mais le Grand qui jamais n'a mis en sa mémoire
Que Dieu a borné &amp; sa vie &amp; sa gloire,
Quand il sent la main deDieu,' soupire, &amp; sanglotte;.
Il accuse la nature, il gémit, il est tout bouleversé,
Ou tombe épouvanté, ainsi que d'un miracle.
Quand la mort crie : hors de ce tabernacle :
Dieu t'ordonne d'abandonner ce monde de passage
Pour aller comparaître devant son Consistoire :
Je suis sa sergente : je te prends, je t'enlève;
Sus, tyran orgueilleux, je te croque, je t'attrappe,

�— 222 —

Sus terro de las gens, ara t'aterraré,
E per camis neytans jo tiragossaré :
No m'as tu tant de cops a tant d'autes embiada?
Sus, &amp; qau que ma pena ara me sia pagada:
No pas de tos thezaus, rapina malazita:
No no, més &amp; te qau acy pauzà la vita.
On es lo hoec qui de ta gorja se lansaua ?
On es aqet gros coqui tot dezestimaua?
On son tos estahés on es ton satellici?
Apêra tot lo monde aras a ton seruici,
E contra l'agulhon arreguinna si t'vos :
Més si m'demorarà per empefi lo ton cos.
Aute que Diu, de tu mau arreconegut,
Not' goardarè que tu no m'pâgues mon degut:
Hossas tu mes valént, tu no m'escaparàs,
Més tantos lo podè de ma haus sentiràs.
Atau me brugissé la mort escaixalada,
Quant Clytus m'apparoc dam sa barba tressada
E calhôca de sang; qui crida, e m'impropêra:
Ara leixa, Tacan, ta humoza choléra
Qui hec mouri, dam my, tant d'homes sefialatz,
Qui leixén aprop etz tant d'autes desolatz :
Et volé mes parlà : Més sur aqetz momens,
Virabs de mon cerbet los virolejamens,
Dam phâtasmes espes e hurias qui m'tormétan,
E de mon tems passat los heytz m'arreprezêtan :
Las aurelhas deu cap me cornan, e trompêtan, •

�Sus, terreur des Nations, je te jetterai à terre,
Et te traînerai dans les sentiers de la nuit;
Ne m'as-tu pas trop de fois envoyée chez les autres ?
Debout, il faut que maintenant ma peine me soit payée:
Non pas de tes trésors, rapine maudite,
Non, non, mais il te faut ici quitter la vie.
Où est le feu qui jaillissait de ta gorge?
Où est ce gros cœur qui tout dédaignait?
Où sont tes estafiers, où sont tes satellites?
Appelle maintenant tout le monde à ton service,
Et, contre l'aiguillon, regimbe si tu veux;
Mais, malgré tout, ton corps me restera pour gage:
Tout autre que Dieu, de toi si mal récompensé,
Ne te préservera que tu ne me payes mon dû :
Fusses-tu plus vaillant, tu ne m'échapperas,
Et tu sentiras bientôt la puissance de ma faulx.
Ainsi me poursuivait la mort édentée,
Quand Clytus m'apparut avec sa barbe coagulée
En des caillots de sang, il crie &amp; m'invective:
Maintenant, scélérat, éteins ta colère fumeuse
Qui fit mourir, avec moi, tant d'hommes illustres,
Qui laissaient après eux tant d'autres désolés.
Il voulait encore parler; mais à ce moment
Les tournoiements de mon cerveau bouleversé
Avec nombreux fantômes &amp; furies qui me torturent,
Me rappelaient les actes de mon temps passé.
Les oreilles de la tête me cornent et trompettent,

�— 224 —
Los claris traucan l'aire, e las armas cliqêtan
Sus, bardàtz Bucephal, portatz la moriassa,
Lo coteràs pezant, e lo cos de coyrassa :
Piqués Macedonicz, eh reng Gendarmaria.
Dan taus cridz eixantàt jo hy ma darreria.

�Les sons des clairons percent l'air, les armes cliquetDebout,sellezBucéphale(i) :portezlemorion, [tent :
Le glaive pesant &amp; le corps de cuirasse;
Piquiers Macédoniens, en ligné Gendarmerie;
Exalté par ces cris, j'ai rendu le dernier soupir.
(i) Bucéphale — le cheval de bataille d'Alexandre. Son maître
fit bâtir en son honneur la ville de Bucéphalie.

15

�OBSERVATIONS
SUR

L'HÉROIDE

D'ALEXANDRE

fftî

Le rôle de la mort, uniforme dans son œuvre, prend
des aspects singulièrement divers suivant les époques
où on se place.
Voyez les Héros d'Homère. Ils la bravent sans doute
très vaillament sur les champs de bataille : mais sontils atteints ? ils regrettent la vie, leur beau climat, les
enivrements de la gloire, de la puissance et de la
volupté. Ils savent très bien qu'ils auront leur place
aux Champs Elyséens.Les guerriers formés en groupe,
y charmeront leurs loisirs dans l'intimité des amis
qu'ils choisissent parmi leurs Pairs, par des discussions graves, savantes qui ne coûtent rien à leur
vanité. Mais cette calme retraite ne tente que fort peu
leurs âmes ardentes; &amp; ils pleurent la vie comme des

�— 227
femmes sans que leur honneur en souffre la moindre
atteinte.
Le Romain de la République n'est pas plus intrépide qu'Achille ou Patrocle. Il lui suffit de mourir
pour la Patrie; un regret serait un signe de faiblesse,
indigne d'un patriote ou d'un stoïque.
Les Gaulois, nos

aïeux, ne redoutaient que le

soupçon de lâcheté; &amp; ils affichaient leur mépris de la
vie en s'engageant nus au combat, la poitrine en avant,
sollicitant les glorieuses blessures. Rien n'est heureusement changé chez leurs descendants de ces susceptibilités Héroïques.
Dans la Rome Césarienne, la mort est le refuge
des malheureux contre les odieux tyrans qui trop souvent gouvernent l'Empire. Aussi le suicide y avait-il
pris des proportions effrayantes. Si nous en croyons
les voyageurs, l'indifférence pour la vie est à peu près
la même dans les pays de l'Extrême-Orient. Un Chinois, un Japonais s'ouvrent le ventre sans trop marchander.

*

Le despotisme est un mal si insupportable, que,
pour lui échapper, ses victimes s'enfuient jusque dans
les entrailles de la terre.

�— 228 —
Il était réservé à Mahomet de proposer la mort
comme un salaire, à ses guerriers fanatisés. Il sut
leur faire un Ciel si séduisant, si voluptueux, auquel
ils crurent, si bien approprié à leurs goûts, à leurs
préférences, que le simple retard dans la jouissance
de ses délices leur semblait comme une disgrâce.
Le Chrétien de la période héroïque, invoquait aussi
la mort, mais jamais avec la fureur des guerriers
Arabes : il ne violente pas Dieu; confiant &amp; résigné à la volonté du Maître, il sollicite ses ordres
pour obéir en serviteur fidèle. Les Religions se fondent sur ces espérances. Rien n'est changé dans la
conscience des élus, plus que jamais assurés de leur
récompense en remontant vers leur Auteur.
Mais quel argument terrible la mort a fourni aux
Chrétiens pour combattre les crimes de tout ordre,
surtout ceux des Puissants!!! Il se développe dans
toute sa splendeur à la partie finale de notre Heroïde.
Le Poète est aux prises avec le plus grand des hommes, abattu, terrassé, réduit à l'état d'un vaincu expirant. Jamais Théologien ni Prédicateur ne fit mieux
valoir cette loi fatale qui impose son terrible niveau
sur les têtes les plus humbles, comme sur les plus

�superbes. L'arme était faite pour la main d'un Protestant rigide, trempé au feu des persécutions; aussi
comme il sait la manier!!!
Quoi qu'en puissent dire les sceptiques, la moralité
publique n'a rien à perdre à ces nobles enseignements.

�PYRRUS&lt;"
9999

Despux qu'ambition se gaha en l'esperit
D'un hôme generós de coratge esberit,
Era sembla l'austo, qui tostem pericaua
Lo co de Prometeus, e james n'acabaua.
Aixi quVri carretó mau sos poris ajuà,
E tot eixerveràt ses occasion degua
So que per este vist, pren l'incertena cossa
De tort e de traués : e ses veze on los possa,
Per calhaus, per arrocx, tàt los torméta e hoeta,
Qu'èt arromp sos genetz, son cot, e sa carreta :
Atau l'ambitios, se plauén arrazès.
Per mila desplazès cercarà sos plazès :
Lo degùt e razon no l'estancaràn pas,
Deqià qu'aja bohàt lo hoec on sia puxas.
Atau lo Phaeton temerari s'ardoc.
E per volà trop haut Icarus se perdoc. •
lo Phyrrus arrehilh d'Achillés lo valent,
(1) Pyrrhus, roi d'Epire, fils d'Eacide, célèbre par la guerre
qu'il soutint contre les Romains.
(2) Fils de Thétis &amp; de Pelée, le héros de l'Iliade. Elève du

�PYRRHUS
9999
Des que l'ambition se prend en l'esprit
D'un homme généreux &amp; de courage éveillé,
Elle ressemble au vautour qui toujours mordillait
Le cœur de Prométhée, &amp; jamais n'achevait.
Ainsi qu'un charretier qui attelle mal ses poulains,
Et tout écervelé, sans autre occasion
Sauf pour être vu, prend sa course incertaine
A tort &amp; à travers : &amp; sans voir où il les dirige,
Par cailloux &amp; rochers tant il les tourmente &amp; fouette
Qu'il rompt ses chevaux, son cou &amp; sa charrette :
Ainsi l'ambitieux, seraient-ils sans mesure,
Cherchera ses plaisirs à travers mille déplaisirs :
Le Droit et la raison ne l'arrêteront pas,
Jusqu'à ce qu'il ait soufflé le feu qui doit le dévorer.
Ainsi le téméraire Phaéton se brûla,
Et Icare se perdit pour avoir volé trop haut.
Moi, Pyrrhus, arrière fils d'Achille (2) le vaillant,
Centaure Chiron, son maître, en fit un guerrier en même temps
qu'un savant. Voilà pourquoi la lance d'Achille eut le pouvoir de
guérir les blessures qu'elle avait faites.

�Cauti no pas ses causa aqeste vers dolent :
Perquè jo Rey joenard, impatient de repaus,
Au pople Roman hy la goerra ses prepaus ?
So que per m'esproà dam Gent tant nomeada,
Que jo vensù dus cops en batalha arruada.
On ahoqué de taus auantatges ma gloria
Que n'agu parsoé degun en ma victorià.
Tot lo monde saboc, e sab encoara, coma
lo ané planta mon camp no goaire lofl de Roma'
lo combatu gran cop de hortas Natios:
lo plagàt en mon cap, party l'audatios
Mamertin de son long, d'un pezant cop d'espaza;
lo caperé los Monts, e la campana raza,
D'homes per mon bon sens, e ma horsa abatutz.
Io n'ç pertant james mos enemicz batutz.
Mes los pôples tustarin qui dam my patz auén,
E demandai! d'aqetz arrè qui no m'deuen.
Per ymagination tot lo monde abrassann,
E d'esperansas trop l'ua sur l'auta amassann,
Tant corru, q'en Argos, hortuna despieytosa
Hec puja sur vn tect la hemna vielhargoza,
Qui d'un teule hadau (las qui james auzic
Ta vergonau trespas) mon cap eixabozic :
Don jo cajù per terra, e dam son dasticot
Esclavon, vn maraut m'arreseguèc lo cot.
Ah saui Cyneàs. ta plan m'admonestauas,
Quant au comensament atau m'interrogauas :

�— 233 —
Je chante non sans cause ces vers tristes :
Pourquoi, moi, Roi jeune, impatient de repos,
Fis-je sans raison la guerre au peuple Romain ?
Seulement pour m'éprouver contre une Nation si reQue je vainquis deux fois en bataille rangée, [nommée,
Par de tels succès ma gloire s'éleva d'autant plus
Que je n'eus nul parsonnier en ma victoire.
Tour le monde sut, &amp; sait encore, comme
J'allai planter mon camp non guère loin de Rome :
J'ai combattu à grands coups les fortes Nations:
Moi, blessé à la tête, j'ai renversé l'audacieux
Mamertinus de son long, d'un pesant coup de glaive.
J ai couvert les monts &amp; la plate campagne
D'hommes abattus par mon génie &amp; ma force :
Et pourtant je n'ai jamais maltraité mes ennemis.
Si j'ai frappé les peuples qui avaient paix avec moi,
Ce fut pour n'exiger rien que ce qu'ils me devaient:
J'embrassai tout le monde dans mes convoitises;
J'entassai trop d'ambitions l'une sur l'autre;
Et tant je courus,qu'en Argos,la fortune impitoyable
Eleva sur un toit une vieille femme,
Qui d'une tuile fatale, (las qui jamais fut témoin
D'un si misérable trépas ! j étourdit ma tête :
Ainsi je tombai par terre, &amp; avec sa pique
Esclavon, un maraud, me scia le cou.
Ah ! sage Cynéas, tu m'admonestais si bien
Quand au commencement tu m'interrogeais ainsi;

�— 234 —
Que poyràs tu ha, Rey, quant auras tempestat
L'Italia, la Sicilià, e qu'auras conquistat
Lo monde Vniversau ? Nosautz nos pauzaràm
(Responu jo labétz) e nos delectaram
D'arrize, de solas, de héstas, e banquetz,
E nos entretiram de gaudissos caqetz.
Mes tu m'arrepliqés. Qui t'deveda de prene
Totz los plazès aqetz ses goerras entreprene,
Ou tu haras péri dam tu tant d'innocens?
Més si per tot aqo jo no cambiô mon sens,
Aumens tu, legido, d'aqeste breu discos
Apren y de regglà de ta vita lo cos.
Brembe t'quelos Gigans montz sur montz arronE prene dam las dens las estelas cudauan, [sauan,
Quant Jaus lo Haut toant sur etz arreviréc
Las môlas deus arrocs, e totz los esclahec.
E que Diu lo cosselh e lo perpensament
Deus hômes superbios destrûca en vn moment.
Arrè plus not' dirà ma lenga desastruga,
Perqe plus volegà no s'pot tant ès eixûga.

�— 235 —
Roi,que pourras-tu faire,quand tu auras bouleversé
L'Italie, la Sicile, &amp; que tu auras conquis
Le monde universel? Nous nous reposerons,
(Répondis-je alors), &amp; nous délecterons
En plaisirs, amusements, fêtes &amp; banquets,
Et nous entretiendrons en propos joyeux.
Mais tu me répliquas : Qui t'empêche de prendre
Tous ces plaisirs sans entreprendre guerres
Où tu feras périr avec toi tant d'innocents?
Mais si pour tout cela je n'ai pas changémon sentiment
Au moins,toi Lecteur,apprends sur ce bref discours
A régler le cours de ta vie.
[monts,
Souviens-toi que les Géants entassaient monts sur
S'efforçant de saisir les étoiles avec les dents;
Quand Jupiter, le Haut-tonnant renversa sur eux
La masse des rochers, &amp; les écrasa tous:
Et que Dieu détruit en un moment
Les projets &amp; les calculs des hommes-superbes.
Ma langue malheureuse ne te dira plus rien,
Car elle ne peut plus se remuer tant elle est sèche.

�OBSERVATIONS
SUR

L'lIE"ROIDE

DE

PYRRHUS

9999
Le Père François nous a conté dans son Poème
mirifique « Comment feut meu en les fouaciers de
Lerné et ceulx du pays de Gargantua, le grand débast
dont feurent faictes grosses guerres.
» Grandgousier, père du héros, le vieil bonhomme
qui après soupper se chauffe les... tibias à ung clair &amp;
grand feu, &amp; attendant graisler des chastaignes, escrit
on foyer avec ung baston bruslé d'un bout, dont on
escharbotte le feu, faisant à sa femme &amp; famille de
beaux contes du temps jadis. »
Donc Grandgousier, aux habitudes pacifiques, se
trouve aux prises avec un voisin terrible, le Puissant
Picrochole qui ne rêve que plaies et bosses, &amp; s'est
mis en tête de conquérir l'Univers à propos des
fouaciers de Lerné. Grandgousier, en habile politique,
pour en finir sans tuer personne, offre une large restitution de fouaces. Mais ce dénouement ne fait pas le
compte de Picrochole, plus que jamais résolu à
conquérir la Terre sans en rien excepter.

�« La présent estoytungvieulx gentilhomme esprouué
en diuers hazars, &amp; vrai routier de guerre, nommé
Echephron, lequel ouyant ces propous, dist : Jay
grand paour que tout ceste entreprise sera semblable
à la farce du pot au laict : du quel un cordouanier se
faisoyt riche resuerie; puis le pot cassé neut de quoy
disner.Que prétendez-vous par ces belles conquestes?
Quelle sera la fin de tant de trauaux et trauerses?
» Sera, dist Picrochole, que nous, retournez,
repouserons à nos ayses : dont, dist Echephron &amp; si
par cas jamais n'en retournez? Car le voyage est long
&amp; périlleux: N'est-cemieulx que dès maintenant nous
repousons sans nous mettre en ces hazars ??? »
Depuis Cynéas jusqu'à Plutarque, depuis Rabelais
jusqu'à Garros,les hommes sages proposèrent le même
argument, &amp; jamais il ne prévalut, précisément parce
qu'il est juste.
Sommes-nous plus raisonnables au temps présent
si pompeusement proclamé Y âge scientifique!!!
L'exemple de Pyrrhus n'en sera pas moins suivi par
ses pareils de l'avenir: jusqu'au jour où les peuples,
devenus raisonnables, &amp; se gouvernant eux-mêmes,
ne livreront plus leurs destinées à des fous que réclament les petites maisons, &amp; chasseront tous les
Pyrrhus fussent-ils les descendants d'Achille.

�HANNIBAL
9999
Qui vo sabe son monde, aprenga so qu'en ès
Deu ruzàt Hannibal, Duc deus Carthaginès.
Aquèt gran Duc jo son, qui passan per Hespana
Assolé la Sagunta, e trocan la montana
Pyreneza, acossé las (i) vilàs, d'un coratge
Barbarie, assajans d'arbajà'm au passatge,
lo combatù la néu, e la Nation Alpina :
Pux acauàt me vie la ribèra Ticina,
D'entrada d'arrolhant, d'un podè mes q'human,
Los ondratz caualés de l'exercit Roman :
E prop deu Trebiàn arriu, valentament
Los hy, peu segond cop, vitzà scampadament :
L'Apennin damb ahàn e pena trauessé,
Qoate jorns e tres neytz ses nat repaus passé,
Caminàn per marescz, entran en la Toscana,
Iuxta u lac Thrazimin trussé l'audacia grana
Deu Cosso, l'embarràn d'ua goalharda enboscada,
E talhucàn damb &amp; tota sa horta armada.
Hauàs lo tarié trop sabent se mustréc,
) Plutôt

i

los.

�ANNIBAL
????

Qui veut savoir son monde, apprenne ce qu'il en est
Du rusé Annibal, chef des Carthaginois.
Je suis ce grand Général, qui passant par l'Espagne
Rasai Sagonte; puis traversant la montagne
Pyrénéenne, je poursuivis les vilains qui, d'un courage
Barbare, essayèrent de faire obstacle à mon passage.
J'ai combattu la neige &amp; la Nation Alpine:
Puis la rivière du Tessin me vit à cheval,
Détruisant d'entrée, d'un pouvoir plus qu'humain,
Les glorieux Chevaliers de l'armée Romaine :
Et prés la rivière de Trôbie. vaillamment
Je les fis tourner en fuite pour la seconde fois :
Je traversai l'Apennin avec peine &amp; fatigue,
Passant après quatre jours &amp; trois nuits sans nul repos,
Cheminant à travers des marais; j'entrai en la Toscane,
Presqu'au Lac Trasimène, je châtiai la grande audace
DuConsul, l'enfermantdans une gaillarde embuscade;
Je taillai en pièces avec lui toute sa forte armée.
Fabius, le temporisateur, se montra trop habile,

�— 240 —

Qant en vn mortau pas a l'estrèt m'enclaustrôc,
Si la necessitat, may d'invention subtiua,
N'agos dat vbertura a ma vita captiua.
Qranta cinq mila caps en vn camp batalhé
Prop deu bourg Gannezin per péssas jo talhé.
Iaqeton(i) Centené, lp Preto Haubios,
Dam vint e qoate mila armatz audacios,
Despleguén estandartz. e sur my s'ahauquén:
Més per my datz a mort ent'a Orc s'ahoquèn.
A tres tiratz de treyt prop de Roma vengù,
Marcon l'escalabros Capitàn surprengù.
Ah pays Italie on setze ans m'engreixé,
En me pelàn la barba, e ploran jo t'ieixé,
Las! per anà gandi ma trista Nation,
Deu plus aventurât que valent Scipion.
Qui tot arromp, eixôca, espaterna, e abyssa,
Ejoenot gendarméu, dam gent amassadissa,
Dam jo no sabi quifta esquissada marmalha,
Vensoc lo victoriós Ilannibal en batalha !
Combèn que lo haut Diu ès en son estament,
Perpetuau constant, e ses nat cambiament :
E a per sa segura, e certâna ordenansa,
(i) Ce mot m'a fort embarrassé. Plutarque (Vie d'Annibal) nous
montre M. Centenius comme un téméraire fort brave d'ailleurs.
Or, on dit encore pour se moquer d'un étourdi,
Praoube Jaqet:
J'ai traduit en ce sens.

�Quand il m'enferma étroitement en un passage mortel,
Si la nécessité, mère d'invention subtile,
N'avait ouvert la voie du salut à ma vie captive.
Sur un champ de bataille près du bourg de Cannes,
Je taillais en pièces quarante-cinq mille têtes.
L'étourdi Centenius &amp; le Préteur Fabius,
Avec vingt-quatre mille soldats armés, audacieux,
Déployèrent leurs étendards,&amp;se heurtèrent contre moi;
Maisparmoi mis à mort ils s'entassèrent dans un marais.
Venu à trois portées de trait de la ville de Rome,
Je surpris Marcus, le rude Capitaine.
Ah! pays d'Italie, où je.m'engraissai pendant seize ans;
Je te quittai en m'arrachant la barbe, &amp; en pleurant,
Hélas ! pour aller défendre ma triste Nation
Contre Scipion, qui plus aventureux que vaillant,
Brisait, démolissait, renversait &amp; abîmait tout;
Et jeune petit Gendarme à la tête d'un ramassis de vagaAvec je ne sais quelle marmaille déguenillée, [bonds,
Il vainquit en bataille rangée Annibal le victorieux !
Reconnais que le Dieu haut est (seul) en son état
Perpétuel, constant &amp; immuable:
Il a par son ordonnance assurée &amp; certaine,

II

�— 243 —

Volùt assubjegà noste secle a mudansa:
Perque l'hôme vezent com' lo monde rodeja,
E d'un continuau mauement se torneja,
Anga leuan au Ceu son œilh contemplado :
Admiràn, e lauzan la harga e u hargado,
Qui lo monde sosten en balans e concòrdia,
Per reciprocation entrelàs e discòrdia:
E pux en sy medix debaràt, plus no puje
Au sèti de supèrbia, ans sas alas estuje,
La crenensa de Diu tostem aja encorada,
Plore sa condition ta mau assegurada,
Pense qe si phlorix beleu no granarà,
Si Rey ès oey, beleu domàn crabé sera.
As tu vist au matin l'hôme hort &amp; dobtàt,
Dessus los cèdres hautz deu Libàn exaltat?
Quant peu medix camin au se tu tornaràs,
La qita ombra d'aqèt hôme no trobaràs.
No perdoc pas Croesus sa Lydia, pensàn
Encarcerà Cyrus, e se ha Rey Persan?
No hoc mes a l'estàc, no hoc encadeat ?
No hoc en vn lené son cos per arde embiàt?
Alabetz de Solon la sententia recita,
Qu'om no deu nomentà l'hôme vros en sa vita;
Labètz crida, lermeja, e coneix sa praubêra :
Labètz ardentament Diu qui l'a heyt apera,
Tant que Diu pietados no volec que cremàt,
Mes que tant solament hôs vn pauc bizamàt.

�— 243 —

Voulu soumettre notre siècle à l'instabilité:
Pour que l'homme voyant comme le monde oscille,
Et s'agite d'un continuel mouvement,
Allât, levant au ciel son œil contemplatif,
Admirer, &amp; louer l'ouvrier &amp; son œuvre.
Lui qui soutient le monde en équilibre &amp; concorde,
Par compensation de nos conflits &amp; discordes:
Que descendant en lui-même, plus il ne s'élève
Jusqu'au siège de superbe; &amp; cachant ses ailes,
Que la crainte de Dieu soit toujours dans son cœur,
Qu'il déplore sa condition si mal assurée:
Et pense que s'il fleurit, peut-être ne grainera-t-il pas;
S'il est Roi aujourd'hui, peut-être sera-t-il chevrier
As-tu vu au matin l'homme fort &amp; redouté, [demain.
Elevé au-dessus des hauts Cèdres du Liban?
Quand le soir tu reviendras sur le même chemin,
Tu ne trouveras même pas l'ombre de cet homme.
Crésus ne perdit-il pas sa Lydie, pensant
Emprisonner Cyrus, &amp; se faire Roi des Perses?
Ne fut-il pas attaché, ne fut-il pas enchaîné?
Son corps ne fut-il pas envoyé au bûcher pour brûler?
Alors il répète la sentence de Solon.
Qu'on ne peut proclamer heureux l'homme vivant.
Alors il crie, il larmoie, &amp; reconnaît sa misère :
Alors il appelle ardemment le Dieu qui l'a créé;
Si bien que Dieu apitoyé, ne le voulut pas brûlé,
Mais seulement qu'il fut un peu roussi.

�— 244 —
Perqé de larga ploja aqèt hoec escantic,
E Cyrus a son Rey desreyàt cossentic,
E déc la vita sauba, e despux,soen vsaua
Deu cosselh de Croesus, so qe quant l'accusaua
Rey de tantz e ta grans pôples dominado;
Crey ton exprimentàt e lejau servido :
Perilh te sièc de prop, non volhas ha la proâ,
Baixa tos esperitz, que la mort t'estaloa,
Goney que tu es hôme, e qant mort jazeràs
Mes q'vn peleganté arrè tu no seràs;
Contenta t'de ton sort, cessa de penetrà,
E no volhas au miey de la Scythia entrà :
Las(i) Audacias tostem volatejan dauant
Tu, Rey aventuros, e t'possan mes auant :
Mes lo tems incostant, qui tot cambia, e devôra,
Per nos hà trebucà en vn pas nos demôra.
Tant arpateja, e tant, la garia ahamâda,
Que trôba lo cotet dont sera gorjetada.
Mes Cyrus qui no sent lo mau qu'et se prépara,
Cajoc leu au podê de la hemna Barbara,
Qui ly podec lo cap, e u gitéc de sa man,
Deguens vn barricot pleat de sang humàn.
Arrigola t' de sang, qui sang as désirât,
Sang que tengue déués pretios e sagrat :
(i) Plutôt las.

�— 245 —
Pourquoi il éteignit le feu avec une pluie abondante;
Et Cyrus consentit à son Roi déchu
Et donna la vie sauve; &amp; depuis il usait souvent
Des conseils de Crésus, tandis qu'il l'accusait
Quand il- était Roi dominateur de tant &amp; de si grands
Crois ton expérimenté &amp; loyal serviteur.
[peuples;
Le péril te suit de près,ne veuilles pas te faire sa proie;
Abaisse tes esprits, car la mort te talonne.
Reconnais que tu es homme, et quand mort tu seras
Tu ne seras rien de plus qu'une vieille peau, [couché,
Sois content de ton sort, cesse de t'étendre,
Et ne veuilles pas entrer au milieu de la Scythie (r) :
Les audaces voltigeant toujours devant
Toi, Roi aventureux, elles te poussent plus avant:
Mais le temps inconstant, qui tout change &amp; dévore,
Nous reste pour nous faire broncher en un pas.
La poule affamée s'agite tant &amp; tant
Qu'elle trouve le couteau dont elle sera égorgée.
Mais Cyrus qui ne sent pas le mal qu'il se prépare,
Tomba bientôt au pouvoir de la femme féroce,
Qui lui trancha la tête, &amp; la jetta de sa main,
Dans un baril plein de sang humain.
Rassasie-toi de sang, toi qui as désiré ce sang,
Sang que tu devais tenir pour précieux &amp; sacré:
(i) Ce fut la Reine des Scythes, Thomiris, qui fit mourir Cyrus
comme le raconte notre Poète. Telle est l'explication du vers :
Ne veuilles pas entrer au milieu de la Scythie.

�— 246 —
Sang deus homes que Diu a heitz a sa semblâsa,
Aus qaus porta deués per natura, amistansa.
Lo Lop eu Lop no minja, e l'vn e Faute no cassa,
Més los hômes, qui sonn totz d'ua medixa rassa,
Se tarrôfian tostèm : e tu, qui près aués
De Diu vn grann podè, don los homes deués
Mantenge en bona patz, n'es estat bon ny dos,
Ans t'és constituït cap peus massacrados :
Deqia l'hora, que Diu de tos maus sadoràt,
Ses plus te comporta (1) ton cap m'a deliurat.
Aixi tu serviràs oey mes d'ensefiament
A totz, que lo mau hà no dura longament :
Qu'en tems bét crene qau lo cambi de la Lüa :
Que lo Mond' n'es côstant qu'en l'incôstâtia sua,
E q'èt se qau hizà solament en l'adjuda
Deu qui ès lo qui ès, e james no se muda.
(1) Variante de l'un des manuscrits composta.

�— 247 —
Sang des hommes que Dieu fit à sa ressemblance,
Auxquels tu devais naturellement porter affection.
Le loup ne mangepasdu loup, Tunnechasse pas l'autre,
Mais les hommes qui sont tous d'une même race,
Se querellent constamment : &amp; toi qui avais reçu
De Dieu un grand pouvoir; qui devais maintenir
Les hommes en bonne paix, tu ne fus ni bon ni doux,
Et tu t'es constitué chef des massacreurs:
Jusqu'à l'heure où Dieu, saoulé de tes crimes,
Ne te supportant plus, m'a livré ta tête.
Ainsi tu serviras aujourd'hui d'enseignement à tous,
Que le mal faire ne peut durer longuement.
Qu'il faut craindre au beau temps le changement de lune,
Que le monde n'est constant que dans son inconstance,
Et se confier seulement en l'assistance
De celui qui est celui qu'il est, &amp; jamais ne change.

�OBSERVATIONS
SUR

L' HÉ RO IDE

DAIJNIBAL

????

L'Histoire est une mine inépuisable de richesses
dans laquelle chacun va puiser utilement les éléments
dont il a besoin.
Les Pasteurs de peuples y trouvent la science politique; les chefs d'armée l'art de diriger les soldats &amp;
de gagner des batailles, les philosophes les manifestations psychologiques, les curieux une agréable distraction, les moralistes des règles sûres de conduite,
&amp; les Croyants la confirmation de leurs préceptes
religieux.
Tel est Garros, le Magistrat intègre, le Protestant
convaincu; sa vie studieuse n'a qu'un but unique, la
justification de sa foi. Suivez la gradation du Poète :

�— 249 —
Il a-choisi d'abord Hercule, le plus Chrétien des Héros
antiques, car le vaillant fils d'Alcméne a consacré sa
force invincible à faire du bien à ses semblables. Pas
un de ses coups qui n'ait le but de venir en aide à
ceux qui souffrent, de les affranchir des tyrannies, ou
de tous autres fléaux sous lesquels ils gémissent.
Mais il eut le malheur de filer aux pieds d'Omphale;
de ce jour, sa gloire expire, &amp; il meurt affolé, cherchant le salut dans les flammes du bûcher. Terrible
leçon de continence !...
Alexandre, le plus grand des Conquérants,

qui

grâce à son génie &amp; à sa vaillance a soumis la terre
à ses lois, eut le tort d'être intempérant &amp; violent. Il
meurt à la fleur de l'âge, luttant dans un cauchemar
suprême, contre les spectres de Clytus &amp; des autres
victimes de ses emportements &amp; de ses excès. Soyons
tempérants, &amp; préservons-nous de la colère.
Pyrrhus n'est certes pas un homme vulgaire; issu
du sang des Dieux par Achille, son immortel aïeul, il
en a hérité la généreuse ardeur, &amp; veut marcher son
égal dans la gloire. Le cours de ses hauts faits est
interrompu par une tuile lancée d'une main de vieille

�— 250 —
femme, &amp; sa tête tranchée par une variété d'esclave ! ! !
Vanitas, vanitatum ! ! ! Soyons modérés dans nos
désirs.
Puis vient Annibal,

homme extraordinaire, qui

sans autres ressources que son génie &amp; sa haine, ose
entreprendre la destruction du plus formidable des
peuples. Il anéantit ses armées régulières les unes
après les autres; il a vaincu ou tué ses généraux les
plus illustres. Son pied victorieux foule depuis seize
ans le sol italien dont il dispose, lorsque surgit un
jeune téméraire, à la tête d'une poignée d'avanturiers
en guenilles, qui détruit son arméelasse de vaincre; il
s'appellera Scipion Y Africain.
La preuve ne semble pas suffisante au Poète. Il
s'expose au reproche d'insertion d'un hors-d'œuvre
pour nous montrer le Riche &amp; puissant Crésus réduit
en esclavage; son heureux vainqueur décapité par
une femme, &amp; sa tête noyée dans un baquet de sang.
Après de tels exemples, la conclusion s'impose :
E que se cau hisa solament en Vajuda
Deu qui es lo qui ès, e james no se muda.

�— 25i —

L'héroïsme Protestant est tout entier dans ces deux
vers, bien dignes du traducteur des Psaumes.
La foi transporte les montagnes, &amp; en communique
la solidité à la conscience.

�SYLLA
????

Per veze cruzautat de sang human txopada,
Dam son cap herissau, e dam sa man herrada,
Damb aqetz ceíìh arrois los qaus tostem buëjan,
E tostem lam de hoec devorado dardejan :
De my Sylla Roman qalerè recita
La descridada vita, e no pas imita :
Més lo ben dam lo mau compara pròpiament,
Per veze prop de l'un l'aute plus clarament,
Pux segui lo camin de pauc de gens batut,
Per on van los amicz de l'antiqa vertut.
Que diré jo de my? Si ma horsa jo lauzi,
Si conda mos combatz e victoriàs jo gauzi,
Los de mon tems diran, e diran la vertat,
Que jo no hu causant de ma prosperitat :
Mes Hortuna (labetz atau se nomentaua)
E de Roma lo nom qui tot espauentaua,
Me dén réputation, que jo vilanament
Perdu, mos Ciutadàs mestrejan cruzaument.
Si jo vau arbremban mas inhumanitatz,
Mos bestiaus espleitz, e mas enormiatz,

�SYLLA
????

Pour voir la cruauté de sang humain trempée,
Avec sa tête hérissée, avec sa main armée du fer,
Avec ces yeux rouges qui toujours étincellent,
Et toujours lancent les flammes d'un feu dévorant,
11 faudrait conter la vie deshonorée de moi,
Sylla de Rome, &amp; ne pas l'imiter;
Déplus,comparer le bien &amp; le mal avec discernement,
Pour voir l'un près de l'autre plus clairement;
Puis suivre le chemin par peu de gens battu.
Et par où vont les amis des antiques vertus.
Que dirai-je de moi? si je vante ma-force,
Si j'ose énumérer mes combats, mes victoires,
. Ceux de mon temps diront, &amp; ils diront la vérité,
Que je ne fus pas cause de ma prospérité;
Mais la Fortune, (ainsi l'appelait-on alors,)
Et le nom de Rome qui tout épouvantait,
M'acquirent réputation, que vilainement
Je perdis en tyrannisant cruellement mes Concitoyens.
Si je vais rappelant mes inhumanités,
Mes exploits bestiaux, mes crimes énormes,

�Lo gran camp Martian (i), la terra Prenestina (2),
La rôca Tarpeiana, e l'ayga Tiberina,
Mos roggles (3), mos taulotz (4), mas leysamareLas carrêtas de sang innocent ondejantas : Jjantas
Ay Diu! jo son segu qui lo qui m auzira,
Si n'a lo co pelut de héro morirà :
lo medix en parlan de mos heytz transiri,
Si Diu m'aué permès vn aute cop mouri;
Mes Diu lo jutge iust, a qui son odiós
Totz aqetz qui no son misericordiós :
Diu lo hort, qui croixis las aussas deus plus grans
Lou grana auctoritat per vici denigrans,
Diu lo tot podéros, qui son verduc agusa
A l'encontra daqèt qui dè sa horsa abuza,
Diu qui de noste cap totz los peus, e las gotas
Deu sang escampilhat ha plan còdadas totas,
Lo Diu plèn de bontat, de dosso, de clementia,
Diu qui los mauùiùens demora a penitentia,
Per los prene a mercè, me vezèn obstinat,
Aus tormens Eternaus acy m'a destinat ;
Més mon peccat medix ès aqet qui me damna :
Que jo mort com vn can hossi de cos e d'amna :
(1) Le grand camp Martial. — Le poète fait probablement
allusion aux six mille hommes massacrés dans le champ de courses
aux chevaux, après la défaite du Samnite Télésinus.
(2) Preneste. — Sylla assembla douze mille habitants de la
ville en un lieu déterminé, &amp; les fit tous passer au fil de l'épée,
(Plut. Sylla, § 47).

�Le grand camp Martial(i), la terre de Preneste (2),
La Roche Tarpéienne, les eaux du Tibre,
Les terreurs &amp; tables de proscription, mes lois si
Les charrettes ruisselantes de sang innocent :[ameres,
Oh ! Dieu, je suis certain que celui qui m'entendra,
S'il n'a le cœur velu, expirera d'épouvante :
Moi-même, rappelant mes actions, j'en mourrai,
Si Dieu m'avait permis de mourir uns autre fois:
Mais Dieu, le juge équitable, à qui sont odieux
Tous ceux qui ne sont pas miséricordieux,
Dieu le fort, qui brise les os des plus grands
Déshonorant par leurs vices leur grande autorité,
Dieu le Tout-Puissant qui aiguise sa sentence
Contre celui qui abuse de sa force :
Dieu qui de tous les cheveux denotre tête &amp; des gouttes
De sang prodigué tient un compte fidèle,
Le Dieu plein de bonté, de douceur, de clémence,
Pour les mal vivants qu'il attend à'pénitence
Et les reçoit à merci, me voyant obstiné,
Aux tourments Eternels ici m'a destiné.
Mais mon péché est celui-là même qui me damne,
Etant mort comme si j'avais été chien de corps &amp; d'âme
^3) Rugle — Poisson qui communique à la main la même'sensation que la glace. Hé-n fret de rugte : il fait grand froid.
Rogglesll je traduis par terreurs.
(4) Taulots, planchettes, petites tables; je traduis par tables de
proscription.

�— 256 —
E no sabossi tard, que pudentament êra
Deus porcs Epicurics la schôla mensongera :
Ahonsat son au putz de tenebras pregonas,
Dam mila miliartz de maixantas personas :
Dam Néron, lo murté d'aqètz qui lo senau
Portén de lesus Christ hilh de Diu Eternau.
Aprèn amie, apren, pux que t' platz de m'entene,
Lo sapiént dizé que deus mortz qau aprene.
Perqeproude sabens cada hora ent'a nos passan,
E de tots secles gens dam nosautes s'amassan,
Nos em coma lo sable acy poplatz,
E dam tu, si és maixant, seram leu acoplatz,
Herode m ès au prop, qui son glâvi trejoc
Contra lo nom Chrestian, e laques ausigoc :
Son cos dauant mouri devengut vermoôra,
Aixi coma lo men cajoc en poyriguêra
Lo Diu qui deus cruzaus ès mortau enemic,
De poilhs espès cozutz nostez cos consumic,
E plus om netejaua, e plus om carrascaua,
Plus l'arroganado bestia multiplicaua :
A tot prepaus qalé muda d'abilhamens,
A totz momens vza qalé de lauamens :
La metgia, lo ban, lo bassin preparat.
Sobtadament de poilhs era totcaperat.
Oh Celesta vindicta, o lagét rigorós
Oh bras hort, oh bras du, côm es tu tant iros ?
Tu no prometés, las, a digun ignora,

�— 257 —
Et que j'eusse appris trop tard que puante
Et mensongère était l'Ecole des porcs d'Epicure:
Je suis enfoncé dans le puits des ténèbres profondes,
Avec milte milliards de méchants,
Avec Néron, le meurtrier de ceux qui portaient
Le signe de Jésus-Christ, fils du Dieu Eternel.
Apprends ami, puisqu'il te plaît de m'entendre,
Les sages enseignements qu'il faut apprendre desmorts
Pourquoi tant de savants à chaque heure passent-ils
Et gens de toute époque s'y entassent-ils?
[ici,
Nousy sommesnombreuxcommele sable amoncelé,
Et bientôt,si tu es un méchant, nous serons accouplés
Je suis auprès d'Hérode qui leva son glaive [avec toi.
Contre le nom Chrétien, &amp; occit Jacques :
Son corps, avant sa mort, devint un tas de vermine,
Comme le mien il tomba en pourriture.
Le Dieu, qui des cruels est mortel ennemi,
Fit dévorer nos corps par des miriades de poux;
Et plus on nettoyait, plus on ráclait,
Et plus la bête rongeuse se multipliait :
A tout propos il fallait changer les vêtements,
A tout instant il fallait user de lavages :
Les médicaments, le bain, le bassin préparé,
Etaient aussitôt tout couverts de poux.
Oh ! Céleste vengeance, oh ! fléau rigoureux !
Oh ! bras fort, oh ! bras terrible, comment es-tu si
Tu nous promets, hélas,personne ne l'ignore, [irrité?

n

�— 258 —
Que lo maixant comensa en vita d'endurà
La meritada pena, &amp; pux, lo maluros,
Ses acaba jamés, hé de grans cridz ploros.
Amie au mau d'autru pren bon exemple, e pensa
A mos ensenamens, e per ma recompensa
Hé m'aqueste plazé, comben que méritât
lo n'ç pas, que de my prengas nada pietàt :
Ma vita legissèn, destinta de l'historia
Mon nom, perqé de my jamés no sia memorià.

�— 259 —
Que leméchantcommence,danscettevie,àsupporter
Son châtiment mérité; &amp; puis, le malheureux,
Sans achever jamais, lait de grands cris pleureurs.
Ami, prends bon exemple au mal d'autrui, &amp; pense
A mes enseignements; &amp; pour ma récompense
Fais-moi ce plaisir, quoique je n'ai pas mérité
Que tu prennes de moi nulle pitié :
Après avoir lu ma vie, efface de l'histoire
Mon nom, pour qu'il n'y ait de moi jamais souvenir.

�OBSERVATIONS
SUR

L'IIÉROIDE

DE

SYLLA

9999
Sylla fut un des hommes les plus étonnants &amp; les
plus féroces de l'histoire.
Dans la lutte du parti populaire contre la Caste
Sénatoriale dont il devint le chef, il compta sur la
cruauté des moyens pour éteindre les révoltes. Mais
les idées ne sauraient périr même dans des flots de
sang. La question était posée entre les privilèges de
la noblesse &amp; les revendications de la Démocratie
Romaine : &amp; l'Italie devint un vaste champ de carnage.
Tout plia, pour un instant, sous la terreur qu'il sut
inspirer à ses ennemis décimés. Et chose d'ailleurs
assez ordinaire chez ses pareils, cet abominable bourreau vivait au milieu des prostituées, des mimes, des
histrions, auxquels il abandonnait les dépouilles de
ses victimes égorgées. A l'heure où son pouvoir était
incontesté, il s'en démit spontanément, pour vivre en
simple particulier, confondu parmi les autres citoyens.
Epuisé par ses débauches, il mourut dévoré par la
vermine, au rapport de Plutarque, exactement traduit
par notre Poète.
La thèse du châtiment du pêcheur dès ce monde, est
parfaitement compatible avec la doctrine des peines
&amp; des récompenses après la mort. Il nous suffit qu'elle

�— 2ÓI

—

profite à la morale, pour reconnaître sa parfaite légitimité.
En effet, la situation du criminel, même impuni,
n'est plus celle du juste en [ce monde; le vide qui
s'opère autour de lui, le mépris dont il est l'objet, &amp; il
en a conscience, le remords qui l'obsède, au moins
chez celui qui n'a pas éteint son âme, les déboires &amp;
les déceptions inévitables pour lui comme pour les
siens, seraient déjà suffisants pour empoisonner sa
vie. Mais si son cerveau se trouble, si la santé s'altère,
si ses victimes sanglantes se dressent à travers les
hallucinations de l'insomnie, si la chair corrompue
devient une source intarissable de vermine immonde
qui le dévore vivant, le moraliste est fondé à s'en
prévaloir comme d'un juste châtiment infligé au criminel; &amp; celui-là, il est matériel, visible et tangible. Le
pêcheur dans l'au-delà se trouve aux prises avec la justice
mystérieuse de Dieu, tempérée par sa miséricorde.
Le repentir aura-t-il apporté une expiation suffisante pour fléchir le juge Souverain!
Ces questions de pure Théologie, auxquelles notre
époque sceptique semble indifférente, ont passionné
le xvic siècle. Les Protestants, rigoristes, quelquefois
outrés, les agitaient avec passion contre les Catholiques auxquels ils reprochaient leurs tolérances exagérées, &amp; leur vie licencieuse qui les scandalisaient.
Pcy de Garros fut de son temps.

�JULI CCESAR
????

Io son Cœsar, prumé Roman Emperadò,
De la horto Nation Gaulica vincedo,
Qui tostem aspirant plus haut, tant m'auansé,
QueloRhinendespieytdeusronterencs (i) passé:
Pux los boixé ta rem, que mactatz se tengon,
E de parà lo cot e de crefie aprengon.
Sur aqo m'es naudat, d'auzi dize. q'ua terra
Qui s'aperéc despux, com'encoara, Anglaterra,
Hos en vn aute mond'deguens la mà pauzada,
De gent ruda, grossèra, e robusta poplàda:
Vn tant espauentôs miracle de natura,
Me tarrida lo cò d'assajà l'aventura:
A dus didz de la mort nos botàm, per trassa
Lo pregond saliât, qu'auém a trauessà : .
Més encoa n'auén pas mas barcas longament
Trencàt los gràs gorgatz, quat los vés sobtamèt
Neytaument deleixén voeytas lous crozatéras,
Per vengué sur la mà mescla granas hurguéras;
Aqui totz encobitz s'esperrecan, se tuman
(i) Je le dérive de

opoç,

bord, limite.

�JULES CÉSAR
????

Je suis César, premier Empereur Romain,
Vainqueur de la forte Nation Gauloise,
Qui aspirant toujours plus haut, tant m'avançai,
Que je franchis le Rhin malgré les riverains:
Puis je les traitai si rudement, qu'ils s'avouèrent vaincus
Et apprirent à craindre, &amp; à tendre le cou.
Sur cela, je fus informé &amp; entendis dire, qu'une terre
Qui s'appelle depuis, comme encore, Angleterre,
Etait en un autre monde, assise dans la mer,
Et peuplée d une Nation rude, grossière &amp; robuste.
Un si épouvantable miracle de nature
M'excita le cœur à tenter l'aventure :
Nous nous mîmes à deux doigts de la mort pour franchir
Les profondeurs salées, que nous devions traverser:
Mais mes barques n'avaient pas encore péniblement
Tranché les grands gouffres, que les vents, subitement
Pendant la nuit, s'échappèrent de leurs antres vides,
Pour venir sur la mer se mêler en grands chocs;
Et là tous réunis, ils se déchirent, se heurtent

�Impeturosament. e los ayres encruman.
De nostes œilhs s'escon la Lua dimercrêra,
La Cloca no vezém, n'auzém que periclera :
La ma brâma e borix, corrossada e derqoza :
Contra ma nau s'en ven la vâga tempestoza.
Qui cudéc deqiau Ceu mas gens e my lansà;
Pux au lac Tartaric d'un cop nos ahonsà.
Alabètz cobezia, alabètz ambition
Me cajoc aus talos, e de gran' dévotion
Ajullàt, a Neptun e Triton suppliqé, ■
Que m'tregossan d'aqui,pux que m'hessan auqé
Mas tepéc que lo Céu, dauant embereât,
Mustrà se commencée vn pauc assereât,
Més cobès que dauant, e més plen d'ambition,
lo debrebé Neptun, Triton, e dévotion.
En pauc de temps au port désirât pervengù :
En brac horsadament los Anglès costrengu
Pagà tot au tribut a nosta gent Romana;
Més tantos se leuée la goerra ciutadana,
Qui los camps Pharsalics greixéc de sang human
On Roma qasiment s'ausigoc de sa man,
Despux que lo Senàt a mas creixentas glôrias
Portàn enueja, agoc suspectas mas victorias:
Vist que ses mandament prou causas espleytaui
E sentie mos eossel.hs autes que no mustraui,
Que làs mas me pruzén d'arrapà l'occasion
Per auô dessus totz solôt domination:

�— 265 —
Impétueusement, obscurcissant les airs.
La Lune indicatrice se dérobe à nos yeux ; [tonnerre.
Nousne voyons paslaPléiade, nous n'entendons que le
La mer mugit, &amp; bout courroucée et furieuse :
La vague seprécipite tempétueuse contre mon vaisseau.
Et faillit lancer mes gens et moi jusqu'au Ciel,
Puis nous enfoncer d'un coup dans le lac du Tartare.
Alors convoitise, alors ambition
Me tombèrent aux talons; &amp; de grande dévotion
Agenouillé, je suppliai Neptune &amp; Triton
De me sauver de là,&amp; qu'ils me fissent gardeur d'oies :
Mais sitôt que le Ciel, d'abord si envenimé,
Commencea à se montrer un peu rasséréné,
Plus convoiteux que devant,&amp; plus animé d'ambition,
J'oubliai Neptune, Triton et dévotion;
J'arrivai en peu de temps au port désiré,
Et contraignis vivement, &amp; par la force, les Anglais
A payer tout tribut à notre peuple Romain.
Mais plus tard s'éleva la guerre civile,
Qui engraissa de sang humain les champs de Pharsale.
Ou Rome, pour ainsi dire, s'égorgea de sa main.
Depuis que le Sénat, à mes gloires croissantes
Portant envie, tenant mes victoires pour suspectes,
Vit que, sans ses ordres, j'entreprenais trop de choses,
Et sentit mes projets autres que je ne les montrai,
Que les mains me démangeaient de saisir l'occasion
D'avoir seul la domination sur tous :

�— 266 — ■
M'ordenéc de quità ma carga, e mas armadas,
Mas aqô nô poscôc virà mas ahamadas
Volentàtz de regnà, don traydo m'aperéc,
E deu Pople Romàn ennemie déclarée.
Per hà bréu, jo vêsu totz los qi m'mustrén testa.
Legissétz en Plutarch, qui bs condarà la resta.
Més pauzèm nos acy, per sabé que m'bastéc
Mon goerrejà, qui grans territoris goastéc:
Que m'vau d'auô croixit tât d'armas barbarescas?
D'auè portât ta loiï las Aqlas Romanescas,
Ny d'auè goazafiàt tant e tant de bathalhas,
Este passât per tôt corn lo hoec perlas palhas,
Ny d'auè tryumphàt en Roma cinq vegàdas,
E pux mouri traucàt de vint e tres dagâdas,
Sô qué per demustrà, que la gloria mondana
N'és arrô so que hum, que mina, e pompa vana.

�2Ó7 —

Il m'ordonna d'abandonner ma charge &amp; mes armées;
Mais cela ne put pas détourner mes volontés
Ardentes de régner; il m'appela traître,
Et me déclara ennemi du peuple Romain.
Pour faire court, j'ai vaincu tous ceux qui me firent tête.
Voyez Plutarque(i) il vous contera le reste.
Mais ici faisons halte,pour savoir ce que m'ont donné
Mes guerres qui ravagèrent de vastes territoires :
Que me vaut d'avoir détruit tant d'armées de Barbares?
D'avoir porté si loin les aigles Romaines,
D'avoir gagné tant &amp; tant de batailles,
D'être passé partout comme le feu dans les pailles,
Ou d'avoir triomphé dans Rome par cinq fois,
Et puis de mourir frappé de vingt-trois coups de poiSinon de démontrer que la gloire de ce monde [gnards?
N'est rien que fumée, apparence &amp; pompe vaine.
(i) Plutarque. — Biographe &amp; moraliste Grec. On a de lui les
Œuvres Morales &amp; les Vies parallèles des Hommes Illustres Grecs
&amp; Romains. Ne à Cheronée en Béotie, vers l'an 48 de J.-C.J il y
mourut grand-prêtre d'Apollon dans un âge très avancé. C'est
chez lui que Pey de Garros a puisé les sujets de ses Héroïdes.

�OBSERVATIONS
SUR

L'HÉROIDE

DE

CÉSAR

????

Essayer de juger les héros de l'antiquité avec des
idées Chrétiennes est une entreprise originale, vraiment digne des convaincus de la période des guerres
Religieuses. En effet, que peut-il y avoir de commun
entre des hommes que la vie matérielle absorbe tellement qu'ils distinguent à peine l'autre, comme à
travers des pénombres, &amp; les Croyants dont le salut
de l'âme est la préoccupation constante :

entre

l'ombre qui descend aux sombres bords, franchit le
Styx sur la barque du funèbre Nocher, pour vivre
aux Champs-Elysées avec d'autres ombres, d'une vie
d'ailleurs assez décolorée, &amp; l'âme Chrétienne, souffle

�de Dieu, émanation de l'Absolu, exilée sur la terre,
que la mort libératrice rêvée doit affranchir d'un corps
dédaigné, pour remonter vers son Auteur, participer
à son Omniscience, vivre dans la contemplation de la
Vérité sans voiles, en face des éblouissements de la
Beauté sans mélange, &amp; s'ennivrer des grâces de la
Bonté infinie.
La matière conservait une prépondérance marquée
dans la religion Païenne, impuissante à proposer ces
joies surhumaines, Angéliques. La société des Dieux
de l'Olympe était si mêlée qu'elle n'aurait pu tenter,
que médiocrement d'ailleurs, les hommes vertueux,
ou les simples honnêtes gens.
Aussi, ne leur proposa-t-on jamais pareille récompense de leurs bonnes actions. Un Stoïque, en effet,
aurait malaisément supporté la fréquentation

d'un

Jupiter, adultère d'habitude, d'une Junon, dont l'humeur acariâtre importunait le Ciel &amp; la Terre, d'un
Apollon, amant de toutes les jolies Nymphes, d'un
Mars brutal, d'un Bacchus ivrogne, d'un Mercure
voleur, si ce n'est pis : Et Lucrèce, la chaste, ne se
serait jamais décidée à faire visite à Vénus Callypige.

�Socrate fut le premier qui enseigna la relation directe
de l'homme au Dieu unique, à travers la matière &amp; à
son préjudice. Platon, son élève, popularisa la doctrine. Elle transforma le monde sous l'action irrésistible du Messie, &amp; du génie des Pères de l'Eglise.
César, un des hommes

les plus prodigieux de

l'Histoire, n'obéit qu'au mobile de la satisfaction de
ses passions, dans l'immense effort de sa vie étonnante
comme sa mort; seulement, ses passions étaient celles
de César. La domination universelle suffit à peine à
son ambition... Quant à ses goûts fastueux, les
richesses de l'Univers s'épuisèrent dans les fêtes de
ses cinq triomphes; il y sacrifia, par une audace sacrilège, jusqu'aux trésors des temples (1)! Ses appétits
de volupté lui valurent le surnom inouï de mari de
toutes les femmes, de femme de tous les maris. Cet
homme, qui brava la mort sur tous les champs de
(i) Quant à ses amis, il employait,après Scylla.le facile moyen
de les enrichir avec les dépouilles des honnêtes gens. C'était sa
façon

d'être libéral : Qnaie Sullœ &amp; Cœsaris pecuniarum

trans-

latio a justis dominis ad alienos non débet liberalis videri. (Cic. de
off. lib., î, § 14).

�bataille, compta fort peu sur les récompenses de
l'autre monde. Voilà pourquoi sans doute, il se hâta
de jouir si largement de celui-ci.
Il y a loin de César à un Trappiste.

FIN DES HÉROIDES

�EPÍSTOLA, A. H. B.
9999
Amic, qui as ta lenga autant diserta
Qu'auta persona a parlà plan experta :
Om ditz per tot, don lo cô m'en hé mau,
Que d'aqèt don tu n'vzas pas corn qau :
Om ditz, q'au mus d'un pôrc ez nozérat
Aqèt anét pretiôs e dauràt,
E q'en tot bard, tota lâca, e tot hems
Grahussejàn, ta lenga passa tems.
Sapias que Diu. d'un thezau excellent,
Per abuzà, no t'a pas heyt prezent.
Et valerè mes este ses harenga
Lenga-plegàt, que mau myâ la lenga.
Et pertant Diu, si no vos autament,
Caje hara sur tu son jutjament,
So qu'et t'a dat &amp; te destremarà,
Perque tu l'as, per tant que ly plaira.
Més si tu vos ha so que jo t'diré,
De ton gran ben jo t'asseguraré.
Decyndauant, ses causa donq no iures,
Lo nom de Diu juràn, no t'esperjures.
No parles d'ôt coma comunament

�EPITRE. A. H. B.
9999
Ami, qui as ta langue autant diserte
Que toute autre personne experte à bien parler :
On dit partout, dont le cœur me fait mal,
Que de ce don tu n'uses pas comme il faut :
Ou dit, qu'au museau d'un porc est noué
Cet anneau précieux &amp; doré,
Et qu'en toute boue, tout ruisseau, en tout fumier
Ta langue passe le temps à se galvauder.
Saches que Dieu d'un trésor excellent
Ne t'a pas fait don pour en abuser;
Il vaudrait mieux être sans discours
Et langue nouée, que d'en faire un mauvais emploi.
Et cependant Dieu, si tu n'agis autrement,
Fera tomber sur toi son jugement.
Il te privera de ce qu'il t'a donné,
Puisque tu l'as pour autant qu'il lui plaira.
Mais si tu veux faire ce que je te dirai,
Je t'assure qu'il t'en adviendra grand bien.
Dorénavant, ne jure donc pas sans cause,
Et si tu jures le nom de Dieu, ne te parjure pas;
Ne parle pas de lui comme communément
18

�— 27.4 —
D'aute prepaus parlas leugeramcnt,
Més dam crenensa e reuerentia grana,
Son testament e sa ley Sobirana,
Los motz sagratz de sa Sancta Escriutura :
Tu passaràs per boca casta e pura.
N'accuses pas, ny condamnes jamés
L'home innocent, e lo qui non pot més.
Es malauzit? passa, carat, endurà.
Es t'escajut qauqe mau ? no murmura.
Lo bon renom d'autru no destrusiscas,
No digos maus, no phlàtes, no traziscas.
Ta lenga plus, dam son hissoejà,
N'anga ara l'un ara l'auté auéjà :
No diga plus paraulas deshonestas,
Huja de Ion messonjas, coma pestas :
Motz ortiôs, econdes saunejatz
No sian jamés per era tornejatz :
Plus leu sias mut com' vn peix, q'en vsatgé
De taus perpaus emplèghes ton lengatge.
Més a lauzà lo Sefio-t'exercites,
E los auzens a tau estudi incites.
Lo mariné, en mà, los rôcs evita,
Huy tu los motz qui corrompen la vita :
Huy los luqètz de vana voluptat,
Com vn bossin d'arsenic compostât : .
Lauza l'amô, no pas aqèt cozôt,
Qui consumix la sang, e lo mezôt,

�— 275

—

D'autres objets tu parles légèrement.
Mais avec crainte &amp; grande'révérence
De son Testament, de sa loi Souveraine,
Et des mots sacrés de sa Sainte Ecriture :
Tu passeras pour bouche chaste &amp; pure.
N'accuses ni ne condamnes jamais
L'homme innocent, ou celui qui n'en peut mais.
Es-tu malade? passe, tais-toi, supporte.
T'advient-il quelque mal? ne murmure pas.
Ne détruis pas le bon renom d'autrui,
Ne dis pas de mal, ne flatte pas, ne trahis pas.
Que plus ta langue avec ses piqûres
N'aille ennuyer tantôt l'un tantôt l'autre;
Ne dis plus paroles deshonnêtes;
Fuis de loin mensonges comme pestes;
Que des mots blessants ou des contes rêvés
Ne soient jamais maniés par elle;
Sois plutôt muet commeunpoisson, qued'employer
De tels propos en ton langage.
Mais exerce-toi à louer le Seigneur,
Et excite tes auditeurs à cette étude.
Le marin évite les rochers en mer :
Fuis tous les propos qui corrompent la vie :
Evite les allumettes d'une vaine volupté,
Comme un morceau composé d'arsenic.
Glorifie l'amour, non pas cette cuison
Qui dévore le sang &amp; la moêlle,

�— 276 —
No pas la braza arraujoza, qui seca
Los os deu cos, l'amna medixa enteca,
Per l'appétit d'un plazè volatiu,
Lubric, traydo, passant, e hugitiu,
Qui long pendi de dolôs ahocàt
Myâ au debat de sa coâ emboscàt.
Aqera amô harsido de pozôs
No trôbe loc en las tuas cansôs.
Corn en cansôs ? Més la chyméra aqera
N'aja l'hono que dines parlà d'era.
Parlà d'aqèt amic, qui per Christina
S'arrevestic de nosta mantelina,
E susportéc mantua lageràda,
Per conquistà la suà tant amada.
Ardenta amô deu Ceu lo débaréc,
Contra la crôtz amô lo clauérec,
E horadéc son pretios costat,
Aqèro amô a Christ tant a costàt,
Qu'era a myat sa digna senoria,
Com'vn anet. dret a l'escorjaria.
Au demorant, per l'amô que jo t'porti,
De n'este plus truphandé, jo t'exhorti :
E si tu as ou de bée, ou de pluma
Picat autru, léixa aqerà costuma.
Perqe l'amie, aixi tu perderès,
E l'enemic, qui drom, tarridarès.
Es tu d'aqètz qui perden vn amie,

�Non pas l'ardeur furieuse qui dessèche
Les os du corps, &amp; dégrade l'âme elle-même
Par l'appétit d'un plaisir qui s'envole,
Lubrique, décevant, passager, fugitif,
Accompagné d'une longue suite de douleurs
Qu'il traîne engluées au-dessous de la queue.
Que cet amour larci de poisons
Ne trouve place en tes chansons !
Comment en tes chansons? Mais que cette chimère
N'ait l'honneur que tu daignes parler d'elle.
Parle de cet arni, qui pour Christianiser
Se revêtit de notre enveloppe,
Et supporta maintes flagellations
Pour conquérir sa tant aimée :
Amour ardent du Ciel le descendit,
Amour le cloua sur la croix,
Et troua son flanc précieux.
Cet amour au-Chfist a tant coûté
Qu'il a conduit sa digne Seigneurie
Comme un agneau, droit à la boucherie.
D'ailleurs, pour l'affection que je te porte,
Je t'exhorte à n'être plus moqueur;
Et si tu as ou de bec ou de plume
Blessé autrui, abandonne cette habitude.
Tu perdrais ainsi l'ami
Et tu exciterais l'ennemi qui dort;
Es-tu de ceux qui perdent un ami

�Plus volontés q'vn mot gitat de pic?
N'as tu jamés vist qu'ua paraula dita
A son disent aja costat la vita?
Si jo hey plan, mon heyt deues lauza,
Si héy mespéc, tu m'deues excusa,
E, si tu as vn brin d'humanitàt,
Au mens de my deues'auè pietat.
Es tu sordeix q'vn Turc, lo qau vezenc
L'home passant per carrera cajent,
Crida, ah mon Diu, de tau dolô picàt,
Que si medix &amp; era trebucat,
E damb ua man pietadozament bona,
Va susleuà la cajuda persona :
Més si dauant tos œilhs vengué tau cas,
Labetz en sus tu leuarès lo nas
Tot arruhàt, e gaynarês mieja hora,
Autant prezàn ton phrai, corn' ua pecora,
Volerés tu si dauas vn gran txac,
Ou si cajut êras au miey d'un lac,
Ou si boyràt eras en hanga moda,
Qu'en ton endrêt om hès d'aqera moda.
Conegas te, conegas qu.e tu és
Subjéc a peca, e si tu és depés,
Goarda t'de caje, e leixa aus tauernés,
Aus turluretz, marmytos, lampoynes,
Aus cercados de taulas plan goarnidas,
Aus qui de vin peus cantos hen las cridas,

�— 279

—

Plus volontiers qu'un mot lancé en pointe !
N'as-tu jamais vu qu'une simple parole
Ait coûté la vie à celui qui l'a dite?
Si je fais bien, tu dois louer mon fait,
Si je fais erreur, tu dois m'excuser;
Et si tu as un peu d'humanité,
Tu dois au moins avoir pitié de moi.
Es-tu pire qu'un Turc, qui voyant
Un homme qui passait, tomber dans la rue,
Cria, oh ! mon Dieu ! navré d'une douleur telle
Que si lui-même avait bronché;
Et d'une main pieusement généreuse,
11 va relever la personne tombée.
Mais si sous tes yeux tel cas se présentait,
Alors tu lèverais le nez en l'air
Tout hérissé, &amp; tu plaisanterais pendant une demiPrisant ton frère, autant qu'une .pécore.
[heure.
Voudrais-tu, si tu donnais dans une grande flaque,
Ou si tu étais tombé au milieu d'un lac,
Ou si tu étais empêtré en fange molle,
Qu'on usât de ce procédé à ton égard?
Connais-toi. &amp; reconnais que tu es
Sujet à la chute; &amp; si tu es debout,
Garde-toi de tomber; &amp; laisse aux taverniers,
Aux étourdis, marmiteux, désœuvrés,
Aux chercheurs de tables bien garnies,
[fours,
A ceux qui font la réclame des vins dans les carre-

�/

— 28o —

Leixa a las gens qui soun d'aqera guiza,
Lo descridat mestié de gaynardiza.
Si no, jo son ton amic, e seré,
Més plus dam tu jo no conversaré:
Quant jo t'veyré d'aqet estrem passa,
E jo labetz passaré per deçà:
Perqe dam my qant tu caminarés,
Beleù lo mau tù m'acominarès.

�— 28l —

Laisse à toutes gens de cette espèce
Le métier décrié de goguenarderie.
Sinon, je suis ton ami, &amp; le serai,
Mais plus je ne converserai avec toi :
Lorsque je te verrai passer de ce côté,
Alors je passerai par deçà :
Car si tu cheminais avec moi,
Peut-être, me communiquerais-tu le mal.

�OBSERVATIONS
SUR

LA

PREMIÈRE

Í: PITRE

????

Nul ne sait à qui furent adressées les Epitres de
Pey de Garros. A défaut de certitude, nous avons
cherché des hypothèses que nous abandonnâmes
bientôt comme inadmissibles. Nous n'avons pas cru
devoir nous arrêter davantage à celles qui nous ont
été proposées, ne les trouvant pas mieux justifiées.
Une œuvre d'imagination dépend exclusivement de
son auteur, au contraire de l'histoire qui n'appartient
qu'à la vérité. L'ignorance absolue est préférable à
l'erreur. Espérons que la publication de cette Edition
provoquera les recherches de nos patients Erudits
Régionaux, &amp; qu'ils pourront combler des lacunes
qui ne sont pas reprochables à notre bonne volonté.
Les initiales qui se trouvent en tête des Epîtres
sont, pour nous, insuffisantes à révéler le nom du
destinataire. C'était certainement un lettré, sans doute
un écrivain trop curieux des faciles succès de la médisance. Avec la gravité doctorale qu'il abandonne
rarement, le Poète s'attache à lui prouver, que ces

�— 28j —

succès de mauvais aloi sont indignes d'un galant
homme, que de telles pratiques violent les simples
convenances &amp; les préceptes Divins. Et il propose à
son correspondant des sujets d'études plus honorables
&amp; plus dignes de son talent : que s'il persistait dans
la mauvaise voie où il le voit engagé, il n'hésiterait
pas à rompre avec lui, pour éviter la contagion de son
funeste exemple.
Cette première Epître, splendide par la forme
comme par le fond, &amp; qui semble un chapitre détaché
de l'Imitation de Jésus-Christ, contient une leçon de
haute morale Chrétienne, &amp; pourrait figurer, sans
inconvénient, dans notre Catéchisme Gascon. Nos
Enfants auraient tout à gagner à la savoir par cœur.
Ils apprendraient, dans la belle langue Nationale, la
réserve qu'ils doivent s'imposer, le péril de l'entrainement aux propos agressifs, les graves inconvénients
de la plaisanterie déplacée, du persifflage qui fait, en
se jouant, de si profondes blessures. Jamais ils n'oublieraient ces sages préceptes, grâce à la parure brillante dans laquelle le Poète a su les envelopper.

�AU MEDIX
????

Tant y a donq, qne ma lettra darrera
Deguens ton co n'a poscut ha breqèra :
E mos cosselhs d'amistat provengutz,
Soun estatz pres, no pas arretengutz.
Aixi la peyra arceb ploja e rosada,
Més de leuadegun phrut n'es lauzada:
E tu que nos pensauan esmendat,
A mau parla mes que dauant t'es dat.
Sus donq auant, pux q'en as tant d'enveja,
Claqe ta lenga amara mes que soejà.
Prenga plazé de gaudi, de maudize,
Ministre nos gran matèria d'arrize,
A tu medix comensa baudament,
E de maudize auras ample argument :
Au labirinth de corruela entraras,
Mès au sorti gran'pena trobaràs :
Ta leu qu'auras tos vicis discorrutz,
lo t'don conget de conda tas vertutz :
E tu veyras ton ben, au ta menic
Prop de ton mau, qu'vn punct ma'thematic

�AU MÊME
9999

Tant il y a donc, que ma dernière lettre
N'a pu faire brèche dans ton cœur :
Et mes conseils, inspirés par l'amitié,
Ont été pris mais non pas retenus.
Ainsi la pierre reçoit pluie &amp; rosée;
Mais elle n'est pas louée deneproduireaucunfruit :
Et toi que nous supposions amendé,
Tu persistes à parler plus mal que devant.
Sus donc, en avant, puisque tu en as tant d'envie;
Claque ta langue plus amère que suie,
Qu'elle se réjouisse à gausser, à médire ;
Procure-nous grande matière à rire ;
A toi encore de t'escrimer dans le vide;
Puis tu auras ample raison de médire.
Tu entreras au galop dans le labyrinthe,
Mais tu auras grande peine à en sortir:
Dès que tu auras divulgué tes vices,
Je te donne'congé de compter tes vertus:
Et tu verras ton bien, aussi petit
Prés de ton mal, qu'un point mathématique:

�—

286

—

Vos q'et dire? Tu cargat de beassas,
Deguens la part qui va dauant, amassas
D'autru los maus e las tacas petitas,
Més svu darré las tuâs grossas gitas.
Ton oeilh aqlin nau parètz traucaré
E deu serpent Epidaurin (i) aurè
La vigo clara, e l'array penetrant,
Deqi aus autrus pecadilhos entrant :
M'es no poyres, orb aixi q'un taupat,
Veze lo cranc qui t'a tant occupât,
Qu'en tu benc pauc de sana carn demora
D'eu cap au pé, ny deguens, ny dehora.
Com vos tu donq, si ton camp tu n'espias,
Eixartiga deus autes las espias?
Tira prumé, tira la grosse busca
La qau tos œilhs d'escata pies ohusca,
E la luzo t'estrema deu sorelh :
Pux la burbalha iras treze de lœilh
De ton vezin, contra qui, no t' desplassia,
T'és arronsat de mau gratiosa gratia :
En détrectann d'aqetz vici, lauza
Qu'om no deu pas, ny ta pauc mespreza.
(i) Ville de l'Argolide, fameuse par ses oracles &amp; son temple
consacré à Esculape. Le serpent était réputé pour sa finesse &amp;
l'acuité de sa vue. C'est le serpent d'Epidaure que nous voyons
encore de nos jours dessiné sur la devanture des officines des
pharmaciens classiques.

�— 287 —
Veux-tu que je te dise? Chargé de besaces,
Tu amasses dans la partie qui va devant
Les maux d'autrui &amp; ses petites taches,
Et tu jettes les tiennes, grossières, sur le derrière.
Ton œil d'Aigle trouerait neuf murailles,
Et aurait du serpent d'Epidaure (1)
La vigueur claire &amp; le rayon pénétrant,
Entrant jusqu'aux peccadilles d'autrui :
Mais tu ne pourrais, aveugle ainsi qu'une taupe,
Voir la maladie qui t'a si bien envahi,
Qu'en toi ne reste que bien peu de chair saine
De la tête aux pieds, soit dedans, soit dehors.
Comment veux-tu donc, si tu ne regardes pas ton
Pouvoir défricher les ronciers des autres? [champ.
Arrache d'abord, arrache la grosse bûche
Qui offusque tes yeux pleins d'écaillés,
Et te prive de la lumière du soleil :
Puis tu iras arracher le fœtu de l'œil
De ton voisin, contre lequel, ne t'en déplaise,
Tu t'es déployé d'une façon répréhensible,
En blâmant certains travers, en louant
Ce qu'on ne doit ni louer ni non plus mépriser.

�— 288 —
Aixi tu as, ly volen ha despieyt,
Vituperat Diu medix qui l'a heyt :
Perqe l'obré mordes obliqament,
Exagitan l'obra gaynardament :
Pux d'aue pres tau home per subjéct
De dérision, tu t'mustras indiscret:
E no podés ha plus ineptament,
Que pune aqet qe meritoriament
Podes lauzà : de tü donq que diram?
Que volut as contrahà lo heram,
Lo qau tostem per compixà, cauzix
So de plus bet, e ço que mes luzix.
Més l'intention mia n'es pas de prene
Sa causa en man : Et és per se dehene:
lo dic au mens si tant &amp; s'abaixaua,
Ou si beleu dam tu lucta dinaua :
Que tu si tu vos cohessà la vertat,
Certas tu n'es au prop d'et ajustat,
Q'un Troilus (i), qui massip malhuros,
Acometoc Achilles valoros,
E receboc en mens d'arrè la plaga,
Qui volontés los temeraris paga.
(i) Fils de Priam et d'Hecube. Suivant les Décrets du destin,
Troie ne devait succomber qu'après sa mort.
Parte alia fugiens amissis Troïlus armis,
Infelix puer atque impar congressus Achilli,
Fertur equis, curruque hEeret resupinus inani,
Lora tenens tamen : huic cervixque comœque trahuntur
Per terram, &amp; versa pulvis inscribitur hasta.
(Virg. Eneid. lib. icr).

�— 289 —
Ainsi tu as, voulant lui faire nargue,
Vitupéré Dieu-même qui l'a fait :
Parce que tu mords indirectement l'ouvrier
Discutant son œuvre en t'en moquant.
Puis d'avoir pris tel homme pour sujet
De tes railleries, tu te montres indiscret;
Et ne peux agir plus sottement,
Qu'en persifflant celui que méritoirement
Tu peux louer : que dira-t-on de toi?
Que tu as voulu imiter l'animal
Qui toujours, pour le salir, choisit
Ce qu'il y a de plus beau, &amp; qui plus reluit...
Mais mon intention n'est pas de prendre
En main son affaire : il est pour se défendre:
J'ai dit au moins que si tant il s'abaissait,
Ou si peut-être il daignait entrer en lutte avec toi,
Que si tu veux avouer la vérité,
Certes, tu n'es en face de lui mieux placé
Que Troile(i) jeune homme malheureux,
Qui attaqua le vaillant Achille,
Et reçut, en moins de rien, la blessure
Qui paye ordinairement les téméraires.

19

�— 290 —
No sabes tu q'et hoc atent ta'rem
Tot a trauès deu herr, qe sur l'extrem
Deu carriot dec ua gran culassada,
Hissat au viu d'ua rebenta lansada?
No vezes tu com'et, ent'a la vota
Deu Ceu, los œilhs entelatz arrevota?
No vezes tu com &amp; de sang gouteja,
E de sos bras e deu cot pendoleja?
E dam son dard, q'encoara miserable
Ten en la man, escriu dessus lo sable?
Mentre que sos genetz, plus q'et vros,
Portan son cos a Priam dolorós,
E pejuntans d'üa promptitud alada,
Hugen deu Grec l'ira descadeada.
No volhas donq vu tau hazard tentà,
Ny lo plus hort per combaté aphronta;
Si tu no vos malitiosament
Scaramussà mes qe valentament.
Et te darà, per pauc que sia animat,
Deu prume cop l'escac e mes lo mat:
T'espanara lo muscle solament,
Ou mauerà lo pe leugerament,
Pux tot d'un saut ta gorjà arraparà,
E ses gran' pena &amp; te desarmarà.
Io son segu q'es home tant human,
Que de ton sang no mulharà sa man;
Mes tu sadot de viue, t'en iras

�— 2Ç i —

Ne sais-tu pas qu'il fut atteint si rudement,
A travers son armure, que sur l'extrémité
Du char il fit une forte chute,
Piqué au vif d'un rude coup de lance.
Ne vois-tu pas comme il lève les yeux
Voilés vers la voûte du Ciel?
Ne vois-tu pas comme il est dégouttant de sang,
Comme pendillent ses bras &amp; son cou?
Et qu'avec son dard, qu'encore le malheureux
Tient en sa main, il écrit sur le sable?
Tandis que ses chevaux plus heureux que lui,
Traînent son corps vers Priam en deuil,
Et emportés d'une rapidité vertigineuse,
Ils fuient du Grec la colère déchaînée.
Ne te risques pas à tenter une telle fortune,
Ni à affronter plus fort que toi pour combattre.
Si tu ne veux qu'escarmoucher
Malicieusement plutôt que vaillamment,
Il te donnera, pour peu qu'il soit animé,
Du premier coup, échec &amp; mât:
Il saisira ton épaule seulement,
Ou remuera le pied légèrement :
Puis d'un bond il te saisira à la gorge,
Et sans grande peine il te désarmera.
Je suis certain qu'il est homme trop humain,
Pour tremper ses mains dans ton sang;
Mais toi, dégoûté de la vie, tu t'en iras

�— 392 —

Prene vn licot, deu qau tu t'penêras,
E tengueras de cyndauant lo loc
De Lycambes, lo sogre d'Archiloc (1 ) :
Més plassia a Diu, que jo no pronostiqe,
E qe ta lenga a ben dize s'apliqe.
E q'en brac tems, nos ajàm argument
De lauzà Diu per ton esmendament.
(1) Archiloque, Poète satyrique, né à Paros (700 ans av. J.-C.)
Il avait demandé en mariage la fille de Lycambe qui lui fut
refusée. Il déchira le père et la fille si cruellement dans ses vers,
qu'ils se pendirent l'un &amp; l'autre de désespoir. Il mourut luimême assassiné, quelques années plus tard, par l'une des victimes
de ses satyres.

�— 2Q3 —
Prendre une corde pour te pendre,
Et tu tiendras dorénavant la place
De Lycambe, beau-père d'Archiloque(i) :
Mais, plaise à Dieu, que je sois mauvais prophète,
Et que ta langue s'applique à bien dire :
Et qu'à bref délai, nous ayons argument,
De louer Dieu de ta conversion.

�OBSERVATIONS
SUR

LA

DEUXIÈME

É PITRE

9999

La première leçon, si éloquente &amp; si noble, adressée
au satyrique, semble avoir été perdue puisque la
deuxième Epître lui reproche de mordre plus cruellement que jamais. Garros ne se décourage pas : &amp; le
Moraliste, cette fois, devient plus sévère. Tu fais,
dit-il, à l'ami dévoyé, le métier de ces tristes personnages que tout mérite offusque, &amp; qui s'acharnent à
dépolir tout ce qui brille. Comment finissent-ils d'ordinaire ? d'une façon tragique, &amp; il en cite des
exemples.
Il ne croit pas cependant que la victime choisie par
le coupable, veuille tirer de ces attaques une vengeance
sanglante, ce qui d'ailleurs lui serait facile; mais il le
déshonorera sans grand effort. &amp; il ne restera au persiffleur que la ressource de se pendre.
Toutes les raisons qui peuvent guérir du travers

�— 2Q5 —
dangereux de la médisance ou de la satyre, sont
déduites dans les deux Epîtres avec une méthode irréprochable, &amp; une telle noblesse que le Disciple des
Pères de l'Eglise s'y montre tout entier.
La troisième Epître ferait croire que Garros avait
enfin guéri son malade, car il comble son Medix
d'éloges, à propos d'excellents vers Gascons qu'il lui
avait adressés, pour affirmer sans doute sa conversion
définitive.
Nous verrons bientôt que cette troisième Epitre
est encore honorable pour notre auteur à un
autre titre.

�EPIS.

AU MÉD1X
????

Pvx doncas qe plazut vos a
Rhythmes en Gascon compauzà.
De my vos n'eratz pas estat
En vaganau sollicitât
A prene la causa damnada
De nosta lenga mesprezada :
Damnada la podétz entene,
Si degun no la vo dehene :
Cadun la leixa e desempara,
Tot lo mond' Tapera bàrbara,
E, qu'es causa mas plafiedera
Nos autz medix nos trupham d'era.
O praube liatge abuzat,
Digne d'esté despaïzat,
Qui leixas per ingratitud
La lenga de la noyritud
Per quant tot sere plan condat,
A prene vn langatge hardat;
E no hes counde de l'ajuda
Au pays naturau deguda.

�EPITRE

AU MÊME

????

Puis donc qu'il vous a plu
De composer des vers en Gascon,
Vous n'aurez pas été par moi
Vainement sollicité,
D'entreprendre la cause perdue
De notre langue dédaignée.
Vous pouvez la considérer eomme condamné
Si personne ne veut la défendre :
Chacun l'abandonne ou la maltraite, •
Tout le monde l'appelle barbare;
Et chose bien plus triste,
Nous-mêmes nous moquons d'elle.
Oh ! pauvre génération abusée,
Digne d'être chassée du pays,
Qui abandonnes avec ingratitude
La langue de ta nourrice
Qui exprime si bien toutes choses,
Pour apprendre un langage fardé;
Et tu ne tiens compte du secours
Que tu dois au pays d'origine.

�— 298 —
Aqo bes, a plan tot pensà,
Son pays mau recompensa.
Més de ma part, jo by asseguri,
E religiosament vos juri,
Que jo scriure dam vehementia,
No m'cararé, n'aure patientia,
Deqia qe siam totz acordatz
E d'ua conspiration bandatz,
Per l'hono deu pays sostengue,
E per sa dignitat mantègue :
No pas d'espazas aguzadas,
Ny lansas de sang ahamadas,
On sab prou, que l'arnes luzent
No es de natura plazent,
E que u sabem plan maejà
Qui nos ven tarabusteja :
Més au loc de lansas pontxudas,
Armem nos de plumas agudas,
Per ornà lo Gascon lengatge,
Perqe om preziqe d'atge en atge
La gent, la bera'parlacrora,
Corn en armas es vencedora.
Amic de taus prepaus vzaui.
L'aute jorn qant dam vos parlaui;
E mon incitament a treyt
De vos no pas petit proheyt:
Empero vosta man mastressa,

�— 299 —
Voilà certes, tout bien réfléchi,
Qui est mal récompenser son pays.
Mais de ma part je vous assure,
Et vous jure en conscience,
Que j'écrirai avec ardeur,
Que je ne me tairai, &amp; n'aurai de cesse,
Que nous ne soyons tous d'accord,
Et unis dans une résolution commune
Pour soutenir l'honneur du pays,
Et maintenir sa dignité :
Non pas avec des épées aiguisées,
Ou des lances de sang avides;
On sait assez, que le harnais luisant
N'est pas naturellement agréable;
Que cependant nous savons le manier,
Contre qui vient nous tarabuster.
Mais au lieu de lances pointues,
Armons-nous de fines plumes,
Pour orner le Gascon langage;
Pour qu'on vante d'âge en âge
La race &amp; sa belle façon de parler
Qui vaincra comme par les armes.
Ami, j'usais de tels propos,
L'autre jour, m'entretenant avec vous;
Et mon incitation a arraché
De vous, un profit non petit :
Ainsi votre main maîtresse

�— 300 —
Va letra rhytmada m'adressa,
Qui m'a heyt lo co mes gadau,
Que si hos ua corona d'au :
No pas per autant qu'era m'iauza,
Perqe jo sabi que ses causa
M'auétz bon Poèta estimat,
Mes vos auetz ta plan rhytmat ( i )
En Gascon, q'aras et qau dise
La sazon este q'om se hize
De veze, dam l'ajuda vosta,
Dauant long tems, la lenga nosta
En tau punct, ou milho tornada,
Que los anticz l'auen leixada.
On ditz que nostes bos anticz
Nos auem en nombres poetiqs
Descriut lo Ceu Empyreau,
Lo mauement celestiau,
E las estelas declaradas
Tant mauedissas qe gahadas :
Las gaboladas de la terra,
Qui cauzan en l'aire tau goerra,
Qu'et nos sembla que la gran'mola
Deu monde bas jumpla e tremola:
Etz auen leixat per historia
Deus heitz Heroicz la memòria :
(i) Ce passage établit que cette lettre a été écrite en réponse
à celle d'un Poète Gascon, &amp; qui est peut-être la suivante.

�— joi —

M'adresse une lettre rythmée,
Qui a rendu mon cœur plus content,
Que si elle eut été une couronne d'or:
Non pas pour autant qu'elle me loue,
Car je sais que c'est sans cause
Que vous m'appréciez bon Poète;
Mais vous avez si bien rythmé ( i )
En Gascon, qu'à présent il faut vous dire
Que le moment est venu d'espérer,
Qu'avec votre secours, nous verrons
Avant longtemps, notre langue
Revenue en tel point, &amp; mieux tournée
Que les anciens ne l'avaient laissée.
On dit que nos bons aïeux
Nous avaient en nombres poétiques
Décrit le Ciel, l'Empyrée,
Le mouvement Céleste,
Et dénommé les étoiles
Aussi bien les mouvantes que les fixes,
Les tressaillements de la terre
Qui provoquent en l'air tant de désordres,
Qu'il nous semble que la grande masse
Du monde inférieur tremble &amp; frémit:
Ils avaient laissé pour l'histoire
La mémoire des faits Héroïques :

�E quant a la causa Rústica
Etz n'auen descriut la pratica
Qui per Columella es estada
Despux en Latin translatada (i).
Labetz nosta lenga regnaua,
E dessus totas tryumhaua.
Mes la posteritat n'a pas
Deus aujos plan seguit los pas,
Quitàn las letras amorosas
Per segui goerras tempestozas,
On era a t'a plan tempestàt,
Que gran' renom y a conquistat :
Tabe tostem, qant om l'accuza,
D'aqetz escapatoris vza :
Mes aumens, pux qe n'escriùè,
Los libes vielhs goardà deué :
No pas leixà, per notxalensa,
Sa lenga venghe en decajensa.
Los libes donqas soun peritz,
Més no pas los bos esperitz,
Qui las peccas corregiran,
Quant corregi las voleran :
Si vos auetz ja comensat,
(i) Columelle, originaire de Gadès (i" siècle) est l'auteur du
célèbre traité de Re Rústica en douze livres (le x= est en vers). Il
a fait un traité spécial (De Arboribus). Ils ont été traduits en français par Claude Cotereau, 1552, Paris; par Saboureux de la Bon-

�— JOJ —

Et quant à la chose Rustique
Ils en avaient décrit la pratique
Qui par Columelle a été
Depuis traduite en latin (i).
Alors notre langue régnait,
Et par dessus toutes triomphait.
Mais la postérité n'a pas
Bien suivi la trace des aïeux;
Abandonnant les lettres galantes
Pour suivre des guerres tempétueuses,
Ou elle a si bien combattu,
Qu'elle y a conquis grand renom:
Aussi toujours, quand on l'accuse,
Elle a recours à ces échappatoires :
Mais au moins, puisqu'elle n'écrivait pas,
Elle devait garder les livres anciens,
Non pas laisser par indifférence,
Tomber sa langue en décadence.
Les livres sont donc perclus,
Mais les bons espris ne le sont pas,
Qui répareront ces fautes
Quand ils voudront bien les réparer:
Puisque vous avez déjà commencé
neterie,

1771;

par Dubois,

1846

(collection

Panckoucke). Il est

clair d'après ces deux vers, que dans la pensée

du Poète, qui est

aussi la notre, la langue Gasconne existait antérieurement à Columelle. Elle s'appelait GAULOISE.

�— 304 —
De plan ha no siatz alassàt.
Hetz que de bon comensament
Sorta auto' bon acabament :
Gloria vos en demorarà
Qui nat acabament n'aura.

�— 305 —
De bien faire, ne vous lassez pas :
Faites que d'un bon commencement
Sorte un aussi bon achèvement :
Gloire vous en sera acquise,
Qui n'aura point de fin.

L'ü

�OBSERVATIONS
SUR

LA

TROISIÈME

ÉPITRE

m?
J'ai l'honneur d'appartenir au Félibrige, &amp; je lui
demande d'inscrire en tête de son livre d'or le nom de
son précurseur, Pey de Garros.
Les raisons de la constitution de cette Société ont
été exposées depuis son origine par les hommes illustres qu'elle compte parmi ses fondateurs &amp; ses adhérents. Mais j'en revendique la priorité pour notre Poète
Lectourois.
Jamais le patriotisme n'inspira des sentiments plus
nobles, &amp; ne les exprima dans un langage plus élevé.
Garros est parti en guerre à peu près seul, il y a de
cela plus de trois siècles, bannière déployée, appelant
à l'aide tous ceux qui aiment leur pays Gascon, &amp; se
croient solidaires de son honneur. Animé de la foi

/

�— 307 —
que rien ne décourage,

il déclare fièrement que

si sa voix reste sans écho, il continuera seul le
bon combat pour le salut de cette chère Langue dont
il signale les vieux titres de noblesse; &amp; il a tenu
parole.
Nous avons vu, depuis cette époque, les généreux
efforts de vaillants isolés dont quelques-uns ne furent
pas safis gloire. A cette heure, au contraire, ces rares
partisans disséminés sont devenus légion compacte &amp;
disciplinée. Nous cherchons tous avec une égale
ardeur, sous la poussière de nos archives, les origines
de nos dialectes, trop longtemps dédaignés. Nous y
découvrons des diamants d'autant plus précieux que
nous sommes certains qu'ils sortirent de la mine inépuisable du génie National. Ainsi obéissons-nous au
Maître qui recommandait de sauver nos vieux livres;
quant à ceux qui par malheur seraient perdus, nous
dirons après lui, que nous n'avons pas perdu l'esprit.
Hâtons-nous donc d'en produire de nouveaux, pour
enrichir notre idiome, &amp; conserver d'âge en âge l'usage
de la langue Gasconne embellie.
Ainsi les voeux exprimés par le Poète, il y a plus de
trois siècles se trouveront réalisés aujourd'hui.

�D'autre part, qu'aurions-nous à gagner à la substitution de la langue Française à la notre, pour les
besoins de chaque jour. Depuis soixante ans que
j'habite Paris, Y Athènes moderne, il m'est arrivé bien
des fois de traverser les quartiers ouvriers, écoutant
avec curiosité leur langue parlée naturellement &amp; sans
apprêt. Elle m'a toujours paru bien inférieure à celle
de nos paysans Aquitains, si musicale que les femmes
surtout en chantent les paroles dans la conversation, si
imagée qu'elle déride l'esprit le plus froid, le plus rétif.
Ecoutez les paysans du Nord, ils en sont au fumier
d'Hennius; &amp; ils n'en sortiront pas; parce que la
langue Française, fleur splendide de serre chaude,
avec son orthographe arbitraire, ses difficultés grammaticales &amp; sa phonétique peu harmonieuse, ne peut
développer ses beautés que chez les purs lettrés. Elle
dégénère, pour tous autres, en jargon lourd, terne,
disgracieux &amp; trop souvent grotesque.
Nos langues Méridionales furent une éclosion naturelle du sol, sans prétention d'aucune espèce, favorisée par l'incubation du soleil, il y a des milliers
d'années. Elles sont nôtres, comme le sang de nos
mères, comme le lait de nos nourrices. Nous jouerions,

�— 309 —
en les reniant, le jeu de qui gagne perd. Honneur
donc aux vaillants de Génie quelquefois, qui luttent
pour leur salut &amp; pour leur gloire.
Dauant longtemps la lengo nosto
En tau punt o milho tornada
Que los antics l'auén leixada.

Ainsi le Midi gardera sa langue comme sa veste de
travail, pour l'usage de chaque jour. Il n'aspire pas à
descendre. Quant au Français, qui n'a rien à y perdre,
nos enfants l'apprendront pour payer à la Patrie commune la dette du dévouement, &amp; parler Français en
France. Ils seront bi-lingues.

�EPIS. A.

B. A M.

9999

Lo men Sefio,
En tot hono
Me recommandi :
E jobs demandi,
On son honudas,
Ou devengudas,
Tant de deuisas,
E galantizas.
Que nos dizeuam,
Que nos hazeuam
A cauanat ( i ) ?
Aqo n anat.
Ara hugissi
Tot exercici,
Qui he goalhard
L'home sotard,
E verd galât:
Lo cos pezàt :
Despux en ça,
(i) Cavanat est peut-être un nom de lieu? Je l'ignore.

�EPITRE A. B. A M.
9999

A mon Seigneur,
En tout honneur
Je me recommande :
Et je demande,
Où sont fondues,
Ou que sont devenues
Tant de devises
Et galantises
Que nous disions,
Que nous faisions
Au coin du feu (1)?
Cela s'en est allé.
A présent je fuis
Tout exercice,
Qui rend gaillard
L'homme caduc,
Et vert galant
Le corps alourdi :
Depuis, en avant

�— JI2 —

No voy dansa,
Ny da en la
Ny mes branla.
Om no m'veyrè
Ny m'auzirê,
Rize, canta,
Penna, sauta,
Per prop que s'boten,
E plan m'escoten :
Tot malastruc,
Ses txuc, ny muc,
Tot dromilhos
E noalhos,
Cros jo saunegi,
E barbotegi :
Tan l'hermitan,
Era Tristan (i).
Eixabanit,
Estabornit,
Dessaborat,
E deplorat,
Modorroit,
Embadoit
(i) Le Poète a-t-il voulu parler de Tristan l'Ermite que
Louis XI appelait son compère. Il lui confia le soin de ses vengeances. L'habitude des exécutions sommaires lui fit un caractère
qui ne brillait pas précisément par la gaité, si on en croit les
Historiens.

�— 3iJ —

Je ne veux danser,
Ni aller en arrière,
Ni même remuer;
On ne me verrait
Ni ne m'entendrait
Rire, chanter,
Frapper du pied, sauter,
Pour si près qu'on se place
Et si bien que l'on m'écoute
Tout maladif,
Sans suc, ni moelle,
Moitié endormi
Et engourdi,
Je songe creux,
Et je barbotte
Tel qu'était l'Ermite
Tristan (i);
Ebarlué,
La tête à l'envers,
Privé de sève,
Et en piteux état,
Ramolli,
Et devenu idiot.

�— tu —
Ma Rhétorica
E tota ethica;
Coma la cana
L'os arrogana,
E pauc a pauc
Y he gran trauc;
Atau medix
Me consumix
La malhurosa
Keira dercoza.
Vos pensaretz,
E juraretz,
Qe quauqe tros
De lenas gros
La boca m'tampa,
Qe la garrampa
Los pes me tenga :
La mia lenga
Tant aguzada,
E ahilada,
N'a plus aqet
Plazent caqet;
Plus no gorgueja,
Ny cardineja.
Bés donqas gran
Lo crédit q'an
Los camps verdetz

�— 315 —
Ma Rhétorique,
Est toute étique;
Comme la chienne
Qui ronge l'os,
Ou peu à peu
Elle creuse grand trou;
Ainsi de même
Me consume
La fatale
Vermoulure importune.
Vous croiriez,
Et jureriez,
Que quelque morceau
De bois grossier
Me tamponne la gorge,
Que la crampe
Tient mes pieds :
Ma langue
Si bien aiguisée
Et affilée,
N'a plus ce
Plaisant caquet;
Plus elle ne gazouille,
Et n'imite le chardonneret.
Voilà donc la belle
Influence qu'ont
Les champs verts ;

�— 316 —
Mes n'es pas d'etz,
De lou beutat,
Ny gayetat,
Que io rhytmaui,
E plezentaui :
Etz no poyren
Ny saberen
Ses auta ajuda,
Aue treguda
De my paraula,
Bona ny aula,
Ny vn arrize :
Mes voli dize,
Qu'om apren la
De plan parla,
On vosautz etz
Qui tant sabetz.
On ditz vn cas,
Que dam los cas
Om de lairà
Aprenera :
Tabe sos didz
(Aixi q'om didz)
Om se negreja
Tocan la soeja :
Qui s'goardara
D'escauherà

�— 3i7 —
Mais ce n'est pas sur eux,
Sur leurs beautés,
Sur leurs joies,
Que je rimais,
Ou plaisantais :
Eux ne pourraient,
Ni ne sauraient,
Sans autre aide,
Opérer l'extraction
De ma parole,
Bonne ou mauvaise,
Ni d'un sourire:
Mais je veux dire,
Qu'on apprend
A bien parler, là
Où vous êtes,
Vous qui tant savez.
On dit quelque fois
Qu'avec les chiens
On apprend
A aboyer :
Aussi les doigts,
(Comme on dit encore,)
Sont noircis
Quand on touche à la suie
Qui se préservera
De se réchauffer

�Prop deu braziu
Ardent, e viu?
Harsit de scientia,
E.d'eloqentia
Vos etz lo pay,
Catoy la may,
Catoy la bona,
Qui la corona
Goazanarè,
Quant ly plairé
Son tems mersà
A rhymassà.
N'es pas ses causa
Qe dize gauza,
Si contentios
Es lo gloriós
Pretz deu laure,
Jo, Jo l'auré.
En Poesia,
On q'era sia,
Era es prumera :
Margoy la bera,
Vosta amoreta,
Nès pas mendreta
0 q'au son cap
Gran sabé cap :
Tabe es estada

�— 319 —
Près d'un brasier
Pétillant &amp; vif?
Plein de science
Et d'éloquence,
Vous êtes le père,
Catherine la mère,
Catherine la bonne,
Qui gagnerait
La couronne,
Quand il lui plairait
De passer son temps
A rimailler;
Ce n'est pas sans cause
Qu'elle ose dire,
Du prix du laurier
Si disputé
Et si glorieux,
Moi, Moi, je l'aurai.
En poésie.
Où qu'elle soit,
Elle est la première.
Marguerite la belle,
Votre amourette,
N'est pas de peu de valeur
Combien en sa tête
Tient grand savoir :
Aussi fut-elle

�— 320 —
Plan ensenada,
De haut venguda,
Entretenguda
En sefloria
Dam sa mayria :
Que Diu nos donga
Veze aprop longa
E ben vrada
Vita passada,
Au Ceu luzent,
On au prezent
Era dam Diu
En amnaviu.
Dize podetz,
Qu'home vos etz
E benhuros,
E verturos.
No qe prou soen
En l'atge joen,
N'ajatz cercat,
E provocat
Las aventuras
Greuas e duras (i):
(i) Ces vers sont probablement une allusion aux troubles de
Toulouse, dont la Réforme fut la cause ou le prétexte, vers 1 549■
Ils valurent à P. de Garros d'être exilé de France, alors qu'il
n'était encore que simple étudiant.

�— 321 —
Bien élevée;
Issue de haut lignage,
Entretenue
En bonne compagnie,
Avec sa marraine :
Que Dieu nous donne
De la voir après longue
Et heureuse
Vie passée,
Au Ciel resplendissant,
Ou à présent
Elle vit avec Dieu
En esprit.
Vous pouvez dire,
Que vous êtes homme
Et bienheureux,
Et de grande vertu.
Certes, assez souvent
Etant jeune,
Vous avez cherché,
Et provoqué
Les aventures
Graves &amp; dures ( i ) :

il

�3 22
No qe n'ajatz
Entre us gojàtz
Vostès coraus
Contemporaus,
Loc prumerenc
E prumé reng,
E la garlanda
D'aqera banda
Desarrengladà
De la brigada,
Soen gaya e mista,
E plus soen trista,
Qui de neyt contra
Lo goeyt rencontra
E soen deu nas
Pixa lo glas,
E pux aprop
Sentix de prop
Ara chiragras,
Ara podagras,
E taus tormens
Dam pendimens
E dam remord,
Qui pica e mord
Ara passadas
Taus algaradas,
E destintatz

�—

23 —

3

Vous fûtes aussi
Entre les jeunes gens
Vos courageux
Contemporains,
Chef éminent
Au premier rang,
Et l'ornement
De cette troupe,
Déréglée
De la brigade,
Souvent gaie &amp; enjouée,
Et plus souvent triste,
Qui de nuit se heurtait
Contre le guet :
A qui souvent du nez
Coulait la glace,
Et puis après se
Sentait bientôt
Tantôt chiragre,
Tantôt podagre,
Et tels tourments
Avec repentirs
Et avec remord
Qui poind &amp; mord.
Le temps de ces
Folies est passé,
Et déteints

�— 324 —
Sonn los peccatz
De ta joentut :
Més ta vertut
Tostem crexenta,
Sera viuenta.
Se quaque mau,
Ou nat senau
Deu tems maubat
Tu t'as saubat :
Més entretant
Tot aqo tant
N'es a pezà,
Com a prezâ
Ta phlo phlorida,
Ta Margarida,
D'honestetat
E de bontat,
E la mastressa
De gentilessa.
Coma l'array
Deu sorelh gay,
Taleu qe s'mustra
Lo monde illustra,
Et qan sortix,
L'ombra amortix
De neyt escura,
De mort higura,

�— 325 —
Sont les péchés
De ta jeunesse.
Mais ta vertu
Toujours grandissante,
Restera vivante,
Si de tout mal
Et de toute marque
Des temps mauvais
Tu t'es préservé :
Mais cependant
Tout cela tant
N'est à peser
Ou à apprécier,
Que ta fleur fleurie,
Ta Marguerite
D'honnêteté
Et de bonté,
Et la souveraine
En gentillesse,
Comme les rayons
Du soleil réjouissant;
Sitôt qu'il se montre,
Il embellit la terre;
Quand il se lève,
Il éteint l'ombre
De nuit obscure,
Emblème de la mort,

�— 326 —
Las brumas cass,
E hon la glassa :
D'aqere sorta
La tua consorta
Tos maus debat
Sos pes abat :
Qan' era passa,
Dolo he plassa :
Era presenta
Lo mau s'absenta
Vn phàntastic,
E phrenetic,
Quant l'auzira,
Repauzara:
L'entene, e veze,
Vos podétz creze
Qu'es goariment
De tot torment.
Diu benazit,
Qe b'és aysit,
D aue l'hostau
Goarnit de tau:
May excellenta.
Molhe plazenta.
Que be t'sap bon.
Qu'a my qui son
Lon de vosautz,

�— 327 —
Il chasse les brumes
Et fond la glace :
De cette sorte
Ta compagne
Abat tes maux
Sous ses pieds :
Quand elle passe
La douleur fait place;
Elle présente
Le mal s'enfuit :
Un possédé,
Un frénétique,
En l'entendant
Se calmera :
La voir &amp; l'entendre,
Vous pouvez m'en croire,
Est guérison
De tous les maux.
Dieu béni,
Qu'on est bien aise
D'avoir la maison
Ainsi ornée.
De mère excellente,
D'épouse charmante.
Qui mieux te sait bon
Que moi qui suis
Loin de vous tous.

�-

328

-

Qan' a betz sautz,
Et m'en soben,
Asso m'aven
Que mon cos es
De joya pres :
De my jo sorti
E me tresporti
Abetz grans sautz
Enta vosautz.
De my labetz
Vos no veyretz
So qe pensietz;
Arreguinnetz,
E morescadas
Debat phrescadas :
De my labetz
Vos n'auziretz
So qe betz dizes
De betz arrizes,
So qe siscletz,
So qu'enilhetz.
Arà n'es pas
Per aute cas
Mon esperit
Encalorit
De phantasia
De poesia.

�— 329 —
Lorsque à grands sauts,
Il m'en souvient,
Ceci m'advient,
Quand mon cœur est
Pris de joie :
Je sors de chez moi,
Je me transporte
A beaux grands pas
Chez vous.
De moi alors
Vous ne verriez
Ce que vous pensiez;
Des gambades,
Des danses mauresques
Sur les fleurs fraîches;
De moi alors
Vous n'entendriez
Que des bons mots,
Des éclats de rire,
Et des cris aigus,
De petits hennissements
Maintenant, ce n'est pas
Pour autre cause
Que mon esprit
S'échauffe
D'enthousiasme
Et de poésie :

�— ììo ■—
lo rhytmi ara,
Per so qu'encoara
S'en ès tornat
A cauanat
Mon pensament :
Mes autament,
Calliopé
De ha vn pe
De vers qui plassia,
lames la gratia
No m'concedic.
A Diu te dic.

�Je rime à présent,
Parce que encore ma pensée
S'en est retournée
A ce coin du feu, (ou à Cabanat)
Sans cela
Calliope
De faire un pied
De vers agréable,
Jamais ne m'eut
Fait la grâce.
Je te dis Adieu.

�OBSERVATIONS
SUR

LA

QUATRIÈME

ÉPITRE

????

Voilà une Epître fort difficile à expliquer. Et d'abord
est-elle de Pey de Garros ? C'est au moins douteux.
Le style, la forme du vers, l'entrain &amp; la verve détonnent avec la gravité ordinaire de notre auteur.
D'autre part, à qui serait-elle adressée ? J'avais
pensé qu'elle aurait pu l'être à Henri II, roi de Navarre,
époux de la Marguerite des Marguerites, &amp; aïeul de
Henri IV. Mais l'hypothèse n'est pas admissible, si on
se souvient, que Garros, fils d'un bourgeois de Lectoure, n'a quitté sa ville natale que pour aller faire
ses études à Toulouse, &amp; y rentrer un peut plutôt ou
un peu plus tard, dès qu'il eut conquis ses grades
universitaires. Ainsi deviendrait inexplicable toute la
partie de la pièce relative à ses fréquentations de
jeunesse, à ses étourderies, à ses excentricités. .
D'aucuns ont proposé une explication différente qui
malheureusement n'est pas mieux justifiée que la
première.

�— 333
Ils supposent que la lettre aurait été écrite par le
destinataire des trois premières au ntedix, commensal
habituel de notre Poète; qu'il avait ainsi apprécié les
mérites de Margo &amp; Cato sa mère &amp; sa femme, très
distinguées l'une &amp; l'autre &amp; dignes à tous égards des
éloges que le correspondant leur prodigue.
Il ne suffit pas d'être ingénieux, il faut encore être
vrai &amp; l'établir par pièces probantes.
Or, nul à cette heure, ne connaît même les noms
des deux femmes. Il serait au moins risqué d'affirmer
d'office leur supériorité intellectuelle.
Nous ne pouvons que souhaiter au Lecteur d'être
plus heureux que nous dans la solution de ce petit
problème historique.

�CANT NOBIAU
????

Svs anatz hilhas de Laytora
La nobia qui ven arcuilhi,
Tornatz gojatas de bon'hora
Qui la juncada(i) vatz culhi;
Portatz pleas descas
De verduras phrescas,
E qan' tornaratz,
Man a man juntadas,
Gayas, enphlocadas,
Ua canson diratz.
Sortetz donzeras (2) peu dauradas,
Que ta soen vos hetz convida,
Sortetz minonas e paradas :
E no m'hassatz plus tant crida:
Angan las mes gentas
(1) La jonchée consiste en feuilles &amp; fleurs répandues à profusion depuis la maison de la mariée jusqu'à l'église: Cette charmante coutume symbolique encore suivie, remonte certainement
aux traditions Grecques.

�CHANT NUPTIAL
????

Debout, allez filles de Lectoure
Faire accueil à l'épousée qui vient;
Revenez de bonne heure, jeunes filles
Qui allez ramasser la jonchée (i);
Portez pleines corbeilles
De verdures fraîches,
Et quand vous reviendrez,
Vous tenant la main dans la main,
Gaies &amp; chargées de fleurs,
Vous chanterez une chanson.
Sortez Donzelles (2) aux cheveux dorés
Qui trop vous faites prier;
Sortez mignonnes, bien parées,
Et ne nous faites plus tant appeler :
Qu'elles aillent les plus jolies
Las Dounzeras, sont les filles d'honneur de la mariée.

�— 3Î6 —

E mes diligentas
Aus camps qanteqant,
Mustratz que nobs era,
Degua nessera,
D'agulhon picant.
Corretz desbranca la ramada,
Gentius companos boscasses,
Au tornà peu long de la prada
Sautatz gaujos, e solasses.
E mas gens d'entene
Ma paraula, e prene
Lo hausset pruzent :
Lo vent d'alegransa
D'etz lo pas auansa
Ent' au bosc plazent.
Aqi mantuâ Nympha bera
Veyran presta per abrassa
Sa tant amada compafiera
Qui tant que pot s'apropia en ça,
E degua enueja,
Deqià qe nos veja.
N'a de s'argauzi.
Vietz Nympha nauera
Prumera, e darrera.
De l'espos gauzi.
Bohatz mestrés, (era es entrada)
Tant que us barqis von poyran da,

�— 337 —
Et les plus diligentes
Aux champs en grand nombre;
Montrez qu'il n'était
Nul besoin
D'aiguillon aigu.
Courez ébrancher la ramée,
Gentils compagnons des bois,
En revenant au long de la prairie
Sautez joyeux &amp; folâtres.
Et mes gens ont entendu
Ma parole; ils ont saisi
La serpe tranchante :
Le vent d'allégresse
Fait hâter leur pas
Vers les bois agréables.
Là, mainte Nymphe belle
Nous verrons prête à embrasser
Sa tant aimée compagne
Qui tant qu'elle peut s'approche en avant;
Et nulle envie,
Tant qu'elle ne nous voit pas,
N'a de se réjouir.
Vous êtes, Nymphe nouvelle
La première &amp; la dernière
Du bonheur de l'époux.
Soufflez maîtres, (elle est entrée)
Tant que vos soufflets pourront donner :
22

�- Ìì8 -

Comensatz de galanta aubada (i)
Las amyânsas saluda :
Vos siatz ben venguda,
De gay recebuda (2),
Phlo dessus las phlos,
Dam la gentilessa,
L'hono, la noblessa
Que myâtz dam vos.
L'espos dam sa longa seguensa,
En mila plazes convertit,
Per ha la'sperada arculhensa
Magniphicament es sortit.
Aqi s'enviroà
La graná coroâ
Deu pople menut,
Aqi de tristessa
La may de vielhessa
Mot n'es entenut.
Espòs, vosta mieja partida
Que dam vos voletz ajustà
Ses deu loc on era partida
Perqe ses vos no pot està.
(1) L'aubade, consiste en chants &amp; musique, une sérénade
donnée aux époux. Encore une coutume Grecque. Elle rappelle les
Epitalames ou chants nuptiaux dont les Grecs avaient transmis
aux Gaulois &amp; aux Romains la coutume comme le nom,

v

�— 339 —
Commencez avec galante aubade ( i )
A célébrer la conduite :
Vous, soyez la bienvenue,
Joyeusement accueillie (2),
Fleur supérieure aux fleurs,
Avec la gentillesse,
L'honneur &amp; la noblesse
Que vous menez avec vo.us.
L'époux avec sa longue suite,
A mille plaisirs disposé,
Pour faire l'accueil espéré
Est sorti avec solennité.
Là, il est entouré
Du grand concours
Du menu peuple;
Là de tristesse
Attribut de la vieillesse
Nul mot n'est entendu.
Epoux, votre chère moitié
Que vous voulez unir avec vous.
Dès qu'elle est sortie du lieu où elle était
Ne peut plus être sans vous.
(2) Suivant une très ancienne coutume encore conservée à la
campagne, le chef de la famille donne la main à la mariée au
moment où elle franchit le seuil de la maison de son nouvel
époux. C'est le droit naturel &amp; imprescriptible des pères dont nos
singuliers législateurs n'ont pas toujours compris le sens.

�— 340 —

0 copia amoroza,
Siatz autant vroza
Q'om ne vie james;
Tant d'amo vos ligue,
Que no se desligue
De cent ans ou mes.
Mentre que dure aqet long atge,
Vejatz en grand' prosperitat
Multiplica vostè liatge,
E sia vosta posteritat
Va gent qui réclame,
Qui crenga qui ame
Lo Diu supernau,
Cante, e gloriphique
Lauze, e magniphique
Son nom Eternau.

�— ?4i —

O couple amoureux,
Soyez heureux
Plus que jamais on ne vit;
Que tant d'amour vous lie,
Qu'il «e se délie
De cent ans et plus.
Tant que durera ce long âge,
Que vous soyez en grande prospérité;
Multipliez votre lignage,
Et que votre postérité
Soit famille qui dure,
Qui craigne &amp; qui aime
Le Dieu suprême :
Qu'elle chante &amp; glorifie
Qu'elle loue &amp; magnifie,
Son nom Eternel.

�CANSON. PH..
9999
Mon ardent co vo com &amp; me declara
S'arrephresqui de costa la hont clara :
Mes sa m'hé puou qan' aqui jo seré
Iuxta la hont de set jo moriré.
Aqui seran mas calos mes cozentas,
Mon hoeemes caut, mas ardos mes ardentas
Veze la hont no goarix pas mon mau :
Prop de la hont de set mori m'en vau.
Sa gran' beutat, a l'argent parangona,
Se mustra a totz; mes l'ayga es ta pregona
Que solament deus œilhs l'ateneré.
Iuxta la hont de set jo moriré.
Qu'aucun me ditz que d'era jo m'absente,
E lo co m'ditz q'a era jo m'prezente :
Mouri, ditz et, mes que langui nos vau.
Prop de la hont de set mouri m'en vau.
Apropia, o hont ta clara e dossa phacia,
Per m'agoazà de l'ayga de ta gratia:
Ou lo segond Tantalot jo m' diré
Iuxta la hont de set jo moriré.

�GHANSON. PH...
9999
Mon cœur ardent veut, comme il me déclare,
Se rafraîchir près de la fontaine claire :
Mais j'ai peur, lorsque je serai arrivé
Contre la source, de mourir de soif.
Là mes chaleurs seront plus cuisantes,
Mon feu plus brûlant, mes ardeurs plus cruelles;
Voir la fontaine ne guérit pas mon mal :
Contre la fontaine je vais mourir de soif.
Sa grande beauté, pareille à celle de l'argent,
Se montre à tous; mais l'eau est si profonde
Que je l'atteindrai des yeux seulement.
Contre la fontaine je mourrai de soif.
Quelqu'un me dit de m'éloigner d'elle,
Et le cœur me dit qu'à elle je me présente :
Mourir, dit-il, mais languir il ne veut :
Près de la fontaine je vais mourir de soif.
Approche, o fontaine, ta pure &amp; douce face,
Pour m'arroser de l'eau de ta faveur;
Ou je me dirai un second Tantale.
Contre la fontaine je mourrai de soif.

�— 344 —
Ma votz dolenta, au pregond ahonsada.
S'en torna a my tau com s'en era anada
La sola mort espera donq me qau.
Prop de la hont de set mouri m'en vau.
Per acabà ma deshortuna trista,
En vn moment estarida jo e vista
Ma clara hont : las! ara on beuré?
Prop de la hont de set jo moriré.

�Ma voix plaintive, enfoncée dans la profondeur,
Revient vers moi comme elle était partie:
Il me faut donc espérer en la seule mort.
Près de la fontaine je vais mourir de soif.
Pour terminer ma triste infortune,
J'ai vu en un moment desséchée
Ma claire fontaine; las! où boire maintenant?
Près de la fontaine je mourrai de soif.

�ELEGIA
????

Si dam ta so tu t'jardinejas,
Si tu t'eixauras, ou passejas,
Ou contemplas ta beutat rara
Prop de la hont luxenta e clara;
Si tu holejas dam tas beras
Esporrucadas compafteras
Per la prada, peu camp, ou prop
Deu castet, jo t' son a l'aprop;
Si tu cantas, ou t'en arrizes,
Si condes, ou sonetas dizes
A l'hora de la maytiada,
Deu miey jorn, ou de la vrespada,
En tot loc e tems, com qe sià,
Io son dam tu per phantaziâ :
Ma chara amo, volhas m'en creze,
Dé bet tros Ion jo t' podi veze:
Mes qe m'auansa tot aqo
So qe d'assubgegà mon co ?
Qant mos œils medix té veyren
Neyt e jorn, de qe m'serviren?
No ditz la Poesia vana
Qu'Acteon vie nuza Diana?
Més q'en avengoc ? q'a grans mos

�ÉLÉGIE
9999
Si tu cultives des fleurs avec ta sœur,
Si tu folâtres ou si tu te promènes,
Ou si tu admires ta beauté rare
Près de la fontaine brillante &amp; limpide;
Si tu t'amuses avec tes belles
Compagnes bien parées
Dans la prairie, au long des champs, ou prés
Du château, je suis près de toi;
Si tu chantes, si tu ris,
Si tu fais des contes, ou dis des choses amusantes
A l'heure delà matinée,
Du Midi, ou de la vesprée,
En tous lieux, en tout temps, quel qu'il soit,
Je suis avec toi en esprit :
Ma chère âme, veuilles me croire,
De bien loin je puis te voir :
Mais à quoi tout cela me sert-il
Sinon à subjuger mon coeur)
Quand mes yeux même te verraient
Nuit &amp; jour, à quoi cela me servirait-il ?
Ce n'est pas en vain que la Poésie raconte
Qu'Actéon vit Diane nue?
Mais qu'en advint-il ? qu'à belles dents

�— 348 Sos cas mingen son praube cos :
Lo torment de mon esperit
Es lo can qe jo m'ç noyrit
Ta gros, ta hort, e ta maubat,
Qe mon cos per la terra abat :
Mes lo cap e causa prumera
De mon mau, es tu, la mia bera.
E spera remedi no m' qau,
Qu'en tu qiesla dotz de mon mau.
Perdoâ m' si ma lenga peca;
lo no t'aperi mauhazeca,
Perqe si tu m'sabesheri,
Tabe tu m'saberas goari;
E plaga goarida, passada,
N'es plus mau ny plaga aperada:
A tu donqas jo m'arretiri,
Perqe m'aleuges de martiri :
On tu m'veyras, ses ton susport,
Caje a tos pes transit e mort.
Labetz (ou sera gran miracle)
A tos œilhs sera trist spectacle :
Labetz qant mort de tot m'auras
De ta man mos œilhs barraràs;
E beleu sur my de las phlos
Gitaràs mescladas de plos :
So que ma vita uo poyra
Ma mort de tu darrigara.

�— 349 —
Ses chiens dévorèrent son pauvre corps :
Le tourment de mon cœur
Est le chien que j'ai élevé
Si gros, si fort, si cruel
Qu'il renverse mon corps à terre :
Mais l'origine &amp; cause première
De mon mal, c'est toi, ma belle,
Et je ne dois pas espérer de remède,
Autre qu'en toi qui es cause de mon mal.
Pardonne-moi si ma langue t'offense;
Je ne t'appelle pas malfaisante,
Parce que si tu sais me faire souffrir,
Tu sauras aussi me guérir;
Et plaie guérie &amp; cicatrisée,
N'est plus appelée ni mal ni plaie.
C'est donc toi que j'implore,
Pour alléger mon martyre :
Ou tu me verras, si tu ne m'aides,
Tomber à tes pieds transi &amp; mort.
Alors, (ce sera grand miracle)
A tes yeux j'offrirai un triste spectacle :
Alors que mort tu m'auras enfin .
Fermé les yeux de ta main;
Alors peut-être sur moi, des fleurs
Tu répandras mêlées de larmes :
Ce que ma vie n'aura pas obtenu
Ma mort l'arrachera de toi.

�E si m'és ara rigorosa,
De my mort seras pietadoza :
Més jo, de tas amos esclau,
No prezi tau pietat vn clau;
Degun no t'en sentira grat;
Ans serà ton coratge ingrat;
E mes q'vn tyran rigorós
Vituperat deus amorós,
Qui sur ma hossa abessaran
Lermas de pietat, e diran;
Aqeste praube mau content
Per aue trop amat destent;
Cajoc aus pes de sa mastressa
Qui l'aué tengut en destressa :
Mes tu no cayras, com jo speri
lames en ta' gran vituperi :
Perqe jo no t' demandi pas
Que hassas per my ta gran cas
lo d'demandi tant solament.
Vn mot dit amorozament:
No pas vn mot, mes ua letreta
Digas vn O ! ! Crey m'amoreta
Qe damb aqo ses plus parlà
Tu m'haras arreviscola.

FIN

�— 35' —
Si tu m'es à présent rigoureuse,
Tu m'accorderas ta pitié, une fois mort :
Mais moi, esclave de ton amour,
Je n'estime pas un clou telle pitié;
Personne ne t'en tiendra compte.
Ainsi ta bonne volonté sera sans profit;
Et plus qu'un tyran rigide
Tu seras vitupérée par les amoureux,
Qui sur ma fosse verseront
Des larmes de pitié, &amp; diront :
Ce pauvre malheureux
Est mort pour avoir trop aimé;
Il tomba aux pieds de sa maîtresse
Qui l'avait réduit au désespoir:
Mais toi, tu ne tomberas jamais, j'espère
En un si grand malheur:
C'est pourquoi je ne te demande pas
De faire de moi si grand cas :
Je te demande seulement
Un mot dit tendrement :
Pas même un mot, mais une petite lettre
Dis un Oui!!! crois, chère amie
Qu'avec cela, sans plus parler
Tu me rendras la vie.

FIN

�OBSERVATIONS
SUR

LES

TROIS

PIÈCES

PRÉCÉDENTES

? ? ? ?

La lecture du Chant Nuptial, de la Chanson, &amp; de
l'Elégie, nous transportent bien loin du temps où
nous vivons.
Dans la première de ces pièces &amp; dès les premiers
vers, nous voyons un essaim de jeunes gens se disperser dans les bois, dans les prairies, pour y cueillir
les fleurs &amp; la feuillée que l'épousée doit fouler en
marchant à l'autel.
Après la fête des fleurs, commence celle de la musique, l'aubade des instruments avec les chants de circonstance. Puis, l'héroïne du jour, fleur des fleurs,
parée de sa jeunesse &amp; de sa modestie, est respectueusement accueillie par le marié suivi de son escorte
des jours de fête. Le rapprochement des époux s'accomplit devant le peuple assemblé : et la solennité
prend fin sur le vœu Biblique : (( Croissez &amp; multipliez pour donner des serviteurs à Dieu ».
Tout est pur, chaste &amp; religieux du premier au dernier vers. Pas une allusion suspecte, pas un mot

�— 353 —
équivoque pouvant alarmer la pudeur la plus délicate. La jeune fille, par une brusque transition,
s'échappe de ses voiles de vierge &amp; reparaît soudain
avec les sévères allures de la mère.
Telles sont bien les justes noces dont les joies
n'excluent pas la gravité. Tel est le contrat de devoir
&amp; non de volupté trop souvent confondus aujourd'hui,
au grand préjudice de la paix des ménages &amp; de la
moralité publique.
La Chanson est un chant d'amoureux violemment
épris, qui demande à une source allégorique d'étancher sa soif ardente. Mais la belle Naiade reste sourde
à sa voix suppliante, &amp; refuse au malheureux les
ondes de ses faveurs. La fontaine tarie réduira l'infortuné à mourir de soif.
Le thème est simple, gracieux; le Poète a cherché
ses effets dans les accents de la douleur résignée. La
répétition du refrain prête beaucoup de charme au
Poème. Peut-être l'accusera-t-on d'avoir un peu vieilli.
Le chant de l'amour, malgré la variété des formes
dont on l'affuble, n'est-il pas un éternel recommencement?
h'Elégie me séduit; d'abord par son style harmonieux, mérite très appréciable pour nous, Gascons,
jaloux de la musique de notre langue.
e

Au xvi siècle, sentimental &amp; batailleur à la fois,
les sujets sont souvent les mêmes. Le Poète met en
23

�— 354 —
scène un brave jeune homme qui nous conte son douloureux martyre, les tourments d'une constance cruellement éprouvée, traversée quelquefois par un rayon
d'espérance. Il se fait de la certitude de sa mort prochaine un argument suprême pour vaincre une résistance obstinée. Il est familier aux Poètes de tous les
temps, parce qu'ils savent qu'une femme, aurait-elle
un cœur de louve, n'est jamais insensible à l'amant
qui meurt pour elle. Et puis, n'a-t-elle pas à redouter
les malédictions, dont il la menace, des amoureux qui
viendront répandre des larmes &amp; des fleurs sur les
cendres refroidies d'un malheureux mort pour avoir
trop aimé. Au milieu de ces tristesses découragées
jaillit un noble &amp; généreux sentiment; j'espère que tu
ne traverseras pas une aussi pénible épreuve... si la
cruelle ne capitule pas sous ce dernier trait, c'est que
son cœur est fait de roche granitique.
J'aime ces amours timides, respectueux &amp; fidèles
jusqu'à la mort. Il ne peuvent éclore qu'aux époques
de'Foi &amp; dans les cœurs haut placés : car la Foi &amp;
l'Amour nous apparaissent comme deux enfants
jumeaux.
Dans les périodes empoisonnées de matérialisme,
où l'Ange &amp; la bête se confondent,où le tressaillement
des chairs s'est substitué à celui des âmes regardé
en pitié, la Foi &amp; l'Amour sont portés l'un &amp; l'autre
au compte de l'ignorance &amp; de la faiblesse. Ils n'en

�restent pas moins le privilège des natures d'élite,
qu'ils épurent &amp; ennoblissent. C'est à leur école
que nos Chevaliers immortels apprirent le secret des
grandes actions &amp; des sacrifices Héroïques; nous
leur devons la partie la plus glorieuse de notre
histoire.
C'est à leur école que l'âme de la Patrie émergea
un jour où le sol était envahi, sous la forme modeste
d'une bergôreLorraine. Guerrière sans peur, ellechasse
l'étranger, &amp; vendue par des traîtres, elle meurt sur
un bûcher, les yeux fixés au Ciel, sa Foi, son espérance; et, sa voix qui s'éteint murmure le nom de sa
bien-aimée : LA FRANCE!... Notre Sainte Jeanne
sera toujours lettre close pour les Athées.
Soyons reconnaissants aux Poètes qui chantent
.l'Amourpur, étincelle divine des cœurs, bien ordonnés,
&amp; flétrissent les entreprises vulgaires des familiers des
Etablesd'Epicure. L'un purifie comme le feu, les autres
salissent comme la boue.
C'est la thèse développée par Garros un peu partout : Et c'est aussi la notre.

��TABLE DES MATIÈRES
DU DEUXIÈME VOLUME

Pages

Introduction

i

Dédicace au Prince de Navarre

10

Au Lecteur
Eglogue première :

18

Dialogue—Eixinet, Condorine, Catherine,
Guiraude, Manette
Observations

22
38

Eglogue deuxième :
Méchant Verdet

46

Observations

64

Eglogue troisième :
Allégories — Menga, Rankina

68

Observations

78

Eglogue quatrième :
Le Ferrailleur

82

Observations

96

�- 358 -

Eglogue cinquième :
Clabot, Jeanne
Observations

100
118

Eglogue sixième :
Sarransot, Guilhon, Zop, Lorette
Observations

122
148

Eglogue septième :
Sasiot, Guiraud
Observations

152

i?2

Eglogue huitième :
Colas, Gassion, Cirice. Guillaume
Observations
Observations générales sur les Eglogues..

180
196
199

La Pomme :
Annexe à la septième Eglogue

202

VERS HÉROÏQUES
Hercule
Observations
Alexandre le Grand
Observations
Pyrrhus
Observations

206
2'4
216
22

6

2

3°

2

3^

�— 359 —
2

Annibal
Observations

248
2

Sylla

52

Observations

260

Jules César

262

Observations
Epitre A.
E

2

8

3

H.

268

B

272

Observations

282

Epitre, au Même

284

2 2

Observations

9

e

3 Epitre, au Même

296

Observations

3°6

Epitre A B. A M

310
2

Observations

33

Chant Nuptial
Chanson PU
Elégie

334
2

34

346

Observations sur les trois pièces précédentes

FIN

DE

LA TABLE

352

��DU MÊME AUTEUR

LAS

BELHADOS DE LEYTOURO
CONTES ET NOUVELLES EN LANGUE GASCONNE

\ PARIS,

chez

ROUQUETTE,
A AUCII,

passage Choiseul, 69-73

chez

G.

Foix

A L ETUDE

DICTIONNAIRE ÉTYMOLOGIQUE
LA LANGUE GASCONNE
PRECEDE

D UNE

ETUDE

HISTORIQUE

DEPUIS

SES

ORIGINES

�POE S I A S
GASCONAS
DE

PEY

DE

GARROS

LAYTORKS

DEDICADA MAGNIPIIIC E PODERÓS PRÍNCEP LO* PRÍNCEP DE NAVARRA
SON

TOMO

SENO

SEGOUN

BIRADOS DOU GASCOUN EX FRANCIMAND
PER

ALCÉE

DURRIEUX

LAVTORÈS
ABOUCAT

EN

I. A

CORT

D'APEL

DE

PARIS

Editioun naûèro

A U X
IMPRIMEKIO

E

LITOGRAFIO

l8

95

GASTOUN'

F

0 IX

�������</text>
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