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                  <text>���AU

PUY,

IMPRIMERIE DE

GAUDELET.

�^•^J^'EST

à vous, mon ami, que je veux dédier

cet ouvrage, et je suis vraiment heureux de trouver
une occasion comme celle-ci pour vous témoigner la
profonde estime que m'inspirent votre caractère et
votre talent.
En vous adressant ce travail, j'ai besoin de réclamer
pour lui toute votre indulgence; car, si je n'eusse
écouté qu'un juste mouvement d'amour-propre, j'avoue que jamais il n'aurait vu le jour. Vous y rencontrerez, en effet, beaucoup de négligences. Mon
excuse, s'il est permis d'en donner, vient de ce que ce

a

�livre n'est malheureusement autre chose qu'une série
d'articles publiés à de longs intervalles dans une des
feuilles périodiques de notre département et réunis à
peu près chronologiquement. Par suite de frequens voyages, je n'ai pu revoir presque aucune
des épreuves. Voilà mes torts , je les' confesse— Du
reste, si je me sens humilié à la vue de tant d incorrections, j'éprouve aussi quelque confiance en songeant que je n'ai rien négligé pour donner à cette
publication tout le développement dont elle est susceptible. J'ai fait une complète abnégation de ma
personnalité en présence d'un sentiment honorable,
celui de rendre hommage aux" anciens écrivains et
artistes de mon pays.
Mais c'est trop vous parler de ce qui me concerne ; qu'il me suffise de vous dire que je serai
satisfait, si ce faible souvenir de mon amitié peut vous
plaire. — Comme vous, ceux dont j'écris l'histoire ont
rendu le Velay glorieux de leur avoir donné le jour.
Tous cependant n'ont pas eu à vaincre d'aussi rudes obstacles, à traverser des temp s si difficiles, et surtout n'ont
pu laisser d'aussi durables monumens de leurs travaux.
Donc, plus qu'aucun autre, vous auriez le droit de
trouver place dans cet écrit, lors même que la vive
affection que je vous porte ne m'en eût pas d'abord
inspiré la pensée. — Ce que je sais de votre vie, ce
que mes compatriotes ont pu apprécier de votre
mérite pendant le peu de jours passés parmi eux,
ce que tout le monde connaît de vos ouvrages, est
trop honorable à dire pour que vous ne me par-

�«H
donniez pas de rappeler quelques circonstances d'un
passé dont vous devez être fier, et que votre extrême
modestie pourrait seule vouloir cacher. D'ailleurs,
quel but plus utile peut se proposer un écrivain que.
d'exciter une noble émulation en produisant les
exemples les meilleurs?
Un enfant, né au Puy en 1795, fut mis en nourrice chez d'honnêtes gens du village d'Àiguilhe, et sa
mère, poussée par l'espoir de faire à ce fils tendrement aimé une existence plus fortunée que n'avait
été la sienne, partit aussitôt pour Paris. Quelques
années se passèrent ; l'enfant grandit, et la mère, à
plus de cent lieues de là, travaillait pour lui, et la
nuit et le jour. — Enfin, c'était, je crois, vers 1802,
une lettre arriva. Alors, l'ame navrée, les yeux remplis de pleurs, il fallut quitter brusquement la chaumière hospitalière , les parens adoptifs, les camarades
d'enfance et le pays qu'on aimait tant.
Ce fut une heure bien joyeuse pour cette bonne
mère, lorsqu'elle pressa son fils sur son coeur et qu'elle
comprit, en le regardant, que ses espérances ne
seraient pas trompées. Aussi ne perdit-elle pas un
jour; elle le mit aussitôt en apprentissage dans un
atelier de ciseleur. — L'enfant fit de rapides progrès
et devint avant peu habile comme un maître. A quinze
ans, on lui confia la ciselure de la magnifique toilette de Marie-Louise.— Deux ans après, il fut reçu
élève de l'Académie et conquit un si bon rang que,
frappé par la conscription de I8I3, ses professeurs
le recommandèrent à la bienveillance de l'Empereur,
qui l'exempta du service.

�Tant de zèle, de persévérance, de talent, ne pouvaient rester sans fruits; aussi, quand arriva la restauration et avec elle le projet de réédifier en bronze les
monumens détruits par le vandalisme des mauvais
jours, on dut chercher quels artistes seraient capables
de concourir à une pareille entreprise.—Vos anciens
professeurs songèrent à vous, mon ami, c'était justice;
et tandis qu'excité par leurs pressantes exhortations ,
vous acheviez vos études, les premiers travaux s'exécutaient 1.
Vous arrivâtes, et successivement TOUS furent demandés le Bayard et le Château-d'eau de Grenoble;
le Louis XIV pédestre de Caen; le Bisson de Lille;
le Dassas du Vigan, le Quadrige placé sur l'arc de
triomphe du Carrousel et qui vous valut la décoration
de la Légion-d'Honneur ; les deux statues royales de
Louis XVI, l'une pour Bordeaux, l'autre pour la
place de la Concorde à Paris 2; la grande statue
équestre de Lotus XIV, placée dans la cour d'honneur du palais de Versailles; le Napoléon delà colonne
Vendôme ; le Casimir Perrier du père Lachaise; plusieurs figures antiques pour le Musée de Paris, etc.
A l'étranger , votre nom fut bientôt connu et vos
ouvrages vivement désirés. Entr'autres je pourrais
citer la colossale statue de
Rousseau, pour Ge-

1 L'Henri IV, du Pont-Neuf, et le Louis XIV, sur la place de Bellecour,

à Lyon.

- Ces deux statues étaient acheve'es àl'époquede la révolution de j uillet,
et depuis ce temps là sont demeurées dans !CÎ ateliers du Roule,

�V

névé; celle du général de B oigne, pour Chambéryj
celle de Guttemberg, pour Mayence ; les deux grands
vases de Wavwick 1 et la statue d'Hercule, pour le
château royal de Windsor, etc— A ces travaux publics , et dont je ne désigne ici que les plus importans,
si nous ajoutons les nombreuses copies d'après l'antique ou les compositions originales exécutées pour
les galeries du Louvre, de Versailles, de Windsor ;
pour les collections des ducs de Sutterland et de
Blacas; de Rotschild, de Hope, de Thiers, etc., nous
serons surpris qu'à votre âge, en si peu d'années ,
vous ayez pu produire tant et de si merveilleuses
choses.
Et quelle différence entre les procédés dont on
avait fait usage jusqu'à vous et ceux que des recherches longues, intelligentes, vous firent employer.
C'est ici un de vos titres les plus chers sans doute,
puisque vous avez doté les arts de découvertes vraiment précieuses. — Les Italiens, et tous ceux qui antérieurement s'étaient occupés de bronzes , ne connaissaient , ou du moins n'avaient mis en pratique
que la fonte par la cire, que chacun sait être fort
dispendieuse et peu certaine 2, vos études vous ont
conduit à appliquer à des travaux de dimension co-

1 La statue d'Hercule a 10 pieds d'élévation. — Les deux vases de Warivick ont g pieds de haut sur 9 de diamètre.
La statue de J.-J. Rousseau et celle du général de Boigne ont, l'une et
l'autre , 11 pieds de hauteur.
2 L'Iíenri IV du Pont-Neuf a coûté 800,000 fr. , tandis que le LouisXlV
de Versailles n'a coûté que 100,000 francs.

�lossale le procédé par le sable, tenté seulement pour
des ouvrages de très-petit volume et, par vos soins,
si admirablement perfectionnés.
Un fait qui restera toujours à votre gloire, c'est
que, ni en France, ni en Europe, aucun artiste n'a
produit d'aussi grands monumens que les vôtres. —
Pour n'en citer qu'un seul, je nommerai votre statue
de Louis XVI, qui est d'un seul jet, a 22 pieds de
hauteur, pèse 5o,ooo kilos et a exigé le double de
matière en fusion.
Quinre années TOUS ont donc suili pour accomplir tous ces travaux et vous faire une réputation
aussi étendue que loyalement acquise. Excité par la
tendresse filiale, vous avez rendu à cette bonne mère
les soins et l'amour qu'elle vous avait prodigués.
Cette récompense lui était bien due ! Elle guida votre
jeunesse; vous consolâtes, vous enorgueillîtes ses derniers jours.—Le travail est toujours béni de Dieu
quand il commence sous de si nobles auspices, quand
il se poursuit avec tant de courage. Voyez-en la
preuve, mon ami, dans cette sollicitude attentive de
la Providence qui, rappelant à elle l'ame qui veillait
sur vous, plaça le lendemain sur votre route un ange
qui vous aime et près duquel vous serez toujours
heureux.
Ce dut être pour vous une bien douce journée, celle
où vous revîtes, après quarante ans d'absence , ces
monts noircis et dépouillés par les orages, ces rocs
aigus, couronnés de ruines féodales, cette vieille ville
du Puy, votre ville natale, cette antique église de Notre-

�V1J

Dame, ces vallées si pittoresques et si riantes de la
Loire, de la Borne, de Vais, de la Bernarde, de Ceyssac et des Estreix?.,.. Votre ame dut être bien émue
quand, après avoir quitté Paris et traversé les contrées les plus belles, les plus fertiles, les plus civilisées de la France, -vous entrâtes tout à coup dans
ce petit pays de Velay, et que vous n'aperçûtes d'abord que montagnes sur montagnes, rochers sur
rochers , comme si les Titans et les Cyclopes des
premiers âges avaient choisi ce lieu pour leur dernier asile.
Moi, qui connais votre coeur d'artiste, je sais que
ce spectacle dut vous charmer ; car Vulcain est
aussi votre dieu. Et vous qui, toute votre vie, avez
attisé les plus ardens brasiers, avez fondu des montagnes d'airain et les fites couler en ruisseaux de feu,
vous deviez vous plaire et vous rappeler vos travaux
en présence de ces grandes fournaises éteintes depuis des siècles, mais où l'œuvre puissante de la
nature est encore entière et, debout.
N'est-il pas vrai que nulle part on ne rencontre
une autre chapelle comme celle de Saint Michel
d'Aiguilhe, une autre forteresse comme celle de
PolignaCjUne autre châtellenie comme celle de SaintVidal ? — Je puis le dire, à vous qui aimez votre
pays autant que je l'aime, mais il n'est pas au
monde un coin de terre où j'eusse préféré naître.

FRANCISQUE MANDET,
Au Puy, mars 184.2.

�/

�POÉTIQUE ET LITTÉRAIRE
DE L'ANCIEN VELAY.

CHAPITRE PREMIER,

Jittroïmrtton.

Velay, placé entre deux grands états \ ne
peut aspirer sans doute à l'importance d'une vaste
province; et si l'on voulait apprécier l'intérêt de son
histoire par le nombre des pages qu'elle doit contenir,
jt^^^E

* L'Anyergne «t le Languedoc.

�INTRODUCTION.

X

peut-être ne ferait-on pas sérieuse attention aux rares
épisodes qui révèlent son existence. Mais ce n'est
point ainsi qu'il faut voir ce pays; quelques lieues
de terrain ne peuvent en effet fournir ces événemens qui, pour se développer, exigent un territoire
considérable. — La scène toujours se mesure au
théâtre.
Ce qu'on doit donc rechercher dans nos Annales
vellaviennes, ce sont moins de dramatiques tableaux
que de fidèles souvenirs sur les mœurs de la montagne , sur cette virginité rustique si honnêtement
conservée pendant des siècles , et sur ce long isolement qui finit toujours par empreindre le caractère
d'une intéressante originalité. — Le moyen fait
pressentir le but , l'action trahit promptement la
pensée , dans cette histoire facile que trois individualités remplissent et animent à elles seules ; — LE
SEIGNEUR

FÉODAL;

L'ÉVÊQUE ;

— LE

PEUPLE.

Le premier est un de ces guerriers sauvages retranché sur des roches inaccessibles d'où, comme le vautour, il guette incessamment sa proie. ]Ni la nuit, ni
le jour, il ne quitte la lourde cuirasse, et sa vie se
passe en éternels combats. Il n'agrandit son domaine
qu'en guerroyant contre de plus faibles, qu'en pillant
de malheureux voyageurs; en un mot, il règne par la
violence,
Le second, d'abord admis par l'élection populaire,
ensuite introduit par la ruse ou la force, étend chaque
jour son pouvoir.—Il devient comte du pays, et
quelquefois se sert de sa crosse pastorale pour frapper

�INTRODUCTION.

plutôt que pour servir de protecteur au troupeau
confié à sa garde. Souvent aussi, il faut le reconnaître , c'est par l'exemple de ses vertus evangèliques
qu'il sait conquérir l'influence dont il a besoin; mais
alors, que de souffrances n'a-t-il pas à supporter pour
conserver le riche patrimoine dont la foi publique
l'a doté.
Le troisième a sa part bien marquée dans le gouvernement civil et militaire. Son organisation est
forte et complète. Il a ses milices, ses capitaines, ses
hommes d'armes. Il nomme ses consuls et ses principaux officiers municipaux.—Les villes sont fortifiées,
la communauté travaille avec intelligence, la bourgeoisie est nombreuse, riche , fortement jalouse de
ses privilèges.
Le châtelain orgueilleux et inquiet porte le trouble
dans l'église. Que de fois nous le voyons briser audacieusement les portes du sanctuaire pour le dépouiller deses trésors..— Par représailles, le prélat
prend la cuirasse, fortifie sa cathédrale, arme des
troupes, établit des garnisons dans ses châteaux,
marche et envahit à son tour le domaine de l'envahisseur.
Des siècles entiers se passent dans cette lutte rivale.
L'évêque est puissant, parce que son église est grandement vénérée. Le seigneur est redoutable, parce
que sa tyrannie s'isole impunie dans des montagnes.
Mais le peuple s'émeut parfois sous le joug, relève la
tête, prend les armes, combat, triomphe, et use
alors de sa victoire avec une modération qui est à
nous notre véritable histoire.

�INTRODUCTION.

La ville, par exemple, n'est pas seulement entourée
de remparts pour la protéger contre les attaques du
dehors; dans son enceinte se ti^ouvent aussi de fortes
murailles qui la divisent. — En haut : la forteresse,
l'église, l'évêque, son chapitre et ses soudards— En
bas: les consuls, les citoyens, la milice et cinq ou
six grosses tours bien solides. — Le suzerain est-il
pasteur bienveillant? Les chaînes tombent, les portes
s'ouvrent, la république consulaire, comme on l'appelait, fraternise avec l'empire episcopal. Au contraire,
le maître laisse-t-il trop lourdement peser sou bras?
On murmure,, on s'irrite, et les hostilités commencent.
Voilà sommairement l'histoire de ce pays; c'est
aussi celle de tous ces petits centres isolés qui, ne se
rattachant que de loin à l'action générale, consument
leur existence sans profit, et qui, faute d'alimens à
leur ardente activité, épuisent leurs forces et leur
courage dans les stériles agitations de querelles intestines.

^9,iO'$0í0·^0{·C&gt;,(í·(K,f*

�CHAPITRE SECOND.

{Joint ìfe tnxt po/tiqu* ft littéraire iie l'j^istoiw ïm frclag.

particularité qui frappe tout d'abord dans
l'Histoire du Velay et qui jette sur ses chroniques un
■véritable intérêt, c'est la faveur immense dont jouit
constamment l'église du Puy. Rois, papes, princes,
hauts barons, riches marchands, populaire , venaient
en foule, au moyen-âge, suspendre de pieux ex-voto à
gJ^^NE

�XÌY

POINT DE VUE POÉTIQUE ET LITTERAIRE

l'autel de la Vierge miraculeuse. Principalement à
certaines fêtes de l'année, le concours des pèlerins
était si considerable, que les porches des églises, les
grands escaliers de Notre-Dame et presque toutes les
rues de la ville étaient remplis de gens. Beaucoup ne
sachant plus où trouver un asile, tant les maisons
étaient encombrées, passaient ainsi les nuitscouchés
sur la pierre, le ciel étoile sur leur tête , chantant
des noèls, récitant des prières, se racontant les uns
aux autres la cause de leur voyage.
Il en venait non - seulement des extrémités du
royaume, mais encore d'Italie et d'Espagne, Tous, sans
doute, n'étaient pas uniquement appelés dans le but^
d'implorer les consolations de l'ame ; un grand
nombre aussi accourait pour assister aux cérémonies,
alors pleines de magnificence, de l'église anicienne,
ou pour prendre part aux fêtes des cours plénières,
aux splendides spectacles des tournois , que les
grandes dames et les gentilshommes de la province
offraient à d'illustres visiteurs. — Les uns, ceux-là
n'étaient pas les moins nombreux, conduisaient à la
ville , vins, denrées , bétail et provisions de toute
espèce. Les muletiers surtout abondaient ; on en
voyait arriver jusque du fond de la Catalogne et
de l'Aragon. Les colporteurs nomades se pressaient
aussi pour venir étaler aux regards impatiens, bijoux, étoffes , rubans , dentelles et tout ce que le
luxe, tout ce que le goût du temps pouvaient offrir
de plus séduisant, de plus nouveau. —Les autres,
pour ne pas se présenter avec un si lourd bagage ,

�DE L'HISTOIRE DU VELAY.

n'en recevaient pas moins un bon accueil; c'étaient les
musiciens , les jongleurs, les troubadours : troupe
joyeuse, sans laquelle une fête publique paraissait
alors vraiment impossible.
En effet : jusque vers le milieu du i3e siècle, les
jeux littéraires prirent, dans le midi de la France,
un vaste développement. Les cours brillantes et
long-temps pacifiques des comtes de Toulouse, des
rois d'Arles, des souverains d'Italie et d'Espagne,
avaient largement favorisé les, progrès du langage et
les études poétiques. Il n'était pas de prince, quelque
petite que fût sa puissance, qui ne tînt à honneur
d'attacher à sa personne un certain nombre de poètes
en renom. — Cette faveur, dont on entourait avec tant
de soin les disciples de la gaie science , ne passait pas
seulement pour une puérile satisfaction de luxe et de
plaisir , elle devenait souvent aussi un acte d'habilepolitique; car, en ce temps-là, les troubadours exerçaient
une influence considérable sur l'opinion publique. Ils
étaient, pour ainsi dire, la seule publicité possible.
Leurs chants, véritables chroniques, s'en allaient par
tous pays, d'abord récités par eux, répétés ensuite
par les jongleurs, et enfin par le peuple qui les conservait.
Du point de vue littéraire, l'histoire de nos provinces méridionales doit donc être envisagée sous un
double aspect et divisée en deux grandes époques :
celle qui précède et celle qui suit la croisade contre
les Albigeois. La première est poétique et belle, parce
qu'elle retrace de chevaleresques existences aux jours

�ivj

POINT DE VUE POÉTIQUE ET LITTERAIRE

des plus ardentes convictions; la seconde, au contraire,
se décolore dans son pénible développement, parce que
l'on sent en ellela chaleur et la viepeu à peu disparaître.
Elle perd, sous le glaive exterminateur de Montfort
et dans les infernales tortures de l'inquisition , sa
force, sa nationalité si chère, ses moeurs, ses lois,
sa douce poésie. La proscription brutale frappe jusqu'à son langage ; et la flamme des bûchers destructeurs laisse, en s'éteignant, pour de longues années
le pays dans la désolation.
Le Velay ne prit quelque importance que lorsqu'il
fut séparé de l'Auvergne et définitivement réuni au
Languedoc, sous Guillaume III, surnommé Taillefer.
Ce fut pour lui une époque de régénération. —La
langue romane se perfectionnait dans le Midi, les
troubadours préludaient à leurs chants sous le ciel
de la Provence; la noble fille du comte Raymond,
qui ne tarda pas à s'asseoir sur le trône de France,
visitait les florissans domaines de son père, accueillait
avec transport les chevaliers courtois, les dames
élégantes, les savans en renom, les consuls, les magistrats des bonnes villes qui venaient lui rendre
hommage. — Notre pays alors qui, pour un grand
nombre de ses cités, avait conquis des franchises municipales dont s'enorgueillissait sa bourgeoisie, suivit
le mouvement civilisateur de la province à laquelle
il était annexé. De preux barons chantant la gloire,
de brillans écrivains célébrant l'amour et la beauté,
partaient de ses manoirs, en même temps que des
rangs obscurs de son peuple sortaient d'énergiques

�DE L HISTOIRE D€ VELAY.

XVlj

poètes qui, plus hautains que des gentilshommes,
plus braves que des chevaliers, s'en allaient disant à
tous et sans crainte les injustices du prétoire, les
félonies du château, les turpitudes du cloître; disant
aussi les misères et les souffrances de la glèbe.
Le i3e siècle, qui vit se consommer la réunion
du Languedoc à la couronne de France, fut peut-être
le plus fécond en littérateurs ; mais la hache, alors
tenue par une main lîère et robuste, lit tomber d'un
seul coup l'arbuste en fleurs que la flamme aussitôt
dévora. — Depuis ce temps, le Velay ne fut plus la
frontière d'un état distinct et puissant. Il devint petite
fraction de province perdue dans l'unité d'un grand
royaume. — Les foyers de lumières qui l'éclairaient
jadis, en s'éteignant près de lui pour se rallumer
trop loin de son regard, n'eurent plus désormais sur
son action qu'une puissance de refroidissement. — La
centralisation septentrionale, en réunissant dans une
main éloignée tous les intérêts, brisa les rapports
de chaque jour et de voisinage.— Limprimerie , en
repoussant l'idiôme provençal proscrit par les lois et
dédaigné parles sociétés nouvelles, l'isola bientôt pour
le changer, par une lente décomposition, en patois
rustiques et grossiers ; de telle sorte, qu'à partir de
ce temps l'histoire de nos localités perdit son originalité et vint se confondre dans l histoire générale de
la France.

�CHAPITRE TROISIÈME.

line Cour ï&gt;'2lmour au fhuj,
EN

1265.

|jjg||£jfg| ÉTAIT la veille de la fête de la Vierge que
devait s'ouvrir la cour plénière. Les plus illustres
seigneurs, les plus nobles châtelaines de la province,
avaient été convoqués; et la quantité de riches pèlerins 'qui, chaque anniversaire, accouraient pour faire

�UNE COUR Ü AMOUR AU PUY.

XIX

leurs dévotions à Notre-Dame , assurait au congrès un
auditoire des plus brillans.
En ce temps-là l'église du Puy était en grande
vénération. Saint Louis, lors de son passage, y avait
laissé des traces de sa royale munificence. — Sur
l'autel reposait, dans une châsse d'or, la Vierge noire
donnée par le soudan. Le tabernacle comptait au
nombre de ses précieuses richesses une branche
d'épines de la couronne de Jésus. — Aussi depuis
plusieurs années les maisons de la ville étaient-elles
changées en hôtelleries ; encore souvent il n'y avait pas
possibilité de loger tout le monde, tant les fidèles
se pressaient. Ce pieux concours avait même occasioné déjà de grands malheurs. A une fête de la
sainte Croix, l'affluence des pèlerins fut si considérable, que, dit l'Histoire, nombre de personnes périrent étouffées par la foule, et léguèrent à ce triste
souvenir le nom funèbre de Journée des transits h
Néanmoins la multitude impatiente arrivait de toutes parts. Ce jour-là surtout un double spectacle l'attendait après les offices et le banquet d'usage: c'étaient
les solennels débats en matière amoureuse qui devaient s'ouvrir devant le tribunal des femmes, suivis
des jeux de jonglerie et des joûtes poétiques.
Dès le matin, le populaire se ruait vers la porte

t Cette journe'e eut lieu à la fête de la sainte Croix, vers l'an ia55,
suivant le témoignage de ce distique :
Undecies quinqué elapsis cum mille ducentis
Annis, Anicii fuit ingens pressió gentis.

�UNE

IX

COUR

D'AMOUR

AU PUY.

Montferrand, pour voir passer le cortège de 3Vlme la
vicomtesse de Polignac et celui du moine de Montaudon, le galant prince de la cour d'amour 1. — Il
y avait du monde sur les murailles, sur les toits des
maisons et jusqu'au sommet du rocher qui couronne
la ville.
Quand ceux qui étaient sur la tour Corneille virent
s'avancer la noble chevauchée, ils se mirent à crier.
Les autres , qui étaient en bas , escaladaient les murs,
se dressaient de tous leurs efforts, et avant même
de rien apercevoir, étendaient les bras, agitaient leurs
chaperons et criaient aussi Noël !
Alors le viguier de l'évêque et ses sergens, les
consuls, les archers de leur garde, suivis de cinquante
hallebardiers, s'avancèrent de cent pas hors des remparts du côté dAiguilhe.—Six trompettes, aux armes aniciennes, sonnèrent une fanfare guerrière qui
fut immédiatement répétée par les trompettes de
la garde du vicomte. — Pierre Cambefort, celui dans
la maison duquel le roi avait voulu loger et qui
passait pour un homme d'un singulier savoir, s'approcha de Mme de Polignac et lui récita, au nom
de la ville, un compliment en vers de Provence. La
gracieuse châtelaine répondit de la façon la plus

1

E'

1

reis li commandet

trobes : «t el si fes.
MABIA,

qu'el manges carn, E domneies e cantes, t

E fo faich

seigner de

LA CORT DEL

Puoi

SANCTA-

e de dar l'esparvier. — Lonc temps ac la seignoria de la cort del

Puoi, tro qu« lacortz se perdet, e pois el s'en anet en Espaignia... etc.
(Extrait de la Biographie romane du moine de Montaudon. )

�UNE COUR D'AMOOR

AU PUY.

courtoise ; puis , en terminant , offrit au premier
consul un grand bassin rempli de pièces d'argent,
pour qu'on en fît, de sa part, largesses aux pauvres
gens.— Après elle, le moine de Montaudon, qui fut
aussi félicité par Guillaume de Montravel, prévôt
de Notre-Dame, prononça quelques mots de remercîment et vida son escarcelle entre les mains du
trésorier Bonnet de la Roue, frère de Monseigneur
l'évêque. Aussitôt les acclamations bruyantes de la
foule reprirent de plus fort, et le triple cortège
pénétra joyeusement dans la ville; mais , ajoute le
chroniqueur, non sans tumulte ni sans encombre.
On monta d'abord à INotrc-Dame, pour entendre
la messe; ensuite on se rendit à l'hôtel de Turenne1,
où un splendide gala se trouvait préparé. —. Dans un
vestibule bas et voûté étaient entassés pêle-mêle les
domestiques , les gens de la suite des gentilshommes et
les archers de service. Le temps se passait en cet
endroit assez gaîment. Ils buvaient le mousseux hydromel, chantaient les complaintes de mode, jouaient
aux dez, aux dames ou aux échecs.—Plus loin, dans une
cour, au pied du rocher, se pressaient les varlets,
les damoisels, les bourgeois, les gens de commerce et
les écoliers Là, des jongleurs sur des tréteaux égayaient
l'assemblée par des parades bouffonnes, par des tours de

1 , ..Quele seigneur de Turenne avait fait peindre et orner exprès pour
cette circonstance. Aujourd'hui, à peine pourrait-on reconnaître la place
que ce vieil édifice occupait au pied de Corneille; mais, au temps dont
nous parlons, c'était un des plus vastes et des plus remarquables de la province.

�xxij

UNE COUR D'AMOUR AU PUY.

force ou d'adresse et par des chants accompagnés de
rebecs et de violes d'amour.—En haut, dans une salle
immense , ornée de dessins , de guirlandes, de devises ,
d'astragales, étaient attablées plus de trois cents personnes , la fleur des chevaliers et des gentes châtelaines de la contrée. Derrière les barons se tenaient
leurs écuyers, passant les coupes et les aiguières remplies de clairet 1, de piment2 et d'hypocras. Derrière
les dames circulaient les pages,pour présenter à leurs
maîtresses, dans d'élégantes corbeilles, les épices, les
dragées, les gâteaux et les confitures.
Sur les deux heures environ, la noble compagnie
se dirigea vers le lieu choisi pour tenir l'audience.—
C'était le cloître de l'université de Saint-Mayol.
Au centre s'élevait la colossale statue équestre du
preux Adhémar3, aux pieds de laquelle avait été
placé un trône épiscopal que Guillaume de La Roue
jugea convenable de ne pas occuper. — Tout au tour,
sous les arceaux, étaient rangés par ordre les gentils
hommes , les seigneurs chanoines , les consuls, les
magistrats , les officiers, les principaux de la bourgeoisie et les chefs des corporations de la ville Sur
les galeries , la foule était immense. Femmes, enfans,

1 Liqueur composée de vin et de miel.
2 Espèce de clairet dans lequel était infusé du piment et que les statuts
de Cluny interdisaient expressément aux religieux.

3 Cette statue, que plus tard on plaça à la cathédrale dans le chœur de
Saint-Andié, était une statue équestre. Le prélat y était représenté armé
de pied en cap , avec le casque en tète, la cuirasse et les autresornemens
militaires.

( L'abbé Lebœuf.)

�UNE COUR D AMOUR AU l'UV.

XXII]

vieillards, étrangers, villageois, citadins, gens de
justice, gens de métiers , soldats , religieux , menu
peuple, nobles ou vilains, se confondaient, se pressaient, se heurtaient, s'injuriaient depuis la longue
matinée, qui pour garder, qui pour prendre des
places—Dans l'enceinte , tendue de riches tapisseries, vinrent s'asseoir les membres du tribunal redoutable,
Dame Adélaïde de Trainel, vicomtesse de Polignac,
s'avance lentement la première, appuyée sur l'épaule
de son jeune page, Louis dePiandon. Quoique sexagénaire, son visage est encore d'une beauté remarquable.
Sa taille imposante, sa démarche pleine de noblesse,
l'air de bonté répandu sur tous ses traits, la générosité dont elle a fait preuve en entrant dans la ville,
fixent d'abord sur elle la bienveillante attention de
l'assemblée. Elle porte au front un bandeau de
perles précieuses , envoyé jadis d'Orient par Héraclius de Polignac, enseigne d'Adhémar. Sa robe,
couverte de blasons et d'élégantes broderies, est
relevée par un page aux armes de sa maison; un
second page aux armes du vicomte Pons V, son
mari, soutient le bout de son manteau de velours
fourré d'hermine et qu'agrafe une mozette d'or.
Les deux baronnes d'Allègre et de Mercosur
prennent immédiatement place à côté de Madame
de Polignac; c'est un droit. L'une et l'autre, déjà
d'un certain âge, ont à peu près le même costume.
Leur chef, appointé d'un haut mortier brun à filets d'or,
est surmonté d'une couronne baronniale. Leur robe

�UNE COUR D5AMOUR AU PUY.

collante a les manches fustes, et la jupe mi-partie d'étoffe
parsemée d'arabesques, mi-partie de drap d'argent
blasonné. Un surcot bordé de petit gris termine
cette toilette, dit-on, fort au goût du jour.
Vient ensuite, appuyée sur une longue canne d ébène à bec de corbin, la vieille baronne de Bouzols,
châtelaine sédentaire, qui jamais n'a dépassé les étroites
limites de sa province et qui conserve religieusement
le costume respectable de l'autre siècle. Elle est parée
de l'antique guazape armoiriée, jadis en faveur sous
Philippe-Auguste, d'une chape en tiretaine violette
et d'un vaste chaperon écarlate—La dame de Montboissier, son amie, n'est pas moins j)atriarcalement
vêtue. Placées l'une à côté de l'autre, elles s'entretiennent sans doute de leur jeune âge, car un sourire
brille encore dans leur regard éteint.
Isabeau de Solignac, Agnès de Ceyssac et la dame
de Dunières, offrent un singulier contraste avec ces
deux matrones. Toutes les trois sont à la dernière
mode de Paris et de Toulouse. Elles portent le gracieux surcot en velours bleu bordé d'hermine qui
dessine si voluptueusement la taille et que la reine
Blanche avait mis en grande vogue: — Cependant la
plus belle, la plus gracieuse, c'est la jeune Béatrix
de Mercosur, femme d'Armand de Polignac, fils de la
vicomtesse. Ses cheveux blonds comme le miel, ses
grands yeux bleu s si tendres, sa voix douce, son sourire
candide et pur, l'ont fait surnommer le bon Ange des
montagnes. —Derrière elle marche d'un pas lent et
dédaigneux Berthe de Monlfaucon, nièce de Bernard,

�UNE COUR D'AMOUR AU PUY.

XXV

Bras-de-Fer ; ses vassaux en ont grande frayeur t
parce qu'on la dit méchante châtelaine. Sur ses terres,
ils l'appellent Bertheda-Rousse, sans doute à cause de
la couleur de ses cheveux qu'elle cache sous un voile
blanc deux fois roulé autour de sa tête, passé ensuite
en mentonnière et retenu par un cercle d'or, en
façon de couronne.
Toutes les autres dames ont aussi porté dans leur
costume ce luxe, cette recherche qui distinguent la
noblesse féodale de l'époque. —On remarque encore
parmi les plus jolies, la dame de Lafayette, la dame
Auxiliande de Lalour, dite l'habile fileuse, la dame
Françoise d'Arlempde, Victoire de Paulhac, Mathilde
de Brassac , Claude de Saint-Vidal, Marguerite de
Roquefeuille, et surtout Iseult deMons, fille du brave
Jehan de Tolhac, mort sur les plages lointaines, à la
suite du roi.
Au pied du trône de la présidente, sont gravement
assises, dans des fauteuils de bois de chêne, Clara
d'Anduze, Dona Castelloza et Tiberge, les trois plus
illustres troubadouresses de France.
En face, sous un dais pavoisé de gonfanons, rehaussé de piques , de lances, d'écus et d'autres
armes disposées en trophées militaires, siège l'heureux moine de Montaudon, non plus avec le costume
sévère d'un religieux reclus dans un moutier, mais
dans la galante équipée d'un seigneur fastueux. — Le
roi d'Aragon l'a fait prince de la cour du Puy-SainteMarie et a changé sa lourde robe de laine contre un
léger manteau de soie. Aussi porte-t-il un petit
d

�xxvj

UNE COUR D'AMOUR AU PUY.

chaperon d'azur garni d'hermines, couronné de perles , une robe du plus riche tissu et, comme les
écuyers qui servent la table royale , des bottines
rouges avec des éperons d'or.
A droite et à gauche du moine-chevalier sont assis
trois enfans de la province, célèbres au loin par leur
talent en poésie: le pieux Garins Lebrun, Gausserand
de Saint-Didier, petit-fils de Guillaume, et Pierre
Cardinal, que chacun appelle déjà le Juvenal de son
siècle.— Ensuite, sur deux rangées, en face des châtelaines, on remarque les troubadours Giraud Riquier, Reymond Vidal, Richard Barbezieu, Jehan
Estèvede Beziers, Raymond de Castelnau, Aimeri de
Beauvoir, Sordel, Savari de Mauléon, Giraud de
Borneuil , Guillaume de Latour, Jean d'Aubusson
et Aubert, dit le moine de Pucibot.
Sous les arceaux du cloître sont assis , sur des
gradins en amphithéâtre, les seigneurs chevaliers. —
D'abord, Jérôme de Langeac, châtelain fort savant,
plus capable de lire dans un ciel de nuit qu'un prieur
dans son livre d'offices. C'est un homme de moeurs
très-austères, qui n'assiste à presque aucune fête et
que jamais on ne rencontre dans un tournois. S'il a
quitté son vieux manoir et la tour où ses heures
solitaires se passent en observations astrologiques,
ce n'est pas, dit-on, par curiosité , ni pour chercher
une distraction à ses graves études. Plié dans une robe
brune, la tête couverte par un large capuchon , il se
tient immobile derrière une colonne. Pour qui n'aurait pas connu son secret, il eût été facile de le

�UNK COUR D'AMOUR AU PUY.

xxvij

pénétrer. Ses grands yeux noirs sont constamment fixés
sur Claude de Saint-Vidal qu'il adore; mais la timide
jeune fille n'y prend garde, car son coeur et sa main
sont promis à Marcel de Roche-en-Reigner, brave
gentilhomme du pays.
A côté de Jérôme de Langeac est assis Etienne,
sire de Ghalencon, âpre et brutal châtelain du Velay.Deux énormes molosses, qui ne le quittent jamais,
sont couchés à ses pieds et n'osent détourner leurs
yeux, à moitié clos par le sommeil, des yeux menaçans de leur maître. Blalgrc ses soixante-cinq ans, le
vieux montagnard porte,une armure d'un poids énorme
et craint moins la fatigue que le plus fort de ses soudards. Son courage est égal à son audace, et sa
cruauté dépasse celle de l'épervier dont les plumes
couronnent son chapeau à larges bords. Plusieurs
assurent que dans sa jeunesse il commandait une
bande de routiers ; d'autres prétendent qu'il tient
encore à sa solde quelques-uns de ces maraudeurs
de nuit qui vont sur les grandes routes, pillant voyageurs et pauvres pèlerins. Quoi qu'il en soit, personne ne
comprendrait la présence d'Etienne en ce lieu, si l'on
ne connaissait sa mortelle antipathie pour les compagnons bouchers de la ville dont il a souvent décimé
les troupeaux; mais il sait que l'affaire de Rochebaron
doit être appelée, et il est venu pour soutenir cet
indigne bayle de Monseigneur. — Sa taille est gigantesque quoique un peu courbée par l'âge, ses traits
secs et anguleux n'expriment qu'un sentiment de
vague malveillance pour tout ce qui l'approche, et

�xxviij

UNE COUR D'AMOUR AU PUY.

les épais sourcils noirs qui couvrent ses yeux font
un sinistre contraste avec son front chauve et sa
longue barbe blanche qu'on voit tomber en désordre
sur une cotte de mauvais camelot bordée de cuir.
Son fils Just, qui passe pour le tireur d'arc le
plus adroit de la montagne , est placé devant lui.
Ce jeune gentilhomme tient au poing gauche un
faucon noir attaché par une chaîne d'argent, et
s'appuie négligemment sur l'épaule de son fidèle
compagnon Pons de Montlaur, avec lequel il s'entretient à voix basse. Just et Pons sont du même
âge, ne se sont jamais quittés et ont toujours eu l'un
pour l'autre la plus tendre affection. — Le premier,
presque aussi grand que son père, est d'une magnifique et robuste prestance. Tout en lui exprime la
force, l'adresse, unies à la franchise, à la bonté; une
certaine fierté héréditaire, mais qui dans sa personne
n'a rien d'offensant, donne à sa physionomie une
assurance digne et calme qu'on aime, parce qu'en
elle se peint l'image de la loyauté. Une plume d'aigle
orne son chaperon, sa large poitrine est recouverte
d'une cotte de sandal-inde, son mantel est en samitvermeil et son ceinturon de peau de buffle supporte de belles armes de chasse, dont nul ne sait
mieux que lui l'usage. — Le second, un des plus
gracieux barons et des plus aimables poètes du temps,
est, au contraire, d'une nature faible et délicate. Sur
son pâle visage, quelque peu amaigri par une nialadie
récente, s'unit une expression narquoise à la plus
douce langueur. Son regard, d'une rare intelligence,

�UNE COUR D'AMOUR AU PUY.

xxix

exerce quand il parle une influence irrésistible; aussi
avait-il su plaire singulièrement au roi qui, lors de
son passage, lui avait fait cadeau d'une large orientale en argent massif, du plus curieux travail. Son
surcot est en velours noir brodé d'arabesques ; à sa
toque d'écarlate s'attache une écharpe roulée deux
fois autour du col ; sa ceinture , à fermail d'or,
retient un couteau à manche d'ivoire et une escarcelle élégante en menu-vair.
Vient après eux Raoul de Ghavagnac, qui raconte
au prévôt de Montravei l'histoire de la belle Eléonore
de Guyenne, la magnificence de ses cours plénières,
son divorce avec Louis-le-Jeune et les expéditions de
ce prince contre les rebelles montagnards du Velay.
Le prévôt joue avec sa linguarelle 1 et sourit malignement aux récits chevaleresques du vieux courtisan,
qu'écoute aussi avec attention et sans mot dire Enguerrand de Léotoing, un des cent gentilshommes
de la garde du roi. — Enguerrand est un chevalier
d'un grand courage et d'une illustre maison d'Auvergne. Sa bonne mine, la bizarrerie autant que la
richesse de son costume attirent les regards de l'assemblée. Chacun le montre et se demande son nom ,
sa famille, son pays, son grade dans l'armée. Pour-

3

La liuguarelle est une espèce de scapulaire d'un pied carré , qui est de

petit gris , doublé de satin rouge pour les chanoines et de bleu ou de
violet pour les autres. C'est une cuirasse de la même fourrure que l'aumusse.
On prétend qu'elle fut prise en mémoire de ce qu'Adhémard de Monteil ,
évêque du Puy, fut le premier à embrasser la croisade au concile de Clermpnt, avec quelques-uns de ses chanoines.

(L'abbé Lebœuf.)

�XXX

UNE COUR D'AMOUR AU PUY.

quoi cette cotte d'armes ainsi faite? Pourquoi ce
hoqueton blanc semé de papillottes d'argent? Pourquoi sur ce hoqueton a-t-il brodé des deux côtés
un arbrisseau de genêt que couronne une main céleste? Pourquoi porte-t-il cette devise latine : Exultât
humiles ?... et mille autres questions que les groupes
oisifs échangent toujours en pareille occurrence.
Plus loin suivent :—le comte d'Apchier, petit-fils du
célèbre troubadour, et qui a conservé pour les œuvres de son aïeul une si grande vénération qu'il en
a fait transcrire jusqu'à six exemplaires sur riche
vélin;.— le châtelain de Chapteuil, neveu de Pons,
le malheureux poète mort en Palestine ;—le sieur de
Bonas;—le chevalier deBalsac;—les barons de Queyrières , de Beaudiné, de Bouzols, de Maubourg et
de Roche-en-Reigner; —&lt; le seigneur d'Espinchal; —
le chevalier Archambaud de Montaigu, parent de
l'ancien évêque; — le baron d'Anduze; — le sire Armand de Brion, et beaucoup d'autres encore.
Quand chacufe fut en place , douze trompettes
sonnèrent, puis l'assistance entière se leva.—Il se fît
un grand silence ; la vicomtesse prit des mains de
son page Louis un rouleau de parchemin et lut,
non sans une vive émotion, le discours suivant :
« Hautes et puissantes Dames ,
» Conservatrices des trente-une lois d'amour données par le faucon de la cour d'Artus , c'est à nous
qu'il appartient de les faire respecter dans toute
l'étendue de nos provinces. — La reine Eléonore,

�UNE COUR D'AMOUR AU PUY.

xxxj

les comtesses de Flandre et de Champagne , Ermangarde de Narbonne et d'autres illustres princesses,
nous ont tracé des règles infaillibles. INous saurons
en faire une loyale application, avec l'aide de notre
puissante et belle patronne, la reine des anges et
des amours.— J'ai dit. »
Aussitôt vingt jongleurs entonnèrent une cantate
en l'honneur de notre dame la vierge ; puis tour à
tour récitèrent des fragmens de poésie, pour célébrer
la beauté, les vertus des nobles châtelaines. — Ils
s'accompagnaient en chantant.
Un jouait du chalumel, trois de la cythare , quatre
du violon ou de la viole, deux du rebec , six de la
harpe, deux du psalterion, deux de la mandore.
Après les chants d'ouverture, la dame Tiberge,
qui remplissait l'office de greffière de la cour, appela
les causes inscrites. La première était celle de la
châtelaine de Touai, contre le troubadour Richard
Barbezieu—Voici sommairement l'anaire :
Richard, pauvre vavasseur, né au château de Barbezieu, en Saintonge, est un jeune poète plein de
talent, mais d'une excessive timidité. Il devint un
jour follement épris de la châtelaine de Touai, fille
de Geofïroi Rudel, prince de Blaye. Riche et jolie,
la dame était fière de s'entendre chanter par un
troubadour en renom ; aussi accueillit-elle avec
plaisir les poésies dans lesquelles Richard parlait à
la fois de son amour et de la merveilleuse beauté de
la miels de donna, de la meilleure des dames. Cependant , toujours sévère, elle résista aux tendres

�UNE COUR D'AMOUR AU PUY.

supplications de Richard, qui depuis si long-temps
ne réclamait qu'un seul baiser pour récompense. —
Or, il arriva qu'en ce temps une autre belle châtelaine, qui connaissait la passion malheureuse du
troubadour, l'engagea d'abandonner la cruelle et
s'offrit pour la remplacer. Richard accepta dans un
moment de dépit, courut chez la dame de Touai',
lui reprocha ses dédains et lui signifia qu'il l'abandonnait. Prières et larmes ne purent le retenir.—Mais
quelle ne fut pas sa surprise lorsque , de retour chez
sa nouvelle dame, il trouva une femme irritée qui le
chassa de chez, elle, en l'appelant déloyal, traître,
parjure. .— Honteux, consterné, le désespoir dans
l'ame, le malheureux Richard vint demander grâce
à madame de Touai qui ne voulut plus le voir. Alors,
dans sa douleur, le troubadour cessa de chanter et
s'exila au fond d'une campagne
Les seigneurs de la
contrée, ne pouvant plus l'avoir pour animer leurs
fêtes, s'intéressèrent à son sort et prièrent pour lui.
La dame de Touai promit enfin d'accorder son pardon , mais seulement le jour où cent clames et cent
chevaliers viendraient à la fois lui crier grâce et merci
en faveur de l'infidèle qui l'avait ainsi outragée.
Richard, qui savait que sa sévère amie devait
se trouver à la cour du Puy - Sainte-Marie , s'em-.
pressa d'y faire inscrire sa cause.— Quand elle fut
appelée, il s'avança modestement au milieu de l'auditoire. A peine pouvait - il se soutenir , tant il
était ému; mais, encouragé par un bienveillant accueil , il demanda la faveur de se faire entendre. —

�XXxiij

UNE COUR D'AMOUR AU PUY.

La vicomtesse fit un signe d'approbation; aussitôt il
prit sa lyre, préluda quelques instans et chanta :
« Ainsi qu'un éléphant renversé par terre, ne
» peut se relever jusqu'à ce qu'un grand nombre
» d'autres éléphans le fassent relever par leurs cris ;
» de même, je ne serais jamais sorti de la douleur
» dans laquelle mon crime m'avait précipité, si LA
» COUR DU PUY, si les loyaux amans n'imploraient
» pour moi celle que je n'ai pu toucher.
» S'ils ne viennent à mon secours, je ne pourrai
» plus reprendre mes chants, je me verrai forcé de
» demeurer enfermé comme un reclus, de vivre seul,
» abandonné, de dire adieu à tous les plaisirs de la vie
» et de n'avoir plus que la douleur pour compagne...
« Je ne suis pas comme l'ours que l'on récompense
» et que l'on nourrit avec le bâton...
» L'amour est puissant, il doit obtenir ma grâce. Si
» j'ai failli, c'est par ignorance. Je ne suis pas comme
» Dédale qui, se comparant à Dieu, osa se faire des
» ailes pour s'envoler dans le ciel; mais Dieu abaissa
» son ignorance et son orgueil. Mon orgueil à moi fut
» de l'amour, c'est pourquoi j'implore votre assis» tance.
« Je m'en vais par le monde, gémissant sur moi
» qui parlai trop imprudemment. Ah ! si je pouvais
» imiter le phénix, brûler et renaître ensuite de mes
» cendres , pour enfin rentrer en grâce auprès de la
» belle que j'ai offensée et que je n'ose revoir depuis
» deux ans !
» Chanson, sois mon interprète auprès d'elle, je
e

�UNE COUH «'AMOUR AU PUY.

XXXIV

» vais me remettre à sa miséricorde ; semblable au
» cerf qui, ayant fini sa course, vient mourir aux
» pieds des chasseurs »
Richard n'avait pas achevé sa plaintive chanson ,
que les applaudissemens et les cris de grâce, de merci,
partirent de tous les points du cloître en même temps.
La châtelaine de Touai cachait sous son voile l'émotion, sans doute aussi la joie qui couvraient son visage
de rougeur. — Alors la présidente, après en avoir
délibéré avec les autres dames du tribunal, prononça
l'arrêt suivant :
« A vous, gentil troubadour, nous donnons la paix
et le gracieux pardon ; mais que votre coeur ne se
rappelle jamais sa félonie sans penser que le véritable
amour n'existe qu'avec une estime infinie pour la
dame des secrètes pensées.
» A vous, noble princesse, nous faisons la prière
et la loi d'oublier l'outrage et d'octroyer vos bonnes

1

Atressi cum l'Olifaru

Que quan chai no s pot leyar
Tro que l'autre, ab lo cridar
De lor yotz, lo levon sus ,
Et eu ograi aquel us
Quar mos mesfaitz m'es tan greus e pesani;
E si la CORTZ DEL PUEI e '1 rie bobani

E

1'

adreitz pretz dels leials amadors

No m relevon, jamais non serai sors;
Que deigneson per mi clamar merce
Lai on preiars ni merces no m ral re!... ete.

�UNE COUR D'AMOUR AU PUY.

XXXV

grâces au timide Richard que vous voyez repentant à
vos pieds 1. »
La seconde cause inscrite fut celle de Marguerite,
dite la belle bouchère, contre Messire de Rochebaron,
bayle de monseigneur l'évêque. Cette affaire, qui
avait eu beaucoup de retentissement et dans laquelle
tous les efforts pour obtenir justice avaient été épuisés,
ne fut pas plutôt appelée qu'une sourde rumeur régna
long-temps dans les galeries du haut. C'étaient les
compagnons bouchers de la ville qui s'étaient rendus
à l'audience, espérant y rencontrer Rochebaron et
l'y confondre à la face de son maître. Quand ils
s'aperçurent que ni le bayle, ni l'évêque n'étaient
présens, ils firent entendre leurs murmures, à la
grande colère de Chalencon et de quelques autres
gentilshommes qui, de leur côté, ne cessaient de
crier haro! auxsergens et auxhallebardiers de service.
Enfin le silence se rétablit: alors ïiberge raconta
la piteuse histoire de Marguerite, telle que chacun la
savait 2 ; toutefois on assure qu'elle chercha, autant

1 Si nous citons ici ce jugement, recueilli avec soin par le vieux chroniqueur de cette époque, c'est qu'il est vraiment curieux à étudier. En
effet, en prenant la peine de le comparer aux arrêts rendus sur semblable
matière, un siècle auparavant (par exemple , celui de Iacomtesse de Champagne , l'an 1174) le 3e des calendes de mai, indict. vij), on virra combien les mœurs s'étaient chastement corrigées.
J

Nous donnons ici cette histoire telle que la rapporte Médicis dans son
manuscrit De Podio :
«L'an 1260 fut eslu évesque du Puy messire Guilhaume de la Roue,
homme de forte maison et grande parentelle.
» Or, en ce temps , Mgr l'évesque du Puy estoit nuement seigneur du Puy,

�UNE COUR D'AMOUR

AU

PUY.

qu'il lui fut possible, à atténuer le crime de Rochebaron, ce qui provoqua une seconde explosion de
murmures plus expressive encore que la première.—
Pendant ce temps le tribunal délibérait.
Après trois quarts d'heure, au moins, de débats,
la cour reprit sa séance et la vicomtesse lut ce
remarquable arrêt :
« N'ayez aucune crainte, bonnes gens et menu
peuple, nous serons justes pour tous. Cette cause
nous est chère, parce que c'est celle de l'honneur;
elle nous est facile, grâce à la sage constitution depuis

ledit évesque pour sou nouveau

advenement à cette épiscopale dignité,

institua et ordonna, comme vray prélat et naturel seigneur du Puy, ses
officiers tant de sa justice que autres ses négociateurs. Et entre les autres,
institua pour

son bayle du Puy, messire

Guilhaume de Rochebaron,

homme de pravité si plain de malice que merveilles.
« Ce bayle institué avec ses sergens, la cour fut soubz lui conduite
tellementquellement. Toutes fois, est-il à présumer que ce bayle estoit
de maulvaise conversation , ébesté etcharnel ; car par succession de temps,
après trouvons qu'il convoita tant une jeune femme qui mariée estoit à un jeune
compagnon debouchier, ressent et estourdy, lequel demeuroit en la boucherie que nous appelons le Macel Soulteyre. Et fut si très-espris de
son amour pour la grande pulchritude et formosité dont elle estoit comblée , qu'il en devenoit perdu et ne pouvoit penser quel moyen il pourroit
trouver pour en avoir ce qu'il desiroit. Toutes fois se délibérat-il soubz la
couleur et ombre de justice et de son office l'envoyer quérir pour aucun
affaire secret, en son hostel;

ce qu'il fist. Et quand la pauvre jeune

innocente jouvencelle , qui pas ne considéroit la dolosité et mauldicte fin
que ce damnable bayle prétendoit, fut au-devant de lui en sa chambre,
il fist signe à ses familiers et domestiques que chacun se retirasl; à quoi
ne désobéyrent point. Et alors, cet homme se essaya la captiver, par
douces colloqutions et amoureux propos ,

luy priant qu'elle se voulust

condescendre à l'exécution deson mauldict vouloir, la pensant trouver imbécille et ignorante. Mais la vertueuse et prudente femme, ayani Dieu en
son conspect et craignant l'honte et dilacération de sou honneur , ne y

�UNE COUR D'AMOUR AU PUY.

xxxvij

long-temps établie par les dames de Gascogne... A leur
exemple et conformément à l'arrêt rendu par elles en
semblable affaire, nous disons et ordonnons : — Que
le coupable soit désormais frustré de toute espérance d'amour; qu'il soit méprisé comme il est méprisable dans toute cour de dames et de chevaliers ;
que la honte couvre son front ; que la douleur flétrisse son visage; qie le remords ronge son coeur; et
si quelque dame a jamais l'audace de violer ce statut,
qu'elle encoure pour sa vie l'inimitié de toute honnête
femme. »

youlust oncqnes consentir, mais

toujonrs le payoit de très-honnestei

resfus.
» Quoi voyant, cet homme comme désespéré ,

fut si très assailly des

aguilhons de la chair, que oncques les faux juges qni accusèrent saincte
Suzanne, ne Tarquin l'oppresseur de Lucrèce, ne furent plus. Pourquoi
de faict oultrageusement la print, tant pour assouvir le plaisir de sa charnelle volupté, que aussi pour vindiquer son escondissement, toutes résistances que la pauvre femme ne sceut faire, il cultiva en son irréprochable
jardin et parût par violance ce qu'il avoit entrepiins. Ce trop
costa; car cette femme

cher luy

triste et doleureuse, avec face trop esplorée,

s'en retourna en sa maison et ainsi demeura par aucuns jours sans se pouvoir jamais saouller de gémir et pleurer amèrement; toutesfois, n'osoitelle rien dire , toujours cuidant affubler le cas. Mais par son mary et
aucuns ses parens fut si estroitement examinée sur la cause de sou grand
dueilh, qu'elle, nonobstant grosse erubescence, leur confessa tout le cas
comme il avoit esté faict sans rien obmettre de la vérité , et que , pour
qu'elle ne fust répudiée ne l'osoil descouvrir.
»Le mary et ses parens, ouyant l'horreur de cette mauldicte et vilaine
entreprinse , furent fortement esmfus et troublés; car bouchiers sont gens
de sang et facile motion. De faict entr'eux, sans avoir autre consultation,
eutrepriudrent quelque consorte de leurs complices pour estie plus sûrement; et de faict firent telle communication ensemble, qu'iis promirent
jcelliiy bayle tuer en quelque part qu'il fiut trouvé ; ce qui fut, car guère
àe temps ne tarda.»

�XXXVIlj

UNE COUR D AMOUR

AU PUY.

Cet arrêt, écouté avec une attention religieuse, fut
couvert par les applaudissemens du populaire, qui
cependant ne se trouva pas suffisamment vengé par
la flétrissure morale infligée à l'indigne Rochebaron,
puisque quelques années plus tard le malheureux fut
occis dans une émeute.
Après la cause de la belle bouchère, grand nombre d'autres furent jugées et toutes avec cette équité ,
ce tact, cette sagesse que n'avaient pas toujours les
cours plénières des siècles précédens.
L'audience achevée, les jeux poétiques commencèrent. — Le tribunal des femmes avait encore plusieurs arrêts à prononcer ; cette fois, non plus contre
de malheureux coupables de lèse - galanterie, mais
pour récompenser d'habiles enfans de la gaie science
qui venaient chercher dans ces solennelles assemblées
la réputation, la gloire et le prix de leurs travaux.
Cette publique épreuve était, pour ainsi dire, indispensable â quiconque prétendait au titre de troubadour,
Le premier qui parut fut Albert de Sisteron, fils
du jongleur Nazur—Ce fut au prince de la cour qu'il
adressa son défi. Il vint au pied de son trône, lui
demanda la faveur d'un combat; aussitôt, et sans
même lui répondre, le moine de Montaudcm prit
sa lyre et lui fit signe de commencer.
ALBERT.

Moine, diies-nous lesquels valent le mieux, d'après
votre opinion, des Catalans ou des Français. —Je

�UNE COUR D5AMOUR AU PUY.

xxxix

mets en-deçà de la Gascogne, la Provence, le Limousin, l'Auvergne et le Viennnois; et par-delà, je
place la terre des deux rois.—Vous connaissez ces
pays; apprenez-nous celui dans lequel se trouve le
plus de véritable mérite.
LE MOINE DE MONTAUDON.

Albert, je puis très-bien vous dire, en effet, ceux
qui sont préférables.— Les hommes généreux, aux
manières nobles, qui ont de riches habits bien amples , de beaux harnois, et. qui ont un grand courage ,
savent porter des coups bien assurés et, sans contredit, valent mieux que des pillards étroitement vêtus
qui ne connaissent pas un mot de courtoisie.
ALBERT.

Moine, votre erreur est grande; les nôtres sont
francs et de meilleure compagnie que les vôtres.
Vous les trouverez toujours d'un aimable accueil et
d'un gai visage, que vous les preniez à jeun ou
après le festin. Par eux fut inventé l'art de la poésie;
au lieu qu'en Poitou, qu'en France, vous pourriez
bien mourir de faim plutôt que de trouver un toit
hospitalier.
LE MOINE

DE MONTAUDON.

Pardieu ! Albert, il y a, comme vous dites, une
grande différence entre vos hommes et les nôtres.
Ceux-ci sont vraiment courageux et hospitaliers; celui
qui est leur ami, de pauvre deviendra riche
Mais

�xi

UNE COUR D'AMOUR AU PUY.

chez vous?
Si par hasard nous y allons chanter,
bientôt vous nous laisserez nus comme vous-mêmes,
et à moins que nous ne dévalisions voyageurs et pèlerins, nulle part nous ne trouverons de quoi vivre, etc. \
Chacun long-temps encore défendit sa patrie , en
frappant sans pitié celle de son rival. Cependant, le
prince de la cour demeura victorieux; ses derniers
vers furent sans réplique , surtout de meilleur goût,
et obtinrent les applaudissemens de l'assemblée , qui
lui jeta des couronnes de feuillage et des bouquets de
fleurs.
Garins Lebrun, qui avait demandé l'honneur de
se faire entendre, sur un signe que lui fit la présidente, s'avança au milieu de l'enceinte, devant le
fauteuil épiscopal, détacha de sa ceinture un rouleau
de vélin; et tandis que deux jongleurs à ses côtés
fesaient doucement murmurer les cordes de leur rebec,
lui, chanta d'une voix pure et vibrante cette philosophique chanson :
« Nuit et jour mon cœur est assailli par des pensées tristes ou joyeuses. Je ne sais auxquelles m'arrêter; car la raison et la folie se disputent en moi
avec une égale puissance.

1

Monges digatz segon vostra sciensa

Quals valon mais Catalan no Franses ?
E met de sai Guaseuenha e Proensa ,
E Lemozi, Alvernhe , Vianes ,
E de lai part la terra dels dos reis,
E cjuar sabetz dels totz lur captenensa
Vueill que' m' diguatz en cal plus fis prelze»..., etc.

�UNE

coua

D'AMOUR AU PUY.

» Raison me dit avec grâce et douceur de mettre
de la sagesse dans ma conduite.
» Folie s'y oppose et m'assure que, si j'écoute sa
rivale, je ne serai jamais heureux.
«Raison me donne de si bonnes leçons que, si j'y
réfléchissais , je serais toujours exempt d'erreurs, de
chagrins, des passions ardentes du jeu, et maître
absolu de mes plus impérieuses volontés.
» Folie m'ôte la réflexion et m'engage à ne pas être
trop sévère quand un désir me vient au coeur. Elle
me répète qu'il n'y a jamais de mal à profiter des
occasions que le ciel m'envoie.
» Raison m'avertit de ne pas faire la cour aux dames,
de ne pas m'enflammer pour elles; ou, si je veux
m'attacher à une femme, de faire un choix prudent;
car, si je laisse aller follement mon coeur à toutes
celles que je verrai, bientôt j'aurai trouvé ma
perte.
» Folie m'impose une autre loi. Elle veut que je
m'abandonne aux caresses, aux embrassemens, aux
amoureux ébats, et que je suive les élans de ma
passion; car, dit-elle ; si je résiste aux mouvemens de la
nature, autant vaut m'aller enfermer dans un cloître.
» Raison me répète: Ne soispoint avare, nele fatigue
point à amasser de grandes richesses, ne dissipe pas
non plus celles que tu possèdes.—En effet, à quoi me
serviraient enfin mes largesses , si je m'abandonnais
ainsi à tous mes caprices.
» Folie vient à mes côtés et me dit en me tirant
par le nez : Ami, peut-être que tu mourras demain;

/

�xlij

UNE COUR D'AMOUR AU PUY.

alors, fais-moi savoir, quand lu seras étendu dans la
tombe, à quoi te serviront tes trésors?
» Raison ajoute tout bas et avec douceur : Jouis,
crois-moi, modérément et lentement.
» Folie reprend : A quoi bon!... hâte-toi..., jouis le
plus que tu le pourras...; le terme fatal approche.
» Messagers, portez mes vers à Eblon et dites-lui
que c'est Garins Lebrun qui les lui envoie. Avant de
le quitter, saluez-le de ma part et ne manquez pas , à
votre retour, de m'apporter ses conseils 1. »
Chacun écouta avec ravissement cette simple et
fraîche composition.— Quand le poète se leva, lesapplaudissemens l'accompagnèrent à son banc ; puis
aussitôt le prince de la cour lui lit porter une couronne de myrte et de laurier.
Jean d'Aubusson vint à son tour, et par une manière aussi neuve que spirituelle, proposa à INicolet
un combat plein de courtoisie.

1

Nueg'e jorn suy en pensamen

D'un joi mesclat ah marrimen;
E no sai a quai part m'aten,
Qu'aissi m'an partit egualmen
Mezura e leujaria.

Mezura m ditz suau e gen
Que fassa mon afar ab sen ;
E leujaria la 'n des men ,
E m ditz , si trop sen hi aten ,
Ja pros no serai dia, etc.

�UNE COUR D5AMOUR AU PUY.

xliij

« Seigneur, lui dit-il, je désire que vous m'expli» quiez un songe affreux que j'ai eu la nuit dernière:
» — Je tremblais pour le monde entier, à la vue
» d'un aigle immense qui venait, volant par les airs,
» chassant ou dévorant tout ce qui se trouvait sur
» son passage, sans que rien pût lui résister. »
Nicolet médita un instant sa réponse, la conduisit
avec adresse sur le champ politique, et par une fine
allusion chanta l'éloge du prince qu'il aimait. — Jean
d'Aubusson, pour lui faire perdre son avantage,
continua toujours le récit du songe qui l'avait tourmenté et fit naître des incidens propres à contrarier
les flatteuses interprétations de son rival. — Celui-ci,
malgré les obstacles qu'il lui opposa, sut trouver
d'heureux détours et parvint à expliquer victorieusement pour sa cause toutes les circonstances de
ce rêve poétique.
Pierre Cardinal parut ensuite. A peine eut-il descendu les deux marches de l'estrade sur laquelle il
était assis, qu'une vive agitation se répandit dans
l'assemblée et que chacun se leva pour le mieux
considérer.—Lui, sans même se douter de l'attention
dont il était l'objet, se dirigea gravement vers la place
préparée, rejeta en arrière le capuchon qui lui couvrait
la tête, s'assit, en attendant le silence. — A le voir
ainsi dans cette attitude méditative et triste, plié
dans sa vaste robe, le front penché, le bras appuyé
sur sa lyre, on l'eût pris pour le prophète des lamentations. — Il était enfant du Velay, et comme il

�xliv

UNE COUR ^AMOUR AU PUY.

avait acquis une réputation ainsi qu'une fortune considérables, ses compatriotes étaient très-fiers de lui ;
cependant, il ne les avait pas épargnés plus que les
autres dans ses syrventes
D'ordinaire, Cardinal ne chantait pas ses vers. Sa
voix forte et dure se pliait mal aux souplesses de
l'harmonie. Il récitait ses poésies en les faisant accompagner par son fidèle jongleur; aussi fut-on bien
surpris cette fois de l'entendre préluder quelques
instans, puis psalmodier d'un ton railleur cette singulière chanson :
»
»
»
»
»
»
»
&gt;&gt;
«
»
»
»
«

« Que le créateur de toutes choses conserve les
chevaliers braves et courtois, et cette cour et ces
bourgeois devant qui je suis venu pour raconter
ce que je sais d'un prince parfaitement sage, qui
ne peut souffrir la vue ni la présence des médians,
comme il l'a bien montré l'autre jour; j'en fus
témoin. — Il en aperçut plus de cent, dehors, dont
plusieurs étaient en piteux état, ce qui lui donna
l'envie de composer pour eux l'onguent dont je
vais vous expliquer la recelte :
» Il prit grande quantité de nuages et de vents ,
des accords de crécelle mêlés à des chants de
joie, des cris de scarabée, des bruits de marteaux
tombant sur les enclumes, des mugissemens de veau ,
le bon sens d'une femme folle, les refrains d'un

1 Dan» uue pièce dirigée contre les félons et les traîtres , il dit:
En Vêlai se font ioglar
Del saber deganelo.

�UNE COUR D'AMOUR AU PUY.

»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»

ivrogne, les médisances d'un méchant voisin, des
murmures d'eau courante, une chanson de bergère
et des glaçons forgés dans une fournaise
A cela,
il ajouta le trot d'un pauvre pèlerin fatigué, la
respiration d'un lièvre aux abois, une vive douleur
de talon, une entorse, une forte odeur de cuisine,
un mal de reins et du lait de poule.
» Le vase dans lequel le prince prépara cette
composition était d'or pur, orné de rubis, de
saphirs, de grenats. Le couvercle était de jaspe et
la pomme d'escarboucle. Tout autour de ce couvercle, on admirait les sept arts d'amour et les loyaux
amans Pyrame et Thisbé, ainsi que dix autres, parmi
lesquels était Tristan qu'on ne vit jamais rire et
qui aimait la blonde Iseult.
« Sur les bords étaient représentés : la mer profonde, le saut de Maribonda, l'armée d'Archimalec,
le cap d'Ofé, en Grèce, et le féroce Amalbec, pardelà l'Arménie. — C'est le soudan des Turcs qui
avait envoyé ce vase en présent. Il vaut, à mon
avis, mille quintaux d'argent.—Quand la matière
fut pétrie, broyée, préparée , le prince s'écria :
Tous tous qui n'êtes ni braves, ni courtois, ni
loyaux amans, venez à moi et je vous guérirai avec
ce remède, car ce remède seul peut vous guérir.
» Ce ne sont pas, en effet, les arrêts qui se rendent dans les cours d'amour, ni les syrventes que
récitent les poètes qui changeront les mauvais
coeurs. Beaux, riches et éclatans par les dehors,
les méchans ont l'ame remplie de passions; sem-

�xlvj
«
»
»
»

UNE COUR D'AMOUR AU PUY.

blables au vase dont je -viens de parler, ils promettent fidélité, courage, noblesse et fortune; puis,
Comme lui, ils ne contiennent, hélas !... que tristes
et décevantes choses. —J'ai dit 1. »

Après ce syrvente, dont l'originalité captiva tous
les suffrages, le poète appela Faidit, son jongleur,
qui vint aussitôt se placer à ses côtés. Faidit, célèbre au loin par son talent en musique, préluda
quelques instans sur sa harpe et trouva de si fraîches
inspirations que trois fois il fut couvert d'applaudissemens. —Sous ses doigts, les cordes des instrumens vibraient avec une incroyable puissance, et nul
ne savait inventer des airs plus en harmonie avec
les compositions des troubadours. — Cardinal, prenant tout à coup un ton vif et gai, une voix qu'on
n'eût jamais cru ni si douce, ni si légère, fit signe
au jongleur de l'accompagner et chanta sa gracieuse
chanson : Si j'étais aimé, je sawais bien trouver des
chants d'amour.
On ne se lassait pas de surprise et de joie en

1 Sel que fes tot câtez
Salvels P*. els Cortes
£ la cort e ls borgues
A cui yeu soi tromes
Pièce tirée du manuscrit d'Urfé, n°270i,

etc., etc.

l"

i5i, r° col.

4-

La 2*partie

se trouve dans le manuscrit du Vatican. — Celle du manuscrit d'Urfé «st
presque entièrement effacée, et devient très-difficile à lire par la quantité
d'incorrections et d'abréviations qu'elle contient.—Nous eussions eu beaucoup de peine à arriver au sens, dans plusieurs passages, sans les
manuscrites de M. Lacurne de Sainte-Palaye.

noies

�UNE COUR D'AMOUR AU PUV.

ilvij

entendant lui, l'impitoyable, l'inflexible censeur, plus
ému, plus amoureux, plus tendre qu'un timide jouvencel. — Les couronnes tombaient à lui faire jusqu'à
sa place un chemin de fleurs. — La vicomtesse lui
remit une rose d'or qu'elle venait d'arracher de son
corsage ; le premier consul de la ville lui offrit une
riche aiguière d'argent du plus admirable travail; le
sénéchal de Beaucaire lui présenta un livre d'Heures,
à fermail de perles, de la part du roi d'Aragon,
protecteur bien-aimé du poète.
J'ignore, dit le vieux chroniqueur dans lequel j^ai
puisé mon récit, quels autres jeux et chants d'amour
vinrent égayer le noble congrès ; mais je puis bien
dire que le soir même de la journée qui suivit, tous
ces chevaliers, toutes ces belles châtelaines assistaient
à la grande procession de Notre-Dame, laquelle parcourut la ville en dedans et en dehors des murailles.
Ce fut même une grande édification pour le populaire,
de voir si nombreuse compagnie et de si haut lignage
remplir fort dévotement leur devoir de religion.
Un autre chroniqueur plus ancien, qui a nom
Sabbatier, parle quelque part des puids, des cours
plénières, célèbres h Anicium, en Velaic, ville forte,
noble et. consacrée h Notre-Dame la Vierge.

�CHAPITRE QUATRIÈME,

(fmtmins, tyoeits et Artistes ï&gt;u iMcuj.

^^^g^ANs le précédent chapitre nous avons cherché
à retracer une de ces fêtes poétiques du moyen-âge,
comme il y en avait eu plusieurs dans le Velay aux
12e et i3e siècles. On comprend quel intérêt de
pareilles solennités devaient jeter sur un pays, et
combien son histoire de ce temps-là pourrait offrir

�ÉCRIVAINS,

POÈTES ET ARTISTES DU V£LAY.

xlix

de curieux détails à celui qui aurait patience et
loisir.
Pour bien apprécier la valeur des ouvrages de
nos premiers écrivains et poètes, il était utile, avant
tout , de rappeler sommairement les moeurs
les
croyances de l'époque où ils vivaient. C'est ce que
nous avons tenté dans les quelques pages qui précèdent et dans les quatre notices historiques qui
suivent.
Le chanoine Raymond part pour Jérusalem à la
suite d'Adhémar, son évêque, et raconte, dans les
mémoires qu'il écrit jour par jour, les prodiges dont
Dieu favorise les premiers croisés pour exciter leur
ardeur.—C'est l'ame catholique qui espère; c'est
l'oeil de la foi qui regarde et qui voit.
Le chevalier POTIS de Capdeidl perd la dame de ses
pensées, et, dans sa douleur, quitte la mandore, le
chaperon, le léger manteau de suie, pour prendre
l'épée, le casque et la cuirasse; puis, comme un
brave qu'il est, va trouver la mort sur la terre
étrangère. —C'est le chrétien indigné qui se sacrifie;
c'est le bras courageux qui frappe.
Le châtelain de Saint-Didier , tendre et gracieux
poète, passe sa vie en intrigues chevaleresques, en
doux nonchaloirs
Comme les autres, l'enthousiasme le saisit un instant et il chante la gloire, la
religion, les combats ; mais il revient bientôt à ses
premières amours. — C'est le cœur qui aime et qui
soupire.
Le troubadour Pierre Cardinal vient le dernier,
8

�1

ÉCRIVAINS, POETES ET ARTISTES DU VELAY.

pour nous dire tous les désordres, tous les crimes de
son siècle. Lui aussi parle des lointaines expéditions
du peuple, des prouesses des chevaliers et des plaisirs
des grandes dames; mais ce n'est plus comme Raymond, pour bénir ; comme Capdeuil, pour combattre ; comme Saint-Didier, pour chanter. C'est
pour révéler les vices dont abondent les villes , les
cloîtres et les châtellenies. Il ne voit qu'ambition,
que misères, que débauches; et sa verve satirique
flétrit sans pitié hommes et choses. — C'est l'esprit
découragé qui ne croit plus au bien et qui tantôt
verse des pleurs amers, tantôt jette un brutal éclat de
rire sur la coupable humanité.
Ces quatre écrivains représentent à eux seuls à
peu près tout le système poétique et littéraire au
moyen-âge, c'est-à-dire aux ri, 12 et i3e siècles. —
Nous n'en connaïsoons pao &lt;Tantérieurs, du moins
pour nos contrées. — Viennent ensuite, mais dans un
autre ordre d'idées et par conséquent avec des appréciations différentes : le fabuliste Tardif, le critique
de Morgues, le savant Baudoin, l'illustre politique
cardinal de Polignac, le compilateur Irailh, les voyageurs Girodet et Coppin, le numismate Lachau, les
poètes Avignon et Clet, les historiens Médicis, Burel,
Arnaud, les artistes Vanneau, Michel, François,
Julien, etc., etc.
Grands ou petits, illustres ou ignorés , tous ont,
dans le cercle de leur intelligence et de leur pouvoir,
cherché à être utiles. Que leurs noms soient donc

�ÉCRIVAINS, POÈTES ET ARTISTES DU VELAY.

lj

bénis par leurs compatriotes et qu'un souvenir soit
donné à leur mémoire !

En travaillant à ce livre, l'auteur savait bien le
temps, les soins, les patientes et arides recherches
qu'il exigeait; aussi a-t-il employé plus de quatre
années à le composer ; cependant , il n'igorait pas
non plus le peu de gloire et de profit que de pareils
ouvrages procurent à ceux qui les entreprennent. Il
ne s'est pas découragé, parce qu'au-dessus du profit
et de la gloire, il est pour lui quelque chose de
plus précieux : c'est la satisfaction d'avoir accompli
une oeuvre de justice et de reconnaissance.

����RAYMOND
CHANOINE
HISTORIEN

DE
DE

D'AIGUILHE,
NOTRE-DAME
LA

PREMIERE

DU

PUY,

CROISADE.

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES.

Le onzième siècle offre dans les pages de son histoire un
des plus magnifiques tableaux des âges. Là, se déroule
tout entière la pensée la plus sublime, se développe le
projet le plus vaste qu'ait jamais pu concevoir le génie de

�4

RAYMOND

D'AIGTJILHE ,

l'homme. Rétablir le trône abattu des Césars pour n'y
asseoir qu'un seul souverain,-planter un sceptre unique
entre l'Europe et l'Asie, comme pour servir d'axe à la
terre, faire fléchir le monde entier sous une seule loi,
ressusciter l'unité enfin 1 ; voilà le problème merveilleux
qu'avait résolu la vieille Rome et que cherchait la nouvelle.
Pour élémens, la première avait eu une organisation militaire supérieure, une ambition persévérante dans son but,
et des forces matérielles constamment croissantes et
oppressives; la seconde, au contraire, n'avait d'autres
moyens pour réunir et diriger des populations épuisées
parles rudes travaux de la glèbe et les guerres continuelles,
que les menaces ou les promesses de cette religion divine
qui humilie le superbe et relève l'esclave. A elle, pauvre
et souffrante, les consolations et les riches trésors de la
foi ; aussi tout à coup la voit-on s'avancer au milieu des
périls, pleine de confiance et de courage. Armée du symbole miraculeux, gage de sa rédemption, une seconde fois
elle a lu dans le ciel : IN HOC SIGNO VINCES !
D'abord il faut soumettre l'Europe ; le souverain pontificat romain doit vaincre et enchaîner le saint empire
allemand; et dans cette lutte magnifique, l'esprit veut
dompter la matière, la pensée absorber la vie. Un moine
qui n'avait rien que son génie, Hildebrand2, devient pape,
s'arme des foudres toutes puissantes de son église, et la
victoire est à lui. Rientôt il voit trembler, sur le seuil de
son palais, pieds nus, en chemise, sur la neige, attendant
avec jeûnes et prières une audience pendant trois jours,
Henri IV, le puissant empereur d'Allemagne 3.
1

MlCIIELET,

2

Hildebrand , fils de la Flamme, pape sous le nom de Gre'goire VII.

3

Hist. lillér.de France,

Ilist, de France,

T. II,

T. VIII,

p. 175.

p. 5îij.

�HISTORIEN DE LA PREMIÈRE CROISADE.

5

Ce colosse terrible une fois abattu, les papes n'ont cependant encore que préparé leur œuvre; l'Europe est soumise à leurs pieds, il leur faut maintenant l'Asie, corps et
ames. Mais l'Asie est une puissance redoutable et complète;
si le pontife romain a mis une couronne d'or sous sa croix,
depuis long-temps, sur le turban royal brille le croissant
des empereurs et des califes: ce que les catholiques viennent
de réaliser, en réunissant sur un seul toutes les influences
religieuses et humaines, les infidèles déjà l'avaient fait;
car leur prophète fut aussi leur législateur et leur roi.
A qui donc maintenant la victoire ? Au despotisme militaire de MAHOMET, brutal, paresseux, ignorant, ou au
démocratisme du CHRIST, actif, libéral, civilisateur?
Ce que conçut Gerbert'*, ce que Hildebrand rendit possible , Urbain II, pour l'exécuter, n'attend plus qu'un prétexte; il ne tarde pas à se présenter. — Un homme de
Picardie, qui s'était fait ermite et qui était allé en Palestine, en revient tout à coup éploré; il gémit, il se désole,
en racontant les souffrances des Chrétiens et la tyrannie
des Musulmans; le patriarche de Jérusalem, le vieux
Siméon , écrit au pape et demande de prompts secours.
Urbain est touché de leurs larmes; il quitte son palais
et s'élance à travers les royaumes. A son passage , les trônes
s'ébranlent sur leur base; les rois frémissent de crainte et
de terreur. Le pontife court, brille et frappe comme la
foudre; il passe les Alpes, pénètre dans la France, sa
patrie, la fille aînée de son Eglise, et pour prix de l'hospitalité dont il s'empare, jetle son excommunication sur le
jeune roi2 et, encore une dernière fois, maudit l'empereur.
Qu'importe! la cause de l'Eglise est celle du peuple.
1

Pape sous le nom de Sylvestre II.

2

MlCFIELET, Hht. rie France} T. II, p. 229-— GfìEGOH, VII j epist, ad

�6

RAYMOND

D'AIGUILHE ,

Oui, si la couronne chancelle sur quelques têtes flétries,
si le pouvoir échappe à des mains énervées qui ne peuvent
plus le soutenir, dans le peuple, dans les barons, dans les
princes, quelle jeunesse énergique! quelle foi courageuse!
Voyez cette sainte union, cette chaîne immense qui unit
tous ces Chrétiens; toutes leurs voix se confondent en un
seul cri : leurs coeurs n'ont plus qu'un même amour et
qu'une seule haine. Les hommes d'armes qui se dévoraient
les uns les autres, trouvent enfin des adversaires qu'ils
peuvent frapper sans rougir; le serf rêve l'indépendance;
le seigneur espère la fortune; le coupable voit son pardon;
le troubadour promet la gloire d'ici-bas, et le prêtre assure
le salut éternel.

RAYMOND

DE

ST-GILLES

ET

ADHÉMAR

DE

MONTKIL.

C'était la vieille cité d'Anis, religieuse et fidèle aux pieds
du temple de la Vierge, qui d'abord avait été choisie pour
y faire la publication des guerres saintes ; mais le pays était
trop resserré, d'un abord trop difficile pour tant de populations appelées; ce fut à Clermonten Auvergne, dans les
vastes plaines de la Limagne, au cœur même des Gaules,
quelepape convoquasonconcilepourle 18 novembre ioo,51.
episcop

Francorum rex vester qui non rex, sed tyrannus dicendus

est.... — BlîUNO , de bello Sax., pag. 121. — ClIATEAUBRIANT, Analyse
raisonnée de VHist. de Fr.
L'empereur fut excommunié pour avoir recommence' les hostilités, et
le roi pour avoir répudié Berthe , sa femme, et enlevé Bertrade de Montfort , femme de Foulque le Rechein , comte d'Anjou.
Analyse raisonnée de VHist, de France,
1

Hist. du Languedoc, des Bénédictins, T. II , p. 288.

Châleaubriant,

�HISTORIEN DE LA PREMIÈRE CROISADE.

1

Au jour dit, plus de trois cents évêques ou abbés mitrés
étaient au rendez-vous; plus de cent mille hommes s'étaient
mis en marche; il en venait de tous les points du monde,
et nos ports étaient encombrés de barbares qui accouraient.
Personne ne comprenait leur langage; mais eux, plaçant
leurs doigts en forme de croix, faisaient signe qu'ils voulaient aller à la défense de la foi chrétienne
A lafindu concile, le saint père, suivi de tousles princes
de l'Eglise et d'un grand nombre de nobles seigneurs, vint
sur une place immense où tout le peuple l'attendait. Déjà,
depuis plusieurs jours, le pèlerin picard, Pierre l'ermite,
avait préparé les esprits, avait ému tous les cœurs par ses
récits douloureux; aussi, quand Urbain parut et demanda,
une croix^tfla main, la délivrance du saint sépulcre, on
n'entendit qu'une voix qui criait : DIEU LE VEUT ! DIEU LE
VEUT !! Et chacun faisant de ce mot une devise sacrée, se
mit une croix rouge sur l'épaule et se disposa à partir2.

Au nombre de ceux qui vinrent les premiers se ranger
sous les saints étendards de la croix, et au-dessus de tous,
l'histoire de nos montrées cite avec orgueil les deux noms
glorieux de Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse,
et à'Jdhémar de Monteil, évêque du Puy.
Le premier envoie de suite des ambassadeurs p'our déclarer : Qu'un grand nombre de ses chevaliers et de ses
vassaux sont prêts à s'armer; que lui va se mettre à leur
tête et fera part de ses richesses, de ses secours et de ses
1

MlCHELET, Hist. de France, T. II, p. 23i.

GUIBEET, Nov., 1. II, C. 6.
2

Hist. littér. de France, T. VIU, p. 525.... Le peuple s'écria dans sa

langue : Deux lo volt ! Deux lo volt !
Leur mot du guet fut : Dieu, le veut ! et quand il fallait combattre :
Point ne recule. Le père Oddo de Gissey, Hist. de IVost. Dame du Puy,
1. II, chap. XXVIII.

�8

RAYMOND

D'AIGUILHE,

conseils à ceux qui n'ont pas de bien et qui voudront s'engager dans cette expédition^. Bientôt, fidèle à sa parole, il
part , fait le solennel serment de ne plus revenir dans
sa patrie, et voit accourir sous sa bannière , ISARN, comte
de Die;

RAYMBAUD,

comte d'Orange;

GUILLAUME,

comte

de Forez; GUILLAUME j comte de Clermont, fils de Robert,
comte d'Auvergne ; GÉRARD , fils de Guillalbert, comte de
Roussillon; GASTON, vicomte de Turenne; RAYMOND , vicomte
de Castillan, et bien d'autres encore des plus illustres2.
Adhémar, le brave et pieux évêque, fut choisi par le
pape pour le représenter; cette préférence était un hommage rendu à la sagesse et au zèle du prélat. Fils d'un noble
comte, gouverneur de Valence, en Dauphiné, Adhémar avait
été élevé au métier des armes; il s'y était distingué jeune
encore, et eut souvent occasion de se le rappeler dans le
cours de sa vie. En effet, élevé au siège épiscopal du Puy,
il trouva son diocèse désolé, les biens de son église au
pillage. Il succédait à un infâme meurtrier qui avait acheté
sa crosse et sa mître, et qu'avait excommunié le saint père :
Podiensem Simoniacum, hômicidam, Stephanum excommunicamus. PONS et HÉRACLE , les deux vicomtes de
Polignac, avaient usurpé ses plus beaux domaines et faisaient
gémir le pays sous de continuelles oppressions3.
Adhémar, après avoir exhorté comme père, réclame

1

Hist. du Languedoc , liv.

2

Idem.

XV, T. II,

p. 289.

ODDO DE GlSSEY, Hist. de JYost. Dame du. Puy, liv. Il, C. XXIV, p. 3l3.
Frère THÉODORE L'HERMITE , Hist. de Nost. Dame du Puy, liv. II,
ehap. XV, p. 207. Gregorius , episc. serv. serv. Dei, universis Galliar.
episcopis. ... Notum esse volumus charitati vestrœ, quod Stephanus Aniciensis Ecclesiœ , invasor et Simoniac juravit nobis super corpus 6. Pétri
quod, etc., etc. Chron. Hugonis Flavin.
3

�HISTORIEN

DE

LA

PREMIERE

CROISADE.

9

;omme seigneur, lève des troupes, déclare la guerre aux
deux châtelains, et, moyennant une somme de 20,000 sols,
monnoye du Puy, les oblige à se désister de tous leurs
droits sur les biens du chapitre de Notre-Dame.
• Cette conduite courageuse rallia tous les seigneurs du
Velay à leur nouvel évêque; plusieurs abandonnèrent en
sa faveur les dîmes qu'ils prélevaient sur différentes églises,
et un grand nombre, parmi lesquels étaient les seigneurs
de Fay et de Polignac, le suivirent, lorsqu'à la tête de
quatre cents enfans de sa ville, et de plus de huit mille
du Vefay ou du Valentinois, il s'en alla en terre sainte.
Quattrocento guerrier scelse il primiero;
Ma guida quei di POGGIO in guerra l'altro... (Adéma/o)
Numero egual, nè men nell' arme scaltro.
La Gerusalemme liberata (di TORQ. TASSo) cant. primo Í.

§ Hi.
RAYMOND

D'AIGUILHE.

Certes, notre pays occupait une place bien modeste sur
cette carte immense de l'Europe catholique au moyenâge; le secours apporté à la sainte guerre par les montagnards du Velay, imperceptible sans doute , dut venir se
perdre dans ces forces innombrables, comme un petit
ruisseau dans l'Océan ; qu'était-ce en effet que quelques
hommes de plus dans ces armées de peuples ?... Mais, pour

1 Sous le premier marchent quatre cents guerriers. Le second (Adhémar) en commande
quatre cents autres, non moins courageux, auxquels la ville du Puy donna le jour.
La Jérusalem délivrée , chant 1.
2

r

�RAYMOND D'AIGUILHE ,

IO

la gloire de nos pères, n'est-ce rien que d'avoir marché
sous la bannière du preux Adhémar ? d'avoir laissé un souvenir que LE TASSE immortalise ? N'est-ce rien surtout que
d'avoir compté dans leurs rangs un compatriote dévoué
qui les suit dans tous les combats pour écrire au milieu
même des champs de bataille tous les faits à mesure qu'ils
s'accomplissent sous ses yeux ?
Cet historien, jeune encore au moment où Urbain II
vint prêcher la croisade, n'était que simple diacre de l'église
de Notre-Dame du Puy, lorsqu'il se détermina au voyage
de Jérusalem1. Il s'appelait RAYMOND, et, suivant la coutume
d'alors , ajoutait à son nom celui du lieu de sa naissance
qui était AIGUILHE. Un grand nombre d'auteurs , parmi
lesquels M. Guizot, dans sa Collection des Mémoires 2, le
nomment RAYMOND D'AGILES , trompés sans doute par
l'ancienne manière d'écrire; mais Oddo de Gissey , dans
son Histoire de Notre-Dame du Puy 3, et cent ans avant,
Médicis, dans ses manuscrits DE PODIO, l'appellent Raymond d'Aiguillers ou d'Aiguilhe 4; j'en crois cette version,
que j'adopte comme étant la plus naturelle.

1

Hist. littér. de France ,

T. VIII,

pag. 622.

2

Collect. des Me'm. relatifs à l'Hist. de France, 7e livraison, p. 223.

3

Hist. de Nostre-Dame du Puy, liv. II, p. 329, 33o.

4

« Tres désireux tousjours de trouver quelque chose pour satisfaire à

» mon de'sir ; c'est à sçavoir, de voir par escript anciennes antiquite's du
» Puy d'Anis ; me trouvay en la librairie de l'église dudict Puy, jadis par
» feu et de récente mémoire messire

PIERRE ODII»

, abbé de sainet Vosy et

» c.hanoyne de Nostre-Dame, très illustrée et estoufféede moult beaulx et
» exquis livres; entre lesquels en trouvay ung dont le super escript est
» tel : Historia

Raymundi canonici Podiensis. Je suivys ledict livre où

» trouvay tel commencement :
» Incipit liber éditas tam à Fulckiero Carnotensi canonico, quant a Ray» mundo d'Aguillers canonico Podiensi super expeditione Hierosolomitana
(Manusc. de Médicis, vol.

1,

pag. xxj.)

�HISTORIEN DE

LA PREMIÈRE CROISADE.

1 I

Nous ne connaissons que très-peu de choses sur la vie
de cet historien. Engagé dans les ordres, naturellement il
était appelé à marcher à la suite d'Adhémar, son chef et
son protecteur; mais le comte de Toulouse, Raymond de
Saint-Gilles, connaissant son esprit et son mérite, le demanda à son évêque, le fit ordonner prêtre, se l'attacha
comme chapelain et l'admit dans ses conseils1.
Peu de jours après le départ, Raymond d'Aiguilhe se
lia d'une étroite amitié avec PONS DE BALAZUN, l'un des
braves chevaliers de l'armée du comte. Tous deux conçurent
le projet d'écrire les aventures de la guerre à laquelle ils
couraient ; car tous deux étaient indignés des récits pleins
de mensonges que répandaient dans le peuple les hommes
lâches et timides 7 déserteurs des drapeaux du Christ2.
Dans cette association du soldat et du prêtre, la part est
facile à faire; l'on reconnaît celle que l'un et l'autre durent
apporter dans ce travail commun. Balazun, recouvert de
son armure, s'en allait dans la mêlée, voyait souvent tomber à ses côtés le corps d'un ennemi ou celui d'un fidèle
compagnon d'arme, et. revenait ensuite, tout animé du
combat, sous sa tente où Raymond, après avoir secouru
les blessés, arrivait aussi tout ému et écrivait3. On conçoit
l'intérêt qui s'attache à une histoire dans laquelle la plume
est guidée par l'épée, où des pages entières teintes de
sang sont encore toutes frémissantes de courage, d'enthousiasme et de foi !
Pons de Balazun mourut au siège d'Archas, en 1099, et
son ami continua fidèlement l'œuvre qu'ils avaient ensem-

1 Hist. litt. de France , T. VIII, p. 622, 623. — Will. Tyr., 1. 6 , n. 23.
2

GUIZOT ,

Collect. des Mém, hist.de la prem. Crois. Raymondd'Ag.,

pag. 627.
3

GUIZOT, Idem , page 224.

�12

RAYMOND

D'AIGUILHE ,

ble entreprise1. Par la seconde partie du livre, on peut se
convaincre que Raymond d'Aiguilhe fut seul rédacteur ;
outre qu'on retrouve d'un bout à l'autre le même esprit,
le même style et les mêmes fautes, il l'avoue lui-niême à
plusieurs reprises dans le cours de ses récits 2. Pourtant,
dans un des manuscrits de l'ouvrage qu'on voyait à Londres au temps de Simler, ceux qui en avaient dirigé l'inscription ne lui avaient donné que le nom du chevalier3.
Cette observation est d'autant plus importante , qu'elle rectifie une erreur d'Oddo de Gissey. Ce vieux chroniqueur
des évêques du Puy racontant, au chapitre d'Adhémar,
une des merveilles de la Croisade, dit qu'il l'emprunte au
manuscrit adressé à l'évêque de Viviers, par Fulcher et
Aiguïlliers* ; or, Fulcher ou Foucher, chanoine de Chartres,
partit pour la Croisade avec Etienne, comte de Blois, fut
le chapelain de Uaudoin Ier, mais ne se réunit pas et
n'écrivit jamais en commun avec Raymond d'Aiguilhe5.
Sur la première Croisade, les historiens abondent, et
M. Guizot dit, avec raison, qu'alors on s'empressait de
raconter une si glorieuse expédition, comme on s'était empressé d'y courir ; que chacun voulut se faire honneur de ce

—

1 Raym. de Ag., p. i65, i64-

— Hist.

Wil. Tyr., liv 7, n. 17.

littér.

île France , T. V.'II , pag. 623. — GUIZOT, Collect. des Me'm. histor. de la
prem. Croisade , Raym. d'Ag. , p. 322.

—Raym.

2

Hist. de Fr. , T. VIII , p. 626.

3

Hist. litt. de France , T. VIII, p. 626.

de Agit., p. I^o, 162 , i5j, i63.

* Hist. de Ifost. Dame du Puy, liv. II, chap. XXXII, pag. 35i. Fulcher
et d'Aiguillers, au ch. 18, qu'ils adressent à l'évêque de Viviers, narrent
ces choses plus au

long ,

et particulièrement ce qui s'ensuit en la per-

sonne de Pierre Barthélémy, habitant du Puy, etc.
5

GUIZOT, Collect, des Mém. de

la

Croisade,

Foulcher de Chartres et Odon de Deuil.
* Voir la fin de la note 4, page 10.

*
i3° livrais. Notice sur

�HISTORIEN

DE

LA

PREMIERE

CROISADE.

l3

qu'il avait vu; car chacun se flattait de répondre mieux
qu'un autre à la curiosité populaireÌ. Tudebode, de Sivrai,
Fulcher, de Chartres, Robert le moine, Albert, d'Aix,
Raoul, de Caen, Guibert, de Nogent, etc., écrivirent;
mais le plus complet de tous est, sans contredit, Guilhaume de Tyr, qui vint quatre-vingts ans après la guerre
qu'il raconte. Alors l'enthousiasme était refroidi, et le
savant archevêque, en composant son ouvrage, dut recourir aux sources les plus pures. Nous voyons que le livre de
Raymond d'Aiguilhe lui sert constamment de guide, et
qu'ils'appuie toujours avec confiance sur son témoignage2.

§ IV.
LE

LIVRE

DE RAYMOND D'AIGUILHE.

Depuis l'entrée en Esclavonie, jusqu'au siège cPAntioche.
Il ne faut point ouvrir le livre de Raymond d'Aiguilhe
avec cette curiosité sceptique et railleuse que nous apportons en général dans l'examen des œuvres contemporaines.
Notre esprit, juge de l'esprit de son siècle, n'exercerait
qu'une critique mal fondée, en mesurant aux émotions
refroidies qu'il éprouve, les sentimens exaltés des Chrétiens
du 12e siècle. C'est le vieillard dont le sang s'est glacé par
l'âge, dont le corps chancelant s'est courbé vers la terre,
qui rirait de pitié de cette belle témérité, de cette confiance dans ses forces, de cette ardeur admirable du jeune
homme; il ne peut plus comprendre les illusions, il les
1

GUIZOT, Collect. des Mém. de la Crois., i3. liv. JVotice sur Foulcher

de Chartres et Odon de Deuil.
2 Hist. lilt. de France. T. VIII, p. 628.

�RAYMOND

D'AIGUILHE ,

méprise. La vie d'un peuple est comme la vie d'un homme,
tout suit les mêmes lois dans ce monde; on ne s'arrête
que pour mourir!
Quand Raymond d'Aiguilhe raconte, il ne parle que de
ce qu'il a vu ; c'est un témoin qui dépose sous la foi du
serment le plus solennel et le plus terrible : « Je prie donc,
» dit-il, et je supplie instamment tous ceux qui liront mon
» livre, de croire que les choses sont telles que je les
» dirai. Que si je cherche à écrire quelque événement
» autre que ceux qui auraient été crus ou vus, ou si j'ai
» fait quelque supposition en haine de qui que ce soit,
» que Dieu me frappe de toutes les plaies de l'enfer et
» m'efface du livre dévie; car, quoique j'ignore une foule
» d'autres choses, je sais du moins ceci, qu'ayant été
» promu au sacerdoce durant le pèlerinage du Seigneur,
je dois bien plutôt obéir à Dieu, en attestant la vérité,
» que chercher à capter les dons de tout autre, en forgeant
» des mensonges1. »
Eh bien !.. ce témoin fidèle , qu'a-t-il vu ? Que va-t-il raconter ? Prenez son livre, ouvrez-le au hasard. Partout; des
visions miraculeuses, des apparitions surnaturelles, des
révélations inattendues et décisives. Cet homme n'est pourtant pas dans les derniers rangs de l'armée, ce n'est pas
un esprit ignorant et pusillanime; sa plume n'est pas
vénale; non, il écrit avec indépendance, il parle souvent
avec hardiesse, tous rendent hommage à son impartialité;
mais c'est un croyant d'alors qui regarde à travers le prisme
sacré de la foi ; c'est un de ces héros expatriés qui voudraient passer par le martyre pour monter au ciel.
Raymond d'Aiguilhe commence son livre en Esclavonie ,
5?

1
GUIZOT , Collect. des Mém. histor. de la prem. Croisade, Raymond
d'Ag., p. 322.

�HISTORIEN DE LA PREMIÈRE CROISADE.

l5

en 1096. Il raconte les souffrances que les troupes du
comte de Toulouse eurent à endurer dans ce malheureux
pays, pendant quarante jours qu'elles y demeurèrent; il
admire le courage des soldats, la sagesse et la valeur de
leur chef, et remercie le ciel de sa puissante protection1;
— l'armée passe ensuite à Durazzo, repousse les attaques
des Pincenaires, arrive à Thessalonique , où Adhémar,
après avoir été blessé, tombe malade2; — de là, marche
vers Rossa, ville qui résistait et fut prise d'assaut 3; — et
vient ensuite victorieuse camper à Rodosto4,
Ici, l'historien s'écrie : « Les événemens que j'ai racontés
» jusqu'à présent ne laissaient pas de me donner quelque
» mouvement de joie, à raison de leurs heureux résultats;
i&gt; maintenant, je suis accablé d'amertume et de douleur,
» à tel point que je me repens d'avoir entrepris un récit
» que j'ai cependant fait vœu de conduire jusqu'au bout.
» Que dois-je dire et par où faut-il commencer ? Parlerai» je de l'artificieuse et détestable perfidie de l'Empereur ?
» Dirai-je la fuite honteuse de notre armée et le déses» poir inconcevable auquel elle s'abandonna ? En racontant
» la mort de tant de princes illustres, éleverai-je un mo» nument de douleur éternelle5 ? »
L'armée reprend courage, arrive àConstantinople, s'embarque et s'arrête devant Nicée; déjà Boémond l'attaquait

1

GUIZOT, Collect. des Mém.histor. de la pram. Croisade, i5. livraison,

Raym. d'Ag., p. 2*8.
2 Idem, p. 23i.
3

Idem.

* Idem, p. 232.
5

Idem , p. 233.

�i6

RAYMOND D'AIGUÍLHE,

au nord; le duc de Lorraine et les Allemands à l'est. Le
comte et l'évêque du Puy se placèrent au midi : la ville ne
tarda pas à se rendre1. — Les croisés victorieux vinrent
ensuite camper sous les murailles d'Antioche; mais le siège
de cette puissante cité dura long-temps; cependant la trahison finit par la leur livrer2.
Arrêtons un instant les rapides récits de notre historien,
et voyons, parles pensées qui lui échappent, quels étaient
les habitudes, les sentimens, les mœurs de cette époque.
Ases yeux ,1a férocité perd tout son caractère quand il
s'agit des ennemis des Chrétiens. 11 dit : « Maîtres de la vic» toire et chargés de dépouilles, les nôtres rapportèrent au
» camp les têtes des hommes qu'ils avaient tués; et afin de
» jeter la terreur chez nos ennemis, les têtes portées dans
» le camp furent dressées sur des pieux; ce qui fut fait
» certainement par une disposition particulière de Dieu3. »
Ailleurs, Raymond regrette qu'une victoire ait été remportée pendant la nuit, en sorte que les têtes des morts
ne furent pas transportées dans le camp4.
Plus loin, il trouve admirable la conduite des pauvres
pèlerins qui, pour rapporter des têtes et exposer des cadavres aux oiseaux de proie, brisèrent toutes les sépultures
dans un cimetière.
Hélas! on le voit : nos pères du 12E siècle étaient aussi
barbares dans leurs triomphes, et plus encore peut-être
que ne le sont les Arabes du désert dont nous maudissons
la cruauté. Quoi de plus effrayant, en effet,que ces fureurs
1

GUIZOT, Collect. des Me'm. histor. de la prem. Croisade , Raym. d'Ag.,

p. a35, 236.
2

Idem, p. 264.

3

Idem , p. 254.

4

Idem, p. a5g.

�HISTORIEN DE LA PREMIERE CROISADE.

7

l

aveugles du fanatisme ? Quoi de plus triste que de voir, à
la suite de ces braves chevaliers, ces masses de mendians
affamés qui, après la victoire, se ruaient sur le champ de
bataille pour égorger les infidèles et piller leurs dépouilles
sanglantes 1 ?

§ v.
HISTOIRE DE LA SAINTE LANCE.
DU

— PIERRE BARTHELEMI,

PÜY.

Enfin, après un siège long et difficile, l'armée chrétienne entre dans Antioche2. Au lieu de remercier le ciel,
au lieu d'assurer la victoire par une prudente et habile

1

Entr'autres passages du livre de Raymond d'Aiguilhe qui indiquent

la férocité des mœurs de cette époque, on lit pag. 265, édition Guizot :
« Si quelques-uns de nos ennemis osèrent essayer de prendre la fuite, ils
ne purent du moins parvenir à éviter la mort. Il arriva alors un incident
qui fut bien agréable et ■vraiment délicieux. Des Turcs qui fuyaient furent
poursuivis avec tant d'impétuosité , que tous s'abîmèrent dans les précipices. Ce fut pour nous une bien grande joie de les voir ainsi tomber. »
Ailleurs : « Le duc poursuivit ses ennemis et força les uns à se tuer,
les autres à se précipiter dans les eaux. A la suite de ce brillant succès ,
le duc se rendit à Antioche, faisant porter les têtes des morts par ceux
des Turcs qu'il menait vivans à sa suite. Ce qui fut pour les nôtres un
grand sujet de joie. »
2

« La prinse et assault susdit donné à Antioche, trouverez trassés en

» la tapisserie vieille qui est au réfectoire ou salle de chapitre de l'église
» de Nostre Dame du Puy. »
Manusc. de Médicis, vol. 1, feuill. xxiij.
La ville d'Antioche fut prise le troisième jour de juin, et
commencé

à

H'on^avait

en fai-e le siège vers le 22e jour d'octobre.
Raymond d'Ag., édition Guizot, pag. 266.

3

�i8

RAYMOND D'AIGUILHE,

défense, nos soldats s'amusent à compter le butin qu'ils
ont enlevé , se livrent à de folles orgies , font danser
devant eux les femmes des païens et s'endorment dans
l'ivresse de leur conquête1. A ce sommeil coupable
bientôt succède un réveil affreux. L'ennemi se presse en
foule aux portes de la ville, les assiégeans victorieux à
leur tour sont assiégés, ils n'ont plus leurs armes, le courage les abandonne, la frayeur s'empare de leur aine, ils
veulent fuir... Que faire alors pour rendre l'énergie à ces
esprits abattus? Un miracle seul peut les sauver; le ciel
fait le miracle.
Pierre Barthelemi, pauvre paysan du Velay, un des nombreux pèlerins qui marchaient à la suite de l'armée, tout à
coup se présente dans le camp et demande une audience
au comte de Saint-Gilles et à l'évêque du Puy. Il s'excuse,
lui, modeste vassal, de paraître ainsi devant ses seigneurs;
mais une puissance surnaturelle le pousse. Déjà quatre
fois il a reçu l'ordre de dire ce qu'il a vu, et quatre fois
il a gardé le silence; car il a craint de prendre pour un
des songes de la nuit les saintes visions qui l'ont frappé.
A cette heure il ne peut plus douter.
« Après un tremblement de terre, deux hommes lui ont
» apparu portant des habits éclatans. L'un était plus âgé,
» avait des cheveux gris et blancs, des yeux noirs, une
» barbe blanche, large et très-longue, une taille moyenne.
» L'autre était plus jeune, plus grand et plus beau de
» forme que ne le sont les enfans des hommes
Le plus
» vieux dit : Je suis André, l'apôtre; rassemble l'évêque du
» Puy, le comte de Saint-Gilles et Pierre Raymond d'Haut» poul, et alors tu leur diras : Pourquoi l'évêque néglige-

1

Iiuymoni d'/ig., èàit. Guizot, p. 266.

�HISTORIEN DE LA PREMIERE CROISADE.

»
»
»
»

IQ

t-il de prêcher, d'avertir et de bénir le peuple avec la
croix qu'il porte?... Viens et je te montrerai la lance de
notre père Jésus-Christ, que tu donneras au comte; car
Dieu la lui a destinée depuis le moment qu'il est né.
» Je me levai donc, ajoute Pierre Barthelemi, et le suivis
s&gt; dans la ville, ne portant aucun autre vêtement que ma
» chemise. Et il m'introduisit par la porte du nord dans
» l'église du bienheureux Pierre, dont les Sarrasins avaient
» fait une mosquée. Il y avait dans l'église deux lampes
« qui répandaient autant de lumière que s'il eût fait le
» jour du plein midi. Le saint me dit : Attends ici; et il
» m'ordonna de m'appuyer sur la colunne qui était la plus
» proche des marches par lesquelles on monte à l'autel du
» côté du midi; et son compagnon se tint loin devant les
» marches de l'autel. Etant alors entré sous terre, saint
» André en retira la lance, la remit entre mes mains et
» me dit : Voici la lance qui a percé le flanc d'où est sorti
» le salut du monde entier ; et comme je la tenais en
» main, versant des larmes de joie, je lui dis : Seigneur ,
» si vous le voulez, je la porterai et la remettrai au comte;
» et il me répondit : Tu le feras sans le moindre retard,
» aussitôt après que la ville sera prise; alors tu viendras
» avec douze hommes, et tu la chercheras en ce lieu d'où
» je l'ai tirée et où je vais la renfermer. Et il la renferma.
» Ces choses faites, il me ramena pardessus les murailles
» de la ville dans ma maison, et ils se retirèrent de
» moi*. »
Quand Pierre Barthelemi eut cessé de parler, un sourire
d'incrédulité glissa sur les lèvres de l'évêque; mais le comte
parut ému, et voulant s'assurer si celui qui faisait de

1 Uaym. d'Jg., édit. Guizot, p. 269 et suivantes.

�20

RAYMOND

D'AIGUILHE,

pareils récits n'était point un imposteur , il ordonna à
Raymond d'Aiguilhe, son chapelain, de s'emparer de sa
personne.
« Au jour dit, rapporte l'historien, après avoir fait tous
» les préparatifs nécessaires, on commença les fouilles.
» Parmi les douze hommes, il y avait l'évêque d'Orange,
» Raymond, chapelain du comte, qui écrit cette histoire,
» le comte lui-même, Pons de Balazun et Ferrand de
» Thouars. Après qu'ils eurent creusé depuis le matin
» jusqu'au soir sans rien trouver, quelques-uns désespé» rèrent; mais le jeune homme qui avait parlé de la lance,
» vo}rant que nous nous fatiguions, ôta sa ceinture et ses
» souliers, et descendit en chemise dans la fosse, nous
» suppliant d'implorer Dieu, afin qu'il nous livrât ce que
» nous cherchions, pour rendre le courage à son peuple
» et assurer la victoire. Enfin, par la grâce de sà miséri» corde, le Seigneur nous montra sa lance; et moi qui
» écris ceci, au moment où l'on ne voyait que la pointe
» paraître au-dessus de la terre, je la baisai.
» Je ne saurais dire quels transports de joie remplirent
» alors toute la ville. La lance fut trouvée le 14 juin 1099. »
Le lendemain, Pierre Barthelemi vit apparaître saint
André et son compagnon, et comme le jeune homme demanda au saint quel était celui qui toujours le suivait ainsi,
André se contenta de répondre : Approche et baise son
pied dont la plaie est encore toute fraîche et toute
saignante... C'est le Sauveur!
Ce miracle, arrive si à propos, produisit un effet merveilleux. Chacun reconnaissant dans cette aventure une
faveur spéciale du ciel, sentit ranimer ses forces et son
courage; et ce peuple qui la veille outrageait son Dieu
dans d'infâmes débauches , le lendemain cherchait son
pardon dans les jeûnes et la prière; aussi quand vint le

�HISTORIEN

DE

LA

PREMIERE

21

CROISADE.

jour du combat, l'ennemi fut honteusement repoussé et
nos troupes restèrent victorieuses

§ VI.
MORT D'ADHÉMAR,

SA

DE LHISTOIRE

DESCENTE AUX ENFERS.
DE

LA

SAINTE

—

FIN

LANCE.

« Pendant ce temps, le seigneur Adhémar, évêque du
Puy, aimé de Dieu et des hommes, cher à tous et en
toutes choses, se rendit en paix dans le sein du Seigneur,
le premier jour d'août2. Tous les Chrétiens qui se trouvaient rassemblés en éprouvèrent une douleur si grande ,
dit Raymond d'Aiguilhe, que nous qui avons entrepris
d'écrire ceci, nous n'avons jamais pu mesurer l'étendue
de cette affliction3. On reconnut plus évidemment encore
combien il avait été utile à l'armée de Dieu, lorsqu'on vit
après sa mort les princes se diviser entr'eux , Boémond

1

Raymond d'Ag., édition Guizot, pag, 292 , 298.

2

« Et durant ce temps sortit si grant mortalité en Antioche, qu'ils y

» morurent plus de cinquante mil personnes, entre lesquelles morut Aymar
» le bon évesque du Puy, qui moult fut plouré et plainct, et fut enterré
» honorablement au lieu mesme où la lance fut trouve'e en l'église de
» Sainct-Pierre. ■»
Manusc. de Médicis , vol. 1 , feuillet xxiv verso.
Pol Emile escrit : Que ce ne fut point tant de ce mal populaire qu'il
mourut, que des fatigues et travaux qui l'avaient accablé; digne de tant
plus grande louange que moins de personnes l'imitent.
Hist. de Nost. Dame du Puy, liv. 2, chap. xxxr,— GlSSET, p.
3

345.

Raym. d'Ag., édit. Guizot, p. 290. L'année de son trespas fut 1098,

�22

RAYMOND

D'AIGUILHE ,

retourner dans la Romanie, et le duc de Lorraine partir
pour se diriger vers Roha. »
La seconde nuit qui suivit la mort de l'évêque, Pierre
Barthelemi vit apparaître Jésus-Christ , saint André et
Adhémar qui lui dit :
« J'ai péché gravement après que la lance du Seigneur
» a été découverte, c'est pourquoi j'ai été conduit en enfer.
» Là, j'ai été flagellé très-rudement, et ma tête et mon
» visage ont été brûlés, ainsi que tu peux le voir......
» Quoique la Géhenne déployât ses fureurs, quoique les
» ministres du Tartare fissent contre moi des efforts insen» sés, ils n'ont pu cependant me faire aucun mal inté» rieuremeut
Si Boémond doute de ce que je dis, qu'il
v ouvre mon sépulcre et il verra ma tête et mon visage
» brûlés 1. »
Après qu'Adhémard eut parlé, saint André prit la parole
à son tour, et suivant sa coutume indiqua ce qui restait
à faire; donnant des ordres pour le comte de Toulouse,
pour Boémond et les principaux chefs de l'armée ; pro-

selon qu'il conste par ces vers baslis et façonnez à l'antique, tirez d'un
épitaphe qu'on luy feit.
Undecies centum , si subtrahis inde bis uaum ;
Tune tot erant anni JJomini de Yirgine nati.

Si d'onze cens, tu en retires deus,
Tu as les ans de la triste journée
Qui conduisit au tombeau bienheureux

•

Aymard, le'gat de la bande croise'e.
Autant y a de temps que Jésus-Christ
Du ventre clos d'une vierge nasquit.
GISSEY,

p. 346.

1 Le père Oddo de Gissey ne fait pas descendre Adhémar aux enfers ;

il le fait seulement passer par le purgatoire; et en cela sa traduction est
plus orthodoxe.

�HISTORIEN DE LA PREMIERE CROISADE.

23

mettant le succès s'il était obéi ; menaçant des peines les
plussévères, sil'on n'observait pas tousses commandemens.
Une autrefois, l'ombre d'Adhémar apparut à un prêtre
nommé Pierre Didier, et lui dit : « Comme j'ai douté de
» la lance du Seigneur, moi qui aurais dû croire plus que
» tout autre, j'ai été conduit en enfer; et là, mes cheveux
» sur la partie droite de ma tête et la moitié de ma
■» barbe ont été brûlés. Quoique je ne sois pas en voie
* de châtiment, cependant je ne pourrai voir Dieu clai» rement que lorsque mes cheveux et ma barbe auront
» repoussés comme ils étaient auparavant. »
L'histoire de la sainte lance, dont Adhémar lui-même
avait douté, parut si extraordinaire à un grand nombre
que plusieurs disaient hautement qu'ils ne voulaient y
croire. Alors, Pierre Barthelemî, rempli d'indignation,
s'écria : « Je veux et je supplie qu'on fasse un très-grand
» feu, je passerai à travers avec la lance du Seigneur. Si
» c'est vraiment la sainte lance, je passerai sain et sauf;
5&gt; si c'est une fausseté,
je serai brûlé par le feu; car je
» vois que l'on ne croit ni aux apparitions, ni aux
» témoins 1. »
Ces propositions furent acceptées : on ordonna un jeûne
austère dans tout le camp et l'épreuve fut fixée au vendredi suivant. Au jour indiqué, on dressa, à un pied de
distance l'un de l'autre, deux énormes bûchers de quatorze
pieds de longueur sur quatre de hauteur.
&lt;( Lorsque le feu fut violemment allumé, dit l'historien,
» moi, Raymond, je m'écriai en présence de toute la mul» titude : Si Dieu Tout puissant a parlé à cet homme face
» à face, et si le bienheureux André lui a montré la
» lance du Seigneur, tandis qu'il veillait lui-même, qu'il
1 Raymond d'Ag., édit, Guizot, p. 33S.

�24

RAYMOND D'AIGUILHE,

»
»
»
»

passe à travers ce feu sans être blessé; mais s'il en est
autrement, et si ce n'est qu'un mensonge, qu'il soit brûlé
ainsi que la lance qu'il portera dans ses mains. Et tous
fléchissant le genoux, répondirent : Amen 1 ! » •
Quand la flamme s'éleva dans l'air à trente coudées, et.
que nul ne put s'en approcher, alors Pierre Barthelemi,
revêtu seulement d'une tunique légère, prit le ciel à
témoin de sa sincérité, se confessa pieusement et entra,
d'un pas ferme, sans la moindre crainte, dans le feu; il
s'arrêta sur un certain point au milieu des flammes. Quand
il reparut aux veux du peuple, il était sainet sauf; sa
tunique ne fut point brûlée et Ton ne découvrit aucun
indice de la moindre atteinte sur la pièce d'étoffe très-fine
avec laquelle on avait enveloppé la lance du Seigneur;
mais dans son enthousiasme, la multitude avide de toucher le saint et ds prendre quelque chose de son vêtement,
se rua sur lui, le renversa à terre, le foula aux pieds. On
lui fit ainsi trois ou quatre blessures dans les jambes, en
lui enlevant des morceaux de chair; on lui brisa l'épine
du dos et on lui enfonça les côtes. Il eut même expiré sur
la place, si Raymond Pelet, chevalier très-noble et trèsfort , ne l'eût enlevé du milieu de la foule 2.
C'est ainsi que parle Raymond d'Aiguilhe.

1

Raymond à"Ag■, édition Guizot, p. 33&lt;).

2 Idem , pag 339 et suivantes. Sans doute ce fut un des descendans de
ce martyr de la foi qui, pour immortaliser un si beau dévouement, fit
copier, pour la ville du Puy, le manuscrit de Raymond d'Aiguilhe, ainsi
qu'on le voit dans Médicis : « A la fin dudict livre et histoire, ay trouvé
» en escript ce que s'ensuit: Anno Domini m0 iiij° xiiij. in mense julii,
» nobilis Iohannes Bartholomei de Anicio , fecit scribere presentem librum
» stratum à quoddam magno et antiquo libro
Manusc. de Médicis, vol. i, feuillet xxiij.

�%5

HISTORIEN DE LA PREMIERE CROISADE.

Pour se faire une juste idée de la bonne foi de notre
historien, il faudrait savoir jusqu'à quel point il était initié
dans les secrets politiques des chefs de l'expédition. Malgré
ses rapports avec l'évêque Adhémar et la place qu'il occupait auprès du comte de Toulouse, est-il resté complètement étranger aux ressorts mystérieux qu'il fallait employer
pour entraîner cette multitude aveugle que le moindre
revers jetait dans la consternation? D'après la manière
dont l'histoire est écrite, nous devons le supposer1.
Ce sont les grandes calamités qui soumettent les masses,
les disposent à l'obéissance, les ramènent à la sujétion.
C'est alors qu'elles sentent instinctivement le besoin de se
rattacher à des chefs forts et puissans. Il est à remarquer
qu'en général les miracles n'arrivaient que lorsque le découragement s'emparait de l'armée à la suite de quelque
malheur. Les chefs alors profitaient adroitement de ces
dispositions, de cet état des esprits, pour courber à l'obéissance , à la discipline , ces hommes grossiers que le merveilleux entraînait, que la superstition plus que la religion
dominait. Certainement que la politique ne fut pas étrangère à ces apparitions inattendues que notre historien rapporte avec tant de naïveté; mais la candeur avec laquelle il
raconte souvent la part active qu'il prenait lui-même dans
tous ces actes surhumains, prouve au moins qu'il n'était
pas aussi avancé qu'il semble le croire dans l'intimité du
prince dont il était le chapelain.

l Du reste, il a écrit avec beaucoup de candeur , de simplicité, de
bonne foi. Quoiqu'il relève extrêmement l'épreuve du feu, dans l'occasion
dont il a été parlé, et qu'il la donne pour un grand miracle, il ne dissimule point néanmoins les brûlures légères qu'y reçut Pierre Barthelemi,
non plus que la mort qui les suivit de près. Il est toutefois vrai qu'il
l'attribue à une autre cause.
(Hist. littér. de France, des Bénédictins, T. Vin, p. 627.)

4

�26

RAYMOND D'AIGUILHE,

Toutefois, l'on reste convaincu par la chronique, que
ce n'était qu'avec une extrême répugnance que le respectable évêque Adhémar se prêtait à de semblables moyens;
qu'il ne tint pas à lui de déjouer ces fraudes pieuses , et
qu'il fut plutôt entraîné que persuadé.
On voit qu'il avait été placé dans la dure alternative
d'ébranler la foi dans ces têtes exaltées ou de paraître
céder lui-même à la vérité, à l'authenticité de miracles
qui se justifiaient par des circonstances de nature à frapper
ces hommes crédules et fanatiques.

§ VII.
DÉPART

D'ANTIOCHE.

Déjà était arrivée l'époque à laquelle tous les princes
avaient promis de se réunir à Antioche pour reprendre
l'expédition. Il y eut une assemblée générale des chefs
dans l'église du bienheureux Pierre ; mais personne ne
put s'entendre : les uns possédaient des terres, des châteaux , des revenus dans le pays et ne voulaient pas
l'abandonner ; d'autres, au contraire} demandaient à
partir. Tous ces débats retardaient le voyage ; le peuple
s'en aperçut. Chacun commença à dire à son voisin et
bientôt ouvertement à tout le monde : « Puisque les
w princes , soit par crainte , soit par suite des sermens
» qu'ils ont faits à l'empereur, ne veulent pas nous
» conduire à Jérusalem, choisissons parmi les chevaliers
» un homme fort, que nous servirons fidèlement, et avec
w lequel nous pourrons être en sûreté ; et si la grâce de
» Dieu est avec nous , rendons-nous à Jérusalem sous la
)&gt; conduite de ce chevalier. Quoi donc ! ... ne suffit-il

�HISTORIEN

DE LA PREMIERE CROISADE.

27

t&gt; pas à nos princes que nous soyons demeurés ici pendant

»
»
»
»
»
»
»

un an et que deux cent mille hommes y aient succombé ?
Que ceux qui le veulent reçoivent l'or de
l'empereur ; que ceux qui en sont jaloux reçoivent les
revenus d'Antioche. Quant à nous, remettons-nous en
route sous la conduite du Christ, pour lequel nous
sommes venus. Périssent misérablement tous ceux qui
veulent demeurer à Antioche, comme ont péri naguère

» ses habitans !
»
»
»
»
»

Que si ce grand procès élevé à l'occa-

sion d'Antioche dure plus long-temps, renversons ses
murailles , et cette paix qui unissait les princes entre
eux avant que la ville fût prise , les réunira de nouveau
après sa destruction. Autrement et avant que nous
soyons entièrement détruits ici par la famine et par

» l'ennui, hâtons-nous de retourner chacun dans notre
?&gt; pays. »
Ces menaces , que l'impatience et la colère arrachaient
de tant de bouches, n'auraient pas tardé à se réaliser ;
Boémond et le comte le comprirent, aussitôt ils donnèrent
le signal et l'on se mit en marche.

§ VIII.
DÉPART DE L'ARMÉE DU COMTE DE SAINT-GILLES.—MORT DU
CHEVALIER DE

PoLiGNAc

BALAZUN.—'APPARITION

D'HÉRACLIUS DE

A BERTRAND, PRÊTRE DU PUY.

L'armée se rendit en Syrie : sur son passage était Marrah,
ville ennemie, très-riche et très-peuplée. On résolut d'en
faire le siège. Là, comme à Antioche, le peuple éprouva
de grandes souffrances ; cependant il en sortit victorieux
et poursuivit sa route. Quelques-uns, mal inspirés,conseil-

�28

RAYMOND D'AIGUILHE,

lèrent au comte de s'emparer du château d'Archas, place
très-forte et vraiment inexpugnable; le comte suivit ce
conseil téméraire. « C'est dans cette folle entreprise, dit
« Raymond d'Aiguilhe, que fut tué le seigneur Pons de
» Balazun, par une pierre lancée d'une machine. Je le
» recommande aux prières de tous les hommes orthodoxes,
» particulièrement de ceux d'au-delà les Alpes, et de vous,
» vénérable pontife du Vivarais, pour qui j'ai entrepris
» d'écrire tout ceci
Mon très-chéri Pons de Balazun
» mourut donc dans le sein du Seigneur devant le château
» d'Archas; mais comme, selon les paroles de l'apôtre, la
» charité ne périt jamais 1 , je veux continuer mon ouvrage
» dans les mêmes sentimens de charité..., et que Dieu me
» soit en aide 2. »
C'est dans le camps formé sous les murs d'Archas que
Raymond d'Aiguilhe place un grand nombre de révélations
miraculeuses. Chacun vient déposer d'une apparition nouille. Jésus, la Vierge, saint André, saint Nicolas, l'évêque
Adhémar et les principaux chevaliers morts dans l'expédition, apparaissent pendant la nuit. Chacun raconte ce qu'il
a vu, les ordres qu'il est chargé de transmettre à l'armée.
On ne put croire que tant de gens fussent favorisés à la
fois de visions célestes. Le doute s'empara des esprits.
C'est alors que Pierre Barthelemi réclama l'épreuve du feu,
et mourut quelques jours après, si non de ses brûlures,
du moins des mortelles contusions que lui avait fait le
peuple dans son trop vif empressement. C'est alors, qu'un
prêtre du Puy, nommé Bertrand, dangereusement malade
vit apparaître à son lit de mort, Adhémar et Héraclius de

1 Première e'pitre de S. Paul aux Corinthiens , chap. xiij, v. 8.
2 GUIZOT, page 327.

�HISTORIEN DE LA PREMIÈRE CROISADE.

29

Pol ignac ; le brave Héraclius, porte bannière de l'évêque,
qui au siège d'Antioche avait été frappé dW« flèche au
visage, et était mort glorieusement les armes -à îa main1.

§ IX.
L'ARMÉE

DU COMTE

ARRIVE A JÉRUSALEM.

FLN DU LIVRE

DE RAYMOND D'AIGUILHE.

L'armée du comte abandonnne le siège d'Archas, passe
à Béryte, à Accon, campe près des marais de Césarée,
s'arrête à Ramba, à seize milles de Jérusalem, et parvient
enfin le 3 juin 109g, sous les murs sacrés de cette cité,
but tant désiré de son pèlerinage. 2
Le duc de Lorraine, le comte de Flandre et le comte
de Normandie assiégèrent la ville du côté du nord; le
comte de Saint-Gilles s'établit avec son armée d'abord du
côté de l'occident, puis sur la montagne de Sion—Enfin,
après un siège de cinq semaines, de grandes souffrances
et de nombreuses attaques souvent malheureuses, le

1 Je sçay bien que le viscomte Hèracle , guidon de l'évesque du Puy,
fut blessé en ce conflit ; mais ce fut à cause qu'il bailla son guidon à un
autre, du désir qu'il avoit de combattre luy-mesme , et s'estoit beaucoup
advancé devant son rang. Ce viscomte estoit celluy de Polignac , ainsi
que j'ay leu autre part, quoyque Aiguillers ne le spécifie en particulier,
comme estant assez cogneu de tous. — Ce n'est donc plus merveille de
voir les armoiries de l'évesque du Puy, avec l'espée et la crosse, depuis
cette expédition de la terre saincte, puisque ce vertueux et généreux Aymard
sceut si dextrement manier et joindre l'une avecque l'autre.

(On. r&gt;E
2

GUIZOT,

GISSEY,

Hist. de iV. Dame du Puy, liv. s, c. xxx, p. 342.)

pages 353, 357, 358, 35g, 36i.

�3o

RAYMOND D'AIGUILHE ,

peuple de Dieu tenta un dernier effort contre les Sarrasins ; et suivant la prédiction d'un ermite la ville fut prise
au jour qu^il avait indiqué, le vendredi i5 juillet 1099, à
cinq heures après midi1.
Voici de quelle manière, en finissant son livre, notre
historien raconte la défaite sanglante des infidèles. « Parmi
« les Sarrasins, les uns étaient frappés de mort, ce qui
» était pour eux le sort le plus doux; d'autres percés de
» flèches se voyaient forcés de s'élancer du haut des tours;
» d'autres livrés aux flammes et consumés par elles. On
» voyait dans les rues et sur les places de la ville des
» monceaux de têtes , de mains et de pieds. Les hommes
» de pied et les chevaliers ne marchaient de tous côtés
» qu'à travers les cadavres. Mais tout cela n'était encore
» que peu de chose si nous en venons au temple de Sa» lomon, où les Sarrasins avaient coutume de célébrer les
» solennités de leur culte. Qu'arriva-t-il en ces lieux?....
» Si nous disons la vérité , nous ne pourrons obtenir
» croyance. Qu'il suffise de dire que dans le temple et dans
» le portique de Salomon, on marchait à cheval dans le
» sang jusqu'aux genoux du cavalier et jusqu'à la bride du
» cheval...
Juste et admirable jugement de Dieu , qui
» voulut que ce lieu même reçut le sang de ceux dont les
» blasphèmes contrelui l'avaient si long-temps souillé2.»

1

GUIZOT

, page 379.

2 Idem , page 379.

�HISTORIEN DE LA PREMIÈRE CROISADE.

3l

§ x.
CONCLUSIONS.

L'histoire de Raymond d'Aiguilhe commence donc en
et finit à la fin de juillet 109g. Elle suit l'armée depuis

iog6

son passage en Esclavonie jusqu'au différent qui s'éleva
après la prise de Jérusalem entre le roi Godefroi et le
comte Raymond de St-Gilles, au sujet de la tour de David.
Raymond d'Aiguilhe quitta Jérusalem avant le 14 août
109g, pour aller à Jéricho avec quelques autres croisés. Us
passèrent le Jourdain sur un bateau d'osier, n'en trouvant
aucun autre pour cette petite traversée; et dès ce moment
rien ne nous apprend quel fut le sort de l'historien, ni s'il
revint en Europe on mourut en Palestine. La brusque conclusion de son ouvrage donne quelque vraisemblance à
cette dernière conjecture *,
Cette histoire est dédiée à l'évêque de Viviers. Il n'en
existait aucune autre édition que celle qui se trouvait dans
le GESTA DEI PER FRANCOS de Bongars 2, lorsque M. Guizot
en a publié une traduction dans sa collection de mémoires
relatifs à l'histoire de France.
Cet ouvrage est remarquable par la clarté, la précision ,
la naïveté du style. L'esprit de sonsiècle y respire tout entier;
aucune idée politique ne vient s'y mêler; la foi seule le
dirige. Pour Raymond d'Aiguilhe, l'infidèle cesse pour ainsi

1 Histoire littéraire de France , par let Bénédictins, tome viij , pages
62a , 628.
2

GUIZOT,

tome 1, pag. 13g, i83.-—GUIZOT, page 226.

�32

RAYMOND D'AIGUILHE , ETC.

dire d'appartenir à l'humanité ; se baigner dans son sangi,
porter sa tête en trophée, ne distiguer au milieu du massacre ni l'âge, ni le sexe, c'est satisfaire à la justice divine
trop long-temps outragée par les blasphèmes des disciples
de Mahomet. Sous un autre point de vue, l'abrutissement,
l'ignorance, la crédulité, la superstition de cette foule
grossière qui s'était ralliée sous l'étendard de la Croix, sont
fidèlement dépeints. La cupidité, la soif de la domination,
l'esprit d'indépendance des chefs s'y montrent à chaque
ligne. C'est un tableau vivant des mœurs de cette époque
Quatre ans écoulés depuis ïà prédication de la croisade,
avaient vu fonder un nouveau royaume de Jérusalem, et
descendre dans la tombe le souverain pontife, protecteur
de cette grande entreprise. Pascal II, qui monta sur le
trône pontifical après Urbain, n'avait ni le génie, ni l'ambition de son prédécesseur. Aux prises avec l'anti-pape
Norbert, et successivement avec trois autres compétiteurs,
il dut appeler autour de lui toutes les forces de l'Église
pour en conserver l'unité. Il eut trop souvent besoin de recourir aux puissances séculières, pour leur faire sentir
toute la pesanteur du joug qu'Hildebrand et Urbain leur
avaient imposé, et pour penser à étendre ses regard vers
une terre éloignée que déjà la discorde dévorait.

�/

PONS DE CAPDEUIL.

��PONS DE CAPDEUIL,
TROUBADOUR DU VELAY (XIIE SIECLE ).

PONS DE CAPDEUIL, riche châtelain du diocèse du Puy,
est un des troubadours les plus célèbres par ses talens et
ses vertus. Tous les vieux historiens le représentent comme
le plus aimable, le plus galant, le plus preux chevalier de
son époque. C'est un beau jeune homme aussi gracieux
5

�36

PONS DE CAPDEUIl,

et timide près de son amie, qu'il est fier et hautain lorsque recouvert de son armure il s'élance dans une de ces
brillantes joutes de tournois dont il sort toujours vainqueur. L'épée lui est aussi légère que la plume, il se sert
de l'une et de l'autre avec la même grâce; aussi le troubadour est-il représenté en tête de ses poésies, dans le
manuscrit 7698 de la bibliothèque royale, sous la figure
d'un guerrier armé de toutes pièces et s'en allant en terre
sainte combattre les infidèles.
La belle

AZALAÏS,

baronne de rtIercœur, fut celle qu-

CAPDEUIL choisit pour la reine de ses pensées; il lui voua
le plus pur hommage, il l'aima de l'amour le plus chaste
et le plus tendre, sans que jamais un coupable soupçon
put l'atteindre. Ceux qui connaissent les mœurs de ces
temps, savent ce qu'étaient la parole et l'honneur d'un
preux chevalier.
Lisez ces charmantes poésies de PONS DE CAPDEUII.; que
de fraîcheur et de touchante naïveté ! je ne les traduis
qu'avec crainte; car j'ai bien peur qu'au moment où je

voudrai communiquer mon admiration, elles ne s'évanouissent aussitôt. Plus elles sont délicates et légères plus
elles échappent à la main qui veut les saisir. Le moindre
souffle étranger vient ternir ces fragiles productions du
moyen-âge; toutes ces pensées fugitives disparaissent sous
la plume de plomb du traducteur. On cherche, on s'épuise
en vains efforts, on essaie vingt fois,et l'on croit avoir fixé
l'idée en laissant tomber de tout son poids une lourde périphrase sur un mot léger qui s'envole. Roses qu'il ne faut
pas arracher du sol qui les fit naître ; car en quittant leur
soleil elles perdent leurs vives couleurs. Quels que soient
les soins de celui qui veut les cueillir, elles se fanent
entre ses mains ; et s'il peut en sauver quelques-unes, s'il
sst assez habile pour les transplanter dans un autre climat,

�TROUBADOUR

DU VELAY.

il n'aura jamais que des plantes pâlies et malades. Est-ce
donc trouver la beauté et le parfum des fleurs que d'aller
les chercher dans les herbiers desséchés ?....
Le troubadour fait une chanson pour AZALAÏS et dit :
« Oui, vous êtes la femme la meilleure, la plus parfaite.,
» la plus aimable, la plus sincère, la plus honnête, la plus
v belle, la plus spirituelle du monde. Aussi je vous aime,
» et ne désire pour toute récompense que le bonheur de
» vous aimer. Ma tendresse pour vous est si vive, que nul
» autre objet ne peut trouver place dans ma mémoire.
» Nul autre amour ne peut plus me charmer; et quand je
» fais ma prière à Dieu, c'est toujours votre image qui
» remplit mon cœur 1. »
Un instant le poète est jaloux; et là, je trouve un trait
naturel charmant: il est jaloux d'AZALAÏS parce qu'elle lui
semble indifférente..
« Ma belle et douce amie que j'aime si tendrement, ne
» sait pas le mal que j'éprouve 2, » dit-il, avec tristesse.
D'abord il espère la ramener à lui en affectant à son tour

1

k..V.Etx mielher del mon, e plus valons,
E plus gentils, e plus franch', e plus pros,
E genser, e plus guaya;
Per qu'ieu vos am, ja autre pro non a\
Tan ûnamen que d'al re no m sove,
Neis quan prec Dieu, don oblit per vos me,
Nulh' autr* amors nom pot faire joyos.
{Humils e j.

2 Ma bella dousa amia
Cui am de cor fina m en,

îion sap ges lo mal quieu sen.
( Aoras rjuem tengues iauten).

�38

PONS

DE

CAPDEUIL ,

une égale froideur ; mais la coquette ne semble pas y
prendre garde. Le poète, qui ne croit pas être compris,
devient boudeur; AZALAÏS n'y prend pas garde encore.
L'amant se persuade qu'il n'est pas aimé, il se désespère ;
mais pour ne pas donner à la cruelle le triomphe de sa
douleur, il s'éloigne et cherche à former d'autres nœuds.
Il tente un dernier moyen; il s'attache à la vicomtesse
AUDIARTZ , devient empressé, feint une vive passion qu'il
voudrait laisser croire partagée.
Tantôt prenant un air joyeux, il dit :
«Non, je ne voudrais point de l'empire d'Allemagne,
» AUDIARTZ , si mes yeux étaient condamnés à ne pas vous
» voir 1. »
Quelquefois, laissant éclater son chagrin, il s'accuse et
se désole :
« Ma faute est si grande que j'en devrais mourir de colère
» et d'amour 2. »
Puis il s'abandonne à ses regrets, il se rappelle le temps
où il était heureux; et laissant aller son cœur à ses doux
souvenirs, il chante d'une voix triste et mélancolique :
« Véritables amans, vous dont l'amour n'est pas trou» blé, que vous devez être joyeux et légers
Vous allez
» ensemble vous promener quand vient le temps heureux
» qui fait épanouir les fleurs dans la plaine et chanter le

1

No vuelh aver l'emperi d'AJamanha

Si N'AUDIARTZ, vo vezian miei uelh.
2

Que lal folbia

Ai fach, qu'ieu deuria
Morir d'ir'e d'esmai.
(Cwiperncsci cuidar).

�TROUBADOUR DU VELAY.

39

» rossignol sous la feuillée. Mais moi, j'aime bien mieux
» le doux son de sa voix que le chant du rossignol *, »
Mais tant de repentir semblait laisser AZALAÏS insensible;
la jeune femme se croyait une rivale. A chaque chanson
suppliante qui lui venait de CAPDEUIL , elle pensait à la
belle AUDIARTZ, et la jalousie serrait son cœur, et puis en
secret elle se prenait à pleurer.
Enfin, pour cacher sa douleur, elle voulut s'étourdir au
milieu de fêtes bruyantes, défendit avec colère de prononcer devant elle le nom du perfide, du perfide qui la
trompait.
CAPDEUIL est heureux de cette colère, il a vaincu l'indifférence , il est aimé ; il ne lui reste plus qu'à en arracher l'aveu. Trois aimables châtelaines, compagnes de sa
jeune amie, la comtesse de Montferrand, la dame Marie
de Ventadour et la vicomtesse d'Aubusson, le ramènent à
ses pieds où il jure de ne jamais s'écarter du droit chemin
de l'amour.
Hélas ! ils ne furent pas long-temps heureux ; AZALAÏS
mourut, laissant CAPDEUIL inconsolable
Maintenant, tous les liens qui l'attachaient à la terre sont
rompus, le troubadour est seul dans la vie. Pour lui,plus
de parens, d'amis, de fortune et de plaisirs; il a tout
quitté pour s'isoler dans sa douleur. Ses larmes ont

1 Leials amicx , cui amors ten joyos ,
Deu ben ésser alegres e jauzens ,
Aras quan par lo guais termenis gens
Que fai la flor espandirper laplanba,
E'l rossinhol chanlar justa '1 yertfuelh ;
Mas ieu non am son dous cban tan quan suelb..t.
{Leials amicx).

�4o

PONS DE CAPDEUIL,

détendu les cordes de sa lyre, son esprit n'a plus d'inspirations, son cœur ne garde qu'un souvenir déchirant.
»
»
»
»
»

« De tous les mortels,dit-il, je suis bien le plusmalheureux et celui qui souffre davantage; aussi je voudrais
mourir, et ce serait me rendre un service que de m'ôter
la vie. Maintenant je suis désespéré; et depuis que' ma
pauvre AZALAÏS est morte, je ne supporte plus l'existence
qu'avec effroi1. »

«Au moins, si Dieu m'avait fait mourir le premier,
» Hélas!.... qui jamais aura une aussi belle vie?.... Nous
» pouvons bien dire que l'ange fut heureux et content de
» sa mort2. »
Cependant, l'heure de la troisième croisade allait sonner.
Le vieux Lusignan, qui n'était pas du sang royal, avait eu
l'imprudente ambition de mettre sur sa tête la couronne
de Baudoin V, son gendre , qu'on disait mort empoisonné (1186). Tous les seigneurs du royaume de Jérusalem

1

De totz Caitius sui ieu aisselh que plus

Ai gran dolor, esuefre gren turmen;
Per qu'ien volgra mûrir, e fora m gen
Qui m'aucizes, pois tan sui esperdutz
Queviures m'es marrimens et esglais;,
Pus morta es ma dona n'AZALAÏS.

2

S'a Dieu plagues qu'ieu fos primieramen

Mortz ; las !...
Qui aura mais tan bel captenemen!
E podem be saber que l'angel sus
Son de sa mort alegre e jauzen.
(Dt Tott Caitius).

�TROUBADOUR DU VELAY.

-

4l

sont indignés, le peuple murmure, le désordre pénètre
dans l'armée, la maladie décime les soldats, les musulmans espèrent et se préparent
Puis, le téméraire Raynaud de Châtillon, violant la trêve jurée, enlève une caravanne et refuse à Saladin de^lui rendre ses prisonniers.
Tant d'audace, de faiblesse et de crimes irritent le sultan ;
il lève soudain une armée redoutable, marche contre
les chrétiens, les poursuit, les accable près de Tibériade:
deux fois il est victorieux. Lusignan, le prince d'Antioche,
les grands maîtres du temple et de l'hôpital sont tous faits
prisonniers; la vraie croix tombe elle-même au pouvoir
des infidèles qui entrent triomphans dans Jérusalem.
Il ne restait plus aux chrétiens que Tripoli, Tyr et Antioche, la croix et le tombeau sacrés n'étaient plus en leur
puissance, le croissant s'élevait sur la ville sainte; c'en
était fait de la conquête.
A cette effrayante nouvelle l'Europe catholique frémit
d'une sainte colère. Des moines exaltés se répandent dans
les provinces, courent de ville en ville, de village en
village; infatigables dans leurs courses évangéliques et
poussés dans tous les sens par la même pensée, ils demandent à grands cris l'enrôlement universel sous les
étendards de la croix. Les peuples émus prennent les
armes; ils arrivent en foule. Le seigneur et le vassal ,
l'ouvrier de la ville et le paysan du hameau, tous sont
appelés, tous sont nécessaires; il faut des bras maintenant et non d'inutiles intelligences. Les hommes se comptent, le nombre seul peut assurer la victoire.
La voix des prêtres ne fut pas la seule qui se fît
entendre. Quand le tocsin sonna, les troubadours étaient
debout et chantaient, non plus ces langoureuses romances
d'amour, non plus ces chansons malignes qui n'arrivent
à l'esprit que dans le calme d'une paix oisive , mais
6

�42

PONS DE CAPDEUIL,

des provocations guerrières contre les mécréans, des
hymnes pieux pour toucher les cœurs, pour réveiller les
consciences, des anathèmes contre les lâches qui restaient
insensibles à la voix de Dieu. Les prêtres montraient le
ciel, les poètes promettaient la gloire; la lyre était surmontée d'une croix.
Alors tout ce qui était endormi, tout ce qui pouvait
prendre vie, devait nécessairement s'éveiller, s'échauffer,
se mouvoir dans ce douzième siècle si brillant, si agité.
Comment sommeiller en paix, quand les marteaux et les
enclumes vous réveillaient partout en forgeant des armures ? Jérusalem était-elle à jamais perdue ? Devait-on
renoncer lâchement à la conquête des premiers croisés?...
PONS DE CAPDEUIL se leva;ses yeux fixés au ciel n'avaient
plus de larmes, le souvenir avait fait place à l'espérance,
son cœur battait encore d'enthousiasme et d'amour; mais
d'amour pour la religion. Il voulait vivre pour bien mourir.
Le remords a touché son cœur, il se repent de ses
fautes, il s'humilie, demande grâce et se confesse.
« En honneur du Père , en qui réside toute puissance et
»
»
»
»
»
»
»
»
»

toute vérité, du Fils, en qui brille toute raison et toute
bonté, du St-Esprit, source de tous les biens. Nous
devons croire à chacun d'eux et à tous les trois. Je sais
que la sainte Trinité est le vrai Dieu qui pardonne, qui
récompense et qui nous sauve. C'est pourquoi je m'accuse des péchés mortels que j'ai commis par mes discours, par mes pensées, par mes mensonges, par mes
mauvaises actions, et j'en demande humblement pardon 1. »

1 En honor del paire en oui es

Totz poders e tota vertatz ,
Et el nlh totz sens e totz gratz,

�TROUBADOUR DU VELAY.

43

»
»
»
»

« Heureux celui qui prend la croix; car l'homme le plus
vaillant, le plus honoré, s'il demeure , ne. sera qu'un
lâche méprisable; tandis que le plus vil, en partant,
deviendra libre et bon, rien ne lui manquera, le monde
entier l'absoudra de ses fautes passées !

»
»
»
»
»

» Il n'est plus le temps où, pour mériter le ciel, il suffisait de se raser la tête et de subir les austérités de la
vie monastique. Maintenant, Dieu promet le salut à tous
ceux qui, armés en son nom , iront le venger des outrages des Turcs, outrages plus injurieux qu'aucun de
ceux qui avaient été commis jusqu'à ce jour.

»
»
»
»
»
»

» L'homme riche et puissant ne laisse sur son passage
que des traces de son ignorance et de sa méchanceté.
Quand il ravage les domaines des autres, quand il pille
les châteaux et assiège les tours et les murailles qui les
défendent, alors il croit avoir fait les plus belles conquêtes, et pourtant il est plus misérable que ceux qui
n'ont rien au monde.

» Le Lazare était indigent, sans doute ; mais ce riche
» qui lui refusa secours fut-il bien avancé avec ses trésors
» quand la mort vint le frapper ?.,..Ceux qui ambitionnent

Et el sanh esperit tot bes,
Devem creire l'un e totz tres ;
Qu'ieu sai que'l sanhta trinitatz
Es vers dieus e vers perdonaire,
Vera mercès e vfrs salvaire,
Per qu'ieu dels mortals falhimcns
Qu'ai fagz en ditz ni en pessan
bAfala motz ni ab mal obran,
Mi ren colpables penedens.
( En honor del.,.).

�44

PONS DE CAPDEUIL ,

» les biens de la terre plus tard seront malheureux, et
» à leur tour , les pauvres trouveront le bonheur 1. »
Voila donc ce qu'est devenu PONS DE CAPDEUIL , ce jeune
poète plein de langueur qui naguère encore soupirait de
tendres élégies aux pieds d'une femme adorée ; voilà ce
que le temps a fait du troubadour timide qui ne demandait qu'un sourire pour le bonheur de sa vie ! Son cœur
s'est refroidi, s'est glacé tout-à-coup; plus dur cent fois
que l'inflexible acier qui couvre sa poitrine, rien d'humain

1 Qui fai la crot» moût l'es ben pres,
Qu'el pus valens e'1 pus prezatz
Er si reman flacs e malvatz,
E '1 pusavols francx e cortes,
Si va, et no'l falhira res,
Ans er del tot mons e lavatz ,
E ja no'l cal tondre ni raire
Ni en estreg orde maltraire ,
Que dieus lur sera vers guirens
A totz selhs que per lui iran
Venjar l'anta qu'els Turc nos fan,
Que totas autras antas vens.

Ar hi fai mout gran nescies,
E son dan rica poestatz,
Quan tolh las autrui beretatz
Ni bast castelhs, tors ni pares ;
E'1 cuia mout aver conques,
Menhs a qu'us paupres despulhatz ;
Qu'el lazer non avia guaire,
E'1 ricx que no li vole ben faire
Valc a la mort pauc son argens :
Guart si donc qui tolh ab enjan ,
Que selh qu'avia d'aver tan
Fon caitius, e'1 paupres manens.
( En honor del.,,).

�TROUBADOUR DU VELAY.

45

ne peut l'émouvoir. Soldat insensible, missionnaire impitoyable , homme de fer, il veut tout entraîner avec lui
dans le vaste torrent ; il faut partir , il faut quitter l'Europe , les malades et les vieillards suffiront pour la garder,
et si quelques lâches demeurent, honte et malédiction
sur eux !
Quelle verve ! que de foi, de dévouement et de courage !
comme il est beau de voir toutes ces populations frémissantes s'agiter à la voix prophétique de ces hommes qui
leur semblent des envoyés de Dieu ! c'est qu'alors la poésie
était vraiment une puissance , une force révolutionnaire
irrésistible. Les sociétés vieillies, assises et blasées comme
la nôtre , ne se laissent guider que par les froids calculs
de l'égoïsme ; mais les peuples jeunes , debout et pleins
de naïves croyances, comme l'étaient ceux du XIIme siècle,
partaient à la première voix qui pouvait toucher leur cœur.
Nouveau Tyrtée, le troubadour s'élançait une lyre à la
main , et les nations enthousiasmées le suivaient en répétant ses pieux cantiques ; alors la prière du poète n'était
pas stérile , sa parole faisait germer l'action.
Voyez comme toutes les pensées de CAPDEUIL sont graves
et sombres ; la religion les domine, mais souvent le dégoût
de la vie les inspire. Plus de ces naïves images , de ces
charmantes peintures , de ces idées vives et fraîches qui
montrent un cœur joyeux et pur ; tout est flétri, décoloré , avec AZALAÏS tout est mort, la nature n'a plus retrouvé de printemps, la terre désolée porte un deuil éternel.
Et lui, autrefois si ardent, si jaloux de l'emporter sur
les autres, comme le voilà désenchanté !...
« Que vous servirait d'avoir fait la conquête de tous les
» royaumes qui sont de ce côté de la mer, si vous êtes
» ingrats et infidèles à Dieu ?.... Alexandre avait soumis

�46

PONS DE CAPDEUIL.

» toute la terre, qu'emporta-t-il en mourant
un lin
1
» ceuil ! »
« L'homme qu'accable la vieillesse ou la maladie, sans
» doute est excusable ; mais il doit donner son argent à
» ceux qui partent. C'est bien fait d'envoyer à sa place,
» lorsqu'on ne demeure pas par lâcheté ou par indiffé» rence. Ah !.... que répondront au jour du jugement ceux
» qui seront restés, quand Dieu leur dira : faux et lâches
a chrétiens , pour vous je fus cruellement battu de verges,
» pour vous j'ai souffert une mort ignominieuse.... Alors,
» le plus juste sera lui-même saisi d'épouvante 2. »
Henri II d'Angleterre et Philippe-Auguste de France
avaient fait la paix, et même réunis ensemble à Paris , en
janvier 1188 , s'étaient concertés pour marcher contre le
sultan. Le 27 mars de la même année , Philippe, dans une
grande assemblée, avait fait ordonner un subside pour ia
croisade, nommé dîme saladine.
Mais tout-à-coup' les hostilités recommencent entre les
deux jaloux monarques. Une guerre intestine pouvait de1

Qui tot quant es de sai mar conqueria
No 'l te nulh pro, si falh a dieu ni '1 men ;
Qu'Alixandres, que tot lo mon avia,
Non portet ren mas un drap solamen ;
( Ernotsia... ).

Totz hom cuifai velhez' o malautia
Aemaner sai, deu donar son argen
A selhs qu'iran, que hen fai qui envia,
Sol non remanha per cor negligen,
A !
que diran al jorn del jutjamen
Selhs qu'estaran per so que ren non tria
Quan dieus dira : « fais, pies de coardia,
» Per vos fui mortz e batutz malamen ! »
Adoncx aura Io pus just espaven.
2

{Idem),

�TROUBADOUR DU VELAY.

venir funeste à la sainte cause ,

PONS DE CAPDEUIL

47

s'écrie :

« Il serait bien à désirer que le roi des Français et le
» roi des Anglais fissent la paix. Celui des deux qui vou» drail y consentir le premier, serait préféré de Dieu et
» couronné par lui dans le ciel. — Que le roi de la Pouille
» et l'empereur soient aussi frères et amis jusqu'à ce que
» le saint tombeau soit recouvré ; ignorent-ils que le
» pardon qu'ils accorderont ici, eux-mêmes l'obtiendront
» au jour du jugement1 ? »
—Henri II mourut, son fils Richard le remplaça; la paix
était conclue. Philippe fut prendre l'oriflamme à St-Denis,
se mit en tête de son armée , et le 14 juillet 1190 , les
rois de France et d'Angleterre alliés, partirent pour la 3e
croisade. PONS DE CAPDEUIL les suivit
pour ne plus
revenir !
n II aima d'amour madame AZALAÏS DE MERCŒUR, tant
i&gt; qu'elle vécut il n'en aima jamais d'autre , et quand elle
» fut morte, il se croisa, passa outre-mer et y mourut2. »

1

Ben volgra qu'el reys dels francès

E'l reys engles fezesson patz,
Et aquel fora pus onratz ,
Per dieu, qui premiers la volguas ,
E ja no 'I mermera sos ces,
Ans fora el cel coronatz ;
E'1 reys de Polh' e l'emperaire
Fosson abdui amie e fraire,
Tro fos cobratz lo monimens,
Qu'aissi cum sai perdonaran ,
Sapchatz qu'aital perdon auran
Lai on er faigz lo jutjamens.
( En honor del... ).
2 POHS DE

CAPDUELH

fo un gentil Bars del avescat del puei santa-

maria; e trobava, e viulava, e cantava be, e fon bos cavaliers d'armas,

�48

PONS DE CAPDEUIL,

Un assez grand nombre d'auteurs anciens et modernes
ont laissé quelques fragmens biographiques sur PONS DE
CAPDEUIL ; mais il est facile d'apercevoir que presque tous

e gen pailans, e gen domneians, e grans, e bels, e ben ensenhatz, e fort

escas d'aver, mas si s'en cabria ab gent aculhir et ab far honor de sa
persona. Et amet per amor ma dona

AZALAÏS DE MERCUER

, molher d'en

Ozil de Mercuer, un gran comte d'Alyernhe, e filla d'en Bernart d'Andusa, d'un honrat baron qu'era de la marca de Proensa. Mout l'amava e
la lauzava, e fes de lieis mantas bonas causos. E tant quan ela vìsquet ,
non amet autra : e quan ela fon morta el se croset, e pasiet outra-mar, e
lai moric.
PORS

DE

CAPDUELH

amet aquesta dona, si com avetz auzit, et fon

amatz per ela, e molt fo lur amor grazida per totas las bonas gens ; e
maintas bonas cortz, e maintas bêlas jostas, e maint bel solatz en foron
fait, e maintas belas cansos. Et estan eu aquel gang et en aquel alegrier
ab ela, ac voluntat, aisi com fols amics que no sap ni pot sufrir grau
benanansa, ds proar si ela li volia be : qu 'el no crezia a sos huelhs, ni
als plazers plazens , ni a las honradas honors qu'ela li fazia ni

'1

dizia. E

si acordava en son fol cor quel fezes semblan que s'entendes en ma dona
AUDIARTZ

, molher del senhor de Marselha, e fes aquest pensamen, que,

sí a sa dona pezava si

'1

se lonhava d'ela, adones porria saber qu'ela li

volia be; e si a leis plazia,

era ben conortz que res no

1'

amava. Et el,

com fols que no s recre tro qu'a pres lo dan, comensec se a lunhar de ma
dona n'Azalaïs et a traire se a ma dona n'AUDlARTz, et a dire ben d'ela
e dis d'ela -.
No vuelh aver l'emperi d'Alamanha'
Si n'Audiartz vo vezian miei uelh ;
E non die trop, si m vest gai ni m despuelh,
Ni

'1

ren mercè quar li plac ma companha.

Ma dona n'AZALAÏS, quan vi que

PONS DE CAPDUELH,

qu'ela avia tant

amat et onrat, s 'era lunhatz de la, e s'era tragz a ma dona n'AUDIARTZ,
ela

n'ac fort gran desdenh ; si que anc jorn no fon persona a cui ela

parles ni demandes de lui; e qui li 'n parles no respondia. Ab gran cort
et ab gran domnei ela vivia.
Pous

DE CAPDUELH

anet domneian per Proensa, longa sazo, e fugen

las honors de ma dona n'Azalaïs. E quant el vi e saup qu'ela no s'en mostrava irada, ni

'1

mandava mesatge ni letras, et el penser que mal avia

fag; e comenset a tornar en la sua encontrada, e parti se de la folaproazc

�49

TROUBADOUR DU VELAY.

se sont successivement copiés pour , du reste, ne rien
nous apprendre que ce qui se trouve dans les poésiesellesmêmes du troubadour. Lisez BASTERO 1, CRESCIMBÉNI 2,
DOM VAISSET

3

, STE-PALAYE

h,

MILLOT

5

, LES POÉSIES OCÇI9

, etc
Vous ne trouverez chez tous à peu près que la même no6

TANIENES

, DOM

RlVET

7

, AuGUIS

8

, RAYNOUARD

tice.

qu'el avia faita. Et el comensa esser tristz e doleus; e mandet letras e
copias humils al grans precx a ela , que degues sufrir que li vengués denan
razonar la soa razo , e pregar , e clamar merce ; e qu'ela degues penre venjansa de lui, si el avia faita ofensio vas ela ; mas no ill vole eseoutar
merce ni razo, don el fes aquesta canso que dita :
Aissi cum cel qu'a pro de valedors.
Ft aquesta canso no li valc ren, e si en fes un' autra que ditz :
Qui per nesci cuidar
Fai trop gran falli meu.
Ni aquesta no '1 valc ren eisamen que ma dona Dcna

AZALAÍS

tornar en grassia, ni volgués creire qu'el se fos lunhatz

lo volgués

d'ela per proar

si e la en seria alegra o no, si el se partis d'ela ; don el anet a ma dona
Maria de Venladorn et a ma dona la comtessa de Montferran , et a la -vescomtessa d'Albusso , et si las amenet a Mercuer a ma dona n'AzALAïs clamar merce, qu'ela li rendet grassia per los precs de las douas. E Pos
CAPDUELH

DE

fon plus alegres que homs del mon; e dis que jamais non se

fenheria plus perproar sa dona.
( Biograph. Provenc. ).

1

2

... p. 9*
p. 206.

3

Hist. du Languedoc, t.

*

Manuscrits à l'arsenal.

III.

p. 97.

I,

5

Hist. littér. des troubadours, t.

6

Poésies occitan., 10.

1

Histoire littéraire de France, XV, 22.

8

Hist. des Poètes français, 1.1, p. 14.

i1

Choix des Poésies provençales.

p. 43.

7

�5o

PONS DE CAPDEUIL ,

L'historien qui semblerait avoir puisé à des som^s
plus sincères, quoiqu'il lui arrive souvent de tomber dans
d'étranges erreurs, c'est JEAN DE NOSTRADAMUS , procureur
au parlement de Provence, père du célèbre astrologue
Michel, et qui publia en i5y5 une histoire des poètes méridionaux. D'après lui, notre troubadour était un gentilhomme provençal dti pays des montagnes , d'une race
très-ancienne et très-noble. Il n'avait par son patrimoine
qu'un mince revenu ; mais ses talens lui procuraient de
grandes ressources ; aussi se tenait-il toujours fort leste
et bien couvert d'accoutremens riches et beaux.
Il vécut encore 37 ans après son départ pour la croisade , puisqu'il ne mourut qu'en 1227 ; et c'est durant ce
long séjour sur la terre étrangère qu'il composa son poème
de las amors enribiades de Andriou de Fransa, poème
qui malheureusement n'est point parvenu jusqu'à nous.
Toutes ces assertions de Nostr/adamus sont-elles bien
exactes ? Il est permis d'en douter , puisqu'il ne connaît
même pas bien le nom du poète dont il parle ; il l'appelle
en effet PONS DUÈBRE'UŒIL (Dubreil), mot qu'il traduit en
latin aperi oculos. Point de doute certainement sur la personne dont il écrit l'histoire, on voit bien que c'est celle
du troubadour du Yelay ; car il fait assez l'éloge de la tendresse et de la constance du malheureux amant d'Elys de
Mévillon , fille de Bernard d'Anduze, gentilhomme d'Auvergne , femme d'Ozil de Mercœur

1 Ce mot de Dubreuil analysé arec une si complaisante érudition par

l'auteur, montre l'ignorance dans laquelle il était sur la véritable origine
du poète. Il n'est pas douteux que PONS porta le nom , aujourd'hui défiguré,
d'un petit hameau ( Chapteuil, commune de Sl-Julien-Chapteuil, 2 lieues
et demie à l'est du Puy), dont il était le seigneur. Chapteuil vient en eflet
du mot provençal Capdehls, {guide). —Quelques-uns pensent qu'ancien-

�TROUBADOUR DU VELAY.

Pourquoi les vieux chroniqueurs du Velay,

5i
MÉDICIS ,

Bu REL , JACMON , n'ont-ils jamais parlé dans leurs manuscrits de ces troubadours qui furent leurs anciens et illustres compatriotes ?... Ils les ignoraient sans doute , car ils
n'eussent pas manqué d'en tirer grande et juste vanité, en
bons , en généreux montagnards qu'ils étaient. C'eût été
bien à eux , s'ils eussent pu le faire , de nous rappeler les
souvenirs , de nous raconter les aventures que leur transmettaient les anciens pendant les soirées d'hiver, au retour du travail, sous les larges manteaux des cheminées.
Comme l'histoire ainsi recueillie devient chère! comme on
conserve ce précieux héritage avec orgueil et vénération !
qu'une page de leur main nous en dirait plus dans sa vérité
naïve que tous ces renseignemens pris au loin. S'ils nous
eussent parlé du fidèle CAPDEUIL, de la coquette AZALAÏS et
du confiant baron , pourrions-nous hésiter un instant à les
croire ? Mais c'est un étranger , c'est Crescimbéni l'italien
qui nous fait la vie de notre compatriote : quelle foi pouvons-nous prêter aux récits de cet historien, quand s'extasiantsur les fêtes données par le troubadour à son amie,
il nous fait une peinture orientale des largesses de CAPDEUIL
que Nostradamus accuse pourtant de n'avoir été rien
moins que généreux?
Mais quel que fut ce passé si brillant et si poétique ,
qu'en reste-t-il maintenant ? Hélas ! bien peu de chose.
A l'est de Saint-Julien, en montant toujours, on se
trouve après un quart d'heure de marche, devant quelques

nemeut il y avait dans ce pays un temple à Jupiter capitulinus, dont les
chrétiens firent plus tard une église à St-Julien-Chapteuil, d'après cette
ingénieuse règle des premiers eufaus de l'Eglise, de substituer au nom du
iliou payen
blance.

celui du saint qui offrait avec l'autre la plus grande ressem-

�52

PONS DE CAPDETJTX,

pauvres habitations qui forment le hameau de Chapteuu.
Au milieu de ce petit village on voit encore une immense
porte surmontée de mâchicoulis et soutenue par deux
larges pans de murailles; ce n'était probablement qu'une
première enceinte, car on a devant soi un cône basaltique
très-élevé autour duquel sont étagées les démolitions de
l'ancien château. En laissant au nord un vieux donjon
démantelé pour prendre le chemin qui tourne à droite,
on arrive lentement sur le sommet de ce rocher que couronne un vaste plateau. Là, sont encore debout les restes
d'une tour carrée qu'on devait apercevoir de très-loin. Une
grande croix en fer est aujourd'hui plantée sur ces décombres, et remplace, pour les voyageurs et les pèlerins, la
vigie féodale.
Cette position qui domine toute la contrée, justifie suffisamment ce nom provençal de Capdels (guide ou fanal).
Pour l'étranger qui s'aventure dans ces campagnes sauvages , rien n'est plus triste à voir que les indigentes masures humblement accroupies aux pieds de cette roche
désolée; elles sont bien vieilles et ont dû abriter bien des
générations , puisque le château qui les protégeait autrefois, depuis des siècles tombe en ruines. Cependant, fidèles
aux pieux souvenirs, ces chaumières ont toujours vénéré
ce qui leur reste du vieux manoir, et vivront tranquilles
tant que son ombre pourra veiller sur elles.
Que les temps sont changés!.. Cette solitude maintenant
silencieuse comme un tombeau, triste et pauvre comme
les malheureux qui l'habitent, jadis était un brillant séjour.
Un riche châtelain, aussi courageux chevalier que poète
aimable, y appelait toute la belle noblesse de la contrée ;
et on venait de bien loin pour assister aux fêtes splendides
du seigneur de Chapteuil.
Si l'on en croit l'histoire, c'est là que PONS, gentil trou-

�TROUBADOUR DU VELAY.

53

badour, donnait des banquets somptueux, des danses, des
joutes, des concerts. Tous ne pensaient qu'au plaisir, quand
cette vie joyeuse des preux barons du Velay fut tout-àcoup interrompue. La coupe en main, le sourire sur les
lèvres, entonnant encore les chants d'amour, il fallut se
lever, courir aux armes; l'heure de la prémière croisade
venait de sonner, le moment du repentir était arrivé.
PONS quitta son vieux castel
pour ne plus le revoir;
mais long-temps après lui sa famille y vécut en suzeraine;
car dans nos archives, on trouve encore beaucoup de
titres du 12E et du i3e siècles, des nobles seigneurs Pons
de Chapteuil.
Les traditions sont peu nombreuses dans ce pays, mais
nulle part peut-être elles ne furent plus religieusement
conservées ; il en est deux surtout, naïves et touchantes ,
que je ne puis m'empêcher de rapporter ici: le monde les
appelle superstitieuses, ce sera pourtant un malheur quand
elles viendront à se perdre. Quel riche trésor dans le cœur
que l'espérance et la foi !
C'était un usage dont il reste de nombreux vestiges
d'avertir par le son des cornets à bouquins tous les vassaux de la montagne de l'approche d'un orage ou d'un
parti ennemi, pour qu'ils vinssent avec leur famille et
leurs troupeaux se mettre sous la protection du château
fort dont ils relevaient. Long-temps après la destruction du
manoir féodal, et lorsqu'on n'eût plus à redouter les
attaques inopinées des seigneurs du voisinage ou des bandes de routiers, les vieilles coutumes se conservèrent; elles
avaient été bienfaitrices, le peuple reconnaissant ne les
abandonna pas. Dans sa simplicité, il voulut au contraire
attacher à toutes les traditions une puissance mystérieuse :
aussi, même encore aujourd'hui, les bonnes gens de
Chapteuil réclament-ils les cornets merveilleux qui leur

�54

PONS DE CAPDEUIL ,

furent enlevés pour être portés au Puy lors de la révolution; ils se désespèrent quand le ciel devient menaçant:
hélas ! ils ne peuvent plus conjurer les tempêtes. « Autre» fois, disent-ils, les récoltes étaient certaines; car les ou» ragans ne pouvaient rien sur elles. Dès qu'un gros nuage
» s'arrêtait sur nos têtes, bientôt il était chassé au loin ;
» un de nos bergers n'aváit qu'à monter sur la vieille tour
» et à sonner un instant de nos trompes de cornes. Main» tenant, c'en est fait, le ciel nous abandonne et nous
» punit d'avoir laissé prendre nos talismans. Que devenir!
» comment éloigner ces déplorables désastres qui nous
» font si misérables?... »
— Un jour, uu seul jour dans l'année , ce chétif hameau
si désert, si pauvre, prend tout-à-coup un aspect riant et
animé; alors, toutes ces tristes maisons deviennent de
joyeuses hôtelleries et gagnent en quelques heures, souvent le pain de longues semaines. Ingénieux secours
qu'envoie la providence aux infortunés! elle veille sur
tous, et n'abandonne que les ingrats qui la maudissent.
C'est le premier dimanche du mois de mai qu'est la fête
de Chapteuil; les pèlerinages aux ruines du vieux château
sont depuis long-temps célèbres, on accourt de bien loin,
la confiance du peuple est grande, les prières de ce jourlà ont été si heureuses! le bon Dieu a déjà fait tant de
miracles en cet endroit! ..
Les mères de famille y portent leurs enfans estropiés.
Rarement elles s'arrêtent d'abord dans le village, quelles
que soient les fatigues de la route; chargées de leur pré- '
cieux fardeau, elles montent de suite sur la cime de ce
calvaire, déposent leurs enfans aux pieds de la croix,
s'agenouillent pieusement, prient en silence et redescendent satisfaites, comme si la guérison était obtenue.—On
voit aussi de jeunes femmes avec leurs maris venir dans

�TROUBADOUR DU VELAY.

55

leur naïve croyance demander au ciel le fils qui manque
à leur bonheur; — puis arrivent les bonnes mères dont
les vœux ont été exaucés et qui, attribuant à la prière du
rocher le miracle de leur fécondité, rendent grâce à Dieu
de tout leur cœur.
Est-il rien au monde de plus simple et de plus touchant
que ces fêtes de nos campagnes ? toutes sont religieuses et
pures, toutes sont un hommage de reconnaissance et
d'amour. Elles commencent et finissent avec les beaux
jours de l'année; elles arrivent avec les premières fleurs ,
s'en vont avec les dern ières récoltes ; les hommes des
champs, comme les oiseaux du ciel, n'attendent pour se
réjouir qu'un doux rayon de soleil.
Cependant, chaque jour qui passe emporte avec lui un
peu de ces antiques et respectables traditions; la foi n'est
plus si vive, la naïveté perd tous ses charmes, la civilisation
bruyante inonde nos villes et trouve déjà des échos dans
nos montagnes, les usages s'en vont un à un, les noms
seuls restent encore, tout ne devient plus pour nous que
souvenirs !

■ iwmmittiiwwi»—

��GÍJMJM.ÈM1MÍM
DE

SAINT - DIDIER.

��GUILHAUME DE ST-DIDIER
( OU LAIDIER ),
TROUBADOUR DU VELAY AU XUme SIECLE.

Au nord, à une lieue de la ville de Puy, on aperçoit
un immense rocher qui s'élève perpendiculairement au
sommet d'une colline, semblable à un tronc de colonne
gigantesque.
Aujourd'hui sur ce rocher on ne trouve plus que des
ruines désolées , quelques pans de murailles que le vent

�6o

■iTJILHATJME DE SAINT-DIDIER,

agite et qui s'écroulent tous les jours, quelques débris
d'antiques fortifications que de vieux lierres soutiennent
un peu et deux grandes tours brisées par le tonnerre.Voilà
ce qui reste de plus de dix siècles de puissance ; et c'est
une pauvre chaumière qui protège ces démolitions entassées et qu'on vient interroger sans espérance d'emporter
un souvenir pour l'histoire de lçurs anciens maîtres.
Regardez en ce lieu, ce que les tempêtes du ciel et de
la terre ont fait du manoir le plus redoutable ; jetez un
dernier regard sur ces grandeurs épuisées qui courent au
néant; puis remontez dans les annales du moyen-âge, pénétrez dans nos montagnes toutes retentissantes du nom
terrible des Polignac, et voyez le château qu'habitait le
vieil Armand au milieu du \%ms siècle.
C'est bien ce même socle basaltique , mais couvert,
hérissé sur tous ses points de donjons, de tours , de murailles crénelées , de mâchicoulis, de meurtrières; ce sont
bien tous ces décombres, mais fermes et de bout, imprenables forteresses que protègent une double enceinte,
trois énormes portes, des chaînes, des ponts-levis, des
fossés, des redoutes et des soldats partout.
La nuit comme le jour plus de six cents hommes sont
armés dans ce château , prêts à se faire tuer au premier
signal du maître ; esclaves abrutis de la féodalité, ils ne
s'inquiètent même pas d'où leur arrive la nourriture, les
armes et les chevaux; ils boivent, chantent, se battent,
prennent ce qu'on leur jette, obéissent sans réfléchir, puis
insoucians et fatigués, viennent se coucher le soir dans
leurs étables humaines.
Mais le seigneur passe plus d'une nuit sans sommeil,
c'est lui qui doit penser pour tous ; aussi le vicomte Armand et ses deux jeunes fils Pons et Eracle montent-ils
souvent au sommet de la haute vigie de Polignac. Là, des

�TROUBADOUR DU VELAY.

6l

heures entières muets , immobiles, ils attendent avec inquiétude, et d'un regard perçant fouillent jusque dans le
pli des montagnes; semblables à trois vautours affamés ils
cherchent une proie, et dès qu'elle se présente, s'abattent
sur elle du haut de leur aire.
Malheur au pauvre pèlerin qui s'aventure seul dans ces
parages, il sera cruellement dévalisé ! malheur au chevalier qui vient de loin pour faire ses dévotions à NotreDame du Puy sainte Marie ; les riches présens qu'il apporte
à la Vierge pour se la rendre favorable, pourront bien ne
pas aller jusqu'à elle ; malheur encore aux voyageurs réunis en caravane; quel que soit leur nombre, ils seront
bientôt arrêtés sur la route et paieront chèrement le droit
de passer dans le domaine du roi des montagnes 1 !
Tandis que ces farouches et cruels seigneurs montagnards, à la tête de vassaux armés, partent pour quelque
sanglante expédition, la belle vicomtesse de Polignac ,
penchée sur une des galeries du château, agite son voile ,
leur jette un sourire avec un dernier adieu et vient aussitôt s'enfermer dans son oratoire.
Ce n'est plus une bien jeune femme; mais encore quels
traits ravissans ! quelle créature adorable ! qui n'en devien-

1 . . . . Ces vicomtes ont eu long-temps toutes les marques de la souveraineté : comme de faire battre monnaie à leur coin ( il y en a encore
dans le Velay , et on nomme ces pièces Vicontines) ; de faire grâce aux
criminels, d'imposer des tailles dans leurs terres, de déclarer la guerre,
et autres de cette nature ; ce qui les a fait nommer dans l'antiquité seigneurs des montagnes

( reguli montium ). François 1er, roi de France , se

trouvant au château de Polignac l'an i553, et entendant parler des privilèges dont avaient joui autrefois les seigneurs de ce nom

et du titre

qu'on leur donnait alors, dit qu'il n'en était point surpris après la magnificence avec laquelle lui et sa cour avaient été reçus.
(MOREHÏ, Dictionnaire, au mot Polignac).

\

�62

GUILHAUME DE SAINT-DIDIER ,

drait follement épris en la voyant agenouillée sur ce priedieu d'iyoire, merveille de sculpture ? A la noblesse de sa
pose on dirait une reine? on la prendrait pour un ange
à la beauté de son visage ; que cet oratoire est bien fait
pour elle !
Une légère coupole ornée de délicates arabesques, des
murailles couvertes de riches tentures représentant l'histoire de ses ayeux, des meubles brodés avec des fils d'or
et de pourpre par sa sœur madame la comtesse de Montferrand, des cassolettes où brûlent de suaves parfums apportés d'Asie au retour des croisés , un lourd rideau de
brocard soulevé par de magnifiques torsades , une fenêtre
à la manière orientale encadrant un petit vitrail colorié,
quel goût exquis et quels contrastes !
Cependant, la vicomtesse paraît émue, la prière qu'elle
venait de commencer expire sur ses lèvres, une larme
coule de ses yeux, un soupir s'échappe de sa poitrine. Elle
aussi attend avec inquiétude, ouvre la croisée, regarde au
loin dans la campagne.
Tout à coup quelqu'un frappe à la porte; on entre ,
c'est Ugo, son page, son discret favori. Il quitte sa toque
d'azur , met un genou en terre , dépose un tendre baiser
sur la main de sa divine maîtresse et vient s'asseoir tristement à ses pieds. La châtelaine toujours préoccupée ,
semble à peine T'aperce voir, et pourquoi cacherait-elle son
trouble ? Le jeune page connaît son secret, il est fidèle, il
ne la trahira pas, lui confident malheureux de l'amour d'un
autre et qui donne le sien à dévorer à son cœur.
Ugo, dit la dame, retourne le sablier.—Approche-moi
cette écharpe, j'ai hâte d'en finiria broderie; car mon
gracieux beau-frère, le dauphin 1, veut l'avoir pour le pro1

Dauphin, comte de Clermont, fils de Guilhaume VII, comte d'Auvergne et de Jeanne de Calabre, épousa la comtesse de Montferrand

�63

TROUBADOUR DU VELAY.

chain tournois;—viens t'asseoir sur ce coussin, — prends
mon livre d'heures et lis-moi ce SALVE REGINA, composé
par notre preux et saint évêque monseigneur Adhémar i.
Le page-ouvre un bahut d'ébène dans lequel la vicomtesse ferme avec soin tous ses précieux manuscrits. En bas,
cette membrane de parchemin de laquelle s'échappe un
grand sceau de cire jaune ; c'est le testament à'Huguette
de Montferrand, sœur chérie de la vicomtesse 2. Ce gros
volume, relié en bois de chêne et en fer, est une bible
latine dontl'évêque du Puy, Maurice de Montboissier, avait
fait hommage au seigneur Armand son neveu, lors de la
fondation du prieuré de Polignac 3. Ces papiers roulés avec
précaution dans ce long cylindre, sur lequel sont sculptés
des dauphins et des griffons couronnés ; ce sont de charmantes poésies que tout le monde connaît déjà et que

MM. Justet et Balaie ne savent an juste de quelle famille était cette comtesse ; cependant monsieur Justel estime qu'elle devait s'appeler Huguette,
parce qu'il avait trouvé dans l'obituaire de Saint-André-lez-Clairmont
que III octobris obiit Hugua comitissa Montisj"errandi.
(BiLUZE, Hist. de la maison d'Auvergne ,

t. I, p.

161 ,

162.)

1 C'est Adhémar de Monteil qui composa l'hymne du Salve Regina.
( Voir la notice de cet évêque dans l'ouvrage des bénédictins ,
Histoire littéraire de France ).
1
Baluze se livre à une longue discussion pour déterminer le véritable
nom de cette comtesse de Montferrand; mais ce qui est incontestable
que son nom commençât par un E, un G ou un H, c'est qu'elle était sœur
de la vicomtesse de Polignac.

(BALUZE,

Hist. de la maison d'Auvergne ,

Preuves, t. II, p.
3

ODO DE

t'a fine.

t. I, p.

162 ;

25 1 , 256, 257, 258).

GlSSET, Hist. de Notre-Dame du Puy, liy. I, chap. XXXIV

�64

GÜILHAUME DE SAINT-DIDIER,

compose dans ses loisirs le dauphin d'Auvergne 1. Cette
petite cassette si bien fermée , contient aussi quelques
écrits bien précieux, mais bien secrets, car la vicomtesse
ne l'ouvre que lorsqu'elle est seule. Enfin, sur cette boîte
est un psautier du plus admirable travail, il est fermé par
deux petites agrafes d'or, et chacune de ses pages formées de vélins de différentes couleurs et écrites avec des
lettres d'or, d'argent, d'azur et de pourpre est encadrée
par de légères peintures aussi délicates que bizarres.
Ugo prit le livre sur ses genoux, l'ouvrit avec soin et
commença l'hymne de la Vierge ; mais à peine le gentil
damoisel avait-il récité la première strophe qu'une voix
douce et harmonieuse se fit entendre au pied de la tourelle ; la châtelaine et le page frémirent à la fois, l'un de
plaisir et de bonheur, l'autre de colère et de jalousie ; ils
écoutèrent; tous deux avaient reconnu GUILHATJME DE
l'aimable troubadour.
« Il n'est pas une créature sur la terre qui ne trouve une
?» compagne, moi seul, hélas !... je ne sais où en trouver

SAINT-DIDIER

» une ! J'adore la femme qui me rend malheureux; je lui
M témoigne plus de constance que l'amant à la maîtresse
» qui se livre après un baiser; mon amour s'accroît parles
» chagrins mêmes qu'il me cause. Ah!.,., si elle m'aimait
» un peu, pouvez-vous comprendre combien je l'aime» rais ?
* Mais qu'y gagnerait-elle à partager ma flamme , puissi que lorsqu'elle est ma plus cruelle ennemie, elle me
» voit tant d'amour pour elle ? Mon cœur est seul à sentir

1 Voir sur ce prince excellent troubadour, les ouvrages de Raynouard
et de Millot; les manuscrits de sainte Palaye, le second volume de l'hist.
de la maison d'Auvergne; Preuves 251, a52 et le manuscrit de la bibliothèque du roi coté 7698.

�65

TROUBADOUPi DU VELAY.

»
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la passion qui l'enivre et cependant, si elle pouvait me
donner un peu d'espoir, je la chérirais peut-être davantage encore; non, cette espérance n'est pas un bonheur
à poursuivre, je le vois bien; je ferais mieux de me dégager de mes liens; mais ils m'étreignent si fortement
qu'il m'est impossible de les briser.
» Ah ! que je me voudrais de mal si j'avais pu lui déplaire, si j'avais pu lui dire une seule parole offensante
ou trompeuse ! Tous les jours je chante ses louanges ,
autant qu'il est en mon pouvoir de le faire ; et pourtant
quand je la regarde, elle ne fait seulement pas semblant de me voir ; aimable et bonne envers tout le
monde, ce n'est qu'avec moi qu'elle se montre sévère.
» Tel estp'usage des dames, elles traitent avec hauteur
celui qui s'humilie. Ah ! belle méchante! c'est donc pour
moi seul que vous manquez de courtoisie, puisque nul
autre que moi ne s'en plaint ! à moi seul vous voulez
du mal, et cela parce que je vous aime plus que personne. Ah! si je suis coupable de vous parler ainsi, vous
pouvez m'arracher les yeux, mais ni vous ni moi ne
pouvons empêcher que ce que je vous dis ne soit la
vérité 1. v

1 El mou non a neguna creatura
No truep sa part, mais ieu non truep la mia,
Ni ges no sai on ja trobada sia
Qu'aissi ames de liai fe segura;
Qn'ieu am pus fort se lieys que mi guerre ya,
No fai nulh drutz lieys gu'en haizan s'autreya
Pus malgrat si eu l'am, perque m fai maltraire!
S'ilh m'ames re, pensatz s'ieu l'ames guaire !
Ho ieu, sapchatz que no fora mezura,
Pus er l'am tan que m'es mala enemia

9

�66

GUILHAUME DE SAINT-DIDIER,

SAINT-DIDIER chantait encore: la vicomtesse, pourtant
si heureuse de l'entendre, l'interrompit. Etait-ce pitié pour
son page ? était-ce crainte ou remords ? je ne puis le dire;
mais l'arrêt qu'elle prononça fut décisif. «Guilhem, écoutez

» ma réponse : si le vicomte mon mari ne me le com» mande et ne m'en prie, je ne vous prendrai jamais pour
» mon chevalier ni pour mon serviteur 11 »

Et s'icu l'am sols, est'amor que m'embria ?
Si fai sivals, tan cum bos respiegz dura ,
Aquest respieg, on hom reu nou espleya,
Non es cauza que hom persegre deya ,
Ben o couosc, si m'en pogues estraire,
Mas no puesc ges, tan sui liai amaire.
Be mvolgra mal, s'il fezes forfaitura,
Ni l'agues dig nulh erguelh ni falsia,
Mas quar enans son ric pretz quasum dia
De mou poder, e platz mi quar melhura ,
E fas saber qu'atotas senhoreyra ;
Quant ieu l'esguar, no fai semblan que m veya
A totz autres es franqu'e de bon aire
Mas a mi sol no vol bel h semblan faire.
Quar costum' es que domna sia dura ,
E port'erguelh selhuy que s'umilia;
Belha res mala, e co us falh cortezia
Ves mi tot sol, qu'autre no s'en rancura !
Voletz mi mal sol quar mi faitz enveya ,
E quar vos am mais d'autra res que sia ?
Per aquest tort mi podes los huelhs traire,
Que ieu ni vos non o podem desfaire
,
(El mon non).

1 Guilhems , auzes ma resposta : silo vescomsmos maritz no m commicdava e no m pregava , nou ustenria per mon cavalier ni per mon lervidor.

�TROUBADOUR DU VELAY.

Cet arrêt ne parut pas au troubadour une irrévocable
condamnation ; loin de s'en affliger il en fit une de ses plus
douces espérances.
A quelque temps de là, un jour que le vicomte était de
belle humeur, il entre dans l'appartement de sa femme,
familièrement appuyé sur l'épaule de SAINT-DIDIER. «Marqueza V dit-il, je vous amène monsieur notre châtelain de
Nolhac 2, le plus présomptueux poétiseur de mes domaines;

1

Je dois observer ici, en passant, que le prénom de la vicomtesse e'tait

Marque sa , prénom alors très-en usage dans les grandes familles. Monsieur
Lacume de Sainie-Palaye et son compilateur Millot commettent donc une

erreur lorsqu'ils considèrent ce mot comme un titre et lorsqu'ils disent
que la vicomtesse s'appelait Adélaïde de Claustra, sœur du dauphin
d'Auvergne.—Dauphin u'avait qn'une sœur qui était Assaldi d'Auvergne,
mariée à Béraud I", sire de Mercueur.
« J'ai trouvé son nom dans les vies des Poètes provençaux où elle est
» appelée Nassal, c'est-à-dire, dame Assalide de Claustre, belle et ver» tueuse dame de laquelle Peyre d'Alvergne devint amoureux. »
(BALUZE,

Hist. de la maison d'Auvergne , liv.

1,

page 65).

Il ne fant pas confondre cette Assaldi avec la beauté que Pons DE CAPavait chantée. Elles avaient épousé l'une et l'autre un sire de Mercœur, mais ce qui les distingue, c'est que, d'après Baluze, l'une était
fille de Guilhaume VII, comte d'Auvergne , et que l'autre était ^fille de
Bernard d'Anduze.
DEUIL

2 Guilhaume de Saint-Didier était un des châtelains du vicomte; c'està-dire , un des gardiens de ses châteaux. Celui de Nolhac, dépendance de
la seigneurie de Polignac, lui avait été confié.
Cette ehâtellenie de Nolhac fut long-temps en litige entre le vicomte et
l'évèque, ainsi qu'il appert par les pièces historiques consignées daus les
preuves de l'histoire de la maison d'Auvergne, par Baluze.
Hominia, fidelitates et sacramenta quae ab hominibus episeopi exegerat
vel acceperat, a Guillelmo scilicet Jordani et GUILLELMÓ DE SANCTO
DESIDERIO, et aliis quos episcopus dicet ei, dimisit et quittavit et eos
absolvit.

(Baluze, vol. 11, p. 67).

�68

GUILHAUME DE SAINT-DIDIER,

parce que je ne suis plus aussi jeune que lui, croiriezvous que le téméraire ose se prétendre plus habile chanteur que moi ? Je le tiens pour excellent troubadour,
homme d'esprit s'il en fût jamais; j'ai plaisir à lui entendre
réciter les fables du vieil QEsopus qu'il a si plaisamment
traduites en vers ; j'admire sa science dans l'art des combats , car je me suis fait lire son traité sur l'escrime 1 ;
mais qu'il veuille me disputer le prix de la voix !
Belle
amie, je vous fais juge. Guilhem, prends ta lyre, je commence, v
Alors le vicomte se prit à chanter une nouvelle chanson
que le troubadour avait composée dans un dessein perfide
et qu'il venait de faire apprendre à son maitre comme par
manière de récréation :
« Madame, je viens à vous et vous salue de la part d'un
» homme dont tout le bonheur est de vous voir joyeuse;
» et croyez bien à l'avenir qu'aucun messager n'aura été
» plus exact et plus véridique dans ses chants
„
je ne connais point le chevalier qui m'envoie ;
» mais je vous prie, pour l'amour de moi, cessez d'être
» irritée contre lui...., il est tellement occupé de vous qu'il
n fuit toute autre joie. Il n'a dans l'ame que l'amour dont
vous l'avez enflammé, et il en mourra de langueur si
n vous ne venez à son secours
Ne craignez rien, je
» vous réponds de tout
, je vous défends d'aimer tout
5&gt;

1 -Guilhem se retira vers Ildephon^ ( Alphonse comte de Barcelonne et de
P-roveuce), environ l'an MCLXXXV, auquel temps il tre'passa, non sans
avoir composé infinies, belles et doctes rithmes, parmi lesquelles se pouvaient voir les plaisantes fables d'GEsope et un traité de l'escrime qu'il
ardressa au comte de Provence.
(Histoire et chronique de Provence, 2" partie , pag.i34, parCWar
Ffostradamut, neveu de Jean.—Imprime à Lyon en i6i4).

�TROUBADOUR DU VELAY.

6

9

*&gt; autre chevalier; mais lui est riche en mérite et je ne
sache rien en lui qui puisse faire repousser ses vœux.
§
Madame, faites lui savoir son sort et que votre ré» ponse l'attache à vous davantage encore 1. »
Le troubadour et la dame se regardèrent, un sourire
leur vint à tous deux sur les lèvres; le vieux seigneur enchanté se posa d'un air triomphant, et SAINT-DIDIER reprit
à son tour :
« Comme celle que je chante est une belle personne !
» comme son nom, sa terre f son château, ses paroles, sa
» conduite, ses manières sont bien ! je veux que mes vers
» soient aussi tous gracieux. Ah ! je vqjis l'assure, si mes
» chants étaient dignes de la femme qu'ils célèbrent, ils
» surpasseraient autant les chants des autres troubadours,
» que sa beauté surpasse celle de toutes les autres dames
» du monde.
» Celle dont je me suis fait l'esclave me verra-t-elle mou» rit sans pitié, lorsqu'un des fils de son gant, ou un des
» cheveux qui tombent sur son manteau pourrait me sau» ver la vie ! et cependant, de sa bouche charmante, une
» promesse même trompeuse suffirait pour mon bonheur;
•» car plus elle m'accable de rigueurs, plus je l'adore 2. »
i&gt;

' Voir (MlLLOT, Histoire des troubadours, t. III, p. 121 )•
Doinua e vos sui messagiers
Et el vers entendes de cui
E salut vos de part sellui
Quel vostre iois alegre pais
E sapchatz bea des er oimais
Quel sieus messaigiers vertadiers
Serai ics quiquel vos chan,
No sai cals ses lo cavalliers
Mas sieus en prec no vos envi, etc., etc.
2

Aissi cum es bella s'il de cui chan,

E belbs son nom , sa terra e son castelh,

�7°

GUILHAUME DE SAINT-DIDIER,

Il n'est pas douteux que dans cette affaire le prix ne fût
adjugé au vicomte, c'était convenable; mais la chronique
assure que le page Ugo Marescalc fut le seul à s'en
plaindre 1.
Les amours de Guilhaume et de la belle Marquera restèrent long-temps un secret bien discrètement gardé ; le
jeune rival se taisait et le poète , pour écarter même le
soupçon, avait le soin d'adresser à quelque imaginaire
beauté, les chansons qu'il composait pour sa maîtresse.
Tous les envois sont à son amie Bertrans.
Bertrans, femme mystérieuse, femme charmante; le
poète l'adore, le page la connaît; elle est aimable, bonne,
spirituelle, jolie; et pourtant la vicomtesse n'en est pas

E belh siey dig, siey fag e siey semblan ,
Vuelh mas coblas movon totas en belh;
E die vos be, si ma chansos valgués
Aitan cum val aiselha de cui es ,
Si vensera totas cellas que son,
Cum ilh val mais que neguna del mon.
Tan helhamen m' aucira deziran
Selha cui sui hom-liges ses revelh,
Que m fera rie ab un fil de son guan,
O d'un dels pels que'l chai sus son mantelh
Ab son cuiar, o ab mentir Cortes
Me tengra guay tos temps , s'a lieys plagues ;
Qu'ab fin talan et ab cor deziron
L'am atrestan on il plus mi confon.

1 L'abbe' Millot ajoute : La marquise ne pouvant plus se dispenser de
tenir parole, l'accepta pour son chevalier et serviteur: leurs amours durèrent long-temps. — (Hist, des troubadours, t. III, p. 113).

�TROUBADOUR DU VELAY.

71

jalouse, elle est heureuse au contraire quand les chansons
finissent par ces tendres ou plaintives tornadas :
Amics Bertram ia trob amar
Non yoillatz nlonc esperair 1.
Bertrans ges per aiso nom deing
Nuill autra cah midons romaing
On ries pretz ebeutaz si eioing
Enon es iornz que noi meillur s.
Amies Bertrans digatz Bertran qu'ieu die
Trop seu venger sil vengués a plazer
E d'el sieu tort lais sa merce venser
Quoill non fan ren asel que non lavic 3.
Amies Bertrans ab tan men voill laissar
De far çansos e dirai vos per que
Que loues chantars non estecan trob be
Ses ioi damon mas quant fol aioglar *.
Amies Bertrans, vos que es gualiaire
Es mais amatz qu'ieu que sui fis amaire 5.
Amies Bertrans, veiatz s'ai cor volon,
Qu'ilh chante ri, quant ieu Languisc e fon *.
Bertrans , Bertrans , ben feira a mesprendre
S'ilmessonja fosversetalhorsad aprendre.

*

(Compaignion ab io mon mon chan).

2

(Bel mes oimas qu'ieu retraia).

5

( Aslat aurai).

*

(Ben chantara si mestes).

5

( El mon non a neguna ).

*

(Aissi cum es bella).

�2

7

GUILHAUME DE SAINT-DIDIER ,

Cependant, les visites du troubadour devinrent tous les
jours plus rares, plus courtes, moins aimables; Marqueza
trouva d'abord dans son coeur mille prétextes pour excuser
un inconstant; elle savait que, vassal de l'évêque du Puy ,
Guilhaume occupait pour le vicomte une châlellenie en
litige ; c'était la prudence qui le retenait à Nolhac, et s'il
n'était pas à Nolhac, ses affaires personnelles l'avaient appelé à Sl-Didier son pays.
Bientôt toutes ses illusions s'évanouirent, elle comprit
qu'elle était délaissée ; mais quand elle sut que c'était pour
la jeune et belle comtesse de Roussillon; quand elle eut la
preuve que le perfide avait composé pour une autre les
plus charmantes poésies , furieuse , la vicomtesse résolut
d'en tirer une vengeance éclatante et dont Ugo dut recueillir toutes les douceurs. Vous raconter comment cela se fit,
la chose est nécessaire à l'histoire que je traite, et pourtant je ne puis me résoudre à déchirer brutalement les
derniers voiles de la pudeur. Je laisse donc parler le vieil
auteur provençal ; on est si indulgent pour les naïfs conteurs d'autrefois.
« Tan s'agradava en Guillems de lieis qu'el n'estava de
» vezer la Marqueza, don ela n'ac gelozia, mas non era.
» Tan que la Marqueza mandet per N'Uc Marescalc, e s
» clamet a lui d'en Guillem, e dis que vengar se volia d'en
» Guillem per seu d'en Uc : et an aisi qu'ieu vuelh far mon
» cavallier de vos , per so car sai qui es ; e car non troba» ria cavallier que m convengues mai de vos, ni de cui en
» Guillems degués ésser tan irat com de vos ; e vuelh anar
» en pélerinatge ab vos a sant-Antoni en Vianes ; et anarai à
» Sant-Leidier a maio d'en Guillem, jazer en sa cambra,
» et el sen leig vuelh que vos jaguatz ab mi. E can n' Uc o
» auzi meravilhct se mot fort, e dis : dona, trop me dizes
» d'amor, e veus me a tot vostre mandamen.

�TROUBADOUR DU VELAV.

73

» La Marqueza s'aparelbet gent e bel, e mes se en la via
» ab sas donzelas e sos cavalliers; e venc s'en a sant-Leidier
» e i descavalquet.Mais Guilhem non era el castel, pero la
» Marqueza fo gen aqulhida a sa voluntat; e can ven la
* nueg, colquet ab si n' Uc el lieg d'en Guillem $ e si fon
» saupuda la novela per la terra. »
■ ■
;&lt;»w(!f7Íîo 'thíc'i ati'b ttì^itìitì fil fil* piikih ■ !
Dès ce moment St-Didier s'éloigna tout-à-fait de la vicomtesse, car il fut affligé de cette scandaleuse injure que
pourtant il feignit, d'ignorer.... mais comment le seigneur
de Polignac vint-il à connaître la conduite criminelle de
sa femme ? Je ne sais. On lit seulement dans les deux
Nostradamus , Jean et Cœsar , que Marescalc, chassé du
château, fut assassiné par des paysans, et que Guilhaume se
retira auprès d'Alphonse, comte de Provence, vers l'an
MCLXXXV, auquel temps il trépassa.
Voici pour la malheureuse Marqueza ce que raconte un
vieux manuscrit du Velay que j'ai en ce moment sous les
yeux :
»
»
»
»
»
»
»
»
»

« A droite de la 3e porte du vieux château des Polignac,
sur le plateau du rocher, est une tour ronde assez élevée;
on voyait (encore en 1779 ) une énorme poutre qui la
traversait diamétralement, le temps et l'humidité l'avaient
noircie ; car l'air et la lumière ne pénétraient dans ce
donjon que par d'étroites ouvertures. Au milieu de cette
poutre, seul débris du plancher qui divisait la tour en
deux étages, était suspendue une lourde chaîne terminée par une ceinture en fer que fermaient plusieurs gros
cadenas.

» Cette tour, dit le chroniqueur, avait servi de prison à
» une vicomtesse de Polignac qui avait eu pour amant un
» troubadour dont les poésies se trouvent à Paris en la
» bibliothèque du roi.
10

�GUILHAUME DE SAINT-DIDIER ,

» La pauvre femme fut bien cruellement punie; elle
» demeura jusqu'à sa mort dans ce noir donjon, retenue
» dans ces affreuses chaînes 1. »
Aurais-je maintenant à m'excuser auprès du lecteur de
la forme romanesque que j'ai cru devoir donner à cette
notice ? Je n'ignore pas que cette manière est en général
peu digne de la hauteur d'un pareil ouvrage; mais en
écrivant ainsi la biographie de ces poètes frivoles et gracieux du moyen-âge je n'ai fait qu'imiter les historiens les
plus graves et les plus consciencieux qui ont eu à traiter de
pareils sujets; et d'ailleurs était-il possible de faire autrement lorsque c'est dans les poésies mêmes des troubadours que nous sommes obligés d'aller puiser tous les documens qui servent à nous les faire connaître. Nostrada7Tius, Crescimbëni, Bastero, Baynouard, la Curne SaintePalaye, et son compilateur YsbbéMillot, ont tous été, et
malgré eux, obligés de suivre cette forme de récit, sans
laquelle il leur eût été impossible de rien écrire. M'était-il
possible de ne pas les imiter et pouvais-je mieux faire ?

1

(Manuscrit laissé par monsieur Puranson, ancien ingénieur), ce ma-

nuscrit avait été composé principalement au moyen, d'autres manuscrits et
d'un choix de différentes pièces originales que l'auteur s'était procuré par
de nombreuses et très-louables recherche-.

�����PIERRE CARDINAL,
TROUBADOUR DU VELAY (xille SIECLE).

Les troubadours n'ont fait que paraître, leurs pas légers
ont à peine laissé quelques traces sur la terre. C'est tout
au plus aujourd'hui si quelques-uns de nous savent le
nom de ces gracieux poètes du Midi qui parlèrent une
langue d'un jour morte avec eux, mais dont trois grandes
nations gardent encore l'harmonieux souvenir! Pourtant,

�8o

PIERRE CARDINAL,

que de riches trésors abandonnés, que de naïves peintures,
que de fraîches couleurs dontona perdu le secret!...L'histoire est là tout entière , réfléchie par ces syrventes
malins, ces élégies pieuses, ces chansons satyriques. Où
trouver des études meilleures, des tableaux plus vrais que
dans ces poètes chevaliers, dans ces historiens batailleurs,
racontant les choses qu'ils faisaient eux-mêmes ?.. Ces
vieux moines qui ne recevaient que des échos, souvent
trompeurs, dans le. fond des monastères où ils étaient
ensevelis, méritent-ils plus de créance que ces hardis
soldats poètes et héros ?.. Chercherons-nous dans ces chroniques latines froidement élaborées, l'intelligence de la
guerre, l'enthousiasme de la gloire, la passion des armes ?..
Ces arrangeurs d'histoire nous feront-ils connaître les
vertus, le courage féroce des champs de bataille? Ont-ils
vu briller derrière le grillage du casque, le regard de feu
d'un guerrier ? Ont-ils senti bondir sous l'épaisse cuirasse
la poitrine haletante d'un soldat, le cœur d'un chevalier?..
Non ; et préférer aux témoignages indépendans des troubadours, les pâles et incomplètes chroniques de quelques
moines timorés, ce serait repousser l'histoire chaude et
vivante pour une cendre glacée recueillie dans un cloître,
comme dans une urne de tombeau.
Les temps héroïques sont passés, les temps superstitieux
et chevaleresques aussi ; toutes les grandes et tumultueuses
révolutions sont accomplies, pour nous du moins, enfans
paisibles, qui venons cueillir les fruits des longues et
douloureuses agitations de nos pères. Aujourd'hui que la
liberté nous ouvre les portes de tous les sanctuaires,
qu'elle nous révèle les secrets d'autrefois , fouillons dans
ces vieux manuscrits, dans ces trésors si long-temps
cachés à nos regards, cherchons-y d'un œil avide de précieuses révélations, prenons la plume ensuite et rendons
à tous leur part de l'héritage.

�8l

TROUBADOUR DU VELAY.

Heureuse la ville qui, dans son orgueil maternel, peut
dire à la patrie : Voilà les joyaux que j'ajoutai à ta couronne; voilà les fils que j'ai fait pour ta gloire! Heureux
le pays dont les enfans sont frères et se soutiennent toujours! C'est dans cette grande famille des compatriotes
que la vanité des titres de noblesse est une sainte et belle
chose!.. Venez, et devant tous, secouez au soleil cette
antique poussière des parchemins; héritiers amis, venez
chercher dans vos archives, arrachez à un injuste oubli,
inscrivez sur vos bannières les noms de vos glorieux
ancêtres ! Plus heureux que le chimiste qui laisse tomber
la cendre dans le creuset, l'analyse et la décompose sans
pouvoir la rendre à sa vie première; historiens, par vos
recherches, réunissez les élémens organiques d'une époque
et ressuscitez-la toute vivante dans vos ouvrages!....
Que de franchise, que d'audace, que de lumières
inattendues dans ces vers des 12e et i3e siècles. Notre
liberté de la presse nous enorgueillit fort, nous qui connaissons l'imprimerie, qui avons su lui donner des ailes ;
notre indépendance politique et religieuse nous fait célébrer bien haut les progrès de la civilisation: mais nous
serions moins fiers de nos conquêtes libérales, si nous
connaissions bien tous ces ouvrages vifs, spirituels, railleurs, philosbphiques, du poète méridional dont je vais
parler.
Enfant du peuple, ce troubadour s'en va par le pays
racontant au peuple ses gloires et ses malheurs; franc
satyrique, il frappe sans pitié les mauvais riches, les
bourgeois paresseux, les moines débauchés, les seigneurs
insolens. Son sarcasme est brûlant, sa verve est infatigable, son génie sait parcourir avec audace toute l'échelle
des passions humaines. Ses peintures historiques , ses
11

�82

PIERRE CARDINAL,

tableaux de la vie, sa connaissance profonde du cœur ,
sont d'une enrayante vérité.
Mécontentement, rumeurs, menaces , rien ne peut le
retenir ; il redouble ses amères, mais justes critiques;
quelquefois même son indignation l'entraîne au-delà des
chastes limites, et dans sa colère il déchire violemment
tous les voiles de la pudeur ; alors le cynisme de ses
expressions, l'immodestie de ses paroles , ont besoin du
motif qui les inspira pour ne pas mériter à leur tour les
reproches qu'il répand sur son passage.
Chez cet homme, rarement de ce tact délicat, de cette
critique légère qui se couvrent de gazes transparentes, il
brise tout avec éclat; il traîne un corps mutilé tout nu ,
en plein soleil, au milieu de la place publique; il appelle
la foule, puis d'une main brutale et devant tous, il fouille
dans les plaies, arrache les entrailles palpitantes de sa
victime et, le sourire satanique sur les lèvres, les tord
jusqu'à la dernière goutte de sang.
Conteur vif et brillant, poète flexible, chrétien plein
de foi, philosophe austère, mais impitoyable, tantôt
il charme et séduit parla grâce de son esprit, tantôt il
émeut par sa piété, entraîne par sa conviction, fait frémir
par sa colère. Il semble vous parler en ami ; vous croyez à
la charité qu'il enseigne, puis tout à coup ce n'est plus un
frère qui se désole sur les malheurs de son frère, qui
pleure sur ses égaremens et ne lui reproche ses crimes
que pour l'en corriger; c'est une cruelle Némésis qui
tourmente, qui déchire les coupables, moins par amour
du bien peut-être que pour obéir à ses fatales destinées.
Quel esprit fier et narquois, lorsque victime de l'amour
il déclare à l'amour un mépris et une haine éternels! Quel
dédain, lorsque bondissant d'une sainte colère, il poursuit
sans cesse de ses malédictions le parricide Estève ! Quel

�TROUBADOUR DU VELAY.

83

courage, lorsqu'il s'élance à la face des méchans barons
et des moines impudiques, pour arracher leurs masques
hypocrites! Quelle noble tristesse, lorsque déjà centenaire
il revient encore s'asseoir sur les ruines de toute une nation
martyre!.. Vieillard désespéré, on le voit s'avancer lentement au milieu de ces champs de carnage que Montfort
l'exterminateur a couverts de sang : trouvant eniin des
des larmes pour les enfans de sa patrie, il pleure; et s'appuyant sur sa lyre d'ébène, lève au ciel un front couronné
de cyprès !..
Tel fut

PIERRE CARDINAL.

Voici la courte biographie que nous a laissée de lui l'historien provençal :

vint au inonde au Puy Notre-Dame ,
ville du Velay. Il appartenait à une famille considérable ;
son père était chevalier , sa mère était une femme de condition. Jeune encore, ses parens le placèrent à la cathédrale du Puy, dans le but de lui obtenir un jour un canonicat. Il y apprit les lettres , la lecture et le chant; mais
avançant en dge et se sentant jeune, aimable et beau , la
vanité s'empara de lui et il se mit à composer de belles
poésies et d'excellente musique. Il fit quelques chansons ,
mais peu. Il composa un grand nombre de syrventes beaux
et bons. — Dans ses violentes satyres il donne de fortes
leçons et de nombreux exemples pour qui sait les comprendre. Il châtie les folies de ce monde et reprend ênergiquement les dissipations des faux clercs.
Ce troubadour s'en allait par les cours des rois et des
gentils barons , conduisant avec lui son jongleur qui chantait ses syrventes. — Il fut particulièrement considéré et
récompensé par monseigneur le bon roi Jacques d'Aragon
et de quantité d'honorables barons.
PIERRE CARDINAL

�PIERRE

CARDINAL,

Et moi, maître Michel de la Tour, écrivain, fais savoir
que lorsque
de

100

PIERRE CARDINAL

quitta la vie il avait près

ans; et que moi, Michel, ai copié tous les syrventes

de ce troubadour en la ville de Nismes \
En parlant ici de

PIERRE CARDINAL

, notre but est moins

une recherche biographique d'un médiocre intérêt pour le
lecteur, qu'une étude sur les ouvrages d'un de nos illustres
compatriotes : d'ailleurs, les noè'ls, les chansons, les cantiques et les sirventes qui nous restent de lui nous
apprendront .plus sûrement à le connaître que les récits
contradictoires de Nostradamus et de Millot.
Avant tout, et pour bien apprécier la valeur historique
des enseignemens et des graves leçons du troubadour,
voyons dans quel temps et sous quelle influence il écrivait ces amères satyres qui le firent appeler, avec raison, le
Juvénal du moyen-dge français.
Les abus, les vexations, les guerres continuelles des

1 PEIRE

CARDINAL,

si fo de Vellaic, de la ciutat

del Puei Nostra-

Domna; e fo d'onradas gens de paratge, e fo fîlho de cavalier et de domna.
E quand éra petitz, sos paires lo mes per quanorgue en la quanorguia del
Puei : et après letras, et saup ben lezer et chantar. E quant fo vengutz en
estat d'orne, el s'azautet de la vanetat d'aquest mon; quar el se sentit gais,
e. bel, e joves. Emottrobet de bêlas razos et de bels chantz : e fetz cansos,
mas paucas : e fes mans sirventes; et trobet los molt bels et bons. En los
cals sirventes demonstrava molt de bellas razos et de bels exemples, qui
ben los entén , quan molt castiava la follia d'aquest mon ; e los fals clergues
reprendria molt, segon que demonstron li sien sirventes; Et anava per
cortz de reis et de gentils baros, menan ab si son joglar que cantava sos
sirventes. E molt fo onratz egrazitz per mon seignor le bon rei Jacme
d'Aragon et per onratz baros.
Etieu, maistre Miquel de la Tor, escrivan,
CARDINAL

fane à saber que

PEIRE

quant passet d'aquesta vida, qu'el avia ben entorn de cent ans.

— Et ieu sobredig Miquel aiaquestz sirventes escritz en la cieutat àeNemte.

�TROUBADOUR DU VELAY.

85

grands vassaux avaient irrité, soulevé une population misérable sur laquelle la tyrannie féodale pesait comme un
joug de plomb. Pour faire vivre les hommes d'armes, pour
entretenir les forteresses incessamment démantelées et
reconstruites, pour suffire aux fêtes de tant de petites
cours, aux dissipations d'une si grande quantité de
seigneurs, de quelles ressources pouvaient être les produits agricoles et les pénibles labeurs du serf, alors que
trop souvent le fer et le feu ravageaient les moissons
L'agriculture esclave traçait ses pénibles sillons, l'industrie persécutée fuyait loin d'un pays ingrat. Les juifs
venaient d'être chassés de France, et ce premier acte
du règne de Philippe-Auguste produisit d'autant plus
d'agitation que, par cette loi de bannissement, les débiteurs chrétiens se trouvaient libérés de leurs dettes envers
les exilés. Le commerce effrayé n'osait plus tenter la fortune, car tous les jours on apprenait la ruine ou la mort
de ces riches marchands qui colportaient de châteaux en
châteaux ces brillans tissus que les nobles dames attendaient avec tant d'impatience. En vain les malheureux
s'étaient-ils appuyés sur la patente largement payée au
chancelier du comte de Toulouse, du duc de Bourgogne
ou de tout autre suzerain, ils étaient impitoyablement
dévalisés.
L'Eglise n'avait plus de faveurs ni de dignités que pour
les nobles familles. Les croisades étaient venues augmenter outre mesure ses dotations déjà considérables; et ses
vastes domaines couvraient tout le pays. Pour défendre
tant de biens , elle dut armer de nombreux vassaux,
construire de vastes forteresses, et souvent dans ses luttes
appeler à son aide les foudres puissantes de l'excommunication. Arme terrible sans doute, mais dont il
fallait prudemment se servir; redoutable encore sous

�86

PIERRE CARDINAL,

Philippe II, elle vint tomber sans force aux pieds de
Philippe-le-BeL
En se mêlant ainsi aux affaires de ce monde, l'Eglise
inspira plus de terreur, mais moins de confiance; elle
oubliait son origine, se trompait dans son œuvre, s'égarait
dans sa marche; elle qui avait maudit Judas, pour de l'or
vendait aussi son Dieu.
Au retour de la Terre-Sainte, un grand nombre de monastères étaient devenus le refuge de soldats sans asile , de
proscrits, de vagabonds poursuivis par la justice, et de
débris de bandes routières. —De ces saintes expéditions où
l'on était allé pour expier ses fautes et conquérir le tombeau
sacré du Christ, beaucoup ne revinrent qu'avec des intentions de paresse, de débauche et de pillage. Certains châteaux n'étaient plus que des repaires dans lesquels d'audacieux seigneurs enfouissaient les dépouilles des pauvres
pèlerins; et plusieurs maisons religieuses étaient ellesmêmes changées, dit l'histoire, en cavernes de brigands 1
où les hommes cachaient leur perversité sous les plis du
froc monacal....
Sans citer ici ces grands exemples des

1

e

12

et

1

3e siècles,

Ego igitur Albericus Aquitanorum Dei gratià primas constitutus, etc..

Procedente si quidem tempore fervor et nomen religionis ità prorsus evanuit; ut monasterium quod divino cultui fuerat designatum, potius spelunca latronum quam coniubernium monachorum judicaretur....
Anuo Domini ab incarnatione div. MCXXXVII" papa Innocentio secundo,
rege Francorum Eudovico....
(D'après la pièce

ORIGINALE

et

INÉDITE,

sur parchemin, déposée aux

archives de la Haute-Loire , cote V, division de la Chaise-Dieu, dans la
liasse ayant pour titre : Pièces relatives à l'abbaye de Chanteuges,
n° ii3;.)

�TROUBADOUR DU VELÀY.

87

dont les pages de l'histoire générale sont toutes frémissantes j parcourons seulement celles de nos contrées à
cette époque et voyons, le livre à la main, si CARDINAL
eut besoin d'aller chercher hors de son pays natal des
motifs de juste colère et d'indignation.
Déjà nous avons dit ce qu'était la féodalité; nous avons
vu quelle était la puissance et la vie de ces nobles châtelains oppresseurs tyranniques de nos montagnes. Le vieil
Armand de Polignac a jeté sa femme dans un noir donjon
et l'a laissée cruellement mourir suspendue à des chaînes
de fer1. Pons, cent fois parjure, a dépouillé son père
vivant encore, de sa fortune et de son titre, a pillé les
églises et les monastères, a porté les armes contre son roi
et est allé gémir dans une affreuse prison2; l'incendiaire
Héracle, plus déloyal encore que les deux qui l'avaient
précédé, après avoir ravagé la contrée, est obligé devenir,

1
II est longuement parlé de cet Armand de Polignac, dans les
histoires de Dom Vaissette, de Baluze, d'Arnaud, d'Odo de Gissey et de
Théodore. — Armand de Polignac, ainsi que ses deux fils, après.avoir
inquiété leur évêque, pillé les pèlerins qui venaient à Notre-Dame do
Puy, osèrent lever les armes contre Louis VII leur souverain. Mais le roi
demeura victorieux et les chefs de rebelles furent pris, menés â Paris où
ils demeurèrent longuement prisonniers.
2
Voyez au mot Polignac, Histoire générale du Languedoc, par les
Bénédictins , tom. II.—Arnaud, Hist. du Velay, tom. I.—Baluze, tom. II,
pag. 66, 68 ; lettre du roi Louis, extraite du troisième livre des compositions de l'évêché du Puy en Velay.
Ce Pons, vers la fin de sa vie, se repentit sans doute de ses crimes et
voulut en faire une sévère pénitence. C'est probablement de lui dont
parle Odo de Gissey, quand il dit que Pons, vicomte de Polignac, l'an
i2i5, fit homage de son chasteau, se retira du monde, se confinant
en l'ordre de Cisteau, pour y user en repos, et au service de Dieu le reste
de sa vie; faisant héritière l'église de Notre-Dame du Puy, de tous ses
biens, en cas que ses deux fils mourussent sans hoirs légitimes.

�88

PIERRE CARDINAL ,

tremblant et humilié, pieds nus, la corde au col, subir
sous le porche de Saint-Julien de Brioude, la flagellation
la plus honteuse1.
Lorsque le preux Adhémar prit en main le bâton pastoral du Velay, le siège épiscopal était encore tout souillé du
sang que venait de répandre un misérable perdu d'ambition et que ses crimes avaient fait excommunier.
—Ce fut au Puy même que se réunit le grand concile qui
chassa du trône pontifical et excommunia l'usurpateur
schismatique Pierre Léonis.
Pour témoigner leur reconnaissance à la Vierge puissante patrone de ce pays, les papes prirent ensuite sous
leur sauve-garde les biens de son église; car, dit le chroniqueur , à cette époque les brigands qui inondaient la
contrée et quelques grands qui l'habitaient, avaient porté
si loin le désordre et le pillage, qu'aux excommunications
apostoliques il fallut joindre les armes royales, et que
Louis VII lui-même fut obligé de venir plusieurs fois pour
châtier les coupables.
—Qui ne connaît l'histoire de ces chaperons blancs qu'un
ingénieux chanoine institua tout-à-coup pour chasser de
nos montagnes ces troupes sanguinaires et dévastratices
de routiers ?

1

Venit Brivatam tertia die post festum beati Juliani proximo sequens

et in hanc formam satisfecit. Concilio si quidem patris sui et Willelmi,
comitis Montisferrandi soceri sui et aliorum proborum virorum, nudis
pedibus Brivatam ingressus, et ad portam ecclesise sub virga correctionis
humiliatus, ad altare almi martyris Juliani bumiliter et devotè accessit...
Anno M.CCI. (Extrait des archives de Pe'glise de Brioude, pièce consignée dans le

E

2

volume de Baluze, PflEUVES

liv. i, p. 69.—Voyez aussi
p. i34 , i35, tom. n.)

-

GALLIA CHRISTIAN A

DE

L'HIST. D'AUVERGNE ,

, instrumenta sancti Flori,

�TROUBADOUR DU VELAY.

—Qui ne sait que plus tard, sousl'épiscopatdu malheureux
Robert de Mehun, le diocèse fut tellement agité que, pour
échapper aux fureurs populaires, le prélat se crut obligé
de chercher un asile dans une abbaye éloignée ? Alors le
pape et le roi intervinrent dans cette grande querelle, les
foudres de l'Eglise furent lancées contre les séditieux, et
déjà même on avait résolu de les traiter comme les hérétiques albigeois, lorsque le calme sembla un instant
renaître. Mais l'évêque ayant reparu, bientôt fut assassiné
par les chefs même des rebelles excommuniés.
—Enfin, avant cette époque , qui n'avait entendu raconter
l'histoire effrayante des moines de Saint-Marcellin ?
L'abbaye de Chanteuge, fondée depuis plus de deux
siècles, vivait pieuse et tranquille, lorsque tout-à-coup un
certain Hier de Mandulphe, farouche et déloyal châtelain
des environs, vint y chercher un asile. Etait-ce le remords,
était-ce la crainte que tous ses crimes ne trouvassent
bientôt un juste châtiment ? Je l'ignore ; mais à peine le
méchant eut mis le pied dans cette maison de Dieu, qu'aussitôt le bon ange qui la protégeait se voila la face et s'envola au ciel.
Loin d'amortir ses passions et d'éteindre l'ardeur impétueuse de son sang, dit un spirituel auteur moderne 1,
Itier, le farouche reclus, ne tarda pas à communiquer la
corruption du monde et la contagion du péché aux pauvres
religieux qui vivaient heureux avant lui en cette retraite,
dans la douceur de la paix de Dieu.

1 Voyage dans la France, par MM. Charles Nodier et le baron Taylor,

article inséré dans la Revue de Paris, sous le titre de Environs du Puy,
tome XLlii de la collection.

12

�go

PIERRE CARDINAL,

Bientôt, chaque soir, une troupe satanique sortait du
seuil béni, cachant sous le froc cuirasses, dagues et épées,
chevauchant à travers le pays, imposant tribut à serfs et à
marchands, et prenant logement militaire dans les couvens
de nonnes. Cette vie désordonnée dura tant, que Raimond,
abbé de cette infâme abbaye, ne voulut plus y demeurer.
Les Bénédictins, dans leurs précieuses collections historiques, nous ont conservé ses paroles : «J'ai vu, dit-il,
» l'abbaye de Saint-Marcellin de Chanteuge dans un état
» déplorable, son monastère en ruine, son sanctuaire
» dépouillé, l'église convertie en forteresse, personne ne
» servant Dieu, et la sainte maison devenue un lieu de
» refuge pour les voleurs et les homicides 1 ... »
Dès cette époque, le monastère de Chanteuge fut donné
à l'abbaye de la Chaise-Dieu, qui le réduisit à l'état de
prieuré.
Voilà sommairement le triste tableau des chagrins, des
misères et des crimes qui désolaient alors nos contrées.
Pierre Cardinal avait-il besoin, pour exciter sa verve satyrique, d'aller chercher ailleurs des motifs de plus juste
indignation ?
1 In nomine Pattis et Filii et Spiritûs Sancti, ego Raimuudus quondam Cautojolensisabbas, videns temporibus meisCantojolense monasterium
ad tantam destructionem pervenisse, ut spoliato sanctuario , et castellificata
ecclesia nullus ibi serviens Deo reperiretur, sed receptaculum esset predouuni et homicidarum ; in eapitulum Casœ-Dei tertiadie prius festum beati
Roberli veni : etcuramet administiationem Cantojolensis abbatiae in manu
Claromontensis episcopi cum virga deposui, et Casas-Dei in prioratnm
perpetuo possidendum firmà fide, bona voluntate, consensu etiam et concessione Cantojolensium fratrum attribui , ut per fratres Casae-Dei locus
illc restitueretur, et servitium Dei redintegraretur, etc., etc.
Charta extinctionis abbatiae Sancti Marcellini Cantojitensis.—(Ex autographo ejusdem monasterii cruit Domnus J. BoTEB.—Instrumenta ecclesia?
Claromontensis, pag. 82. GALLIA CHFJSTIANA , tomus secundus.)

�TROUBADOUR DU VELAY.

gi

SIRVENTES CONTRE LES FAUX CLERCS.

PHILOSOPHIE.
poète jette un regard dédaigneux sur l'espèce humaine, partout il trouve d'amères déceptions; où il espérait la vertu , il ne rencontre que le vice ; au lieu de
franchise et de courage , il ne voit autour de lui que
LE

lâcheté et mensonge.
S'il entre dans un monastère, et qu'au lieu de chastes et
humbles serviteurs de Dieu il aperçoive même sous les
voûtes du cloître des hommes brûlant de feux impurs,
alors une sainte colère le transporte, il crie vengeance, et
pour démasquer au grand jour les turpitudes infames qui
l'indignent, il trempe sa plume dans un cloaque amer et fangeux , et se met à écrire contre les moines impudiques, la
satyre la plus violente, la plus cynique, la plus audacieuse
qui se puisse concevoir. Il serait difficile de la traduire ,
sans doute , mais lors même que je le pourrais , certes je
ne l'oserais pas1.
Tandis que les gens d'église prêchent aux hommes la
modestie et la charité, si l'orgueil lève trop haut le front
de quelques-uns, si la cupidité enivre leur cœur, si l'ambition les entraîne dans les sentiers honteux de la vie,
c'est lui qui viendra les rappeler aux vertus evangèliques

1

Un estribot farai quez er mot maïstratz

De motz noyels e d'art e de divinitatz ;

�PIERRE CARDINAL,

92

dont ils devaient les premiers donner l'exemple ; il montrera autant de respect et de vénération pour les prêtres
qui honorent leur saint ministère, qu'il se dressera implacable contre les autres; s'il veut parler de ceux-ci, il dira :
« Il n'est point de corbeau ni de vautour qui évente
» d'aussi loin une charogne, qu'un clerc et un prédicateur
» ne sentent un homme riche, ils se font son ami intime;
» et quand il lui arrive une maladie ils lui font faire une
» donation à leur profit, quoiqu'il aie beaucoup de pa» rens 1
»

»
»
»
»
»
»
•»
»
»

les clercs se disent pasteurs et sont des assassins, Quand
je les vois prendre leurs airs de saints, je pense de suite
à ce renard qui voulant un jour entrer dans une bergerie
et craignant que sa peau ne le fît reconnaître , se couvrit d'une peau de mouton; alors, à l'aide de son déguisèment il pénétra dans le parc, puis dévora ceux qui
l'avaient reçu parmi eux. Rois, empereurs, ducs, comtes
et chevaliers avaient coutume de gouverner le monde ;
mais les clercs ont usurpé sur eux cette autorité par
ruse, par audace , par force ou par leurs prédications...
» ......... Quand ils sont à table , peu leur importe la corn» pagnie, et s'ils ont la première place; quand ils se déci-

M

' Tartarassa ni voutor
No sent plus leu carn puden
Corn clerc e prezicador
Senton ont es le manen :
Mant en en son siei privat;
E quan malantia '1 bat,
Fan li far donatio
Cat que'l paren no y an pro
( Tartaratta ni Voutor ).

I

�TROUBADOUR DU VELAT.

dent à venir, ils ne choisissent guère leur «monde;
cependant vous ne les verrez jamais s'asseoir près d'un
pauvre mendiant, mais toujours accepter le repas des
gens riches 1.
» Au lieu de jurer, je fais un sirvente, et je chante que

1 Li clerc si fan pastor
E son aucizedor ;
E semblan de sanctor
Quan los vey revestir ,
E pren m'a sovenir
D'en alegri q'un dia
Vole ad un parc venir,
Mas, pels cas que temia ,
Pelh de moton vestic,
Ab que los escaruic ;
pueys manjet e trahie
Selhas que l'abellic.
Rey et emperador,
Duc, comte e comtor
E cavallier ab lor
Solon lo mon regir ;
Aras vey possezir
A clercs la senhoria
Ab tolre et abtrazir
Et ab ypocrizia,
Ab forsa et ab prezic.

Quan son al refector
Non m'o tenc ad honor
Qu'a la taula aussor
Vey los cussos assiz
E primiers s'eschausir ;
Aniatz gran vilanca,
Quar hi auzon venir
Et hom non los en tria .
Pero anc non lai vie
Sezer latz qni son rie ;
D'aisso los TOS esdic
(Li clcret ti fan).

�PIERRE

CARDINAL ,

v je vois le crime et la débauche s'élever, tandis que le
» courage et l'honneur sont abaissés , les traîtres faire la
Î&gt; leçon aux hommes de probité , les voleurs prêcher les
v honnêtes gens, et les êtres perdus vouloir enseigner la
» bonne voie à ceux qui ne s'en sont jamais écartés

» Je dis que les clercs sont gens qui prennent de toutes
« mains et qu'il faut que l'univers leur appartienne, quel» ques malheurs qui puissent en arriver; ils s'en rendent
les maîtres tantôt en prenant, tantôt en donnant, soit
» par les indulgences qu'ils accordent, soit par l'hypocrisie
» dont ils se couvrent ; ils appellent à leur aide aujourv d'hui les absolutions, demain les vins et la bonne chère;
» puis viennent les prières et les coups de pierres, enfin
» ils se vouent à Dieu ou au diable *; »

1 Un sirventes fas en luec de jurar ,
E chantarai, per mal e per feunia,
De malvestat que vey sobre montar
E decazer valor e cortezia,
Qu'ieu vey als fals los fis amonestar
Et als lairos los liais prezicar ;
E'ls desviatz mostron als justz la via.

Ab totas mas vey clergues assajat
Que totz lo mons er lurs, cny que mal sia;
Quar els l'auran ab tolre o ab dar,
O ab perden, o ab ypocrizia,
O ab asout, o ab heur, o ab manjar,
O ab prezicx, o ab peiras lansar,
O els ab Dieu, o els ab diahlia.
( Un sirventes fas.„.)

�TROUBADOUR DU VELAY.

95

Dans ses sirventes contre les abus des ordres religieux ,
Pierre cardinal indique à chacun les mauvais penchans
auxquels il se laisse trop facilement aller. Parle-t-il des
dominicains, voici ce qu'il en dit :
« Les jacobins n'ont pas de plus grave occupation que
» de discuter entr'eux sur la meilleure qualité des vins ;
» ils ont établi un tribunal où ils condamnent comme
» Vaudois 1 ceux qui osent les blâmer. Par l'ardeur qu'ils
» mettent à vouloir découvrir nos secrets ils sont plus
» redoutables que qui que ce soit 2. »
Quand il s'adresse aux hospitaliers, il les accuse de faire
consister leur pauvreté à conserver leurs biens et à s'emparer de celui des autres. Il leur reproche d'avoir quitté
leurs robes de gros drap pour en prendre de filées avec de

t — Pierre de Bruys descendit dans le midi, passa le Rhône, parcourut
l'Aquitaine, toujours prêchant le peuple avec un succès immense. Henri,
son disciple, en eut encore plus; il pénétra au nord jusque dans le Maine;
partout la foule les suivait laissant là le clergé, brisant les croix, ne
voulant plus de culte que la parole. — Ces sectaires , réprimés un instant,
reparaissent à Lyon sous le marchand Vaud ou Valdus; en Italie, à la
suite d'Arnaldo de Brixia. Aucune hérésie, dit un dominicain, n'est plus
dangereuse que celle-ci, parce qu'aucune n'est plus durable
Hist. de France, t. II, page

(Michelet,

4°i).

( Pétri venerabilis, episc. adArelat , Ebredun., diens., Wapic, episcopos, ap, Gieseler , II, p. a,

2

4"0

laccpi après maniar non aquesta

An desputon del vi cals meilhers es
Et an deplaitz cort establia ,
Et es Vaudes quil s ne desvia,
E los secrets dom e volon saber
Per tais que meils si puescon car tener
(Ab votz d'Angel).

�PIERRE

96

CARDINAL ,

la fine laine d'Angleterre1, de s'approprier les aumônes
destinées aux pauvres, de se nourrir avec de bons restaurans, des sauces bien relevées et des coulis épais et succulens, de boire des meilleurs vins, de porter des capes de
doux camelot, des souliers d'un mince cuir de Marseille et
attachés avec art. « Si j'étais mari, dit-il en finissant le
» sirvente , je me garderais bien de laisser approcher ces
» gens-là de ma femme ; car ces moines ont des robes
» aussi amples que celles des dames, et rien ne s'allume
» si aisément que la graisse 3. »
« Les ordres monastiques sont si jaloux , si orgueilleux
» et si méchans, qu'ils sont plus dangereux que les voleurs
» et la canaille. Si les moines peuvent vous approcher et
» s'ils vous demandent quelque chose, vous ne sauriez pas
» plus vous en défendre que s'ils étaient vos propres pa» rens. Ils font bâtir de beaux monastères avec de magni» fiques enclos pour y fixer leur habitation; mais les Turcs
» et les Persans n'apprendront certainement pas à con» naître Dieu par leurs sermons. Ce qu'ils redoutent, c'est
» de passer la mer et de mourir; ils préfèrent élever des
» édifices de ce côté de l'eau plutôt que d'aller à la con» quête des infidèles. Pour de l'argent, ils vous vendront
» le pardon de vos fautes
ils ne vous donneraient

1 Espentals non es la Iur paubreza,
Gardan lo lur predon so que mien es
Per mols gonelstessutz de lan englesa.
Laisson sels car trop aspres lur es....
2

Seu fes marritz molt agram faresza

Desbraialz lont ma moilher segues
Qu'elles et els an fauda d'un ampleszs ,
E fuec ab grais fort leumen sols enpres.
(Idem).

�97

TROUBADOUR DU VELAY.

»
»
»
»
»
»

pas même deux boutons ou un gant; car toute l'année
pour eux se passe, non pas à travailler, mais à demander; cependant ils mangent de beaux poissons , du pain
bien blanc et s'habillent bien chaudement, plût à Dieu
que je fusse d'un pareil ordre , s'il suffit de cela pour
faire son salut1. »
Certes, il fallait du courage au poète pour venir à la
face de la société, telfe qu'elle était faite à cette époque ,
attaquer avec tant d'énergie les vices de ce qu'il y avait de

1 Tant son li ordre envios
Plan d'orgueilh e de maltalan
Que sont tant sabon mais d'engan
Que raubadors ni mel cussos.
Est podon parlar ab vos
De ren que queiron de non dir,
Non lur poires ni escremir
Plus que l'eratz cozitz ab vos.—
A dazo bastan los maizons

E 1&gt;C1J

Tcr^icra

oailli

coton .

Mas geli Turc non ni Persan.
Non creszon Dieuper lurs sermons .
Qu'ilhlur fasson carpa oros
Son del passar e del morir
E volon mais de sai bastir
Que l'ai conquerre los fellos.—
Per deniers trobares perdons....
Au aital orde, dos botons
No donaria ni un gan ;
Que non fan mais querre tot l'an ,
Et que mangion de gros peissons
Blancs pans e bons vins saborós ,
C volum caudamen vestir
Que freitz nols puesca envazir,
Plagues Dieu d'aital orde fos,
Sol que fos ma salvassions.

( Tant veí lo segle colelt atz) .

13

�93

PIERRE

CARDINAL,

plus puissant, de plus redoutable. Toujours armé d'un
fouet vengeur, il poursuit sans cesse les médians, quels
qu'ils soient, n'importe le lieu qu'ils habitent; ses flèches
acérées vont quelquefois jusqu'au trône; car il accuse le
roi lui-même de se laisser gouverner par d'indignes courtisans; il le rappelle à la vertu de Charles Martel, son glorieux ancêtre.
Ce troubadour s'en allait par le"s cours et les châteaux
suivi deFaidit, son fidèle jongleur 1, et payait souvent par
de bien sévères vérités l'hospitalité qu'on ne croyait accorder qu'à un plaisant bouffon. Aussi quand, appelé devant
une noble assemblée de riches dissolus qui lui demandaient d'égayer leur orgie, tout-à-coup il chantait d'une
voix ferme et vibrante les sirventes les plus amers contre
les infames débauches qu'il avait sous les yeux; quelles
devaient être la surprise et la confusion de ces frivoles
châtelains qui prenaient un philosophe pour un hochet,
Juvénal pour un histrion.
« Les hommes riches, rliLil, n'ont pas pour les pauvres
» plus de pitié que Caïn n'en eut pour Abel. Ils sont plus
» rapaces que les loups, plus menteurs que des filles per» dues. On percerait leur corps en deux ou trois endroits
» qu'on ne pourrait faire sortir une vérité, mais toujours
» des mensonges; car les mensonges coulent chez eux
» de source comme l'eau du torrent.
» Toutes les vertus des hommes, je pourrais les écrire
» sur un morceau de parchemin grand comme la moitié

1

, vai ten ehanlar lo sirvemes

FAIDIT

Diech al tornel à V. Guigo , qui que pes,
Car de valor non à par en est mou
Mas mon Senher en Ebles de Clarmon.

�TROUBADOUR DU VELAY.

99

» du pouce de mon gant; avec un petit gâteau, jenoury rirais tout ce qu'il y a de probe sur la terre; mais si je
y voulais offrir à manger aux méchans, je n'aurais qu'à
y m'en aller partout criant sans regarder : Hommes de
y bien qui êtes sur la terre, venez manger chez moi ....
1 y

y

Ailleurs, voilà le portrait qu'il trace de la vie d'un noble
baron :
« Lorsqu'un grand se met en route, la méchanceté le
» précède, l'accompagne et le suit; la convoitise l'escorte,
» l'injustice porte la bannière et la vanité lui sert de
y guide. Quand il vient sur une place publique, que pen» sez-vous qu'il y fasse? Tandis que les autres rient et
y s'amusent, lui intente un procès à celui-ci, chasse celui
y là, maudit l'un, menace l'autre, donne des coups à

1

Li rie home au pietat tan grau

De Paubra gen, com ac Caym d'Abelh;
Que mais volon tolre que lop no fan ,
E mais mentir que tozas de bordelh;
Si 'ls crebavatz en dos locx o eu tres,
No us eugessetz que vertatz n'issis ges
Mais messongas, don an al cor tal fon
Que sob revestz cum aigua de toron.
Tot a la ley qu'el pus de las gens an
Es criuri 'eu en nn petit de pelh,
En la meitat del polgnar de mon guan;
E 'ls pros homes paysseria d'un tortelh,
Quar ja pels pros no fora cars conres;
Mas si fos hom que los malyatz pagues,
Cridar pogra e non gardessetz on :
Venelz manjar li pro home del won!
( Tot temps azir faltetalz et enjan )

�PIERRE.CARDINAL ,

10O

» quelques-uns et ne témoigne d'amitié à personne
»
»
»
»

Ecoutez de quelle manière il s'y prend lorsqu'il veut
donner une fête. D'abord, il bat tellement ses gens qu'il
ne leur laisse pas un denier. Pour ces malheureux, la
tempête , la famine et la mort ne sont pas plus à

» craindre *. »
PIERRE CARDINAL ne craint personne, il pousse la liberté
de dire jusqu'à la licence, il brave la colère des méchans

qu'il stigmatise.

1
Rics hom quan va par carreira
El mena per companheira
Malvestat, que va primeira ,
E mejana, e derreira;
E grand cobeitat enteira
Li fai companhia :
En tortz porta la senheira
Et orgolh la guia.

Rics hom mals quan vai en plassa
Que cujatz vos que lai fassa?
Quant autr' om ri e solassa,
A l'un mou plag, l'autre cassa,
L'un maldi, l'autre menassa,
Et l'autre afollia ;
E noi fai gang ni abrassa
Si com far deuria.
Rics hom mals quan vol far festa
Aujatz quossi fai sa questa :
Tan bat la gent et entesta
Tro que denier no lor resta ,
Que noi cal venir tempesta
Ni fam ni moria;
Pois fai cara mont honesta ,
Qui no conoissia.
( Qui ve gran maleza faire. )

�TROUBADOUR DU VELAY.

lOl

Eslève de Belmont, par exemple, essuya tout ce que la
satyre vengeresse du poète avait de plus foudroyant. CARDINAL n'a pas peur d'écrire en toutes lettres le nom de
l'infâme qu'il poursuit de ses malédictions. Il dit tout
haut, publiquement, à qui veut l'entendre et le lire,
que le seigneur Estève ayant un jour été invité à dîner par
son vieux parrain, s'y rendit d'un air joyeux; mais qu'au
moment du repas il fit assassiner traîtreusement le vieillard
et un jeune enfant assis à ses côtés, ainsi que les serviteurs
de la maison; puis qu'il fit emprisonner ses complices pour
piller leurs champs et leurs bestiaux.
« Estève de Belmont, ajoute-t-il1, est un traître épouvan-

i La pièce suivante est copiée sur la pièce originale, avec la même
orthographe que celle du manuscrit de la Bibliothèque du Roi. — La
traduction n'est pas littérale.

Il
i Un siruentes ai encor que commens *
Qe caterai adespeitz de trachors *
Emetrai blasmes edezonors *
Etrassiors amilhers et a sens *
Car si cahira ha el segle semôssa *
Etteves cug que fa de sa naissensa *
Coza enac fels tais tres trassios *
Que nô feira Iuzas ne garmelos *
i Quar anulh dui trazion enuenders *

Luns vendet crist elautres ponedors *
Et aqui fort deschauzitz vendedors *
Mai Esteues trazit en aussizens *
Cant sos pairis nom trobat guirêsa *
Ni uns tozetz confés gran desconoissâsa *
Quar son dirnar los aussis ambedos *
Epres son bel que lauia semos *
3 Cant Esteues uai vezer sosi porens *
El fai semblan damistat edamors *

'

�PIERRE CARDINAL,

102

!» table; c'est un lâche qui ne rend pas le mal à ceux qui lui en
font, car il n'est redoutable que pour ses amis, ses ser* viteurs et ses pourceaux. Il prend plaisir à les égorger....
y Je veux faire un onguent pour en frotter les traîtres
y

Et ausels encance ecassadors *
Efai si fort amors et plasens *
Evai maniaz ab bella captencnssa *
Ecant ilh anenseruir entendenssa *
El failh en pes contracher de suptos *
Et aussi cuec ebuiers ebailos *
4 Esteues

es faitz afor dels aigolens *

Gnos eredons plens de malas humors *
Et es dels fres trachers del mon la fors *
P que lagrops uns frot grans pendens *
Mai als pendutz seria nill tenenssa *
Si et era de»Jor obedienssa *
Nel soa clausura era rezemsos *
Car anc noi ac pendut que tât fals fos. *
5 Esteues fes lautrier uns ignoscens *
Cant faza màrtirs e confessors *
Aza enac efes enganadors *
Efes trachors tot abus feranis *
Mai eram fai un aital penedenia *
Quels enueis di elas guerras comêssa *
Et ab galas toszas els lairos *
Et embla porcs efroment emoutons. *
6 Esteues fals cant penras penedensa *
Al capelan digas enpasienssa *
Del siruentes q tai faitz un oudos *
Qnadouc poira auzir tras trassios. *

— Dans

NOTA.

les manuscrits originaux, la ponctuation se réduit à des

points placés à la fiu de chaque vers , sans. égard aux repos nécessité»
par le sens.

�îoS

TROUBADOUR DU VELAY,

»
»
»
«
»

déhontés; mais pour cela, il me faut avoir la graisse du
traître le plus déhonlé du monde : or, Estève, on ne
pourrait en trouver un plus infâme , plus exécrable que
toi; c'est donc toi qui me servira à composer l'onguent
dont j'ai besoin pour frotter les autres.... Estève ment

»
»
»
»
»
»
»
»

avec plus d'impudence que la sentinelle qui garde un
passage; Estève a la tête grosse, le ventre rond, c'est la
plus affreuse bête qui se puisse voir au monde. Puisset-il être pendu et sa misérable charogne être la proie des
vautours !.,. Ses parais ne le regretteront pas et ceux qui
pourraient le punir et qui négligent de le faire, mériteraient un châtiment pour refuser de nous rendre à
tous un service si important. »

•

SIRVENTES CONTRE L'AMOUR.
Comme tous les poètes, CARDINAL voulut payer son tribut à l'amour; il prit sa lyre et chercha quelques doux
accords; mais les cordes étaient trop dures et sa main
calleuse, au lieu de tendres mélodies, ne faisaitvibrer que
des sons aigus. C'est l'esprit qui chante, jamais le coeur;
et quand il veut peindre une passionque son ame n'éprouve
pas, il laisse encore errer malgré lui sur ses lèvres ce sourire froid et railleur qui ne le quitte jamais.
11 dit :
« Si j'étais amoureux et que je fusse aimé , je trouverais
» bien quelques vers en faveur de l'amour; cependant,
» quoique je ne sois ni l'un ni l'autre, je veux essayer de

�PIERRE

CARDINAL,

» chanter une fois comme je le ferai quand j'aurai une
» maîtresse.
•
» Oui, si j'étais aimé, je serais l'amant le plus sincère;
» mon amie aurait beau tout me refuser , je ne lui serais
» pas moins entièrement dévoué. Je sais comme l'amour
» se mène.
» L'amour fait naître l'amour; un grain déposé dans le
» cœur en fait naître trois ; un plaisir en engendre plus
» de dix; une joie est la cause de plus de cent autres
» joies ; enfin, on recueille mille fois plus que l'on a semé.
» Mais l'amour est souverainement injuste : les bons et
» les courtois éprouvent ses refus, et les méchans ont ses
» faveurs. Si les femmes aimaient l'honneur et la vertu ,
» elles puniraient au contraire ceux-ci et couronneraient
» ceux-là. Aussi ne veux-je pas chanter leurs louanges *. »

1

Copie de la pièce telle qu'elle est écrite dans les manuscrits originaux :
1 Sieu fos amatz ho ames *
Hieu cantera calque nés *
Mas pos aisso nô hies *
Hieu nô sa de que chantes *
Pero encor ai *
Cuna nés essai *
Conssi chanterei *
De ma mia quant laurai *
2 Lo plus fis drutz canz vasques *
Foreu si amig vasgues *
Que ia plaïer nô fezes *
Hieu fora sos hom adeseuna ves *
Amei esperazo sai *
Damors conssi vai *
Ni com amerei *
Antra ves cant me volrei, *

�io5

TROUBADOUR DU VELAY.

On conçoit qu'avec son humeur misanthropique, PIERRE
devait plaire difficilement aux dames. La galanterie, surtout celle de cette époque, fut toujours le langage de la flatterie et de l'adoration, le culte de la beauté,
cruelle déesse de la vie. Pons de Capdeuil et Guilhaume
de Saint+Didier ne trouvèrent jamais de paroles plus harmonieuses, de pensées plus délicates que lorsqu'ils chantèrent les vertus et les charmes de leurs belles maîtresses;
CARDINAL

au contraire , dans sa franchise brutale, n'est
vraiment à l'aise, ne trouve d'heureuses inspirations que
lorsqu'il faut railler un ridicule ou flétrir un vice.
Quand il parle des femmes en général, il les traite d'une
façon peu courtoise. Il dit que toutes celles à qui l'on
reproche d'avoir un amant, ont toujours une excuse prête.
L'une, c'est qu'elle est jeune et que son mari est vieux:
CARDINAL

3

Amors qui la semenes *
Nasquera aitàt espes *
Que dun gran nagra hom tres '
Edun plaser mai de des *
Euint de un demei *
Edun ioi nerai uerai *
Nasqueron sentirai *
Tro dieisses quieu uei *
Mil tans qe nô semenei. *

4

Domnes es tornatz atres *
Car le pros e le cortes *
Nan los mals els crois los bes *
Que quant domnas an bon pres *
Volon lo pros prei *
Efan a sanai *
Lo fols nalo fai *
El fils lo farei *
Per quien lur lauror non nei. *

•

u

�Io6

PIERRE CARINAL,

l'autre, c'est qu'elle est d'un, certain âge et que son mari
n'est qu'un enfant. Celle-ci manque de tout et son mari
ne lui donne ni habillemens, ni parures; celle-là, c'est
qu'elle aime à rire, etc. Autrefois, ajoute-t-il, l'amour se
trouvait dans un long et douloureux martyre. Aujourd'hui,
pourvu qu'on se présente avec de l'argent, les faveurs ne
se font pas attendre.
« Oui, bien fou et bien dupe celui qui croit à l'amour;
» plus on s'y fie, plus on est mal partagé. Tel espère
m s'y chauffer qui s'y brûle. Chaque jour il amène de nou» veaux chagrins et il ne traîne à sa suite que des sots,
» des insensés ou des méchans ; aussi fais-je divorce avec lui.
» Une femme n'aurait point d'empire sur moi, si je ne
» pouvais aussi la gouverner ; elle n'aurait point mes
» faveurs, si elle me refusait les siennes. J'ai bien pris la
» résolution aussi ferme que prudente de faire comme
» il me sera fait. Si ma mie me trompe, je serai trompeur
» comme elle; si elle m'est fidèle, je le serai.
» De ma vie je ne fis meilleure affaire que le jour où je
» me brouillai avec mon amante; car en la quittant je
» redevins maître de moi-même. C'est sans doute gagner
» peu de chose que de s'appartenir; mais c'est faire un
» véritable gain que de perdre un objet qui nous est nui» sible. Par ma foi, je ne sais pas trop pourquoi je m'étais
» donné à cette femme qui me ruinait ?
» En me livrant, je mettais mon cœur et ma vie à la
» merci d'une femme qui me trompait pour un autre »

i

1

Ben tenh per folh e per muzart
Selb qu'ab amor se lia,
Quar en amor pren peior part
Aquelh que pins s'i fia ;
Tais se cuia calfar que s'art ;

�TROUBADOUR DU VELAY.

Ailleurs il dit :
« Je puis enfin me louer de l'amour, il ne m'ôte ni la
faim, ni le sommeil; il ne m'expose ni au froid, ni au
chaud; il ne me fait ni bâiller, ni soupirer, ni courir la

E'i mals ven quasqun dia;
Li folh e'l fellon e'1 moyssart
Aquilh au sa paria ;
Per qu'ieu m'en part.
2

Ja m'amia no mi tenra
Si ieu lieys nou tenia ,
Mi ja de mi no s jauzira ;
Cosseh n'ai pres ben e certa
Que 'lh fassa segon que m fara;
E, s'ella me gualia,
Gualior me trobarà ,
E , si m vai dreita via ,
Ieu l irai pla.

3

Ane non guazanhei tant en re
Cum quan perdey m'amia ,
Quar perdet lieys guazanhei me
Cuy ieu perdut avia ;
Petit guazanha qui pert se ,
Mas qni pert so que dan li te ,
Ieu cre que guazanhs sia ;
Quieu ni era donatz per ma fe
À tal que me destruia
No sai per que.

4

Donan me en sa mercè
Me, mon cor, e ma via
De lieys que m' vir' e m des maute
Per autroy e m cambia
Etc.
(Ben ten per folh.,.)

�io8

»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»

PIERRE

CARDINAL,

nuit comme un enragé, ni me plaindre, ni m'impatienter, ni gémir, ni m'irriter, ni avoir des messagers à
gages, ni être abusé et trahi; je m'en suis tiré avec
bonheur.
» J'ai un autre plaisir plus grand qui ne trahit jamais,
ni ne me laissera trahir par personne; qui ne m'exposera jamais à de folles entreprises, à être battu, assommé,
dépouillé; qui ne me fera point perdre le temps à
attendre. ■— Non, je ne dis pas que je suis éperduement
amoureux; que mon cœur m'est enlevé; que je meurs
pour la plus aimable des femmes; qu'une belle me fait
languir dans ses chaînes ; je ne la supplie ni ne l'adore;
mes vœux ni mes désirs ne la poursuivent pas ; je ne lui
rends pointhommage;jene me consacreelne me donne
point à elle; je ne me déclare pas son serf, je ne lui
laisse pas mon cœur en gage; je ne suis ni son prisonnier, ni son esclave; mais je proclame au contraire que
je suis échappé de ses fers »

1
Ar mi pues ieu lauzar d'amor
Que no m tolh manjar ni dormir ;
Ni 'n sent freidnra ni calor,
Ni non badalh, ni non sospir,
Ni 'n van de nueitz aratge,
Ni *n sui conques, ni 'n sui cochatz,
Ni 'n sui dolens, ni 'n sui iratz,
Ni non logui messalge,
Ni 'n sui trazitz ni enganatz,
Que partitz m'en sui ab mos datz.
Autre plazer n'ai ieu maior
Que non trazisc ni fau trazir,
Ni 'n tem tracheiritz ni trachor
Ni bran gilos que m'en azir,
Ni 'n fau fol vassalatge,

�TROUBADOUR DU VELAY.

POESIES HISTORIQUES.

PIERRE CARDINAL est un troubadour à part dans son
siècle ; ce n'est pas le faire connaître que de prendre au
hasard comme il m'arrive, quelques lambeaux de ses
sirventes pour les présenter au lecteur. C'est une étude
utile et belle que celle que l'on pourrait faire de ce caractère bizarre, frondeur, audacieux, spirituel, impitoyable
au milieu d'une époque à la fois dissolue, fanatique et
chevaleresque. C'est surtout dans ses poésies historiques
que les hommes et les choses de son temps viennent se

réfléchir dans toute leur vérité.
Cependant, malgré l'amertume de son langage et la
sévérité de ses critiques, CARDINAL n'en est pas moins un
chrétien rempli de la plus ardente piété. Ses sirventes

% .* SKorood oiânnoil Ua no'l «
Ni 'n sui feritz ni desrocatz,
Ni non sui pres, ni deraubatz,
Ni non fauc long badalge,
Ni dic qu'ieu sui d'amor forsatz ,
Ni die que mon cor m'es emblatz,
Ni die qu'ieu muer per la gensor,
Ni die que '1 belha m fai languir,
Ni non la prec, ni non l'azor ,
Ni la deman, ni la dezir,
Ni no'l fauc homenatge,
Ni no'l m'autrey, ni '1 mi sui datz,
Ni no si siens endomenjatz,
Ni a mon cor en guatge,
Ni sui sos pres, ni sos liatz,
Ans dic qu'ieu li suy escapatz.
( Ar mi put t. )

�HO

PIERRE CARDINAL,

pourraient nous faire douter peut-être de la charité de son
cœur; mais il nous reste encore de lui un assez grand
nombre de noëls, de cantiques et de sermons pour demeurer bien convaincus de la pureté évangélique de sa foi.
Après la triste déroute de Maussac, le monastère des
moines de Saint-Gilles fut saccagé et les religieux obligés
de prendre les armes : « Au lieu d'aller en procession, dit
» le poète , désormais ils seront donc obligés d'aller
» armés et de marcher en rangs comme des troupes de
» soldats ; au lieu de chanter au lutrin, il faudra qu'ils
»
»
»
»
»
»
»
»
»

sonnent de la trompette guerrière !.. Au lieu de leur
soutane noire , il faudra qu'ils prennent des cuirasses!.. Au lieu de prier, il leur faudra jeter des pierres!
Au lieu de psautier dans leurs mains, ils prendront des
piques et des massues ! Ah ! quand ces choses arriveront,
ce sera le temps où il n'y aura plus de règle dans le
monde, où. les clercs iront aux tournois, les femmes
feront les sermons, et où l'on n'aura pas de quoi vivre si
l'on est honnête homme *« »

fait souvent l'éloge du comte de Toulouse,
son bienfaiteur et son héros.
CARDINAL

Il dit :
« Comte de Toulouse, duc de Narbonne, marquis de
» Provence, votre valeur est si grande, que tout l'univers
» en retentit. Depuis la mer de Bayonne jusqu'à Valence,

1

Antuec de processio

Heian serrat et estrei
Armat al cant et al frei;
Tronpan en luec trinl

, etc.

{L'Afar del comte. )

�TROUBADOUR DU VELAT.

111

» le pays est rempli de méchans et de perfides; mais vous
» n'avez que du mépris pour eux, non plus que pour ces
» ivrognes de Français, qui ne vous effraient pas plus que
» la perdrix n'effraierait un vautour1. »
Parmi les pièces historiques dont l'abbé Millot emprunte
quelques fragmens aux traductions de Sainte-Palaye, il en
est plusieurs remarquables par le dévouement que le poète
porte à la cause de son prince et de son pays. Plein de
confiance dans le courage de Raymond et surtout dans la
justice de ses armes, CARDINAL n'hésite pas à lui prédire
la victoire sur le terrible Simon de Montfort, que le roi et
le clergé de France envoyaient contre lui.
« L'archevêque de Narbonne et le roi ne sont point assez,
» habiles pour faire un homme d'honneur d'un misérable.
» Ils peuvent bien donner de l'or, de l'argent, des habits,
» du vin et du blé ; mais Dieu seul donne la bonté....
» Savez-vous quel sera le partage du comte de Montfort

1

Corns RaymonJ, ducx de Narbona,

Marques de Proensa,
Vostra valors es tan bona
Que tot Io mon gensa;
Quar de la mer de Bayora
Entro a Valensa,
Agra y eut falsa e fellona
liai ab vil tenensa ;
Mas vos tenetz vil lor,
Que Francés bevedor
Plus que perditz ad austor
No vos fau temensa.......
(Faltedatz e desmezura.,,.)
CARDINAL fait encore l'éloge du comte dans la pièce Ben volgra ti
Dieut volguet, n° 10.

�1 12

PIERRE CARDINAL ,

» après tant de bruit et de batailles? Les cris, l'effroi, le
» spectacle terrible qu'il aura vu, les pertes et les maux
» qu'il aura soufferts; voilà, je l'assure, le seul équipage
» avec lequel il se retirera de la lutte t. »
La prédiction du poète fut loin de s'accomplir et les
événemens ne vinrent que trop cruellement démentir ses
paroles. Montfort périt bien, il est vrai, mais ce ne fut
qu'après avoir joui des dépouilles sanglantes du comte de
Toulouse.

PIERRE CARDINAL,

nous l'avons dit, fut élevé pour être

chanoine de la cathédrale du Puy. Il avait fait d'excellentes
études; mais au moment d'entrer dans les ordres il sentit

1 L'arcivesquos de Narbona
Noi reis non an tan de sen
Que de malrasa persona
Puescan far home valen.
Dar le podan aur et argen
£ draps et vi et anona ;
Mai lo bon ensenhamen
Ha sel a cui dieus la dona.,:..
( L'arcivesquos

)

Mas sabetz quais sera sa parti
De las guerras e del maz ans?
Las critz, las paors e' ls reguartz
Que aura fagz, e' 1 dol e' 1 dans
Sera sieu per sort,
D'ait an lo conort,
Qu'ab ait al charrey
Venra del torney.
(Per folht tenc Polies e Lombard... )

�TROUBADOUR DU VELAY.

que sa vocation l'entraînait ailleurs que dans l'Eglise; dèslors, il renonça aux études théologiques et aux doux
loisirs de la cléricature. Philosophe observateur et poète,
il se fit troubadour.
Malgré ses invectives contre les mauvais riches , il
était bien accueilli par les grands barons qui l'estimaient
et le respectaient. Le roi d'Arragon, le comte de Toulouse
et d'autres puissans princes le comblèrent de faveurs.
Cependant il essuya plus d'une persécution; ses ennemis
firent tous leurs efforts, pour le décrier et le perdre. Ce
fut pour se venger d'eux qu'il composa la fable suivante :
» Un jour1, je ne saisplus sur quelle ville, il tomba une

1
Una cieutat fo, no sai quais,
On cazet una plueia tais
Que tug l'ome de la cieutat
Que toquet foron dessienat.
Tug dessenero, mas sol us;
Aquel escapet e non plus,
Que era dins una maizo
On dormia , quant aco fo :
Aquel leyet, quant ac dormit
E fon se de ploure gequit,
E yenc foras entre las gens
On tug feiron dessenamens,
L'ns fo vestis, e l'autre nus,
L'antr' escupi ras lo cel sus;
L'uns trais peira, l'autre astelas,
L'autre esquisset sas gonelas,
L'uns feri e l'autre enpeis,
E l'autre cuget esses reis
E tenc se ricamens pels flancs,
E l'autre sautet per los bancxj
L'us menasset, l'autre maldis,

u ■

�PIERRE

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»
»
»
»
»
»
»
»

CARDINAL,

pluie qui rendit fous tous ceux qui en furent mouillés
et tous le furent, à l'exception d'un seul qui dormait
dans sa maison. A son réveil, la pluie avait cessé, il
sortit et trouva les habitans se livrant à toutes sortes
de folies.L'un était habillé, l'autre tout nu; l'un crachait
en l'air, l'autre jetait des pierres ; celui-ci étalait ses
guenilles ; celui-là se parait comme un roi et se pavanait comme tel; l'un riait à s'en tenir les côtes; l'autre
sautait pardessus les banquettes; l'un faisait des menaces,

L'autre ploret e l'autre ris,
L'autre parlet e no sap que,
L'autre fes metous de se
Et aquel qu'avia son sen
Merayilhet se molt fort men,
E vi benque dessenat sou ;
E gard" aval e gard' amou
Si negun savi n'i veira;
E negun savi noniaj
Grans meravelhas ac de l'or;
Mas molt l'an els de luy maior,
Qu'el vezon eslar saviamen;
Cuion qu'aia perdut lo sen,
Car so que ill fan no ill vezon faire.
A quascun de lor es veiaire
Que ill son savi e ben senat,
Mas lui tenon per dessenat;
Qui 1 fer en gaula, qui encol;
El no pot mudar nos degol.
L'uns l'eupech, l'autre loho)a,
El cuia eissir de la rota ;
L'uns l'esquinta, l'autre l'atrai,
Kl pren colps e leva e chai.
Cazen, levan, a grands ganbautz
S'en fuga sa maizo de saulz,

�TROUBADOUR DU VELAY.

Il5

» l'autre des malédictions ; l'un pleurait, l'autre riait ; l'un
» parlait de choses qu'il ne comprenait pas, l'autre faisait
» des grimaces.
» L'homme qui était dans son bon sens fut fort surpris
» de voir tous ces gens qui avaient perdu la raison; il
» chercha de tous côtés s'il ne voyait pas quelqu'un de
» bon sens ; mais ce fut en vUîn. Autant il était étonné
» de leur folie, autant ils le furent de voir quelqu'un rai» sonnable ; eux ne doutèrent pas que ce ne fut lui qui
» eût perdu l'esprit, puisqu'ils ne lui voyaient rien faire

Fangós e batut e mieg mortz;
Et ac gang quan lor fon estortz.
Aquesta faula es al mon
Semblan et a tug silh qne i son;
Aquest segles es la cieutatz,
Que es totz pies rie dessenatz;
Qu'el maior sen c'om pot ayer
Si es amar Dieu e temer,
E guardar sos comandamens:
Mas ar es perdu tz aquel sens;
La plueia sai es cazeguda;
Una cobeilatz es yenguda ,
Uns orgoills et una maleza
Que tota la gen a perpreza;
E si Dieu n'a alcun onrat,
L'autr' el tenon per dessenat
E menon lo de tom en vil,
Car non es del sen que son il,
Qu'el sen de Dieu lor par folia
E l'amicx de Dieu, on que sia
Connois que dessenat son tut,
Car lo sen de-Dieu an perdut
E 'lh tenon lui per dessenat
Car lo sen. del mon a laissât.

�ii6

»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»

PIERRE

CARDINAL,

de ce que les autres faisaient. Ce fut donc à qui lui
donnerait le plus de coups. On le pousse, on le tiraille ,
on le secoue, on l'accable. Tantôt renversé , tantôt
relevé, il se sauve chez lui en courant, couvert de
boue et demi-mort, heureux encore de s'être tiré de
leurs mains à si bon compte.
» Cette fable est l'image du monde et de ceux qui le
composent. Le monde, c'est la ville remplie d'un peuple
furieux; la jalousie, c'est la pluie dont chacun est
inondé; à cela, il s'est joint un orgueil et une méchanceté qui ont enveloppé tout le monde. Si quelqu'un en
a été préservé par l'assistance de Dieu, on le considère
comme fou, et parce qu'il ne pense pas comme les
autres, on le tourmente et on le persécute. »

Cardinal trouva un protecteur dans Jacques, roi d'Aragon
et seigneur des états de Roussillon et de Montpellier. A la
mort de ce roi, en 1276, il se fixa à Tarascon, auprès de
Charles, second fils du duc deCalabre et seigneur de cette
ville. Il obtint de ce prince pour Tarascon des privilèges
assez étendus, et même une exemption de tailles et de
tous subsides, pour dix années. Mais pour que la ville ne
pût mettre en doute qu'elle était redevable de ces faveurs
à l'intervention de Cardinal et montrer l'estime qu'il faisait
de lui, Charles voulut, par le même édit, que le corps
commun des habitans fût tenu, pendant le même temps,
de défrayer honorablement le poète troubadour. C'est à
cette époque déjà avancée de sa vie qu'il devint amoureux
d'une belle et noble demoiselle, nommée Laudune Albe ,
de la maison de la Roque-Martine, une des plus anciennes
de la Provence. S'il faut en juger par ses sirventes sur
l'amour et contre les femmes, il n'eut pas à se glorifier
sous ce rapport; aussi suivit-il sans peine à Naples l'in-

�TROUBADOUR DU VELAY.

fanle Béatrix, fille de Charles II, roi de Sicile. Cette princesse était religieuse. Son père la fit enlever du cloître
pour lui faire épouser le marquis d'Est et de Ferraré qu'il
avait besoin de rallier à son parti, alors fort affaibli.
Cardinal était presque centenaire; car ce mariage eut
lieu au mois d'avril i3o5, et c'est en i3o6 que Michel de
la Tour et César Nostradamus placent l'époque de sa mort,
à l'âge de près de 100 ans.
C'est le seul fait sur lequel ces deux historiens, les premiers qui aient parlé de ce poète, soient d'accord. Car
l'un d'eux place son berceau au Puy, et l'autre l'historien
de Provence, mal informé , fait naître Cardinal dans un
château près de Beaucaire, nommé Argence. C'est une
double erreur. Car, alors comme aujourd'hui, c'était
une contrée et non un château qui portait ce nom, et les
nombreux manuscrits recueillis par Sainte-Palaye, ne permettent pas de doutes sur le lieu de sa naissance. C'est au
Puy, en Velay, que Cardinal est né, qu'il a fait toutes
ses études, et qu'était établie sa famille. L'on trouve encore
dans les archives de l'Hôtel-Dieu, de i3n et i3i4, deux
actes de donation faits par un de ses proches, Guillaume
Cardinal, qualifié gentilhomme de Cayres-la-Ville. Cette
famille est éteinte depuis long-temps. Crescembeni, Bastero, Millot, Ste-Palaye, ont sauvé de l'oubli le nom de
notre troubadour. Mais ses œuvres pouvaient difficilement
survivre à une langue qu'elles avaient contribuée cependant
à polir, et dont il est bien difficile aujourd'hui de saisir
toutes les beautés. En effet, il n'est pas possible de rendre
son énergique concision et la valeur d'une foule de
mots qui expriment toute une pensée dont une longue
périphrase affaiblit la précision et la valeur. Comment
saisir toutes ces élisions qui se plient si facilement à la
mesure et à la coupe du vers, et ces diminutifs qui, sans

�Il8

PIERRE CARDINAL, TROUBADOUR DU VELAY.

le secours d'une épithète oiseuse, peignent, d'une manière
si juste et si naïve à la fois, l'enfance, la jeunesse, la
grâce, la beauté. C'est en faisant connaître ses principaux
ouvrages, que nous montrerons que Cardinal nous retrace
exactement les mœurs de son siècle, qu'il ne craignit pas
d'en révéler toutes les misères, d'en flétrir toutes les turpitudes , sans égard pour l'habit, le rang et la puissance
de ceux qu'il livrait ainsi à l'animadversion publique , et
qu'on peut le consulter encore avec fruit comme historien,
quand il devient difficile de l'apprécier comme poète et
troubadour.

��* *

s-

�GUILLAUME TARDIF,
FABULISTE DU VELAY AU XVe SIECLE.

« En ce temps (m. cccc. Ixxv) florissoit et estoit en
» bruit en la ville du Puy maistre Guillaume Tardif,
» natif de ladicte ville. Homme de singulier scavoir,
16

�122

GUILLAUME TARDIF,

» lequel composa ung livre de grammaire qu'il fist imprimí mer, ainsi intitulé : Grammatica Guillelmi Tardivi,
» Aniciensis 1. »
Voilà tout ce que nos chroniqueurs Vélauniens ont su
conserver pour la mémoire de leur illustre compatriote ,
le liseur du roi Charles VIII, le savant professeur de belleslettres au collège de Navarre, un des écrivains les plus
érudits et les plus spirituels de son temps.
C'est un reproche qu'on pourrait adresser à Médicis
surtout de n'avoir presque jamais parlé des hommes qui
furent l'honneur de sa patrie et qui trouvèrent au loin une
renommée que le pays natal sembla seul ignorer. Grand
nombre d'anciens auteurs, même étrangers, parlent de
Tardif avec éloge, et Médicis qui fut son contemporain ,
au milieu de longues pages souvent inutiles, donne à
peine une note de quelques lignes pour rappeler, je ne
dis pas la gloire, mais l'existence de son maître. C'est
donc pour nous aujourd'hui comme un devoir de piété
filiale
de chercher à réparer cet ingrat oubli ; nous le
ferons avec un juste orgueil; la tâche sera facile, car le
nom de Tardif n'est point encore oublié et son livre n'est
pas perdu dans la poussière. N'eussions-nous pas tous les
biographes pour nous dire ce qu'il était, le savant ouvrage
de Monsieur Robert2 resterait encore pour justifier notre
admiration.
Guillaume Tardif naquit au Puy en Velay, vers le milieu
du i5e siècle. Comme on le voit parles quelques mots du

1

Manusciit original de Médicis, au premier livre, feuillet Isiiij.

Fables inédites des 12e, i3e et 14e siècles...., recueillies par A. C. M.
Robert, conservateur de la bibliothèque Sainte-Geneviève, 2 vol. in-8°.
Paris, Etienne Cabin, 1825.
2

�FABULISTE DU VELAY.

123

chroniqueur, il passa sa jeunesse dans sa ville natale où
il s'occupa de belles-lettres. Nous ne savons rien de plus
sur les premières années de notre compatriote, et la seule
instruction que nous puissions tirer de ce fait, c'est qu'à
cette époque les études classiques devaient être fortes et
brillantes dans la cité d'Anis, puisqu'elle put envoyer un
de ses enfans professer l'éloquence en l'Université de
Paris 1.
Tardif que nous rencontrons tout-à-coup sur un autre
théâtre liseur du roi en titre d'office, professeur, grammairien,
nous apparaît d'abord comme un hardi pamphlétaire dont
la plume courageuse lutte contre d'implacables rivaux et
les poursuit sans pitié.—L'italien Geronimo Balbi, professeur d'humanités à Paris, jaloux sans doute du mérite et
de la faveur d'un collègue plus heureux, lance contre lui
dans le public une satyre violente ayant pour titre : Bhetor
gloriosus 2.
Tardif ne tarde pas à répondre etpublie, quelques jours
après, YAnti-Baïbica 3, brochure pleine d'esprit et de
nerf dans laquelle, plaçant son adversaire face à face, il
lui reproche sa méchanceté, sa mauvaise conduite et son

1 Médicis ajoute :

« En ce mesme temps es-toit en bruit en ladicte

» ville du Puy, en l'art de la science gaye de métrificature ou bien rétho» ricjue ftançoise, ung orfebvre de ladicte ville, nommé Syméon Crozet ,
» que en son temps compila la Passion de N. S., par personnaiges et
» aultres vies de sainets et sainctes, et nombre de moralités, comédies,
» farces et aultres divers mystères , joyeuses chansons et histoires

»

Ç3Tanusc. origin. de Médicis, au pemier livre, feuillet cxxxij. )
2

Voir la Biograp. universelle aux noms Tardif etBalbi.,.. Balbi, m, 261.

3

.... Detractationis tuse contrà me causam fuisse calumuiaris, Balbe ;

me invidia confectis mendaciis citrà rationem in te invectum. Die igitur ,
die mihi te te hoc loco interrogo : qivisnam tibi cui nihil invidià dignum

�124

GUILLAUME TARDIF,

extrême ignorance, ignorance dont il ne veut chercher les
preuves que dans l'écrit qu'il réfute; ce qu'il fait sans
colère, mais avec l'ironie la plus accablante.
Nous ne parlerons pas de quelques autres écrits de
Tardif, aujourd'hui sans importance; cependant comme ils
se trouvent tous indiqués dans une dédicace à Charles VIII,
nous avons pensé qu'il serait agréable au lecteur de connaître cette pièce curieuse pour l'époque où elle fut
écrite.
Ala Bibliothèque royale, sous le n° 6542, on trouve
trente-trois fables de Laurent Valla, d'après Esope, traduites en français par Guillaume Tardif.
La première page de cet ouvrage richement imprimé
sur vélin vers la fin du i5e siècle, est remplie par une
peinture très-fine et très-soignée, représentant le roi et la
reine, debout, acceptant l'hommage du livre de Guillaume
qui le leur présente à genoux. Les seigneurs et dames de
la cour sont rangés autour de Charles VIII, de la manière
la plus heureuse.
Cette peinture, environ de six pouces carrés, est entourée d'un cadre bleu d'azur semé de fleurs de lis d'or; au
bas de la page et sur le verso est écrit :
« Au roy très-chrestien Charles VIIIe du nom, Guillaume
» Tardy, du Puy en Vellay, son liseur, très-humble recom» mandation supplie et requiert.
» Dès lors que Dieu vous doua de très-chrestien roy de
» France, sire, mon naturel souverain et unique seigneur,

inest vel invidiosissimus invidereti Gloriosum me ac de me hiperbolicè
dicentem per ludibriu.*. jocorum pretextu mentibus es. Tu, tu scilicèt qui
toto isto dialogo falsissima tibi jactitas. Tuoquè impresso

epigrammato

titulo te poètam oratorem que celeberrimum inscribere hanc veritus es...

�FABULISTE DU VELAY.
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Í25

je, vostre très-humble et très-obéissant serviteur, mon
petit enging et science vous dediay : et considérant ce
que Végèce, en son Prologue de l'Art militaire escript,
que nul autre ne doit choses meilleures sçavoir, que le
prince de la chose publique , auquel iceluy exemple prenant, à vostre nom composay ung livre nomé le Compendieux de Grammaire, Elégance en Rhétorique, commencant à l'alphabet et tout par ordre assouvissant. Par
vostre commandement aussi tout ce que j'ay pu trouver
nécessaire etvray en l'art de Faulconnerie et Vénerie,
vous ay en ung petit livret rédigé, et pour vostre royale
majesté entre ses grans-affaires recréer, vous ay translaté le plus pudiquement que j'ay peu les Facéties de
Poge, et ayant regard non pas seulement à vostre honneste corporel plaisir, mais aussi au bien de vostre asme,
vous ay composé et en ordre mis un petit volume
d'Heures, auquel avez tons les jours de l'an, par ordre,
comment povez Dieu, les Sainets et Sainctes dévotement
servir ; auquel singulièrement avés certaines moutbrièves
et dévotes oraisons pour au coucher et lever dire, à
Nostre-Dame, ses deux sœurs, la Magdaleine, saincte
Catherine, sainet Jehan-Baptiste, sainet Hiérome ; pour
les trespassés et à vostre ange. En icelles Heures sont les

» sept pseaulmes que vous ay translaté tout auprès du
»
»
»
i&gt;

latin et presque si brief que le latin, et les obscurtés et
difficultés ay par un mot ou peu de mots exposés et
déclarés. Vous ay aussi translaté Y Art de bien mourir*.
auquel, s'il vous plaist penser et entendre comme mor-

» tel que vous êtes, Dieu vous aydera de plus en plus tant

1 Voir l'article biographique de Tardif, dans la Biographie universelle.

�126

GUILLAUME TARDIF,

»
»
»
»
»
»
»

à vostre salut que aussi de la chose publique par luy à
vous commise. Maintenant vous ay en françois mis les
Apologues de Laurens Valle , par lui latins faits de
Esope, grec. Auquel livret, soubs couleur de fable, plusieurs enseignemens sages et vertueux sont brièvement
comprins. Apologue est langaige par chose familière
contenant morale érudition.
» Toujours, aydant Dieu et vous, sire, mettray peine
» vous faire quelqu'honeste service, et prieray Dieu pour
» lesalutetprospéritédfì vostre très-chrestienne majesté. »
La seconde page de cet ouvrage est encore remplie par
une autre peinture charmante représentant Laurent Valla
offrant son livre à noble homme Arnoul de Fouell, son
chier et singulier amy1.
Viennent ensuite trente-trois fables dont Esope et Laurent Valla n'ont, à vrai dire, fourni que l'idée première ;
car Tardif s'empare tpllpment du le^tc, qu'il peut incontestablement passer pour en avoir fait à son tour une
oeuvre originale et des plus spirituelles. Aussi M. Robert
dit en parlant des traductions de notre auteur; « Ce liseur
de Charles VIII ne se borne pas à traduire, il s'approprie
le sujet qui lui est présenté par la manière dont il le
traite; il se laisse aller à son imagination vive et enjouée,
rencontre sous sa plume les expressions les plus heureuses,
les tournures les plus originales, et ne se montre pas ,
quoiqu'en prose, moins bon fablier que Lafontaine, dont
il se rapproche beaucoup. Toutefois, le bon homme n'a
pas connu ce prédécesseur; car je suis sûr qu'il ne se

1 Ce volume est imprimé sur deux colonnes. La bibliothèque du roi
en possède un exemplaire unique. Il est orné à [chaque fable de riches
miniatures, et toutes les capitales sont en or.

�FABULISTE

W VELAY.

12

7

serait pas fait un scrupule de lui emprunter quelques
idées, en disant comme Molière : Je reprends mon bien
partout où je le trouve. »
Un élogte aussi désintéressé que puissant par la plume
qui l'écrit est précieux à recueillir. Du reste, pour le justifier, il n'est besoin que de faire connaître quelques-uns
de ces charmans tableaux qui pourraient servir de date
pour l'histoire de notre langue et de notre littérature.

FABLE V.
D'UNE FEMME ET D'UNE GÉLINE.

« Une pauvre femme avoit une géline laquelle luy
pondoit tous les jours ung œuf; et de ce, estoit ladicte
pauvre femme fort joyeuse. Elle considéra en soy-mesme
que si elle doubloit la portion de sa géline, en luy donnant à manger autant en ung jour qu'elle avoit accousy tumé luy donner en deux, qu'elle pondroit tous les
» jours deux œufs; et ce, continua ladicte veufve par si
» long-temps, que la géline devint si parfaictement grasse,
» qu'elle ne pondoit plus ne ung ne deux œufs; dont
»
»
»
»

» ladicte veufve fut grandement désconfortée.

j&gt;

»
»
»
»

» SIÎNS MORAL.—Le susdict apologue
ou fable veult
donner à entendre que aulcuns sont vertueux et plains
de grande industrie et diligence tant qu'ils ont peu de
biens, lesquels, sitôt qu'ils sont eslevés et remplis de
biens superflus, ils se départent de vertu et deviennent
oisifs et négligens, et portent souvent domaige à ceulx

» qui ainsi les ont engraissés et remplis. »

�GUILLAUME TAKDiF,

128

Par la manière naïve dont cette petite fable est racontée,
on sent déjà l'esprit créateur de Tardif. Le texte latin^ sec
et froid, ne lui sert que pour déterminer le sujet, ce n'est
qu'un simple canevas dont il couvre la trame gibssière des
broderies les plus vives et les plus vraies.
Pour s'en convaincre, prenons une fable traitée à la fois
par Laurent Valla et par Lafontaine, et voyons si ces deux
imitateurs d'Esope ont eu plus de charme, plus de naturel
que notre Tardif. M. Robert, cherchant à établir cette
comparaison, a choisi la fable du berger et de la mer,
qu'il analyse avec beaucoup de justesse. Nous prendrons le
même style que lui, heureux de profiter de ses observations; seulement nous rétablirons le texte dans son entier
au lieu de n'en donner que quelques fragmens, car rien
ne nous paraît inutile dans ce charmant petit tableau.

FABLE XIII.
D'UNG

PASTEUR ET DE

LA MER

&lt;.

* Ung pasteur gardoit ung jour ses brebis en certaines
» pastures situées et assises auprès d'un rivage de la mer.
» Et voyant... que la mer estoit belle et paisible sans

1 Laur. Valla, fable i3-—P««to* îa loco maritimo gregem pascebat :
qui cum videret mare tranquillum , incessit cupido navigationem faciendi;
itaque venundatis ovibus , emptisque palmarum saricinis, navigabat. Ortâ
au tem vehementi tempestate, navi mergi périclitante, omne pondus navis
in mare ejicit, vixque erasit exoneratâ navi:paucis post diebus, reniente
quodam et tranquillitatem maris admirante, erat enim sane tranquillnm

�FABULISTE DU VELAY.

12g

»
»
«
»

quelque vent ne vague, ainsi qu'il advient souvent par
aulcuns intervais de temps , voyant aussi, par luy, qu'il
y avoit plusieurs navires de marchands qui navigoient
sur l'eau et alloient en divers pays pour gaigner, se
M advisa plutôt qu'il ne l'eut songé, qu'il deviendroit mar» chand sur mer et qu'il sçauroit que c'estoit de chevau» cher les poissons; mesme que trop long-temps avoit été
» pasteur, et que rien ne scet qui hors ne va. »
Le commencement de ce récit est d'une grâce parfaite.
C'est un simple berger qui se laisse séduire par uns mer
belle et paisible, sans penser aux inconstances de la fortune et de l'onde, car il prend son parti avant que de
réfléchir : Il se advisa plutôt qu'il ne l'eût songé.
Peut-on rendre avec plus de vérité cet orgueil naïf du
villageois qui se reproche d'avoir trop long-temps été berger et qui veut enfin connaître ce que c'est que de chevaucher les poissons ? Rien ne scet qui hors ne va , et il se
décide à partir.

respondens incjuit : palmas iterum vult quantum intelligo : ideòque iramotum sese ostendit.
Du rapport d'un troupeau, dont il vivait sans soins,
Se contenia long-temps un voisin d'Amphitrite ;
Si sa fortune était petite,
Elle était sûre tout au moins.
A la fin, les trésors déchargés sur la plage
Le tentèrent si bien qu'il vendit son troupeau,

" jjj

Trafiqua'de l'argent, le mit entier sur l'eau.
Cet argent périt par naufrage, etc., etc.

Lafontaine, livre IV, fable a.

17

�i3o

GUILLAUME TARDIF ,

« Et assez tost, dès le jour de lendemain, mena tout ce
j&gt; qu'il avait vaillant et de l'autruy au marché, et fist de la
» livre quinze sols, pour devenir marchand par mer. Et
» en effet,après qu'il eust ainsi tout vendu, il loua certain
» navire, lequel il chargea et fréta de tout son vaillant et
» de celui de ses voisins, et fut maistre du navire avant
» que serviteur. »
Dans ce court passage, quelle peinture exacte de ces
ambitions irréfléchies qui s'allument tout-à-coup et qui,
par une fatale précipitation, préparent, dès le principe,
l'avortement des espérances les mieux fondées.
Cet homme vendant même le bien des autres, ce marchand dont la première opération est de faire de la livre
quinze sous, ce marin qui ne connaît pas la mer et qui lui
confie toutes ses destinées, cet habile navigateur enfin,
qui frète un bâtiment et veut le diriger lui-même, lui qui
ne connaît aucun des commandemens et n'a jamais servi ;
n'est-ce pas l'homme qui se rencontre tous les jours dans
la vie ?
Y a-t-il rien d'inutile dans aucun de ces détails de Tardif?
Au contraire, chaque mot ne rend-il pas une profonde
pensée et ne prouve-t-il pas, comme nous le disions, que
notre auteur, comme Lafontaine, a suivi le texte d'Esope,
mais n'a vraiment traduit que la nature ?
« Quand il eust nagé quelque peu de temps par la mer,
» survint une tempeste si terrible et si merveilleuse, qu'il
» sembloit que le ciel et la mer fussent en feu; et les
» vagues de la mer se enflèrent si grosses, qu'il sembloit
» à nostre nouveau marchand que le navire descendit
» maintenant aux abîmes, et que incontinent allât jusques
» au ciel ; mesmement pouvoit sembler que la hûne du
» navire puisât à chaque coup de l'eau; car en effet elle
» descendit si grande quantité d'eau sur lui et ses corn-

�FABULISTE DU VELAY.

»
»
».
»
»
»
»
»

l3l

pagnons, que ceux qui estoient en la pompe nepouvoient vuider la moitié de l'eau qui entroit dedans le
bord. Cordes , matz et autres instrumens de navire
crioyent et croassoient si horriblement, qu'il sembloit
que tout deust rompre. Et eust bien voulu nostre nouveau marchand estre à garder ses brebis et moutons,
si possible eust été, deust-il lui coûter tout ce qui
dedans le navire estoit.
» Il appeloit les dieux et déesses à son ayde. La cire
» d'ung royaulme n'eust pas suffi à faire et payer les vœux
» lesquels il voua aux dieux et déesses, si il leur plaisait
» luy sauver la vie. Et fut finablement contraint jetter en
» l'eau toute sa marchandise. — A peine fut venue la nef
» toute vuide à port de salut, que là vous eussiez vu nostre
» maistre de navire bien étonné, car il devoit déjà trois
» fois plus qu'il n'avoit vaillant; et en effet, il avoit perdu
» tout le sien et de l'autruy. Et advint qu'il se mist à son
» premier mestier de pasteur. »
Comme le fait très-bien observer M. Robert, celte description de la tempête est un tableau plein de vérité , qui
offre, dans sa prose même, de l'harmonie imitative. On
voit ce navire battu par les vents en furie, tantôt au sommet d'une vague qui se perd dans la nue, tantôt précipité
au fond d'un abîme d'où il semble ne devoir jamais sortir.
Ce n'est qu'à ce moment que le malheurenx pasteur commence à réfléchir; il appelle les dieux à son secours, la
cire d'un royaume n'eut pas suffi à faire et à payer les
vœux qu'il adressait au ciel. Charmante expression bien
touchante et trouvée dans le cœur de l'homme. Quand la
fortune nous sourit, qui pense à Dieu pour le remercier;
quand le malheur nous frappe un instant , nous qui
n'avons rien, que ne promettons-nous pas au souverain
maître de toutes choses? Et voilà ce pauvre berger qui

�GUILLAUME

TARDIF,

revient à son premier état. Esope et Valla l'abandonnent à
son triste sort; Tardif est le premier qui, avant Lafontaine,
ait eu pitié de lui; et cette pensée est préférable, parce
qu'elle est plus grande et plus vraie. Si cette fable est
l'image de la vie, ce retour sur la terre natale est la véritable moralité; à l'homme qui pleure et se repent, jamais
la miséricorde divine n'a manqué.
« Un jour advint que nostre pasteur qui estoit sur le
» rivage de la mer où il gardoit ses bestes, commença à
» contempler cette mer tant belle et tant sereine, sans
» vent ne vague, comme elle estoit lorsque appétit lui
» estoit pris d'estre marinier. Et tantôt commença à dire
» en adressant la parole à la mer : Dame, vous êtes bien
» subtile, vous me faites belle chière et beau semblant,
» afin que je vous retourne voir et que je me mette sur
» vous avec des marchandises comme j'ay fait cy-devant ;
» certes, ne vous y attendez plus, car trop m'avez plumé
» pour une fois. »

—

« SENS MORAL.
Cet apologue facétieux donne à enten» dre que les hommes sont souventes fois faits sages et
» prudens des choses à venir par les périls qu'ils ont

»
»
»
»
»

trouvé le temps passé, et est bonne cautelle de soy
garder de tomber en inconvénient quand on en est une
fois sorti; car les choses passées doivent être règle de
vie aux prudens hommes sur la disposition et entreprise
des choses à venir. »

Faut-il maintenant demander grâce pour m'être arrêté
sur cette fable avec trop de complaisance ? J'en fais juge
le lecteur; Tardif ne mérite-l-il pas une place parmi les
spirituels et sages écrivains dont l'ancienne France s'honore?
Toujours, chez cet auteur, même finesse d'observations,
même simplicité dans le style, même grandeur dans les
pensées. Ce n'est pas d'après une seule page qu'on peut

�FABULISTE DU VELAY.

i33

l'apprécier, mais en lisant toutes ses œuvres. Ouvrons son
livre au hasard et, si nous voulons bien nous souvenir qu'il
fut écrit en 1492, nous reconnaîtrons, comme M. Robert,
que Tardif, quoiqu'en prose, n'est pas moins bon fabuliste
que Lafontaine.

FABLE XIV.
DU REGNART ET DU LYON.

»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
*
»
»

« Certain regnart estoit en ce temps, qui jamès n'avoit
veu ne regardé lyon en barbe ne en rencontre.—Advingt
ung bon jour que dam regnart, comme dévot hermite ,
alloit chercher son adventure par les villages et vouloit
exécuter certaines commissions qu'il avoit, de prendre
au corps coqs, gelines et ouayes, ou, à tout le moins,
les adjourner à comparoistre en personne.
» Ainsi qu'il s'en alloit dévotement, pensant la manière
de exécuter ladicte commission, il leva la teste pour
regarder devant luy, et incontinent il advise un lyon
grant et horrible, lequel venoit devers luy. Maistre
regnart, qui jamès n'avoit accoutumé veoir tel religieux
parmi les frères de son ordre, fust tellement estonné
et espouvanté, et entra en une passion de crainte si
grande, que la fièvre le print et à peu qu'il ne mourut,
et subtillement fist tant qu'il évada pour le jour le péril
dudict lyon, et retourna en son hermitage sans exécuter
sa commission, etc.... »

Voici sur quel texte de Laurent Valla Tardif a composé
ce charmant début :

�i34

GUILLAUME

TARDIF,

« Vulpes nullum anteâ leonem conspicata, cùm illi ali» quandò obviasset, ita conspectumejus expavit, ut parùm
s&gt; abfuerit quin extingueretur.,
»
On voit bien, dit M. Robert, que Guillaume Tardif ne
peut être compté parmi les traducteurs. Il crée, il peint,
en un mot il est poète. On rencontre en effet chez lui ce
qui nous plaît tant dans Lafontaine, le charme d'un récit
où l'art ne se fait jamais sentir et dans lequel la nature se
réfléchit avec ses couleurs les plus vraies. Le style est aussi
naïf que les pensées ; et ce qu'on admire c'est la grâce
jointe à la simplicité. Un mot suffit à l'imagination du
conteur, elle colore la plus mince idée et trouve à faire
un tableau du fragment qui paraissait le plus inutile.
Nous pouvons, du reste, prendre un exemple de cette
heureuse fécondité dans la fable du Buste et du Renard.
Esope et son traducteur latin disent à peine quelques mots,
et Tardif la raconte ainsi :

FABLE XVI \
LE

REGNART

ET

LE

BUSTE.

« Maistre regnart ung jour pour mieulx entretenir et
» décorer l'état de la chapelle de son nouveau hermitage,

1

LAUB. VALLA. —

De vulpe et capite quodam. —Vulpes aliquandò in

domum citharœdi ingressa, dùm ornnia instrumenta musica, omnem supellectilem scrutaretur, reperit è marmore caput lupinum scientèr fabrequè
factum : quod cum in manus suscepisset, inquit
sensu factum, nullum sensum obtinens.

: O

caput cum magno

�FABULISTE DU VELAY.

l35

voulut devenir musicien et chantre 1 : car ainsi qu'il
passoit devant l'ostel d'ung menestrier qui jouoit de la
harpe, aussi doucement que Orpheus, se arresta pour
escouter l'armonie de la harpe , ainsi qu'il a l'esprit
subtil, et aussi les proportions et accords de ladicte
harpe. Et en effet, fut tant ce maistre regnart ravy du
son et mélodie d'ycelle, qu'il entreprint d'entrer dedans
la maison dudict menestrier, pour apprendre quelque
chose de l'art. Quand il fut entré dedans et faict son
inclinabo, ainsi que le scavoit bien faire, il se assist en
une chaire pour escouter mieulx à son ayse le son de
l'instrument, et bien eust voulu qu'il lui eust consté
deux ou trois gelines de Jacques Bons-Hommes, sans y
rien employer du sien, et il eust autant sceu de l'art de
musique comme faisoit celuy qui dudict instrument
jouoit.
» Après que ce bon religieux et vaillant hermite, dam
» regnart eust longuement recréé et refoullé ses esprits ,
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»

1 Mettez à la place du mot cilharœdi employé par Valla, celui de
mimi que l'on trouve dans d'autres textes, tout ce commencement est
supprimé et nous perdons la partie la plus intéressante de l'apologue
Il serait difficile,

je crois, de ne voir qu'une traduction dans cette

fable : c'est une imitation extrêmement libre, et cependant l'auteur n'a
pas oublié de rendre un seul des mots latins : celui de citharœdus, joueur
de harpe, l'embarrassait. Il sentait bien que ce n'était pas chez un musicien
que le renard devait trouver une tête artificielle. Pour accorder le sens
avec ce mot, il fait éprouver à frère renard le besoin d'orner sa chapelle.
C'est en écoutant le son d'une harpe qu'il désire ajouter, à l'embellissement de son hermitage, les douceurs de la musique; mais pour retourner
à son sujet, Tardif lui fait abandonner ce premier dessein, et il le conduit chez un peintre, où il trouve l'occasion d'appliquer les mots qui
contiennent le but moral de la fable.
M. Robert (fables, t. 1, page clxxxiv.)

�i36

GUILLAUME TARDIF,

» il regarda et advisa plusieurs manières de instrumens
» musicaulx qui là estoient, et se print à les manier l'ung
» après l'autre : puis demanda au maistre menestrier, si
» pour estre expert du mestier, convenoit jouer de tous
» les instrumens que là estoient, et le maistre luy res» pondit que ouy.
» Maistre regnart considérant que trop luy porteroit
» dommage estre si longuement escolier pour apprendre
» la musique, se advisa qu'il lui suffiroit bien, pour Testât
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»

de son dict hermitage, avoir une chapelle de coqs et de
gelinesqui chanteroicnt les reponds, etdes poucînspour
dire versés , et que bien et honnestement s'en estoit
aydé le temps passé, et que encore ainsi le feroit.
» Et ainsi qu'il eust prins congié du maistre et qu'il
fust hors de la maison, advisa l'ostel d'un paintre ouquel
avoit plusieurs sortes et différentes manières de ymages;
et là, entra pour regarder quelle ymage lui seroit propice en sa chapelle. Sitost qu'il fut entré, trouva une
teste de loup, laquelle estoit de marbre, et faicte et
taillée par curieux et industrieux artifice; car elle estoit
tirée sur le vif si proprement, que on eust pou dire au
premier sault, que ladicte teste estoit toute vive.
» Maistre regnart qui spéculoit et regardoit cette teste
très-diligemment, après ce qu'il eust ainsi tout bien
regardé et spéculé, commença à dire en la présence de
ceux qui là estoient : 0 teste ! tant tu as esté faicte par
grand sens et exquise subtilité de engin humain; tant

» tu es décorée et embellie par subtil artifice, et toutes
» fois, il n'y a point de sens en toy, de utilité ne de profit. »

—

« SENS MORAL.
Ce dessus dict apologue et facecieuse
» fable veult innuer et donner à entendre que pou veult

» vacquer à choses qui n'apertent point de profit.... Mes» mement que beaulté exiériore artificielle ne vault, se

» on n'a quelque science ou vertu en sa pensée intériore. »

�ïZj

FABULISTE DU VELA.Y.

II arrive parfois que Guillaume Tardif, après avoir
raconté un apologue, en applique la moralité spécialement
à des circonstances particulières. Ainsi, comme l'a trèsbien remarqué M. Robert, dans la fable du cheval qui se
voit contraint de portertoute la charge, et de plus la peau
de l'âne qu'il a laissé périr sous le faix, il s'adresse aux
habitans des bonnes villes qui se refusaient à payer les
contributions, et dit :
« Le dessus dict apologue donne à entendre que les
» riches.... puissans hommes des villes et cités ne doivent
» pas laisser porter aux pauvres ruraux et champestres,
» toutes les charges des tailles et imnosts, lesquels sont
» mis sur eulx par les princes, pour la conservation de
» la chose publique : ains les doivent relever en payant
» partie desdicts imposts: car, quand les ruraux et cham» pestres seront tant chargés et que on aura prins et
» plumé toute leur substance, il conviendra puis après
» que ceux qui sont riches et puissans fournissent au
» demeurant. »
Le précieux exemplaire des fables de Guillaume Tardif
qui se trouve à la bibliothèque royale, contient dans sa
seconde partie lesdicts joyeux et moralités de Pétrarque.
Notre auteur n'a pas mis dans ce travail moins d'originalité ni moins d'esprit; ce sont encore des fables, mais sous
forme d'anecdotes, de souvenirs historiques; Lafontainô
lui-même a souvent fait usage de ce moyen, et comme on
peut le voir par les trois extraits que nous allons donner ,
Tardif s'en est servi fort ingénieusement pour en conclure
les plus sages préceptes.
DU PHILOSOPHE THALÈS.

« Thalès fut un noble philosophe et grant astrologien.
18

�i38

GUILLAUME TARDIF ,

»
»
»
»
»
»
»
»
»

Un soir il sortit de sa maison pour regarder les planètes,
afin qu'il put faire jugement de la disposition du temps.
Et ainsi qu'il regardoit l'autre monde en cheminant assez
en paix, il trouva une fosse en laquelle il tomba. En sa
dicte maison il y avoit une vieille chambrière^, laquelle
lui dit assez facélieusement : Comment te mesles-tu de
vouloir comprendre veoir et cognoistre les choses qui
sont es-cieux , quand tu ne peux pas veoir en la terre ce
qui est devant tes pieds.
» Par ce dict, est donné à entendre qu'on ne doit pas
» tant spéculer les choses célestes, qu'on ne regarde aux
» choses temporelles. »
DE L'ORATEUR GALBA.

« Galba estoit orateur très-éloquent ; mais tant y avoit
» de imperfection en luy, qu'il estoit bossu et contrefaict,
» et de engin cault et malicieux. Aussi Lélius avoit acous» tumé de dire : L'engin de Galba est mal logé.
» Il plaidoit ung jour qu'il passa une certaine cause en
» la présence de Auguste Cœsar, et en soy se glorifiant de
» son éloquence, il dit par plusieurs fois à l'empereur :
» Auguste, corrige en moy et en mes dicts ce que tu
» y verras à corriger, et ce réitéra t-il par deux ou trois
» fois ; et finablement, l'empereur lui respondit très-facé» tieusement : Eh! â propos, Galba, jeté puis bien admo» nester de bien faire, mais je ne pourrois corriger ni
» changer ton fallacieux engin.
» Par ce, est donné à entendre que c'est chose difficile
» de corriger ung mauvais homme et vicieux. »
DU JEUNE ET DU VIEL ESCUYER.

» Ung jeune escuyer montoit ung jour que passa à

�GUILLAUME TARDIF, FABULISTE DU VELAY.

»
»
»
»

l5g

cheval en la présence d'ung viel routier de guerre ,
lequel copioit ledict escuyer, et lui dit qu'il montoit
encore plus légèrement sur son cheval avecques sa
vieillesse que ne le faisoit ledict escuyer avecques
j&gt; sa jeunesse. Le gentil-homme qui se vit raillé par ledict
» routier lui respondit soudain très-facétieusement : Ce
» n'est pas de merveille si tu montes plus légèrement
» que moy; car soixante et dix ans avant que je fusse nay,
» tu as exercé et expérimenté la science de aller à cheval.
» Ce néantmoins je monteroie et descendroie trois fois de
» dessus celte beste, avant que tu fusses monté et des» cendu une fois.
» Par ce, est donné à entendre que nul ne doit railler
» personne, si il ne le veult estre. »
Le livre de Guillaume Tardif est fort rare et très-peu
connu. L'exemplaire unique de la bibliothèque royale est
d'un grand prix et parfaitement conservé. Par la peinture
qui représente l'hommage de l'auteur au roy et à la reine,
on peut déterminer, à deux ou trois années près, l'époque
où les fables parurent pour la première fois, puisque
Charles VIII ne se maria qu'en i4gi, et mourut en 1498.
Ce n'est pas, je Tai dit, sur d'aussi faibles extraits qu'il
est possible de juger le génie d'un homme; aussi, ai-je
voulu, dans cette courte notice, moins faire un examen
approfondi des œuvres du vieux liseur de Charles YIII
qu'indiquer les sources où chacun pourrait un jour recourir pour étudier les premières pages de notre littérature.

����ETIENNE MÉDICIS,
HISTORIEN INÉDIT DU VELAY.

Le gouvernement révolutionnaire qui, vers la fin du
189 siècle, vint tout à coup fermer le premier livre de
notre histoire pour ouvrir si violemment le second, porta

�»44

ETIENNE MÉDICIS,

sans doute plus d'un coup salutaire3 mais, dans sa brutale
précipitation, que d'erreurs irréparables il commit en peu
d'années! Que de sages institutions, fruit d'une vieille
expérience, furent détruites en un jour de colère!..
Plus tard, si j'en ai le loisir, le manuscrit de Médicis à
la main, je dirai combien la nouvelle division du territoire
a été funeste aux intérêts matériels du pays. Plus nous
étudierons l'histoire des anciennes provinces, de la nôtre
surtout, et plus nous serons forcés de reconnaître que ces
départemens improvisés qui relient ensemble des contrées
souvent hétérogènes sont un perpétuel obstacle à une
bonne administration. En cet instant, contentons-nous de
signaler un des actes que les désordres inévitables du
temps ne permirent pas de diriger et qu'aujourd'hui nous
déplorons amèrement.
Tout ce que les maisons religieuses, couvens , abbayes ,
chapitres, universités, bibliothèques épiscopales, archives
de villes, de provinces , chartriers déniaisons nobles et
d'établissemens publics, renfermaient de collections, fut
saisi , entassé pêle-mêle dans les dépôts des nouveaux
chefs - lieux , et là abandonné presque à la publique
merci. L'un vint enlever le dossier qui] pouvait établir
des droits contre sa propriété , l'autre substitua dans
une liasse de papiers de famille quelques pièces favorables à ses intérêts ou à sa vanité nobiliaire; celui-ci
déroba, pour en faire un honteux trafic, les manuscrits
les plus précieux, celui-là, abusant d'une confiance imprudente , coupa les sceaux de cire et de plomb qui faisaient toute l'authenticité des parchemins et qui furent pour
lui de si mince valeur ; de telle sorte enfin que, lorsqu'on
entre dans ces salles désolées pour rechercher quelques
documens utiles à l'histoire, on se voit bientôt repoussé
par le dégoût et obligé de fuir devant ces monceaux pou-

�HISTORIEN

INÉDIT

DU

VELAY.

l45

dieux de feuilles lacérées en mille pièces, dispersées à
tous les vents.
Ceci spécialement s'applique à nos archives de la HauteLoire et nul, mieux que moi, ne peut le dire avec plus de
connaissance de cause. Je suis d'autant plus libre pour
exprimer ma pensée que je ne crois aujourd'hui blesser
la susceptibilité de personne, du moins c'est mon intention;
depuis longues années en effet, le vent, la poussière ou la
pluie pénètrent seuls dans ce sanctuaire isolé et les choses
reposent en l'état où je les vis, lorsque quelques pièces
utiles à mes travaux me furent confiées avec tant de bienveillance.
Ce ne sera pas l'œuvre de quelques semaines que de
rétablir l'ordre dans ces cases et ces armoires de la vieille
université de Saint-Mayol. Il faut avoir déroulé cette
effrayante quantité de vélins, avoir seulement jeté les yeux
sur toutes ces membranesrongéespar les vers, surcesmasses
de registres , de dossiers, de feuilles errantes, si l'on veut
apprécier le travail qu'il y aurait à faire, je ne dis pas pour
analyser, pour extraire tous ces matériaux dont un grand
nombre écrits, il y a plus de dix siècles, sont à peine
lisibles, mais pour obtenir un simple classement chronologique. Cependant, l'histoire administrative de la province
est encore cachée là et, qu'on y prenne garde, s'efface
tous les jours.
Ainsi donc vont les choses de la terre ! Les hommes travaillent laborieusement pendant des siècles entiers à bâtir
le grand édifice de la société; peintres, poètes, historiens,
guerriers, législateurs, viennent à la base, comme les cariatides antiques, prêter leurs puissantes épaules pour soutenir l'éternel monument; et un seul jour suffit au vent du
ciel, au caprice d'un homme, pour renverser et confondre
les débris de celte Babel sans nom!...

�i/f6

ETIENNE MÉDICIS,

Avec quel amour les bénédictins de la Chaise-Dieu, les
comtes chanoines de Brioude, les religieux du Monastier ,
de Saint-Pierre-Latour, de Pébr&amp;c, les prémontrés de Doue,
les dominicains, les cordeliers du Puy et tant d'autres ,
conservaient les chartes, les bulles, les lettres royaulx ,
les ordonnances rendues en leur faveur. C'étaient leurs
titres, et ils y tenaient avec plus d'orgueil que n'eût fait
pour les siens le plus noble seigneur féodal. Aussi dans
chaque maison y avait-il toujours un titrier, clerc ou
laïque, qui tenait les pièces dans l'ordre le plus parfait.
Aujourd'hui tout est dans le chaos. Les diplômes les
plus importans sont déchirés et dépouillés des cires authentiques; l'immense cartulaire de la Chaise-Dieu qui avait
coûté tant de peine est décomplété; les pièces que citent
Baiuze, dom Vaissette, la Gallia Christiana, le père Oddo
de Gissey, frère Théodore, etc., manquent en partie. En
vain on reconnaît la place où furent déposés nos manuscrits de Médicis ; un jour une main sacrilège les enleva
pour les vendre à ces marchands nomades qui paient à
vils deniers el font disparaître d'un pays les plus précieux
trésors. Heureusement que M. de Bonald, notre évêque ,
dont l'esprit est aussi éclairé que généreux, a découvert
ces manuscrits, les a achetés à ses frais, et sachant de
quelle importance ils étaient pour le Velay, s'est empressé
d'en faire hommage à la bibliothèque historique du Puy.
De pareils traits se recommandent assez par eux-mêmes à
la reconnaissance sans avoir besoin de nos éloges.
ETIENNE MÉDICIS,

comme il le rapporte lui-même1,

1 Dans un 3e volume écrit de sa main,

ayant pour titre : Répertoire

îles choses contenues dans mon livre DE PoDIO.
Ce volume, précédé d'une petite préface fort intéressante, n'a pas subi

�HISTORIEN INÉDIT DU VELÁY.

\fá

naquit au Puy en Velay, vers l'an
Il continua la profession de son père, honnête marchand de la ville, quoique
son penchant le portât aux études sérieuses. A peine âgé
de vingt-cinq ans, il résolut d'écrire l'histoire de son pays
et de conserver à la postérité les noms et les actes de ses
progéniteurs dignes d'être loués ; considérant que ce ne
peut être que par l'histoire écrite qu'on éternise la mémoire
des hommes et des événemens1.
Toutefois, pour accomplir ce noble projet, le jeune
chroniqueur trouva d'abord de grandes difficultés; il ne
lui fut pas permis de consulter les nombreux matériaux
trop soigneusementconservés dans les archives du seigneur
évêque, du vénérable chapitre de Notre-Dame , de SaintMayol, de l'hôpital, des trois collèges, des abbayes de
Saint-Vozy et de Saint-Pierre-Latour, de Saint-Jean de
Jérusalem, de Saint-Barthelemi, des Mendians, de SaintPierre le Monestier, du Consulat, du vicomte de Polignac,
Alors l'imprimerie découverte depuis peu n'avait point
encore porté sa lumière jusques dans nos contrées, et la
perte d'un manuscrit était irréparable.
Ce ne fut que beaucoup plus lard et après maintes
recherches que Médicis, aidé de livres et de papiers remis
à sa foi, put rapporter dans un premier volume les
anciennes chroniques du pays et un assez grand nombre
de documens originaux; quant aux faits contemporains, il
les prend depuis les dernières années du i5e siècle et les
conduit jusqu'en i55a, époque, dit-il, où j'ai serré botique

le sort des deux autres;

M. Lobeyrac, à qui il appartient encore en ce

moment et qui a bien voulu me le confier, ne refusera pas, j'en suis sûr,
d'en faire le dépôt à notre bibliothèque, déjà son obligée à tant de titres.
1 Même volume, page (.

�i48

ETIENNE MÉDICIS,

et fermé les ruisseaux de cette œuvre mienne, à cause des
maulx familiers à vieillesse, comme ma main qui est
deevenu pesante, mes yeux caligineux, etc.
Le style de Médicis, quoique fort négligé, même pour le
temps où il écrivait, plaît cependant beaucoup; et je ne
crains pas de le dire, précisément à cause de cette négligence qu'il faut bien se garder de critiquer. Plus correct,
nous ne retrouverions pas ces vieux dictons, ces tournures
locales, ces façons rustiques delangage que l'art condamne
et que la nature inspire. Après tout, qu'importerait maintenant une élocntion plus savante? Elle nous paraîtrait
tout aussi barbare et nous aurions perdu les plus intéressans souvenirs ; car, chez nos anciens chroniqueurs,
il y a encore de l'histoire, même dans la manière dont ils
racontent.
En général, on écrit toujours bien lorsque la plume
obéissante ne cherche d'autres inspirations que celles de
l'ame ou du cœur. Médicis mérite surtout notre admiration
par l'inimitable candeur de ses récits et par sa franchise
etsa bonne foi, que ne vient jamais altérer la vanité de l'écrivain ; à peine nous entretient-il de lui; et quand il se
nomme, c'est en termes si modestes qu'il est facile de
voir combien peu l'historien croyait faire pour sa gloirepersonnelle en travaillant pour celle de son pays.
« J'ay entreprins en monlourd patois, dit-il, de traicter
» les hystoires, chroniques et aultres telles choses con» cernant la cité et ville Nostre-Dame du Puy d'Anis. Et
» faisant au propos de mon prétendu vouloir, combien
» qu'il ne sera pas au gré des lisans, car il n'y a ordre ni
» langage orné qui l'œuvre embellissent,"ni agencent tout
» au fort. Je l'ay tracé tellement quellement, et m'attends
» queplusieurs àl'adventure y employeront quelquepetite
» demie heure à voir quelques portions de l'ouvrage, com-

\

�lfâ

HISTORIEN INÉDIT DU VELAY.

bien qu'ils relateront que n'ay pas procédé disertement.
» Toutes fois, je les intercède humblement, car je connais
» mon rude engin et suis incapable pour cultiver un si
5&gt; fécond territoire 1. »
Nous allons parcourir l'ouvrage de Médicis considéré
sous le double point de vue historique et littéraire.
L'auteur commence par transcrire religieusement toutes les
vieilles légendes queies générations se transmettaientdepuis
des siècles sur la fondation du temple de la Vierge et sur l'histoire miraculeuse de l'image noire donnée par le Soudan
de Babylone. Après ce pieux hommage à la patrone de son
pays, sans se tracer de plan, à peine d'après un ordre
chronologique et plutôt en manière de notes, il raconte
quelques anciennes chroniques, comme celle des chaperons blancs2, de la belle bouschière 3,de la destruction et
du rétablissement du consulat4, de lamortdu connestable
du Claisquin5, de l'incursion des Bourguignons dans le
Velay 6, du siège du chasteau d'Espaly n, de la fondation
de l'abbaye de Seguret, sur le rocher Saint-Michel8, des
autres êtablissemens de la ville 9, des pèlerinages de GerM

't

Manuscrit de Médicis, feuillet

i

(verso) tome

1.

2 MCLXXXV.
3 MCCLX.— MCCLXXVI.
4

MCCCXLV.

5

MCCCLXXX.

« MCCCCXVIII.
7

MCCCCLXV.

« DCCCCLX1I.
9 DLXXXI

Clairs),

(hôpital), MCCxxxl (les cordeliers), MCCCCXXX ( Saint» (le collège), MDCIX (les capucins), etc.

MDCIIII

20

�ÉTTÌINNE MÉDICIS,

tains rois à Nostre-Dame*, des insurrections, à diverses
époques, du peuple contre l'autorité
, etc., chroniques
fort importantes, puisqu'elles sont à peu près toute l'histoire du pays.
Médicis, dont l'intention n'était que d'écrire les événemens contemporains et qui n'a rapporté les autres que
d'une façon très-incomplète, puisqu'il lui fut impossible
de pénétrer dans les archives, se hâte d'abandonner l'histoire des faits pour celle des institutions communales.
Aussi, dès la page 179 du premier volume, il entreprend
une dissertation pour déterminer : « Comment , gens
H vieulx, nobles, experts et savans, doibvent estre esleus
» consuls.... » Au feuillet 204, il nous conserve plusieurs
pièces originales en langue du pays, qu'on reconnaît au
premier abord pour la langue abâtardie de Capdeuil et de
Cardinal.
« i° La forma et maneyra dé levar et exhigir la leyda
» et peadge dé la présente ville del Peu, per lous fermiers
» d'aquellas.
» 2° Per obviar à toutz abus et exactiones que sé sunt
» faictes lo temps passat tochant lo pès del rey.
» 3° Tochant lous monniers.
» 4° Maneyre de pesar lo pès estrangier.
» 5° Lassieta de rendas queys sé bayla et sé assis el pays
» de Vellay 2 et el pays de Gëvauldan.

MCCCLXXXXIV.

2 Les doas partz sunt en blat , la tersa en deniers dé censiva , dé la
valour de dos blatz; à la mesure del Peu, sé réduisunt las mesuras grandes et petites qué sé appélant pogesas. Et si n'y aplus d'ung que d'autre,
monte lo blat per sixiesme et l'argent descendra coma en aisso faire et
nécessaire.

�HISTORIEN INÉDIT DU VELAY.

l5l

» 6° El pays d'Alvergne et dé Languédoc.
» 7° La costuma del Peu tochant l'ordre qu'on y té per
» lo vin sia noval ou faict.
» 8° L'ordre queys se debuont anar per la precessiou
» del jour de Diou, las torches dous mestiers.
» 9° Las charreyras ordonnadas a faire las gardas aux
» portatz de la ville del Peu, etc. »
Toutes ces pièces destinées à être publiées dans les places
et carrefours de la ville, à son de trompe, ne pouvaient
être dans une autre langue, sous peine de rester inintelligibles à la plus grande partie des citoyens. Aux 12e, i3eet
14e siècles, la langue romane était celle parlée dans ces
montagnes, comme dans tout le midi de la France; ce ne
fut que par la conquête violente contre les comtes de
Toulouse et par le renversement âc. la brillante civilisation
méridionale que le français s'introduisit par delà la Loire.
Alors, ce qui avait été pendant long-temps un idiome cultivé, élégant, correct , devint insensiblement un patois
informe, abandonné au peuple des campagnes. Mais la
désertion des vaincus, l'envahissement des vainqueurs ne
furent pas tellement rapides que la transition dût se faire
en peu d'années. Le peuple et la bourgeoisie sédentaire,
gardiens fidèles des vieilles coutumes, de la langue et des
mœurs nationales , résistèrent autant qu'ils le purent.
A cette heure même , la conquête est loin encore d'être
achevée.
Suivant le même ordre d'idées, le chroniqueur nous
rapporte successivement les discussions ou les accords
entre les consuls et les seigneurs de Polignac, au sujet des
anciens péages que ceux-ci exigeaient des voyageurs et des
marchands qui passaient sur leurs domaines pour arriver
à la ville.—Puis , les privilèges du poids royal, accordés
par Philippe de Talois.—Lesrèglemens des anciens consuls

�l52

ÉTIENNE MÉDICIS,

avec le maître ladre de la maison de Brive, relativement
aux citoyens municipaux. — Les lettres de Charles VIII qui
défendent d'arrêter qui que ce soit dans les foires du Puy.
—Le serment qu'est obligé de faire le seigneur évêque
entre les mains des consuls, à sa première entrée par la
porte Pannessac.—Le pariage de la cour commune.—La
statistique de la cité, son enceinte, ses portes, ses tours,
ses maisons, ses jardins, le nombre de ses îles, deses
églises, de ses places, de ses fontaines, de ses écoles, de
ses habitans.—Les procès-verbaux des grands jours tenus
au Puy, où il fut rendu de nombreux arrêts concernant
le guet de nuit et de jour, la police municipale et ecclésiastique , l'administration des hôpitaux, des cimetières ,
de la maladrerie, l'éducation de la jeunesse, la gestion
consulaire, etc.
Tous ces documens , classés avec une extrême clarté ,
sont habilement commentés par l'auteur. On reconnaît
dans cette partie de l'ouvrage le travail d'un homme qui
fut long-temps consul. Il suit jusques dans leurs moindres
détails toutes les questions administratives , recherche les
anciennes coutumes , étudie les changemens qui sont
venus successivement les modifier, et s'arrête enfin à la
législation définitive apportée par les lettres ou les ordonnances royales , par les jugemens de la cour de Toulouse
et par les arrêts souverains des grands jours.—Sur ces
matières, le manuscrit est rédigé dans un ordre parfait.
A la suite de chaque disposition réglementaire touchant
les poids, les mesures, les tarifs, le prix des marchandises,
Médicis ouvre des tables sur la valeur de chaque objet et
poursuit ses calculs pour toutes les localités du diocèse.
C'est dans le premier volume de son ouvrage que Médicis
commence le récit des événemens remarquables dont il
fut le témoin , entr'autres :

�HISTORIEN INÉDIT DU VELA Y.
I

i53

-—Le J4 mai i5i2, par ordre du roi, il est fait un recensement des forces armées de chaque ville du royaume , le
Puy compte plus de mille hommes.
— En j5ao, i524 , i53o, des pestes affreuses ravagent
le pays et en chassent les hahitans.
— En i523, des bandes de malfaiteurs se répandent
dans la contrée, assaillant, pillant villes et châteaux.
— En i533, pèlerinage à Notre-Dame du Puy du roi
François Ier; fêtes et réjouissances en liunneur de cette
bienvenue.
Un fait qui, par lui-même n'a pas d'importance, mais
qui montre bien quelle était la foi religieuse et naïve de
cette époque, c'est celui que nous trouvons en parcourant
le commencement du second volume, page CXLVIII, et
que l'auteur désigne ainsi :
« Comment l'an i54o furent excommuniées les chenilles
» qui gastoient le fruit de la terre; et craignant ceste sen» tence, elles fuyoient à troupes en un lieu à elles assigné
»
»
»
»

par le seigneur officiai. Lesquelles chenilles, rencontrées
par les enfans, ils leur crioient ainsi, disant: Excommuniagdes ! excommuniagdes !... Et la paoure vermine
se avyant, dressoient leurs têtes; qu'est un merveilleux

» espectacle... »
«En i55o, un vent austral, véhément et hactif, dit
» Médicis, embrasa et brûla en peu d'heures 44 maisons
» aux parties de Posarot, où le feu avoit pris. »
Vers ce même temps , commencèrent à naître dans le
Velay les premiers troubles au suj . tỳè la religion de
Luther. Ils furent occasionés par quelques ouvriers du Puy
que la justice fit aussitôt appréhender. Ces mesures rigoureuses, loin de calmer les esprits, ne firent queies irriter
davantage encore ; et il arriva que chaque matin on trouvait brisées, souillées de boue, les nombreuses statues du

�i54

ETIENNE MÜDICIS,

Christ ou des Saints que le peuple était habitué à placer
dans de petits oratoires au coin des rues.
Médicis, à la fin de son deuxième volume, et postérieurement sans doute à la préface dont nous avons parlé,
ajoute un supplément assez considérable où se trouvent
différentes chroniques sur les premières luttes religieuses
qui, plus tard et si long-temps, ensanglantèrent le pays. Si
je m'abstiens ici d'indiquer ces documens, précieux pour
l'histoire du Velay, c'est qu'ils ont été repris et continués
par Jean Burel, historien inédit et contemporain de nos
guerres civiles de i5o2 à i63o, et qu'ils forment un ensemble complet qui ne peut être scindé. Seulement,
comme il convient de restituer à chacun son œuvre, il
était important de dire immédiatement que le récit des
événemens jusques vers i565 appartient à Médicis, dont la
main tremblante sut encore les écrire avec un puissant
intérêt, malgré son extrême vieillesse.—Nous y reviendrons bientôt.
Par différens passages de nos manuscrits, nous voyons
que le goût des spectacles existait et se perpétua longtemps dans les mœurs du pays ; nous savons « le malheu» reux esclandre arrivé , en i535, chez le bateleur de la
» rue Pannesac, à l'intersigne de la Colombe, qui démons» troit par personnaiges allant par contrepoids la Nativité
» de Jésus-Christ et aultres singularités et passe-temps
» joyeulx, comme jouer des gobelets, des passe-passes et
» aultres tours, gambades et sobre-saulx; le tout pour
» gaigner sa paoure vie.... »
Le vendredi saint, i556, furent démontrées au peuple,
dans l'église Saint-Laurent, la mort et la passion de JésusChrist—Messire Védrine faisait Dieu le Père; Achard faisait
Jésus; d'autres, Notre-Dame, la Magdeleine, les bourreaux, etc....

�HISTORIEN INÉDIT DU VELAY.

i55

Le troisième jour de la Pentecôte, en i575 , fut jouée
l'histoire de David et de Goliath, géant, au-devant de
l'église Saint-Georges, en présence de la noblesse et des
habitans du pays.
En i585, encore aux fêtes de la Pentecôte, fut démontrée , par personnages, l'histoire delà mort d'Olopherne,
par les mains de dame Judith. Cette représentation dura
deux jours. Elle fut exécutée sur un échafaud à la place de
Saint-Pierre le Monastier.
En 1600, Mondot, prieur de Saint-Pierre le Monastier,
composa et fit jouer, au Grand-Clauzcl, sur un théâtre de
quarante pas de long, la vie du petit Joseph. Ce drame
dura trois jours et employa plus de trente personnages.
En 1610, le même auteur donna l'histoire de Daniel,
réduite en carmes ou vers français. Il y avait plus de quatrevingts acteurs, tous richement vêtus. Le fils du juge mage
représentait Daniel ; le docteur Leblanc jouait Nabuchodonosor, etc..
A peu près vers cette époque, les écoliers du collège
démontrèrent la chronique de saint Alexis, mise en vers
par le régent de rhétorique, etc..
Médicis, antérieur à ces époques, nous a conservé dans
ses manuscrits un mystère en trois grandes journées, qui
ne renferme pas moins de 25oo vers. Cet ouvrage, de la
fin du i5e ou du commencement du 16e siècle, présente
au pays ce double intérêt, qu'en retraçant son ancienne
histoire, il lui fait connaître à quel degré d'intelligence
poétique se trouvaient nos montagnes si injustement
accusées d'absorber la lumière.
Le sujet de la pièce est L'HISTOIRE DE LA FONDATION DE
NOTRE-DAME D'ANIS, en trois journées.
L'auteur, dans une fervente oraison, commence par
dédier sou livre à Marie, puis ouvre la première journe'e

�i56

ETIENNE MÉDICIS,

par une longue ballade que l'acteur, en manière d'exposition j adresse au populaire.
Noble et magnifique corapaignie
Que estes cy en ceste place,
Prêtez silence, je vous prie,
S'il est de votr'bénigne grâce....

A la fin du discours, saint Pierre doit être assis dans
une chaire bien dorée. Devant lui se tiennent debout saint
￼
Quand je pense au grant honneur
Que me fais Dieu, notre Seigneur,
D'estre son lieutenant en terre
Me disant : Tu es Petrus, tu es Pierre,
Et super hanc petram , sur cette pierre,
Je édiffirai mon église ,
Mercy Dieu !

Puis il exhorte ses deux disciples à se mettre en route
pour convertir les peuples à la foi chrétienne.
SAINT GEORGES.

Adieu le prince des apostres.
SAINT FRONT.

Nous sommes tous deux vostres
Et à vous nous recommandons.
SAINT PIERRE.

Adieu, mon ami Fronton.
Dieu te veuille tenir en sa garde.
SAINT GEORGES.

Très Saint Père, le temps retarde
Parquoi vous disons
Pour toutes intentions
Adieu !

i

�HISTORIEN INÉDIT DU VELAY.

Et voilà les deux saints cheminant à la garde de Dieu.
Saint-Georges, après de nombreux incidens, épuisé de
fatigue, s'arrête, et sentant sa fin prochaine, adresse à
Dieu une prière ;
Jésus débonnaire f
Espoir salutaire,
En ce dur affaire
Donne moi confort;
Je ne sais que faire
Ne où me retraire
Pour mou corps soustraire
A la dure mort.

A ce dur effort,
AuguisstJLiA el furt

Plain de desconfort
Ne me laisse pas;
Par ton doux apport
Donne moi support
Et mayne à bon port
Mon dolent solas....

11 dit et trépasse. Saint Front l'enterre, verse quelques
larmes sur sa tombe, et continue tristement son chemin
appuyé sur le bâton pastoral que saint Pierre vient de

lui remettre.
— Tout à coup le mort ressuscite, rejoint son camarade et s'en va partager ses travaux.
— La scène change; nous sommes dans la Vélavie, au
milieu d'une troupe de paysans idolâtres qui viennent
adorer leur dieu Apollo,
De Velay le très haut prince
Qui en cette province
Est renommé.
21

�i58

ETIENNE MEÜICIS,

Les prières sont interrompues par l'arrivée soudaine des
deux apôtres voyageurs qui, s'apercevant du culte impie
des habitans de ces contrées, se mettent à les catéchiser
avec tant d'éloquence qu'ils les convertissent bientôt, à la
foi chrétienne. Le peuple brise lui-même la statue du
dieu menteur, se prosterne aux pieds de ces nouveaux
prêtres et reçoit le baptême. — Ici l'acteur, dans un
monologue très-détaillé, rétablit les faits et prépare ce
qui va suivre.
— La scène change.—Nous sommes un instant en paradis; Dieu est sur son trône, la Vierge est près de lui, à
ses pieds les anges Uriel et Raphaël. Notre-Dame prie le
Sauveur de favoriser l'œuvre sainte des deux apôtres. La
volonté divine se fait entendre am rien-* messagers célestes
qui descendent sur la terre où nous les suivons.
— La scène change. — Une dame couchée dans son
lit se plaint de ne pouvoir dormir. Au moment de trouver
le sommeil, les deux anges lui apparaissent, lui enjoignent
d'aller vers saint Georges, de la part de Notre-Dame, et
de lui ordonner d'élever, sur la montagne d'Anis, un temple en son honneur. La matrone obéit.
— La scène change. — Le saint, suivi de quelques
paysans, cherche un lieu convenable; mais avant de le
pouvoir trouver, il expire pour la dernière fois. Chacun
vient, en manière d'oraison funèbre, exprimer ses regrets;
puis l'acteur, par quelques explications au public, met
fin à cette première journée.
»

Un prologue de l'acteur ouvre la seconde journée.
Notable peuple, grands et menus,
S'il

YOUS

plaist faire silence,

�HISTORIEN INÉDIT DU VELAY.

Nous suyvrons par ordonnance
En cette seconde journe'e
La matière jà commencée....

Nous arrivons , parlerécitatif de ce monologue, jusqu'au
temps de l'évéque saint Vozy. Quand la scène commence,
on voit une religieuse paralytique du hameau de Ceyssac,
qui, comme la matrone de la première journée, souffre
dans son lit, sans pouvoir trouver un instant de repos, et
qui comme elle intéresse le ciel à ses maux. — Dieu,
Notre-Dame, les Anges délibèrent; la Vierge elle-même
descend pour guérir la pauvre femme et lui indiquer le
lieu où doit être édifiée son église. — Saint Vozy jette aussitôt les fondemens de ce temple miraculeux, aidé de Philippot, charpentier; de Jaquet, de Jaqueline et d'autres
gens du peuple.
PHILIPPOT.

Mon entendement mécanique
A deyiser toujours s'applique
Pour gaigner de quoy souhstenir
Mon estat et m'entretenir
En ceste paoure vie humaine.
— II me faut bien prendre la peine
De porter tous mes ferremens,
Mes outils et mes instrumens,
Besoignes, reigles et esquières....
UN PAYSAN.

Et hion donc! prendrai ma taille
En que hieu rasé mon prat
Que mé servira deschamprat
Et uug aultre fossour pontut
Aussi mon grant martel testut.

�ETIENNE MÉDICIS,
JAQUE T.

Maistre Philippot, qué y porteray
Par maneyre de passe temps?
PHILIPPOT.

Ceste reigle et ces ferremens,
Ces deulx martels et cette scie.
JAQUET (les prend).

C'est assez, je vous remercie. —
Or, allons quand il vous plaira.
PHILIPPOT (en baille aussi à Jaqueline).

Vous porterez cecy , ma mye.
JAQUEI.ItiE (les prend).

•

C'est assez, je vous remercyc.„

Et chacun se met à l'œuvre. L'ouvrage terminé, arrive
le clergé et le peuple en procession. Les portes du temple
s'ouvrent d'elles-mêmes, les cloches sonnent aussi d'ellesmêmes, et tous, saisis d'un aussi grand prodige, se prosternent et rendent grâce au ciel.
— Ici, finit la seconde journée.

La troisième et dernière journée commence par un
inventaire général des reliques apportées à la nouvelle
église par deux vieillards mystérieusement vêtus de blanc.
VOZT.

Entre tous on apperçoit
Un joyel de grand préférence.
SCBUTAUVE.

Et, quel est-il?

�HISTORIEN INÉDIT DU VELAY.

VOZT.

Sans douhtance
Je l'ose bien dire par conclusion.
C'est la très-digne circumcision
De Jésus-Christ Nostre Seigneur....

SCRUTArRE.

Aussi y a-t-il de la Vierge nète et pure
Une grande partie de sa ceinture.
UN PREBSTRE.

Aussi y a-t-il de ses cheveux.
VOZT.

Et de son laict très-précieux.
SCRUTAIRE.

Aussi y est un sien solier.
TiE PREBSTRE.

C'est un reliquaire singulier
Et moult excellent, quoiqu'on die.
VOZT.

N'y a t-il pas grande partie
De la nappe où Dieu fit la cène.
SCRUTAIRE.

O que ce nous fust bonne estrenne
D'avoir icy chose tant belle.
LE PREBSTRE.

N'y est aussi la coupe en laquelle
Jésus buvoil en son enfance !

I

l6l

�l62

ETIENNE MÉDICI6,
VOZY.

Si est sans aulcune doubtance.
SCRUTAIRE.

Et le digne couvre chief blanc
Auquel a maintes goûtes de sang.

Suit pendant plusieurs pages rénumération de mille
autres trésors non moins précieux.
— La scène change. — On voit, sur un trône éclatant,
saint Louis environné de toute sa cour.
LE ROI

( tenant conseil ).

Vous savez bien, mes conseillers,
Ducs, comtes , barons et chevaliers,
Que notre règne (la mercy Dieu)
Se porte bien ; car en nul lieu
Je n'ai que parfaicte paix,
Je veux
Jusques en Hiérusalem aller
Prévost, incontinent allez bientost
Devers nostre patron Berthot
Auquel veuillez promptement dire
Que bien appareille mon navire.
Compaignie , très-noble et très-sage,
Avant d'accomplir le voyage,
Allons voir le lieux miraculeux
Du Puy d'Anis

Saint Louis, suivi de tout son cortège, se met en route.
— La scène change. — Le roi est au Puy, visite son
divin oratoire, fait une pieuse prière devant l'autel de la
vierge et dépose une riche offrande. Les seigneurs de la
cour s'avancent et suivent l'exemple de leur maître.

�HISTORIEN INÉDIT DU VELAY.

l63

— La scène change. — Le roi s'embarque , arrive chez
ie Soudan de Jérusalem, lui fait part du désir qu'il éprouve
de visiter les saints lieux. Le Soudan fait au royal pèlerin
le plus touchant accueil, et quand celui-ci, satisfait de
son voyage, se dispose à partir, son hôte fait ouvrir devant
lui tous ses trésors, l'engageant à choisir tout ce qui
pourra lui plaire. Toute la cour de France reste éblouie de
tant de merveilles.
UN COMTE.

Regardez!., quelles chaynes et carcans!..
Quels rubis !.. quels riches diamans !..
Jamais on ne vit rien de plus singulier...
UN PRÉVOST.

Quels camajeulx !
UN ESCUÏER.

Quel riche collier !..
LE PRÉVOST.

Vecy choses inestimables.
UN DUC.

C'est richesses incalculables
D'avoir trésors si excellens.
LE ROI.

Ils sont bien faicts selon le temps,
Selon la mode sarrasine;
Car par dehors et par dedans
Tout est plain de pierrerie fine.
LE SOUDAW.

Prenez à vostre bon plaisir.

�i64

ETIENNE MEDICIS,
LE BOI.

Quel chose pourrois-je bien choisir
Que soit bon et de magnificence?..
LE DUC.

Or, regardez bien à loisir.
LE BOI

(hésitant).

Quel chose pourrois-je bien choisir ï
LE COMTE.

Prenez tout à vostre désir,
Puisque en avez la licence.
LE BOI

(plus indécis).

Quel chose pourrois-je bien, choisir
Que soit bon et de magnificence ?

Enfin, il se décide pour une petite statuette en bois
noir à laquelle tient beaucoup le Soudan. Celui-ci, pour
demeurer fidèle à sa parole, abandonne, quoique avec
beaucoup de peine, ce précieux travail ; c'est une image
de la Vierge sculptée par Jérémie lui-même, qui sut prophétiser les traits de la glorieuse Mère du Sauveur. — Le
roi fait ses adieux à la cour du Soudan et revient en France
muni de la sainte relique. Il accourt tout d'abord dans le
Velay où les acclamations du peuple, les chants de l'église
et les bénédictions du ciel célèbrent son arrivée. Il dépose
précieusement son trésor entre les mains de Scrutaire et
de Vozy qui le portent en procession. On chante le Salve
Regina en chœur. L'acteur vient ensuite sur le devant de
la scène et dit :
Compaignie très-honorable
Avez veu et ouï aujourd'hui

�HISTORIEN

INÉDIT

DU

VELAY.

165

Comment ce bon roy tant notable
Porta ce sainet ymage au Puy.
Pour que chacun en sa mémoire
Retienne en son entendement
Tout le faict de ceste histoyre
Qu'ayons joué présentement;
(Soit bien ou mal, certainement,
Chacun l'a faict de bon courage, )
Supportez tout gracieusement
Pour l'honneur de tant doulx ymage.

Ici finit la troisième journée et le mystère de la fondation de Nostre-Dame d'Ànis.

Médicis termine la dédicace qu'il fait de son livre aux
magistrats du Puy par ces modestes paroles : « J'ay entre« pris ce travail de bon cœur pour vous en faire à tous
» un débonnaire présent. Vous l'accepterez bénévolement,
» et en cela imiterez notre Sauveur Jésus qui daigna
» prendre aussi les deux petites mailles dont la pauvre
M femme veuve
fit oblation au temple, elle qui plus
» rien n'avait. »
Est-il possible de mettre plus de respect et de craintive
timidité dans l'hommage d'une œuvre à laquelle l'auteur
travailla toute sa vie? Ce denier, offert d'une main tremblante, est cependant aujourd'hui la plus riche part de
notre fortune historique.
C'est à l'aide des mémoires de Médicis et de Burel que
le père de Gissey, le frère Théodore, le docteur Arnaud,
sont parvenus à composer leurs ouvrages. Il eut été trèsdifficile, en effet, sans ces deux collections, de pouvoir
assembler et mettre en ordre une aussi grande quantité
de matériaux. Médicis avait dû consulter lui-même d'an22

�ETIENNE MÉDICIS ,

ciens manuscrits, tels que ceux de noble Sabbatier, du
chanoine André, etc. etc.; et c'est avec cesélémens, souvent très-contestables, quelquefois même contradictoires,
qu'ont été écrites les premières pages de l'histoire du
Velay; par exemple, la Chronique de St-Georges , fondateur de l'église anicienne et un des 72 disciples de JésusChrist. —- Comme s'il était possible de faire remonter
jusqu'à St Pierre la prédication évangélique dans nos
montagnes!...
Ce qui donne aux manuscrits de Médicis une importance incontestable, ce sont surtout les nombreuses pièces
authentiques qu'ils contiennent, et qui, pour la plupart,
ne se trouvent plus dans aucune archive. Le désordre, le
pillage, l'incendie, ont dispersé, ont fait à jamais disparaître les titres les plus précieux; il faut donc rechercher
avec soin les ouvrages qui en conservent encore quelquesuns 1.

1 C'est bien ici le lieu d'indiquer à quelles sources il faudrait recourir
pour connaître ce qui reste de documens historiques relatifs au Velay.
1° Le deuxième volume de l'Histoire des Dauphins d'Auvergne (par
Baluze) contient un grand nombre de pièces historiques, très-anciennes
et d'an puissant intérêt pour l'histoire des Polignac et de l'église du Puy.
20 Le manuscrit d'Audigier, en 14 volumes

(Histoire d'Auvergne) et

indiqué à la bibliothèque royale S. F. 676, renferme des notices sur les
familles Apollinaire, Calminius, Polignac , lUercoeur, Allègre, Lafayetle .
Langeac, Balzac, La Roue, Solignac, etc. , et sur les villes de Lempdes,
Brassac , Blesle , Lavoûte de Chilhac, Polignac,

Chanteuges, Pébrac ,

Saint-Paulien, La Chaise-Dieu , Brioude , etc. etc.
3* Une Histoire de Notre-Dame du Puy en Velay, traduite en français
(vers et prose), sous le n° 8002, de la bib. royale ( Mouch. ) catalogue
des Mss. français, t. t\, p. 5o.
4° Diocèses de Languedoc et communautés qui y existent, n" 2io3,
supp. p. 5, t. 8 des Mss. français.

�HISTORIEN INÉDIT DU

VELAY.

167

Médicis nous a laissé de très-utiles documens pour
expliquer les causes des troubles qui désolèrent le Velay
lors des querelles religieuses dont il fut un des premiers
témoins ; seulement il s'est rendu compte de toutes ces
circonstances sous des impressions que nous ne pouvons
complètement partager.

5° Ancien Armoriai de la maison d'Allègre, t. 11. p. i5i, n° io385
( Baluze ).
6" Nobiliaire du diocèse du Puy, avec table n° 9 ( 1" des Grecs) t. 11,
p. i58.
1° Recueil de lettres originales écrites à MM. de Lafayette par les rois
Charles VII, Louis XI, Charles VIII, François Ier. la ieine Claude,
Louis XII, etc., n° 843o , t. 10, p. 10, v° Mss. français.

8° Obsèques du connétable Duguesclin, n° 7910.
90 Extrait du cartulaire de Brioude, iro armoire de Baluze n°

4- —

armoire n* 8. — 7e armoire n° 2 , etc..
io° Anciens titres sur la ville du Puy (inventaire des chartes, n° 6765,
fol. mjxxix.) manusc. de lahibl. royale.

n° Coutumes de l'église du Puy (l'abbé Lebœuf).
12° Voyage dans l'ancienne France, par Ifodier,

Taylor ,

Cailleux,

(2e partie, Auvergne. — page 55 et suivantes).
i3° Pièces originales concernant la ville du Puy (se trouvent manuscrites dans le 59e volume de la collection de Decamps , à la bibl. royale).

»4° Abbaye du Monastier en Velay, loi pages in-folio, titres, bulles,
chartes concernant cette abbaye, sous le n° 5456 de la bib. Caumartiu.—
J'ai fait faire une copie de ce manuscrit que j'ai donnée à la bibliothèque
historique du Puy.
i5° Titres, sceaux, e(c., concernant l'évêché du Puy.— Bibl. royale,
cabinet de Gagnières, n° »4^, i5g (voir les porte-feuilles de Fontanieu,
vol, 522 — 523. — Eglises particulières).
«
16° Sous le successeur deNorbert, Adalart offrit à la \ierge Ste-Marie
et déposa sur son autel un manuscrit traitant des synodes universels et
décrets des souverains pontifes. Ce manuscrit est maintenant dans la bibl.
du roi.

�i-68

ETIENNE MÉDICIS ,

En effet, nous le voyons toujours dominé par le pouvoir
et par la plus aveugle confiance; le suzerain et le prélat,
représentés dans la même personne, sont pour lui également infaillibles; il a peur de blâmer l'un, tant il craint
de découvrir le caractère sacré de l'autre. Chez lui, tout
ce qui se rattache au cul te, de près ou de loin, fait suprême
article de foi. Aussi son livre est-il rempli d'une foule de
miracles qu'il offre comme certains, quoique pourtant
nous ne devions les accepter, malgré notre désir, qu'avec
une extrême prudence. — Enfin, pendant qu'il tient la
plume, l'hérésie se dresse menaçante contre l'église qui
s'émeut. Médicis, en ami dévoué, se range sous la bannière
pontificale. Sa foi se vivifie, s'étend, s'obstine en raison
même des attaques auxquelles on l'expose. Il entre dans
la lice, se fait combattant, et dès lors pour les deux camps
cesse de présenter une égale impartialité. Le chrétien est
irréprochable sans doute , mais le chroniqueur prévenu
inspire moins de confiance, puisque c'est dans une entière
vérité pour tous que l'histoire puise son crédit.

Errata particuliers à la notice historique de Médicis.
Comme ou peut le voir, par plusieurs passages, cette notice est imprimée

déjà depuis au moins trois ans, puisqu'il y est question de M. de

Bonald sous le titre d'évêque du Puy. — Le lecteur voudra bien faire la
rectification, ainsi que celles que nous allons indiquer :
Page i43, Le gouvernement révolutionnaire. — II est plus correct dédire
la révolution.
i45, ligne 4, supprimez ces mots, mirux que moi.
i5i, ligne 14 , il est plus correct de dire conquête sur.
29, les consuls de la ville et les seigneurs de Polignac.

�\

ET

ÂNTOWE JÂCMON.

23

��,F BÜREL ET ANTE JACMON.
HISTORIENS INEDITS DU VEI.AY.

est le continuateur de Médicis. C'est lui, et lui
seul, qui nous a conservé l'histoire des guerres civiles
de nos montagnes. N'eût-il d'autres titres à nos yeux,
BUREL

�172

JEAN BUREL ET ANTOINE JACMON,

rien que pour cela , nous lui devrions encore une grande
reconnaissance. — Ses manuscrits, rédigés en façon de
mémoires , sont de véritables annales où les événemens
se trouvent enregistrés chronologiquement ; mais, il faut
le dire , avec tant de négligence, de froideur, souvent
d'ignorance des hommes et des choses, que vraiment rien
n'est plus triste, plus monotone à lire. Le récit d'un
assaut, d'un pillage sanglant1, lors même que celui qui
le raconte y a assisté , est aussi sec, aussi décoloré sous
sa plume, que s'il s'agissait d'un fait d'une très-médiocre
importance, passé loin de lui.
Burel n'a rien non plus dans le style de cette grâce
naïve, de cette forme pittoresque que nous avons admiré
dans son devancier ; quoique bien postérieur , il n'est ni
plus grammatical, ni plus étudié. Sa phrase a toute la
plate tournure d'un mot à mot latin. Que Médicis raconte
l'histoire du bayle Rochebaron , des chaperons blancs, de
l'esclandre de Pannessac ou l'entrée de François Ier, il
plaît, il intéresse , parce qu'il sait donner à ses sujets le
mouvement, la couleur et la grâce. Au contraire , que
Burel retrace les massacres de Tence et de Saint-Pal, qu'il
dise les horreurs de la famine ou de la peste ; c'est à peine
s'il jette quelques notes sans rien laisser apercevoir de
l'émotion qu'il éprouve.
Toutefois, répétons-le, ce fut à lui une noble et généreuse pensée que de conserver à son pays, jour par jour

1 Burel raconte l'assaut d'Espaly commandé par Saint-Vidal, où pourtant furent commises de grandes cruautés, comme un des événemens ordinaires dont ses annales sont remplies. Cependant, il était là, et eut même
le bonheur de sauver la vie à une innocente victime iju'on allait égorger
sous ses yeux.

�HISTORIENS INÉDITS DU VELAY.

■ 73

pour ainsi dire , le procès-verbal des événemens de près
d'un siècle. — Ajoutons encore que Burel avait parfaitement compris toute l'utilité de ce travail, puisque, le
3o octobre i5g6, un des présidens du parlement de Toulouse
étant venu au Puy en qualité de commissaire , le fit
assigner avec ordre de lui remettre ses mémoires. L'auteur,
qui pensa que peut-être l'intention de la justice était de
soustraire aux investigations de l'avenir certains événemens,
lit en toute hâte composer un extrait de ses originaux et
put ainsi les préserver1.
Ces manuscrits r.ontifinncnt environ 460 feuillets divisés
en deux livres ou volumes. — Le premier, jusqu'à la page
134, commence par un choix de pièces sur l'ancienne
histoire du Velay. Elles sont toutes copiées presque littéralement dans Médicis, à qui Burel empruaU jusqu'à sa
préface.
Voici quels sont les faits les plus împortans recueillis
par Burel et qui font le principal mérite du manuscrit
qu'il a nous a laissé.
— L'édit des somptuaires, par Henri II, qui tout à coup
vint paralyser l'industrie des dentelles, l'unique, à peu
près, d'une partie de nos montagnes.
—Les grands jours tenus au Puy, en i548, dans lesquels
furent portées plusieurs ordonnances municipales importantes, et qui se trouvent consignées dans le 2e volume de
Médicis.
—Luthériens brûlés au Puy, en i552.

1

Ce qui résulte d'une note qui se trouve en tête du second volume .

ainsi conçue : « Le 3o octobre îîgô, M. de Chaluet , président au parlement de Toulouse, étant au Puy en qualité de commissaire dudit parlement, fit assigner Jean Burel à lui apporter ses mémoires; mais Burel ne
remit qu'un extrait du présent manuscrit et eut l'adresse de le conserver. »

�174

JEAN BUREL ET ANTOINE JACMON,

— Le Velay ravagé par les bandes huguenotes du baron
des Adrets, commandées par le chevalier de Blacons. —
Siège du Puy. — Pillage de la Chaise-Dieu. — i562.
— Histoire de Jacques Guitard, citoyen du Puy, qui
avait embrassé la réforme et qui est obligé de se sauver
de peur d'être massacré. — 1664.
— Conduite des Huguenots à la nouvelle de la SaintBarthelemi. — i572.
— Les religionnaires s'emparent des châteaux de Chapteuil, Montgiraud, Jdiac, Saint-Quentin, Saint-Pal de
Mons. — 1573.
— Prise à'Espaly, par le capitaine Guyard. — Assaut et
capitulation sans succès. —Perfidie de Saint-Vidal. — Reddition de la place.—
— Incuioiun Ju gouverneur Saint-Vidal, à travers le
Velay.—Sac et pillage de Tence, parles catholiques.—1574— Prise de Saint-Pal, capitulation de St-Voy.—Cruautés
du gouverneur. — i5^4.
— David et Goliath , — drame joué au Puy pendant les
fêtes de la Pentecôte. — 1575.
— Nouvelles incursions de Saint-Vidal. — Il éprouve
quelques échecs en dehors de la province contre le capitaine Merle; mais rentré dans le Velay, il reprend aux
religionnaires plusieurs places importantes.
— Grande peste qui décime la population.—1577-1578.
— Une troupe de brigands désole la province.
— Ligue impuissante du Velay, du Gévaudan et de l'Auvergne contre le capitaine Merle. — 1080.
— Siège et prise de St-Agrève, par Saint-Vidal.— i58o.
— Grande querelle entre le vicomte de Polignac et la
ville du Puy. — i58o.
— Cinq cent cinquante écus sont envoyés à Châtillon
pour qu'il dirige la marche de son armée en dehors du
Velay. — i582.

�175

HISTORIENS INÉDITS DU VELAY.

— Querelle entre Saint-Vidal et Chalancon. — 1584.
— Châtillon revient dans le Velay, s'avance vers le Puy
qu'il cherche à surprendre pendant une nuit; mais découvert dans ses projets, il est obligé de prendre la fuite.—1585.
— La ville du Puy envoie Saint-Vidal pour supplier le
duc de Joyeuse, alors à Brioude , de ne point traverser le
Velay—1586.
—» Les jésuites sont appelés au Puy pour y fonder un
collège.
»588.
— Le gouverneur du Vivarais, le sieur de Chaste, sénéchal du Puy, et Saint-Vidal, se liguent, et à la tête de 12,000
hommes vont pour reprendre Saint-Agrève, de nouveau au
pouvoir des religionnaires; mais ils sont obligés de subir
les conditions de l'ennemi.
i588.
— Sept députés viennent de Toulouse pour proposer aux
habitans du Puy d'entrer dans la ligue. L'évêque, SaintVidal et presque tous les citoyens prêtent le serment.—
De Chaste, qui s'était prononcé contre la ligue, est nommé
gouverneur, en remplacement de Saint-Vidal.—La plupart
refusent de le reconnaître, et, dès cei instant, le pays est
divisé en deux camps. — Saint-Vidal et de Chaste.—Pour
ou contre la ligue. i58q.
— Arrêt du parlement de Toulouse qui condamne de
Chaste à abandonner Yssingeaux et les autres places dont
il s'était emparé.
— Conseil municipal créé au Puy par les habitans euxmêmes.
— Hostilités entre de Chaste, pour le roi, et St-Vidal,
pour la ligue.
— Traité entre de Chaste et la ville du Puy.
i58g.
—-■ Espaly, appelée la petite Genève , parce que tous les
politiques de la contrée s'y étaient donné rendez-vous.
—Une procédure est commencée contre les ligueurs.

—

—

—

—

�176

JEAN BUREL ET ANTOINE JACMON,

— De Chaste et l'évêque se prononcent pour Henri IV.
—La ville, principalement, à l'instigation des jésuites , se
déclare contre l'hérétique et en faveur du cardinal de
Bourbon.
— Le duc de Montmorency, gouverneur du Languedoc,
envoie des commissaires au Puy, pour inviter la ville à
faire choix d'un gouverneur dans la quinzaine, sinon qu'il
y pourvoirait. — i58g.
—La ville fait d'inutilca efforts auprès de l'évêque retiré
à Espaly, pour l'engager à revenir au Puy.
Les états du Velay sont réunis au château d'Espaly.—De
Chaste rend une ordonnance pour transporter à Yssingeaux
le siège de la sénéchaussée.
— Les hostilités recommencent. — Les ligueurs s'emparent de l'abbaye de Doue que de Chaste avait fortifiée, la
ruinent, et emmènent les religieux au Puy; ils surprennent
en même temps une tour construite sur le pont de Brive
et rétablissent les communications interceptées de ce côté.
— Des combats journaliers ont lieu entre la garnison
d'Espaly et les ligueurs aux portes de la ville. — iò8g.
Une première tentative d'attaque sur Solignac de la part
des ligueurs est suivie bientôt de la prise de ce bourg, du
fort et du château. — Une partie de la garnison est passée
au fil de l'épée. Douze cents setiers de blé, des armes, des
bestiaux, tombent au pouvoir des ligueurs, qui font sauter
toutes les fortifications.-— i5go.
— La même année, ils font vendre aux enchères tous
les meubles des politiques, en exécution d'un arrêt du parlement de Toulouse, et mettent en réclusion les femmes
de ceux qui avaient quitté la ville.
— De part et d'autre, toutes ces attaques partielles, et
ces combats sans résultats décisifs, se terminent par l'incendie de plusieurs moulins, la destruction de différentes

�177

HISTORIENS INÉDITS DU VELAY.

fermes, la dévastation des propriétés, quelques hommes
tués et beaucoup mis à rançon.
— Le cardinal de Bourbon est proclamé roi sous le nom
de Charles X.
— Par des lettres-patentes du e3 mars i5go, il transfère
au Puy l'hôtel des monnaies établi à Yilleneuve-les-Avignon,
ville occupée par les royalistes.
— St-Vidal, gouverneur, pour la ligue , du Velay et du
Gévaudan, grand maître de l'artillerie, revient au Puy avec
5 à 6000 hommes, met le siège devant le château d'Espaly, dont il se rend maître.
.— Un traité lui livre également Monistrol, Yssingeaux ,
Ceyssac, les Estreys, fait cesser les courses et les ravages
exercés dans les campagnes, et évacuer le Velay par les
troupes armées, de part et d'autre. — i5go.
—Mais il n'est pas complètement exécuté.—Montfaucon
et Saint.Didier se rendent à St-Vidal, qui y met garnison ,
revient au Puy et fait sauter les fortifications d'Espaly.
— A la suite de divers pourparlers pour la paix entre de
Chaste, l'évêque et St-Vidal, un combat de quatre contre
quatre fut convenu au pont d'Estrolhas.—Saint-Vidal , et
Bochette, lieutenant du capitaine général de la ville, y
furent tués.
— Les ligueurs obligèrent alors la veuve de St-Vidal de
leur livrer les munitions qu'il avait réunies au château de
Bouzols, et firent rentrer dans la ville cent dix-huit charges de poudre ou de boulets de canon.
Espaly, repris par les royalistes qui relèvent ses fortifications , soutient un nouveau siège et ouvre ses portes par
capitulation.
—En cette année, i5gi, le duc de Nemours entre dans
le Velay avec un corps de troupe considérable, soumet à
la ligue plusieurs villes et préside au Puy le conseil des
24

�i78

JEAN BUREL ET ANTOINE JACMON ,

ligueurs; on arrête dans ce conseil de nouvelles formules
de serment, et que plusieurs places seraient, les unes fortifiées, les autres démantelées et les fortifications rasées.
— Une trêve de trois ans fut convenue entre le duc de
Nemours et de Chaste; mais après le départ du duc de
Nemours, de Chaste recommença les hostilités et tenta de
s'emparer de la ville par surprise.
— De nouvelles conférences pour la paix eurent lieu, et
furent suivies d'un nouveau traité. — i5g2.
L'année i5g3 ne présente de remarquable qu'une ordonnance par laquelle l'on établit un maximum sur le prix du
blé, obligeant en outre les vendeurs à recevoir en paiement
la monnaie discréditée que l'on frappait bien au-dessous
du poids légal.
— L'on fit venir de Lyon, à cette époque, un ingénieur
pour ajouter aux fortifications de la ville.—Il proposa de
raser les faubourgs, mais les habitans s'y opposèrent.
— Le siège et la prise d'Allègre, de St-Geneys et de StPaulien, parle duc de Nemours, figurent dans ce sommaire,
parce que la ville du Puy fut obligée de contribuer à l'entretien des garnisons que le duc laissa dans ces places.
— Un des faits remarquables de l'année i5g4 était une
ordonnance du duc de Joyeuse et du parlement de Toulouse , qui fut publiée dans toute la ville et qui défendait à
toute personnede parler du roi de Navarre, jusqu'à ce qu'on
eût reçu la réponse du pape , sous peine d'être pendu.
— Des intelligences que les royalistes s'étaient ménagées
avec un grand nombre d'habitans de la ville engagèrent
les chefs royalistes à tenter une surprise pour s'en emparer.
—Mais le projet avait été éventé. — Et ils laissèrent dans
cette attaque plus de 200 morts, aux portes, dans les fossés
et dans les faubourgs de la ville, et un assez bon nombre de
prisonniers qui furent mis à rançon.—Des visites domici-

�HISTORIENS INÉDITS DU VELkY.

79

l

liairesfurent faites, à la suite, chez 5 à 600 des principaux
habitans. — Beaucoup furent arrêtés. — Des contributions
extraordinaires furent imposées à certains.—D'autres furent
condamnés à être pendus et leurs biens confisqués. On
alla jusqu'à défendre aux veuves des suppliciés d'entrer
dans les églises, comme étant excommuniées, et de porter
le deuil de leurs maris.
— Enfin, après de nombreux pourparlers, la paix fut
conclue en 1596.—Les consuls et les habitans furent maintenus dans tous leurs privilèges, franchises et libertés.—
Le siège de la sénéchaussée fut reporté au Puy; toutes les
anciennes chartes furent confirmées.
— Sur les doléances présentées au Roi par les états du
Velay, les principales familles qui avaient été obligées de
fuir pour se soustraire aux poursuites des ligueurs, et les
parens des condamnés furent réintégrés dans leurs biens
et honneurs, par des arrêts du conseil privé du roi ou du
parlement de Toulouse.—Un commissaire spécial fut envoyé
par le parlement pour assurer l'exécution des arrêts qui
cassaient et annullaient toutes les procédures, et ordonnaient qu'elles seraient rayées et biffées des greffes; que
toute copie en serait lacérée, que toutes écritures propres
à en rappeler le souvenir seraient effacées.
— Ce fut ce même commissaire qui fit assigner Burel
pour lui apporter les mémoires qu'il avait écrits pendant
les troubles; mais il n'en remit qu'une copie.
— Les années suivantes présentent moins d'intérêt. Ce
sont: des publications pour la paix; des processions, où
nous voyons cependant combien , malgré cet état de
trouble, les études étaient florissantes au Puy, puisque le
collège comptait jusqu'à mille écoliers.—1597.
— Une désignation exceptionnelle faite par le roi de
vingt-quatre notables, parmi lesquels les habitans étaient

�1 OC-

JEAN

BTJIUÏL

ET

ANTOINE

JACMON ,

tenus de choisir leurs six consuls.— 15g8. La publication
de l'édit de Nantes,—1600.
— L'établissement définitif des jésuites au Puy,—1604.
Cette chronique perd à peu près tout son mérite historique à la mort d'Henri IV; mais elle fournit, sur une
époque intéressante de notre histoire, des documens précieux à recueillir.
Le reste est la suite régulière des faits, à partir de 1604
jusqu'à i63o.
Donc Burel continuant Médicis, contemporain de François Ier, et qui avait donné la chronique
de cette époque, nous conduit jusqu'aux premières années
du règne de Louis XIII.

—

ANTOINE JACMON ,
tanneur et cordonnier (ce qui n'a
rien d'invraisemblable, quand on parcourtson manuscrit),
vint immédiatement après; et, à son tour, poursuivit
l'œuvre de ses deux prédécesseurs. Il commence son vo-

lume vers 1610, année de la mort d'Henri IV, pour l'arrêter
en i645 1.
Des trois écrivains , sans contredit, celui-ci est bien le
moins important, sous tous les rapports. Quoique rédigé
en échelle chronologique, son manuscrit est fort en désordre et pourrait plutôt prendre le nom de notes sur
l'histoire du Velay que celui trop présomptueux de mé-

M. Arnaud dit i655, ce qui n'est pas exact.
(Arnaud, Hist. du Velaj, t. I, p. xiij. )

�HISTORIENS INÉDITS DU VELAY.

l8l

moires. On n'y rencontre en effet que quelques anecdotes
peu intéressantes, dont un certain nombre même sont
étrangères à la province. — Ici, une longue nomenclature
de tous les rois de France, de tous les évêques du Puy ;
là, un tableau des élections annuelles des six consuls de
la ville, depuis i55o jusqu'à i652;plus loin, les extraits
de naissance de ses frères et cousins, signés par son père
ou ses oncles. — Quelquefois, cependant, on découvre
plusieurs pièces utiles, telles que l'histoire du vieil accident arrivé à l'abbé d'Aiguilhe, certaines chansons en
ancienne langue vulgaire, des ordonnances de police , les
statuts consulaires , etc.... — C'est en faveur de ces rares
fragmens qu'il mérite quelque attention et que nous avons
cru devoir en parler ici.

��DE

SAINT-GERMAIN •

��MATTHIEU DE MORGUES,
PREDICATEUR ORDINAIRE DE LOUIS XIII, PREMIER AUMONIER
DE MARIE

DE

MEDICIS,

ÉCRIVAIN DU

17E SIECLE.

MATTHIEU DE MORGUES, sieur de SAINT-GERMAIN, naquit
dans le Velay l'an i582. Il appartenait à une excellente

famille qui, quoique fort nombreuse, ne négligea rien
25

�m

l86

MATTHIEU DE MORGUES,

pour son éducation. Jeune encore, il entra novice chez
les jésuites et fut placé par eux au collège d'Avignon, pour
s'y livrer exclusivement à l'éducation de la jeunesse. Mais,
bientôt fatigué du professorat et de la vie dépendante à
laquelle il était soumis, il escalada les murailles sans prévenir personne, comme un écolier indocile et se sauva de
la maison. Ce fait qui, plus tard , lui fut si cruellement
reproché, n'a pourtant pas autant de gravité que ses ennemis ont bien voulu dire. Il était libre, son droit incontestable et sa réponse suffisante. « Celui que vous accusez
» déclare qu'il a été fort jeune dans une compagnie qu'il
» n'a point quittée ni par légèreté, ni pour se jeter dans
» les plaisirs. Il se fût marié s'il l'eût voulu après sa
» retraite, et pouvait choisir une autre profession que
» celle qu'il a prise, n'ayant aucun ordre sacré , ni l'âge
» pour le prendre1. »
En effet, il ne quitta les jésuites que pour entrer dans
un séminaire où il prit les ordres, s'établit ensuite à Paris
et se consacra à la parole évangélique. Le succès qu'il
obtint fut si rapide 2, qu'à peine âgé de trente ans , il était

1 MORGUES

, Répartie sur la réponse à la remontrance, pag.
(Dictionnaire de P. Bayle, t.

2

II assure, dans un écrit publié l'an

10,

7.

pag.

520.)

i63i , qu'il avait prêché deux

mille fois à Paris. Il dit ailleurs, qu'il n'y avait point de paroisse dans
cette grande ville où il n'eût prêché. « Toute la cour, ajoute f il, a
» estimé mes prédications. Les docteurs, les bacheliers, les religieux et
» les plus célèbres avocats de Paris, les ont recherchées, beaucoup de
» curieux y ont rempli leurs tablettes, et un grand nombre de bourgeois
» de bon sens ont trouvé de quoi se contenter. «
(MORGUFS,

Répartie à la

4

1

éponse,

940. )

�PRÉDICATEUR ORDINAIRE DE LOUIS XIII, etc.

187

prédicateur de la reine Marguerite (i6i3), et deux ans
après prédicateur de Louis XIII.
Ce fut en 1620 qu'il passa au service de Marie de Médicis, en qualité d'aumônier, nous pouvons même dire de
confident intime. Son inaltérable dévouement à cette princesse fut sans doute la cause d'amers chagrins, puisqu'il
lui valut les persécutions et l'exil; toutefois, le talent
plein de courage qu'il montra en prenant la périlleuse
position d'adversaire de l'implacable Richelieu, lui conquirent l'admiration de ses plus illustres contemporains.
Sans vouloir pénétrer ici dans les détails historiques du
règne de Louis XIII, il est utile, pour l'intelligence de ce
qui doit suivre, d'établir en peu de mots la situation des
deux grands adversaires , dont la querelle fut le thème des
écrits de Saint-Germain.
Comme le principal mérite de ses publications est incontestablement dans leur opportunité, il est indispensable
encore de rappeler les motifs qui les provoquèrent. Du
reste, notre impartialité dans cette circonstance sera la
preuve qu'avant tout, quelque désir que nous ressentions
d'être favorable à notre compatriote , nous voulons rester
fidèle à la vérité, parfois sévère pour la cause qu'il
défendait.
Marie de Médicis, fille de François II, grand duc de
Toscane, s'était mariée en 1600 avec Henri IV. Quoique
jolie, elle ne sut pas long-temps captiver la tendresse de
son royal époux, et la faute en fut surtout à elle, dit
Sully, altière, grondeuse, irascible et jalouse à l'excès.
Aussi, Henri lui prédit-il un jour : « De l'humeur dont je
» vous connais, ma mie, en prévoyant celle dont votre fils
» sera; vous, entière, pour ne pas dire têtue, et lui opi» niâtre, vous aurez sûrement maille à partir ensemble. »
Ce qui advint.

�i88

MATTHIEU DE MORGUES ,

Henri IV assassiné, elle fut proclamée régente par le
parlement et commença par éloigner des affaires Sully,
Villeroy, Jeannin, pour y introduire le nonce pontifical,
l'ambassadeur d'Espagne , le père Cotton et Concini, maréchal d'Ancre. Son gouvernement dirigé par ces nouveaux
conseillers, s'appliqua, en tous points, à briser la politique
loyale et grande du feu roi, pour la remplacer par ces
machiavéliques systèmes que les Italiens, à la suite de
Catherine, avaient préconisés en France d'une façon si
funeste.
Cependant, peu d'années après la majorité de son fils ,
les intrigues de Marie de Médicis ne tardèrent pas à la faire
disgracier. D'abord, détenue dans son appartement (1617),
elle se retira à Blois, d'où son favori, le duc d'Epernon ,
vint l'enlever pour la conduire à Angoulême.
Après une réconciliation bientôt rompue, elle passa en
Anjou et se mit à la tête d'une petite armée.
Ce fut dans cette occurence qu'intervint adroitement
Richelieu, pour réunir de nouveau la mère et le fils (1620).
Marie reconnaissante combla l'officieux négociateur de
bienfaits, lui fit avoir successivement le chapeau de cardinal , la surintendance de sa maison et ses entrées au
conseil.
Toutefois, elle s'était bien trompée. Elle n'avait cru
reconnaître dans son protégé qu'une créature docile et
dévouée aveuglément à ses intérêts ; grande fut sa surprise
de trouver au contraire un souple courtisan , humble ,
flatteur d'abord, tant qu'il avait eu besoin d'elle ; mais se
dressant peu à peu, au fur et à mesure qu'il s'emparait de
l'esprit du roi, et se posant enfin antagoniste déclaré de sa
bienfaitrice. Ce fut alors , entr'elle et lui, une lutte mortelle. Autant elle avait mis de chaleur pour le grandir,
autant elle déploya de zèle pour le renverser. Mais le roi

�PRÉDICATEUR ORDINAIRE DE LOUIS XIII, etc.

l8g

avait apprécié l'importante capacité de son ministre et le
garda. Exaspérée, Médicis renoua ses intrigues qui la conduisirent, elle, prisonnière à Compiègne, ses amis à la
Bastille.
Alors, préférant un exil volontaire à l'humiliation de
subir la loi du cardinal, elle sortit du royaume. Dès cet
instant, Richelieu fut implacable; car, non-seulement il
ne fut plus permis à Marie de revoir la France, mais même
sur la terre étrangère elle traîna une vie languissante,
malheureuse, manquant parfois du nécessaire. On montre
encore aujourd'hui à Cologne le galetas où mourut, dans
la plus affreuse misère, Marie de Médicis, fille, femme ,
mère et belle-mère des plus puissans souverains de
l'Europe !...
C'est du fond de son exil qu'elle écrivit à son fils, au
parlement, au cardinal, non plus pour reparaître à la cour,
comme autrefois, puissante, riche, entourée de nombreux
amis, mais du moins pour obtenir, dans une province du
royaume, une habitation paisible et qui la tint à l'abri de
l'adversité. Le ministre fut inexorable jusqu'à l'inhumanité.
Telle est la cause des principaux écrits de De Morgues ,
que nous allons successivement faire connaître.
Cet homme de bien ne se dévoua généreusement à la
défense de la reine, que lorsqu'il lui fut bien démontré
que l'intérêt de l'état n'était qu'un masque que l'astucieux
ministre employait habilement pour servir son inimitié personnelle. Le bien public, le sentiment de la justice, ses
devoirs envers le prince, dominaient ses affections. Aussi,
Richelieu lui-même s'était-il servi avec succès de sa plume
pour écrire contre ceux qui avaient ôte"à la reine-mère
l'éducation de ses enfans ; c'est ce qu'il fit dans un livre
qui parut en 1620, intitulé: Les Vérités chrétiennes, et que
l'on nomma le Manifeste d'Angers, Ce fut également pour

�igo

MATTHIEU DE MORGUES,

réfuter les nombreux écrits publiés contre le cardinal,
qu'il publia, en 1626, le Théologien sans passion, dont son
éminence lui fournit les mémoires.
Mais, lorsque la reine-mère fut dans l'impuissance de
nuire, quand les vues ambitieuses du cardinal furent
démasquées, de Morgues ne craignit point de se dévouer
au sort de cette malheureuse princesse et de s'attaquer ,
corps à corps, avec le puissant ministre devant lequel
tremblaient et le prince et l'état tout entier.

REMONTRANCE AU ROI,
Rien de plus adroit, de plus insinuant, de mieux écrit
que ce discours. De Morgues commence par dire au roi sa
bonté, sa douceur, sa piété, sa justice. Il lui rappelle
ensuite la grandeur de la reine-mère, son admirable conduite pendant sa régence, le soin qu'elle eut des intérêts
de son fils, la consolation de son ame, les délices de son
cœur. Puis, il fait l'éloge du frère du roi, qui est bon ,
aimable, sans jalousie et ne donne aucune inquiétude.
Ensuite, il arrive au cardinal et commence, avec beaucoup d'adresse, par en faire l'éloge.
« Plusieurs personnes, dit-il, le connaissent homme
» d'un esprit subtil, qu'on ne peut aisément surprendre ,
» parce qu'il est toujours en garde , qu'il dort peu , tra» vaille beaucoup, pense à tout, est adroit, parle bien et
» est assez instruit des affaires étrangères
Chacun s'ima» ginait que le premier repos, qui est celui de votre mai» son, ne pourrait jamais être ébranlé, tant qu'on verrait
» en crédit un homme qui avait tant sujet de conserver

�PRÉDICATEUR ORDINAIRE DE LOUIS XIII,

»
»
»
»
»
»
»
»
»

etc.

îgi

l'union entre le roi et la reine, sa maîtresse et sa bienfaitrice
Ainsi, ajoute-t-il, chacun s'était proposé en la
promotion de ce nouveau ministre d'état, un siècle d'or.
Il l'avait fait espérer non-seulement à votre majesté et
à la reine votre mère, mais à tous ceux auxquels il parlait. Il fit les protestations publiques de ce bon dessein,
avec un discours bien préparé et accompagné de larmes,
à l'ouverture de l'assemblée des notables tenue aux Tuileries, l'an MDCXXVI..-. »
Peu à peu il fait sentir au roi l'ambition dévorante
du cardinal, qui attribue tous les succès à son seul
génie. « Le ciel menace la terre, la peste et la famine
» ravagent la terre; on entend les ecclésiastiques qui
» disent qu'un seul homme possède vingt grandes abbayes
» et se décharge de ses décimes sur les pauvres prêtres.
» La noblesse se plaint, les maréchaux de France sont
» emprisonnés sans accusation. Les charges et gratifica» tions ne sont que pour ceux qui sont dans les confi» dences, à la suite du cardinal et employés à Tachève» ment de ses desseins. Les capitaines et les soldats sont
» au désespoir de se voir réduits à l'aumône, lorsque les
» gardes, qui sont toujours à l'ombre d'une salle, sont
» largement payés pour être en faction une heure à la
» porte d'une chambre, le pistolet bandé, amorcé et le
» chien abattu, cachés sous une roupille d'écarlate.... Les
» officiers, les marchands et le pauvre peuple disent, qu'on
» tire d'eux par voies ordinaires et extraordinaires le
» dernier écu, sans que V. M. soit plus riche, et que ses
» armées se débandent faute de paiement.... Que sera-ce,
» lorsqu'à tous ces désordres, on ajoutera les deux qui
» nous ont tiré des larmes de sang ?...,
» La reine, votre mère
, qui n'est ni atteinte, ni
» accusée d'aucun crime, que d'avoir cessé d'aimer celui

�ig2

MATTHIEU DE MORGUES,

» qu'elle vous a fait aimer, devant qu'elle connût ce que
» le temps et les occasions, qui changent les mœurs des
» hommes, lui ont découvert; cette reine, que son ma» riage, votre naissance et ses vertus rendent la plus con» sidérable princesse , n'a point trouvé de sûreté dans
» votre maison; ses belles qualités, qui devraient couvrir
» un grand péché, n'ont pas eu le pouvoir de protéger une
» grande innocence. Son serviteur, qui serait obligé de
» l'absoudre si elle était criminelle, est celui qui la con» damne, elle exempte de crime; celui qui serait récusé
» parles parties de sa bienfaitrice, si elle en avait d'autres
» que lui-même, est son dénonciateur et son juge!., m
Enfin, de Morgues déchire le voile qu'il n'a voulu d'abord
soulever que lentement. Il rappelle toute la vie de cet
homme qui trompe le roi; il raconte que le pape Paul V,
qui avait été sa dupe, prédit que Richelieu serait le plus
insigne fourbe de la terre. Prédiction malheureusement
trop réalisée! Il s'emporte, en terminant, contre les conseils perfides et empoisonnés du père Joseph , mauvais
génie du cardinal, qui le pousse à tant de cruautés.

CATON CHRÉTIEN AU CARDINAL.
Dans cette épître , directement adressée à Richelieu ,
de Morgues s'abandonne sans crainte a toute son indignation. Il brave, en riant, la puissante colère de l'homme le
plus vindicatif et se plaît surtout à le poursuivre incessamment du plus amer persirflage, parce qu'il sait bien que
cette arme est celle qui blessera le plus profondément son
ennemi.
■

�PRÉDICATEUR ORDINAIRE DE LOUIS XIII,

etc.

ig3

« C'est l'ambition, c'est cette fièvre ardente, qui vous a
tout fait oublier, non-seulement ce que l'étude vous a
» acquis, mais ce que la nature vous a donné. Il est vrai,
» qu'ayant tant de noms et de qualités qu'à grande peine
» les peut-on retenir, étant : Jean Armand, du Plessis, de
n Richelieu, cardinal , premier ministre, amiral, conné» table, chancelier, garde-des-sceaux, surintendant des
» finances, grand-maître de l'artillerie, secrétaire d'état,
» duc et pair, gouverneur de trente places, abbé d'autant
» d'abbayes, capitaine de deux cents hommes d'armes et
» d'autant de chevaux légers; étant contraint de com» prendre par un etc., le reste de vos titres
N'avez
» pas besoin d'avoir à votre lever un esclave qui, comme
» au roi de Perse, vous rappelle que vous n'êtes pourtant
» qu'un simple mortel. Les maux de tête, les ardeurs du
» sang, les fièvres de lion, les seringues, les lancettes et
» les baignoires vous donnent assez avis de votre humait nité
Il n'y a qu'une minute entre les caresses des
« empereurs, la conduite de leurs états, les richesses pro» digieuses, les commandemens des armées, et un croc
» pour être traîné dans une ville, une potence pour être
» pendu, cent mille piques pour être percé et «n chemin
»' public pour mendier son pain. C'est la nature du monde
s? qui suit les ordres delà providence, que votre providence
» ne peut changer et que vos artifices n'arrêteront pas. »
Il l'accuse hautement de la* plus infâme perfidie , de la
plus criminelle trahison, pour avoir perdu le comte de
Chalais, Rondin, Marcel, Vaultier, Senèle du Val et beaucoup d'autres
Ensuite il lui rappelle les paroles pleines
de miséricorde de S.Grégoire, et ajoute: «Hélas! Monsieur,
» pourrez-vous jamais parler comme ce saint, vous qui,
v par les guerres que vous avez faites mal à propos , êtes
» coupable de la mort de plus de deux millions d'hommes,
n

26

�MATTHIEU DE MORGUES,

» sans compter ceux qui ont été égorgés pour teindre
* votre chapeau avec leur sang!.. »
Enfin, réfutant article par article les différens libelles
publiés par les ordres de Richelieu, dans lesquels on cherchait à démontrer que le cardinal était le seul ami du roi,
et que Monsieur et la reine étaient ses ennemis, il termine
en disant: « La personne que vous attaquez (la reine), a
» l'autorité de vous démentir et peut-être aura un jour la
» puissance de vous faire châtier. »

AVERTISSEMENT DE NICOLÉON A CLÉONVILLE,
Il répond à un pamphlétaire :
»
»
»
»
»
»
»
»
»&gt;

« Pour te montrer, Cléonville, qu'il y a long-temps que
nous n'avons vu Monsieur le cardinal qui, dans ses
rêveries, a accoutumé de rogner les ongles à ceux qui
sont auprès de lui, nous sommes résolus à te montrer
les nôtres
Tu disque nous sommes des bannis volontaires ; c'est, ami Cléonville, que tu crois qu'on ne peut
être banni, si, après avoir eu le fouet et la fleur-de-lis ,
on n'est conduit à la porte d'une ville avec une trompette et un bourreau. C'est ainsi qu'on te chasserait,
toi, si on te faisait justice. »

RÉPONSE A LA SECONDE LETTRE QUE BALZAC A FAIT
IMPRIMER AVEC SON PRINCE,
Rien n'est mieux écrit, n'est plus fin, plus spirituel que

�PRÉDICATEUR

ORDINAIRE

DE

LOUIS XIII,

etc.

1Q5

cette lettre à Balzac 5 elle est pleine de pensées élevées et
écrite avec la plus pure élégance. Elle commence ainsi :
"■ Balzac, la haine ne me poussera jamais à médire de
» toi, ni l'envie à te dire la vérité ; mais la charité chré» tienne me portera toujours à désirer que tu sois aussi
■» sage écrivain que tu veux et crois être agréable. Un
» peintre est plus estimé pourle trait que pour le coloris....
» Une belle femme peut être folle ou débauchée. Qui
« cause mieux que les courtisanes de Venise, qui ont
v acquis l'intelligence deslangues en perdant leur honneur?
» ... Tu veux faire dire, Balzac a de belles pensées!.. Tes
» livres sont semblables à ces petits enfans qui reçoivent
» des bulles d'eau de savon; elles paraissent de diverses
» couleurs en sortant du tuyau et ne laisse, en la main
» qui les rompt en voulant les prendre, qu'un peu de sale
» humidité. Les premiers hommes qui virent l'arc-en-ciel
» croyaient que c'était un pont azuré; ils reconnurent
» après que ces apparences étaient faites et défaites par
» le soleil, et que c'était un beau mensonge
On voit
» en l'alchimie les rencontres et passages des métaux qui
» amusent les souffleurs. Ainsi, en tes œuvres, selon la
» diversité des sujets, on remarque des gentils traits; mais
» c'est en vain qu'on attend l'or de la sagesse... Les femmes
» de chambre des dames qui sont un peu vaines, ont
» gagné leur journée, lorsqu'elles ont coiffé leur maîtresse
» et ont travaillé toute la matinée à friser et passer un
» cheveu après l'autre , ou â dresser les parterres et com■&gt;} partimens d'une garcette. Tu ajustes et agences avec
» grande étude tes paroles, et tu perds un jour pour
» loger une conjonction ou une proposition et, après cela,
» tes libelles sont de jeunes mignons qui ont les cheveux
» mieux faits que la tête. Voyons-nous rien de mieux tiré
» et avec plus de proportion que les toiles d'araignée? Ce

�i96

MATTHIEU DE MORGUES,

» n'est que l'ouvrage d'un sale bestion, qui le fait pour
prendre des mouches , etc. »

Je ne présente ici que quelques fragmens pris, pour
ainsi dire au hasard, dans les nombreuses publications de
de Morgues. Nul écrivain ne fut peut-être plus fécond que
lui. Nous avons vu de quelle singulière facilité oratoire il
était doué, on ne sera pas moins surpris de la variété de
ses ouvrages. Tour à tour historien, pamphlétaire, publiciste, théologien, il sait donner à son style le caractère
le plus convenable au sujet; léger, vif, spirituel dans la
satyre, il est au contraire grave, profond, austère dans les
questions historiques ou religieuses en dehors du mouvement qui le préoccupe»
Il publia divers ouvrages de piété, entr'autres un Traité
sur la dignité de l'aumône chrétienne. Ce livre , rempli
d'excellentes pensées, est cité souvent avec éloge parles
moralistes de son siècle. Il composa aussi une Histoire de
Louis XIII, mais ne voulut pas qu'elle fût imprimée de
son vivant. Ses héritiers, auxquels il avait, laissé le soin
de la faire paraître, ont négligé de satisfaire à ce désir, et
c'est un tort d'autant plus déplorable, que Patin parle plusieurs fois de cette histoire comme d'une œuvre importante. De Morgues lui-même raconte que le cardinal ,
sachant qu'il s'occupait de cet ouvrage, en avait conçu une
grande colère : « Ce bon Seigneur, dit-il, savait bien que
» Saint-Germain n'était pas homme du temps , que Dieu
» lui avait donné un peu d'esprit pour remarquer ce qui
» se passait, que son ame était assez bonne pour ne laisser

�PRÉDICATEUR ORDINAIRE DE LOUIS XIII,

etc.

197

» point accabler l'innocence sans soupirer, et que son cou» rage ne serait point si lâche de renier sa maîtresse dans
sa passion. Ce cardinal se défia de ces qualités qui ne
» sont pas celles qu'il désire ; il s'imagina ce qui n'était
» pas, mais ce qui pouvait être
Il se résolut de faire
» arrêter prisonnier celui qui ne faisait rien qui pût dé» plaire, mais qui pouvait dresser, dans une autre saison ,
» la véritable histoire du temps et écrire franchement ce
» qu'il avait connu de bien en la conduite de la reine et de
» mal en celle du cardinal.... »
En effet, comme on vient de voir, Richelieu voulut faire
arrêter le confident de son ennemie. Il profita pour cela du
moment où de Morgues s'était retiré dans les montagnes
du Velay, auprès de sa famille; alors Marie de Médicis
était retenue prisonnière au château de Compiègne. Voici
comment le fait est consigné dans le dictionnaire de
Bayle, qui lui-même l'emprunte aux écrits de notre compatriote. Le cardinal de Richelieu fit expédier une commission adressante au sieur de Machaul, intendant du
Languedoc, pour arrêter Matthieu de Morgues. Cet intendant se déchargea de la commission sur le prévôt de
Nîmes et sur celui du Velay, et écrivit au juge mage du
Puy et à quelques seigneurs de tenir la main, pour le service du roi, à cette capture. La lettre portait : Qu'on prit
Saint-Germain vif ou mort; qu'on se saisit, sans faire
inventaire , de tous les papiers qu'on trouverait dans le
logis et qu'on les envoyât à Beaucaire , pendant que le prisonnier serait mis entre les mains de l'évêque. De Morgues
croit que ce prélat, qui avait été valet du cardinal, l'eût
fait étrangler ou empoisonner sans bruit. Heureusement
qu'il fut averti le soir auparavant, et quitta la maison de
son père pour aller chercher une retraite dans le plus
mauvais pays de France, où il demeura caché six semaines.
5?

�i98

MATTHIEU DE MORGUES,

« Ce qui fut, dit-il, le plus cruel en cette procédure, fut
» l'affliction que donna la présence des prévôts et archers
» à mon père et à ma mère qui étaient bien vieux; car ils
» me voyaient le plus jeune de huit enfans, ayant des
» cheveux gris. »
De Morgues se sauva, et parvint à rejoindre la reinemère à Bruxelles. C'était en i63i. Dès cet instant, il se
voua entièrement à sa défense et composa , en six années,
un nombre considérable d'écrits politiques. Les principaux sont :

i° Epître au roi et au lecteur. — 1637.
20 La très-humble ,
remontrance au roi.

très-véritable et très-importante

— i63i.

3° Le Français fidèle, ou réponse au libelle intitulé :
Défense du roi et de ses ministres.
i63i.

—

—i63i.

4° La charitable remontrance de Caton chrétien.

5° La réponse de Nicoléon à Cléonville. — i632.
6° Le Génie démasqué. — i632.
70 La Réponse de la lettre de Balzac. — i632.

8° La Vérité défendue. — 1635.
90 Le Jugement sur les diverses pièces.

—

i635.

io° L'Avis de ce qui s'est passé. — i636.
ii° Les Lumières pour l'histoire de France, contre
Dupleix. — i636.
i2° Lettre de change protestée. — 1637
Enfin, en 1642, après la mort delà reine, il publia son

1

Ces douze pièces se trouvent réunies dans un vol. in-f° de 800 pag.,

sous le titre : Défense de la reine-mère.

( Bib. de l'Institut. )

�PRÉDICATEUR ORDINAIRE DE LOUIS XIII

, etc.

199

oraison funèbre sous le titre : Les deux Faces de la vie et
de la mort de Marie de Médicis, reine de France.
De Morgues, que Louis XIII avait nommé à l'évêché de
Toulon, mais qui ne put jamais obtenir ses bulles, rentra
en France après la mort du cardinal et vécut encore
jusqu'en 1670. Autant, pendant sa jeunesse il s'était mêlé
aux agitations du monde, autant sur ses vieux jours il
rechercha la paix et l'oubli. Il mourut à Paris, aux Incurables , où il s'était retiré depuis long-temps, à l'âge de
88 ans. Né sous le règne d'Henri III, il avait traversé ceux
d'Henri IV, de Louis XIII et près de la moitié de celui de
Louis XIV. On assure qu'il a laissé, sur tous les événemens
de cette époque, de curieux mémoires; pourquoi donc ,
si cela est, les cacher ainsi dans la poussière? Rendre au
souvenir d'un aïeul la gloire qu'il réclame, n'est-ce pas
s'honorer soi-même ? Partager avec le pays un héritage qui
est aussi le sien, n'est-ce pas bien mériter de sa reconnaissance ?...

�t

�HUGUES D'AVIGNON.

27

��HUGUES D'AVIGNON,
POÈTE DU VELAY, AU

17e

SIECLE.

-

Dans l'examen des anciens ouvrages, il est utile et nécessaire , pour apprécier les difficultés, par conséquent le
mérite, de tenir compte de circonstances maintenant effacées, jadis insurmontables. Je veux parler du degré de

�-4

2C

HUGUES D5AVIGNON,

développement auquel était parvenu le langage dans telle
ou telle province, alors que le poète et l'historien écrivaient. Sans doute qu'il y aurait folle témérité à comparer
les poésies de Marot avec celles que nous lisons dans nos
manuscrits de Médicis, et que François Ier venant au Puy
dut trouver la muse anicienne moins harmonieuse que
celle de sa bonne ville; mais en faut-il conclure pour cela
l'indigence littéraire absolue de nos montagnes ? Ce serait
mal juger.
Les poètes de la France septentrionale, surtout ceux
attachés à la cour, écrivaient dans la langue qu'ils parlaient habituellement. Près des sources du beau style,
eux-mêmes étaient consultés; et quand il leur plaisait d'introduire une expression nouvelle, parfois les grands l'admiraient et leur suffrage la consacrait. C'est ainsi que successivement se sont formés les mots de notre vocabulaire,
ensuite nos règles grammaticales. Mais à cent vingt lieues
de distance du foyer générateur, dans une petite province
enfermée dans les montagnes, sur un territoire soumis
aux lois, coutumes et à la langue d'oc, que pouvait
tenter l'écrivain pour venir en aide à la formation d'un
langage qui n'était pas le sien et qu'il n'entendait parler
que par exception ?...
Le français du 16e siècle était, pour Paris et le nord du
royaume, le français de Charles VII, de Louis XI, de
Louis XII, lentement modifié; le travail ne se faisait pas
sentir, et le progrès, œuvre incessante de chaque jour,
s'imposait sans effort aux dociles populations de l'autre côté
de la Loire. Tandis que les méridionaux avaient eu longtemps une langue nationale, belle, harmonieuse, riche et
parlée dans une partie de l'Europe. Aux 11e, 12e et i3e
siècles, le roman provençal était étudié , non-seulement
en France , mais en Espagne, en Italie. Ce ne fut qu'à la

�POÈTE DU VELAV.

2o5

croisade contre les Albigeois, alors que la conquête réunit
complètement les deux royaumes, que l'ancienne langue
des troubadours, illustrée par de si brillantes compositions, fut. soumise et détrônée.
Sa rivale victorieuse s'avança dans ses nouveaux domaines, et s'imposa aux populations. Ainsi, d'abord par la
violence, ensuite par la nécessité, le roman provençal
sentit peu-à-peu ses liens se briser. Chaque province du
midi ne le parlait plus qu'isolément et par traditions, traditions cme le français altérait avec plus ou moins de rapidité, selon l'importance de la contrée.
Donc, bientôt le Languedoc, la Provence, le Dauphiné, l'Auvergne, le Limousin, le Poitou, la FrancheComté , déshérilés de leur commune langue, se trouvèrent
dans cette fâcheuse situation, de ne pas savoir la nouvelle
et de voir l'ancienne dégénérer de jour en jour en patois
bâtards. Cette révolution commença sous Louis XI, se poursuivit insensiblement jusqu'à la secousse de 178g, et subit
le dernier coup par la nouvelle division de la France en
dépai temens, sous une législation unique et avec un mode
d'administration qui centralisa tous les pouvoirs dans la
capitale.
On conçoit que de toutes les provinces, les dernières à
accepter le français durent être celles qui, perdues dans
les montagnes, avaient le moins de relations administratives et commerciales avec le nord. Le Velay, par exemple,
pour sa politique et son commerce, ne connaissant que
Lyon, Toulouse et Beaucaire, conserva presque intégralement dans toutes les classes de la société sa langue maternelle. Aujourd'hui encore, à l'exception de deux ou trois
villes où sont des écoles, des tribunaux, quelques soldats
en garnison et une poignée de fonctionnaires nomades , le
reste du pays ne parle pas, je puis même ajouter, ne comprend pas le français.

�2o6

HUGUE9 D'AVIGNON,

Par conséquent, quand nous examinerons les poésies
originales de nos

montagnes , nous pourrons admirer

la grâce naïve , la
abondante, presque
nos écrivains. Nous
aux enfans du nord;

finesse de l'expression, la verve
toujours franche, vive, joyeuse de
ne ferons alors aucune concession
nous aurons sur eux, au contraire,

l'harmonie des sons, la délicatesse des nuances et surtout
le naturel des mots et de la pensée.
Je ne parlerai donc point ici du docteur maistre Jacques
David, celui qui fit les discours, légendes et couplets pour
la royale bienvenue de François IER, ni de l'auteur du Mystère de Nostre-Dame du Puy, ni, comme poètes français,
de Médicis et de Burel; ils sont trop éloignés de Clément
Marot, de Racan, de Malherbes , leurs illustres contemporains. Je citerai seulement quelques passages d'un petit
poème appelé la Velleïade, composé par noble et savant
HUGUES D'AVIGNON.
HUGUES D'AVIGNON, seigneur de Monteils, docteur èsdroit et avocat en la sénéchaussée du Puy, naquit dans le

Velay, vers la fin du 16e siècle. Tous ses écrits témoignent
de la sincérité de sa foi et surtout de sa piété à NotreDame, en l'honneur de laquelle il écrivit son poème.
Cependant il appartenait à une famille qui, jadis, avait
épousé la cause de la réforme et qui, dans nos guerres
civiles, s'était signalée entre toutes par son ardent enthousiasme. Son père (ou son aïeul), nommé comme lui
Hugues d'Avignon, est surtout désigné par nos chroniqueurs comme un des partisans montagnards les plus
exaltés. Ce fut lui qui, en i566, après la promulgation de
l'édit du chancelier 1, offrit sa maison aux luthériens du

1

De i65a.

�POÈTE DU VELAY.

207

Puy, pour y établir des prêches et y célébrer le nouveau
culte. — Sans doute que plus tard les persécutions politiques, le peu de succès du protestantisme dans la vieille
cité d'Anis, ou, j'aime mieux le croire, les convictions
religieuses ramenèrent au saint giron quelques catholiques un instant égarés. Quoi qu'il en soit, celui dont
nous parlons ici semble toujours avoir été très-dévot à
la Vierge et aux Saints.
Hugues d'Avignon n'est connu par aucun autre ouvrage
que par son poème en trois chants (LA VELLEYADE OU délicieuses merveilles de Nostre-Dame du Puy d'Anis et du
Velay), publié vers i63o.—Déjà, sans doute,quelques vers
français avaient été essayés avant lui dans la province;
mais, comme déjà nous avons pu le voir, sans connaissance exacte d'aucune des règles sur la mesure et l'harmonie.—Vers 1579, un savant vélaunien nommé Jacques
Mondot, docteur en droit canon, avait fait imprimer une
traduction d'Horace en vers français qui fit grand bruit en
son temps et valut à son auteur de brillans éloges1. Ce
Mondot sortait évidemment de l'obscure ignorance de ses

1 Jusqu'à présent une épaisse nue'e
Avoit couvert de son ombrage noir
Nostre patrie, heureusement ornée
De bons esprits sans les faire paroir ;
Mais le soleil de ton exquis savoir
Par ses rayons a chassé ce nuage ,
Docte Mondot, et fait clairement voir
Le fruit acereu dedans notre héritage.
Par G. DE VALAT, du Puy.

Vient immédiatement après une pièce de vers latins, en éloge , ayant

�2o8

HUGUES D'AVIGNON ,

prédécesseurs ; toutefois , à côté de bonnes et gracieuses
pensées , d'expressions souvent fort heureuses, se présente
quantité de-vers faux. Par exemple, dans une complainte
qu'il composa en l'honneur de Christine, sa sœur, qui
mourut au Puy, à la peste de 1578 , il dit :
Mais quoi! tu vis là haut entre les feux divers

pour titre:

LAUBENTIUS MALESCOTUS, POLINIACUS, VELLAUNIUS

carissimo, D. Mondoto, Aniciensi.
ODE.

Mais ta plume légère,
Mondot, prend la carrière
Pour vivre en l'univers
Et pour peindre ta gloire
Au portail de mémoire ,
Seul loyer de tes vers.
De la mort le silence
Ne fera que la France
N'embrasse ton renom.
Dont heureux tu peux dire
Fredonnant sur ma lyre
J'ai acquit doct' renom.
Par Balthazard Charasse à

M. M

ondot.

SONNET.

Ronsard jadis hucha la sacrée famille
Et le troupeau des sœurs d'Hélicon, dans Paris;
Toi, Mondot, qui les eaux de Permesse taris ,
Les loges au plus haut du haut roc de Cornille.
Ceux qui sontdaiis le clos du Puy, la forte ville,
Et qui sont d'Apollon et des sœurs favoris,
Admirent la fierté de ton heur non marris
Et le superbe vol de ta plume gentille...
G, Boyer, auvergnac.

nostrati

�POÈTE DU VELAT.

Du rond corps estoillé, puis ici, dans mes vers...
De nos frères tu vas trouver la belle troupe
Louis, François, Gabriel, et boire dans la coupe
Où ils ont déjà bu l'ambroisie des Dieux;
Pour là, prendre ta place et pour vivre auprès d'eux.
Niobé, ejr-il besoin de dueil crêper ta face....
Infortunée ! hélas !.. voyant glisser ta race
Peu a peu dans l'obscur de ta fatale nuit,
Taris l'amer ruisseau qui de tes yeux s'enfuit...

Comme on peut voir, entre le mystère de Notre-Dame
et cette élégie, il y a un grand pas de fait. Nous allons
suivre maintenant ce mouvement progressif en parcourant
le livre du seigneur de Monteils.
L'auteur a divisé son ouvrage en trois livres, il est vrai,
mais le premier seul est le poème; les deux autres ne
sont, à proprement parler, que de longs recueils de chansons, ballades, cantiques , anagrammes, bouts rimés et
autres petites pièces d'un très-médiocre intérêt.
Le début est heureux et ne manque pas de vigueur.
Le seigneur de Montels à ses vers.
SOKNET.

(Probus nemini invidet.")
Adieu, chair de ma chair, allez, os de mes os t
Avouez hardyment que je suis votre père,
Gardez-vous de l'envie et si quelque vipère
Vous presse de sa dent, esquivez à propos.
Montrez-vous toujoursprompts, braves, gais etdispos.
Marchez d'un pas léger...

Après le sonnet, vient ensuite une élégie descriptive du
pays de Velay. Voici de quelle façon le poète entre en
matière :
28

�210

HUGUES D'AVIGNON ,

O curieux esprits qui trottez par le monde ,
Allez dans ce pays où tout bonheur abonde ,
C'est un très-bon logis, un agréable lieu,
Pour vous y rafraîchir sous l'enseigne de Dieu ;
Où la reine du ciel et sa grâce naïve
Reçoit les pèlerins , leur donne de l'eau vive
Qu'elle tire du Puy. .....

Après ce jeu de mots si laborieusement amené, l'auteur
commence la description des beautés de sa patrie. Son
premier hommage est au temple miraculeux de Notre-Dame.
Les Anges ont sacré la nef de cette église,
Ce fut en l'an 200 qu'on y vit l'entreprise.
Son plan fut griffonné, borné d'un pied de cerf
Sur le papier neigeux, du crayon de son nerf.
LePuy, grand en renom , en ses lois immuable ,
Immortel en son lot, et constant en sa foi ,
Noble en ses citoyens, prompt à servir son roi ,

Arrive après un inventaire plus ou moins exact des
richesses naturelles de la contrée ; il dit :
Le pays de Velay est du tout excellent,
Planteureux en tous bleds, orge, pois et froment.
Foisonnant en jardins, bois, prés et pâturages ,
En herbes et en fleurs, en fruits et légumages.
Enrichi de tous biens , où le troupeau laineux
Brottel'herbe salubre aux coupeaux montagneux,
Où le plus gras bétail remplit toutes les plaines,
A cause des bons prés et des fraîches fontaines.
— L'on y voit certains lieux, où sont les minéraux,
De l'or et de l'argent, voir encor des ruisseaux
D'où l'on tire beaucoup de pierres précieuses,
Des saphirs et rubis, choses si merveilleuses
Et si belles à l'œil, qu'elles (le plus souvent)
Surpassent deleurprix les pierres du Levant...

�POÈTE DU VELAY.

211

Certes, si ce n'est en la forme, du moins au fond, cette
description est en effet plus poétique qu'elle ne le paraît.
L'or, l'argent, les saphirs, les rubis étincellent avec plus
d'éclat, sont répandus avec plus d'abondance dans le poème
de notre généreux compatriote que dans le pauvre RiouPezouilloux 1. Il suffit d'avoir une seule fois remonté ce
triste ruisseau, pour être bien convaincu que les petits
grenats et les imperceptibles fragmens de saphirs qu'il
entraîne, surpassent le moins souvent possible , et par
leur valeur et par leur beauté, les moindres pierres du
Levant. —■ Du reste , pour peindre tant de merveilles,
Hugues d'Avignon déplore son impuissance et s'écrie
modestement:
Que n'ai-je des mots d'or, des termes mieux formés,
Au lieu de tant de vers rudes et mal limés !...

Enfin , commence la longue histoire de la fondation du
divin oratoire.
Le Puy, jadis était un désert tout sauvage
Nommé le Mont d'Anis, sans cheminni passage...

Comme nous avons ce récit mille fois répété dans tous
nos livres, que Médicis, Burel, Gissey, Théodore, dociles

1 A l'est du Puy, au-dessus du village d'Espaly, se trouve une montagne semée des débris d'une roche basaltique. Quelques fragmens servent de
gangue à de petits zircons et à quelques saphirs qui , quelquefois , s'échappent delà pierre et sont entraînés par les pluies dans un petit ruisseau. Ce
ruisseau serpente au bas de la montagne,

et les habitans du pays lui ont

donné le nom de Riou-Pezouilloux (ruisseau pouilleux) , à cause des déceptions qui suivent presque toujours les recherches qu'on vient y faire.

�212

HUGUES D'AVIGNON ,

aux pieuses traditions, nous le rapportent dans les plus
menus détails, nous nous dispenserons de le reproduire ;
cependant, pour donner une idée du patriotisme et de la
logique du poète, nous allons indiquer les motifs de la
faveur du ciel sur le Velay.—C'est saint Georges qui parle
à la matronne et qui lui explique sa vision :
.... C'est un trait de la divinité
Qui toujours sur les monts a montré sa bonté,
— S'il veut la loi donner au lumineux Moïse,
C'est au mont de Sina qu'elle s'y autorise,
— Si l'esprit imposteur au désert l'a tenté ,
Non sans sujet il l'a sur un mont transporté;
— Si Dieu veut ici-bas manifester sa gloire,
C'est au mont de Sina qu'il la montre notoire,
— S'il a rassasié de cinq pains, trois poissons,
Les cinq mille affamés, pris pour ses nourrissons ,
Ce fut sur le coupeau d'une grande montagne ;
— Bref : Si pour le pécheur Jésus s'est incarné,
Les monts de la Judée, ont ce verbe borné,
—» S'il a voulu sortir le pécheur de misère,
S'il a voulu mourir sur le mont Calvaire;
— Non sans juste raison, on verra publier
Au nom de Josaphat le jugement dernier....

Le saint s'appuie sur cet incontestable principe qu'il n'y a
pas de vallée sans montagne, et que très-probablement celle
de Josaphat, quelque grande qu'elle puisse être aujourd'hui
comme plus tard, il lui sera bien difficile de contenir tout
le monde.—Frère Théodore s'empresse, dans son histoire
de Notre-Dame, de reproduire ces merveilleux argumens
sur l'excellence des montagnes.
Après avoir terminé ce discours éloquent, le saint orateur se met à réciter quelques versets latins appropriés à
la circonstance; puis, s'en vient tout songeard.... Tant qu'il

�2l5

POÈTE DU VELAY.

peut, il abrège la roule, il rôde, il court, il va, il cherche, il aperçoit :
Un cerf au pas léger, fendant de sa poitrine
L'amas bouche-chemin de la neige ivoirine :
Cet expert architecte, enfin, par sa vigueur,
De ce temple futur arpente la grandeur...

Mais ce sera Vozy, septième évêque du Velay, qui seul
pourra l'édifier.
Saint Georges n'ayant pu bâtir, lors tout chenu
Pour n'avoir , le pauvret, assez de revenu....

Quoique les vers du seigneur de Montels n'aient été publiés qu'en i63o,il n'en est pas moins vrai qu'ils étaient
cj . iposés bien avant cette époque; il dit lui-même : « Il y
» a long-temps que le fruit que je produis en cette occa» sion avait été gardé plus que du terme dans le flanc de
» mes affections... Le voilà donc à présent, ami lecteur. »
Pour faciliter cetheureux enfantement, Hugues d'Avignon
ne manquait pas de secours; et sans parler de nouveau du
mystère et des chroniques qui se trouvent dans Médicis,
nous pouvons &lt;rdter encore un poème sur le même sujet
conservé manuscrit à la Bibliothèque royale sous le
n° 8002 1.

1 Histoire translatée de latin en françois de la

fondation de ceste

saincte église et singulier oratoire de Nostre-Dame du Puy.
C'est un manuscrit sur vélin , de 32 feuilles, relié en maroquin... Les
dix premières feuilles contiennent des vers sur la naissance de Charles VIII,

�2l4

HUGUES D'AVIGNON, POETE DU VEL A Y,

Du reste, il suffit de parcourir la Velléiade, pour se
convaincre du progrès de la langue et de la poésie françaises dans nos montagnes : le style est plus correct, les
vers justes, les rimes généralement rigoureuses; et nous
pourrions, sans grand désavantage pour le vélaunien , lui
opposer les vers de Baïf, de du Bartas, de Garnier et de
Desportes. Sans doute qu'il serait préférable que le poème
eût été écrit avec le langage et la simplicité naïve de
l'époque, nous retrouverions à chaque ligne ces traits
charmans qui naissent sous la plume candide du poète
rustique et que repousse l'érudit; cependant, tel qu'il est,
comme étude autant que comme souvenir, il mérite que
nous y prenions garde.

ce qui laisserait peut-être supposer que l'ouvrage est de Guillaume

TABUIF.

Et premièrement, commence le prologue du translateur en celte forme:
Glorieuse et prudente
Auprès de Dieu présidente
En sa souveraine cour... .
(Sous le n° 8002. (Mouch.) Catalogue des Man. franç. t. IV. p. 5o.

�HISTOEIEWS
DE

WOTBE-DAIIE DU PUY»

��HISTORIENS
DE NOTRE-DAME DU PUY.

Le Velay est sans contredit le pays de France où le culte
de Notre-Dame est le plus anciennement en honneur. S'il
faut en croire les vieux chroniqueurs et historiens, ce fut
saint Georges, un des soixante-donze disciples de Jésus29

�HISTORIENS

Christ qui porta le premier les lumières de la foi dans uos
montagnes et qui, sur une vision merveilleuse de la Vierge,
détermina le lieu où serait bâti son temple. —Toutefois ,
ce ne fut que long-temps après, sous saint Vozy, septième
évêque, que furent commencées les constructions. Non
pas que je veuille prétendre que l'église d'aujourd'hui remonte à l'année 221; il est évident qu'alors il ne fut entrepris qu'un très-petit oratoire au sommet de la montagne ;
et encore, n'y aurait-il rien d'impossible que cet oratoire
ne fût que les débris d'un temple de Diane puriiiés et
réparés.
Quoiqu'il en soit du monument, on voit au moins à
quelle date s'élève la vénération de nos pères pour la glorieuse patronne du pays.—Charlemagne, Louis-le-Débonnaire , Charles-le-Chauve, saint Louis, Philippe-Auguste,
Philippe-le-Bel, Charles VI, Charles Vil, Charles VIII,
Louis XI, François Ier, plusieurs rois d'Aragon et de Sicile,
des dauphins, des ducs de Bourgogne, de Bourbon, de
Berry, d'Aquitaine, et quantité d'illustres seigneurs, sont
venus en pèlerinage au Mont-Anis, et tous y ont laissé des
témoignages de leur royale munificence.
L'église, isolée d'abord, fut successivement entourée de
modestes demeures, telles que le presbytère épiscopal, la
maison des prêtres, quelques hôtelleries pour loger les
pèlerins et les marchands de saintes images; ensuite, le
concours des visiteurs augmentant de plus en plus, de
nouveaux hôtes vinrent se fixer en ce lieu.—Telle est l'origine pieuse de notre ville.
On conçoit alors comment il se fait que plusieurs écrivains aient vu l'histoire du pays écrite dans celle de sa
basilique, ou plutôt, rattachant tous lesévénemens à cette
grande cause, se soient exclusivement préoccupés du soin
de les expliquer par sa seule influence.

�DE NOTRE-DAME DU PUY,

219

Il faut donc examiner successivement les ouvrages
d'Odo de Gissey, Jacques Branche, Vital Bernard et Termile Théodore. C'est en se plaçant au point de vue où
étaient ces historiens, c'est aussi en les comparant entre
eux, que l'on parviendra à dégager de leurs écrits les
excellentes choses qu'ils contiennent, tout en faisant la
part de l'ignorance, des préjugés, où, si l'on veut, de la
foi naïve qui les inspirait.

0D0 DE GISSEY.
Odo de Gissey, jésuite, est évidemment le plus remarquable de ces trois historiens. — Il vécut dans le 17e siècle
et, sans le céder par la foi à Médicis, à Jacques David 1,
non plus qu'à ceux qui le suivirent, il l'emporte sur eux
par une plus grande érudition. A chaque page, nous
retrouvons en lui autant de grâce, autant de naïveté que
dans nos anciens chroniqueurs.
Son ouvrage, divisé en trois livres et quarante-trois
chapitres, embrasse l'histoire de Notre-Dame et de l'évéché du Puy, à partir de la fondation jusqu'à l'épiscopat de
Jacques de Serres ; c'est-à-dire , un espace d'environ
quinze siècles. —Le premier livre s'ouvre par une description générale du pays. L'auteur y raconte l'introduc-

1 Jacques

David, dont nous avons déjà parlí, publia, vers 1620, une

courte histoire de Notre-Dame du Puy; les documens dont il se servit sont
les mêmes que ceux fini se trouvent dans les mémoires de Médicis son
contemporain.

�220

HISTORIENS

tion du christianisme dans le Velay, les pieux travaux,
les miracles et le succès des missionnaires qui vinrent y
prêcher; il entreprend ensuite l'histoire généalogique des
évêques jusqu'à l'époque où Charlemagne visita et dota
leur sainte Basilique.— Dans le second livre, tout en
continuant le récit des événemens dont le Velay fut le
théâtre, Gissey retrace dans de longs détails, empruntés
aux mémoires de Baymond d'Aiguilhes, la vie et les
exploits d'Adhémar de Monteil1; il se préoccupe aussi
très-laborieusement de la merveilleuse origine de la statue
noire de Notre-Dame 2. — Enfin, dans le troisième livre
il termine l'histoire de ses évêques, énumère la quantité
de souverains venus au Puy-en pèlerinage, et après avoir
fait connaître les riches présens qu'ils laissèrent en
témoignage de leur pieuse reconnaissance, il finit son
ouvrage en rappelant les principaux miracles auxquels la
Vierge du Puy a dû de tout temps la confiance que les
fidèles ont dans sa puissante intercession.
Quoique Odo de Gissey ait écrit près d'un siècle après
Médicis et David, il peut avoir suivi ces deux guides, mais
néanmoins son ouvrage lui a coûté de longues et pénibles
recherches, car il donne soit l'original, soit la traduction
d'une multitude de documens, inconnus à ses prédécesseurs, et très-précieux pour notre histoire.
Je ne connais que trois éditions de l'ouvrage du père de
Gissey; cependant des personnes dignes de foi m'ont assuré

1 Histoire de Noire-Dame du Puy, liv. «i, chap

xxv, pag.

3i/j.

(3e édition).
2 Que

l'auteur prétend être un ouvrage prophétique exécuté

Jérémie,—Du reste, voir sa Dissertation , page 220.

par

�DE NOTRE-DAME DU PUY.

221

en avoir vuune quatrième, plus complète et plus importante
encore que les autres. Elle serait postérieure à 1644 et
aurait été éditée par les soins du chapitre de Notre-Dame du
Puy. Ce qui la distinguerait surtout des précédentes, ce serait
l'addition de quelques pièces authentiques d'un grand intérêt pour notre histoire; par exemple, la bienvenue du
roi Louis XI au Puy, le discours qui lui fut adressé par le
savant Odin, chanoine de la cathédrale, et la réponse du
roi.—Quoiqu'il en soit, pour ceux qui veulent étudier et
connaître l'histoire du Velay, la lecture de cet ouvrage est
indispensable. Beaucoup d'autres sans doute sont venus
après lui, et comme nous le verrons se sont fait peu scrupule de le copier; cependant, il garde encore sa supériorité sur tous tant par l'excellence de ses recherches, sa
clarté, sa précision, sa facile méthode, que par les nombreux et authentiques documens que lui seul renferme.

JACQUES BRANCHE.
Jacques Branche, sur lequel vient d'être publié une
excellente biographie 1, était contemporain du père Odo
de Gissey.—Originaire de Paulhaguet, il fit ses études au
collège du Puy et entra dans les ordres jeune encore.

1 Par M. Dominique Branche, son arrière-neveu.—Cette biographie,
adressée sous forme de lettre à M. Desrosiers, directeur du journal VArt
en Province, est parfaitement écrite et laisse vivement désirer les antres
publications de l'auteur.

�222

HISTORIENS

Après quelques années, spécialement consacrées à la prédication et au service des fidèles, il abandonna sa cure
ainsi que son canonicat du chapitre de Saint-Gai de Langeac, pour prendre l'habit monastique et se livrer sans
distraction aux laborieuses recherches qui ont rempli toute
sa vie 1. Pour retraite il fit choix de l'abbaye de Pébrac, où
il entra comme sacristain et dont il ne tarda pas à devenir
prieur-mage. C'est là qu'il a composé le plus important de
ses ouvrages : La Fie des Saints et Saintes de VAuvergne
et du Felay 2.
Cet ouvrage, qui renferme plus de mille pages, est divisé en trois livres. Le premier contient l'histoire des oratoires ou églises dans lesquelles la Vierge est honorée en
Auvergne et Velay; le second, la vie des saints et saintes
de ces contrées; le troisième , enfin, plusieurs notices sur

I Jacques Branche a composé : i° un ouvrage ayant pour titre : Amalthèe,
ou Corne d'abondance des grâces et des vertus de la glorieuse Vierge,
divisé en 46 discours sur les litanies de Notre-Dame et dédié k très-haut,
très-puissant seigneur, Messire Loys de Larochefoucault, baron de
Langeac, St-llpise et autres lieux. (Lyon, 1622, chez J. Charvei),—2° Le
même, refondu sous le titre de Stacrès Eloges de la glorieuse Mère de
Dieu.—3° Des recherches sur les Eglises de Langeac.
II dédie ses éloges à Madame de Beauvergier, abbesse de Chases, et
dit dans sa préface : « Dieu m'ayant donné le moyen de faire ma retraicte
» dans ce lieu de Pébrac, dédié à la princesse du ciel, j'ay eu plus de
» Ioysir de m'addonner à l'estude, de faire une plus riche moisson des
» plus rares passages de la Saincte Escriture , et des plus exquises sentences
» des Sainets Pères; et de ramasser des bons historiens qnelques beaux
» miracles; je me suis résolu d'emichir ce livre des éloges de Nostre» Dame, suivant le train démon Amallhée, en laissant couler ma plume
» au fil de mes nouvelles pensées. »
2 Imprimé au Puy, in-S", en i552, chez Philippe Guinand. (Bib. roy.,
4- 2142).

�DE NOTftE-DAME DU PUY.

223

des personnages non canonisés mais recommandables par
leurs vertus et leur piété.
La partie du premier livre, dans laquelle l'auteur traite
l'histoire de Notre-Dame du Puy, a dû surtout fixer notre
attention ; comme le reste elle est écrite simplement,
facilement et toujours inspirée par une foi vive et tendre.
Le pieux écrivain ne discute jamais; la tradition est pour
lui la plus irrécusable preuve; sa candeur n'en soupçonne
même pas de plus importante. Quant aux faits, à la
manière de les présenter, Jacques Branche ne fait que
sommairement reproduire le travail du père Odo de Gissey,
publié nouvellement, alors. Cependant si, pour la notice
particulière de la Vierge du Puy, il a cru devoir s'en
rapporter à la publication spéciale du savant jésuite, son
ouvrage n'en démontre pas moins une profonde érudition,
et rien n'est plus intéressant à lire que ses chapitres sur
Notre-Dame de la Voûte; celle de la Chaigne, à Blesle,
et surtout celle de l'oratoire a"'Allègre. Aussi, est-ce avec
empressement que nous empruntons ici la critique toute
filiale de son jeune biographe : « Depuis long-temps
» Branche avait entrepris cet ouvrage; depuis long-temps ,
» spécialement occupé de cette œuvre, il avait négligé
» tout autre labeur et avait même renoncé à la chaire. Les
» difficiles et longs travaux qu'il accomplit dans ce but
» l'avaient absorbé tout entier. En effet, rien rie lui coûta,
» ni patience, ni recherches, ni fatigues, sa persévérance
» ne se lassa jamais, et ce ne fut qu'après douze ans de
» travail continuel qu'il publia ce livre important. Son
» talent si plein de sève, si exubérant, s'était mûri dans
» la solitude, et son style avait gagné en clarté et en
» précision ce qu'il avait perdu en enflure et en figures
» outrées. Ferme, aisé, débarrassé de ce cortège étour» dissant de citations, il avait pris une allure vive et

�224

»
,,
»
»
»
»
»
»

HISTORIENS

franche et était arrivé à la phrase purement française,
Lui-même, comme s'il regrettait l'âge littéraire qu'il
avait alors fini, et dans lequel il avait vécu la plus
grande partie de sa vie, avertit son lecteur qu'il ne
trouvera pas dans son livre mélodieux langage, car ce
sont fleurs parfumées qui ne se cueillent pas sur les
montagnes et les rochers semblables à ceux de ma
demeure. »

VITAL BERNARD.
Vital Bernard, chanoine de Notre-Dame du Puy, docteur ès-droit et prieur de Saint-Etienne, se fit d'abord connaître par des stances en honneur de sa ville natale, qu'il
publia en 1619, à la suite de l'histoire du père de Gissey,
et qui sont, il faut le dire, d'une extrême médiocrité. S'il
ne nous restait que cet unique témoignage du talent de
notre compatriote, peut-être ferions-nous bien de n'en pas
parler; car il n'estpas de poésie plus obscure.—Heureusement qu'en 1646, il parut de lui un excellent volume, de
plus de 800 pages, rempli de science, de leçons de haute
moralité, d'un bon style et parfois même écrit avec élégance. Ce volume , qui a pour titre : LE CHANOINE , est
dédié à Monseigneur Henri de Maupas du Tour, évêque et
seigneur du Velay.
L'avis au lecteur nous a réconcilié tout-à-fait avec le
poète. Ce ne sont plus ces pénibles et ténébreux alexandrins aussi difficiles à lire qu'à comprendre; Bernard prend
une allure commode, un vers simple, naturel, et s'abandonne aux heureuses rencontres de l'inspiration qui par-

�225

DE NOTRE-DAME DU PUY.

fois vient éclore sous le fil de sa plume, comme dit trèsnaïvement Jacques Branche.

AU LECTEUR.
Tu ne lairras pas de connoistre
Que par mes assidus travaux
Et par mes soins, je fais paroiatre
Quelques privilèges nouveaux :
Si quelque libertin méprise
La peine qu'en cela j'ay prise,
Ressemble-t-il pas à ces fonds
Qui, pour le bon grain qu'on y jette,
Trompans leur maistre à la cueillette,
Ne produisent que des chardons I
Ne prends pas aussi le prétexte
De mes-estimer mon travail,
Si souvent j'applique à mon texte
Du latin comme de l'esmail :
II est vray, nostre langue est belle,
Bien qu'on la confesse nouvelle,
Et n'eut jamais tant d'ornement ;
Mais à quelque poinct qu'on la mette ,
La langue latine est plus nette,
Selon mon foible sentiment.

On dira qu'il est plus commode
D'écrire sans citations,
Et que c'est aujourd'hui la mode
D'estaller ses inventions :
Qu'un discours qu'on met sous la preste
N'a point d'art, ni de politesse,
Quand il n'est tissu que d'emprunts;
Et j'appelle (quoy que l'on die),
Ceste mode une maladie
Qui donne un dégoust des deffuncts.

30

&lt;

�226

HISTORIENS

Faut-il donc, quand on veut écrire,
Par une ingrate nouveauté ,
Bannir les pères , et proscrire
La gloire de l'antiquité?..
Ne sont-ce pas des tyrannies
Qu'on fasse éclypser ces génies,
Et que leur nom soit aboly ?
Je ne crois pas que quand je nomme
Sainet Augustin ou sainet Hiérosme ,
Mon ouvrage en soit moins poly.

Enfin, lecteur, je te supplie,
Qu'ayant cette pièce de moy,
Par la charité qui nous lie
J'aye quelque chose de toy :
Ma prétention est petite,
Et pour peu je te tiendrai -juitte;
Car, quand je serai trépassé,
Tout ce que de toi je désire
C'est que pour moi tu veuilles dire
Un requiescat in pace.

L'ouvrage de Vital Bernard se divise en quatre livres. Le
premier, est une savante dissertation sur l'origine de la
chanoinie;—le second, sur la dignité des chanoines. C'est
dans celui-ci que l'auteur ouvre une digression sur l'église
anicienne et la statue de Notre-Dame. Il combat ceux qui
prétendent qu'elle fût apportée par saint Louis : « Ayant
» veu, dit-il, dans nos archives un hommage fait en
» l'an 1206 (c'est-à-dire neuf années avant la naissance de
» ce roy) 1. Sur cet hommage est le sceau du chapitre, qui
» représente la Sainte Vierge tenant le petit Jésus devant,

1 De la Dignité des chanoines, pag. 6a , liv. 2.

�DE NOTRE-DAME DU PUY.

227

» en la mesrae posture qu'on voit maintenant en la saincte
» image : preuve invincible et sans repart que déjà nous
» l'avions. »
Voulant ensuite prouver l'excellence de sa ville, il se
livre aux plus doctes perquisitions sur son origine; remonte
dans l'antiquité pour établir, entre les anciens temples et
celui de la Vierge, les plus favorables comparaisons et
ajoute: Podium a pris maintenant le nom A'Anicium, c'està-dire, selon la version hébraïque, ville de respect, et
selon la grecque, l'invincible. « Ville tellementaccreüe par
la piété qu'il faut confésser en estre la mère, qu'elle s'est
rendue, après Tolose, la seconde du Languedoc; ayant en
son enclos, après la cathédrale , trois chapitres collégiaux,
de Saint-Georges, Saint-Vozy et Saint-Agrève ; des religieux
de saint Benoît en l'église Saint-Pierre; le collège des
BB. PP. jésuites; cinq monastères de religieuses, de SainteClaire, de Sainte-Catherine de Sienne , Sainte-Marie, SteElisabeth, et de Nostre-Dame du Befuge; aux fauxbourgs
quatre couvens, de jacobins, cordeliers, carmes et capucins; et non loin des carmes, les chartreux, et non loin
des cordeliers , les dames religieuses de Saint-Augustin ;
une cour ecclésiastique, trois cours royales, le sénéchal ,
le baillage et la cour commune... »
Dans le livre troisième, Vital Bernard traite de l'office
des chanoines, et ne manque jamais, à chaque occasion,de
citer les anciens usages pratiqués au Puy.
Dans le quatrième livre enfin, il détermine quelles doivent être les mœurs et la vie des chanoines, passe en revue
différentes églises auxquelles furent octroyés certains privilèges, et montre que celle du Puy fut toujours une des
plus favorisées.
Il suffit de parcourir l'ouvrage de notre compatriote ,
pour se convaincre des immenses études qn'il dut être

�228

HISTORIENS

obligé de faire.—Cérémonies, forme , couleur, motifs des
ornemens sacrés ; origine des traditions; cloches, psalmodie, orgues; histoire des chapitres, curieux cas de conscience, coutumes singulières qui s'effacent chaque jour;
l'auteur ingénieux trouve moyen de s'approprier fort-àpropos toutes ces matières. Sur un texte qui d'abord ne
semble pas devoir fournir un bien grand intérêt, notre
savant découvre et résout mille questions sur la théologie,
l'histoire, l'administration qui, pour la plupart, seraient
encore recherchées aujourd'hui avec une extrême avidité,
si les lecteurs savaient ce que renferme d'érudition , de
science, de curieux détails, l'excellent livre appelé le
Chanoine.

Frère THÉODORE...... ermite, prêtre de l'institut de saint
Jean-Baptiste, publia, en i6g3, une Histoire de l'église
angélique de Notre-Dame du Puy, d'environ 45o pages.
—J'ignore dans quel but le pieux ermite fit imprimer un
travail déjà exécuté avec succès. Du moins s'il eût traité
le sujet d'une manière différente, s'il eût apporté plus de
documens, des aperçus nouveaux, on comprendrait une
semblable entreprise; mais rien n'est moins original que
cette compilation. C'est le livre du père de Gissey, reproduit chapitre par chapitre; toutefois sans la couleur,
l'érudition, les savantes recherches du modèle.
Théodore divise son ouvrage en trois livres.—Le premier
commence aux premiers jours du catholicisme dans la
Vellavie et se termine à l'épiscopat de saint Scrutaire;—le
second prend depuis cette époque jusqu'en 1220, sous
Etienne II de Chalancon; — le troisième enfin, se termine
sous Armand de Bethune, vers i663.

6k

�DE NOTRE-DAME DU PUV.

229

Si la foi d'un écrivain servait de mesure à son talent,
aucun ne serait plus remarquable que celui-ci, car aucun
n'accepte avec une confiance plus empressée la chronique
miraculeuse; malheureusement, les convictions humaines
demandent, pour s'affermir, de plus intelligibles, de plus
positifs argumens, et Théodore ne se préoccupe sérieusement que de ceux-là.

Je ne puis entreprendre d'énumérer ici tous ceux qui
ont parlé de la cathédrale du Puy. Historiens, poètes ,
peintres, géographes, voyageurs, n'ont su traverser nos
montagnes, sans payer leur tribut d'admiration à la vieille
église. Et n'eussions-nous pas les notices plus ou moins
publiées par J. DAVID 1 , THÉODOSE DE
BERGAME, SIMEONI, les abbés POUDEROUX 2, LAURENT * ,
4
LEBŒUF ; non plus, les dissertations manuscrites de

importantes

1 A publié quelques feuilles vers i5ao, d'après les manuscrits et les
idées de Médicis.
2

Auteur d'une Histoire de l'église angélique , extraite de Gissey et de
Théodore (3o pages &lt;u-i8, réimprimée de nos jours).
3

L'abbé Laurent, prieur des fonts baptismaux, estauteur d'un Almanach

historique de la -ville et du diocèse du Puy, pour les années 1787, 1788.

4 L'abbé Lebceuf avait recherché d'où pouvait provenir l'étymologie du
mot prisio, signifiant le récit de la capture ou prise des chanoines.
Un chanoine du Puy voulut rechercher cette origine; mais n'ayant pu
la trouver dans les archives de la cathédrale ni dans celles des collégiales
de la ville et du diocèse, il crut la reconnaître dans une coutume encore
en usage dans l'église du Puy.
Il écrit à l'abbé Lebœuf ;
« Voici, Monsieur , ce qui se pratique dans la cathédrale depuis un

�23o

HISTORIENS

1

MM. MAURIN , DURANSON,

etc.; nous pourrions citer avec
vanité les recherches du père MONTFAUCON , de DOM VAISSETTE,

de

FAUJAS

DE

SAINT-FONT,

plus tard celles de

de MÉRIMÉE2. A la grâce et à la puissance du style, ces derniers joignent une science proCHARLES NODIER,

temps immémorial. Le dimanche de Pâques et les six jours suivans, si
quelqu'un est absent de matines, dès qu'on a entonné le premier psaume,
quelques

chanoines

et

choriers

se

détachent du

chœur

avec

deux

clergeons, dont l'un porte la croix processionnale et l'autre le bénitier.
Ils vont deux à deux et en silence à la maison du chanoine absent, et ils
entrent le plus secrètement qu'ils peuvent, de crainte qu'il ne s'éveille
et ne s'éclipse. Dès qu'ils sont entrés dans la chambre, le plus ancien
donne de l'eau bénite au chanoine, quoiqu'il soit encore au lit, et on
chante l'antienne Hcec dies quant fecit Dominus, etc. Après cette cérémonie, ces Messieurs, plus modestes que ceux dont vous faites mention
dans votre lettre , donnent au chanoine le temps de s'habiller et le conduisent
à l'église processionnellement et en silence. Si la maison du chanoine est
éloignée de la cathédrale et hors du cloître, il est en manteau long, si
non, il porte le surplis, l'aumusse et la lingarelle. Le chanoine paresseux
en est quitte pour un déjeûner qu'il est obligé de donner à ceux qui lui
ont fait l'honneur d'assister à sa toilette; mais il s'y en glisse quelquesuns de ceux qui sont restés à matines. Les plus habiles donnent à déjeûner
avant qu'on les conduise à l'église; le déjeûner en est plus leste et il y a
moins de convives. Si on trouve le chanoine hors de sa maison, quand
même il serait en chemin pour aller au chœur, il est également aspergé
et obligé à l'amende du déjeûner.—On assure que les officiers et les conseillers de la sénéchaussée du Puy étaient sujets à une pareille amende et
qu'on allait les chercher en procession lorsqu'ils ne se trouvaient pas au
commencement de matines. Plusieurs anciens, dignes de foi, m'ont assuré
l'avoir vu, et même d'avoir assisté au déjeûner.
1 Cette dissertation se trouve à In bibliothèque historique du Musée
du Puy.
2 Cet ouvrage étant consacré exclusivement aux écrivains originaires du
Velay, pour rester dans les limites que nous avons dû nous imposer,
nous nous contentons, pour ce qui regarde les antres, de simples indications.

(

�DE

NOTRE-DAME DU PUY.

fonde; et, lors même que nos antiques monumens viendraient à disparaître, la postérité en conserverait encore
un glorieux souvenir, en lisant les pages de ces excellens
écrivains.
Cependant, nous ne terminerons point ce chapitre sans
désigner les hommes qui ont écrit plus spécialement sur
le Velay et sur son église métropolitaine.
, historiographe laborieux et plus consciencieux
qu'aucun autre, écrit l'histoire de la sainte basilique à peu
ARNAUD

près dans le même esprit que ses prédécesseurs Gissey
et Théodore. Il recueille avec beaucoup de soin les privilèges , les hommages, les fondations, les indulgences dont
cette église fut favorisée. Dans les notes , qui servent de
preuves à son ouvrage, on trouve une description architecturale du monument remplie d'exactitude et qui montre
ce qu'était et ce qu'est devenu l'édifice.
DÉRIBIËR DE CHEISSAC

(Statistique du département de la

Haute-Loire), consacre un paragraphe à l'église cathédrale
du Puy, dans lequel nous ne trouvons rien qui n'ait déjà
été publié, si ce n'est quelques lignes assez malheureuses
pour louer les réparations, mieux vaudrait dire les dégradations commises en

1781.

M. MANGON DE LALANDE , dans un volume d'Essais historiques sur les Antiquités de la Haute-Loire, se préoccupe uniquement de la primitive destination du temple et
démontre, ce qui du reste est depuis long-temps admis,
que la vénération pour Marie est venue remplacer, sur le
mont Anis, le culte de Diane. — Il faut lire dans cet
ouvrage une excellente dissertation sur l'ancienne statue
de Notre-Dame, un peu en opposition, sans doute, avec

�232

HISTORIENS

les recherches de Vital Bernard, mais très-curieuse cepen
dant. Ce qui ajoute un grand intérêt à la notice de M. de
Lalande, c'estla description d'une pierre isiaque qui accompagna évidemment la statue et qui sert à déterminer sa
véritable origine. « Cette pierre, dit l'auteur, représente
» Isiris assis sur son trône, le sceptre à la main. Devant
» lui apparaissent les saisons. Isis, ou la nature qui con» tient tous les germes, y présente son fils Horus qu'elle
» tient par la main; c'est l'hiver, ou le soleil enfant. Horus
» y est ensuite assis sur le lotus, armé du fléau; c'est le
» printemps, c'est le premier développement du germe. Il
» y est assis encore dans la barque, avec les mêmes sym» boles, ayant devant lui l'épervier ; il amène les vents
s? étésiens; c'est le solstice d'été, temps où l'inondation
» commence et promet la fécondité. Enfin, Horus, grand
t&gt; et debout, une corne d'abondance à la main, annonce
» l'automne et la saison des fruits. »

��f

»

�BÉNÉDICTINS DU VELAY

L'ordre des Bénédictins de la Congrégation de St-Maur
est sans contredit un de ceux qui ont rendu le plus d'importans services aux sciences et aux lettres. Semblables aux

�BÉNÉDICTINS DU VELAY.

laborieuses abeilles, qu'ils avaient prises pour emblèmes ,
ces religieux vouaient leur vie entière à l'étude. — Les
ouvrages qu'ils nous ont laissés sont si vastes, si abondamment remplis de précieux matériaux, que la plupart
de nos savans d'aujourd'hui, adroits compilateurs, se font
une fortune et une renommée en explorant les immenses
in-folio des Vaissette, des Montfaucon, des Sainte-Marthe,
des Bouquet, des Mabillon, etc..'.
Tout ce que les efforts de l'homme le plus studieux ne
sauraient obtenir, quand cet homme se retire dans l'isolement , s'exécutait de la manière la plus facile par les soins
de cette pieuse compagnie qui savait se répartir le travail
avec une si haute intelligence. — L'un se livrait exclusivement aux recherches, l'autre les coordonnait, celui-ci
prêtait les conseils de sa vieille expérience, celui-là, plus
habile dans l'art d'écrire, prenait la plume sans craindre
qu'elle ne s'égarât. —■ Tous enfin, suivant leur aptitude ,
concouraient à l'œuvre monumentale.
Le Vélay a fourni un grand nombre de religieux à
l'ordre de Saint-Benoît, plusieurs même, comme on peut
s'en convaincre en parcourant l'histoire de la ChaiseDieu 1, ont occupé d'importantes fonctions et se sont rendus célèbres à plus d'un titre ; mais nous ne voulons parler
ici que de ceux qui se sont fait spécialement connaître par
leurs travaux littéraires.

1 Histoire générale de la

congrégation de Saint-Robert de la Chaise-

Dieu, n° 93o (Saint-Germain) page

44 &gt;

tome

manuscrits français de la bibliothèque royale.

VIII,

du catalogue des

�BÉNÉDICTINS DU VELAY.

HUGUES LATÍT1MS,
Dom

HUGUES

LANTHENAS

naquit au Puy en Velay, l'an

i634« C'est à l'âge de 17 ans que, poussé par son ardente
piété et son amour pour l'étude, il entra dans Tordre des
Bénédictins. Il fit sa profession le 11 mars i65i dans l'abbaye de Saint-Augustin de Limoges. — Bientôt ses vertus
le distinguèrent entre tous et le firent successivement
appeler à la supériorité de Saint-Corneille de Compiègne
et de Saint-Bobert de Cornillon près de Grenoble. — De
là, il demanda par humilité chrétienne à passer comme
sacristain à Saint-Germain d'Auxerre; mais, avant peu de
temps, sa modestie ne fut point un voile assez épais pour
que chacun n'eût occasion d'admirer sa sainteté. Tout le
monde l'appelait l'homme de Dieu et venait se recommander à ses prières. Attristé d'une vénération qu'il croyait
ne pas mériter, il sollicita la faveur d'aller s'ensevelir dans
le monastère de la Sainte-Trinité de Vendôme. Mais le même
hommage ne tarda pas à l'y accompagner.
Dom Lanthenas, dit l'historien de la congrégation de
Saint-Maur , mourut, comme un enfant qui s'endort, le
20 mars 1701. Un concours prodigieux de monde vint
assister à son inhumation. Son froc fut mis en pièces, et
par dévotion Ton emporta des lambeaux de sa robe et de
ses bas. Il n'avait pour tout bien qu'un bréviaire, un chapelet et l'Imitation de Jésus.
Voici le nom des principaux ouvrages de ce bienheureux
Bénédictin.
— Œuvres de saint Bernard (traduites sur l'édition de
Merlon Horstius), avec des remarques, 16 vol. in-folio
contenant 6o3$ pages, commencé à Auxerre en 1686.

�238

BÉNÉDICTINS DU VELAY.

— QEuvres morales de saint Anselme, traduites
français, 3 vol. contenant près de 3oo pages.

en

.— Commentaires de Cassiodore sur les psaumes , avec
des remarques, 5 vol., 2000 pages.
— Les deux premiers livres de morale de saint Grégoire,
pape.
— Les Catéchèses de saint Cyrille de Jérusalem, 1 vol.,
600 pages.
— Les sermons de saint Léon, pape, 1 vol., 368 pages.
— Idem de saint Pierre Chrysologue, 2 volumes ; le
premier seul est fait.
— Mémoires pour servir à l'histoire de l'abbaye de
Vendôme, 1 vol. in-folio, 55g pages.
Sans parler du grand nombre de chartes qu'il copia pour
le grand ouvrage de Mabillon.

Dom

SIMON BONNET

naquit au Puy en Velay, l'an 1602.

Dès l'âge de 19 ans , il s'était déterminé à entrer chez les
Bénédictins. Il fit profession dans l'abbaye de Notre-Dame
de Lire le 11 mai 1671. Quoique fort jeune encore, il n'en
était pas moins fort instruit, puisque à peine installé
il fut chargé d'enseigner la philosophie et la théologie
dans les abbayes de Fécam et de Jumiège.
En i6g3, le chapitre général de son ordre le nomma
prieur de Josaphat dans le faubourg de Chartres et prieur
de Saint-Germer

en 1696. — C'est vers cette époque

qu'ilconçutlegigantesqueprojet décomposer des commentaires sur toute l'Ecriture sainte d'après les écrits et les
jugemens des Pères de l'Eglise.

Toutefois, avant de se

�BÉNÉDICTINS

DU VELAY.

charger d'un si lourd fardeau, il demanda et obtint, en
1702, l'autorisation de se démettre de ses fonctions priorales, ce qui lui fut accordé. Alors, libre de tous soins, il
se retira dans l'abbaye de St-Ouen , à Rouen, et commença
l'immense ouvrage intitulé : Bíblia maxima patrum.
Dom Bonnet était, depuis trois années, exclusivement
appliqué aux pénibles recherches nécessaires pour composer son livre, déjà il avait accumulé dans ses portefeuilles
des matériaux immenses , lorsqu'une attaque d'apoplexie,
causée par les excès du travail, vint le frapper et l'enleva
le il février i7o5. Il était, dit le bénédictin biographe,
très-savant et excellent religieux. Après sa mort les supérieurs confièrent ses manuscrits à D. Etienne Hideux et
à Jean du Bos, qu'ils chargèrent de continuer une si vaste
collection 1.

Dom JACQUES BOYER naquit au Puy et fit profession le
3o avril 1690, dans l'abbaye de Limoges. — Ce laborieux
bénédictin mérite d'être signalé à cause de son importante
collaboration dans la Gallia christiana.

\
1

Comme il y a dans les Pères une variété de sentimens et d'explications,

nos auteurs, pour éviter la confusion qui en naîtrait, les enchaînent les
uns après les autres, de manière qu'il n'y a point de lecteur qui ne comprenne facilement en quoi les Pères sont d'accord et en quoi ils diffèrent.
— Ils ne sont pas moins attentifs à distinguer avec les anciens les quatre
sens qu'on donne communément à l'écriture, le littéral, l'allégorique, le
moral et Yanagogique,
(Hist. littéraire de la congrég. de St-Maur, page

627.)

�24°

BÉNÉDICTINS DU VELAY.

Il passa plusieurs années , chargé par son ordre de
voyager et de recueillir les matériaux nécessaires à cette
immense publication. Il est auteur de trois excellentes
lettres historiques et critiques sur le propre du diocèse de
Saint-Flour *.
Disons, pour être vrai, que la seule remarque personnelle que nous laisse l'historien n'est pas en faveur de dom
Boyer; car il aurait pu tenir un rang distingué parmi les
gens de lettres, rapporte son biographe, et faire honneur
à la congrégation, s'il eût été d'une humeur plus louable 2.

1

La première de ces lettres, datée do i5 décembre 1727, se trouve dans
le tome 6e, partie 2 , page 464 des mémoires de littérature et d'histoire
recueillis par le père DESMOLETS, de l'Oratoire. — La seconde, dans le
tome 8e , partie iie. — La troisième, enfin, dans le tome 11" du
même ouvrage. — Dans ces écrits, le savant bénédictin relève plusieurs
erreurs des Bollandistes.
E

2

Histoire littéraire de la congrégation de Saint-Maur,
Paris), pages i85, 191, 535.

(1770,

1

vol. in-40

�02

��LE CARDINAL DE POLIGNAC.

Nous avons cherché à tirer d'un injuste oubli les troubadours, les littérateurs , les auteurs des chroniques du Puy,
les historiens de Notre-Dame du Mont-Anis; nous avons
suivi à la première croisade Raymond (d'Aiguilhe), ce

�244

LE CARDINAL DE

POLIGNAC.

fidèle narrateur; nous avons raconté quelques apologues ,
quelques-unes des fables si spirituelles , si naïves do Tardif;
pourrions-nous nous taire sur le cardinal de Polignac qui
fut une des gloires du règne de Louis XIV, de ce siècle si
fertile en grands hommes?..— Ce serait sans cloute une tâche,
hors de notre sujet, que l'histoire de cet homme qui pendant plus de cinquante ans attacha son nom aux missions
diplomatiques les plus importantes. Un vol aussi élevé
n'est pas permis à la modeste notice biographique ; elle
doit se borner à signaler l'homme, le diplomate, l'orateur,
le poète.
MELCHIOR DE POLIGNAC,

né le 11 octobre 1661' au château de Lavoûte-sur-Loire, fit au Puy en Velay ses premières études qu'il termina à Paris, au collège d'Harcourt.
—L'Université commençait alors à se partager entre Aristote et Descartes ; mais les professeurs du collège d'Harcourt restaient toujours attachés à l'ancienne doctrine.-—Le
temps de soutenir ses thèses étant arrivé, Melchior au grand
déplaisir de son professeur offrit de défendre publiquementlesystème de Descartes; ce qui mit enrumeurle pays
latin. Pour tout concilier, il fut décidé que l'abbé de
Polignac soutiendrait les deux systèmes par deux actes
séparés et en deux jours différens. — Le jeune orateur eut
le talent d'enchanter tout son auditoire dans la première
thèse où il développa, avec beaucoup d'ordre et de logique,
les principes de Descartes, et les vieux péripatéticiens sortirent très-contens de la seconde.
Ce trait de caractère, cette facilité à faire prévaloir
tour-à-tour deux théories aussi
remarqués.

opposées, doivent être

La manière brillante dont il soutint plus tard ses examens de Sorbonne, lui valut l'estime et l'amitié du cardinal de Bouillon qui l'engagea à le suivre à Rome et le choi-

�LE CARDINAL DE POLIGNAC.

245

sit pour son conclaviste lors de l'élection d'Alexandre VIII.
—Ce pape donna au jeune abbé des marques si particulières de son estime que le duc de Chaulnes, envoyé
auprès de S. S. comme ambassadeur extraordinaire, crut
devoir demander au roi qu'il fût adjoint à l'ambassade et
chargé spécialement de la partie des négociations relatives
aux propositions du clergé, de 1662.
C'est ainsi que pour son coup d'essai, le nouveau
ministre eut à discuter avec le souverain Pontife les intérêts de la cour de Rome et les libertés de l'église gallicane.
L'histoire de cette négociation, consignée dans les archives
du ministère des affaires étrangères, montre la haute intelligence du jeune ambassadeur et l'influence qu'il avait su
prendre sur un pontife aussi éclairé. Elles se manifestent
dans ces mots gracieux que le S. Père lui adressa dans une
de leurs dernières conférences : « Fous paraissez toujours
» être de mon avis et c'est le vôtre qui l'emporte.. »
L'abbé de Polignac revint en France rendre compte au
roi de sa mission. Au sortir d'une longue audience
qu'il eut de Louis XIV, l'histoire a relevé ce bel éloge
échappé à la bouche du souverain : Je viens d'entretenir un
homme et un jeune homme qui m'a toujours contredit sans
que j'aie pu m'en fâcher un moment. — Il retourna à Rome
avec de nouvelles instructions et l'affaire y fut sinon terminée au moins assoupie comme on le désirait, avant la
mort d'Alexandre VIII.
Il revint à la cour après avoir assisté avec le cardinal
de Bouillon au conclave où fut nommé Innocent XII.
Quoiqu'il y fût très-bien accueilli, son goût pour l'étude
lui fit préférer le séminaire des Bons-Enfans où il pouvait,
sans oublier les devoirs de son état, se livrer entièrement
à son amour pour les lettres, les sciences et l'histoire.
Cependant la France était alors en guerre avec une

�246

LE CARDINAL DE PÙLIC-NAC.

partie de l'Europe. D'importans intérêts appelaient en
Pologne un homme capable d'y exercer une haute influence et Louis XIV jeta les yeux sur l'abbé de Polignac.
— Sobieski régnait encore ; mais courbé par l'âge et les
iníìrmités, entouré d'intrigues, gouverné par la reine, il
n'était plus que l'ombre du héros vainqueur des Ottomans. Sa nation , dont il avait été l'idole, ne lui montrait que froideur et indifférence en le voyant constamment occupé du soin de grossir son trésor par de sordides
économies. — Sobieski voulait conserver le trône dans sa
famille, et il thésaurisait parce qu'il savait toute la puissance de l'argent dans les élections.
Ce ne fut pas sans peine que l'abbé de Polignac put se
rendre à sa destination. — Le bâtiment qui portait ses équipages, ses meubles, sa vaisselle, échoua sur les côtes de
Prusse et fut pillé. Mais l'ambassadeur se trouva bien dédommagé des périls du voyage par le bon accueil qu'il
reçut du roi , qui le logea dans son palais et dont il sut
bientôt captiver toute la confiance.
Cette mission prit un caractère plus important encore à
la mort de Sobieski, lorsque cette malheureuse Pologne se
vitlivrée à toutes les intrigues qui accompagnaient toujours
l'élection d'un nouveau souverain. L'histoire dit quelles
instructions avait reçu notre diplomate, quelle part il
dut prendre à cette lutte qui, au lieu d'un prince français,
amena sur le trône polonais l'électeur de Saxe.8
L'abbé de Polignac rappelé en France, reçut l'ordre de
se rendre à son abbaye de Bon-Port. Il y passa trois années,
enveloppé de sa vertu et n'ayant de commerce qu'avec les
muses. C'est à cette disgrâce imméritée que nous devons
ce poème latin qui vaut à son nom plus d'illustration réelle
que toutes les dignités dont il fut comblé plus tard. Voilà
ce que l'on a rapporté à cet égard. En traversant la Hol-

�LE CARDINAL DE POLIGNAC.

lande, l'abbé de Polignac avait eu l'occasion d'entretenir,
à Rotterdam, le célèbre Bayle. — Dans ses conversations
savantes , Fhypercritique citait souvent des vers de Lucrèce
à l'appui de ses assertions. Ces entretiens revinrent en
mémoire à Polignac dans les loisirs de sa retraite et lui
donnèrent l'idée de réfuter le système irréligieux d'Epicure célébré par Lucrèce.
De tous les nombreux disciples d'Epicure , ce chef
renommé du matérialisme, nul ne porta plus haul ta
gloire du maître que Lucrèce. Son poème écrit avec art,
semé d'images , quelquefois éloquent, toujours méthodique , est plein de ces traits qui caractérisent le génie. Il
expose avec netteté et suit avec hardiesse tous les détails
de cette doctrine dans laquelle viennent si bizarrement se
réunir les extravagances du paganisme avec les dogmes
sacrés de la religion naturelle.
L'école d'Epicure a toujours compté bien des adeptes.
— Alors, on citait parmi les modernes, Folaterran, Philelphe, Laurent Dalle, Saint-Evremont, le chevalier Temple, Cardan, Bayle, Gassendi, etc., etc. Lucrèce est leur
poète. Ils admirent en lui Cette audace avec laquelle il
attaque et défie la providence dans cet ouvrage où sont
rassemblées les difficultés les plus spécieuses que l'athéisme
oppose à la religion.
C'était une œuvre digne du talent de l'abbé de Polignac;
non que la religion eût manqué jusqu'alors d'éloquens
défenseurs pour combattre ces doctrines impies. Fénélon,
Mallebranche, Clarke, Derrham, Abhadie, Cadwort et
d'autres grands hommes les avaient réfutées avec succès.
Mais ce n'était pas assez d'exposer avec clarté , avec méthode les véritables doctrines , il fallait orner la vérité,
la parer de toutes les grâces de la poésie. Il ne suffisait pas
de persuader, il fallait plaire , et par l'harmonie des vers,

�248

LE CARDINAL DE POLIGNAC.

par la noblesse des idées, graver dans la mémoire des
principes qui ont toujours quelque chose d'abstrait.
Tel est le mérite que les contemporains reconnurent
dans YAnti-Lucrèce} et la postérité a confirmé leur jugement. Mr de Polignac n'a pas craint de lutter dans une
langue morte avec un des plus grands poètes de l'ancienne
Rome. — Plein de son sujet, doué d'une imagination
peut-être moins hardie , mais plus riante, d'un style plus
naturel, il se soutient à la même élévation avec non moins
de goût et d'esprit et avec plus de connaissances. Il jette
de la clarté sur les matières les plus abstraites, il domine
son sujet et sait l'embellir des peintures les plus variées;
la vérité qui le conduit lui fournit sans effort les preuves
les plus décisives. Son style est toujourspur, toujours harmonieux, souvent orné , quelquefois sublime. Aucune
question de métaphysique ou de morale ne l'embarrasse;
aucun argument ne reste sans réponse. On voit que
c'est moins un athée que l'athéisme qu'il combat, et que
dans Epicure, dans Lucrèce , il voit tous les rapports plus
ou moins directs des diverses sectes anciennes ou modernes. C'est en examinant l'essence de l'ame, en prouvant
son immortalité qu'il foudroie tour-à-tour tous les systèmes
enfantés par l'athéisme ou qui tendent à l'établir; car il
n'est pas d'athée qui ne doive reconnaître quelque bran,
che essentielle, quelque point fondamental de son hypothèse dans celle d'Epicure.
Ce poème auquel l'auteur travailla jusqu'à sa mort serait
sans doute resté ignoré, s'il n'avait eu un ami véritable,
Mr l'abbé de Rothelin, à la disposition duquel il mit
tous ses manuscrits dans ses derniers momens. C'était un
immense travail que de reviser un ouvrage fait à différentes reprises, plein de variantes entre lesquelles l'auteur
ne s'était pas fixé, rempli de ces négligences qui échappent

�24g

LE CARDINAL DE POLIGNAC.

dans le feu de la composition. Plus de trois mille vers
écrits sur des feuilles volantes et séparées du texte devaient
être classés et distribués dans le cours du poème. Il fallait
non-seulement du dévouement, mais de la sagacité , de la
patience, du goût et du savoir.
Cependant cet immortel ouvrage, que M. de Polignac
n'eut pas le temps de revoir et de mettre en ordre, n'était
que le préliminaire d'un poème bien plus important oii il
devait recueillir et développer les preuves de la religion
chrétienne. L'écrivain était persuadé que la loi naturelle
est insuffisante sans la révélation; qu'être philosophe sans
être chrétien, c'est s'arrêter au commencement de la
route, prendre les fondemens de l'édifice pour l'édifice
lui-même, séparer en un mot deux choses essentiellement
unies.
L'abbé de Polignac reparut à la cour en 1702.—Quoique
son poème fût loin d'être terminé, quelques fragmens en
avaient paru dans le monde littéraire. On en parlait
avec enthousiasme. Il était de mode d'en entendre la
lecture. Le duc du Maine avait traduit le premier livre.
L'héritier présomptif du trône, le duc de Bourgogne ,
en avait fait une version qu'il avait mise sous les yeux du
roi. Divers journaux enavaient cité des passages. Enfin,
une analyse sommaire avait paru dans le second volume
de la bibliothèque des rhéteurs de l'abbé le Jay.
L'Académie française venait de perdre le célèbre évêque
de Méaux, l'immortel Bossuet. Elle choisit, pour le remplacer, l'abbé de Polignac qui alla prendre place auprès du
chantre illustre des aventures de Télémaque. Son discours
de réception fut regardé comme un chef-d'œuvre d'éloquence et de goût et comme une ingénieuse flatterie
pour Louis XIV.
C'est à cette époque brillante de sa vie que les honneurs
33

�a5o

LE CARDINAL DE POLIGNAC.

et les dignités vinrent le chercher. Nommé auditeur de
Rote, il sut, par ses grâces personnelles, par la douceur de son caractère, se concilier l'estime et l'affection
de Clément XI.
Dans son séjour de trois années à Rome, il montra qu'il
était antiquaire aussi érudit qu'orateur et poète éloquent.
Il connaissait si bien la vieille ville et ses environs que si
elle s'était relevée de s.es ruines il eut pu, sans guide ,
sans interprète, aller visiter dans leur demeure les plus
grands personnages de la république. — On lui dut la découverte de l'ancienne maison de campagne de MariusLes fouilles qu'il fit exécuter sur son emplacement mirent
au jour un salon magnifique orné de dix statues de marbre blanc d'un travail fini dont l'ensemble formait l'histoire
d'Achille, reconnu par Ulysse à la cour de Lycomède.
C'est sous ses yeux que dans les jardins de la vigne Farnèse, sur le mont Palatin, l'on retrouva le palais des
Césars, plusieurs autres monumens et dans le nombre le
caveau de Livie. Il était infatigable dans ses recherches ,
et ses indications étaient toujours exactes. Aussi avait-il
formé une très-savante collection de médailles, statues,
bustes, bas-reliefs et autres antiques.
Il avait conçu le projet de détourner le cours du Tibre
pendant quelques jours, depuis Montemole jusqu'au mont
Testacio, pour en retirer les trophées et les autres objets
qui y avaient été précipités dans le temps des guerres
civiles et des invasions de Barbares. — Il avait recueilli
toutes les notions nécessaires pour l'exécution de ce projet,
avait déjà fait niveler les terrains des environs et voulait
encore faire creuser les ruines du temple de la Paix brûlé
sous l'empire de Commode, dans l'espérance d'y trouver le
chandelier, la mer d'airain ainsi que tous les vases précieux
que Titus y avait déposés après son triomphe de Judée.

�LE CARDINAL DE POLIGNAC.

2ai

De plus grands intérêts le rappelèrent en France. — Le
besoin de la paix se fesait vivement sentir. Aux maux de
la guerre venaient se joindre les horreurs de la famine,
les rigueurs d'un froid excessif, les revers de nos armées.
Des conférences s'ouvrirent à Gertruydemberg, et l'abbé
de Polignac y fut envoyé comme un des plénipotentiaires.
Nos désastres avaient exalté les ennemis; cependant le
cynisme de leurs propositions sauva la France. Les conférences rompues, la guerre devint plus vive que jamais.
Le succès de Vendôme en Espagne changea un peu la face
des affaires. Alors les négociations furent reprises à Utrecht,
quoique la guerre continuât. Le ton des étrangers était
encore bien élevé et l'on était loin de s'entendre sur des
bases convenables, lorsqu'on reçut la nouvelle de la victoire du maréchal de Villars à Denain.—Les lignes du duc
d'Albe-Marle forcées, Marchiennes, Douai, le Quesnoy ,
Bouchain en notre pouvoir, le prince Eugène repoussé ,
quarante bataillons faits prisonniers, changèrent le langage
de nos ambassadeurs. Ils avaient supplié , ils commandèrent. Lorsque les Hollandais, à leur tour humiliés,
voulurent ordonner aux ministres de Louis XIV de quitter
le territoire de la république, l'abbé de Polignac leur
répondit avec autant de dignité qu'ils avaient montré d'insolence : « Non, chers et grands amis, nous ne sortirons
» pas d'ici, nous traiterons de vous, chez vous et sans
» vous. » Le fameux traité d'Utrecht fut bientôt arrêté;
mais l'abbé de Polignac ne put le signer. Il venait d'être
appelé à Versailles pour y recevoir des mains de LouisXIV
les insignes d'une dignité qui l'élevait au rang des premiers
princes de l'Eglise. Le roi y ajouta le don de l'abbaye
de Corbie.
Dans cette haute position, le cardinal sut allier avec
intelligence le tact délicat du courtisan en faveur, avec

�252

LE CARDINAL DE POLICNAC.

les travaux et les petites intrigues de la littérature.
Sa prudence brilla surtout dans la sage réserve qu'il s'imposa lors des vives discussions survenues à l'occasion de la
bulle Unigenitus.—C'est à lui que le cardinal de Noailles dut
d'éviter la disgrâce dont il fut menacé. Louis XIV voulutlui
accorder à cette occasion de nouvelles marques de sa munificence, en lui conférant la riche abbaye d'Anchin. Ces
faveurs éclatantes étaient sans doute bien justifiées par les
services du cardinal; l'envie prétendit n'y reconnaître que
le prix attaché aux plus basses flatteries. Le temps a fait justice de cette foule de libelles obscurs publiés contre lui; aussi
doit-on s'étonner de trouver répété dans le moderne
auteur de l'histoire de Polignac, un de ces mots absurdes
que la sottise seule peut accueillir. On rapporte, qu'ayant
suivi le vieux monarque dans les jardins de Marly, il avait
été atteint par une averse soudaine. Le roi lui exprimant
le regret de n'avoir pu lui offrir un abri : « Ah! sire,
» ce n'est rien, s'écria le cardinal, la pluie de Marly ne
» mouille pas. »
On a blâmé avec amertume la sévérité qu'il montra ,
lorsqu'il fit exclure de l'Académie française l'abbé de SaintPierre. On oubliait sans doute que le discours de l'abbé
sur la polysidonie ou la pluralité des conseils attaquait
essentiellement le gouvernement. Si l'abbé de Saint-Pierre
se fût borné à son projet de paix universelle, certes il y
aurait eu plus que de la sévérité à le poursuivre pour ce
beau rêve.
A la mort de Louis-le-Grand, la position du cardinal à
la cour changea entièrement. Ses longues et intimes relations avec la duchesse du Maine servirent de prétexte à ses
ennemis pour déverser sur lui d'odieux soupçons. On
voulut l'impliquer dans la conspiration ourdie par l'Espagne pour enlever la régence au duc d'Orléans. Il reçut

�LE CARDINAL DE POLIGNAC.

l'ordre de se retirer

253

à son abbaye d'Anchin. Cet exil qui

dura deux ans lui donna le loisir de voir, de corriger, de
refondre, pour ainsi dire, tout son poème.
Rappelé à Paris} il fut agrégé à l'Académie des sciences
et à celle des inscriptions et belles-lettres.—On put croire
qu'il avait renoncé à la politique en ne le voyant occupé
que de littérature , de physique , d'histoire naturelle ,
d'antiquités.
Rappelé à Rome par la mort d'Innocent XIII, Louis XV
le nomma, après l'élection de Renoît XIII, ambassadeur
auprès du Saint-Siège. — Le cardinal de Polignac profita
habilement de son influence pour ramener à l'unité de
l'Eglise les dissidens qui refusaient encore d'accepter la
constitution Unigenitus. Après de longs efforts, il réussit
complètement soit auprès du cardinal de Noailles , soit
auprès de la savante congrégation de Saint-Maur. Ce
fut un grand service rendu à l'Eglise de France trop longtemps troublée par des discussions théologiques funestes à
la religion.
C'est dans le cours de cette ambassade qu'il fut promu à
l'archevêché d'Auch. Le Pape voulut faire lui-même la consécration. Jamais cérémonie ne fut plus brillante. —
Peu après, le roi lui conféra le cordon du Saint-Esprit.
Chargé d'ans, d'honneurs, de dignités, après avoir rempli pendant huit ans les fonctions d'ambassadeur à Rome,
où il concourut encore à l'élection disputée pendant quatre
à cinq mois de Clément XII,le cardinal de Polignac n'aspirait plus qu'au repos. 11 sollicita et obtint son rappel.—
Les dernières années de sa vie furent remplies par l'étude,
les sciences, la littérature et les pieux devoirs de son état.
Tels étaient ses loisirs. — C'est ainsi qu'il s'éteignit à l'âge
de 80 ans, toujours occupé de corriger ou d'embellir son
poème.

�254

LE CARDINAL DE POLIGNAC.

Trois jours avant sa mort, il dictait encore des vers
qu'on ne put recueillir complètement à cause de la
faiblesse de sa voix. C'était une comparaison de l'homme
voluptueux, toujours agité, toujours inquiet,au sein même
des plaisirs, avec le malade qui, dans le lit où il est retenu,
cherche inutilement une place qui puisse le calmer :
« Quœsivit strato requiem , ingennit que negalâ. »

�BAUDOIN.

��JEAN BAUDOIN,
DE

1/ÀCADÉMIE

FRANÇAISE, ÉCRIVAIN DU

E

17

SIECLE.

La petite ville de Pradelles, à six lieues du Puy, sur les
frontières du Vivarais et du Velay, s'honore d'avoir donné
le jour à JEAN BAUDOIN, lecteur de la reine Marguerite,
membre de l'Académie française. —11 naquit environ de
i58o à i5go, époque désastreuse dans les annales de nos
montagnes, puisque c'est vers ce temps que le Velay fut
34

�258

JEAN

BAUDOIN,

si cruellement ravagé par les bandes de religionnaires, et
que Pradelles eut deux fois à défendre ses murs contre
leurs sanglantes attaques.
Nous ne savons que très-peu de chose sur les premières
années de notre compatriote ; toutefois sa vaste érudition
porte à penser qu'il fit d'excellentes études. On dit que
son père, honnête praticien et consul, le destinait au barreau; mais, soit que le désir d'augmenter ses connaissances le portât à aller chercher à l'étranger une instruction qu'il ne pouvait trouver dans les écoles du pays, soit
par tout autre motif, il paraît que bien jeune encore il
avait déjà visité l'Italie, l'Espagne, l'Allemagne; et ce fut
autant à ces voyages qu'à la merveilleuse facilité qu'il avait
pour retenir la langue de tous les pays par lesquels il
passait, qu'il dut sa plus grande célébrité , celle de
traducteur.
Les premiers ouvrages de Baudoin ne portent pas son
nom. C'est sous le pseudonyme d'ANToiNE DE BANDOLLES,
avocat au parlement de Provence, qu'il donna au public
les Larmes d'JIéraclite i,leParatèlle de César etd''Henri IV,
et la Traduction de Dion Cassius de Nicée 2; écrits qu'on
aurait plus facilement attribués à un vieil érudit qu'à un
homme jeune encore et courant les aventures. — Il semble, à en juger par l'ardeur qui pousse notre montagnard
dès son entrée dans la carrière des lettres, que sa plume
impatiente comme lui se laissera témérairement entraîner

1 Petit poème de 22 pages, divisé en sixains et dédié à M. de Bélièvre,

archevêque de Lyon.
2 Contenant la vie de vingt-six

empereurs, abrégée par S. Xiphilin,

corrigée par Baudoin et augmentée par lui d'annotations et de maximes
politiques.

�DE L'ACADÉMIE ERANÇAISE

, etc.

259

à de folles productions; loin de là : elle révèle, au contraire, l'observateur calme, studieux et savant.
Après quelques années de séjour à Paris, Baudoin ne
tarda pas à se faire connaître et à se trouver placé dans
une excellente position. — Marguerite de Navarre revenue
de l'exil l'avait fait son lecteur et avait ainsi fixé l'attention
publique sur lui qui n'avait pas trente ans encore 1. Dès ce
moment les hommes les plus distingués voulurent avoir
dans leur intimité celui que la reine venait d'attacher à sa
personne par une aussi éclatante faveur. Le maréchal de
Marilhac, le duc Gaston d'Orléans, quantité de grands seigneurs, l'élite des écrivains de la France,Malherbe, Balzac,
Faret, Théophile, etc., comptèrent au nombre de ses amis.
Marguerite mourut en mars i6i5; et déjà Baudoin avait
publié, indépendamment des ouvrages dont nous avons
parlé, i° les Aventures de la cour de Perse oà sont racontées plusieurs histoires d'amour et de guerre de notre
temps, — 20 VHomme dans la lune (traduit de l'anglais
de Godwin).—3° Les Amours de Clytophon et de Lemippe
(traduit du grec de Tatius). —-4° Histoire négropontique,
contenant la vie et les amours d'Alexandre Castriot,
arrière-neveu de Simderberg 2. — 5° Lettres de Bus bec,
sur son ambassade en Turquie, et lettres qu'il écrivit à
l'empereur lorsqu'il était en France. — 6° Les Métamor-

1

II importe ici, ponrnepoint commettre d'erreurs, de se bien fixer sur

les dates. — Il est constant, par la vacance au fauteuil académique, que
Baudoin mourut en i65o , âgé de 66 ans , disent tous les auteurs. Donc
il naquit en i584&gt; et n'avait au plus que 20 à 21 ans lorsque Marguerite
quitta le château d'Usson , puisque cette princesse reparut àla cour eni6o5.
2 Ces quatre ouvrages sont anonymes;—le père Niceron n'en parle pas;

mais il faut consulter le Dictionnaire des Anonymes de BABBIER.

�9.6o

JEAN BAUDOIN ,

phoses du Vertueux (tiré de l'italien de Laurent Silva),
in-8°, Paris, 1611. — 70 V'Amphithéâtre de ta vie et de la
mort de Pierre Onat, èvêquede Cayette; in-4°,Paris, 1612.
— 8° L'Entrée du duc de Pastrana, pour le mariage du
roi, brochure. — 90 Discours d'un fidèle français sur la
majorité du roi, brochure de i5 pages, Paris, 1614. —
io° Les Délices de la poésie française, in-8°, Paris, 1615.
« Plus tard, dit le biographe auquel nous empruntons
ces détails 1, privé successivement de ses protecteurs, sans
avoir su mettre à profit le bon vouloir; dp. la fnrtunp lorsqu'elle lui souriait, il n'eut d'autres ressources que ses
travaux littéraires, auxquels il se livra exclusivement et
avec ardeur. C'est surtout dans cet intervalle qu'il termina
les traductions de quelques auteurs grecs, latins, espagnols ,
italiens et anglais, de Salluste, de Tacite, de Suétone, de
Patercule, du Tasse , de Bacon, de Ripa, de Suger. »
Il est juste d'avouer ici, ce que du reste l'auteur de la
biographie universelle ne manque pas de relever, que
notre fécond écrivain n'apportait pas toujours une attention extrême à tous les ouvrages qu'il signait, et qu'un
giand nombre de ses traductions furent écrites au courant
de la plume, peut-être même plutôt à l'aide d'autres traductions que sur les textes originaux. Mais ce reproche ,
mérité pour plusieurs de ses ouvrages, ne saurait, sans
injustice, s'étendre sur tous; car il en est que nous citerons qui témoignent des plus laborieuses recherches.

1 Le curé Sauzet, membre correspondant de la société académique du
Puy, a publie', dans les Annales de i835-36 (pag. 161 ), une biographie
excellente de cet écrivain, et nous devons nous bâter de dire que c'est à
celte source que nous avons puisé la plupart des documens qui ont servi à
jédiger cette notice.

�DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

, etc.

26l

Au nombre des personnes que Baudoin voyait à Paris ,
devait se trouver en première ligne Matthieu de Morgues.
Tous deux avaient même âge, même amour du travail,
même position; tous deux étaient originaires des mêmes
montagnes et ne savaient pas de joie plus vive que de s'en
entretenir souvent ensemble. Aussi, le fidèle aumônier de
Marie de Médicis voulut-il présenter son compatriote à la
reine qui, instruite de son érudition profonde, l'envoya
(en 1624 environ) en Angleterre pour y traduire l'^rcadie de la comtesse de Pembrok, par P. Sydney. — Baudoin
venait d'ajouter à la liste de ses productions , i° les Discours moraux sur les sept psaumespénitentiels, traduits de
l'italien, 2 vol., Paris, 1614. — 20 La Pratique pour bien
prêcher, traduit de l'italien de Jules Mazarini, jésuite,
Paris, i6i5. -—3° Nouvelles morales, traduites de l'espagnol de Diégo Agréda, Paris, 1621. — 4° Diversités historiques, ou Nouvelles relations de quelques histoires du
temps, 1 vol. in-8°, Paris, 1621. — 5° La Cité de Dieu
incarné, traduit de l'italien de Vincentio Gilberto, 4 vol.
in-8°, Paris, 1622.
Ce fut dans ce voyage que notre savant pensa à se
marier. Il venait de rencontrer à Londres une jeune française de mérite qui l'aidait dans son travail. Séduit parles
qualités heureuses qu'il remarquait tous les jours en elle,
il la demanda et l'obtint en mariage. — De retour à Paris,
Baudoin publia l'ouvrage de Sydney dont il n'avait traduit
que le premier volume; les deux autres sont sous le nom
de Geneviève Chapelain, peut-être celui de sa femme. Il
fit ensuite successivement paraître, i° Mythologie, ou
Explication des fables (contenant la généalogie des dieux)
traduit du latin, in-folio, Paris, 1627. — 2° Le Censeur
chrétien (du P. Hyacinthe, capucin), in-8°, Paris, ib'29—
3° Histoire de la rébellion des Rochelois et de leur réduc-

�262

JEAN BAUDOIN,

lion à l'obéissance du roi, in-8°, Paris, 162g.—4° Histoire
apologétique d'Abbac, roi de Perse, traduite de l'italien,
in-12, Paris, i63i. —5° Sermons théologiques et moraux
sur les Evangiles, etc., traduits de l'italien du P. Chizolles,
in-8°, Paris, i63i.
Ce fut en i635 que Richelieu fonda l'Académie française.
Le but de cette institution était, comme chacun sait, de
conserver, de perfectionner la langue et la littérature sur
lesquels Corneille, Malherbe, etc., répandaient un si vif
éclat. —• Le cardinal voulut choisir pour colonnes de ce
sanctuaire, voué par lui à l'immortalité, les hommes les
plus instruits de son époque. Baudoin fut du nombre; il
fut même un des neuf désignés pour rédiger les statuts
de la compagnie.
L'année suivante, en i636, la cour le chargea de traduire en français le Vindiciœ Galliœ, ouvrage que son
confrère Priezac avait fait en réponse au Mars gallicus,
satyre violente dirigée contre la politique de Richelieu et
publiée sous les auspices de l'Espagne, par Jansénius. —■
En i638, il publia Lindamire, histoire indienne ; —ensuite
la Crétidée de Manzini, traduite de l'italien , et les Homélies du Bréviaire, avec leçons de tous les Saints, 2 vol.
Cependant, quoique ces travaux fussent par eux-mêmes
considérables, ils n'empêchaient pas Baudoin de s'occuper
très-activement de l'immense traduction des guerres
civiles, par l'italien Davila. Cet ouvrage , d'environ i3oo
pages in-folio, un des plus importans de l'histoire de
France, fut étudié avec le plus grand soin et rendu par
notre traducteur avec une parfaite exactitude. Voici, du
restej ce qu'il rapporte lui-même à ce sujet:
« ... J'ay traduit selon les règles de l'art et me suis pro» posé pour véritables modèles deux grands auteurs Cicé!» ron et Saint-Hierosme. Le premier dit : J'ai traduit

�DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

, etc.

263

»
»
»
»

Eschine et Démosthène, non comme interprète, mais
comme orateur. Le second ne trouve point de version
meilleure que celle où l'on se propose pour but de
rendre fidèlement l'intention d'un auteur, sans s'assu&gt;f jétir à ses paroles... Voilà pourquoi je me suis attaché
» le mieux que j'ai pu à cette règle. Je ne crois donc pas,
» lecteur, que vous me deviez blâmer d'avoir suivi les
» sentimens de ces deux excellens maîtres dans ma tra» duction de Davila, etc.. »
La première édition de ce grand ouvrage parut à Paris
le 14 novembre i643, la seconde en 1647, et la troisième
en 1657.—Pelisson, dans son Histoire de l'Académie française, parlant de la traduction de Baudoin, l'appelle son
chef-d'œuvre, quoique, dit-il, ce savant en ait fait plusieurs autres qui ne sont pas à mépriser. En effet, celles
qu'il publia de la Jérusalem délivrée et de l'Histoire des
Incas eurent un grand succès en leur temps.
On a peine à comprendre l'activité prodigieuse de cet
écrivain. Un seul de ses ouvrages suffirait à la vie entière
d'un homme laborieux. Nous avons dit que sa traduction
de Davila n'a pas moins de i3oo pages in-folio. Plus tard il
composa, à la demande d'un chevalier de Malte, la suite
de l'histoire de cet ordre commencée par Boissat le père 1

1 ... Le cardinal de Richelieu fut si content delà traduction des guerres
civiles, qu'il fit à Baudoin une pension de douze cents écus, dont il ne
toucha que le brevet, ce ministre étant mort peu de temps après. —rll est
des hommes pour qui la vie n'a qu'aspérités et déceptions , qu'une dure et
et irrésistible fatalité semble poursuivre sans relâche. Baudoin fut de ce
nombre; il sévit privé, par une cause à peu près semblable, d'une pension viagère bien plus considérable encore, qui l'aurait mis pour toujours
à l'abri des atteintes de ces besoins qu'on lui a si amèrement reprochés.—
A la prière d'un chevalier de Malte, il entreprit de terminer l'histoire de

�264

JEAN BAUDOIN ,

et qui n'est pas moins eonsidér.iTvlp.. —Enfin, pour achever la nomenclature des productions de l'infatigable académicien, nous dirons qu'il fit paraître en 1640 le Prince
parfait, in-4°. —En 1644 5 les. Saintes Métamorphoses, ou
le Changement miraculeux de quelques grands Saints,
in-4°. — En 1648, les Pénitentes illustres, avec des avis
salutaires aux dames de toute condition, in-8°.—En 1649'
les Fables de Philèphe, moralisées, trad. in-8°. — En
i55i, Deux avertiss emens de Vincent de Lérins, trad. du
latin in-8°. — En i562, les Négociations et Lettres d'affaires ecclésiastiques et politiques écrites au Pape Pie IV
et au cardinal Borromée, par Hippolyte d'Est, avec annotations , in-4°, etc., etc.... sans parler d'une foule d'ouvrages qu'il entjchit de notes, de commentaires et souvent
de longs développemens sur la matière.
Sa traduction de ITcolonogie de Ripa est encore aujour-.
d'hui fort estimée et trouve grâce devant la critique dédaigneuse des auteurs de la Biographie universelle, sages
et savans appréciateurs qui croient avoir rendu pleine
justice à un des plus utiles écrivains du 17e siècle, en
consacrant à son nom quelques méchantes lignes!..
Dans,ses loisirs il composa plusieurs pièces de vers 1 où

cet ordre célèbre, par Boissat le père; il l'avait continuée depuis i55i
jusqu'à son temps, avec sommaires et notes marginales, suivie d'une traduction des établissement et des ordonnances de l'ordre. Pour cette histoire
et pour la traduction de la Vie des Saints et Saintes de Saint-Je an-de Jérusalem, ce chevalier lui avait promis une pension viagère de mille
écus; mais celui qui pouvait la lui donner étant mort, il perdit tout le
fruit de son travail.
(Biog. de l'abbé Sauzet.)
1

On trouve plusieurs de ses compositions poétiques dans un recueil

intitulé : Les Muses illustres de notre temps.

�DE L'ACADEMIE FRANÇAISE,

etc.

265

se rencontrent souvent de belles pensées, si non rendues
avec une grande élévation de poésie, du moins avec une
simplicité, une correction qu'il faut apprécier pour
l'époque. C'est de lui que sont tous les quatrains qui se
trouvent dans la grande Histoire de France de Mezerai.
Baudoin eut une vieillesse maladive et fut, avant l'heure,
assiégé par de douloureuses infirmités, fruits bien amers
de si longues veilles, de si pénibles travaux; car lui qui
tant avait fait pour conquérir une grande fortune, n'en
laissa qu'une très-médiocre. — Il mourut à Paris en i65o,
dans sa 66e année, laissant un fauteuil à l'Académie, que
Charpentier, le traducteur de Xénophon, vint dignement
remplir. — Il avait eu trois enfans, deux filles et un fils.
Ses filles lui survécurent; mais son fils, tendre objet de
ses plus douces espérances, fut tué, à 18 ans, au siège
de Mardick!

��ANDRÉ YALLADIER
ET

JACQUES HE MONTAGNE.

��ANDRE VALL AMER,
ÉCRIVAIN Dû

E

17

SIÈCLE, PRÉDICATEUR ET GRAND AUMONIER

D'HENRI IV, ABBÉ DE SAINT-ARNOUL DE METZ, ETC.

Notre but en e'crivant ces notices biographiques ne fut
jamais de donner aux choses et aux hommes de ce pays
plus d'importance qu'ils n'en méritent. Nous ne prétendons
pas élever un panthéon à la gloire de compatriotes toujours
très-illustres, cette pensée serait trop ambitieuse. Bien
plutôt notre désir est de consacrer ici un souvenir légitime

�ANDRÉ

VALLAD1ER,

à la mémoire de certains hommes laborieux qui vouèrent
leurs loisirs, souvent leur vie tout entière, à d'utiles travaux. — Nous le savons , des éloges systématiquement
prodigués, auraient ce résultat fatal d'inspirer une générale défiance et d'empêcher souvent une appréciation qui,
nous devons le dire, est à l'honneur de nos devanciers.
Aussi, nous contentons-nous pour la plupart, d'indiquer
leurs ouvrages, parfois d'en citer quelques fragmens et de
laisser le lecteur juge du mérite de nos écrivains.
ANDRÉ VALLADIER naquit à Saint-Pal-de-Chalencon vers
la fin du 16e siècle 1. Le goût qu'il fit paraître pour l'étude
dès ses plus jeunes années, détermina ses parens qui
étaient pauvres, à s'imposer quelques sacrifices, afin de
poursuivre son éducation. Ils l'envoyèrent à Billom, en
Auvergne, où il obtint de brillans succès.
Ses études terminées, Valladier entra au séminaire des
jésuites. Bientôt ses connaissances le firent distinguer et il
obtint la chaire d'humanités au collège d'Avignon. Il professa pendant neuf ans dans cette ville avec une telle supériorité 2 que, de l'aveu même des personnes qui devinrent
ses adversaires, nul n'avait plus de savoir; seulement ceux

1

Quelques biographes écrivent en i565. —Feller, dans sa Biographie

universelle, le fait naître près de Montbrison, en Forez, en 1570.
(Feller, Biog. univ. , tome

XII,

pag. 269, Paris, i834 )

... Il alla ensuite à Avignon, où il dit lui-même qu'il fit un séjour
dans sa jeunesse , et où il s'annonça par ses poésies et ses prédications.
Il y connut le savant Génébrard, qui quitta cette ville dans le temps que
Valladier y professait les humanités avec succès. Gassendi , dans la vie de
Peiresc , rapporte que cet homme illustre étudia à Avignon sous Valladier, en i5go...
(Voirl''Annuaire dudépartement de la Haute-Loire ponr l'année i836; p. 1S6.)

�ÉCRIVAIN DU

17e

SIÈCLE,

etc.

271

qui rendaient ainsi hommage à son talent, accusaient avec
chaleur l'extrême causticité de son esprit. — La jalousie
fut pour beaucoup sans doute dans les inimitiés qui éclatèrent contre lui et qui vinrent attrister ses premiers pas
dans la carrière des lettres. Toutefois il est juste de dire
que quelques-unes de ses poésies, trop ardentes à la satyre,
provoquèrent les hostilités et parurent souvent les justifier.
Une observation qui trouve ici sa place et que le lecteur
a pu faire déjà, c'est l'esprit essentiellement frondeur des
enfans de nos montagnes. Leurs écrits sont empreints
d'une certaine hardiesse qui jadis put passer pour du courage, surtout au temps de Pierre Cardinal et de Matthieu
de Morgues; cependant, il est d'autres circonstances où
rien ne venant expliquer les emporlemens amers de la critique , on ne doit pas en tenter la justification; alors ils
restent au compte des moeurs personnelles et servent à
constater l'opinion que nous venons d'émettre.
Quoiqu'il en soit, Valladier ne se spntit pas le courage
de résister plus long-temps aux sourdes attaques dont il
était chaque jour la victime; ses ennemis l'emportèrent; et,
vers 1600, il quitta Avignon, sa chère cité, comme il
l'appelle. Il se serait même éloigné plutôt; mais il voulut
auparavant publier un livre auquel il travaillait et qui a
pour titre : Le Labyrinthe royal de l'hercule gaulois, ou
batailles, victoires , trophées, triomphes d'Henri If*.
Il se rendit d'abord à Lyon, puis à Moulins, où il fut
appelé pour jeter les fondations d'un collège. Là, il revint
à une conduite plus grave et, profitant de la cruelle expérience qu'il avait faite, il se livra tout entier à l'élude. —&gt;
En 1604, il publia le Spéculum sapientiœ que plus tard il

1 Avignon, 1600, in-folio.

�272

ANDRÉ VALLADIER ,

traduisit. Cet ouvrage, rempli d'excellentes doctrines, fut
présenté au roi, auquel on fit connaître la première publication de l'auteur. Henri IV, autant pour honorer l'écrivain que
pour récompenser l'ami, le fit venir à Paris, le chargea de
travailler aux annales de son règne et l'attacha à sa personne comme prédicateur ordinaire et grand-aumônier.
Cinq ans après , vers le milieu de 1610, Valladier fut
proposé pour l'évêché de Toul et allait être nommé au
moment où le poignard de Ravaillhac vint lui enlever son
royal protecteur.—Plus affligé de ce malheur national que
de celui qui frappait sa fortune, notre compatriote ne
chercha plus à courir la carrière des honneurs, il gagna
une retraite modeste et reprit dans le silence d'un cloître
le cours de ses travaux littéraires.
La première œuvre à laquelle il donna tous ses soins en
se remettant à l'étude, fut Y Oraison funèbre du roi. Ce
travail, un des meilleurs de cet écrivain, lui avait été demandé par la reine régente elle-même. «— En 1610, Valladier donna au public Variorum poematum liber 1 — L'année suivante il fit imprimer une traduction française du
Spéculum sapientiœ et un autre ouvrage ayant pour titre :
Paranèse royale2.—En 1612 parut YEpitaphepanégyrique
d'Anne d'Escars 3, dans lequel l'auteur consacre au souvenir de ce nom d'intéressans détails.—La Saine philosophie
fut publiée à Paris en i6i3. Ce livre est un de ceux qui
eurent et méritèrent à celte époque un grand succès.
Les autres publications importantes de notre compatriote sont la Méténéalogie sacrée 4 ; les Prolégomènes de

1

Paris ,
Paris 1
3
Paris,
* Paris,

2

1610 , in-8", 1 vol.
i6n , in-8°, 1 vol.
161a, in-8°, 1 vol.
16 ., in-S", a vol.

(

�273

ÉCRIVAIN DU 10e SIÈCLE, etc.

la tyrannomanie^; les Partitiones oratoriœ2; les Collines
d'Orval à Luxembourg 3 ; cinq volumes de Sermons et une
Fie de dom Bernard de Mont-Gaillard, etc.
Valladier s'était retiré dans le monastère de Saint-Arnoul
de Metz, dont il était abbé. Depuis longues années, les
religieux de cette maison n'observaient plus les règles
sévères de l'ordre; aussi fallut-il au savant et pieux historiographe beaucoup de patience pour rétablir la réforme
dans son abbaye. Il y parvint cependant, et c'est dans un
ouvrage qu'il publia, en 1626 4, sous le titre de Tyrannomanie étrangère, qu'il indique les chagrins qu'il lui fallut
supporter pour arriver à son but.

1

Paris, i6i5, in-4°, 1 vol.

2

Paris , i6a5 , in-8°,

3

Paris, r6a5, in-4°

* Paris, 1626,

1 vol.
, 1 vol.
in-4", 1 vol.

—-=»»»:&gt;."»lî

36

��I

JACQUES DE MONTAGNE ,
PRÉSIDENT

DE

LA

COUR

DES

ÉCRIVAIN DU

AIDES DE MONTPELLIER

l6

e

s

SIÈCLE.

Malgré nos patientes investigations et le bonheur que
nous aurions de faire connaître plus intimement la vie et
les ouvrages de nos laborieux compatriotes, souvent c'est
encore avec beaucoup de peine que nous parvenons à
découvrir les rares documens qui servent à nos biographies.—Combien il est à déplorer que d'autres avant nous

�276

JACQUES r&gt;E MCNTAC.NE ,

n'aient pas entrepris l'œuvre utile que nous voudrions
accomplir!.. Ce tardif hommage à la mémoire des ancêtres
est un devoir pour toutes les générations; car dans les
annales d'un peuple il ne sera jamais de traditions plus
glorieuses que celles qui perpétueront le souvenir des
hommes dévoués dont toute l'ambition fut pour la gloire
de leur pays.
JACQUES DE MONTAGNE naquit au Puy vers les premières
années du 16e siècle. Sa famille habitait la ville de Craponne où, depuis long-temps, elle occupait une position
distinguée par son rang et sa fortune. Il nous serait impossible de dire où et par qui fut faite l'éducation de
notre compatriote, quels motifs l'éloignèrent de ses montagnes natales; seulement nous savons que c'est à Montpellier qu'il étudia le droit et qu'il fixa définitivement
sa vie.
On lit dans l'avertissement du cinquième volume de

l'Histoire du Languedoc1 que Jacques de Montagne fut
reçu, en i555, avocat général à la cour des aides de
Montpellier, et, en 1576, pourvu d'une charge de président , ainsi que de la garde du sceau. — Ces faits, trop
laconiquement racontés pour satisfaire la juste impatience
du lecteur, suffisent du moins pour établir la supériorité
de l'homme appelé à la tête de sa compagnie.
Montagne s'occupa avec beaucoup d'ardeur des hautes
questions politiques et religieuses qui agitèrent si profondément son époque, il y prit même, dans sa province ,
une part assez active.—La réforme dut trouver sans doute
en lui un zélé partisan, puisque en i562 les religionnaires

1 Page

4'

— Par ^es Bénédictins.

�PRFSlnsrf T A T.A COtm DES AIDES , CtC.

de Montpellier le députèrent à la cour pour y défendre
leurs intérêts 1. Cependant, la parfaite modération de son
langage et de ses écrits a laissé croire à plusieurs écrivains,
même à celui qui a ajouté quelques réflexions sur son ouvrage 2, qu'il n'en était pas moins catholique. Si cela est,
peut-on faire un plus digne éloge du caractère impartial
de ce magistrat qui, comme le chancelier de l'Hospital,
prie Dieu d'éclairer les consciences, et ne cherche dans la
sienne queies mouvemens de la justice et de la miséricorde.
Dom Vie et dom Vaissette avouent que le manuscrit d'une
Histoire de l'Europe du président Montagne leur a fourni
plusieurs faits importans. Malheureusement, cet immense
travail, qui dut coûter tant de soins à son auteur, n'est
parvenu jusqu'à nous que d'une manière très-incomplète.—
L'ouvrage commençait à l'an i56o et finissait en 1587;
maintenant il ne nous reste que quelques fragmens, moins
de la dixième partie 3.
Du Haillan, dans la préface de son Histoire de France ,
assure que Montagne était également auteur d'une Histoire
de la religion et de l'état de France depuis la mort de
Henri II jusqu'au commencement des troubles en i56a

1 ARNAUD, Histoire du Velay, tome I, anne'e i56a.
2 Ces réflexions se trouvent au commencement (te son premier volume.
3

La fin de l'an i558 , le commencement de

i55g, les années i56i,

56Î, 1567 et partie de l'an i568, c'est-àdire, le premier

I

du troisième et du neuvième, et les quatrième,

livre, partie

dixième et quatorzième

eu entier.
Ce qui nous reste consiste en cinq gros volumes in-4" qui sont parmi
les manuscrits de Coaslin , à la bibliothèque Saint-Germain-des-Prez.
(Hist. du Languedoc, avertissement.)

�278

JACQUES DE MONTAGNE ,

etc.

(Genève 1565, in 8°)1, sans rien affirmer sur la proprie'té
d'un livre qui ne porte aucun nom d'auteur, néanmoins
nous devons accepter, jusqu'à preuve contraire, une assertion que viennent si puissamment appuyer les autres écrits
de notre compatriote 2.

1 Voyez Méthode historique de Lenglet, tome IV, page 77. — Extrait
de la Bibliothèque historique de France, par Lelong.
2 Nous trouvons quelque part qu'il existe une Vie de Marie
reine d'Ecosse , par J. DE MONTAGNE, procureur du roi au

Sluart,

sénéchal du

Puy, etc. Mais c'est en vain que nous ayons cherché à nous procurer cet
ouvrage. — Toutefois, cette indication qui sans doute est exacte, suffit
pour conclure que ce fut au Puy que Montagne fit ses débuts dans la magistrature, après avoir achevé ses études à Montpellier où il revint pour
toujours.

���GABRIEL GIRAUDET,
MARCHAND AU PUY.

Aux 16e et 17e siècles, les voyages au tombeau de Jésus»
Christ étaient encore assez nombreux, surtout dans nos
contrées, où une des principales sources de richesse avait
été l'immense réputation de la vierge anicienne et la
quantité de puissans pèlerins que, durant plusieurs siècles,
37

�282

GABRIEL GIRAUDET,

elle attira dans nos montagnes. — GABRIEL GIRAUDET, originaire et habitant du Puy, fit fortune en très-peu de
temps dans le commerce de la dentelle et, jeune encore ,
résolut de visiter la Terre-Sainte. Il avait conçu ce projet
depuis quelques années et devait l'exécuter en compagnie
de plusieurs de ses compatriotes; mais quand vint l'heure
du départ il fut seulà persister dans sa résolution. En vain
son père Claude Giraudet, notaire, et son frère André ,
docteur ès-droit , avocat et consul de la ville, réunirentils leurs efforts pour le retenir; ni prières, ni conseils ne
purent le faire renoncer à son voyage, et il partit.
Ce fut en i636 que Gabriel Giraudet revint de sa longue
pérégrination.—L'année suivante il en publia le récit dans
un volume imprimé à Rouen sous le titre de Discours du
voyage d'outre-mer au Saint-Sépulcre, à Jérusalem et
autres lieux de Terre-Sainte*. Ce livre est écrit avec une
extrême clarté, surtout avec une simplicité pleine de
charmes. Tout y est raconté de la façon la plus favorable
à exciter et à satisfaire l'intérêt du lecteur. Aux détails les
plus intimes, aux plus minutieuses descriptions des lieux
à jamais illustrés par la vie et par la mort du Christ, on
voit quelle avide et sainte curiosité poussa notre compa.
triote. On sent aussi, dès les premières pages, combien
fut grande la joie qu'il ressentit quand il posa le pied sur
cette plage si lointaine et pourtant plus connue des Chrétiens d'autrefois que les pays voisins du leur.
Nul écrivain, ne paraît plus heureux de pouvoir dire ce
qu'il sait, ce qu'il a vu. Il semble qu'il soit le premier à
raconter le pieux itinéraire. Jérusalem et ses églises, les

1 A Rouen, chez Dasid Ferrand , M. DC. xxxvil.

�i*

MARCHAND AU

PLY.

283

habitations d'Anne le pontife, de Pilate, de Caïphe , du roi
He'rode, de S. Jacques-le-Mineur, de S. Luc, le Calvaire,
la Colonne de la Flagellation, le Saint-Sépulcre, les tombeaux de Godefroy et de Beaudoin, ceux de David et du
Lazare, le torrent de Cédron, Bethléem, la ville de Jéricho, Cana et Nazareth en Galilée, Babylone, le Caire, le
Mont-Sinaï, etc., etc. Rien n'est oublié par lui.
L'ouvrage de Gabriel Giraudet s'ouvre par deux préfaces
dédicatoires; une à Louise de Lorraine, l'autre au lecteur;
et voici de quelle manière il s'exprime dans celle-ci : —
« Je Gabriel Giraudet, marchand de la ville de Notre-Dame
» du Puy en Velay, ayant long-temps pérégriné et m'étant
» exposé à touspérils pour voira l'œilles grandes dévotions
» qui sont ès-églises et lieux
, et m'étant curieusement
» enquis selon mon petit pouvoir et entendement, les ai
» recueillies et rédigées par écrit à la sincère vérité,
» comme plusieurs seigneurs, chevaliers, religieux, mar» chands, mariniers et autres personnes, lesquels ont été
» en ce pays là, savent bien s'il est ainsi, comme je l'ai
» mis par écrit ou non ; car il me déplairait grandement
» de dire ou d'écrire une chose pour une autre... »
Nous n'avons certes pas la prétention de produire ici
notre compatriote comme un littérateur habile, ni de citer
son style comme modèle; toutefois, nous avons pensé
qu'il ne serait pas sans intérêt pour l'histoire de la civilisation de nos montagnes, de donner quelques extraits d'un
livre écrit il y a plus de deux siècles par un homme qui
ne s'était appliqué qu'au commerce et dont toute l'éducation se fit dans sa ville natale.
Voici par quelles instructions notre voyageur commence
le récit de ses aventures :
« A TOUS ! — Il faut avoir trois bourses ; l'une pleine de
» fervente dévotion, la seconde pleine de patience et la

�GABRI-EL G1RATIOET , Clc.

»
»
»
»
«
w
»
n

»
»
»
»
»
»
«
»
»
»
»
»
»
»
J&gt;
»
»

tierce pleine d'or et d'argent..,. Chaque pèlerin doit
donner ordre pour faire son voyage et faire marché avec
le patron du navire. Si l'on veut être à sa table, communément on paye six écus le mois; si l'on veut n'être
que de la deuxième table, qui est celle des officiers,
chacun paye quatre écus par mois : et sur cela aucun
n'est tenu de payer aucune chose pour le passage. Ceux
qui aimentmieux faire leur dépense et acheter les choses
qui leur sont nécessaires, communément payent deux
écus par mois pour le passage du navire; et sur cela le
patron est tenu de donner de l'eau pour boire et de
fournir le bois pour apprêter le manger. — Il faut aussi
que l'on avise être bien logé en bon lieu, qu'on puisse
mettre son coffre pour serrer ses hardes et coucher des.
sus. Il faut qu'il y ait un matelas, une bonne couverture
et un oreiller. On doit se fournir de chemises blanches
pour pouvoir changer souvent à cause des poulx et des
autres immondices. Il faut porter avec soi des confitures
comme Coutignac, des épices, delacanelle et des clous
de girofle, le tout pour conforter le cœur quand il est
trop débilité, pour cause du trop grand vomir en mer;
toutefois, l'on n'en doit pas prendre une trop grande
quantité, parce qu'elle se gâterait, à cause de la chaleur
et qu'aussi l'on en trouve par tous les lieux où l'on
prend terre.... »

�JEAN COPPIN,
ANCIEN

CONSUL

DES

TERRE-SAINTE,
RÉFORMÉ,

FRANÇAIS

VISITEUR

A

DES

DAMIETTE,
ERMITES

SOUS L'INVOCATION DE

SYNDIC DE

DE

LA

L'INSTITUT

SAINT JEAN-BAPTISTE ,

AU DIOCÈSE DU PUY.

Nous trouvons au nombre des livres imprimés au Puy,
celui du R. P. Jean Coppin, et si nous en parlons ici, c'est
uniquement par ce motif et parce qu'il était fort répandu
dans la province; car rien n'indique que l'auteur fût originaire du Velay.

�286

JEAN COPPIN ,

JEAN COPPIN commença par,être militaire, et lorsqu'il
quitta le service des armées, û était capitaine-lieutenant
de cavalerie. Sans doute que ses connaissances le firent
distinguer, puisque peu de temps après il occupait le
poste de consul à Damiette et celui de syndic de la TerreSainte. C'est alors qu'il dut explorer à loisir la Turquie, la
Thébaïde et la Barbarie, et qu'il prépara les matériaux de
l'ouvrage publié en 1686, sous le titre de Bouclier de
l'Europe ou la Guerre Sainte.
Cet ouvrage d'environ 5oo pages in-4° se divise en deux
parties fort distinctes; la première est une longue et
savante théorie sur l'art stratégique appliqué à la conquête
des pays musulmans, par les nations chrétiennes ; la
seconde comprend les voyages de l'auteur dans l'Egypte ,
la Barbarie, la Phénicie et la Terre-Sainte.
Un aperçu rapide de ce travail suffit pour convaincre le
lecteur du talent et de la science de Coppin. Il remonte à
l'origine de l'empire ottoman , expose les motifs de l'accroissement de cet empire, sa politique et ses succès ,
donne les moyens de le combattre, va même jusqu'à produire les machines de guerre dont il faudrait faire usage
et qu'il a inventées pour ces importantes expéditions.
Dans une série de chapitres qui pourrait passer pour un
traité sur la diplomatie de cette époque, l'auteur discute
l'importance et l'opportunité d'une ligue entre les princes
catholiques. Il développe leurs moyens d'action et leur
degré respectif de force; il oppose ensuite l'ignorance et
la faiblesse des usurpateurs de l'Asie à la supériorité des
Européens, compare la tactique ancienne avec la moderne
et termine par le partage des royaumes conquis.
Nous devons encore signaler à l'attention des lecteurs
une suite de mémoires statistiques d'un haut intérêt, que
l'auteur a ajouté à son ouvrage.—Les principaux sont ceux

�ANCIIÎN CONSUL A DAMIETTE

, etc.

287

relatifs à la Hongrie , à la Transylvanie, à la Romanie
1 Constantinople , aux Dardanelles, à la Macédoine, à la
Morée et aux principales provinces grecques; aux îles de
l'Archipelague, à la Nalolic, à la Phénicie, à Chypre , à
l'Egypte , à l'Arabie et aux pays que les corsaires occupent
sur les côtes de Barbarie.
L'ouvrage de Coppin fut publié au Puy, alors qu'âgé de
plus de soixante-dix ans, l'auteur s'était retiré du monde
pour prendre la robe des ermites de l'ordre de S. JeanBaptiste. Dans une épître dédicatoire à l'évêque Armand de
Béthune , il compare le prélat à son vaillant prédécesseur
Adhémar, et l'engage à se mettre comme lui à la tête de
la nouvelle croisade contre les infidèles.
Un grand nombre d'illustres personnages écrivirent à
Coppin pour le féliciter; plusieurs poètes lui adressèrent
aussi des vers élogieux, entr'aulres le père Tiburce, religieux recolet, grand pénitencier de France, â St-Jean-deLatran. Le sonnet qu'il composa est imprimé en tête du
livre et témoigne d'une grande admiration pour l'érudition
et la piété de notre savant écrivain.

��ANDRÉ CAVABD.

37.

��ANDRE CAVARD,
DOCTEUR EN

THEOLOGIE,
ÉCRIVAIN

DU

CURÉ

l8e

DE

SAINT-FRONT,

SIÈCLE.

ANDRÉ
CAVARD naquit à Cayres , petite ville
à deux
lieues et demie du Puy Dès qu'il fut en âge d'apprendre,

ses parens le placèrent chez les jésuites

où. il fit ses

études. — Jeune encore, il montra une grande vocation

1 ■.. Et mourut à Saint-Front, dont il était curé, en 1728.

�ANDRÉ CAVARD ,

pour l'état ecclésiastique et laissa surtout paraître un goût
très-prononcé pour la prédication. On assure qu'à vingt
ans il avait déjà su conquérir une certaine renommée, et
comme la révocation de l'édit de Nantes venait d'être publiée, il fut un de ses plus ardens apôtres dans le Velay.
Son zèle, dont il se fait lui-même honneur, sans doute
sauva la vie à plus d'une victime, car il avait une éloquence infatigable, irrésistible et portait une affection profonde aux habitans de nos montagnes. — En ce temps-là,
personne ne l'ignore, il fallait que les conversions fussent
promptes; et quand le prêtre avait passé, souvent même
avant d'avoir pu l'entendre, l'hérétique qui tenait à la vie
devait avoir abjuré ses fatales erreurs.
Cavard raconte qu'un jour qu'il prenait grand'peine, du
haut de sa chaire, à persuader une foule de calvinistes
convoqués de cinq ou six paroisses voisines, M. de SaintRuth, commandant des dragons du roi, interrompit tout
à coup le sermon et s'écria avec emportement : « Vous
» dites-là de fort belles choses, M. le prédicateur, mais je
s&gt; n'ai pas le loisir d'en entendre davantage. Laissez-moi
» faire ma prédication en deux mots : Mes en/ans, ajouta» t-il, en s'adressant aux huguenots, le roi veut et entend
» que vous vous convertissiez tous de bon cœur ; je vous
» conseille de le faire, car par la corbleu! qui oserait lui
» résister?... Il leva en même temps sa canne dont il
» frappa sur une chaise
»

1 En la levant il heurta contre la lampe quiétaitallumée devant l'autel,
il

CÎ

ssa le verre qui était plein d'huile, et toute l'huile se répandit sur sa

perruque et sur ses habits: « Monsieur, vous voilà oint prophète, lui dit
» agréablement le comte de Rouie, vous pouvez prêcher maintenant.
(Mémoires du comte de Vordac, tome 1, p. i63 )

�DOCTEUR EN THÉOLOGIE, ETC.

20,3

L'abbé Cavard était fort instruit; ses études, ses voyages,
son intimité avec les hommes les plus illustres de son
temps le rendirent dépositaire de quantité d'anecdotes intéressantes qu'il racontait avec esprit et que chaque jour
ses amis le pressaient de publier. — Cavard résista longtemps aux instances dont il fut l'objet, prétendant que la
dignité de sa robe ne pouvait lui permettre de se faire
l'historien des intrigues du monde. Cependant, alors qu'on
ne pensait plus à combattre de respectables scrupules ,
parurent à Paris, en 1703 1, les Mémoires du comte de
Vordac, général des armées de l'Empereur.
Ces mémoires piquèrent singulièrement la curiosité publique. Chacun se demandait quel était ce comte de Vordac, ce générai qui savait, qui avait vu, qui avait fait tant
de choses, et dont personne jusques-là n'avait pourtant
entendu parler ? — Bien des interprétations injustes eurent
cours, et personne, à l'exception d'un petit nombre de
confidens, ne soupçonna le véritable auteur.—Il était
néanmoins facile à reconnaître, car l'amour-propre de
l'écrivain trahit en maint endroit l'incognito qu'il veut
garder. — Et d'abord ce nom de Fordac, anagramme de
Cavard, puis ce début des mémoires où, parlant du pays
qui le vit naître, il dit :
u Au milieu de la plus belle province de l'Europe,
» s'élève insensiblement une chaîne de montagnes en
» manière de croissant, qui forment dans leur enceinte
» une petite contrée appelée Navelie (Vellavie—Velay) ,
» assez stérile, mais fameuse par l'esprit vif et l'humeur
» inquiète de ses habitans. — A deux lieues de la capitale

1 Paris, chez Guillaume Sangrain, au milieu du quai de Gesvres, à la
Croix Blanche — D'abord 1 vol , puis 2.

�ANDRÉ CAVARD,

»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»

qu'on appelle Putéoli (le Puy), est un gros bourg qui
porte le nom de la plus grande ville du monde (Caire).
On prétend que quelques soldats séditieux, fuyant la
punition de leur désobéissance, vinrent s'établir en ce
lieu là, et y fondèrent ce bourg, auquel ils donnèrent
le nom de la capitale de leur pays. — Quoi qu'il en soit,
les habitans n'y ont nullement dégénéré de l'humeur
guerrière de leurs prétendus ancêtres; car le peuple y
est naturellement belliqueux; mais il est aussi le plus
mutin et le plus intraitable de la province.— C'est dans
ce bourg que la Providence me fit naître le neuvième
de mes frères
»
.... Suivent de nombreux détails sur les premières années
de Cavard. — Là surtout le vieux curé de Saint-Front,
oubliant le mystère dont il veut se couvrir, se laisse aller
avec bonheur aux doux souvenirs de sa jeunesse. Il confesse naïvement les dissipations dans lesquelles l'entraînèrent les chaleurs de l'âge et raconte presque jour par
jour les aventures de sa vie.—Cependant arrive une époque
où l'allusion ne peut plus se poursuivre; Cavard a pris
l'habit ecclésiastique et l'a toujours conservé ; tandis que
le prétendu comte de Vordac quitte la robe et devient
militaire. C'est en cet endroit que l'écrivain cesse sa propre
histoire pour écrire celle d'un héros imaginaire auquel il
attribue tous les faits intéressans dont il a été témoin ou
qu'il a pu recueillir.
Vordac, en effet, voyage beaucoup et se trouve, partant, en relations avec des gens de tous pays et toujours
des plus distingués. — Il raconte quelque part que M. de
Louvois voulut lui remettre lui-même un brevet de lieute-

I Mémoires du comte de Vordac, tome i, pag. 1 et 2.

�DOCTEUR EU THÉOLOGIE , ETC.

2g5

nant dans le régiment des dragons du roi, et que ce fut
même en cette qualité qu'il fut envoyé peu après dans les
Cévennes, pour tenir, comme il le dit, les huguenots
dans le devoir.
Louis XIV venait de révoquer l'édit de Nantes et les
prescriptions les plus sévères avaient été enjointes contre
les calvinistes. « D'abord après la révocation , écrit-il, on
» nous dispersa avec ordre d'aider les missionnaires, et de
» les loger chez les huguenots jusqu'à ce qu'ils eussent
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»

fait abjuration de leurs erreurs. — Jamais ordre ne fut
exécuté avec plus de plaisir. Nous envoyions dix, douze
ou quinze dragons dans une maison et ils y faisaient
grosse chère, jusqu'à ce que tous ceux de la maison
fussent convertis. Cette maison «'étant faite catholique ,
on allait loger dans une autre, et partout c'était nouvelle aubaine.—Le peuple était riche dans les Cévennes
et nos dragons n'y rirent pas mal leurs affaires durant
deux ans. — Nous parcourûmes de cette manière une
partie du Bas-Languedoc, le Gévaudan, le Velay,le
Haut et Bas-Vivarais 1. »
Cette manière d'entretenir des troupes et de les exercer
à la conversion ne fut que trop véritable, et l'éloge qu'en
fait notre écrivain se conçoit certainement bien mieux dans
la bouche d'un prêtre que dans celle d'un officier du roi.
Le comte de Vordac ne pouvait passer deux années à
parcourir nos montagnes sans voir et sans connaître les
personnages les plus recommandables du pays ; aussi,
ajoute-t-il : «J'étais partout très-content, et j'avais sujet
» de l'être. Je fis amitié avec un jeune missionnaire appelé
» M. CAVARD. C'était un jeune ecclésiastique, du Puy en

1

Mém. de Vordac, tom. i , pag. 160 et suivantes.

�ANDRÉ CAVARD,

»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»

Velay, qui ne disait pas encore la messe, n'en ayant
pas l'âge; mais qui s'était déjà acquis beaucoup de réputation par son éloquence parmi les huguenots et les
catholiques. Quand j'eus entendu ce jeune prédicateur,
je cessai de m'étonner qu'il se fût rendu si fameux dans
les Cévennes; outre que c'était un homme des plus éloquens, il avait dans ses discours et dans ses manières
je ne sais quoi de touchant, à quoi il était impossible
de résister. Nous liâmes ensemble une amitié si étroite
qu'elle passa en proverbe dans ce pays-là. •— Quand les
ordres venaient pour les missionnaires et pour les dragons de changer de demeure, nous faisions toujours en
sorte d'avoir le même quartier, et nous devînmes insé» parahl es. »
Comme on le voit, notre compatriote n'attend pas que
justice lui soit rendue par une plume plus indépendante;
et, profitant du voile sous lequel il croit sa modestie suffisamment abritée, c'est lui-même qui se charge du soin de
sa réputation. — En deux ou trois endroits encore, Vordac
retrouve sur son chemin et comme par hasard son ami le
missionnaire des Cévennes, et cette heureuse rencontre
devient pour lui l'occasion de répéter tout le bien qu'il
en pense.
L'ouvrage de Cavard est très-long, très-diffus, quoique
rempli de faits utiles, d'anecdotes piquantes; toutefois, il
faut le dire, on ne sait, en le lisant, si l'auteur s'est proposé d'écrire un ouvrage sérieux ou un roman à la manière
de Gilblas. Il serait vraiment impossible de donner une
analyse quelque peu satisfaisante de cette vie aventureuse
et romanesque du comte de Vordac. Tout s'y trouve, mais
dans un tel désordre, que le lecteur qui pourra en suivre
le récit jusqu'à la fin sera plus digne et plus capable que
moi d'en parler.

�DOCTEUR EN THEOLOGIE, ETC.

97

2

Imprimé en 1708 en un seul volume in-ia, ce livre ,
considérablement augmenté, a eu, deux ans après la mort
de son auteur, en 1730 , les honneurs d'une seconde édition en deux volumes. L'une et l'autre sont fort rares.
André Cavard était depuis long-temps curé de St-Front,
lorsque la mort vint le frapper. Ses derniers momens, que
d'affreuses douleurs auraient dû rendre insupportables ,
furent remplis par la prière et la plus douce résignation.
—Il était tendrement chéri, et tous ceux qui le connaissaient le pleurèrent amèrement,
Dans sa jeunesse il eut la réputation d'un homme de
beaucoup d'esprit ; plus tard il se rendit célèbre comme
un des plus habiles théologiens de sa province ; sur ses
vieux jours la seule ambition de son cœur fut de se faire
l'ami des pauvres , le consolateur des malheureux , fin
digne d'admiration et qui, mieux encore que ses écrits ,
pourra servir à sa gloire !

38

����ANTOINE CLET,
POÈTE VELLA VIEN

DU

18E SIÈCLE.

On lit en tête des poésies manuscrites D'ANTOINE CLET 1,
la notice suivante que nous nous faisons scrupule de reproduire fidèlement.
Antoine Clet naquit au Puy en 17... — Son père, origi-

1 Manuscrit de la Bibliothèque historique du Musée.

�5o2

ANTOINE CLET, POETE VELLWlEN.

naire de Dresde, vint, sur la fin du 17e siècle, se fixer au
Puy où il établit une imprimerie. A l'époque de son mariage il abjura la religion réformée entre les mains de
l'évêque qui le tint sur les fonts baptismaux. Ce jour-là ce
fut une fête dans toute la ville. Il y eut même une procession solennelle à cette occasion. La famille Clet conserve encore le procès-verbal de cettecérémonie, scellé des
armes de l'évêque du Puy.
Antoine Clet succéda à son père dans son imprimerie.
Une notice qu'on a bien voulu nous communiquer le représente comme un des beaux génies du pays. Il était imprimeur habile, excellent musicien et faisait l'ornement des
sociétés les plus distinguées. — Il composa un grand nombre de pièces fugitives, de noè'ls patois et français. Le
Sermon manqué, le Borgne et M. Lambert, sont les principaux ouvrages de Clet. — Ces trois comédies ont fait
long-temps les délices de nos pères et leur mémoire en
rappelait souvent de nombreuses citations. Mgr Lefranc de
Pompignan défendit la lecture du Sermon manqué (peutêtre est-ce pour cela que cette pièce est la plus répandue).
Cependant les habiles s'accordent à regarder la comédie
de Lambert comme le chef-d'œuvre de notre poète, et
c'est pour que chacun puisse en juger que nous l'avons
donnée.

�COMEDIE.

Cette comédie ne se dislingue, il est vrai, ni par l'intérêt de l'intrigue ,
ni par l'élégance du style.— Le seul mérite qu'il faille apprécier en elle
est la couleur naïve des mœurs et du langage du temps rendus avec une
fidélité parfaite —Le sot orgueil du bonhomme Lambert, la fatuité de
mademoiselle sa fille,

le gros bon sens de Panoussa sa femme , la vie

facile des bourgeois dont les plus doux loisirs se passent au cabaret, sont
autant de portraits d'une exacte ressemblance. — C'est donc moins une
œuvre littéraire qu'un
conserver ici.

souvenir historique que noua avons

prétendu

��MONSIEUR LAMBERT (i 75
COMÉDIE EN QUATRE ACTES.

PERSONNAGES.
M. Lambert, consul, lieutenant des chirurgiens.
Friquelta, fille de Lambert.
Panoussa, femme de Lambert.
Bouote en pene, paysan du Pouzarot.
Saint-Amand, cabaretier.
André, chirurgien.
Tholence, chirurgien.
Morel, chirurgien.
Souchon, chirurgien.
Balme, de la Chaussade.
Coligné, dentiste.
Saint-Haon, procureur.
La femme de Lamort, boulanger.
Chambon, ami de Lambert.
Latourmante, soldat.

La scène est au Puy.

38

�MONSIEUR LAMBERT.

ACTE PREMIER.
SCÈNE I.
LAMBERT.

A la fi sei counten d'estre couosse dei Peoy :
Mous dous chis en bé iau veiren toute la neuy
Si pouiren attrapa caucun per les charejres,
Que fâche carillon, ou que jiette de pejies;
Iau lous arrestarei; mais que dise à mous chis
Pilla lous, barbillaux, aquo soun de couquis.
Perque se sauvon pas, prendrai lou corps de garde,
Lous quatre halebardiers en bé liour halebarde.
Pouiron pas eschapa, tremblaron de pavour,
Tout de suite , dirai, fouté lous à la tour.
Aquo ious apprendro de courre per la ville ;
Seront toutes chastia, amai fuguessent mille
Vuole perdre moun noum, où serai pas Lambert
Que n'auzon gis de brut, pas mai qu'en bun désert.

SCÈNE II.
LAMBERT, FRIQUETTA , PANOUSSA,

PANOUSSA.

Iau veze que tiu fas de chastés en Espagne;
Rasounes comme un fat, tiu battes la campagne.
Te chau pas ton venta, sias couosse per un on,
Quan l'on sero passa, le ventaràs pas ton
Té meilaras de trop, voudras faire un exemple
Tou lou Peuv s'en riro, te prendront per un simple,

�COMEDIE.

Et se tromparou pas, crei me, fâches pas "co,
Pouirias, san badina, bien paja toun esco.
Un bouon cop de billou dessoubre ta cervelle,
Te fario bé vira ta paure coucourelle.
Quan seras estendiu dessoubre lou pava,
Certe, Moussu Lambert, vous fazen bien gava.
Aqui ce que diron : amai svajes en place,
Te maïles pas d'aco, tiu sias una bestiasse.
FRIQUETTA.

Etant consul du Puy, personne n'oserait
Contre lui se roidir, à ce qu'il me paraît.
Quand on est revêtu de la magistrature,
De tous les vagabonds l'on peut faire capture,
Sans qu'aucune personne aie droit de blâmer
L'ordre du magistrat qui les fait enfermer.
Vous connaissez d'ailleurs les talens de mon père,
Il a servi long-temps, c'est une vieille guerre;
Il arrêterait seul tous les coureurs de nuit,
Qui font clans nos quartiers un effrojable bruit.

LAMBERT.

Tiu vouas bien davina! n'ai pas besoin d'escorte
Per grippa lous couquis que tabustent lous portes,
Qu'arrachent lous martés, dejrochon lous toulliers
Qu'on mai bediu de vi, qu'autresco lous templiers.

PANOUSSA.

Vézé lou gron soudar, lou soudar de feneire,
L'autre jour en mounta lou long de la chareire,
S'arresté justamen davon Moussu Magot;
Dous ou tres pa^son a bouos cops de tricot
Sabounavoun sous roins san dire prenez garde,

�3o8

MONSIEUR LAMBERT,

Per lous faire arresta créidé bé à la garde!
Fuguet un pau tro cour, agueron descatnpa,
Et coume aquelous chis que saboun ma jappa,
Si aguesse adiu de cœur, ei bouon mei de la place,
Lous poudiot arresta malgré la populace;
N'ouzé pas s'azarda, pateequ'ayo pavour,
Qu'a quelous payson l'y beillasson ei mour.

FRIQUETTA.
Il fit très-sagement d'aller chercher main forte,
De ne point s'exposer sans une bonne escorte.
S'il eût été battu , qu'en aurait-il été '
Le public aurait dit qu'il l'avait mérité.
Il n'avait pas sur lui sa marque distinctive,
Il venait cependant du grand chemin de Brive
Pour tâcher d'attraper plusieurs accapareurs.
Il eut tort d'oublier celte marque d'honneur,
Surtout lorsqu'on prétend de rendre la justice
Que l'on doit à chacun, exerçant la police.
Lorsque l'on est consul de la ville du Puy,
Le consul doit avoir son chaperon sur lui.
Quand on est obligé de courir par la ville,
Le chaperon souvent peut être fort utile.

LAMB ERT.
Acos vrai, l'on sa pas ceque pouot arriba,
Vous sat un mau pendiu de vous en gis trouba.
Quan rencountra qu'aucun que cause de doumage,
Qu'insulte lous vesis de tout un vesinage,
Ioures coume de pouors din un vi de pays,
Que pouodon pas paya san laissa liours habits,
Per se pouire souva charchon une dispute
La siarvente n'es ma qu'une gueuse, une pute,
Lei mesures soun pas remplides coume chau ,
Vouolon pas tout paya, baloun de mouvas sau.

�COMEDIE.

Vouolon demiscounta lou maistre et la maistresse
Vouolon pas s'en ana,quan souonnon la grand messe
Si l'oustesse liour dit: dex heures on souna,
Encare nous plai pas, nous voulen pas n'ana.
Si lou couosse n'o pas soun bas rouge à la pouoche,
Font pas inei cas de zei, que iau fau d'une broche.
Per lou plus eibluda, toujour lou portarei,
Per dessous mon chabet, la neui iou boutarei.
Qu'ouere lou lendemo de sainte Catherine
Que fuguet estacha lou louon de mon eyihine.
Ere ma fé couuten, lou iey me voulio pas,
lau risio tout soulat de me veire aquey bas.
Nen vouole prouíìta peuden toute l'annade,
Si caucun fai quicon, ouziron gente oubade.

FRIQUETTA.

Il ne faut pas pourtant tout-à-fait se roidir
Contre les habitansj l'on peut s'en repentir.
Lorsqu'on est obligé d'exercer la police,
L'on peut faire cela sans porter préjudice,
En ménageant le tout de certaine façon,
Reprendre avec douceur, en faisant la leçon j
Vous serez applaudi de toute cette ville,
Vous serez regardé comme un consul habile.
Voilà quel est le point en faisant son devoir,
De ne pas abuser quoiqu'on ait le pouvoir.

LAMBERT.

Tiu sias despeui long temps una petite saute,
Iau te vouole arrengea ta teste de linaute;
Pequitte ridicule aquo te convé pas
De prendre à quelous airs, de ton leva lou na.
Quan sias en cauque endrei vouoles faire l'eimable,
Et Diou sa, si sabias, que sias désagre'able.

�3io

MONSIEUR LAMBERT,

N'as m'a te regarda cauque jour ei mirai,
Counsidère te bien, tiu te faras esfrai.
Coume toun trau dey quiou, tous euys à flour de teste ,
La gorge comme eunfour; parlarei pas dei reste.
La pé, comme un chagrin, blancho comme un palou,
Si moustraves tes dents, farias pavour ei loup.
Une fille de sens, qu'o force de cervelle
Que marche per lou Feuy coume une souterelle.
Ah! si te couneissias, t'estimarias pas ton ;
Quand vouoles rasouna, rasounes comme un bon.
Vouos faire la fringante, aco te counvé gaire,
Tout se moque de tiu, n'as pas lou don de plaire,
FRIQUETTA.

Vous n'avez pour moi, mon père, grand amour,
Puisque ayant des défauts, vous les mettez au jour j
Ayant la larme à l'œil, mon père je vous quille,
Vous devriez les cacher,.,.
PANOUSSA.

Ma n'as gis de conduite.
Veze, paure Lambert, ten chau pas teu mouqua,
Ta fille o force sen, la chau pas critiqua :
As bouta din lou mounde une très brave fille,
Es la perle, sediur, de toute la famille.
Tiu sias un agnimau, diuves pas tant parla,
Car ta nouminatiou vé de Caligula.
O mai de sens que tiu, crèze pas de trop dire,
Sias de bouon excusa, tiu sias din lou délire.
Dize ce que voudras , m'as l'air d'un gron nigau ,
De t'ouzi rasouna , me farias trouba mau.
Quan tiu vouoles parla, tiu fas ton philosophe,
Rasounes de bouon sens, comme un tambour d'estoffe.
Dizes dous mous français, quatorze de patois,
Et deschires dous cops l'habit de saint François.

�COMÉDIE.

Dize-me, si te plai, qu'une ère ta pensade,
D'ana ous cabarets en toute la brigade,
Coure de tout cousta, faire pêne ci bourgeois,
Aux Moussus Ganirau, Titaud, Parel, Dubois,
Dige,que t'ajon fay, per £gi de la sorte?
Tout le mounde sabé qu'enfounsaves la porte.
L'oustesse te badé, intrères din l'oustau,
Acous quatre Moussus fazion pas gis de mau.
Coume un eivapoura pauses un sentinelle,
Aco se coumpren bé que n'as gis de cervelle.
Diguères ous soudards, bougesia pas d'aqui.
Poudez bioure et mangea jusqu'à demo mati.
Fasez ce que voudrez ous despends de l'oustesse,
Vous countentasias pas de toute sa proumcsse.
Que nous baile d'argent, fuguesia pas lo bouau
De vous imagina de sorti de l'ousliiu.
Tout à quelous Moussus l'ai eron de soupade,
Tiu méritarias bé d'aver una gourinade
De vouler empacha de figni liour repas.
LAMBERT.

To tard ey cabaret, aco convenio pas.
PANOUSSA.

Veze : te mailes pas de faire de patrouille,
N'ont pas manqua ton noum, de t'appella gribouille.
Si t'on fai de chansous, tiu vouas bien mérita
Perque faire un verbal tout pie de faussetai
Contre aquellous Moussus qn'éron vé Tremouilièref
Diuvion aver souta dessoubre ta crenière.
Tou faire bien ouzi, mais aguères bonheur
San tous quatre soudards arribave malheur.
LAMRERT.

Eh! eh! de qu'ourion fai? lous cronio pas de gaire.

�3l2

MONSIEUR LAMBERT,

PANOUSSA.

Ouzé Moussu Lambert, vezé lou gron jappaire
Si l'iaguesson moustra soulamen un arpiou,
Emb'un gros de millé t'ourion sarra lou quiou.
LAMBERT.

Dige vou coume aco , ah ! la belle sentence,
lau te voule douna cinq sau per récoumpense,
D'aver to bé parla, tiu parles comme chau,
Ma fi, vouas bien gagna, veze aqui tous cinq sau.

PANOUSSA.

Baie, baie, Lambert, l'argent est de bouon prendre
Sias un homme d'esprit, as de sens à revendre.
Sabedespeuy loun temps que sias un Nicoula,
Si aquo dïure un pau, t'apellaron Mida.

LAMBERT.

Tiu m'empacharas pas d'exerça la justice
Contre aquelous couquis que bravoun la police,
Que soun ei cabaret quan dex houi e onsouna,
Que dison entre dents de m'ana proumena,
Qué se moquent de iau, qué font mille grimace
Encare disoun mai, me tratoun de bestiassej
De simple, de vira, de butord, d'agnimau,
De petit fanfaron , de puden, de vidau.
Iau lous vouole rangea san mena ton de feyre,
Si n'en pouode trouba caucun per las chareyres.
Et surtout lous pourchiers que mènent de cayous.
Dei foun dePanassa n'en vèze vegni doux,
Iau lous attende ici, per soupre eau lous mené.
Lous crèze de Saint-Jean, acos un buote en pene.

x

�3i5

COMÉDIE.

SCÈNE III.
LAMBERT, BOUOTE EN F ENE.

LAMBERT.

Iau vèze, moun ami, que tiu li as pas pensa,
De garda tous cayoux lou long de Panassa ;
Aven fai troumpetta per Reymound, lou troumpetle,
De tegni davon se chastiu sa porte nette.
Pouodes pas ignoura qu'à quelous agnimau&gt;c
Chioson coume de pouors daven nostous oustaus;
De senqui liours oudours acos pas agréable,
Acos una senlour que put coume lou diable.
Lous pouors diourion toujours damoura din l'assou
Mous chis lous chastiaron de la bouone façou.
Si lous tournes mena, veiras la brave oubade,
Te lous farai bouta toutes en marmelade.
Apeuy tiu plouraras mais n'en sero plus temps
Quan ouront attrapa quaucous bous cops de dents
BOTJOTE EN PENE.

Vezé, Moussu Lambert, acos pas un affaire
Si mous pouors sount blassa m'en embarasse gaire,
Vous payarez bé tout et vous ouria grand tort
D'achissa voustous chis countre mous paures pouors.
Avez accoustuma de pensa force playes,
Vous pensarez, Moussu, mous pouors amai mas cayes,
En ben pau d'aiguardin bachinarez lous trau
Qu'ouron fai vostous chis ous pouors de Buonvidau.
Tout lou mounde sa be que fazez de soutises,
Que dizez pas dous moûts son dire de bestises ;
Aco vous es douna, sez coume un agnimau
Que sa pas distingua lou bé d'enbe lou mau.
Si mous cayoux, Moussu, YOUS font cauque doumage ,

40

�3i4

MONSIEUR LAMBERT.

Sei preste à vous paya : caucun dei veisinage
Me prestaro d'argent, beliau m'en sourtirai.

LAMBERT.

Parles pas ton, couqui, te lous confisquarai.
Vezes à quey pillard couchi aco razounne.

BOUOTE EN PENE.

Fau pas tort à dendiu, crogne de res persounne;
Quiava ton que voudré, me fazé pas pavour.
Deque pouot m'arriba ? que de couigea à la tour ?
Vous diuvé pas fâcha de tout ce que vous dise,
Perque battre lous pouors (lou bouon Diau vous bénisse!)
Quan davon voste oustau agassa vos tous chis,
Que liour disez toujours : couchis, couchis, couchis.
Prenez force plazer de lous veire entreprendre
Per vos tous chis sans se pouire défendre.
Apey vous me disez lous ai bien fai gava,

LAMBERT.

Vèze couchi mous chis te loua on estrilla.
Aco sount de bouos chis que lous crognent pas gaire
Per liour bien souvassa sount de braves coumpaire
Si lous tournes mena davon nostre maisou,
Sans forme de proucès te lous fourre en prisou.
N'en courrio l'autre jour quatre per la chareire
Achissere mous chis aqui davon Veysseire,
N'escalaceren très, per l'autre se souvé,
Agué bien de bouonheur de pas laissa sa pé,
Choussé sous escarpins san damanda sei restes*,
Courriau coume un chi fouey, jamai viré la teste.
Mous dous chis sount counten quan se pouodont gava,
Embé aqueloux cayoux et lous bien souleva.

�COMÉDIE.

515

Vege! l'y tuornes plus, me douones pas la peine
De dire à mous dous chis de trouncha liour coudéne
Si la rage te prend de lous tourna mena,
Per mous dous barbillaux seront extermina.
BOUOTE EN PENE.

Segrai de point en point, Moussu, vost' ordonnance
Set un homme de sen, un homme d'importance,
lau souhaite per ma fé ( vou dize de bouon cœuor),
Que per miracle Diou, vous fâche vegnipouor.

-

SCÈNE IV.

LAMBERT, BOUOTE EN PENE, FRIQUETTA, PANOUSSA
FRIQUETTA.

O ciel! peut-on porter jusque là l'insolence!
En face d'un consul , sans en tirer vengeance.
Qu'on arrête ce gueux, qu'on le mette à la tour ,
Il doit être puni de tenir tel discours.
Tu te repentiras de parler de la sorte.
Va, tu seras conduit sous une bonne escorte.
PANOUSSA.

Anen, despache té vai quère lous messous,
Per conduire à la tour aquai brave garçou.
BOUOTE EN PENE.

Vous damonde pardou, si ei dit taie souquise,
Crejo pas vous fâcha; aco vé de bestise,
Iau crezio, dassura, de faire un coumpliment,
Vezé bé per aqui qu'anave bouonement.
Chau bé dire quicon per pouire se deffendre,

�3i6

MONSIEUR LAMBERT,

Vous crezio pas lou sen de vou pouire coumprendre.
Mous paures pouors, Moussu, sount toutes abimas ,
Vostous dous barbillaux me lous on assouma.
Bouta lous, si vous plai sous voste sauve-garde,
Faguéssia pas vegni lous soudards de la garde.
Si davon mous cayoux me bouta din la tour,
Aqui paure bestiau mouriro de doulour,
De me veire mena per toute aquele troupe j
N'ai rien mangea d'aneui, douna m'en pau de soupe,
Fazé aquelle oumorne, aya piata de iau.
LAMBERT.

Sauve-te donn, couqui, l'y tornes plus, adiau.

ACTE SECOND.
SCÈNE I.
LAMBERT.

Me chau passa deichi, lou long de la chareire,
*

Per attrapa caucun que loge en Porte-Aiguière.
Acos un vagaboun que se dit chirurgien,
Iau creze qu'oco l'air de cauque coumédien.
Se dit opérateur, opérateur habile,
Vou counissarei, iau, me sero bé facile.
Es lougea si m'on dit ve cauque St-Amand,
Iau vau d'aquesle pas veire aquei charlatan.
Lou vouole interrougea si couni bien las plontes,
I vouole damanda de moustra sas patontes.

�COMÉDIE.

3i7

SCÈNE II.
LAMBERT, SAINT-AMAND.
LAMBERT.

N'ouria pas, per hasard, lougea din vouste oustau
Un homme qué garit, chi disount, de tout mau ?
Que se dit médechi, qu'entend la boutanique,
Que se vonte partout qu'o force de pratique.
Que garit tout lou mounde, amaifai bon marchai
N'en sei mai que sediur, iau vouei vis afficha.
SAINT-AMAND.

En ce cas-là, Monsieur, permettez-moi de dire,
Qu'en soutenant cela, vous ne savez pas lire.
L'on vous l'a dit, sans doute, et vous tout bonnement
Avez dans le panneau donné bien lourdement.
Il n'est pas médecin, non plus que botaniste,
Il est de son métier très-habile dentiste.
Il arrache les dents avec dextérité,
Il en met de postiches avec propreté.
Il est des plus experts au métier qu'il professe,
C'est un homme accompli, rempli de politesse.
Si quelque dent vous branle , il vous l'affermira,
Si quelqu'une est puante, il vous la nettoiera.
Il est assurément un homme très-habile,
L'on n'en a jamais vu de pareil dans la ville,
D'ailleurs c'est un gaillard qui ne craint pas le bruit;
Montez, si vous voulez, il est encore au lit.
Mais j'appréhende fort..,.
LAMBERT.

Iau lou crogne pas gaire.
Hiot ma dous pas deichi pcr ana jusque ei caire,

�3i8

MONSIEUR LAMBERT ,

Per souna lous soudards que venioun m'ajuda,
De rangea lou gayard, si vau ton badina.
Per mai de sureta vau quère un camarade,
André lou chirurgien que reste à la Chaussade.
SAINT-AMAND.

Il n'hasardera pas de venir avec vous.
LAMBERT.

De que pouot hasarda quand seren toutei dous ?
SAINT-AMAND.

Ne vous y fiez pas, il est un homme alerte,
Quand vous serez entré, laissez la porte ouverte,
Pour pouvoir vous sauver en cas d'un accident.
Je crois qu'il pourrait bien vous arracher les dents,
LAMBERT.

Tout aco se veyro, vau querre moun counfraire,
Quand seren toutei dous, lou craignarei pas gaire.
SCÈNE III.
LAMBERT, ANDRE.

LAMBERT.

M'ouria pas davina vé vous to bouon mati?
ANDRÉ.

Quel en est le sujet ?

�COMÉDIE.

LAMBERT.

Ey sujey d'un couqui
Que pouden pas manqua, qu'es ma en Porteygaire
Qu'arribé, si m'on dit, lou fin jour de la feyre,
Se dit opérateur, lougea chez Saint-Amand.
ANDRÉ.

Allez, allez, Monsieur, allez plus doucement,
Il faut se consulter de peur qu'on se méprenne,
Pour soutenir nos droits le zèle vous entraîne.
Je ne vous blâme pas, mais je crois cependant
Que cet opérateur n'est qu'arracheur de dent.
Il n'a d'autre métier, c'est le seul qui l'occupe,
Ne le tourmentez pas, vous pourriez être dupe.
Je vois que vous voulez agir d'autorité,
Il pourrait bien punir votre témérité.
Vous êtes bien en droit de lui faire visite,
Vous êtes lieutenant, mais n'allez pas si vite.
Amenez avec vous le greffier, le prévôt,
Sans quoi vous êtes sûr de passer pour un sot.
Il faut que vous preniez Souchon avec Tholence;
Voilà mon sentiment, voilà ce que je panse.
Quoiqu'on aye bon droit, quand on est entêté,
Un procès est perdu par la formalité.
LAMBERT.

Vezé que soun ici, Mouré, Souchou , Thoulence,
Lous affaires se font plus liau que l'on vou pense.
SCÈNE IV.
LAMBERT, THOLENCE, MOREL, SOUCHON, ANDRE.

LAMBERT.

Dount ana coume aco?

�320

MONSIEUR LAMBERT,

THOLENCE.

Nous allons jusqu'ici.
LAMBERT.

De chez la Magarande ana tasta lou vi î
THOLENCE.

Vous l'avez deviné , soyez de la partie.
SOUCHON.

Il est, ma foi, bien bon, je vous le certifie.
MOREL.

Nous portons avec nous un peu de saucisson,
Venez-y, croyez-moi, ne faites pas façon.
ANDRÉ.

Peut-être que de moi vous ne ferez pas reste ?
LAMBERT.

Oh! non, assurament, vous serez de la feste,
En bioure nostre quart, aqui coumbinaren
Entre nous autres cinq couchi nous l'y prendren.
THOLENCE.

Qu'est-il donc arrivé!
LAMBERT.

Res d'extraordinaire
Hier lou sère en passa tout près de Saint-Hylaire
Veguère que l'y oyot force mounde accroucha,
D'autres tout coume iau vouguèront s'approucha.

�COMÉDIE.

Fuguet un charlatan qu'ère ei mei de la place
Emb'un mouva bounet, una paure tignasse
Qu'attendave lou mounde, aqui davon Bousquet,
L'eivège me prenguet de lou prendre ei coulet.
Diguère pas lou rnou, faguère res pareisse,
Lou vouole pas manqua, chau que din lou jour
Aquel opérateur ane veire la tour.
THOLENCE.

Prenez garde, Monsieur , avant que de rien faire
Il faut vous informer s'il est apothicaire,
Chirurgien, médecin, ou vendeur d'orviétan,
Peut-être il ne sera qu'un arracheur de dents;
Si de ces qualités il n'a que la dernière,
Vous pouvez le savoir, étant près de Saint-Pierre.
Il ne se trouve pas soumis à votre arrêt,
Et vous auriez eu tort de le prendre au colet,
LAMBERT.

Vous autres m'avez l'air d'estre quatre bavaires,
Que coumprendrez jamai couchi vont lous affaires
Si vive din lou mounde et que saye pas mort,
Iau soustendrai toujours lous dreits de nostre corps
MOREL.

Il n'est dans l'univers un homme plus inepte
En fait même de l'art vous n'avez nul précepte.
En croyant tout savoir, l'on est le plus souvent,
De tout le genre humain le plus grand ignorant.
Vous dites l'autre jour un terme épouvantable
En arrachant la dent d'un homme respectable,.,
n lui répète les mêmes termes.)
LAMBERT.

En arracha la dent de Moussu lou doyen,

�MONSIEUR LAMBERT ,

La coupère ei bouon mei, ly agué plus de mouyen,
De pouire l'a vera, la broulère à la hâte,
En lou boutou de fio qu'ané jusqu'à la bâte.
THOLENCE.

Sont-ce là des propos que l'on doive tenir?
Du corps des chirurgiens l'on devrait vous bannir :
Vous avez grand besoin encore de l'école,
Il fallait vous servir du terme d'Alvéole.
ANDRÉ.

Apprenez à parler un peu plus poliment;
Profitez, profitez de l'avertissement.
MOREL.

Il vous convient très-mal de donner d'épilhètes
Ne connaissez-vous pas que vous êtes la bête,
Ce n'est pas grand emploi que d'être lieutenant,
L'on pourrait comme vous l'être pour de l'argent.
THOLENCE.

Vous croyez qu'en vertu de votre lieutenance,
Nous sommes tous soumis à votre dépendance,
Tirez çà de l'esprit, supposé qu'on en a.
LAMBERT.

Sez un pau trop malins, crezio de badina ,
Si vous ai dit aco, vous en fau mes excuses,
Trata-mi, si voulez, de gogue, de baruze,
Prendrai ce que direz toujours de buona part,
Anen despachen-nous, qu'apeui serio trop tard.
SOUCHON.

Partons sans différer, il ne faut plus attendre,
Peut-être dans son lit on pourrait le surprendre.

�COMEDIE.

323

SCÈNE V.
LAMBERT, ANDRE, SOUCHON , MOREL , S.-AMAND, COLIGNE.

LAMBERT.

L'homme qu'avez vé vous n'es pas encar levai
Lou voulen empacha de nous vegni brava.
SAINT—AMAN D.

Montez, montez, Messieurs, je le crois dans sa chambre,
C'est un poignet de fer, prenez garde à vos membres;
lien disloquera quelqu'un assurément,
Prenez-le par douceur, parlez-lui poliment.
LAMBERT.

Anen, mountcn toujours, fasen nostre visite.
SAINT-AMAND.

Je le dis franchement, vous en sortirez vite.
(Ils heurtent à la porte.)
COLIGNÉ.

Qui frappe là si fort? c'est bien être insolent !
THOLENCE.

Le corps des chirurgiens avec le lieutenant.
COLIGNÉ.

Que voulez-vous, Messieurs, d'où vient tout ce tapage?
THOLENCE.

Ne raisonnez pas tant, noos vous mettrons en cage.

�MONSIEUR LAMBERT,

COLIGNÉ.

En cage, dites-vous, de quelle autorité
Me fourrer en prison sans l'avoir mérité!
Dites-m'en la raison, dites-la, je vous prie.
THOLENCE.

C'est que vous exercez l'art de la chirurgie.
COLIGNÉ.

Il est vrai qu'autrefois j'en avais le talent,
Mais à présent je suis un arracheur de dents.
C'est par ce seul état que je gagne ma vie,
Je ne me mêle plus de l'art de chirurgie.
Messieurs, vous avez tort de venir m'inquiéter,
Cependant voudriez-vous sur cet art disputer,
Je pourrais bien encor un peu vous tenir tête,
Mais j'aperçois en vous un petit air de bête.
LAMRERT.

Ocos pas en Moussu que vous chau disputa,
Disputen toutei dous, crezé d'espouvanta
Vous crogne pas de res, coumencen la dispute.,
Iau sabe rasouna soubre nostre mestier,
Lou sabe lio loun-temps, sei pas un escoulier.
COLIGNÉ.

Que dites-vous, Monsieur, faites-vous donc entendre,
A ce langage-là je ne puis rien comprendre;
Si vous parlez français, pour lors je comprendrai,
Tout ce que vous dites, et je vous répondrai.
LAMBERT.

Iau parle pas français, acos pas moun usage,
Me vouole pas geyna per changea de langage,

�COMÉDIE.

325

Acos tanpis per vous, si vous coumprenez pas,
Ei be dit qu'ouria pas dous autres pans de nas,
Aco vous apprendro de desfia tout lou mounde
Vous set un agnimau qu'en dous mous vous counfounde.
Ei servi très-long-temps l'espitau de Paris,
Aquelous que servion lous ai toutes garis.
Roula trop vostre corps,n'amasserez pas mousse,
M'avez l'air d'estre esta quauque frère panousse.
COLIGNÉ.

ne me trompe pas, je comprends à présent,
Que vous êtes issu de quelque paysan;
Qu'autrefois vous aidiez peut-être à votre père
A conduire les bœufs pour labourer la terre.
Dites-moi, s'iLvous plaît, qu'est-ce qu'un ligament?
Vous êtes chirurgien comme un moulin à vent;
Savez-vous ce que c'est que la miolegie ?

Je

LAMBERT.

Eh ! qu'un terme es aco ?
COLIGNÉ.

Terme de chirurgie.
Tous les termes de l'art vous devez les savoir
Et n'en point ignorer, tel est votre devoir.
Voyons, si vous savez ce que c'est qu'épiderme ?
(Lambert ne dit mot.)
Vous ne me dites rien ? ignorez-vous le terme î
Combien peut-on compter de muscles au corps humain?
Vous ne le savez pas î... Quatre cent vingt-cinq.
Vous êtes, je l'ai dit et je le renouvelle,
De l'ignorance crasse le plus parfait modèle.
LAMBERT.

Ti u sias un insoulent, anaras en prisou
Aqui te boutaren, sediur à la rasou.

�326

MONSIEUR LAMBERT,

COLIGNÉ.

Je comprends que tu veux, dans ton vilain langage
Me faire emprisonner pour assouvir ta rage,
Tu te mécomptes trop, penses-y mûrement,
Je t'apprendrai, butor, d'agir plus sagement.
(Il prend Lambert au collet.)
LAMBERT.

Secours, Moussu Mouré, aquei diable m'estouffe,
La colère l'o pris, azeima coussi bouffe;
Sourtez-me de ma pouoche en pau moun chapeyrou,
Per me deibarassa dous des d'aquei leyrou.
(On lui met le chaperon, Coligné le lâche.)
O moun Diau! d'un pau mei damourave à la place.
MOREL.

Vous commenciez déjà de faire la grimace
J'appréhendais pour vous.
LAMBERT.

Ot un pougnet de fer,
Si aguesse mei sara, me fasio mouri en l'air,
Despacha vous, caucun, ana querre la garde,
Per ficha aquei pillard dedin lou corps-de-garde.
(On va chercher la garde.)
COLIGNÉ.

Pour aller en prison, il faut le mériter,
Ne croyez pas Messieurs, de me faire arrêter;
Si la garde paraît, je jouerai de mon reste,
Je vous assommerai, je le jure et proteste.
(La garde arrivant, Coligné tombe sur Lambert à coups de
poings, et la garde le défend).

�COMÉDIE.

LAMBERT.

Chia lous bien arribas, mena mequei pendard
Sans ton de compliment à moun â Saint-Léonard.
COLIGNÉ.

Tu t'en repentiras, indigne lieutenant,
Peste soit le butor ! au diable l'ignorant!.,.
(On le conduit.)
LAMBERT.

Vai, vai, payaras bé toutes tas insoulences,
Anen, Moussu Mouré, André, Souchou, Thoulence,
Anen faire lou quart à l'oustau de Pernin.
ANDRÉ.

Ma foi, c'est très-bien dit, il a d'excellent vin.
LAMBERT.

N'en sabe din la ville, amai sans ton jappa
Qu'ouron lou même sort si lous pouode attrapa.

�3a8

MONSIEUR LAMBERT,

ACTE TROISIÈME.
SCÈNE î.
SAINT-HAON, LA FEMME DE LAMORT.

(L'on jette de l'eau sur l'habit de Saint-Haon).
SAINT-HAON.

L'on devrait bien au moins crier garre dessous!..
LA FEMME

LAMORT

en fenêtre.

Vous ai creida tres cops, Moussu, tanpis per vous,
Chau que fuguessia sourd, plus sourd qu'une padelle,
N'aven ma eschanpa nostre aiguë de veisselle,
Encare n'eiria pas ei davon de l'oustau,
Vous erias, sans menti, quatre portes plus nau.
Tout lou Peuy vous counei per estre un chicanaire
Fasez ce que voudrez, vous crogne pas de gaire.
SAINT-HAON.

Tiens, voilà mon habit.
LAMORT.

Jiette lou ei mei dei sau,
Diable de machiara, n'en voudrias vun tout nau.
SAINT-HAON.

Je vous prends à témoin, comme cette insolente ,
A mouillé mon habit d'une eau très-fort puante,
Au lieu de s'excuser, cette diable de mort,
Fait entendre aux voisins qu'elle n'a pas de tort.

�COMÉDIE.

Quand on dépeint la mort, cette vilaine bête,
Considérez-la bien des pieds jusqu'à la tête,
Vous n'y trouverez rien qui ne vous fasse peur
Et l'on n'est pas blâmé de l'avoir en horreur.
Je souhaiterais très-fort de la mettre en justice;
Mais le cas du présent concerne la police;
Monsieur Lambert, consul, doit en être informé,
Nous verrons de nous deux qui doit être blâmé.
Il sait au premier mot tout ce qu'on veut lui dire,
C'est un homme d'esprit, un homme qu'on admire,
Il est universel, je dis la vérité,
Enfin, c'est le phénix de la communauté.
Tu seras condamnée à douze francs d'amende,
A payer mon habit, à une réprimande.
LAMORT.

Anen, lai vouos ana, tchascu faro per se,
Dises que coumpren tout, coumprendro qu'as pas se ,
Cittes Moussu Lambert, Lambert es un bavaire,
Qu'ous gronds coume ous petits o l'hounour de desplaire..
Mé qu'aye sous dous chis, es counten coume un rei,
Vont davon, vont darnier, sont toujours enbé zei.
Iau crèse qu'aco es toute sa contenance,
Entre sous chis et zei, l'y ot gis de différence.

SAINT-HAON.

Gomment raisonnes-tu ? c'est un consul du Puy,
Tu t'en repentiras, même dans aujourd'hui.
.ko4H-TVflUe
LAMORT.

Fai ce que tiu voudras, iau veze que sias ioure,
Ouh! diable d'avaleur, te choulio pas ton bioure.
4&amp;

�33o

MONSIEUR LAMBERT,

SAINT-HAON.

De quoi t'avises-tu î ce n'est pas de ton bien,
Si je me suis grisé, c'est aux dépens du mien;
Va, va, je comprends bien à travers ma grisaille
Que tu tiens les propos d'une franche canaille.
Tu payeras l'habit que tu viens de gâter,
Chez Monsieur le consul je le ferai porter,
Ne t'imagines pas que ce procès je perde,
Surtout lorsqu'il verra l'habit rempli de merde,
Alors il jugera.
LAMORT.

Qu'as, ma fé, bien chargea,
Qu'as besoin de toun lei, crei-me, vai te couigea.
SAINT-HAON.

Je m'en vais de ce pas à la maison de ville.
LAMORT.

Cours aqui d'oun voudras et laisse-me tranquille.
SCÈNE II.
LAMBERT, SAINT-HAON.
LAMBERT.

Vounl ana coume aco? me pareissez trumbla,
Talamen que courez, vous sez tout cisouffla.
SAINT-HAON.

Je viens vous demander de me rendre justice,
D'ordonner au surplus que personne ne pisse,
L'on vient de m'arroser.

�COMÉDIE.

LAMBERT.

Quau

YOUS

Ma figue ont adiu toit;
o fait aco î
SAINT-HAON.

C'est Madame Lamort;
En passant, par malheur, le long de notre rue ,
C'était en plein midi, l'heure n'est pas indue,
Et comme vous voyez, sans crier gare l'eau,
A gâté mon habit, mon habit le plus beau;
Elle le payera, cette diable de masque,
En fait de propreté je suis un peu fantasque,
C'est un habit d'Elbeuf que j'ai depuis ce jour,
Autant en serait-il, s'il était de velours.
Je dis et je soutiens que dans toute l'Europe
On ne trouverait pas un endroit si salope.
Quand on sort le matin, c'est une puanteur
Qu'on ne peut supporter sans avoir mal au cœur.
LAMBERT.

Es vrai que dins lou Peuy règne force désordre,
S'en quauques estaffiers que l'ai bouten bouon ordre,
Aco s'es déjà dit à Moussu lou Proumier,
Tout l'ai sero to net qu'un bassi de barbier.
Anen faire afficha l'ordre de la poulice,
Dendiu gittaro plus de merde ni de pisse.
Iau vau dire à Reymound de vou ana troumpeta,
Si m'oubéissent pas, lous farei arresta.
SAINT-HAON.

On a depuis long-temps rendu cette ordonnance,
De la part des consuls, c'est une négligence,
Ils doivent y tenir.

�33a

MONSIEUR LAMBERT ,

LAMBERT.
Voulez dire lou mo
Vous sez pas bien y fai, sabez pas quesaco.
En couchence, voudrio que seguessiat en place,
Quand vous chau countenta toute la populace,
L'on es embarassa, l'on se fai d'ennemis ,
En verita , Moussu, cent cops mai que d'amis.
Pasmin, chascu vau bé que l'y ronde justice,
L'y ot bé toujours caucunque maudit la poulice,
En faire aquei mestier, si n'y ot dous de countents.
S'en trobe, per lou sur, quatre de mescounlents.

SAINT-HAON.
Si vous vouliez , Monsieur, y faire une descente,
Vous même jugeriez que c'est une insolente,
Allez-y , s'il vous plaît,

LAMBERT.
Ana trouha la mort!.!.
S'ei pas d'aquel avis, de me preissa to fort.
Quand pouden retira quaucnn d'entre ses pauttes,
Fasen ce que pouden , acos pas nostre faute
Si manquen nostre cop, nous autres médechis,
De la diable de mort sen jamai bouos amis.
,9D:k'oq si sb a-ibio'i «íÍDíiìfi s-iuíì

ÍISÍIA.

SAINT-HAON.
Peut-être le seigneur me fera-t-il la grâce
De rencontrer quelqu'un, je m'en vais sur la place.

LAMBERT.
Regarda si l'i ot pas beliau cauque messou,
VouSt-Jean, vou Pourtau, vou Reymound, vou Chambou.

�COMÉDIE.

333

SAINT-HAON.

J'y vais de ce pas-ci.
LAMBERT.

Despecha-vous doun viste,
N'en troubarez caucun amoun vé lous Jouistes.
L'y vendount per aqui cauque vi de pays,
Chambou manquaro pas de bioure en sous amis.
Lou quiou soubre lou bon, me semble de lou veire
Faire mille proujets, que font creba de reire,
Et surtout si lou vi se troube de son goût
Anen, buven un cop, si disoun à Chambou,
Oco zes de fier vi, qua las costes s'apege,
Regarda sa coulour, es nier coume la pege.
Lou vi d'un tau n'est pas to bouo qu'aquei d'aqui,
Lou couneisse assez bé, l'ai tasta lou mati.
Juront coume de pouors, mangeon un pau de tourte ,
Quand se chau retira, la terre liour es courte.
Si toumbount à tout pas sourten dous cabarets,
S'en vont, broulin, broulon en fréta las parets.
Venount à liours oustaux, las fennes font la feire,
Attrapount lous toundraux, lei bouotount toutes neires.
L'une o lou nas cacha, l'autre lou bras roumpu,
Se pouodount pas Iepa dous cops qu'on reçoupu,
Quon roumpon lous bichous, lous plats, las escudelles,
Es ordinairement la fi de la querelle.

SCÈNE III.
LAMBERT , LAMORT.

LAMORT,

portant l'habit de Saint-Haon.

M'on dit, Moussu Lambert, que Moussu Saint-Haon
Charchave de tout las, vou Raymond, vou Chambon,

�MONSIEUR LAMBERT ,

Per m'envoya charcha par rapport à la pisse
Que dit qu'aven jetta dessoubre sa pelisse;
Vous pouorte soun habit, Moussu, m'excusarez,
Vira lou de tout las, vezé bé que l'y o res.
Ava din lou quartier nous o fai une feire,
Escumave de rage, aquei tapou d'ouveire,
Coume si lou cragnio, es vrai qu'es procureur,
Et que passe partout per estre un gron menteur.
LAMBERT.

Vous lou trata bien mau !
LAMORT.

Tout coume vou méiite ,
Lou crogne pas de res aquei crebe fulite.
LAMBERT.

Creidessias pas lo fort, vous m'avez estourdi.
LAMORT.

Vous dirai davon zei tout ce que vous ai di;
Vezé leichi que ve.

SCÈNE IV.
LAMBERT, LAMORT, SAINT-HAON.
SAINT-HAON.

Vous voilà donc, Madame!
Tenez, Monsieur Lambert, c'est une bonne lame
Considérez-la bien, il n'est pas de lutin
Sous la cape du ciel, qui soit aussi malin.
Au lieu de s'excuser, il n'est pas d'invectives

�COMÉDIE.

Qu'elle n'a^e vomi; la chose est positive,
Méprisant les consuls, la justice et le roi,i
C'est une femme enfin qui n'a ni foi ni loi.
LAMORT.

Que dises-tu, pillard, oco sount tous semblables,
Tout lou Peuy te counei per un gron misérable,
Que farias un proucès à la chime d'un py ;
Vai, vai, sias un gripet, un diable de couquy;
Regarda, si vous plai, si 11 ot quauque doumage
Vou faire soutegni per tout lou vesinage
Que n'ai pas arrousa soun habit de tanet,
Et qu'ère tout planta davon soun cabinet.
LAMBERT.

Que chiaie de tanet ou be de sorpilie^re,
N'avez pas min jetta d'aigue per la chareire;
Aco n'est pas permis, vous aven bé prou ditj
Eh bé! vous pajarez l'amende amai l'habit.
L'habit es tout tacha, n'ère pas d'aigue nette,
Quand l'oun o veissela, l'aiguë es un pau grassette.
LAMORT.

Vous dise un autre cop que l'aven pas toucha,
Aco me fai de res , si l'habit es tacha
Si vouo fai en quicon, iau n'en sai pas la cause,
Acos aquei couqui, Moussu que vou suppause.
SAINT-H AON.

Oses-tu soutenir que tu ne l'as pas fait
En face d'un consul, l'homme le plus parfait?
LAMORT.

En fai d'aco d'aqui me sente pas coupable,
Si l'aguesse arrousa serio bien punissable

�MONSIEUR LAMBERT,

Que se fuguesse ploin, n'ourio pas attendiu,
T'ourio bela d'argent, tan coume ourias voudiu.
T'ourio bouta tout nau d'ous pes jusqu'à la tesie
Ma dei cop n'ouras res pas même un tro de veste.
Troumpes lous paisons, aco ve de liour sort,
Fai ce que tiu voudras, troumparas pas Lamort.
LAMBERT.

Vous avez bé jetta l'aiguë de la veisselle,
Moussu n'ourio,pas,fai sans .rasou la querelle,
Pouode pas faire min que de vous coundamna,
De pa^a soun habit et de vous en ana ;
Vous poudez pas fachaj l'amende n'en fau grâce.
LAMORT

lui jette L'habit et s'en va.

Te ! é veze aqui l'habit ei travers de ta face.
Te crogne pas de res, te veirei be vegni.
LAMBERT.

Ah! vai diable de mort! iau te vouole pugni
T'apprendrai toun mestier,' d'estre une impertinente.
Per ma fe vostre habit o l'oudour bien pudente
Fasez ce que voudrez, fasez-la bien anaj
M'en vau jusque vèz, iau pour me pouire pana;
N'ouria pas soubre vous cauque pau de charpille?
SAIKT-HAON.

Je ne m'en trouve pas.
LAMBERT.

N'en prendrai vé ma fille,
Que me tapounaro lous dous traus de moun nas.
Excusa, si vous plai, lai vau d'aqueste pas,

�COMÉDIE.

Justamen m'o jitta la merde à moun visage,
La farei repenti d'aver fai tal outrage.
Chau que dins un moument ane veyre la tour,
Apprendro bé aqui d'emmerdouzi lous mours,
Me pouode pas souffri...
SAINT-HAON.

L'affaire est aggravante,
Je ferai de mon mieux pour qu'elle s'en repente.

AGTE QUATRIÈME.
SCÈNE r.
LAMBERT, CHAMBOIf.

LAMBERT.

Iau creze que l'y ouro tantôt soubre la place
Beliau quauque fougau; toute la populace
Vendrot ei Martouret per pouire veire aco,
Quand le fio sero fai, anaren bioure un cop
Dins lous vis de pays quaucun pouirio s'escoundre
Lai se bien quérella, s'envouya faire toundre
D'aqui pouirio vegni quauque bouon secoudrau,
Insulta lous veilets, lous mestres de l'oustau,
Sans crointe de dindiu l'y pouire chanta pouille,
En disen qued'aneui l'y ouro pas de patrouille,
Que lous couosses chez ei d'aqui sont atoullas,
Ous despends d'un chastiu , lai font un bouon repas
Faron ce que pouiront per accompli la feste,
Et si chargeon un pau la patrouille es de reste.
Lous attraparei bé, Moussus lous Soissouniers,
Anaren visita lous oustaus dous bourgeois,
43

�338

MONSIEUR LAMBERT,

Avon d'ana soupa beilaren nostous ordres
Voulen tant que pouiren empacha lous désordres
Lous soudards couriront quasi toute la neui,
Rengearen per aqui la canaille dei Peui.

CHAMBON.

En pensa coume aco, pensa à vostre guise ,
Si vous faset aco, fasez una soutise,
Per faire de patrouille, aneui n'es pas lou jour,
L'on se diou regeousi per ordre de la cour
Tira aco d'aqui, Moussu, de la pensade,
Ana-vous-en soupa, buvez cauque rasade,
Vous chau pas chagrina dei Peuy lous habitans ,
Ous soudards, si vous plai, douna liour lour vatan,
Chau bé qu'un pau chastiu se sente de la feste.
Si voulez patrouilla, chau que fuguessia en teste;
Changea de sentimen, quicon arribaro ;
Veirez que tout lou Peuy contre vous creidaro.
En lous leissa soulets, liour douna trop d'audace,
Farez beliau leva toute la populace
Que creidaro toile! contre Moussu Lambert,
Vous pouiron bé leva las cervelles en l'air.
LAMBERT.

Tiu fas trop l'avoucat, aco te convé gaire,
Segrai toun sentimen, Moussu, per te complaire,
Te sei bien oubligea de l'avis qu'as douna,
Sors-me d'ici, couqui, et vai te proumena.
(Chambon sort.)
Vézé Moussu Chambou que fai la remoustrance,
Que dit soun sentimen en gronde confidence;
Crèze que diuve pas oubéir ei veilet;
Aco s'appella bé l'y coupa lou sifflet.
Pense ce que voudras, farai toi' jours ma trene,

�COMÉDIE.

339

M'en vau bioure dous cops lei terre de varenne
M'en pouode pas passa, chau toujours avala,
Aco gari la se, amai fai bien parla.
(Il sort.)
SCÈNE II.
CHAMBON Seul.

Pardi, méritario d'ana encare à l'escoîe,
Si vire de favart, Lambert o bien la vole.
Ah! boundiau, moun ami,qu'aquel homme es nigaud!
Desfièze dins lou Peuy de trouba soun eigaud.
Dindiu dedins lou Peuy, se dit, n'o tont de ruse,
Quand un homme vou» dit, es un gogue, un baruse.
Iau vèze qu'es lou temps, deje d'ana soupa,
Aquei Moussu Lambert me fario bé pipa;
De bioure et de mangea me sente lou courage,
N'ai res mangea d'aneui qu'un mourcé de froumage.
SCÈNE tíh
M. BALME, LATOURMANTE.

(Les soldats du régiment soissonnais font seuls patrouille et
heurtent à la porte de M. Balme.)
M. BALME.

Je crois qu'on frappe ici, sans doute on veut du vin ;
On n'en veut plus donner jusqu'à demain matin,
(On heurte une seconde fois.)
Qui frappe-là si fort?
LATOURMANTE.

Monsieur, c'est la patrouille.

�34o

MONSIEUR LAMBERT,

M. BALME.

Sans doute vous serez avec maître gribouille.
(Il ouvre.)
LATOURMANTE.

Vous savez bien, Monsieur, qu'il vous est ordonné
De fermer cabaret quand dix heures ont sonné ;
J'aperçois malgré çà beaucoup de monde à table,
En faisant mon devoir, je ne suis point blâmable.
M. BALME.

Vous avez bien sans doute un consul avec vous?
LATOURMANTE.

Aucun d'eux n'a voulu venir avec nous.
M. BALME.

Je respecte, Monsieur, votre habit d'ordonnance,
Sans quoi vous payeriez bien cher votre insolence ;
De venir sans consul heurter chez les bourgeois ;
Ah! vous m'avez bien l'air d'être un grand iroquois !
Je vous suis obligé de pareille visite,
Faites votre chemin, sortez, mais sortez vite,
Sans quoi vous payerez...
LATOURMANTE.

Mon Dieu, pas tant de bruit,
Tout à l'heure en prison vous y serez conduit.
M. BALME.

Ecoute, mon ami, pour punir ton audace,
Un beau moule de gants va te couvrir la face
Si tu ne sors d'ici; crois-moi, sors promptement.
(Il lui ferme la porte.)

�COMEDIE.
LATOURMANTE.

Va, Messieurs les consuls sauront dans un moment
Ce qui vient d'arriver, ils en auront vengeance.
M. BALME.

Marche, marche toujours, pas tant de résistance.
SCÈNE IV.
LATOURMANTE, LAMBERT.
LATOURMANTE.

Je viens de rencontrer un homme bien hardi,
De le voir en colère il m'avait étourdi ;
Heurtant à la maison, il nous ouvre la porte,
Que voulez-vous, dit-il, avec votre escorte?
Sans doute vous voulez qu'on vous donne du vin?
Retirez-vous d'ici, Messieurs les fantassins;
Nous avons cependant trouvé des gens à table
Qui buvaient et chantaient; la chose est véritable
Que cela se passait assez tranquillement,
Mais, Monsieur, le bourgeois parlait insolemment.
Nous avons répondu que nous faisions patrouille,
De la part des consuls. . — De la part de gribouille,
Nous a-t-il répondu , c'est de Monsieur Lambert,
Ah! si j'avais su çà, je n'aurais pas ouvert;
—Dites-lui que Lambert est une grande bête,
Quand on fait la patrouille, on doit être à la tête.
LAMBERT.

Mais eau pouot eslre aco?
LATOURMANTE.

Je ne sais pas son nom,
Tout ce que nous savons, nous savons sa maison.
On nomme cet endroit la rue de la Chaussade.

�MONSIEUR LAMBERT,

LAMBERT.

Poudias bé l'y beila cauque bouone bourade.
LATOURMANTE.

Il m'aurait étrillé peut-être tout de bon;
Je ne m'y fiais pas, car c'est un vrai démon.
Il se moque, dit-il, de toute la police,
C'est un jeune gaillard tout rempli de malice.
En ' £((i: íT'HSHKAJ

f

aTVÎÀKHUOTi J

LAMBERT.

Eria tres contre zei, poudia bé l'arresta;
Serio dèze à la tour, si \y fuguesse esta.
C'est ici de soudards de la vierge Marie.
N'ourio pas fai aco quand ère dedins Brie.
Aqui peuden sept ons ei servi nostre rey,
Cragnio pas lous bourgeois, lous fasio marcha drey.
Vous autres, si m'on dit, sé toutes de pagnottes,
Que méritaria ma de mangea de calottes :
Que vous sert entre mos d'aver un bouon fugi,
Poudia bé de sediur toutes tres lou segy;
Cau vous o dit aco, qu'ère de la Choussade?
LATOURMANTE.

Je crois vous avoir dit que c'est mon camarade.
LAMBERT.

Anen, venez moustra vount es aquel oustau,
Beliau qu'en tout aco, l'y ouro pas ton de mau.
SCÈNE V.
LAMBERT, LATOURMANTE, BALME.

heurtent à la porte.)

�COMÉDIE.

BALME.

C'est bien être insolent d'heurter de cette sorte!..
LATOURMANTE.

Ouvrez, ouvrez, Monsieur, ouvrez-nous votre porte.
BALME ouvre.

Que viens-tu faire ici pour la seconde fois?
( A Lambert : )
Avez-vous ordonné d'insulter les bourgeois?
En laissant ces soldats seuls à faire patrouille?
Je l'aurais désossé tout comme une grenouille,
S'il eut de plus resté seulement un moment.
LATOUBMANTE.

Vous voyez bien, Monsieur, que c'est un insolent;
Lorsque je vous l'ai dit, vous ne vouliez le croire,
Il avait à minuit beaucoup de gens à boire.
BALME.

Qu'est-ce que cela fait ? faisait-on carillon ?
LATOURMANTE.

Je ne saurais mentir et je vous dirai non.
BALME.

Dites-moi, depuis quand êtes-vous au service?
LATOURMANTE.

Depuis près de six mois.
BALME.

Vous n'êtes qu'un novice,

�344

MONSIEUR LAMBERT ,

Vous n'avez nul pouvoir d'entrer chez le bourgeois,
Vous n'êtes qu'un blanc-bec, voilà ce que je crois.
Parce qu'un consul dit, allez faire la ronde,
Vous vous croyez le droit d'entrer chez tout le monde ;
Le consul et vous trois êtes quatre animaux,
Ailleurs, Monsieur Lambert, ayez donc vos vertiges,

Je vous prie instamment de me passer la porte,
On se passe céans des gens de votre sorte.
(Il leur ferme la porte, )
LAMBERT.

Vezé d'aqueste pas iau vau verbalisa,
Souvente-te qu'en frais iau te vouole escrasa,
Disount que penses bien lous pouors amai las cayes,
Sediur à Mountpellier l'ai pourtaron tas brayes
Aqui te pensaront ta bouosse dey secret,
T'apprendront coume chau d'estre un pau plus discret.
Dequé disez d'acof
LATOURMANTE.

Que ce Monsieur va vite.
LAMBERT.

Iau lou vouole pugni tout coume vou mérite.
LATOURMANTE.

Ah, vous ne seriez pas peut-être si méchant,
De le faire mener chez Monsieur l'intendant;
Après quoi, disons-le, c'est une bagatelle,
Le jeu certainement n'en vaut pas la chandelle;
En tout cas il vaut mieux le conduire à la tour.
LAMBERT.

Anen, retiren-nous, que demo sero jour.

�COMÉDIE.

**

SCÈNE vr.
BALME.

Je comprends que j'ai fait une grande sottise,
IL m'en coûtera cher, si Lambert verbalise;
J'avoue nettement que je suis dans mon tort,
Il faut s'en excuser auprès de ce butor;
S'il me fait du chagrin, je le jure et proteste,
Qu'il en résultera quelque cas très funeste.
Il ne m'arrivera je crois rien de fâcheux,
Parce qu'après son an, nous compterons tous deux.
Il ne fera pas tant alors le philosophe ;
Je lui ferai savoir de quel bois je me chauffe :
Quoiqu'il soit vieux soldat, il ne me fait pas peur,
Je sais sans en douter qu'il lui manque du coeur.
Dans la maison de ville il est allé peut-être.
Je crois l'apercevoir, il est à la fenêtre.

Je vais de ce pas-ci lui faire un compliment.
Ne crions pas si fort, peut-être qu'il m'entend,
S'il avait entendu ce que je viens de dire,
Il n'aurait pas sujet de le prendre pour rire.
Allons tout doucement, prenons-le par douceur,
Etant consul il est notre supérieur.
SCÈNE VII.
BALME , LAMBERT.
BALME.

Je puis sans m'en douter vous avoir offensé,
Oubliez, s'il vous plaît, tout ce qui s'est passé;
Vivons en bons voisins, Monsieur, je vous en prie;
Ne parlons jamais plus de cette brouillerie.
LAMBERT.

Iau n'en parlarei plus, mais vous chau countenta
Aquelous tres soudards que vé vous sount esta.

44

�346

MONSIEUR LAMBERT,

etc.

Liour chau beila seix francs aco faro l'affaire ,
N'en sourtez bouon marcha, vous en couoste pas gaire.
Si fuguessia esta conduit à Mountpellier
Per quatre ou cinq soudards ou bé de cavaliers,
Vous aurio bé chaudiu paya toute la couise,
Ourio bé dimigni cauque pau vostre bourse,
Ainsi n'aguessia pas de peine à lous bela.

BALME.

Oh! non ! assurément, car, Monsieur, les voilà.
LAMBERT.

On fai beliau chez iau mai de trente vou^ages,
M'en vau liour lous pourta : serez un pau plus sage.

BALME.

Je vons suis obligé de votre bon avis;
{Apart.} Adieu, le plus grand sot qui soit dans le pays.

�/

\

��AUGUSTIN-SIMON IRAILH,
CHANOINE DE MONISTROL, PRIEUR-CURÉ DE SAINT-VlNCENTLES-MOISSAC, DANS LE DIOCESE DE CAHORS , ÉCRIVAIN DU

18e

SIÈCLE

, etc.

Le nom ou plutôt le surnom d'Irailh est depuis longtemps connu au Puy. Le premier qui l'a porté fut noble
Pons Bordel, capitaine-mage de la ville, en 1069. Il le
choisit pour se distinguer d'une autre famille, et depuis
lors ses enfans n'ont plus signé que celui-là.
AUGUSTIN-SIMON IRAILH,

l'écrivain auquel est consacrée

�55o

AUGUSTIN-SIMON IKAILH ,

cette notice, naquit au Puy en Velay, le 16 juin 1719.—
Ses parens l'envoyèrent de bonne heure à Paris pour terminer ses études; ensuite, poussé par une ardente vocation, il entra au séminaire d'où il ne sortit qu'avec les
ordres.
Ce fut environ vers 1760, que Madame Fontaine, une
des nièces de Voltaire, lui confia l'éducation de son fils.—
Pendant le séjour de plusieurs années que l'abbé Irailh fit
dans cette maison, il eut occasion d'y voir très-intimément
l'illustre philosophe de Ferney. Le contact de cet homme
supérieur ne tarda pas à faire sentir sur l'esprit docile de
notre compatriote son irrésistible influence : influence incontestable, car elle se trahit à chaque page, à chaque mot.
Or, tandis que le jeune abbé croyait diriger à son gré le
cœur de son élève, on voit que lui-même, fatalement séduit, subjugué par l'ascendant de Voltaire, ne pense plus,
n'agit plus que d'après les inspirations qu'il en reçoit. —
Ainsi, et toujours le génie règne sur les intelligenccs.il
anime de son souffle, de sa pensée, tout ce qui l'environne , et sa domination est d'autant plus souveraine qu'elle
s'exerce souvent malgré la volonté de ceux qu'elle frappe.
Irailh ne s'était pas approché du philosophe sans quelque
frayeur. Son passage dans les séminaires, ses goûts, ses
principes, sa vocation, son état, devaient être pour lui
de sérieux et continuels motifs d'appréhension. Nul doute
qu'il ne se tînt en garde; cependant, la chaleur avec laquelle il défendit Voltaire contre tous ceux qui l'attaquaient, témoigne, mieux que nos paroles, quelle puissance le maître avait sur son esprit.
Le premier livre que publia l'abbé Irailh et qui est celui
de cet auteur qui eut le plus de réputation, parut en 1761,
sous le titre de Querelles littéraires, ou Mémoires pour
servir à l'histoire des révolutions de la république des

�CHANOINE DE MONISTROL , dC.

lettres, depuis Homère jusqu'à nos jours 1. — Cette œuvre
est trop importante et fit vraiment trop de bruit en son
temps pour que nous nous contentions de n'en indiquer
ici que le nom; nous allons donc essayer d'en faire une
sommaire analyse, afin que nos lecteurs puissent apprécier
le mérite d'un écrivain qui, quoique long-temps retranché
derrière un timide anonyme, ne put se soustraire aux
éloges et aux critiques plus ou moins sévères qu'un livre
tel que le sien devait nécessairement provoquer.
L'ouvrage est divisé en trois grandes parties; chacune
d'elles prise isolément pourrait fournir un traité complet.—
La première passe en revue'les querelles particulières ou
d'auteur à auteur ; la seconde les querelles générales ou
querelles sur de grands sujets; la troisième enfin, les
querelles des différens corps entr'eux.
PREMIÈRE PARTIE.—Ici l'auteur remonte aux époques
les plus reculées et démontre, en descendant jusqu'à nos
jours, que presque tous les grands génies ont constamment
été en butte aux haines d'indignes ennemis ou de jaloux
rivaux. Homère, le prince et le père des poètes, a pour
adversaire le grammairien Thestorides, qui lui vole son
llliade et cherche à se l'attribuer; Sophocle contre Euripide, Aristophane contre Socrate; Platon contre Aristote;
Démosthène contre Eschine, sont les principaux exemples
des luttes que se livrèrent les plus illustres écrivains de
la Grèce.
A Home, Virgile attaqué par Bavius, par Mœvius et par
Bathilles; Horace poursuivi par tous les mauvais écrivains
de son temps; Lucain, Perse et Juvénal jalousés par Néron
lui-même, fournissent à la critique d'Irailh l'occasion de

1

4 Toi.

in-13, Paris, chez Durand, 1761.

�352

AUGUSTIN-SIMON IRAILH ,

tracer rapidement l'histoire littéraire des siècles de la belle
latinité.
Enfin, en se rapprochant de notre époque, on sent que
l'écrivain aidé par de nombreux documens s'intéresse
davantage à son sujet. Ses tableaux prennent plus de vivacité, plus de couleur, et sont tracés d'une main plus
hardie. Ses récits sont à chaque instant égayés par de piquantes anecdotes, dites avec une simplicité parfaite et
souvent avec beaucoup de finesse et de bon goût. — Les
longs démêlés à' Jbailard et de Saint-Bernard occupent
une place importante; viennent ensuite les querelles de
Jehan de Meun, l'auteur du roman de la Rose, avec les
femmes de la cour de Philippe-le-Bel; celles de Clément
Marot avec deux poètes décriés Sagon et la Huéterie ; de
Ronsard avec Saint-Gelais ; de Malherbe avec différens
auteurs; de Balzac avec le général des Feuillans; de Foiture avec Benserade ; de l'abbé à'Àubignac avec Ménage ,
Mademoiselle de Scudcry et Richclet ; de Corneille avec le
cardinal de Richelieu; de Bossuet avecFénélon; de Boileau
avec le plus grand nombre des poètes ses contemporains 1 ;
de Racine avec Pradon; et surtout de Voltaire avec Rousseau , Desfontaines et Maupertuis.
DEUXIÈME PARTIE. — Dans cette division, Irailh, nous
l'avons dit, recherche les querelles générales. Il porte suc.
cessivement son examen sur cinq grands sujets : La langue,
l'éloquence, la poésie, les sciences, les beaux-arts.—Cette
portion de l'œuvre de notre savant auteur est évidemment
la plus élevée et celle qui lui valut le plus d'admiration.
On y retrouve, en effet, à chaque page, cette manière

1 Les principaux sont : Chapelain, Bussi-Rabutin, Boursautt, SaintPavin, Linière, Quinault, l'abbé Cotin..,

�353

CHANOINE DE MONISTKOI. , CtC

facile de voir et d'expliquer les secrets de l'art littéraire.
Bien de pins exact que les dissertations sur le style , sur le
mérite des traductions; rien surtout de plus finement écrit
que la critique sur l'éloquence en général, à propos des
querelles de Gibert avec Rollin et Pourchot.
La réforme tentée au barreau par Gabriel Guéret, en
1666 1, contre le mauvais goût accrédité en France dans
les plaidoiries, amène avec beaucoup d'esprit une traduction de l'épigramme adressée par Martial à son avocat :
Pourquoi parler, dans mon affaire,
De viol, de poison, de fureur sanguinaire!
— J'avais trois chèvres; un voisin
Vient de me les voler; je me plains du larcin.
— Le juge veut du cas une preuve très-claire. —
Vous citez de grands noms dont nous n'avons que faire,
Mithiidale, Annibal, le brave Mutius,
L'implacable Sylla, l'illustre Marius.
La flamme est dans vos yeux, l'écume sur vos lèvres.
— Mais, encore une fois, parlez de mes (rois chèvres

2

.

Dans le chapitre sur l'éloquence de la chaire , l'auteur
expose les longs démêlés entre le fameux Arnaud et l'académicien Dubois, et développe les différentes opinions successivement émises par Nicole, l'abbé Goujet, le père
Larue, M. de Montcrif et surtout Foliaire, toujours invo-

1 Eu 1666, Gabriel Guéret
Entretiens sur l'éloquence.

publia

un

ouvrage ayant pour titre:

2 Non de vi, neque caede, nec veneno.

Jam die, posthume, de tribus capellis.
{Martial, épig. 1. XIV.)

45

�354

AUGUSTIN-SIMON IRAILH ,

que comme autorité* suprême dans tonte espèce de discussion.
— Passant ensuite aux divers systèmes poétiques essayés
tour-à-tour, Irailh s'arrête, pour le combattre, à celui que
préconisa long-temps Lamothe1, poète qui, après avoir
fait des vers presque toute sa vie, tenta une réforme exclusive contre l'esclavage des rimes et de la mesure. — Dans
un article intitulé : Querelle des anciens et des modernes ,
notre auteur retrace rapidement cette éternelle dispute
entre ceux qui ne trouvent bonnes que les productions
nouvelles et ceux au contraire qui, laudatores temporis
acti, n'ont et ne veulent avoir d'admiration que pour les
œuvres des temps passés. L'abbé Boisrobert et Desmarets
de Saint-Sorlin , favoris du cardinal de Richelieu, sans
doute pour faire la cour à l'auteur de Mirame, se déclarèrent vivement en faveur de la prééminence moderne ;
Boileau épousa chaudement la cause contraire et la soutint envers et contre tous. Charles Perrault, on le sait,
fut à cet endroit une des victimes de ses plus vives
attaques 2.
Un des chapitres les plus intéressans est celui dans
lequel le critique fait sommairement l'histoire des princi-

1

Tout doucement venait Lamothe-Houdard,

Lequel disait d'un ton de papelard :
Ouvrez, Messieurs, c'est mon Œdipe en prose , etc.
{Le Temple du Gout.)
2 Tout le trouble poe'tique,
A Paris, s'en va cesser.
Perrault, l'anti-pindarique,
Et Despréaux , l'homérique ,
Consentent de s'embrasser.

�CHANOINE

DE

MONISTROL

, etc.

355

pales compositions romanesques chezles différens peuples.
— Il ne faut pas omettre non plus ses savantes dissertations sur la poésie dramatique,
les beaux-arts.

sur les sciences

et sur

—

C'est dans cette dernière portion
de son ouvrage que l'abbé Irailh rapporte les querelles des
différens corps, soit qu'ils luttent entr'eux, soit qu'ils aient
TROISIÈME PARTIE.

à combattre contre un ou plusieurs individus isolés. — La
première querelle citée remonte au i3e siècle; elle éclata
entre l'Université de Paris et les religieux mendions. Ceuxci voulaient obtenir des chaires de théologie que l'Université, toujours jalouse deses prérogatives, s'obstinait à leur
refuser. Dans cette célèbre dispute, nous voyons intervenir le comte de Poitiers, la reine Blanche, les papes
Innocent IV et Alexandre IV, le célèbre docteur Guillaume
de Saint-Amour, S. Thomas d'Aquin et S. Bonaventure. Le
résullat de plusieurs années de guerre fut l'admission des
religieux mendians dans l'Université , mais toujours au
dernier rang.
La querelle des Dominicains et des Cordeliers, dans
laquelle on s'anathématisa de part et d'autre à propos de
l'Immaculée Conception de la Vierge et des stigmates de
S. François, fit aussi beaucoup de bruit en son temps. —
L'Université eut encore plusieurs démêlés avec le collège
de France et avec les jésuites; ces démêlés qu'un siècle
entier ne suffit pas pour éteindre, sont racontés avec une
extrême précision et beaucoup d'intérêt.—Viennent, plus
tard, les éternels combats des Jésuites, i° contreies
Carmes, au sujet de la singulière prétention qu'avaient
ces religieux de descendre en ligne directe du prophète
Elie, qui les fonda, disent-ils, sur le Mont-Carmel3 ;
2° contre les Dominicains qui prêchaient partout que le
livre de Louis Molina 4 était le précurseur de l'Antéchrist;

�356

AUGUSTIN-SI MON IRAILH,

3° contre MM. de Port-Royal qui, après avoir reçu clans
leur société Jean Duverger de Haurane, abbé de SaintGyran, ami et partisan zélé de Jansénius, acceptèrent et
défendirent énergiquernent avec lui les doctrines de ce
célèbre théologien 5; 4° contre Tordre rival des Oratoriens,
dont un grand nombre, devenu janséniste, soutint avec
ardeur et durant longues anné'es la cause de Port-Royal6 ;
5° contre le séminaire des missions étrangères, relativement au système suivi en Chine pour la propagation de la
foi; 6° contre le poète Santeuil, pour avoir fait Tépitaphe
d'Arnauld ; 70 enfin, contre le père Norbert, capucin, qui
les accusait d'idolâtrie dans les Indes. — Les querelles des
médecins entr'eux et avec les chirurgiens ; celles des ency-

1 Quelques Carmes fixaient l'origine de leur ordre au prophète Enoc,
bien avant le déluge. Le plus grand nombre n'ose la faire remonter qu'à
Elie, —Les Jésuites d'Anvers , continuateurs de Bollandus, se moquèrent
de cette opinion et assignèrent le B. Berlhold pour premier général de
l'ordre (au ia° siècle ). Encela ils parlaient d'après Barouius et Bellarmin •
2

Louis Molina,

fameux jésuite, avait composé un ouvrage intitulé :

Concorde de la grâce et du libre arbitre , dans lequel il cherchait à expli-

quer la manière dont Dieu agit sur les créatures et celle dont les créatures lui résistent.
* Antoine Arnauld , Louis-Isaac Saci ,

Antoine le Maistrc

t

JYicole,

Pascal, Arnaud d'Andilly, Hermant, Lenainde Tillemont, Laneelot, etc.,

étaient les principaux écrivains de Port-Royal. — CORNÉLIUS JANSÉNIUS,
évèque d'Ypres, avait composé un ouvrage dans le but d'exposer les vrais
sentimens de S. Augustin sur la grâce. Cet ouvrage, qui ne parut qu'après
la mort de l'auteur, fut poursuivi par les Jésuites, comme renfermant
plusieurs propositions hérétiques et finit par être condamné à Rome en 1641.
* L'institut des Oratoriens n'admettait nulle sorte de vœux. Son esprit
était que chacun fût libre. On l'avait défini un corps où tout le monde
obéit et où personne ne commande. — Il fut fondé par le cardinal de
Bérule, le 2 janvier 1612.

�CHANOINE DE MONISTROL,

etc.

357

clopédisles avec les anti-encyclopédistes ; des Bénédictins
avec le père de Rancé, abbé de la Trappe, et avec Gabriel
Naudé ; du père Mabillon avec la cour de Rome, etc., sont
aussi toutes fort curieuses par les détails intimes qu'elles
contiennent.
Lorsque l'abbé Irailh eut publié son ouvrage, quelques
écrivains prétendirent reconnaître à quelques tournures de
style la spirituelle coopération de Voltaire. — Cette opinion, d'abord timidement avancée, fut accueillie avec joie
par ceux intéressés à ruiner un homme qu'ils regardaient
comme ennemi. En effet, attribuer à Voltaire un livre dans
lequel son éloge se trouve à chaque page et souvent en
opposition à une.critique sévère contre d'autres auteurs,
c'est à la fois humilier le lâche orgueilleux qui use d'un
si bas stratagème pour se vanter et l'écrivain famélique
qui s'abandonne au service d'une si honteuse pensée. —
Donc, en acceptant ce que cette assertion peut offrir de
flatteur pour notre compatriote, nous n'en devons pas
moins repousser positivement une insinuation qui viendrait
dégrader le caractère d'Irailh, en même temps qu'elle
atténuerait le mérite qu'il a seul droit de revendiquer en
cette circonstance.
Du reste, lorsque parut cet ouvrage, comme il ne portait pas le nom de celui qui l'avait composé, la curiosité
publique fut vivement excitée. Plusieurs corporations religieuses , qui pensaient avoir à se plaindre des jugemens
dont elles étaient l'objet, firent d'activés recherches pour
connaître l'anonyme, et bientôt le seul et véritable auteur
s'empressa de se déclarer.
Voici ce qu'écrivait l'abbé Irailh au moment où la critique
était si vivement acharnée contre son livre; par ce frag-

�358
ment de lettre

SIMON-AUGUSTIN IRAILH,

1

on pourra juger des impressions qui l'agi-

taient alors :
« Je suis sensible, Monsieur, comme je le dois, à l'in» dulgence avec laquelle vous avez jugé les querelles litté» raires...... L'impartialité que vous avez cru y reconnaître
» et que des censeurs trop partiaux eux-mêmes s'obstinent
« àn'ypas voir, cette impartialité si nécessaire à tout histo» rien est sans dout ce qui m'a concilié votre suffrage. Mais
» en sacrifiant à ce devoir indispensable toute considération
» personnelle, devais-je m'attendre à ce qui m'est arrivé ?..
» Je n'ai cherché à plaire ni à déplaire à personne. C'est
» peut-être mon plus grand crime aux yeux de ces gens
» qui ne sortent jamais delà sphère de leur parti. J'ai
» essuyé mille tracasseries. Il n'a pas même tenu à ces
» hommes charitables que je n'aie été exposé aux plus
» violentes persécutions, conjointement avec l'homme de
» lettres qui, en qualité de censeur royal, a approuvé mon
» livre. On m'a honoré de plusieurs libelles affreux pour
» lesquels, selon toutes les apparences, on ne s'est pas
» mis dans le cas de surprendre de privilège, ainsi qu'on
» me l'a reproché très-calomnieusement. On m'en fait
» espérer une suite qui, sans doute, sera écrite avec la
» même aménité. — Je crois, Monsieur, que vous applau» direz au parti que je prends de mépriser ces ouvrages
» de ténèbres. Je me contenterai d'y répondre simplement
» par mon nom, mis au bas de cette lettre, et en défiant
» mes accusateurs d'en faire autant.
■» L'abbé IRAILH.

1 M. Marthory,

»

avocat au Puy, est le petit neveu de l'abbé Irailh.

C'est entre ses mains que ee trouvent tous les manuscrits de cet écrivain
célèbre.

�CHANOINE DE MONISTROL,

etc.

35û

Dans le dictionnaire historique de Feller, Irailh est
étrangement calomnié. On voit que le compilateur s'est
peu inquiété de la pureté des sources auxquelles il puisait
les matériaux qui servirent à son ouvrage.—Beuchot, dans
l'article de la biographie universelle 1, a été plus juste, et
quoiqu'un peu laconique on voit cependant qu'il n'accepte
pas ce bruit, un instant répandu par la malveillance, de
la coopération de Voltaire aux querelles littéraires.
Irailh publia en 1764 2 une Histoire de la réunion de la
Bretagne à la France. — Cet ouvrage aujourd'hui a perdu
son principal intérêt sans doute, toutefois il se recommande
encore par un style élégant, facile et par une quantité
d'anecdotes intéressantes sur la princesse Anne, fille de
François II, duc de Bgnertea.
En 176G, parut un roman ayant pour titre : Histoire de
Miss Honora, ou le Vice dupe de lui-même. Ce livre piqua
singulièrement la curiosité publique et, comme il n'était
pas signé, on fit pour lui ce qu'on avait déjà fait pour les
querelles littéraires, on l'attribua à différens auteurs. Irailh
ne tarda pas à être connu, et Voltaire, auquel il l'avait
annoncé, lui écrivit cette lettre qui se lit manuscrite en
tête de l'exemplaire que nous avons sous les yeux 3.
A Ferney, 3o mars 1766.

« Depuis la lettre, Monsieur, que vous avez bien voulu

1 Biog. ancienne et moderne, tome 21.
2

2 volumes in-12.

3

Le roman de Miss Honora est divisé en

forme épistolaire. — La lettre

qnatre parties. Il est sous

de Voltaire que nous

donnons ici n'a

jamais été imprimée. Elle fut adressée à l'abbé Irailh,

qui lui-même la

transcrivit en tête de
neveu.

l'exemplaire, aujourd'hui entre les mains de son

�36o
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
a
»

SIMON-AUGUSTIN

IRAILH,

m'écrire le 4 mars, M. Thiriot ne m'a rien envoyé, je
n'ai reçu aucune de ses nouvelles. Il a fort peu de santé
et c'est l'excuse de son extrême négligence. — Si vous
êtes dans le dessein de me favoriser du paquet dont
vous me flattiez, le moyen le plus court et le plus sûr
est de l'envoyer par la diligence de Lyon à M. Souchay ,
négociant à Genève.
» J'espère trouver dans les mémoires de Miss Honora le
plaisir que m'ont fait vos autres ouvrages. — Vous
m'annoncez cette production comme tirée d'une source
anglaise. Nous devons en user à cet égard, comme les
Anglais eux-mêmes, par rapport à nos vins dont ils ne
font venir que les meilleurs. Tâchons de ne tirer aussi
de leur sol que ce qu'il peut nous offrir de mieux.
» Je ne doute nullement de la bonté du choix, du
mérite du sujet et de tout l'intérêt que vous aurez ré^
pandu dans cet essai. Voulant bien m'en procurer la
lecture, vous me fournirez une occasion de m'afFermir
dans l'estime que j'ai conçue pour vos talens.
» C'est avec ces sentimens que j'ai l'honneur, Monsieur,
d'être votre très-humble et très-obéissant serviteur.
»

VOLTAIRE.

»

L'abbé Irailh avait composé une tragédie en cinq actes,
ayant pour titre : Henri-le-Grand et la marquise de Verneuil, ou le Triomphe de l'héroïsme. Celte pièce qui est
en prose, ne fut pointimprimée. Après la mort de l'auteur,
elle passa, avec un grand nombre de papiers, entre les
mains de sa famille. Nous n'avons pu nous la procurer ,
malgré notre extrême désir h

1 Cette tragédie était sur le point d'être imprimée et représentée sur le
Théâtre Français

à Paris;

mais

après avoir

été remise aux censeurs

�CHANOINE DE MONISTROL, Clc.

Cette notice biographique serait incomplète si nous la
terminions sans parler des nombreuses poésies composées
par l'abbé Irailh; poésies qui, du reste, ne furent jamais
livrées à la publicité. Ces manuscrits originaux et inédits
appartiennent à M. Marthory. Nous les avons parcourus
avec le plus grand soin, et si nous n'y avons pas toujours
rencontré les sublimes inspirations du poète, du moins
nous avons pu nous convaincre des nobles sentimens, de
l'érudition et des recherches nombreuses dont ces études
rendent le témoignage.
Les compositions poétiques de l'abbé Irailh , auxquelles
il ne consacra sans doute que ses heures de loisir, sont
presque toutes comprises sous le nom de Odes et Cantates.
Viennent d'abord les odes du premier genre tirées des
psaumes. Les paraphrases du psaume XLI et du Magnificat , les cantates de Jephté, de la Samaritaine et celle
sur la Vocation , sont les plus remarquables. Parmi les
odes du second genre, celle sur Pierre-le-Grand, l'Echelle
universelle des êtres , les Tombeaux glorifiés1 con-

royaux, on ne put obtenir la permission de la publier, parce que quelques
passages de la pièce rappelaient la conspiration et le supplice de Charles
de Gontauld, maréchal duc de Biron, qui eut la têle tranchée le 3i juillet 1602, et que la famille de ce marécbal s'y opposa constamment.
1 L'abbé Irailh avait une sœur quiélait religieuse au couvent de SainteClaire, et qui mourut en odeur de sainteté. C'est à la mémoire de cette
sœur qu'est dédiée l'ode sur les Tombeaux glorifiés.
.... Dans ce doux sentiment, ce présage céleste,
J'osai de toi, ma sœiir, réclamer quelque reste,
Sur ces dépouilles là représenter mes droits.
Tout était enlevé!.. Ma prière fut vaine.
Par grâce je ne pus avoir qu'une dizaine
De ton gros chapelet, et ta petite croix.
Mais pourquoi ma douleur ainsi se renouvelle?..

46

�362

ALGL'STIN-SIMOIV IRAILH ,

tiennent certains passages que
nos meilleurs poètes.

etc.

ne désavoueraient pas

L'abbé Irailh mourut au mois de mars 1794? âgé de
75 ans, à Saint-Vincent-les-Moissac en Quercy, dont il
avait été prieur-curé à la recommandation de son ancien
élève, devenu président au parlement de Paris.

Gémit-on plus long-temps que la cloche n'appelle?
De mon cœur affligé la plaie est fraîche encore,
O Sœur! ô chère Sœur!, ô sainte que j'implore!

�LACHAU (L'ABBÉ GERAI!!) DE),
BIBLIOTHÉCAIRE,

SECRETAIRE-INTERPRETE

ET

GARDE

CABINET DES PIERRES GRAVEES DU DUC D'ORLEANS,

Dans l'article de la Biographie universelle

1

DU

etc.

consacré à

l'abbé GÉRAUD DE LACHAU , il est dit qu'on a confondu,
dans la France littéraire, le bibliothécaire du duc d'Or-

1 Biographie universelle, ancienne et moderne , tome 23,

article signé

WEISS.

*

�364

I/ABBÉ

GÉRAUD

DE

LACHAU ,

léans, avec un certain JEAN-BAPTISTE LACHAUX, prêtre du
diocèse du Puy, à qui l'on doit un mémoire sur le fer
laminé et une édition des œuvres de Nesmond, archevêque
de Toulouse
— Nous ne savons si en effet ces écrivains
ont été pris l'un pour l'autre; mais, ce qui est incontestable, c'est que tous deux se trouvaient compatriotes.
Toutefois, l'éditeur de Nesmond était de bien des années
antérieur au bibliothécaire du duc d'Orléans; et ce qui,
sans doute, n'a pas peu contribué à la méprise de plusieurs
biographes, c'est autant la conformité de nom, de patrie ,
que le goût commun qu'ils avaient pour les livres.—Nous
ne parlerons ici que de l'abbé Géraud; il est beaucoup
plus connu que son devancier, et ses ouvrages, encore
aujourd'hui fort recherchés, méritent de notre part une
attention particulière.
La première publication de l'abbé de Lachau qui eut
un peu de retentissement fut une dissertation sur les
attributs de Vénus"2-. Cette pièce envoyée au concours,
l'Académie la jugea digne d'un accessit; « distinction, dit
» M. Weiss, dont elle n'avait encore honoré aucun ou» vrage. » — Ce qui détermina le jury d'examen à signaler
cet ouvrage par une publique exception, fut la pensée
ingénieuse qu'avait eu l'auteur de ne considérer Vénus
que comme le symbole de l'éternelle beauté du monde.
Suivant lui , la déesse mythologique n'est autre que
la nature, toujours jeune et belle, se modifiant sous les

1 Ce mémoire sur le fer laminé fut publié à Paris, en iy53.
2

Paris , 1776, in-4°. — Cette dissertation est ornée d'un grand nombre

de vignettes et d'une belle estampe de Vénus Anadipomène, gravée par
Saint-Aubin , d'après un tableau du Titien (Voyez le Manuel du libraire,
par M. Brunet, tome

1",

page 3o2. )

�BIBLIOTHÉCAIRE, SECRETAIRE-INTERPRETE

, etc . 365

formes les plus variées. « Avec une méthode plus simple ,
» ajoute le biographe, avec des vues plus philosophiques,
» il aurait rendu son système de la dernière évidence. »—
Lachau adressa un exemplaire de sa dissertation à Voltaire,
qui, en retour, lui écrivit une lettre des plus flatteuses 1.
Nous avons peu de détails sur la vie intime de notre
compatriote, nous savons seulement que ses habitudes
simples et modestes n'empêchèrent pas son nom d'acquérir une certaine célébrité. On le voyait rarement, mais on
entendait souvent parler de lui. Connu dans Paris comme
un des plus habiles numismates, il ne s'élevait pas entre
les savans la plus mince difficulté qu'il ne fut aussitôt pris
pour arbitre. — Sur sa réputation bien plu«s que par la
faveur, le duc d'Orléans le choisit pour son bibliothécaire,
et quelque temps après lui confia la garde de son cabinet
de pierres gravées, un des plus précieux de l'Europe.
L'abbé Lachau était parvenu au poste le plus cher à son
ambition, le plus convenable à l'application des études de
toute sa vie. Aussi son premier soin fut-il de repasser l'immense collection qui lui était confiée et de faire sur chaque
camée une étude spéciale. — Ce travail exigea plusieurs
années de recherches; enfin, quand il fut achevé et qu'une
classification méthodique fut parfaitement établie, le duc
d'Orléans, dans l'intérêt des arts et de la science, conçut
le projet de publier une description des principales pierres
gravées de son cabinet. Son bibliothécaire se trouva naturellement chargé de la direction de ce grand ouvrage
auquel le prince désirait apporter beaucoup de luxe.
Saint-Aubin, un des artistes les plus habiles du temps ,
exécuta les gravures avec un rare bonheur; quant à la

1

Imprimée dans le tome xv de ses œuvres, édition de Kehl, in-8*.

�366

L'ABBÉ

GÉRAUD

DE

LACHAU,

rédaction, Lachau s'adjoignit l'abbé Leblond, conservateur
de la bibliothèque Mazarine et membre de l'Institut. —
L'abbé Leblond était depuis long-temps connu par différens mémoires fort estimés 1 ; entr'autres ses Observations
sur quelques médailles du cabinet de M. Pellerin et ses
Monumens de la vie privée des douze Césars 2.
Il importe de rectifier ici une erreur grave dans laquelle
esttombée M. Weiss,dans son article de la Biographie universelle. Il dit, en effet, que Lachau publia, avec l'abbé
Leblond, son ami, le second volume de la description
des pierres gravées du duc d'Orléans, et que le premier
volume avait été composé par l'abbé Arnaud.-—Cette erreur
involontaire chez M. Weiss ne l'était pas lorsqu'elle se
répandit à l'époque de la publication de ce livre; on dit
même que l'abbé Arnaud ne contribua pas peu à l'accréditer. — 4Voici la vérité de ce fait qui, du reste, se trouve
suffisamment expliqué dans les préfaces de l'ouvrage.
On lit dans lavant-propos du premier volume : « Quand
» la reconnaissance ne nous imposerait pas un devoir
» doux à remplir, par intérêt pour notre propre ouvrage,
» nous nous ferions honneur de publier les obligations
» importantes que nous avons à M. l'abbé Arnaud , de
» l'Académie des inscriptions et belles-lettres, et l'un des
» quarante de l'Académie française. Sans autre motif que
» le zèle le plus vif et le plus désintéressé pour les lettres
» et les arts, et que cette généreuse facilité avec laquelle
» on le trouve toujours disposé à communiquer le fruit

t On trouve une grande partie de ses mémoires dans le recueil de l'Académie des inscriptions et dans celui de l'Institut.
2

Les observations sur les médailles du cabinet de M. Pellerin furent

publiées en 1771. La bibliothèque du roi en conserve un exemplaire.—Les
monumens sur la vie des douze Césars furent publiés en 1780.

�BIBLIOTHÉCAIRE , SECRETAIRE-INTERPRETE

, etc.

367

» de ses études et de ses réflexions, il a bien voulu asso» cier son travail au nôtre, etc. »
Cet hommage de reconnaissance, offert avec tant de
bon goût et de générosité , ne parut pas suffisant, à ce
qu'il paraît, puisque si non Arnaud, du moins quelques
officieux amis répandirent le bruit que le bibliothécaire du
duc d'Orléans s'était attribué le travail du savant académicien. — Pour toute réponse, l'abbé Lachau inséra dans
l'avertissement qui est en tête du second volume la note
suivante : « Nous n'avons point profité pour ce second
» volume des secours que nous a offerts un homme de
» lettres connu par son goût aussi vif qu'éclairé pour tous
» les beaux arts, et qui, par un singulier désintéresse5? ment,
se plaisait plus à communiquer ses observations
» qu'à en faire usage pour lui-même; les circonstances et
» des raisons dont il est inutile d'informer le public, ne
» nous ont point permis d'avoir recours à ses lumières. »
L'analyse de l'ouvrage de l'abbé Lachau serait évidemment impossible à faire, puisque, suivant le sujet, l'auteur
commence par une exposition historique et termine presque
toujours par une savante discussion sur les arts au temps
où la pierre fut gravée. « Nous avons cru , dit-il, que la
plus sûre manière de connaître les monumens, était de
les comparer les uns avec les autres : pour cet effet,
toutes les fois qu'il a été question d'éclaircir les sujets que
nous avions à traiter, nous avons eu recours aux médailles,
et après les avoir citées dans les articles, nous les avons
souvent fait entrer dans la gravure des ornemens typographiques. »

��47

��CH.-LOUIS DE LANTAGES,
PREMIER

SUPÉRIEUR

DU

SÉMINAIRE

DE

NOTRE-DAME

DU

, etc.

PUY

Quoique le prêtre vénérable auquel nous consacrons
cette courte notice ne soit point originaire du Velay,
nous avons pensé qu'il était indispensable, pour l'histoire
de ce pays, de faire connaître sommairement les travaux
d'un des hommes dont le passage a laissé parmi nous les
plus utiles enseignemens.

�CHARLES-LOUIS

DE LANTAGES ,

CHARLES-LOUIS DE LANTAGES était né à Troycs, en 1616.
Il entra de bonne heure dans l'état ecclésiastique et vint à
Paris, en 1642; il ne tarda guère à s'y réunir aux disciples
de M. Olier, fondateur de Saint-Sulpice.—Le succès qu'obtinrent ces jeunes lévites détermina plusieurs évêques de
France à supplier M. Olier de vouloir en envoyer quelquesuns dans les diocèses pour y établir des maisons sur le
modèle de la sienne. Mgr de Maupas, alors évêque du
Puy, ayant eu avec lui une longue entrevue, obtint son

concours pour la création d'un séminaire.
Ce fut M. de Lantages qu'on envoya de Paris comme
premier directeur. Sa conduite, son dévouement, ses
nombreux services mériteraient sans doute d'être rapportés
ici; et nous le ferions, si déjà la vie de ce bienfaisant missionnaire n'avait été publiée, il y a peu d'années, par les
soins du supérieur actuel1. —Celte vie de M. de Lantages
est fort curieuse, non-seulement à cause de la personne
dont elle rappelle le souvenir, mais surtout parce qu'elle
retrace en même temps l'histoire des institutions religieuses de notre province. Les faits qu'elle renferme sont
nombreux, et la plupart généralement ignorés, peuvent
être utiles à connaître. Ainsi, l'établissement des conférences ecclésiastiques, le renouvellement du clergé diocésain, l'état des monastères de femmes au 17E siècle et
leur réforme, la création des religieuses de Notre-Dame
d'Yssingeaux , la propagation des dames de Saint-Joseph,

1

Vie de M. de Lantages, prêtre de Saint-Sulpice, premier supérieur du

séminaire de Notre-Dame du Puy , suivie

de notices

historiques sur

quelques supérieurs et directeurs de ce même séminaire.
Cet ouvrage, composé de plus de 5oo pages in-8", a été rédigé avec
beaucoup d'attention et renferme une grande quantité de faits intéressans
pour l'histoire du Velay.

�PREMIER SUPÉRIEUR DU SEMINAIRE.

le concordat entre l'évêque du Puy et le supérieur général
de Saint-Sulpice, l'éducation de la jeunesse à cette époque,
le commencement et les progrès de l'institut des demoiselles de l'instruction, etc., etc.
M, de Lantages, après une carrière entièrement consacrée à l'éducation pieuse et à la conduite de l'établissement
qu'il était venu diriger, mourut au Puy le ier avril 1694 ,
âgé de 78 ans, en odeur de sainteté1.
— Il reste de lui plusieurs ouvrages qui ne témoignent
pas moins en honneur de sa haute intelligence que de sa
foi; le premier auquel il donna ses soins et celui qui dut
l'occuper le plus long-temps fut la composition des Conférences ecclésiastiques. — Voici ce que rapporte, au sujet
de cette publication, l'auteur delà vie du digne supérieur:
« Un moyen très-efficace de rappeler aux pasteurs les
» devoirs de leur ministère, et.de les porter en même
» temps à l'amour de l'étude, fut l'établissement des con» férences diocésaines : elles ne doivent pas être particu» lières à une compagnie d'ecclésiastiques, comme l'as» semblée qrte M. Olier avait autrefois formée au Puy ,
» mais communes à tous les prêtres du diocèse. Il y eut
» même ordre à chacun de se rendre à ces conférences,
» et au président nommé par l'évêque de veiller à ce que
» tous y assistassent fidèlement. On désignait plusieurs des
» membres pour discourir sur les points de dogme ou de

1 Toutes les personnes les plus distinguées du clergé et de la noblesse
le visitèrent dans sa dernière maladie et s'empressèrent de lui demander
sa bénédiction. — L'abbé de Polignac, devenu depuis si célèbre sous le
nom de cardinal de Polignac , et qui était alors au Puy, fut de ce nombre : il est dit qu'il demanda c«tte bénédiction en fondant en larmes, et
qu'il voulut posséder, après la mort de M. de Lantages, quelque chose
qui lui eût appartenu,
Vie de la mère Agnès (Avertissement).

�374

CHARLES-LOUIS DE LANTAGES ,

» morale que l'on avait eu soin d'indiquer dans des cahiers
5&gt;
imprimés, et l'on faisait ensuite un entretien spirituel
« touchant quelques points des devoirs ecclésiastiques. Ces
» conférences avaient lieu une fois chaque mois, depuis
» le mois d'avril jusqu'au mois d'octobre inclusivement.
Comme M. de Lantages était le mobile de ces assemblées,
» l'évêque lui déféra l'honneur de choisir et de rédiger la
« matière des conférences. Le serviteur de Dieu s'acquitta
a de ce travail avec un succès égal à son zèle pour la
a sanctification des ecclésiastiques de ce diocèse : il le
a continua tant qu'il demeura au Puy, sous M, de Maupas,
» et le reprit encore durant quelque temps sous M. de
» Béthune, etc.. «
Le second ouvrage auquel travailla M. de Lantages fut
le Catéchisme de la foi et des mœurs chrétiennes. Les deux
premières parties furent publiées à Clermont, les deux
autres au Puy. « Nous espérons, dit M. de Béthune, dans
» les mandemens qu'il ht paraître à cette occasion, que
» cet excellent livre sera dans les mains de toutes les per:&gt; sonnes affectionnées à l'instruction chrétienne comme
»
»
»
»
»
»
»
;&gt;
»
»
"
»

un instrument très-propre, avec la grâce de Notre
Seigneur, à maintenir l'ancienne croyance de nos pères
dans toute sa pureté, et à faire goûter les principes de
la morale de l'Evangile. Nous exhortons nos ecclésiastiques à tirer, de ce trésor de lumière, les instructions
qu'ils donneront au peuple; et nous invitons affectueusèment tous les fidèles à participer avec un soin religieux à ces mêmes instructions, ou en les écoutant
attentivement quand on les fera, ou en les lisant et les
faisant lire dans leurs familles, afin qu'il n'y ait personne, dans ce petit diocèse de la Mère de Dieu, qui
ne connaisse son Créateur et son Sauveur; qui ne dé-

couvre le vrai chemin du salut éternel, et ne soit excité
■&gt; à vivre en bon chrétien. »

�PREMIER SUPÉRIEUR DU SEMINAIRE.

M. de Lantages publia encore la Fie de la mère des
Séraphins, une des fondatrices du monastère de SaintThomas-d'Aquin à Paris, et la Fie de la mère Agnès de
Jésus, religieuse de l'ordre de Saint-Dominique au monastère de Langeac. — Ce dernier ouvrage eut beaucoup de
Succès, et comme celle dont il retrace l'histoire est notre
compatriote, nous devons en donner ici une sommaire
analyse.
Il existe quatre vies de la mère Agnès. —La première ,
qui parut dix-huit ans après sa mort, a pour auteur le
père Branche 1 ; la seconde fut composée par le père de
Saint-Vincent 2; la troisième est due au père Lafond 3 ;
enfin , la dernière et la plus complète est celle que publia
M. de Lantages en i665 4.
Agnès naquit au Puy en Velay, le 17 novembre i6o3.
Son père s'appelait Pierre Galand, et sa mère Guillemette
Massiote. Dès son bas âge, elle voua son existence au culte
de la Vierge, et, dès qu'il lui fut possible, elle sollicita la
faveur de prendre l'habit du tiers-ordre de Saint-Dominique. Après quelque séjour au Puy, dans le monastère de
Sainte-Catherine, elle passa à Langeac où quelques pieuses

1

Insérée dans les Vies des Saints et Saintes d'Auvergne et du Velay,

ouvrage imprimé au Puy, en i652. L'auteur avait personnellement connu
la mère Agnès et fut présent à ses obsèques.
2 Le père de Saint-Vincent , de l'ordre de St-Dominique, fit imprimer
à Amiens, en 1702, le volume de l'Année dominicaine, dans lequel se
trouve une vie abrégée de notre Ste religieuse.
3

Le père Lafond, chargé de continuer l'année dominicaine, fit paraître,

en 1712, une vie de la mère Agnès.
* Traduite en latin par le père Cunibert, dominicain, et imprimée à
Cologne, en 1670.

�3^6

CHARLES-LOUIS DE LANTAGES , etc.

femmes de Saint-Flour étaient venues fonder une maison.
— Agnès fut successivement sœur de chœur, sœur portière, maîtresse des novices et vicaire en chef. — File
mourut le 19 octobre 1634, âgée de 3i ans, honorée
comme une sainte l.

1 Le roi Louis XIV, la duchesse de Bourgogne, les cardinaux Tjecamus,
Coaslin et de Noailles, les évéques de Saint-Flour et du Puy, le général
de l'ordre de Saint-Dominique, et le séminaire de Saint-Sulpice écrivirent
successivement au pape des lettres pressantes pour obtenir sa béatification.

�VANNEAU, HHC
JULIEN,

��VANNEAU,
SCULPTEUR DU VELVY.

Ce fut le 20 mai que Monseigneur Armand de Be'thune,
jeune encore, puisqu'il n'avait que trente ans, fit son
entrée solennelle au Puy *. Les chroniqueurs contemporains

1 On n'eut pas plutôt appris que le prélat avait passé la nuit à SaintPaulieu, que le prévôt et les for-doyens partirent, pour aller le complí-

�38o

VANNEAU, SCULPTEUR DU VELAY.

nous ont transmis de longs détails sur les magnificences
de cette fête, qui surpassa, dit-on, les royales bienvenues
de Charles VII, de Louis XI et de François Ier lui-même.
— Son premier soin, une fois installé, fut de ressaisir le
pouvoir épiscopal sérieusement envahi par le chapitre
métropolitain
La lutte fut longue, pénible, courageuse;
mais enfin, les querelles éteintes , Béthune s'empressa
de donner à tous un témoignage de paix et d'affection.
Il éleva, à ses frais, une église dédiée aux saints martyrs

meuter, a une lieue dans lacampagne. L'évêquey reçut aussi les félicitations
du lieutenant du sénéchal et du bailli de la cour commune. Le prévôt des
marchands les suivit avec ses dix archers en casaque d'écarlate, et un
escadron de quatre cents bourgeois , à la tête desquels était le baron d'Agrain.
Venaient après eux six gros bataillons qui composaient le reste de la milice. — Après plusieurs décharges d'artillerie, le prélat vint mettre pied à
terre sous un pavillon préparé pour le recevoir, et s'étant rendu à l'église de
Saint-Laurent, il fut harangué parle supérieur du séminaire , etc. , etc.
{fie de M. de

1

LANTAGES,

liv. V, p.

255.)

Voir pour ces curieux démêlés une brochure publiée en 1684 , ayant

pour titre : Jugement notable et contradictoire rendu par Messeigneurs
le cardinal de Bonzi, etc...., par lequel Messire Armand de Béthune,
évêque et seigneur du Puy, comte du Velay, sufTragant immédiat de l'église
romaine, a été maintenu dans sa juridiction épiscopale
droit de visite , correction et actes en dépendans

,

, sur le fait du
sur les honneurs

dus au caractère épiscopal par les dignités, chanoines et chapitre de l'église du

Puy..,..,

sur la discipline à observer dans ladite église, et

réception du cérémonial romain

sur les fonctions prétendues par le

chapitre sur les cures de la ville...., sur les avis du chapitre ès matières
d'unions et autres affaires ecclésiastiques, etc.

( Nous avons cru devoir

signaler cette brochure à une attention spéciale , parce qu'elle contient
en citations le dénombrement complet de toutes les pièces importantes
relatives à l'Histoire de Notre-Dame dn Puy).

�VANNEAU, SCULPTEUR DU VELAY.

de la légion thébaine

1

, et chargea du soin de l'orner

un sculpteur flamand qu'on appelait VANNEAU.
Vanneau n'est pas notre compatriote, mais il a laissé
de si beaux ouvrages dans ce pays, que son nom s'attache
aux plus précieux souvenirs de notre histoire. C'est donc
un devoir de parler avec reconnaissance du noble évêque
qui employa une partie de sa fortune à créer, à embellir
nos monumens 2, et de l'artiste habile qui porta chez
nous l'intelligence , le goût des arts , et fit des élèves
tels que ceux qui lui ont succédé.
Nous chercherions vainement les statues, les bas-reliefs,
aux endroits pour lesquels ils furent primitivement destinés. Tout a été brutalement saccagé, mis au feu aux
époques désastreuses; à peine aujourd'hui si l'on retrouve quelques débris épars, et encore ce qui reste garde
si peu la trace de son origine, que déjà on se demande
d'où proviennent ces magnifiques ^fragmens de sculpture

1 La noblesse de ses inclinations le portait à la dépense .et la pie'té qui

ne les change pas, mais qui les rectifie, l'incita de bâtir en l'honneur
des saints martyrs de la légion thébaine'..; il acheta dans ce dessein plusieurs
maisons du penchant occidental de la cathédrale, que l'élévation avantageait d'un air pur et d'une riche vue, et il commença par une église
où l'oeil réjoui des proportions se perd entre l'éclat de l'or et la perfection des sculptures.
( Hist. de Notre-Dame du Puy, liv. III, ch. 25, par Théodore.)

2

La famille de Béthune avait toujours beaucoup aimé les arts et les

lettres. Hippolyte de Béthune, père de notre évêque, par son testament
supplie le roi d'accepter une bibliothèque de 25oo volumes manuscrits,
rassemblés par les

coins

de son père et les siens, ainsi qu'un grand

nombre de tableaux originaux des meilleurs peintres , des statues et des
bustes antiques.

�38a

VANNEAU, SCULPTEUR DU VELAY.

dispersés çà et là par la ville. — Donc cet article n'auraitil d'autre but que de faciliter des recherches de jour en
jour plus difficiles, nous croirions avoir accompli un
travail utile. Nul doute que le ciseau du maître se reconnaît partout; mais n'est-il pas triste, quand un voyageur étranger nous demande avec admiration de qui sont
ces belles choses, de ne savoir que lui répondre? Se
taire alors n'est pas seulement de l'ignorance, c'est de
l'ingratitude.
L'église de Saint-Maurice, celle qu'avait fait construire
Mgr de Béthune, est déjà fermée. Vers les derniers temps,
on dut la trouver sans doute trop humide, trop obscure
et véritablement trop délabrée. Il n'y a pourtant pas un
demi-siècle encore que, grâces aux soins généreux de
son fondateur, cette indigente église était une des plus
richement parées du diocèse. Malheureusement, nous
venons de le dire, tout y fut enlevé, brisé, brûlé, sans
respect, sans pudeur, jusqu'au tombeau de l'évêque, qui
était d'un admirable travail et dont on ne sait plus où
chercher même un débris.
Dans les greniers du monastère de la Visitation reposent,
sous la poussière, plusieurs figures qui se trouvaient autrefois à Saint-Maurice. Ainsi, les quatre évangélistes, une
Madeleine et quatre soldats armés 1. — Ces soldats, qui
probablement représentaient dans l'origine des guerriers
de la légion thébaine veillant à la garde de la tombe de
Béthune, ont eu de singulières destinées. Arrachés du
sanctuaire , ils furent comme tout le reste destinés aux

1 Le couvent de St-Maurice, fermé lors de la révolution , fut plus tard
donna aux dames delà Visitation, ainsi que l'ancienne église. Voici comment les objets dont nous parlons se trouvent aujourd'hui en leur pouvoir,

�VANNEAU, SCULPTEUR DU VELAY.

383

flammes; puis, épargnés à cause de leur attitude'martiale ;
ils servirent aux farandoles populaires. A chaque fête de
la république, on ne manqua jamais de les descendre au
Breuil, pour les placer solennellement près du feu de joie;
plus tard, aux offices anniversaires du 21 janvier, on
les retrouva à Notre-Dame, postés en sentinelle adroite
et à gauche du catafalque; aujourd'hui, que vont-ils devenir? — Quand Vanneau fut arrivé de Flandre, sa patrie,
et que durant plusieurs années il travaillait à ces compositions, il ne songeait guère à l'attention que nous devions
leur accorder de nos jours, et cependant cet homme fut,
sur son mérite, appelé du fond de la Pologne pour élever un
mausolée au plus illustre capitaine de son siècle.
On voit dans la cathédrale quelques objets d'art du plus
haut prix. Le soin avec lequel on les conserve, l'admiration qu'on témoigne en vous les montrant, consolent
et rassurent ceux qui dans le cœur sentent un peu d'orgueil pour ce qui fait la gloire de leur pays. — Les ouvrages qui appartiennent ou plutôt ceux qu'on attribue
généralement à Vanneau, pour ne parler encore que de
lui, sont :
i° L'admirable bas-relief du martyre de S. André, placé
dans la grande sacristie , à gauche en entrant. (Les dimensions de ce tableau peuvent être d'environ deux mètres
carrés).—Le saint apôtre vient d'être attaché sur la croix
et va mourir en présence de la multitude. D'un côté , sont
merveilleusement disposés des groupes de femmes, d'enfans et de soldats; de l'autre, apparaissent le proconsul
et derrière lui, sous un portique, quelques figures de
la plus grande beauté : un vieillard appuyé contre une
colonne, une femme, la mère ou la sœur de la victime,
debout, dans l'attitude du désespoir. Sur la galerie qui
couronne ce portique, se presse une foule immense de

I

�384

VANNEAU , SCULPTEUR DU VELAY.

curieux. Le ciel est rempli d'anges qui s'avancent avec
des palmes et des couronnes au-devant du martyr.
2° Un cadre, du travail le plus délicat et qu'on voit audessus du bas-relief dont nous venons de parler.
3° Quatre petits panneaux sur lesquels est sculptée la
passion de S. Maurice, et deux autres, de même grandeur, représentant VAssomption de la Vierge 1.
4° La chaire à prêcher, presque tout entière 2.
Si nous sortons de la cathédrale, pour entrer dans
l'élégante chapelle de Saint-Maurice que viennent de faire
construire les dames de la Visitation, le premier objet
qui frappera nos regards sera le magnifique encadrement
qui entoure l'image de S. Maurice. Cet encadrement,
placé au-dessus de la grille du chœur, est encore de
Vanneau, ainsi que le S. Augustin en prière et le JésusChrist chez le pharisien qu'on aperçoit incrustés sur les
deux faces d'une petite chaire mobile, qui n'est, il faut
l'espérer, que provisoire, tant elle contraste avec le reste,
par son mauvais goût. — Ces deux bas-reliefs se distin-

1 Fragment, autrefois dans l'église de Saint-Maurice.

* Armand de Béthune avait fait poser un nouveau trône épiscopal,
enrichi de colonnes et de statues d'un rare ouvrage (Histoire de NotreDame du Puy, par Théodore ). Le milieu de l'église était orné d'une chaire
à prêcher, en bois , d'un travail fini. Sur les panneaux de la hauteur d'appui étaient représentés en relief les quatre évangélistes ; sur les côtés, audessus de la main-courante, étaient représentés en pied S. Georges et
S. Vozy, premiers évêques du Velay; au-dessus de la couverture dominait le Père éternel donnant sa bénédiction.

Tou3

les connaisseurs,

principalement les artistes étrangers, venaient rendre hommage aux talens
de VANNEAU.
(Manuscrit origin. de Duranson , pag. 85.)

�383

VANNEAU, SCULPTF.UR DU VELAY.

guent principalement par l'harmonie de la composition
et par la grâce des détails. L'attitude éplorée de Madeleine, la figure sereine du Christ, surtout l'air narquois du
pharisien, qui met ses lunettes pour mieux voir la belle
repentie, sont admirablement bien rendus 1.
Vanneau passa presque toute sa vie au Puy ; la généreuse
protection de l'évêque et la célébrité qu'il s'était acquise
suffisaient, au-delà de ses désirs, à son ambition. Plus
d'une fois, il aurait pu choisir un théâtre plus digne de
son talent, plus favorable à sa fortune; mais il joignait à
une modestie extrême des goûts Simples et des habitudes
paisibles, aussi n'accepta-t-il que par dévouement la mission, si enviée par tant d'autres, d'aller en Pologne pour
y élever le monument consacré à la mémoire glorieuse
de Sobieski. On assure même qu'il ne se serait jamais
décidé à ce long voyage , malgré l'honneur qui devait en
réjaillir sur son nom, s'il n'y avait été pour ainsi dire
contraint par l'évêque. Or, voici comment et pourquoi
cette influence fut décisive en cette occasion : Armand de
Béthune avait un frère qui venait souvent le visiter et
qui s'était pris d'une vive admiration pour notre sculpteur; ce frère était François Gaston , beau-frère du roi
Sobieski 2. En 1696, quand l'illustre souverain fut mort,
sa veuve, qui souvent avait entendu parler de Vanneau,
le désigna comme celui qu'elle désirait voir exécuter
le tombeau de son époux. Ce fut donc naturellement

1 Ces deux bas-reliefs étaient primitivement sur le portail de l'église
Saint-Maurice.

2 François

Gaston, marquis de Béthune , avait épousé Marie-Louise

de La Grange d'Arquien , sœur de Marie-Casimire , reine de Pologne.

49

�386

VANNEAU, SCULPTEUR DU VELAY.

Monseigneur du Puy qu'on choisit pour décider l'artiste.
Celui-ci ne sut pas long-temps résister au noble protecteur qui depuis trente années lui témoignait une si constante affection, et il partit.
Vanneau mit près de trois ans à élever ce magnifique
mausolée qui passe, dit-on, pour un des plus beaux de
ceux qu'on admire dans la cathédrale de Cracovie1. —
Quand il eut terminé, il échappa aux nombreuses sollicitations qui le pressaient de rester en Pologne et il revint
au Puy, apportant avec lui toutes les études composées
pour l'exécution de son œuvre. — Ces études sont de
grands et fort beaux bas-reliefs, représentant les victoires
de Jean Sobieski sur les Turcs. Trois appartiennent à
M. de Chaumeils et sont placées dans sa maison de la
haute-ville; deux, les plus précieuses sans contredit, se
trouvent, rue Raphaël, chez M. Lauriol. L'une de celles-là
figure une statue de L· Force victorieuse, couchée sur des
trophées de batailles; l'autre, sans doute spécialement
dédiée à Armand de Béthune, puisqu'elle est surmontée
de ses armes, représente l'ensemble du monument funéraire de Cracovie. Comme cette dernière est d'un travail
parfait et doit vraiment être signalée à l'attention publique , nous allons essayer de la décrire ici :
Sur un tombeau de forme antique et chargé d'attributs
militaires, un guerrier est étendu, la tête appuyée sur
un casque, le front penché dans l'attitude de la méditation. Ce guerrier, c'est bien Sobieski; car le costume

1

Le monument du roi Jean Sobieski (mort à Wilanow , en 1696)

est placé à côté du tombeau du roi Michel Wisniowiniecii. — La cathédrale de Cracovie est consacrée aux sépultures royales de Pologne ; elle
ompte 18 cha pelles et 26 autels. Les tombes sont placées dan s ces chapelles.

�VANNEAU , SCULPTEUR DU VELAY.

387

qu'il porte est le même que celui de la statue équestre
du pont de Lazienski 1. — Le sarcophage repose sur un
piédestal dont une des faces, la seule qu'on puisse voir,
est ornée d'armes conquises, au milieu desquelles est
accroupi un ennemi vaincu, les bras enchaînés, foulant
aux pieds le masque de Méduse.
A ce monument sont adossées des cariatides de la plus
merveilleuse beauté et d'une hardiesse de composition
digne de Michel-Ange. — Des deux côtés, entre des colonnes
grecques, on voit aussi de charmantes figures. A droite,
celle d'un vieillard assis et écrivant; à gauche, celle d'une
femme âgée, dévidant son rouet. Les groupes d'anges qui
soutiennent ces statuettes, sont d'une grâce , d'une exécution admirables.— La corniche supérieure, qui couronne
l'ensemble, n'est pas moins belle que le reste.
Vanneau avait ébauché une vaste composition qui, assure-t-on , lui fut commandée par le cardinal de Polignac.
C'était un groupe destiné à embellir le palais des QuatreNations, à Paris. — Nous ne savons pourquoi ce sujet ne
fut point ensuite exécuté; mais ceux qui ont vu l'original
regrettent que l'œuvre de notre habile sculpteur n'ait pas
été suivie 2.

1

Stanislas-Auguste

Poniatowski,

dernier roi de Pologne, après son

entrevue aven Catherine II et Joseph II, en Ukraine, en 1787, où on
s'occupa beaucoup des affaires de la Turquie, fit élever la statue équestre
de Sobieski, sur le pont de Lazienski, à Varsovie.

2 Nous voulons, à ce sujet, faire une observation contre certains ouvrages prétendus historiques et qui malheureusement sont en trop grande
faveur au temps actuel. Ces ouvrages,

la plupart écrits par des hommes

étrangers ou qui ne connaissent pas le pays dont ils parlent, quoiqu'ils

�388

VANNEAU, SCULPTEUR DU VELAY.

Le dernier travail auquel s'appliqua notre artiste, est
malheureusement celui dont il nous reste le moins de
traces. Nous voulons parler de la tombe de l'évêque 1. Peutêtre un jour parviendrons-nous à découvrir ces précieux
vestiges, et nul doute alors que cette œuvre de pieuse
reconnaissance sera publiquement rendue à la vénération
de tous !

prétendent le faire connaître aux autres, ne sauraient être conside'rés que
comme de véritables spéculations industrielles , plus capables d'égarer que
d'instruire. — En tète, nous devons citer les Magasin et Musée pittoresques,
dont quelques-uns parlent des monumens et de l'histoire de notre pays
de la façon la plus inexacte.

1 Armand de Béthune est mort en 1708.

�MICHEL,
SCULPTEUR DU VELAY.

Vers le milieu de la rue Pannessac, on voit une maison
chargée de sculptures très-soignées et d'un style fort élégant. On assure que cette maison fut construite par Vanneau
et que c'est en cet endroit qu'il établit son atelier. —
Parmi les ouvriers qui travaillèrent à l'ornementation de

�MICHEL, SCULPTEUR DU VELAY.

la façade étaient deux frères appelés MICHEL. L'aîné,
alors maître maçon, devint plus tard célèbre architecte;
le second, ouvrier dégrossisseur de pierre chez ne tre
sculpteur, mourut en Espagne, étant chevalier de SaintJacques, professeur de sculpture et de peinture à l'Académie de Madrid, etc., etc. C'est de ce dernier que nous
voulons parler.
En pratiquant les arts ainsi que le faisait Vanneau, il
devait nécessairement en inspirer le goût à ceux qui l'entouraient. L'exemple n'est-il pas le meilleur enseignement?.... C'est lui qui excite l'homme à imiter ce qu'il
voit faire; l'émulation le pousse ensuite à atteindre son
modèle; et si le talent se joint à l'ambition, plus tard
il cherche à le dépasser. — Le maître ne tarda pas à
reconnaître que son jeune apprenti Michel était celui de
ses élèves qui montrait le plus d'aptitude; aussi s'empressat-il, avec ce généreux élan d'ame qui est dans tous les
artistes, d'échauffer le germe précieux qu'il entrevoyait,
d'enseigner attentivement cet enfant que l'art lui donnait
pour fils.
Michel fit de rapides progrès; nous ne saurions dire
cependant quelles furent ses premières œuvres, ni même
assigner une date certaine aux fragmens qui restent de
lui. Quoiqu'il se soit écoulé à peine un siècle depuis
le temps dont nous parlons, les arrangeurs et les démolisseurs ont été si vite, ont si peu respecté, ont si peu
compris ce qu'ils frappaient de mort en le touchant,
qu'on ne sait s'il ne faut presque pas autant gémir sur le
goût funeste des uns que sur le vandalisme des autres. —
Pour n'en citer qu'un exemple, les buffets d'orgue de NotreDame étaient jadis recouverts par de gracieuses boiseries
ornées de peintures. Or, l'on sait que, par une disposition singulière, ces orgues se trouvaient placées au

�MICHEL, SCULPTEUR DU VELAY,

milieu de l'église, au-dessus de la porte d'entrée 1, par
conséquent disposées de façon à présenter sur chaque
face différens objets de sculpture. Vanneau y avait travaillé, Michel après lui, et d'autres encore. Il arriva cependant que lorsque l'architecte Portai 2 eut appliqué au fond
de l'église l'immense instrument, quantité de figures, de
statues ne purent trouver place, et sans plus de souci
furent jetées dans les décombres. C'est là que nous avons
trouvé deux cariatides, grandes et belles comme nature;
d'autres se sont perdues au fond des friperies, et si par
hasard on visitait la vieille tour de Saint-Mayol, on pourrait
apercevoir dans un coin les derniers débris des réparations commises en 1780.
On attribue à Michel, i° les quatre anges qui sont aux
angles de la grande sacristie de Notre-Dame; 20 le saint
André sur la croix, bas-relief placé à l'entrée de l'église,
au-dessus de la porte de la petite sacristie; 3° la grande
Assomption de la Vierge, qu'on voit dans la coupole
au-dessus du maître autel. Cette vaste composition, fûtelle seule, suffirait pour établir la renommée de notre
compatriote. Il n'est personne, en voyant la grâce, le

1 Le grand escalier se poursuivait en droite ligne et l'on péne'trait dans
l'église par le milieu, de façon que comme il y avait deux autres grandes
portes à droite et à gauche du chœur , les anciens disaient t On entre à
Notre-Dame par le nombril et l'on en sort par les deux oreilles. Les orgues , placées au-dessus de l'entrée centrale, servaient en même temps de
tambour.

2

Les orgues, qui se trouvaient au milieu de l'église, furent transportées

au fond, d'une seule pièce. M. Portai, architecte de la restauration de
ce monument, trouva le moyen de baisser ces orgues pour les faire passer
sous un arceau qui gênait, de les faire rouler sur des madriers et de les

�MICHEL, SCULPTEUR DU VELAY.

mouvement, l'expression de cette angélique figure, qui
ne se sente pour l'admirer assez d'intelligence dans le
cœur.
Michel quitta le Puy pour aller se perfectionner à Lyon,
où bientôt il devint un des plus habiles de l'école.— Nous
regrettons vivement ici de ne pas connaître quels ouvrages
sortirent alors de son ciseau ; mais sans doute qu'ils durent
être bien remarquables, puisque, sur leur renommée,
notre sculpteur fut appelé en Espagne, comme Vanneau
l'avait été en Pologue, puur y exécuter le tombeau d'un
prince d'Aragon.
L'artiste partit, et le succès de son œuvre fut tel, que
le roi lui fit offrir la décoration de Saint-Jacques et
une place de professeur à l'Académie. — Michel, qui avait
été annobli et qu'on ne connaît aujourd'hui que sous le
nom de Don Robert, justifia ces honneurs en dotant Madrid et l'Espagne de plusieurs monumens de la plus
grande beauté.
Cependant, dans sa haute fortune il n'avait point oublié
son frère, qui l'avait accompagné lors de son premier
voyage à Lyon. Celui-ci vint se fixer à Madrid et y fut
bientôt apprécié. Toutefois il exerça peu de temps sa profession d'architecte ; son goût pour l'élude lui avait fait
prendre rang, sous le nom de Don Pedro, parmi les
érudits les plus distingués, et lorsqu'il mourut, il était
en possession de la charge de bibliothécaire du roi et de
plusieurs dignités importantes qu'il ne dut qu'à son seul
mérite.

élever de nouveau là où elles sont actuellement. Cette manœuvre eut lieu
en peu de temps et tandis que l'organiste, qui était des meilleurs, faisait
briller son talent.
( Manuscrit Duranson , pag. S6 )-

�JULIEN 5
SCULPTEUR DU VELAY.

A quatorze ans, Julien gardait encore les troupeaux de
son village. Ignorant, comme le sont tous les enfans
incultes de nos montagnes, il ne savait ni lire ni écrire.
Avant le jour, il partait , allait s'asseoir au pied d'un
arbre; et le soir, rentrait joyeux dans l'étable de son
5o

�JULIEN, SCULPTEUR DU VELAY.

père, sans autre ambition que celle de vivre toujours
ainsi.
Ses parens étaient pauvres. Un seul parvint à force de
travail à entrer chez les Jésuites, où il se distingua,
dit-on, par son savoir. Ce fut lui dont l'œil intelligent
sut reconnaître, sous l'enveloppe grossière du jeune pâtre,
l'homme de génie. Grâces lui soient rendues !
— Un
jour, le digne prêtre rencontra par la campagne son
jeune neveu, qui ne l'aperçut pas d'abord. Assis au bord
d'une fontaine , Julien paraissait occupé d'une figure en
terre qu'il pétrissait attentivement dans ses doigts, sans
autre secours que celui d'une branche d'arbre ramassée
à ses pieds. L'abbé était émerveillé, et quand l'enfant vit
qui le regardait, il se leva tout confus , s'excusant d'avoir
si .mal réussi
« Si mal, reprit le bon parent, c'est
» bien, au contraire; courage, et tu réussiras... » Il dit,
l'embrassa avec transport, courut à Saint-Paulien prévenir sa famille, puis vint le reprendre, le conduisit au
Puy et le plaça en apprentissage chez un sculpteur nommé
Samuel.
Ce premier trait de la vie de notre illustre compatriote
a bien souvent été raconté par lui, les larmes aux yeux.
Je le tiens d'un vieil octogénaire qui fut son ami il y
a plus de soixante ans, et qui me le redisait il n'y a pas
trois jours encore.
Bientôt Julien fut plus habile que son patron ; aussi son
oncle se hâta-t-il de le conduire à Lyon pour le confier
aux soins de Pérache, directeur de l'Académie. Pérache
était un professeur d'un haut mérite, sous lequel, avec
de pareilles dispositions, il était impossible de ne pas
faire de rapides progrès. En peu de temps, notre jeune
artiste surpassa ses rivaux dans tous les concours; et la
iie médaille qui fut donnée par l'Académie lyonnaise, ce

�JULIEN , SCULPTEUR DU VELAY.

fut lui qui l'obtint. — Son maître, enthousiasmé, l'emmena à Paris pour le recommander à son compatriote
Guill. Coustou, sculpteur du roi.
Julien se rappelant alors la prophétie de son bienfaiteur, se prit d'un violent amour pour l'étude. Pendant
dix longues années , il voulut rester enseveli sous la poussière des écoles. Son nom ne fut plus prononcé; seulement, en 1765 , il tenta le concours pour le grand prix
de sculpture et obtint le prix à l'unanimité. — Trois ans
après, le jeune lauréat partait pour Rome, comme pensionnaire du roi. Sans doute, le temps le plus doux de sa vie
fut celui où il vécut dans cette magnifique patrie des arts
qui était vraiment la sienne aussi; car Julien se distingua
entre tous par l'harmonie, la simplicité, la grâce naïve de
son génie.
Cependant, il ne put rester sous ce beau ciel autant
qu'il l'aurait désiré. — Coustou venait d'être chargé du
mausolée du grand dauphin, pour la cathédrale de Sens.
Déjà vieux, il avait besoin d'être secondé par d'habiles
sculpteurs. Ce fut à Julien et à Beauvais, ses deux meilleurs élèves, qu'il s'adressa.—Ceux-ci se mirent immédiatement au travail, et non-seulement ils achevèrent les
ébauches, mais la belle figure de Y Immortalité, la plus
importante peut-être de la composition, est, on doit le
dire, presque l'entier nnvrage de notre statuaire, ce qui
n'empêcha pas que, suivant les injustes usages, ce fut au
maître seul que revint tout le mérite. — L'artiste pouvait-il
donc se trouver ainsi payé de ses laborieuses études,
parce qu'il avait reçu le soir le prix de sa journée? Le salaire
de l'ouvrier console-t-il jamais un noble cœur qui n'ambitionne que la gloire ?
Puisqu'il fallait être de l'Académie pour conquérir le
droit de signer son œuvre , Julien, que ses amis pressaient,

�396

JULIEN, SCULPTEUR DU VELAY.

se décida, quoiqu'en tremblant, à se faire inscrire. Il soumit, comme pièce d'admission, Ganimède versant le nectar.
Cette figure, disent les critiques contemporains, était
infiniment supérieure à la plupart de celles des statuaires
qui devaient le juger ; cependant elle ne parut pas suffisante et le candidat fut repoussé.
Julien, l'homme le plus loyal du monde, s'était présenté
sous les auspices mêmes de Coustou, alors recteur de
l'Académie. Il savait que personne ne devait mieux l'apprécier puisqu'il avait travaillé si glorieusement pour lui, et
il comptait sur son affection, au moins sur sa justice;
mais le vieillard, qui sentait déjà sa vue s'affaiblir et sa
main trembler, n'eut garde d'affranchir le crédule disciple dont plus que jamais il avait si grand besoin.
Un instant la force manqua au pauvre artiste, le désespoir s'était emparé de son ame, et sa tête parut se troubler
M. Brunei, qui était alors à Paris et duquel je tiens
cette circonstance, fut contraint de le veiller et le jour et
la nuit; car le malheureux n'avait plus qu'une pensée, celle
de mourir. — Enfin, la fièvre se calma , de bons amis ,
pleins de coeur, vinrent pour le plaindre et pour le consoler; mais lui, triste, découragé, voulait abandonner son
art. Il sollicita même du gouvernement l'emploi de
sculpteur de proues de vaisseau à Rochefort, et serait
parti pour ne plus reparaître , sans les conseils généreux
de Dejoux et de Quatremère de Quincy.
Hâtons-nous de dire que Julien ne fut pas vaincu par sa
faiblesse. L'impuissance égarée par l'orgueil doit seule
succomber dans une lutte semblable; mais un haut esprit
triomphe, parce qu'il se relève toujours plus grand. —
Deux années après, en 1778, Julien se remit sur les rangs.
Cette fois il fut reçu par acclamations, à l'unanimité. Il se
vengeait, en présentant un des chefs-d'œuvre de l'école

�JULIEN j SCULPTEUR DU VELAY.

397

moderne : cette merveilleuse figure du guerrier mourant,
que tout le monde connaît.
Depuis ce jour, le ciseau du statuaire conquit l'indépendance. Alors le marbre lui appartint et désormais il
n'eut plus, ni à rendre compte de ses pensées, ni à subir
la loi d'une école mauvaise qui, depuis la fin du 17e siècle ,
précipitait fatalement les arts dans une honteuse décadence

' Tout en suivant les leçons de son maître, G. Coustou, Julien s'était
aperçu que pour parvenir à cette perfection dont les anciens avaient laissé
de si beaux modèles , il fallait suivre une autre marche et embrasser
d'autres principes que ceux qui étaient en vigueur â cette épocrae.

En

effet, les arts, après avoir brillé de la plus vive lumière pendant les dernières années du règne de Louis XIII

et la plus grande paitie de celui

de Louis XIV, avaient dégénéré de la manière la plus rapide; et sous le
règne du successeur du grand roi, ils étaient parvenus à un tel point de
dégradation que la France se trouvait l'objet de la dérision des autres
nations de l'Europe.—Le mal prit sa source dans les mesures même qu'un
sage ministre , Colbert, avait cru devoir adopter pour maintenir les arts
dans l'état de splendeur où les avait élevés la haute protection de Louis XIV.
—Lebrun fut nommé premier peintre du roi, et tous les travaux de peinture
et de sculpture furent dirigés par lui et exécutés par des artistes de son
choix. Tout prit alors une même physionomie; car pour obtenir la faveur
du gouvernement, il devint nécessaire d'adopter la manière du maître, et
dès ce moment les arts déclinèrent. — Tant que Lebrun fut à leur tête,
ses talens purent excuser l'empire qu'il exerçait sur eux ; mais lorsqu'après
lui les artistes furent obligés d'obéir à des hommes qui n'avaient pour touj
mérite que le titre de premier peintre du roi, le mal n'eut plus de remède
et la décadence atteignit son dernier période.
La sculpture n'ayant pas pour elle le prestige de la couleur, est tenue
par cela même à une imitation plus exacte et plus sévère des formes
extérieures. Son premier mérite consiste dans la pureté du dessin, et la
profondeur de l'expression doit s'y unir à la grâce et à la simplicité des
poses. — Ces principes, suivis par les Grecs et que les Germain Pillon,
les Jean Cousin, les Pujet même, avaient cherché par tous leurs eiforts à
maintenir en honneur, furent entièrement abandonnés lorsque les arts
surent été asservis à une espèce de dictature.

�JULIEN, SCULPTEUR DU VELAY.

Il faut donc reconnaître qu'il y a une grande supériorité
dans l'intelligence de cet homme qui, au milieu des influences qui l'étreignent de toute part, se trouve encore
assez de vigueur pour quitter son siècle et remonter aux
sources pures et abondantes des époques glorieuses.
Dirons-nous maintenant quels furent les principaux
ouvrages de Julien ? Et d'abord son Lafontaine , miraculeuse image dans laquelle le marbre a pris les traits, le
naïf sourire, l'esprit et presque la voix du bon poète.
Julien, dont les goûts , les mœurs étaient si semblables à
ceux de Lafontaine, pouvait seul retrouver sous son ciseau
cette candeur maligne, ce génie du cœur si simple et si
profond.— L'original, grand comme nature , est un des
trésors de nos collections nationales ; la petite copie que
possède le Musée du Puy est d'une ressemblance frappante.
Louis XVI, un des plus vifs admirateurs de cette belle
composition, voulut voir et complimenter l'auteur. Julien
se rendit à Rambouillet, où était alors la cour. Dès que le

La sculpture rechercha les effets étrangers à son essence ; une exagération
théâtrale dans l'expression et dans la disposition des figures dénatura
entièrement ce bel art. Une négligence excessive dans le dessin, que l'on
qualifiait de facilité et de grâce, remplaça la noble simplicité des anciens;
et la fausse idée que le ciseau pouvait rendre les mêmes effets que la peinture, acheva de le défigurer.
Cette impulsion funeste,

imprimée à l'art, était tellement suivie à

l'époque où Julien obtint son premier succès, que ce ne fut pas sans
étonnement qu'on vit un artiste inconnu tenter de secouer le joug sous
lequel ses maîtres même voulaient le tenir courbé. Mais déjà Vitn avait
fait pour la peinture ce que Julien essayait dans un art qui n'offre pas
moins de difficultés, et c'est à cette nouvelle marche qu'il doit tous ses
succès.
Observations historiques sur le titre de Restaurateur dë
l'art statuaire en France, donné à Julien.
(Biog. univers,, 1818, tom. xxit, pag. i45.)

�JULIEN , SCULPTEUR DU VELAY.

99

3

roi sut que l'artiste arrivait, il quitta brusquement tout
le monde, vint au-devant de lui et l'embrassa. Il le fit, le
même jour, dîner à ses côtés; puis, au moment de partir,
lui offrit un riche cadeau et lui commanda une figure pour
la laiterie, le laissant libre sur le choix du sujet. — Le
timide statuaire se retira vivement troublé d'un si gracieux
accueil, et courut s'enfermer dans son atelier. Jamais il
ne s'était cloué au travail avec une telle ardeur. Ses amis
les plus chers pouvaient à peine l'entretenir; mais lui brûlait
d'impatience de se montrer plus magnifique encore que le
roi, dans les largesses de son génie.
Le public admira bientôt les deux élégans bas-reliefs de
la chèvre d'Amalthée et d'Apollon chez Admète, Je ne
dirai rien de la soudaine apparition de la Baigneuse ; tout
le monde sait quel enthousiasme la fêta; pour elle furent
épuisés tous les éloges.
La Galatée, qui vint plus tard, dut aussi paraître une
œuvre bien surprenante, puisque les contemporains la
proclamèrent la statue de femme la plus parfaite.
Il serait trop long de suivre chronologiquement l'histoire
complète de notre compatriote. On le voit se reposer de
ses vastes compositions, en allant embellir de quelques
bas-reliefs la nouvelle église de Sainte-Geneviève; ou bien,
tantôt en faisant quelques copies d'après l'antique, pour ses
amis; tantôt en s'acquittant envers son médecin, par l'envoi
inattendu d'une Hygie, statuette charmante, dont notre
Musée possède une excellente épreuve.
Julien avait depuis long-temps la pensée d'acheter dans
nos montagnes une propriété modeste où il pût venir tous
les ans se reposer des longues veilles parisiennes. — Ce
fut en l'an 5 de la république qu'il arriva pour faire son
acquisition. Il descendit au Puy chez M. Brunei, avec lequel
il avait toujours entretenu de bonnes relations. Cet ami,

�400

JULIEN, SCULPTEUR DU

VELAY.

presque nonagénaire, existe encore, et c'est lui, je crois
l'avoir déjà dit, auquel je dois une partie de ces détails. Je
suis allé le voir, il y a quelques jours , et il m'a reçu dans
la même maison, dans la même chambre qu'habitait Julien;
et cette chambre est encore remplie de touchans souvenirs
de l'affection du grand homme. Sur la cheminée,se trouve
son portrait en bas-relief, exécuté par Beauvais; plus loin,
une petite composition originale , représentant la Matrone
d'Ephèse, sujet tiré de Boccace, et rendu par notre artiste
avec un goût parfait. La matrone éplorée est assise sur le
tombeau de son époux. Couverte de longs voiles de deuil,
elle se penche sur l'urne, tandis que l'amour s'avance traîtreusement par derrière et lui enfonce un trait dans le
cœur. — Plus loin encore, on voit la nymphe Echo poursuivant Narcisse, figure suave et légère, pour laquelle
l'auteur lui-même conservait une tendre prédilection.
Dans ce voyage, Julien se choisit une retraite près du
village de Vais et fut l'habiter quelques mois. C'est là qu'il
créa le modèle de la statue du Poussin, sa dernière œuvre;
il partit ensuite et quitta le pays pour ne plus le revoir....
Déjà nous aurions dû dire que la révolution lui avait tout
enlevé. Il ne faut pas croire cependant que, quoique devenu pauvre, il oubliât jamais ses parens dans la pauvreté...
Nous serions rassurés d'avance , n'eussions-nous pour
témoignage que ce que nous connaissons de son caractère
et de sa vie; mais sur ce point, il nous reste de précieux
documens que nous devons à la bienveillance de M. le
maire de Saint-Paulien. Ces documens, vrais trésors de
famille, sont des lettres écrites par Julien à M. Armand
père, qui était son ami.
Dans les premières, et nous les avons toutes lues avec
avidité, on voit que chaque année il ne manqua jamais
d'envoyer des secours à ses frères et qu'il leur abandonna

�401

JULIEN, SCULPTEUR DU VELAY.

même la part de son patrimoine. —Plus tard, vient-on
lui annoncer qu'un de ses neveux est grièvement malade,
il se hâte d'écrire à son ami :
« L'intérêt que vous prenez à mes païens et à moi me
» fait oser vous écrire ces deux mots pour vous prier de
» vouloir bien continuer vos hontés à mon neveu , Benoît
» Julien. Le tableau que vous prenez la peine de me faire,
» concernant aa. situation, ne me sort point de l'idée !....,
» Plus je lis et relis votre lettre, et plus je suis pénétré
» d'affliction, à ce point que je ne puis me livrer à mes
» occupations journalières... J'ai toujours ce pauvre affligé
» en ma présence..... Coûte que coûte, poursuivez vos
» bienfaits
»
Ce neveu vint à mourir ; aussitôt toute la famille , en annonçant cette triste nouvelle à Paris, ne manque pas de
rappeler ses nombreux besoins à celui qu'elle regarde
comme très-riche et qui déjà a tant fait pour elle.-—Julien
raconte alors sa triste position et se plaint amèrement de
la cupidité des siens.
«Mon digne ami, écrit-il le 27 messidor an 10, je savais
» déjà par ma sœur la mort de mon pauvre neveu.... Si je
» suis venu à son secours , ce n'est pas que j'eusse bien
» le moyen; mais , pénétré de sa situation, je me serais
» plutôt prive du nécessaire pour le soulager
Mes
» parens, à cau^e de cela sans doute, me croient ici dans
-» la plus grande opulence : l'un me demande puur réta» blir le devant de sa maison, les autres mille choses. 11
» y a quelques années, j'ai déjà envoyé pour le rétablis» sèment de cette même maison, et aujourd'hui ils revien» nent à la charge. Qu'ils apprennent donc que je ne suis
» point un Crésus; qu'à la vérité, sans la révolution, je les
» aurais mis tous à leur aise et que j'y serais aussi... » —
Puis il ajoute: «Oui, j'aurais fait beaucoup pour ma fa-

5i

�4o2

JULIEN, SCULPTEUR DU VELAY.

» mille, si la révolution ne fût venue; mais elle m'a tout
» fait perdre. Elle m'emporte au moins 25o mille livres,
» soit de travaux, soit d'argent placé cà et là
» —
Pourtant, malgré ses plaintes, Julien ne peut résister au
noble sentiment qui l'entraîne. Il annonce qu'il se charge
de l'éducation d'un des fils de son neveu ; et toutes les
lettres qui suivent contiennent des dispositions généreuses
et pour ce fils et pour les autres aussi; car il craint que
sa partialité ne provoque quelque jalousie.
Comme on le voit, notre compatriote n'avait pas oublié
sa terre natale; et si la mort, trop prompte à le frapper,
ne fût venue empêcher l'exécution de sa promesse, quel
beau marbre serait aujourd'hui notre patrimoine
Mais
non, le marbre n'eût pas été plus épargné par le fanatisme
que le fut le précieux argile dont l'artiste nous avait fait
hommage.
Que ne pouvons-nous en ce moment, pour l'honneur du
pays, arracher quelques-unes des tristes pages de son histoire. — En 1793, une populace furieuse fit un vaste autoda-fé des plus précieux manuscrits de nos archives : les
marbres, les sculptures, les tableaux les plus précieux , les
plus saintes , les plus curieuses reliques de nos églises,
cette antique image de Notre-Dame qui, depuis des siècles,
faisait la fortune de ce pays, tout fut vandalement anéanti.
— Plus tard, les esprits s'adoucirpnt ©t chacun comprenant
bien que la pierre et la toile ne peuvent être que d'innocentes victimes , on se prit d'un grand désespoir pour
toutes ces pertes irréparables.—Sur la foi de ce remords,
la ville fit venir à grands frais un buste de l'empereur qui
n'était rien moins que du ciseau de Canova; de son côté,
Julien envoya un buste semblable, tout entier de sa main.
Ces deux chefs-d'œuvre, reçus avec enthousiasme, furent
placés, le premier à la préfecture , le second à l'hôtel-de-

�JULIEN, SCULPTEUR DU VELAY.

4o3

ville. Un respect éternel devait les préserver ; cependant
quand arriva i8i5, le marbre fut honteusement traîné sur
la place publique , en plein soleil, par les ordres mêmes
du chef de l'administration ; et là, le marteau vint le briser
en mille pièces, aux applaudissemens stupides de quelques
exaltés. — Quant à la belle œuvre de notre compatriote,
qu'un sentiment fraternel eût dû sauver de l'outrage , on
ne lui fit même pas l'honneur de la montrer au peuple
avant sa fatale exécution ; elle fut lâchement détruite dans
l'ombre.
Le vœu le plus cher de Julien fut exaucé : avant de
mourir, il tenait à achever sa statue du Poussin. — Dans
cette composition, qui est si belle, le peintre est représenté au milieu d'une nuit brûlante d'Italie, se levant à
demi-nu, réveillé par l'inspiration. Le succès de cet ouvrage
futuniversel et vint doucement fermer les yeux de l'auteur.
— A peu près vers cette époque, Julien reçut la croix de
la légion-d'honneur. L'impératrice Joséphine vint la lui
apporter elle-même chez lui, au Louvre, où il habitait. La
joie du vieil artiste fut grande lorsqu'il vit sa souveraine
entrer dans son atelier, admirer tour-à-tour chacun de
ses ouvrages et le féliciter avec celte délicatesse, ce bon
goût , ce sentiment si élevé des arts que chacun lui connaissait.... « Quel heureux jour pour moi, Madame, dit le
» vieillard attendri, et combien mon cœur est ému de la
» visite que vous daignez me faire.... Et cet honneur que
» vous m'apportez, ajouta-t-il en prenant la croix que la
» main de Joséphine plaçait dans la sienne, je l'accepte...;
» mais hélas ! comme une fleur sur mon tombeau. »
11 était né en 1731, dans une chaumière, à St-Paulien. Il
mourut à Paris, dans le palais du Louvre, en 1804, âgé de
74 ans.—Claude Dejoux, son confrère à l'Institut et son
ami, lui fit élever à ses frais un tombeau, sur lequel sont

�4o4

JULIEN, SCULPTEUR DU VELAY.

gravés son portrait et une inscription qui rappelle ses litres
à l'admiration de la postérité. C'est ainsi que l'auteur
d'yíjax, de Philopémen, de Catinat et de tant d'autres
beaux marbres, voulut honorer par un dernier souvenir
l'illustre statuaire dont le jeune Experton, notre cher et
habile compatriote, vient de reproduire si fidèlement les
traits.

�M. POMS.

��M. PONS,
PRIEUR DE JONZIEUX, DIOCESE DU PUY.

En 1759 fut publié un excellent ouvrage ayant pour titre:
L'Education d'un jeune prince destiné à régner.~ L'auteur
était un vénérable ecclésiastique du diocèse du Puy,
homme aussi distingué par sa modestie que par son immense savoir. Il s'appelait M. PONS , nom commun à plusieurs familles du Velay, et depuis long-temps illustré dans
la magistrature, les armes et l'église.

�4o8

M. PONS,

Le prieur de Jonzieux &lt; avait dû sans doute s'être longtemps exercé à l'art difficile d'écrire avant de publier le
livre dont nous parlons; car son style est à la fois correct,
élégant et d'une grande clarté. —Quelques critiques ont
prétendu reconnaître dans cette composition, comme
jadis dans le Télémaque, quelques allusions politiques,
et ont très-gratuitement prêté à son auteur des pensées
qui ne furent jamais les siennes. Pour s'en convaincre , il
suffit de parcourir les premières pages de l'ouvrage dans
lesquelles M. Pons prévoit cette interprétation et la repousse énergiquement. —Il craint aussi que, paisible habitant des montagnes, on ne lui fasse un reproche de l'obscurité de sa condition et que, par avance, le public ne lui
conteste l'intelligence suffisante pour écrire sur un pareil
sujet; à cela il répond :
« Les mêmes passions régnent partout, dans un degré
» plus ou moins éminent, parce que partout on est
» homme. S'imagine-t-on que la politique, qui fait jouer
» tous les ressorts de la cour, est inconnue dans les
» hameaux les plus isolés ? J'ose dire qu'én concurrence
» des petits objets qui les concernent, on y met en œuvre
» des ruses qui ne déshonoreraient pas , dans de plus
» grands objets, des courtisans spirituels et ambitieux.
» Connaître l'homme, c'est le connaître dans tous les
» états, et jusque dans les plus hauts rangs: le cœur
» humain n'est pas un abîme si impénétrable qu'on le
» pense, puisque la connaissance de soi-même, si on sait
» se rendre justice, suffit, comme je le ferai voir dans la
» suite, pour connaître en abrégé le genre humain. »

Joniieux est dans le Forez; mais l'abbé Pons était originaire du Puy.

�4°9

PRIEUR DE JONZIEUX.

Le livre de l'abbé Pons est un in-12 d'environ 270 pages,
divisé en deux parties1. — La première comprend six
chapitres ; la seconde en comprend quatre. Les principaux
sont : le quatrième et le cinquième du premier livre, le
premier et le troisième du second. Il serait ici trop long
d'en donner des extraits, seulement nous en recommandons la lecture auxpersonnes qui voudraient faire quelques
recherches utiles sur ces matières. Il se trouve un exemplaire de cet ouvrage dans la bibliothèque historique du
Musée du Puy.

1 A Lyon, chez Geoffroy- Reguault,

MDCCLIX.

52

��CHILHAC ,
CURÉ DE SAINTE-SIGOLÈNE DANS LE

DIOCÈSE DÛ PUY.

L'abbé CHILHAC, d'une ancienne famille du Velay, sentit
de bonne heure la vocation ecclésiastique. Il fit ses études
au Puy, puis entra au séminaire sous M. Chaumeys, cin-

quième supérieur. — Il nous reste peu de détails sur la
vie publique de ce digne prêtre qui n'était pas moins distingué par sa modestie que par son érudition. Les écrivains

�CHILHAC,

qui en ont parlé, ceux surtout qui eurent le bonheur de
le connaître, sont tous d'accord pour louer la haute portée
de son esprit, en même temps que l'excessive charité de
son cœur.
Nous trouvons l'abbé Chilhac, curé de Sainte-Sigolène ,
et quelques efforts qu'aient faits ses chefs pour le placer
dans des postes plus élevés et plus dignes de son mérite ,
il résista constamment : «Heureux, disait-il, de pouvoir
faire un peu de bien dans une paroisse qu'il connaissait et
dans laquelle on l'aimait tendrement. » — Il était le père
des pauvres; on assure même qu'il leur sacrifia tout son
patrimoine. Il en nourrissait sept cents; aussi, ajoute un
écrivain 1, ne laissa-t-il que la somme nécessaire pour se
faire inhumer.
Les courts loisirs que lui laissaient les soins de son
ministère étaient exclusivement consacrés à l'étude. —
Nous avons de lui plusieurs ouvrages imprimés et quelques
manuscrits. Ceux qui méritent d'être particulièrement
cités sont: Un Poème contre l'épître à Uranie; l'Oraison
funèbre du cardinal de Polignac et celle de Mgr de Béringhen, évéque du Puy; une Fie de M. Grosson 2 ; un

1 ... Le zèle de la sanctification des enfans le portait à leur faire luimême le catéchisme deux fo's la semaine.... Il n'avait pas moins de zèle
pour le culte de la Ste Vierge. — On rapporte qu'il était
durant la récitation

du «hapelet,

si appliqué

que quelquefois, lorsqu'il

course, son domestique montait à cheval

était ea

derrière lui sans que le saint

prêtre s'en aperçût.... Il était le père des pauvres de sa paroisse et des
environs. Il en nourrissait près de 700...
(Vie de M. de Latitages. — Notice sur M. Chaumeys, p. 479-)
2 ... Ce fut en 1767 qu'il publia la vie

de M.

GnossON,

vicaire de

de Saint-Georges au Puy, connu pour le zèle qu'il montra lorsque fut
instituée la maison de l'instruction. — Chilhac

se plaint lui-même de

�CURÉ

DE

4i3

SAINTE-SIGOLÈNE.

Office de S. Marcellin 1 ; des Hymnes en l'honneur de saint
Thyrse 2 et de sainte Sigolène 3 ; enfin une Histoire de la
bienheureuse mère Angèle , fondatrice de l'ordre de sainte
Ursule. C'est ce dernier travail qui acquit à notre compatriote un peu de renommée littéraire, et c'est de lui que
nous voulons dire ici quelques mots.
Il avait été publié en 1648, par les soins du père
Quarré, prêtre de la congrégation de l'Oratoire, une vie
de la mère Angèle; mais sous beaucoup de rapports, cet
ouvrage laissait à désirer. Plusieurs fois le besoin d'avoir
une autre édition corrigée s'était fait sentir. Le vaste développement de l'institut des Ursulines, sa ferveur, son utilité rendaient chère la mémoire de sa bienheureuse fondatrice. Ce fut notre compatriote qui se chargea de cette
œuvre pieuse. Personne ne le pouvait mieux que lui. —
Son livre, inspiré par la foi la plus ardente, est écrit de
manière à soutenir vivement l'intérêt. Les principaux chapitres sont les 12e et 14e. L'un contient le testament de la

n'avoir eu, pour composer la vie de M. Grosson , que des matériaux informes, et dont il suspectait l'exactitude. « Je tâcherai,

dit-il dans sa

préface, de tirer parti des mémoires peu exacts qu'on m'a fournis. «Mais
on regrette qu'il n'ait pas toujours été assez en garde contre l'infidélité
de ces mémoires, et qu'il s'en soit rapporté aveuglément à une pièce
composée 56 ans après les faits, au lieu de suivre des écrits originaux
composés par M. Tronson.... du temps que lesévénemens s'étaient passés.
(Vie de Lantages, pag. 479-)
1 A l'usage de la collégiale de Monistrol.

2 Patron de la paroisse de Bas.

3 En usage dans la paroisse de ce nom.

.

�4'4

CHILHAtC, CURÉ DE SAINTE-SIGOLENE.

sainte , divisé en onze legs spirituels, l'autre est un récit
historique des progrès que fit par la suite l'ordre des
Ursulines.
L'abbé Chilhac mourut dans sa cure le 28 octobre 1780,
à la suite d'une attaque d'apoplexie. Avons-nous besoin de
dire qu'il fut pleuré de tous les malheureux qui perdaient
en lui un si noble bienfaiteur ?

�MflfllFIKl

i

M-^N1&amp;ITP

��I

MICHEL ARNAUD,
HISTORIEN DU VELAY AU lQe SIECLE.

Si la reconnaissance publique veille encore dans quelques
ames, si les travaux désintéressés et utiles méritent des
éloges, si la mémoire d'un homme de bien est toujours
digne de respect, sans doute nous ne serons que la dernière voix à répéter quels services rendit M. Arnaud à ses
concitoyens, à son pays pendant sa longue et honorable
carrière.

�4l8

MICHEL ARNAUD, HISTORIEN DU VELAY.

Déjà dans une excellente notice publiée en i833,
M. Richond des Brus a fait connaître les consciencieuses
études de l'historiographe du Velay, les recherches fécondes
de l'auteur delà Flore de la Haute-Loire^, et surtout l'estime qu'avait su conquérir le médecin instruit et sage dans
le long exercice de sa profession. — M. Pomier, à son
tour, est venu rendre hommage au souvenir d'un vieil
ami, disant de quelle modestie il savait constamment
recouvrir le bien qu'il faisait.
Donc, notre tâche sera facile, puisque pour nous guider
dans l'éloge que nous voulons tenter, nous n'aurons qu'à
nous inspirer des deux discours prononcés à la société
académique du Puy; heureux si , cherchant à les reproduire, nous n'en affaiblissons pas la valeur!
JEAN-ANDRÉ-MICHEL ARNAUD naquit au Puy le 28 septembre 1760 2; c'est dans sa ville natale qu'il fit ses études.
Il les commença au collège et, suivant l'usage, les acheva
au séminaire. — Son père exerçait la médecine et, comme
il le destinait à cette profession, il voulut lui enseigner

lui-même les premiers élémens de son art. Ce ne fut
donc qu'après une année de leçons préparatoires qu'il l'envoya à Montpellier pour y faire son cours. — Reçu docteur
en 1782, M. Arnaud fut quelque temps à Paris pour se
perfectionner aux enseignemens des plus habiles profes-

1

M. Arnaud publia une Flore du département de la Haute-Loire en

1825, et cinq ans après un supplément fort considérable qui fut inséré
dans les Annales de la Société d'agriculture du Puy. — Cet ouvrage , fort
estimé, est surtout d'un grand secours aux savans étrangers qui viennent
tous les ans visiter nos montagnes.

2

Et mourut le

24

novembre »83i, âgé de 71 ans.

�MICHEL ARNAUD , HISTORIEN DU VELAY.

4*9

seurs de l'époque et revint au Puy où il ne tarda guère à
conquérir une clientelle considérable. — En 1785, il fut
nommé médecin des prisons et des hospices, places qu'il
conserva avec honneur et distinction jusqu'à sa mort,
c'est-à dire, l'espace de 46 ans.
« Simple et modeste, dit M. Richond des Brus, M. Arnaud
» ne faisait jamais parade des connaissances étendues qui
» résultaient de ses longs travaux. Appelé presque cons» tamment dans les cas qui présentaient de la gravité, et
» où. des conseils éclairés devenaient nécessaires , nous
» l'avons toujours vu écouter avec bienveillance les obser» valions de ses confrères même les plus jeunes et les
» moins expérimentés, présenter lui-même son opinion
» avec réserve et modestie, discuter avec bonne foi, exa» miner consciencieusement, et ne pas hésiter à faire le
» sacrifice de l'avis qu'il avait d'abord donné, si de nouv velles lumières avaient jailli de la discussion 1. »
Nous nous empressons de consigner ici ce jugement
d'autant plus précieux qu'il est rendu par un contemporain, un confrère, digne appréciateur des qualités dont il
fait l'éloge 2.
M. Arnaud recherchait peu le monde, quoique d'un
naturel simple et facile. Passionné pour le travail, sa plus

1 Annales de la Société d'agriculture, sciences et arts du Puy, pour les
années i832-i833, page i5o.

2 M. Arnaud a publié sur la médecine, i° une Dissertation sur les usages
de l'électricité en médecine (écrite en latin, et présentée à Montpellier
pour obtenir le grade de bachelier) ; 2° un Mémoire sur les pneumonies
bilieuses ( adressé à l'académie royale de médecine de Paris ) ; 3"* un Mémoire sur les eaux minérales des Salles, dts Pandraux, des Esireix, etc.
(inséré dans les Annales du Puy, 1817).

�420

MICHEL

ARNAUD,

HISTORIEN

DU

VELAY.

grande joie était de vivre dans une douce retraite, environné de livres et de manuscrits. Ami sincère de son pays,
tous ses loisirs furent consacrés à en écrire l'histoire. —
C'est lui-même qui raconte 1 que depuis plus de vingt ans
il employait ses heures de délassement à faire des recherches, des extrails, des notes, non-seulement sur l'histoire
du Puy, mais encore sur celle du Velay. « Etant parvenu,
» dit-il, à recueillir un grand nombre de faits, je n'avais
» d'autre dessein que de les mettre en ordre dans un cadre
» chronologique, pour mon usage. Je m'en ouvris à un
» petit nombre d'amis qui me pressèrent de les rédiger en
J&gt; corps d'histoire. Me défiant de mes propres forces, je
» voulais laisser ce soin à tout autre plus exercé que moi
» dans l'art d'écrire : ils insistèrent, et je cédai enfin à
» leurs instances. Telle est l'origine de cet ouvrage. »
Pour apprécier le mérite des longues et patientes études
de M. Arnaud, examinons quelle difficulté existait pour lui
de réunir, comme il l'a fait, les documens nécessaires à
la composition de son vaste travail, et disons ensuite quel
parti il sut tirer de ses recherches.
Déjà nous l'avons écrit ailleurs, les archives de la HauteLoire , qu'un jeune homme plein de zèle organise en ce
moment et qui, par ses soins , deviendront avant peu faciles à consulter, ont été jusqu'à ce jour dans le plus grand
désordre. — La vieille salle des états du Velay fut choisie
provisoirement, comme chacun sait, pour lieu de dépôt.
On y apporta en grande hâte, on y entassa tous les papiers
qu'on put saisir dans les maisons religieuses ou dans les
municipalités de la nouvelle circonscription départementale; et le premier souvenir que la ferveur révolutionnaire

5

Histoire du Velay, tome i (avertissement).

\

�MICHEL ARNAUD, HISTORIEN DU VELAY.

421

crut devoir accorder à cette conquête, fut d'envoyer de
fougueux agens pour saccager et brûler ces inoffensifs
témoignages du passé.
Si M. Arnaud, qui publia son ouvrage en 1816 et qui y
travaillait depuis longues années, n'eut eu d'autres secours
que ceux que pouvaient lui procurer les archives publiques
de son temps, certes il ne nous aurait pas laissé un corps
d'histoire aussi complet. Heureusement que l'amour du
pays lui fit un infatigable courage et qu'il tenta l'œuvre
sans mesurer l'obstacle.
Au moment où. nous écrivons, nous avons sous les yeux
une partie des immenses matériaux que notre savant compatriote avaient employés; et vraiment on est surpris de la
quantité de pièces qu'il sut réunir, surtout quand on pense
que ces pièces étaient alors toutes dispersées, et que ce
ne fut qu'à force de soins, de persistance, qu'il parvint à
se les procurer.
Les manuscrits qui servirent le plus à M. Arnaud furent
incontestablement ceux de Médicis, de Burel et de Jacmon.
Ces volumineux mémoires écrits par ordre chronologique
et qui font suite les uns aux autres, ont dû singulièrement
guider ses recherches; toutefois, M. Arnaud ne s'en est
pas toujours rapporté à leurs récits souvent remplis, il
faut le dire, de partialité. — Pour juger les événemens, il
a voulu remonter aux sources; et le choix des pièces orinales dont se compose sa collection privée fait voir quel
scrupule il a mis dans son travail1.

1

Entr'autres documens que renferme cette collection, nous avons remarqué :
i° Un édit portant rétablissement du vrésidial du Puy (la création était

de i558 ) , et suppression des bailliages du Puy et de Montfaucon (1689).
a" Une ordonnance du conseil d'état relative à l'élection des consuls du
Puy. — Et le procès-verbal d'un incendie ( i653 ) de la maison commune

�422

MICHEL ARNAUD, HISTORIEN DU VELAY.

L'Histoire du Velay est divisée en cinq livres. — Voici
de quelle manière l'auteur a établi lui-même ses divisions.
— Le premier livre s'étend jusqu'à l'an 963.—Il contient
l'histoire du Velay sous le gouvernement des Gaulois, la
domination des Romains; celle des Visigoths, celle des
rois d'Austrasie et des rois français qui étendirent leur autorité sur ce pays; sous la domination des ducs d'Aquitaine ,
des rois de France et des rois d'Aquitaine, et sous le gouvernement des ducs et des comtes. « Mon plan, dit M. Ar» naud, en parlant de ce livre, était de le diviser en sept
» grands chapitres, à raison des changemens de gouverne» ment ou de domination; mais j'ai reconnu que les évé» nemens arrivés dans ce pays avant le 10e siècle, étaient
» en trop petit nombre pour m'astreindre à ce plan, et
» qu'il était plus convenable de les renfermer dans un
» même livre. »

de cette ville qui dévora tous les meubles, titres, papiers et documens (i683).
3° Une ordonnance de l'intendant du Languedoc relative au paiement des
milices levées dans le diocèse du Puy (16S9).

4°

Une gazette politique imprimée au Puy, chez Jacques Roy, en 1705.

5° Une ordonnance de l'intendant du Languedoc qui enjoint â tous les
mendians du diocèse du Puy de se retirer dans leurs paroisses, sous peine
d'être arrêtés et punis comme vagabonds. — Cette même ordonnance contraint les habitans à nourrir les pauvres ( 1709).
6° Une délibération des trois commis des états du Velay relative à un
emprunt de 20,000 liv. pour achat de blés de mars destinés à être prêtés
aux cultivateurs du diocèse, pour que dans l'extrême disette du pays, ils
puissent ensemencer les terres au printemps ( 16 décembre Í709).
7« Un arrêt du conseil d'étal au sujet de l'établissement d'une manufacture royale de soies unies de toutes longueurs, largeurs, qualités et
aunages dans la ville du Puy; — d'une autre manufacture royale de mousseline, aussi bien que d'une filature

de coton. ~ Avantages accordés à

raison de ces établissemens (1756).
8S Des pièces relatives au développement du commerce de la dentelle
au Puy.

�MICHEL

ARWAUL' ,

HÌSTUmSM

DU

VjOLAY.

^23

— Le second commence par la réunion du comté du
Velay aux états de Guillaume Taillefer,comte de Toulouse,
qui s'empara de ce pays. La cession que fit au roi saint
Louis, Raymond VU, descendant de Guillaume Taillefer,
des droits qui restaient aux comtes de Toulouse sur le
comté du Velay, et sa réunion à la couronne de France
terminent ce livre.
— Le troisième renferme les divers événemens arrivés
dans le Velay, depuis l'an 1229 jusqu'au règne de François II, époque de l'établissement stable d'une sénéchaussée au Puy, et de la distraction de ce pays de la sénéchaussée de Nîmes.
— Les guerres civiles qui, pendant trente-trois ans ,
désolèrent le Velay, jusqu'à ce que la ville du Puy se soumît enfin au roi Henri IV, font la principale matière du
quatrième livre.
— Le cinquième comprend l'histoire de ce pays, depuis
l'an i5g6 jusqu'à la fin du règne de Louis XV.
Le cadre ainsi arrêté, l'auteur l'a rempli. Pour la forme
et le fond son œuvre est de la véritable école des Rénédictins. Les matériaux sont recherchés avec une grande
conscience. Ils sont nombreux , présentés surtout avec
beaucoup d'ordre. — Cependant on pourrait désirer au
style, plus de vivacité, plus de couleur; à la pensée, plus
de lumière; aux récits, plus d'enchaînement: et l'ouvrage
se lirait avec un bien autre intérêt si l'écrivain, ne se contentant pas d'enregistrer froidement le fait, était d'abord
remonté à ses causes, pour en faire apprécier ensuite
toutes les conséquences.
Car, à vrai dire, qu'est-ce donc que l'histoire, sinon
l'éternel enseignement que le passé donne à l'avenir?... —
Sans doute que le premier devoir de l'historien sera
d'offrir une énumération complète et fidèle des événemens

�424

MICHEL ARNAUD, HISTORIEN DU VELAY.

qui forment comme la matière première de son œuvre;
sans doute aussi qu'il lui faudra une patience à l'épreuve,
un religieux respect de la vérité, un oubli absolu de toute
préoccupation. Ces qualités sont indispensables; toutefois
ces soins ne sont que les préliminaires de recherches plus
profondes. Les faits ne nous sont encore connus que dans
leur ordre de succession, dans ce qu'on pourrait appeler
leurs circonstances extérieures. Sous cette forme et considéré isolément, le récit de l'historiographe est presque
sans utilité; son étude, s'il se borne à marquer des dates
et des noms, demeure insignifiante. L'intérêt dramatique
lui-même est alors puéril, car les hommes ne se passionnent sincèrement et avec quelque chaleur pour les
choses, qu'autant qu'ils en peuvent percevoir et le principe et le but. — Mais ce qui rend l'histoire sérieuse et
profitable c'est que, comme la science, elle peut devenir
pour l'humanité une œuvre de prévoyance et de profit. La
science ne se borne pas à recueillir des observations, elle
les applique journellement aux besoins de la vie. L'histoire
aussi, ne se contente pas d'apporter aux oisifs une simple
délectation, elle est là pour guider les intelligences; et de
la façon dont elle est enseignée, dont elle est comprise ,
dépendent souvent les destinées sociales d'une époque.
Hâtons-nous de rentrer dans notre sujet et ne nous laissons plus entraîner par delà les limites qu'il nous impose.
— Le docteur Arnaud, en donnant au public son histoire
du Velay, n'en a pas moins rendu un service immense à
son pays. Ouvrier plein de zèle et de dévouement, il est
allé fouiller dans des carrières inconnues, a découvert de
nombreux matériaux, les a assemblés avec soin dans son
livre comme en un chantier, et son œuvre s'est arrêtée là.
— Que pouvait-il faire de mieux avec les élémens qui
étaient en son pouvoir ? Dans cette grande histoire de la

�MICHEL ARNA V V , HISTORIEN

DU VELAY.

4 5
2

France qu'est donc notre petite histoire du Velay, si non
une des plus humbles pierres de l'édifice ?
L'ouvrage de notre compatriote s'arrête, comme on
vient de le voir, à la fin du règne de Louis XV; cependant
nous avons retrouvé dans les manuscrits de l'auteur la
continuation de l'histoire du Velay jusqu'à nos jours. Les
événemens dont notre contrée fut le théâtre sous la république , l'empire, la restauration, sont racontés dans de
grands détails et toujours avec la plus scrupuleuse fidélité:
toutefois, bon comme était M. Arnaud, non-seulement il
ne songea point à publier des mémoires qui pouvaient
réveiller plus d'un cruel ressentiment, mais il conserva
bien discrètement les feuilles confidentes de ses souvenirs.

54

��1
,s.atïul^q aèsiiOcT.io «sab xttthtíï traîner!

GARÎNS LEBEUN.
Dans le tome XV de l'Histoire littéraire de France des
Bénédictins, continuée par les membres de l'Académie
royale des inscriptions et belles-lettres , on trouve un
article de Ginguenée sur GARINS ou GUÉRIN LEBRUN. Cet
article n'est que de quelques lignes et constate simplement
que celui dont il parle était un troubadour qui florissait,
selon Dom Vaissette , sous Raimond V, comte de Toulouse,
du temps de Guillaume Adhémar, lequel mourut en 1190.
—- Millot1, d'après Sainte-Palaye, dont il n'est que le
compilateur, dit que Garins Lebrun était un noble châte

1 Millot (Hist. litt. des Troub., tom. III, pag. 401).

�4a8

APPENDICE.

lain du diocèse du Puy-Sainle-Marie; il le donne comme
bon troubadour voué principalement aux tensons satyriques contre les dames. Nous ne savons jusqu'à quel point
ce jugement est fondé, mais ce que nous pouvons assurer,
c'est que Millot se trompe quand il affirme qu'il ne reste
rien des ouvrages de ce poète. Nous avons de lui une
pièce morale et religieuse 1 digne des meilleurs poètes de
ce temps.

AUSTAN DORLHAC.
D'après les manuscrits, ce troubadour était originaire
du Velay et vivait vers le milieu du i3e siècle. L'unique
pièce qui nous reste de ce poète, dit Millot2, annonce un
homme furieux des calamités produites par les croisades.
Il pleure la mort du roi S. Louis, si ardent à servir Dieu;
il maudit les guerres désastreuses des croisés et s'égare
jusqu'à maudire le ciel lui-même qui aurait dû décider
la victoire en faveur de nos armées. Il voudrait, dans son
indignation, que les chrétiens se fissent mahométans ,
puisque Dieu est pour les infidèles, etc.

GAUSSER AMI DE S.-MDIER.
Voici la courte biographie que l'historien provençal
nous a laissée sur notre poète : Gausserand de Saint1 Nueg e jorn suy en pensatneu. — Consignée dans le choixdes poésies
de M. Renouard.
2 Millot ( Hist. litt. des Tronb., tome II, page 43o ).

�APPENDICE.

Didier si fo de l'evescat de Felaic, gentils castellans, fils
de la filla de Guillems de Saint-Didier, et énamoure t se de
la comtessa de Vianes, filla del marquis Guillem de
Mont/errat.
Crescimbeni, Millot et les autres qui ont parlé de ce
troubadour, n'en disent pas davantage. Peut-être dans les
poésies de son aïeul s'en trouve-t-il plusieurs qui devraient
lui être attribuées; quoi qu'il en soit, les biographes
ne reconnaissent à Gausserand qu'une seule pièce , celle
dans laquelle il chante ses amours pour la fille du marquis
de Montserrat *.

'

MONTA GIN AC.
A la suite d'une longue relation du jubilé de i524,
Médicis parle de feu GUILLAUME MONTAGNAC, licencié en
droit et juge à la cour commune du Puy : homme, dit-il,
de scientifique engin. Il rapporte de lui seize questions
traitées et décidées en latin sur le jubilé de i5o2.

CIIASSAMOx&gt;.
JEAN DE CHASSANION naquit à Monistrol vers le milieu
du 16E siècle. Il a composé une Histoire des Albigeois,
touchant leur doctrine et leur religion, contre les faux

1 Oescembiui, 186. — Millot , III,

i34. — Poe , occ ,

328.

�43o

APPENDICE.

bruits qui ont été semés d'eux (Genève, i5g5, in-3°). Cet
ouvrage, dit M. Touchard-Lafosse, est recommandable en
ce sens qu'il peut servir à relever beaucoup d'erreurs
auxquelles se sont laissé aller les historiens sur la malheureuse ,gucrre contre les Albigeois, faute d'avoir consulte
les preuves qu'ils pouvaient se procurer sur les lieux. —
Chassanion composa encore les Histoires mémorables des
grands et merveilleux jugemens et punitions de Dieu
(in-8°, 1589).

MAURICE BERNARD.
naquit au Puy à la fin du 16e siècle.
— Devenu jurisconsulte distingué, il publia à Paris, en
1628, un ouvrage ayant pour titre : Observations sur le
Droit. Cette publication obtint un grand succès et fut
long-temps consultée comme un des livres de la science.
MAURICE BERNARD

ANTOINE CHAUMETTE.
, né à Vergezac dans les premières
années du 16 siècle, fit ses études classiques au Puy, fut
ANTOINE CHAUMETTE

e

étudier la médecine à Montpellier, sous Rondelet et Saporta; ensuite à Paris, sous Sylvius; puis vint exercer au
Puy. — Dans la Biographie des médecins qui ont illusté
le département de la Haute-Loire, M. Richond-des-Brus,
parlant de Chaumette, cite un ouvrage de lui qui eut un
grand nombre d'éditions et qui fut successivement traduit

�APPENDICE.

du latin en français, en allemand, en italien, en hollandais. Cet ouvrage avait pour titre : Enchiridion chirurgicum,
externorum remédia, tùm univ ers alia, tìim p articularia ,
brevissimè complectens, quibus morbi venerei,
methodus probatissima accedit ( Paris, i56o).

curandi

LYONNET.
ROBERT LYONNET,

né au Puy, était aussi un médecin fort
habile, puisqu'il devint un des médecins de Louis XIII.—
Il publia un ouvrage sur la peste, ayant pour titre : Reconditarum pestis, et contagií causarum curiosa disquisitio,
ejusdemque methodica curatio (in-8°, Lyon, 1639).—
Plus tard, il fit paraître un traité intitulé : Dissertatio jde
morbis hereditariis (Paris, 1647, in-4° )•
Ce Robert Lyonnet était fils de Louis Lyonnet, apothicaire au Puy, le même qui fut condamné par arrêt du
parlement de Toulouse, le 23 avril i5gi, à la poursuite
de la veuve Saint-Vidal1.

CHARRON.
GEORGES CHABRON,

jésuite, naquit à Saint-Paulien vers
le commencement du 17e siècle, et publia, en i65o,un
Traité de Philosophie, en 4 volumes. — Il mourut à
Toulouse en 1670.

1 Guerres civiles dans le Velay, 3aa, 3a3.

�APPENDICE.

432

GAL1EN.
JOSEPH GALIEN, de l'ordre des frères prêcheurs, naquit
à Saint-Paulien, en 1699. Il enseigna d'abord la théologie
et la philosophie avec talent; mais son goût pour la physique décida sa vocation et il se livra exclusivement
l'étude de cette science. — En 1755, il publia
Avignon
un ouvrage ayant pour titre : L'Art de naviguer dans les
airs, précédé d'un Mémoire sur la nature et la formation
de la grêle. — Ce savant mourut Avignon en 1782.

à

à

à

LAVAL.
Louis DE LAVAL,
nos vieux auteurs,
immense savoir. Il
et sur l'histoire ;
imprimés.

ancien juge-mage au Puy, était, disent
un homme d'un grand esprit et d'un
écrivit beaucoup sur la jurisprudence
mais ses ouvrages ne furent point

MALTRAIT.
ANTOINE MALTRAIT, originaire du Velay, entra, jeune
encore, dans les ordres , où il se distingua par sa piété
et sa haute érudition. Il nous reste de lui une traduction
latine de Procope (2 vol. in-folio).

�433

APPENDICE.

GEVOLDE.
N. GÉVOLDE fut un des plus savans jésuites de son temps;
il laissa plusieurs traductions dont quelques-unes sont
encore estimées.

FILLERE.
FILLÈRE , jésuite, naquit au Puy vers le commencement
du 17e siècle, et publia, en i653, un livre ayant pour
titre : Le Bonheur de tous les états. — Ce livre renferme

d'excellens préceptes et valut à son auteur une certaine
réputation.

ROME.
CLAUDE ROME,

que plusieurs biographes disent originaire du Velay, composa quelques poèmes, pour la plupart oubliés aujourd'hui,

MARREL.
GABRIEL MARREL, jésuite, ne nous est guère plus connu
que son prédécesseur. Il était, dit-on, natif du Puy et

publia plusieurs ouvrages de piété dont quelques-uns sont
en usage encore maintenant.

55

�434

APPENDICE.

PAÏNDRAU.
ANTOINE PANDRAU,

dit l'abbé Laurent, dans son Almanach historique de la ville et du diocèse du Puy, était un
savant jurisconsulte français. — Dans ses loisirs il s'occupait aussi de poésie; nous ignorons si ses ouvrages furent
imprimés.

FAURE.
JEAN-ANDRÉ FAURE, dominicain, célèbre prédicateur,
auteur des vies de plusieurs saints, l'un des commissaires
nommés par Clément X pour visiter les provinces de son
ordre en France.

FERRAND.
ANTOINE FERRAND,

originaire des environs d'Yssingeaux,
entra chez les jésuites et devint professeur de théologie. Il
a laissé plusieurs ouvrages de mérite.

CUSSINET.
CHRYSOSTOME CUSSINET, né à Monistrol. Jeuneencoreil
entra dans les ordres et acquit bientôt une réputation d'ad-

�APPENDICE.

435

ministrateur habile. Aussi, devenu capucin, trois fois il fut
nommé provincial. — Nous avons de lui quelques ouvrages
de piété et plusieurs sermons.
Il

»18«.=—

FRANÇOIS.
Guy FRANÇOIS, surnommé le Grand, était un peintre
célèbre, originaire du Puy. — Après avoir commencé ses
études dans sa ville natale, où se trouvent encore plusieurs de ses ouvrages, il suivit successivement les écoles
de Lyon et de Paris, puis s'en alla en Italie. Ses meilleures
compositions se trouvent à Ferraré, où il est connu sous le
nom de Guido Francisco.

FRANÇOIS.
FRANÇOIS, surnommé l'Illustre, était fils et élève de
Guido Francisco. Comme son père, il fut un peintre habile.
S'étant retiré à Paris, il parvint à s'y faire une haute réputation et à voir ses ouvrages recherchés des plus grands
connaisseurs. •

DESROYS.
N. DESROYS,

natif de Montfaucon, fut un avocat dis-

tingué qui écrivit un ouvrage sur les droits lègitimaires.

�436

APPENDICE.

BARBIER.
JEAN BARBIER, avocat d'Yssingeaux , a laissé des Commentaires sur le Code, qui sont encore consultés.

BERGOU1XHOUX.
EPIPHANE BERGOUNHOUX, dit l'abbé Laurent, était capucin, très-habile chimiste, et eut le bonheur de guérir Stanislas, roi de Pologne, duc de Lorraine, d'une maladie
aux yeux, contre laquelle avaient échoués les taîens des
oculistes de Paris et de Nancy.

DUFIEU.
JEAN-FÉRAPIE DUFIEU, né à Tence au commencement
du 18E siècle1, exerçait avec distinction la médecine à
Lyon, après avoir fait son cours à Montpellier. Chirurgien
du grand Hôtel-Dieu de cette ville , correspondant de la
société royale des sciences de Montpellier, il publia plusieurs ouvrages, et notamment un Manuel physique pour
expliquer les phénomènes de la nature (Lyon, 1758, in-8°);
— un Dictionnaire d'anatomie et de chirurgie (2 vol. in-12,
Paris, 1766);—un Traité de physiologie (2 v., Lyon, 1762).

1 Voir les Annales de la Société d'agriculture du Puy , pour les années

i83»; i833, page 110.

�APPENDICE.

437

DELIQUES DE FERRAIGNHE.
, originaire du Puy, entra dans
les ordres et devint curé de Monistrol. — Il reste de lui
plusieurs ouvrages; un des plus estimés est son Oraison
funèbre de Louis XIV, prononcée au Puy et imprimée
à Paris.
DELIQUES DE FERRAIGNHE

BERTHOIX DE FROMENTAL.
GABRIEL BERTHON, seigneur de FROMENTAL, était originaire d'Yssingeaux. Il se livra de bonne heure à l'étude du
droit et y fit de rapides progrès. Devenu procureur du roi
au siège du sénéchal et présidial du Puy, il publia, en
1740, un excellent ouvrage ayant pour titre -. Décisions du
droit civil, canonique et français (in-fol.). Ce magistrat
mourut à Lalier, près Yssingeaux, en 1762,âgé de 70 ans.

Il fut, dit M. Arnaud (dans son Histoire du Velay), l'oracle
de son pays par son savoir, et ne fut pas moins estimé
pour son intégrité.

LAMI.
Le docteur LAMI, né au Puy, exerçait avec distinction
la médecine dans le milieu du 18e siècle. — C'est à lui
que l'on doit attribuer, assure M. Richond, un ouvrage
intitulé : Deliciœ eruditorum, publié en 1744 5 dans lequel
se trouve un éloge mérité des efforts tentés par M. de
Sainte-Palaye, pour réunir toutes les œuvres des troubadours.

�438

APPENDICE.

CHAPOT.
CHAPOT

naquit et mourut au Puy, où il exerça la méde-

cine avec une haute distinction. Il publia, en 1779, le
premier volume d'un ouvrage intitulé : Système de la
nature sur le virus écrouelleux. Pour l'appréciation de
cette œuvre, nous renvoyons à l'excellente biographie qui
se trouve en nos Annales (i833), et qu'en reproduisant
ici nous ne pourrions qu'affaiblir.
1 .lOalCCSeaa

DANTAL.
PIERRE DANTAL,

né en 1781, près de Saugues, parcourut avec distinction la carrière de l'enseignement et laissa
un grand nombre d'ouvrages élémentaires dont le succès
se soutient encore. — Les principaux sont : Abrégé de
l'histoire d'Egypte (in-12, Lyon, 180g).—Cours de thèmes
{4e édition, Lyon, 1816, 2 vol.).—&gt; Nouveau cours de
thèmes; — Calendrier perpétuel et historique, fondé sur
les principes des plus célèbres astronomes (Paris, 1806,
in-12). — Rudiment théorique et pratique.—Petit examen
des professeurs des basses classes; — Enfin, Epitome historiée Francorum, ad uettm tii vuum linguœ latinœ.
Dantal mourut à Lyon le i3 octobre 1820.
—-»«&gt;»TOKHWM

il

ISOYER.
MICHEL BOYER,

né au Puy, était peintre habile et devint

membre de l'académie de peinture. — Il se distingua sur-

�APPENDICE.

43.9

tout dans l'architecture et la perspective. — On a de lui la
galerie de la préfecture de police à Paris,
Boyer mourut en 1801.

POUDEROUX.
était encore chanoine de Noire-Dame du
Puy en 1792. — Il joignait à beaucoup d'esprit une instruction remarquable et un amour pour son pays qu'on ne
POUDEROUX

saurait trop Louer. — Entr'autres ouvrages que nous avons
de lui, nous devons citer une Dissertation historique sur
l'église de Notre-Dame du Puy ( 1785), dans laquelle se
trouvent de très-utiles documens pour l'histoire du Velay.

COURTIAL.
CouRTiAL, originaire de Tence,

avait fait d'excellentes
études et avait eu, pendant toute sa vie, un grand amour
pour la poésie dramatique. Il composa plusieurs tragédies,
et M. Déribier, dans sa Statistique de la Haute-Loire,
assure qu'en 1788 il en avait une au répertoire du Théâtre
Français.

MORTESAGNE.
L'abbé

DE MORTESAGNE,

natif de Pradelles, est auteur de

�44o

APPENDICE.

lettres adressées àFaujas, sur les volcans du Haut-Vivarais,
et imprimées à la fin de l'édition (in-fol.) de l'ouvrage du
savant géologue.

PEYRAUD.
FRANÇOIS PEYRARD, professeur de mathématiques spéciales au lycée Bonaparte, puis bibliothécaire de l'école
polytechnique, naquit en 1760, dans la commune de
Saint-Victor-Malescours. — Il a publié un gÇfnd nombre
d'ouvrages dont les principaux sont : De la nature et des
lois (4e édition, 1794). — Cours de mathématiques à
l'usage de la marine et de l'artillerie, par Bezout, édition
revue et augmentée par Peyrard ( 1798, 1799, 4 vol.). —
Poésies complètes d'Horace , traduites par Bateux et F.
Peyrard (Paris, i8o3, 2 vol.). — De la supériorité de la
femme au-dessus de l'homme, par H. Corneille Agrippa,
avec un commentaire par M. Roetitg (Paris, i8o3, in-12).

— Alphabet français (i8o5, 8°). — Œuvres d'Archimède,
traduites littéralement, avec un commentaire , précédées
de sa vie et de l'analyse de ses ouvrages (Paris, 1808,
2 vol. in-8°). — Statistique géométrique démontrée à la
manière d'Archimède (Paris, i8i5&gt;. u — Œuvres d'Euclide
en grec, en latin et en français , d'après un manuscrit trèsancien qui était resté inconnu jusqu'à nos jours. — Les
principes fondamentaux de l'arithmétique, suivis des règles
nécessaires au commerce et à la banque (3e édition, 1822).
— Enfin, en manuscrit, une Traduction des coniques
d'Apollonius de Perge.
On conçoit difficilement, observe M. Touchard-Lafosse
dans sa Loire historique, comment Peyrard, après avoir

�APPENDICE.

441

donné à son pays tant d'ouvrages utiles qui, pour la plupart, ont été souvent réimprimés, mourut à l'hôpital, en
1822.—Nous voulons bien admettre que, par une inconduite
dont l'idée est peu compatible pourtant avec la preuve de
ses longs travaux, il ait encouru l'animadversion des
hommes sages; mais nous sommes tentés de croire aussi
que devenu vieux et repoussé de la carrière par des ambitions nouvelles il a été victime de l'ingratitude de ses
contemporains.

GARDE DES FAUCHERS.
vécut sur la fin du 188 siècle; il avait été premier
consul de Craponne. 11 publia en 1777 des Notes historiques sur le Felay, et sur les anciennes limites de ce
pays, de l'Auvergne et du Forez.—Les nombreuses recherches de l'auteur et les documens authentiques dont il
s'est aidé , donnent une grande valeur à cet ouvrage,
GARDE

aujourd'hui fort rare. Il fut imprimé à Montpellier en 1777,
chez Jean Martel aîné.
On y trouve des extraits d'ordonnances de i3o6 et de
délibérations des états de Languedoc depuis 1504 jusqu'en
1769, des notices fort détaillées sur l'ancienne famille des
Polignac et sur toute la noblesse du Velay.— Cet ouvrage
est consulté quand on veut avoir un dénombrement exact
des villes et des paroisses de l'ancien Velay.

LAURENT.
L'abbé LAURENT

, prieur des fonts baptismaux à Notre-

Dame du Puy, était un ecclésiastique aussi instruit que
56

�442

APPENDICE.

zélé pour les intérêts de son pays. Il était né, avait vécu
au Puy et consacra tous ses loisirs à l'étude de l'histoire de
sa ville natale. Il fit de nombreuses recherches dans le but
de populariser les choses utiles à ses concitoyens. Les
deux almanachs historiques qu'il publia en 1787, 1788,
prouvent à la fois son dévouement et son intelligence.

LANTHENAS.
FRANÇOIS LANTHENAS naquit au Puy, environ en 1760. Il
fit d'excellentes études médicales et serait devenu médecin de talent s'il n'eût été distrait de sa vocation première
par le mouvement politique qui, à l'époque où Lanthenas
entrait dans le monde, subjuguait tous les esprits. —
Notre compatriote publia un grand nombre d'ouvrages ,
dont voici à peu près l'ensemble : — L'Education , cause
éloignée et souvent même cause prochaine de toutes les
maladies. — De l'influence de la liberté sur la santé, la
morale et le bonheur. — Inconvéniens du droit d'aînesse.
— L'amiral réfuté par lui-même. — Des sociétés populaires , considérées comme une branche essentielle de l'instruction publique. — De la liberté indéfinie de la presse.
— La nécessité et moyens d'établir lu force publique sur
la rotation continuelle du service militaire , et la représentation nationale sur la proportion exacte du nombre des
citoyens. — Déclaration des devoirs de l'homme , des principes et maximes de la morale universelle. — Bases fondamentales de l'instruction publique.
Lanthenas fut d'abord nommé chef de division au ministère de l'intérieur, sous Roland, dont il était l'ami; il fut
ensuite élu député à la convention nationale par le dépar1

�APPENDICE.

443

tement de Rhône-et-Loire.—Resté à la convention , il en
fut nommé secrétaire le 2 avril 1795
De là il passa au
Conseil des Cinq-Cents, puis enfin rentra dans la vie privée
en 1797.—C'est par erreur que les auteurs de la Biographie
universelle des contemporains le font mourir en Italie. Il
mourut paisiblement à Paris , vivement regretté de tous
ceux qui, faisant la part des circonstances, purent apprécier la loyauté de son caractère et la pureté de ses intentions.

IlOUSSOIN.
, du Puy, avocat, des académies d'Orléans, de
Bordeaux, etc., est cité dans l'Almanach de l'abbé Laurent
ROUSSON

comme auteur de plusieurs pièces fugitives, et d'une tragédie des Pélopides.

BAL ME*
né au Puy le 9 octobre 1742 &gt; fut un des médecins distingués de son temps. Il fit son cours à Montpellier,
fut se perfectionner à Paris et vint ensuite an Puy, où il
publia successivement un grand nombre d'importans ouBALME,

vrages.—Nous citerons particulièrement une Dissertation
sur la mélancolie anglaise , ou Réflexions physiques et
morales sur le suicide (1789). — Un Mémoire sur les
efforts.'—Des Recherches diététiques (1791). — Une RécL·mation importante sur les médecins accusés d'irréligion.—
Enfin, un opuscule intitulé: Ma justification; opuscule qu'il
fit paraître pour combattre les accusations injustes qui

�444

-APPENDICE.

l'avaien' fait incarcérer en 1793.—Balme mourut au Puy
le ier décembre i8o5, justement estimé comme homme
de talent etcomme citoyen honorable.

DULAC.
H. DULAC DE LA TOUR D'AUREC , originaire du Velay, était
d'une famille où le goût de l'étude et l'amour de l'histoire
étaient héréditaires. Un de ses ancêtres avait public une
histoire des trois provinces dont se composait le gouvernement lyonnais; son père fit paraître d'assez curieuses
observations sur les droits seigneuriaux.
DULAC est auteur d'un Précis historique et statistique
de la Loire, imprimé au Puy en 1807 (deux parties). Cet
ouvrage se recommande par des documens nombreux sur
les Celtes, les Ségusiens, etc. Il rappelle les anciens monumens, les hommes illustres du Forez.—L'histoire naturelle, les mines , les sources minérales et les principaux
établissemens y sont décrits avec soin.—C'est un livre que
l'on consultera toujours avec fruit.
DULAC est encore auteur d'une Statistique de quelques
cantons de la Haute-Loire ; mais l'excellent ouvrage de
M. Deribier, plus exact, plus complet et plus méthodique,
l'a fait cublier.

BERTRAND.
VITAL BERTRAND, né au Puy, a publié, en 18x1, un
Essai sur l'histoire naturelle de l'arrondissement du Puy,

(particulièrement du canton ). Cet ouvrage a peu d'éten-

�APPENDICE.

445

due, dit M. Uéribier; et l'auteur, dans la partie géologique,
ne s'y montre pas toujours au niveau de l'état actuel de la
science; mais il a, sur la nature du sol, l'amélioration de
la culture des terres du pays, et surtout de la vigne et des
arbres fruitiers , des observations et des préceptes utiles ,
qui annoncent des connaissances approfondies en agriculture 1

POMER.
POMÎER, né à Langeac, fut un citoyen rempli de zèle et
d'amour pour son pays. Sa vie entière fut employée à servir
ses compatriotes. Bibliothécaire de la ville du Puy, princi-

pal du collège , membre de la société académique , il se
montra constamment dévoué à l'instruction de la jeunesse
et au développement des lumières. Tous ceux qui Font
connu rendent à sa mémoire un hommage de respect
et d'affection. Un de ses amis publia après sa mort une
Notice dans laquelle son histoire est racontée. Ce simple
récit vaut mieux que tous les éloges que nous pourrions
tenter ici.—Pomier mourut au Puy le 5 décembre i834 ,
laissant quelques ouvrages et d'excellens rapports insérés
dans les Annales de la Société d'agriculture du Puy.

1 Statistique de la Haute-Loire, par Déribier de Cheissac (1814).

FIN.

�ERRATA.
. i3, lign. ai, lisez : e.rf glacé.
25,
20, supprimez yue
i5, lisex : camp.
28,
22,
regards.
3a,
36,
3, sup. de toui nois.
20, lisez : in l'hon4*,
neur.
au pied.
3o,
54,
Justel.
63,
16,
faits.
81,
3,
, de lui que.
29,
87.
10,
que l'on n'a.
104,
26,
contribué.
»»7&gt;
.8, supp. comme.
122 ,
que.
&gt;9,
172,
i3, lisez : admirées.
etnetaissent.
'95,
»4,
JC présentent.
208,
a,

Pag. 232, lign. 6, lisez: Osiris.
236,
emblème.
24°
*i
il passa plusieurs années à voyager pour son ordre
et à recueillir les matériaux, etc..
252 ,
12, lisez : répété par.
254,
ingemuit que.
7,
258,
20,
parallèle.
263,
5,
assujettir.
264,
.6,
iconologie*
271,
satire.
6,
272,
23,
laquelle.
286,
33,
ajoutés.
35o,
à faire senn&lt;
tira Vesprit.
duc de Bre35g,
•4,
tagne.
J

�447

Stable ìrt&amp; Matière*.

DÉDICACE.
CHAPITRE PREMIER.

j
ix

— Introduction.

CHAP.

II. — Point de vue poétique et littéraire de l'histoire du
Velay.
xiij
CHAP. III.— Une cour d'amour au Puy, en 1265.
xviij
CHAP. IV.— Ecrivains, Poètes et Artistes du Velay.
xlviij

Noms des Ecrivains ou Artistes dont les Notices se trouvent
dans cet Ouvrage.

A.
(Michel), pag.
AVIGNON (Hugues d*),

ARNAUD

G.
201—4*5
201

B.
BALME ,
BABBIEB
BAUDOIN

(Jean),
(Jean),

BÉNÉDICTINS DU VELAT ,

(Théodooo àa) ,
BEBGOUNHOUX (Epiphane),
BEBNARD (Vital),
BEBNABD (Maurice),
BERTHON (Gabriel),
BEBTRAND (Vital),
BONNET (Simon) ,
BOTEB (G
) ,
BOTEB (Jacques),
BOTEB (Michel),
BRANCHE (Jacques),
BUREL (Jean),
BERGAME

(Pons de),
CARDINAL (Pierre),
CAVABD (André) ,
CAPDEUIL

CHABBON,

443
436
255
333
220
436
224
43o
437
444
238
208
23g
438
221
»7»

CHAPOT ,
CHARASSE

(Balthazard),

CHASSANION,
CHAUMETTE

(Antoine),

CHILHAC,

CLïi (Aiiloine) ,

(Jean),
COURTIAL,
CBOZATIER (Charles),
CBOZET (Sime'on),
COPPIN

CUSSINET ,

33
77
289
43«
438
208
429
43o
4»O
299
285
439
j

123
434

D.
DANTAL ,
DAVID

(Jacques),

DÉBIBIEB,

448
219—229
a3i

�448

TABLE DES MATIÈRES.

455
428
436

DESROTS,

(Austan) ,
(Jean-Férapie),

DORLHAC
DUFIEU
DULAC,

444

DURANSON,

229

F

J.

FAURE

(Jean-André),
(Deliques de),

FERRAIGNGE
FEBBAND,
FILLÈRE ,

FRANÇOIS (Guy),
FRANÇOIS

M.

(l'Illustre),

434
437
434
433
435
435

432
435

MALTRAIT ,
MARREL ,

329

MAUBIN ,

MÉDicis

.

43i

LTOSNET,

MICHEL

(Etienne),
(Robert),

MICHEL (Pedro,),

(Jacques de),
(Guillaume) ,
MONTAGNE (Jacques de) ,
MORGUES (Matthieu de),

MONDOT

MONTAGNAC

MOBTESAGNE ,

G.

p.
432
441
427
433
281
219

GALLIEN ,
GARDE DES FAUCHERS,
GARINS-LEBRUN ,
GÉVOLDE ,

(Gabriel) ,
(Odo de),

GlRAUDET
GISSET

PANDHAU,

(François),
POLIGNAC (Melchior de),

PETRARD

POMIER,
PONS ,
POUDEROUX ,

H.
Historiens de

Notre-D.

i39
389
392
207
4»9
275
i83
439

434
44o
241
445
407
439

R.
du Puy 2l5

RATMOND

(d'Aiguilhe),

ROME,

L J.

ROUSSON ,

(Simon) ,
JACMON (Antoine),
JULIEN (Pierre),

347

IBAILH

1
433
443

180

393

SAINT-DIDIER
SAINT-DIDIER

L.

(Guillaume de), 57
(Gausserand de), 428

SIMEONI,

LACHAU

(Géraud de),
LALANDE (Mangon de) ,

363

LAMI ,

437
371
237

T.

33i

(Louis de),
LANTHENAS (Hugues),
LANTHENAS (François),
IJANTAGES

TARDIF

(Guillaume),

v.

LAVAL ,

432

VALAT,

LAURENT ,

44»

VALLADIER

LEBKUF,

229

VANNEAU,

DE

119
119
228
328

THÉODORB,

442

FIN

229

LA

TABLE.

207

(André),

269
279

��POUR PARAITRE INCESSAMMENT,
DU MÊME AUTEUR :

HISTOIRE GÉNÉRALE

liLferaôIS, CIVILES lï IIÍMIIM
EN FRANCE.

5 VOLUMES IN-8°.

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                  <text>���AU

PUY,

IMPRIMERIE DE

GAUDELET.

�^•^J^'EST

à vous, mon ami, que je veux dédier

cet ouvrage, et je suis vraiment heureux de trouver
une occasion comme celle-ci pour vous témoigner la
profonde estime que m'inspirent votre caractère et
votre talent.
En vous adressant ce travail, j'ai besoin de réclamer
pour lui toute votre indulgence; car, si je n'eusse
écouté qu'un juste mouvement d'amour-propre, j'avoue que jamais il n'aurait vu le jour. Vous y rencontrerez, en effet, beaucoup de négligences. Mon
excuse, s'il est permis d'en donner, vient de ce que ce

a

�livre n'est malheureusement autre chose qu'une série
d'articles publiés à de longs intervalles dans une des
feuilles périodiques de notre département et réunis à
peu près chronologiquement. Par suite de frequens voyages, je n'ai pu revoir presque aucune
des épreuves. Voilà mes torts , je les' confesse— Du
reste, si je me sens humilié à la vue de tant d incorrections, j'éprouve aussi quelque confiance en songeant que je n'ai rien négligé pour donner à cette
publication tout le développement dont elle est susceptible. J'ai fait une complète abnégation de ma
personnalité en présence d'un sentiment honorable,
celui de rendre hommage aux" anciens écrivains et
artistes de mon pays.
Mais c'est trop vous parler de ce qui me concerne ; qu'il me suffise de vous dire que je serai
satisfait, si ce faible souvenir de mon amitié peut vous
plaire. — Comme vous, ceux dont j'écris l'histoire ont
rendu le Velay glorieux de leur avoir donné le jour.
Tous cependant n'ont pas eu à vaincre d'aussi rudes obstacles, à traverser des temp s si difficiles, et surtout n'ont
pu laisser d'aussi durables monumens de leurs travaux.
Donc, plus qu'aucun autre, vous auriez le droit de
trouver place dans cet écrit, lors même que la vive
affection que je vous porte ne m'en eût pas d'abord
inspiré la pensée. — Ce que je sais de votre vie, ce
que mes compatriotes ont pu apprécier de votre
mérite pendant le peu de jours passés parmi eux,
ce que tout le monde connaît de vos ouvrages, est
trop honorable à dire pour que vous ne me par-

�«H
donniez pas de rappeler quelques circonstances d'un
passé dont vous devez être fier, et que votre extrême
modestie pourrait seule vouloir cacher. D'ailleurs,
quel but plus utile peut se proposer un écrivain que.
d'exciter une noble émulation en produisant les
exemples les meilleurs?
Un enfant, né au Puy en 1795, fut mis en nourrice chez d'honnêtes gens du village d'Àiguilhe, et sa
mère, poussée par l'espoir de faire à ce fils tendrement aimé une existence plus fortunée que n'avait
été la sienne, partit aussitôt pour Paris. Quelques
années se passèrent ; l'enfant grandit, et la mère, à
plus de cent lieues de là, travaillait pour lui, et la
nuit et le jour. — Enfin, c'était, je crois, vers 1802,
une lettre arriva. Alors, l'ame navrée, les yeux remplis de pleurs, il fallut quitter brusquement la chaumière hospitalière , les parens adoptifs, les camarades
d'enfance et le pays qu'on aimait tant.
Ce fut une heure bien joyeuse pour cette bonne
mère, lorsqu'elle pressa son fils sur son coeur et qu'elle
comprit, en le regardant, que ses espérances ne
seraient pas trompées. Aussi ne perdit-elle pas un
jour; elle le mit aussitôt en apprentissage dans un
atelier de ciseleur. — L'enfant fit de rapides progrès
et devint avant peu habile comme un maître. A quinze
ans, on lui confia la ciselure de la magnifique toilette de Marie-Louise.— Deux ans après, il fut reçu
élève de l'Académie et conquit un si bon rang que,
frappé par la conscription de I8I3, ses professeurs
le recommandèrent à la bienveillance de l'Empereur,
qui l'exempta du service.

�Tant de zèle, de persévérance, de talent, ne pouvaient rester sans fruits; aussi, quand arriva la restauration et avec elle le projet de réédifier en bronze les
monumens détruits par le vandalisme des mauvais
jours, on dut chercher quels artistes seraient capables
de concourir à une pareille entreprise.—Vos anciens
professeurs songèrent à vous, mon ami, c'était justice;
et tandis qu'excité par leurs pressantes exhortations ,
vous acheviez vos études, les premiers travaux s'exécutaient 1.
Vous arrivâtes, et successivement TOUS furent demandés le Bayard et le Château-d'eau de Grenoble;
le Louis XIV pédestre de Caen; le Bisson de Lille;
le Dassas du Vigan, le Quadrige placé sur l'arc de
triomphe du Carrousel et qui vous valut la décoration
de la Légion-d'Honneur ; les deux statues royales de
Louis XVI, l'une pour Bordeaux, l'autre pour la
place de la Concorde à Paris 2; la grande statue
équestre de Lotus XIV, placée dans la cour d'honneur du palais de Versailles; le Napoléon delà colonne
Vendôme ; le Casimir Perrier du père Lachaise; plusieurs figures antiques pour le Musée de Paris, etc.
A l'étranger , votre nom fut bientôt connu et vos
ouvrages vivement désirés. Entr'autres je pourrais
citer la colossale statue de
Rousseau, pour Ge-

1 L'Henri IV, du Pont-Neuf, et le Louis XIV, sur la place de Bellecour,

à Lyon.

- Ces deux statues étaient acheve'es àl'époquede la révolution de j uillet,
et depuis ce temps là sont demeurées dans !CÎ ateliers du Roule,

�V

névé; celle du général de B oigne, pour Chambéryj
celle de Guttemberg, pour Mayence ; les deux grands
vases de Wavwick 1 et la statue d'Hercule, pour le
château royal de Windsor, etc— A ces travaux publics , et dont je ne désigne ici que les plus importans,
si nous ajoutons les nombreuses copies d'après l'antique ou les compositions originales exécutées pour
les galeries du Louvre, de Versailles, de Windsor ;
pour les collections des ducs de Sutterland et de
Blacas; de Rotschild, de Hope, de Thiers, etc., nous
serons surpris qu'à votre âge, en si peu d'années ,
vous ayez pu produire tant et de si merveilleuses
choses.
Et quelle différence entre les procédés dont on
avait fait usage jusqu'à vous et ceux que des recherches longues, intelligentes, vous firent employer.
C'est ici un de vos titres les plus chers sans doute,
puisque vous avez doté les arts de découvertes vraiment précieuses. — Les Italiens, et tous ceux qui antérieurement s'étaient occupés de bronzes , ne connaissaient , ou du moins n'avaient mis en pratique
que la fonte par la cire, que chacun sait être fort
dispendieuse et peu certaine 2, vos études vous ont
conduit à appliquer à des travaux de dimension co-

1 La statue d'Hercule a 10 pieds d'élévation. — Les deux vases de Warivick ont g pieds de haut sur 9 de diamètre.
La statue de J.-J. Rousseau et celle du général de Boigne ont, l'une et
l'autre , 11 pieds de hauteur.
2 L'Iíenri IV du Pont-Neuf a coûté 800,000 fr. , tandis que le LouisXlV
de Versailles n'a coûté que 100,000 francs.

�lossale le procédé par le sable, tenté seulement pour
des ouvrages de très-petit volume et, par vos soins,
si admirablement perfectionnés.
Un fait qui restera toujours à votre gloire, c'est
que, ni en France, ni en Europe, aucun artiste n'a
produit d'aussi grands monumens que les vôtres. —
Pour n'en citer qu'un seul, je nommerai votre statue
de Louis XVI, qui est d'un seul jet, a 22 pieds de
hauteur, pèse 5o,ooo kilos et a exigé le double de
matière en fusion.
Quinre années TOUS ont donc suili pour accomplir tous ces travaux et vous faire une réputation
aussi étendue que loyalement acquise. Excité par la
tendresse filiale, vous avez rendu à cette bonne mère
les soins et l'amour qu'elle vous avait prodigués.
Cette récompense lui était bien due ! Elle guida votre
jeunesse; vous consolâtes, vous enorgueillîtes ses derniers jours.—Le travail est toujours béni de Dieu
quand il commence sous de si nobles auspices, quand
il se poursuit avec tant de courage. Voyez-en la
preuve, mon ami, dans cette sollicitude attentive de
la Providence qui, rappelant à elle l'ame qui veillait
sur vous, plaça le lendemain sur votre route un ange
qui vous aime et près duquel vous serez toujours
heureux.
Ce dut être pour vous une bien douce journée, celle
où vous revîtes, après quarante ans d'absence , ces
monts noircis et dépouillés par les orages, ces rocs
aigus, couronnés de ruines féodales, cette vieille ville
du Puy, votre ville natale, cette antique église de Notre-

�V1J

Dame, ces vallées si pittoresques et si riantes de la
Loire, de la Borne, de Vais, de la Bernarde, de Ceyssac et des Estreix?.,.. Votre ame dut être bien émue
quand, après avoir quitté Paris et traversé les contrées les plus belles, les plus fertiles, les plus civilisées de la France, -vous entrâtes tout à coup dans
ce petit pays de Velay, et que vous n'aperçûtes d'abord que montagnes sur montagnes, rochers sur
rochers , comme si les Titans et les Cyclopes des
premiers âges avaient choisi ce lieu pour leur dernier asile.
Moi, qui connais votre coeur d'artiste, je sais que
ce spectacle dut vous charmer ; car Vulcain est
aussi votre dieu. Et vous qui, toute votre vie, avez
attisé les plus ardens brasiers, avez fondu des montagnes d'airain et les fites couler en ruisseaux de feu,
vous deviez vous plaire et vous rappeler vos travaux
en présence de ces grandes fournaises éteintes depuis des siècles, mais où l'œuvre puissante de la
nature est encore entière et, debout.
N'est-il pas vrai que nulle part on ne rencontre
une autre chapelle comme celle de Saint Michel
d'Aiguilhe, une autre forteresse comme celle de
PolignaCjUne autre châtellenie comme celle de SaintVidal ? — Je puis le dire, à vous qui aimez votre
pays autant que je l'aime, mais il n'est pas au
monde un coin de terre où j'eusse préféré naître.

FRANCISQUE MANDET,
Au Puy, mars 184.2.

�/

�POÉTIQUE ET LITTÉRAIRE
DE L'ANCIEN VELAY.

CHAPITRE PREMIER,

Jittroïmrtton.

Velay, placé entre deux grands états \ ne
peut aspirer sans doute à l'importance d'une vaste
province; et si l'on voulait apprécier l'intérêt de son
histoire par le nombre des pages qu'elle doit contenir,
jt^^^E

* L'Anyergne «t le Languedoc.

�INTRODUCTION.

X

peut-être ne ferait-on pas sérieuse attention aux rares
épisodes qui révèlent son existence. Mais ce n'est
point ainsi qu'il faut voir ce pays; quelques lieues
de terrain ne peuvent en effet fournir ces événemens qui, pour se développer, exigent un territoire
considérable. — La scène toujours se mesure au
théâtre.
Ce qu'on doit donc rechercher dans nos Annales
vellaviennes, ce sont moins de dramatiques tableaux
que de fidèles souvenirs sur les mœurs de la montagne , sur cette virginité rustique si honnêtement
conservée pendant des siècles , et sur ce long isolement qui finit toujours par empreindre le caractère
d'une intéressante originalité. — Le moyen fait
pressentir le but , l'action trahit promptement la
pensée , dans cette histoire facile que trois individualités remplissent et animent à elles seules ; — LE
SEIGNEUR

FÉODAL;

L'ÉVÊQUE ;

— LE

PEUPLE.

Le premier est un de ces guerriers sauvages retranché sur des roches inaccessibles d'où, comme le vautour, il guette incessamment sa proie. ]Ni la nuit, ni
le jour, il ne quitte la lourde cuirasse, et sa vie se
passe en éternels combats. Il n'agrandit son domaine
qu'en guerroyant contre de plus faibles, qu'en pillant
de malheureux voyageurs; en un mot, il règne par la
violence,
Le second, d'abord admis par l'élection populaire,
ensuite introduit par la ruse ou la force, étend chaque
jour son pouvoir.—Il devient comte du pays, et
quelquefois se sert de sa crosse pastorale pour frapper

�INTRODUCTION.

plutôt que pour servir de protecteur au troupeau
confié à sa garde. Souvent aussi, il faut le reconnaître , c'est par l'exemple de ses vertus evangèliques
qu'il sait conquérir l'influence dont il a besoin; mais
alors, que de souffrances n'a-t-il pas à supporter pour
conserver le riche patrimoine dont la foi publique
l'a doté.
Le troisième a sa part bien marquée dans le gouvernement civil et militaire. Son organisation est
forte et complète. Il a ses milices, ses capitaines, ses
hommes d'armes. Il nomme ses consuls et ses principaux officiers municipaux.—Les villes sont fortifiées,
la communauté travaille avec intelligence, la bourgeoisie est nombreuse, riche , fortement jalouse de
ses privilèges.
Le châtelain orgueilleux et inquiet porte le trouble
dans l'église. Que de fois nous le voyons briser audacieusement les portes du sanctuaire pour le dépouiller deses trésors..— Par représailles, le prélat
prend la cuirasse, fortifie sa cathédrale, arme des
troupes, établit des garnisons dans ses châteaux,
marche et envahit à son tour le domaine de l'envahisseur.
Des siècles entiers se passent dans cette lutte rivale.
L'évêque est puissant, parce que son église est grandement vénérée. Le seigneur est redoutable, parce
que sa tyrannie s'isole impunie dans des montagnes.
Mais le peuple s'émeut parfois sous le joug, relève la
tête, prend les armes, combat, triomphe, et use
alors de sa victoire avec une modération qui est à
nous notre véritable histoire.

�INTRODUCTION.

La ville, par exemple, n'est pas seulement entourée
de remparts pour la protéger contre les attaques du
dehors; dans son enceinte se ti^ouvent aussi de fortes
murailles qui la divisent. — En haut : la forteresse,
l'église, l'évêque, son chapitre et ses soudards— En
bas: les consuls, les citoyens, la milice et cinq ou
six grosses tours bien solides. — Le suzerain est-il
pasteur bienveillant? Les chaînes tombent, les portes
s'ouvrent, la république consulaire, comme on l'appelait, fraternise avec l'empire episcopal. Au contraire,
le maître laisse-t-il trop lourdement peser sou bras?
On murmure,, on s'irrite, et les hostilités commencent.
Voilà sommairement l'histoire de ce pays; c'est
aussi celle de tous ces petits centres isolés qui, ne se
rattachant que de loin à l'action générale, consument
leur existence sans profit, et qui, faute d'alimens à
leur ardente activité, épuisent leurs forces et leur
courage dans les stériles agitations de querelles intestines.

^9,iO'$0í0·^0{·C&gt;,(í·(K,f*

�CHAPITRE SECOND.

{Joint ìfe tnxt po/tiqu* ft littéraire iie l'j^istoiw ïm frclag.

particularité qui frappe tout d'abord dans
l'Histoire du Velay et qui jette sur ses chroniques un
■véritable intérêt, c'est la faveur immense dont jouit
constamment l'église du Puy. Rois, papes, princes,
hauts barons, riches marchands, populaire , venaient
en foule, au moyen-âge, suspendre de pieux ex-voto à
gJ^^NE

�XÌY

POINT DE VUE POÉTIQUE ET LITTERAIRE

l'autel de la Vierge miraculeuse. Principalement à
certaines fêtes de l'année, le concours des pèlerins
était si considerable, que les porches des églises, les
grands escaliers de Notre-Dame et presque toutes les
rues de la ville étaient remplis de gens. Beaucoup ne
sachant plus où trouver un asile, tant les maisons
étaient encombrées, passaient ainsi les nuitscouchés
sur la pierre, le ciel étoile sur leur tête , chantant
des noèls, récitant des prières, se racontant les uns
aux autres la cause de leur voyage.
Il en venait non - seulement des extrémités du
royaume, mais encore d'Italie et d'Espagne, Tous, sans
doute, n'étaient pas uniquement appelés dans le but^
d'implorer les consolations de l'ame ; un grand
nombre aussi accourait pour assister aux cérémonies,
alors pleines de magnificence, de l'église anicienne,
ou pour prendre part aux fêtes des cours plénières,
aux splendides spectacles des tournois , que les
grandes dames et les gentilshommes de la province
offraient à d'illustres visiteurs. — Les uns, ceux-là
n'étaient pas les moins nombreux, conduisaient à la
ville , vins, denrées , bétail et provisions de toute
espèce. Les muletiers surtout abondaient ; on en
voyait arriver jusque du fond de la Catalogne et
de l'Aragon. Les colporteurs nomades se pressaient
aussi pour venir étaler aux regards impatiens, bijoux, étoffes , rubans , dentelles et tout ce que le
luxe, tout ce que le goût du temps pouvaient offrir
de plus séduisant, de plus nouveau. —Les autres,
pour ne pas se présenter avec un si lourd bagage ,

�DE L'HISTOIRE DU VELAY.

n'en recevaient pas moins un bon accueil; c'étaient les
musiciens , les jongleurs, les troubadours : troupe
joyeuse, sans laquelle une fête publique paraissait
alors vraiment impossible.
En effet : jusque vers le milieu du i3e siècle, les
jeux littéraires prirent, dans le midi de la France,
un vaste développement. Les cours brillantes et
long-temps pacifiques des comtes de Toulouse, des
rois d'Arles, des souverains d'Italie et d'Espagne,
avaient largement favorisé les, progrès du langage et
les études poétiques. Il n'était pas de prince, quelque
petite que fût sa puissance, qui ne tînt à honneur
d'attacher à sa personne un certain nombre de poètes
en renom. — Cette faveur, dont on entourait avec tant
de soin les disciples de la gaie science , ne passait pas
seulement pour une puérile satisfaction de luxe et de
plaisir , elle devenait souvent aussi un acte d'habilepolitique; car, en ce temps-là, les troubadours exerçaient
une influence considérable sur l'opinion publique. Ils
étaient, pour ainsi dire, la seule publicité possible.
Leurs chants, véritables chroniques, s'en allaient par
tous pays, d'abord récités par eux, répétés ensuite
par les jongleurs, et enfin par le peuple qui les conservait.
Du point de vue littéraire, l'histoire de nos provinces méridionales doit donc être envisagée sous un
double aspect et divisée en deux grandes époques :
celle qui précède et celle qui suit la croisade contre
les Albigeois. La première est poétique et belle, parce
qu'elle retrace de chevaleresques existences aux jours

�ivj

POINT DE VUE POÉTIQUE ET LITTERAIRE

des plus ardentes convictions; la seconde, au contraire,
se décolore dans son pénible développement, parce que
l'on sent en ellela chaleur et la viepeu à peu disparaître.
Elle perd, sous le glaive exterminateur de Montfort
et dans les infernales tortures de l'inquisition , sa
force, sa nationalité si chère, ses moeurs, ses lois,
sa douce poésie. La proscription brutale frappe jusqu'à son langage ; et la flamme des bûchers destructeurs laisse, en s'éteignant, pour de longues années
le pays dans la désolation.
Le Velay ne prit quelque importance que lorsqu'il
fut séparé de l'Auvergne et définitivement réuni au
Languedoc, sous Guillaume III, surnommé Taillefer.
Ce fut pour lui une époque de régénération. —La
langue romane se perfectionnait dans le Midi, les
troubadours préludaient à leurs chants sous le ciel
de la Provence; la noble fille du comte Raymond,
qui ne tarda pas à s'asseoir sur le trône de France,
visitait les florissans domaines de son père, accueillait
avec transport les chevaliers courtois, les dames
élégantes, les savans en renom, les consuls, les magistrats des bonnes villes qui venaient lui rendre
hommage. — Notre pays alors qui, pour un grand
nombre de ses cités, avait conquis des franchises municipales dont s'enorgueillissait sa bourgeoisie, suivit
le mouvement civilisateur de la province à laquelle
il était annexé. De preux barons chantant la gloire,
de brillans écrivains célébrant l'amour et la beauté,
partaient de ses manoirs, en même temps que des
rangs obscurs de son peuple sortaient d'énergiques

�DE L HISTOIRE D€ VELAY.

XVlj

poètes qui, plus hautains que des gentilshommes,
plus braves que des chevaliers, s'en allaient disant à
tous et sans crainte les injustices du prétoire, les
félonies du château, les turpitudes du cloître; disant
aussi les misères et les souffrances de la glèbe.
Le i3e siècle, qui vit se consommer la réunion
du Languedoc à la couronne de France, fut peut-être
le plus fécond en littérateurs ; mais la hache, alors
tenue par une main lîère et robuste, lit tomber d'un
seul coup l'arbuste en fleurs que la flamme aussitôt
dévora. — Depuis ce temps, le Velay ne fut plus la
frontière d'un état distinct et puissant. Il devint petite
fraction de province perdue dans l'unité d'un grand
royaume. — Les foyers de lumières qui l'éclairaient
jadis, en s'éteignant près de lui pour se rallumer
trop loin de son regard, n'eurent plus désormais sur
son action qu'une puissance de refroidissement. — La
centralisation septentrionale, en réunissant dans une
main éloignée tous les intérêts, brisa les rapports
de chaque jour et de voisinage.— Limprimerie , en
repoussant l'idiôme provençal proscrit par les lois et
dédaigné parles sociétés nouvelles, l'isola bientôt pour
le changer, par une lente décomposition, en patois
rustiques et grossiers ; de telle sorte, qu'à partir de
ce temps l'histoire de nos localités perdit son originalité et vint se confondre dans l histoire générale de
la France.

�CHAPITRE TROISIÈME.

line Cour ï&gt;'2lmour au fhuj,
EN

1265.

|jjg||£jfg| ÉTAIT la veille de la fête de la Vierge que
devait s'ouvrir la cour plénière. Les plus illustres
seigneurs, les plus nobles châtelaines de la province,
avaient été convoqués; et la quantité de riches pèlerins 'qui, chaque anniversaire, accouraient pour faire

�UNE COUR Ü AMOUR AU PUY.

XIX

leurs dévotions à Notre-Dame , assurait au congrès un
auditoire des plus brillans.
En ce temps-là l'église du Puy était en grande
vénération. Saint Louis, lors de son passage, y avait
laissé des traces de sa royale munificence. — Sur
l'autel reposait, dans une châsse d'or, la Vierge noire
donnée par le soudan. Le tabernacle comptait au
nombre de ses précieuses richesses une branche
d'épines de la couronne de Jésus. — Aussi depuis
plusieurs années les maisons de la ville étaient-elles
changées en hôtelleries ; encore souvent il n'y avait pas
possibilité de loger tout le monde, tant les fidèles
se pressaient. Ce pieux concours avait même occasioné déjà de grands malheurs. A une fête de la
sainte Croix, l'affluence des pèlerins fut si considérable, que, dit l'Histoire, nombre de personnes périrent étouffées par la foule, et léguèrent à ce triste
souvenir le nom funèbre de Journée des transits h
Néanmoins la multitude impatiente arrivait de toutes parts. Ce jour-là surtout un double spectacle l'attendait après les offices et le banquet d'usage: c'étaient
les solennels débats en matière amoureuse qui devaient s'ouvrir devant le tribunal des femmes, suivis
des jeux de jonglerie et des joûtes poétiques.
Dès le matin, le populaire se ruait vers la porte

t Cette journe'e eut lieu à la fête de la sainte Croix, vers l'an ia55,
suivant le témoignage de ce distique :
Undecies quinqué elapsis cum mille ducentis
Annis, Anicii fuit ingens pressió gentis.

�UNE

IX

COUR

D'AMOUR

AU PUY.

Montferrand, pour voir passer le cortège de 3Vlme la
vicomtesse de Polignac et celui du moine de Montaudon, le galant prince de la cour d'amour 1. — Il
y avait du monde sur les murailles, sur les toits des
maisons et jusqu'au sommet du rocher qui couronne
la ville.
Quand ceux qui étaient sur la tour Corneille virent
s'avancer la noble chevauchée, ils se mirent à crier.
Les autres , qui étaient en bas , escaladaient les murs,
se dressaient de tous leurs efforts, et avant même
de rien apercevoir, étendaient les bras, agitaient leurs
chaperons et criaient aussi Noël !
Alors le viguier de l'évêque et ses sergens, les
consuls, les archers de leur garde, suivis de cinquante
hallebardiers, s'avancèrent de cent pas hors des remparts du côté dAiguilhe.—Six trompettes, aux armes aniciennes, sonnèrent une fanfare guerrière qui
fut immédiatement répétée par les trompettes de
la garde du vicomte. — Pierre Cambefort, celui dans
la maison duquel le roi avait voulu loger et qui
passait pour un homme d'un singulier savoir, s'approcha de Mme de Polignac et lui récita, au nom
de la ville, un compliment en vers de Provence. La
gracieuse châtelaine répondit de la façon la plus

1

E'

1

reis li commandet

trobes : «t el si fes.
MABIA,

qu'el manges carn, E domneies e cantes, t

E fo faich

seigner de

LA CORT DEL

Puoi

SANCTA-

e de dar l'esparvier. — Lonc temps ac la seignoria de la cort del

Puoi, tro qu« lacortz se perdet, e pois el s'en anet en Espaignia... etc.
(Extrait de la Biographie romane du moine de Montaudon. )

�UNE COUR D'AMOOR

AU PUY.

courtoise ; puis , en terminant , offrit au premier
consul un grand bassin rempli de pièces d'argent,
pour qu'on en fît, de sa part, largesses aux pauvres
gens.— Après elle, le moine de Montaudon, qui fut
aussi félicité par Guillaume de Montravel, prévôt
de Notre-Dame, prononça quelques mots de remercîment et vida son escarcelle entre les mains du
trésorier Bonnet de la Roue, frère de Monseigneur
l'évêque. Aussitôt les acclamations bruyantes de la
foule reprirent de plus fort, et le triple cortège
pénétra joyeusement dans la ville; mais , ajoute le
chroniqueur, non sans tumulte ni sans encombre.
On monta d'abord à INotrc-Dame, pour entendre
la messe; ensuite on se rendit à l'hôtel de Turenne1,
où un splendide gala se trouvait préparé. —. Dans un
vestibule bas et voûté étaient entassés pêle-mêle les
domestiques , les gens de la suite des gentilshommes et
les archers de service. Le temps se passait en cet
endroit assez gaîment. Ils buvaient le mousseux hydromel, chantaient les complaintes de mode, jouaient
aux dez, aux dames ou aux échecs.—Plus loin, dans une
cour, au pied du rocher, se pressaient les varlets,
les damoisels, les bourgeois, les gens de commerce et
les écoliers Là, des jongleurs sur des tréteaux égayaient
l'assemblée par des parades bouffonnes, par des tours de

1 , ..Quele seigneur de Turenne avait fait peindre et orner exprès pour
cette circonstance. Aujourd'hui, à peine pourrait-on reconnaître la place
que ce vieil édifice occupait au pied de Corneille; mais, au temps dont
nous parlons, c'était un des plus vastes et des plus remarquables de la province.

�xxij

UNE COUR D'AMOUR AU PUY.

force ou d'adresse et par des chants accompagnés de
rebecs et de violes d'amour.—En haut, dans une salle
immense , ornée de dessins , de guirlandes, de devises ,
d'astragales, étaient attablées plus de trois cents personnes , la fleur des chevaliers et des gentes châtelaines de la contrée. Derrière les barons se tenaient
leurs écuyers, passant les coupes et les aiguières remplies de clairet 1, de piment2 et d'hypocras. Derrière
les dames circulaient les pages,pour présenter à leurs
maîtresses, dans d'élégantes corbeilles, les épices, les
dragées, les gâteaux et les confitures.
Sur les deux heures environ, la noble compagnie
se dirigea vers le lieu choisi pour tenir l'audience.—
C'était le cloître de l'université de Saint-Mayol.
Au centre s'élevait la colossale statue équestre du
preux Adhémar3, aux pieds de laquelle avait été
placé un trône épiscopal que Guillaume de La Roue
jugea convenable de ne pas occuper. — Tout au tour,
sous les arceaux, étaient rangés par ordre les gentils
hommes , les seigneurs chanoines , les consuls, les
magistrats , les officiers, les principaux de la bourgeoisie et les chefs des corporations de la ville Sur
les galeries , la foule était immense. Femmes, enfans,

1 Liqueur composée de vin et de miel.
2 Espèce de clairet dans lequel était infusé du piment et que les statuts
de Cluny interdisaient expressément aux religieux.

3 Cette statue, que plus tard on plaça à la cathédrale dans le chœur de
Saint-Andié, était une statue équestre. Le prélat y était représenté armé
de pied en cap , avec le casque en tète, la cuirasse et les autresornemens
militaires.

( L'abbé Lebœuf.)

�UNE COUR D AMOUR AU l'UV.

XXII]

vieillards, étrangers, villageois, citadins, gens de
justice, gens de métiers , soldats , religieux , menu
peuple, nobles ou vilains, se confondaient, se pressaient, se heurtaient, s'injuriaient depuis la longue
matinée, qui pour garder, qui pour prendre des
places—Dans l'enceinte , tendue de riches tapisseries, vinrent s'asseoir les membres du tribunal redoutable,
Dame Adélaïde de Trainel, vicomtesse de Polignac,
s'avance lentement la première, appuyée sur l'épaule
de son jeune page, Louis dePiandon. Quoique sexagénaire, son visage est encore d'une beauté remarquable.
Sa taille imposante, sa démarche pleine de noblesse,
l'air de bonté répandu sur tous ses traits, la générosité dont elle a fait preuve en entrant dans la ville,
fixent d'abord sur elle la bienveillante attention de
l'assemblée. Elle porte au front un bandeau de
perles précieuses , envoyé jadis d'Orient par Héraclius de Polignac, enseigne d'Adhémar. Sa robe,
couverte de blasons et d'élégantes broderies, est
relevée par un page aux armes de sa maison; un
second page aux armes du vicomte Pons V, son
mari, soutient le bout de son manteau de velours
fourré d'hermine et qu'agrafe une mozette d'or.
Les deux baronnes d'Allègre et de Mercosur
prennent immédiatement place à côté de Madame
de Polignac; c'est un droit. L'une et l'autre, déjà
d'un certain âge, ont à peu près le même costume.
Leur chef, appointé d'un haut mortier brun à filets d'or,
est surmonté d'une couronne baronniale. Leur robe

�UNE COUR D5AMOUR AU PUY.

collante a les manches fustes, et la jupe mi-partie d'étoffe
parsemée d'arabesques, mi-partie de drap d'argent
blasonné. Un surcot bordé de petit gris termine
cette toilette, dit-on, fort au goût du jour.
Vient ensuite, appuyée sur une longue canne d ébène à bec de corbin, la vieille baronne de Bouzols,
châtelaine sédentaire, qui jamais n'a dépassé les étroites
limites de sa province et qui conserve religieusement
le costume respectable de l'autre siècle. Elle est parée
de l'antique guazape armoiriée, jadis en faveur sous
Philippe-Auguste, d'une chape en tiretaine violette
et d'un vaste chaperon écarlate—La dame de Montboissier, son amie, n'est pas moins j)atriarcalement
vêtue. Placées l'une à côté de l'autre, elles s'entretiennent sans doute de leur jeune âge, car un sourire
brille encore dans leur regard éteint.
Isabeau de Solignac, Agnès de Ceyssac et la dame
de Dunières, offrent un singulier contraste avec ces
deux matrones. Toutes les trois sont à la dernière
mode de Paris et de Toulouse. Elles portent le gracieux surcot en velours bleu bordé d'hermine qui
dessine si voluptueusement la taille et que la reine
Blanche avait mis en grande vogue: — Cependant la
plus belle, la plus gracieuse, c'est la jeune Béatrix
de Mercosur, femme d'Armand de Polignac, fils de la
vicomtesse. Ses cheveux blonds comme le miel, ses
grands yeux bleu s si tendres, sa voix douce, son sourire
candide et pur, l'ont fait surnommer le bon Ange des
montagnes. —Derrière elle marche d'un pas lent et
dédaigneux Berthe de Monlfaucon, nièce de Bernard,

�UNE COUR D'AMOUR AU PUY.

XXV

Bras-de-Fer ; ses vassaux en ont grande frayeur t
parce qu'on la dit méchante châtelaine. Sur ses terres,
ils l'appellent Bertheda-Rousse, sans doute à cause de
la couleur de ses cheveux qu'elle cache sous un voile
blanc deux fois roulé autour de sa tête, passé ensuite
en mentonnière et retenu par un cercle d'or, en
façon de couronne.
Toutes les autres dames ont aussi porté dans leur
costume ce luxe, cette recherche qui distinguent la
noblesse féodale de l'époque. —On remarque encore
parmi les plus jolies, la dame de Lafayette, la dame
Auxiliande de Lalour, dite l'habile fileuse, la dame
Françoise d'Arlempde, Victoire de Paulhac, Mathilde
de Brassac , Claude de Saint-Vidal, Marguerite de
Roquefeuille, et surtout Iseult deMons, fille du brave
Jehan de Tolhac, mort sur les plages lointaines, à la
suite du roi.
Au pied du trône de la présidente, sont gravement
assises, dans des fauteuils de bois de chêne, Clara
d'Anduze, Dona Castelloza et Tiberge, les trois plus
illustres troubadouresses de France.
En face, sous un dais pavoisé de gonfanons, rehaussé de piques , de lances, d'écus et d'autres
armes disposées en trophées militaires, siège l'heureux moine de Montaudon, non plus avec le costume
sévère d'un religieux reclus dans un moutier, mais
dans la galante équipée d'un seigneur fastueux. — Le
roi d'Aragon l'a fait prince de la cour du Puy-SainteMarie et a changé sa lourde robe de laine contre un
léger manteau de soie. Aussi porte-t-il un petit
d

�xxvj

UNE COUR D'AMOUR AU PUY.

chaperon d'azur garni d'hermines, couronné de perles , une robe du plus riche tissu et, comme les
écuyers qui servent la table royale , des bottines
rouges avec des éperons d'or.
A droite et à gauche du moine-chevalier sont assis
trois enfans de la province, célèbres au loin par leur
talent en poésie: le pieux Garins Lebrun, Gausserand
de Saint-Didier, petit-fils de Guillaume, et Pierre
Cardinal, que chacun appelle déjà le Juvenal de son
siècle.— Ensuite, sur deux rangées, en face des châtelaines, on remarque les troubadours Giraud Riquier, Reymond Vidal, Richard Barbezieu, Jehan
Estèvede Beziers, Raymond de Castelnau, Aimeri de
Beauvoir, Sordel, Savari de Mauléon, Giraud de
Borneuil , Guillaume de Latour, Jean d'Aubusson
et Aubert, dit le moine de Pucibot.
Sous les arceaux du cloître sont assis , sur des
gradins en amphithéâtre, les seigneurs chevaliers. —
D'abord, Jérôme de Langeac, châtelain fort savant,
plus capable de lire dans un ciel de nuit qu'un prieur
dans son livre d'offices. C'est un homme de moeurs
très-austères, qui n'assiste à presque aucune fête et
que jamais on ne rencontre dans un tournois. S'il a
quitté son vieux manoir et la tour où ses heures
solitaires se passent en observations astrologiques,
ce n'est pas, dit-on, par curiosité , ni pour chercher
une distraction à ses graves études. Plié dans une robe
brune, la tête couverte par un large capuchon , il se
tient immobile derrière une colonne. Pour qui n'aurait pas connu son secret, il eût été facile de le

�UNK COUR D'AMOUR AU PUY.

xxvij

pénétrer. Ses grands yeux noirs sont constamment fixés
sur Claude de Saint-Vidal qu'il adore; mais la timide
jeune fille n'y prend garde, car son coeur et sa main
sont promis à Marcel de Roche-en-Reigner, brave
gentilhomme du pays.
A côté de Jérôme de Langeac est assis Etienne,
sire de Ghalencon, âpre et brutal châtelain du Velay.Deux énormes molosses, qui ne le quittent jamais,
sont couchés à ses pieds et n'osent détourner leurs
yeux, à moitié clos par le sommeil, des yeux menaçans de leur maître. Blalgrc ses soixante-cinq ans, le
vieux montagnard porte,une armure d'un poids énorme
et craint moins la fatigue que le plus fort de ses soudards. Son courage est égal à son audace, et sa
cruauté dépasse celle de l'épervier dont les plumes
couronnent son chapeau à larges bords. Plusieurs
assurent que dans sa jeunesse il commandait une
bande de routiers ; d'autres prétendent qu'il tient
encore à sa solde quelques-uns de ces maraudeurs
de nuit qui vont sur les grandes routes, pillant voyageurs et pauvres pèlerins. Quoi qu'il en soit, personne ne
comprendrait la présence d'Etienne en ce lieu, si l'on
ne connaissait sa mortelle antipathie pour les compagnons bouchers de la ville dont il a souvent décimé
les troupeaux; mais il sait que l'affaire de Rochebaron
doit être appelée, et il est venu pour soutenir cet
indigne bayle de Monseigneur. — Sa taille est gigantesque quoique un peu courbée par l'âge, ses traits
secs et anguleux n'expriment qu'un sentiment de
vague malveillance pour tout ce qui l'approche, et

�xxviij

UNE COUR D'AMOUR AU PUY.

les épais sourcils noirs qui couvrent ses yeux font
un sinistre contraste avec son front chauve et sa
longue barbe blanche qu'on voit tomber en désordre
sur une cotte de mauvais camelot bordée de cuir.
Son fils Just, qui passe pour le tireur d'arc le
plus adroit de la montagne , est placé devant lui.
Ce jeune gentilhomme tient au poing gauche un
faucon noir attaché par une chaîne d'argent, et
s'appuie négligemment sur l'épaule de son fidèle
compagnon Pons de Montlaur, avec lequel il s'entretient à voix basse. Just et Pons sont du même
âge, ne se sont jamais quittés et ont toujours eu l'un
pour l'autre la plus tendre affection. — Le premier,
presque aussi grand que son père, est d'une magnifique et robuste prestance. Tout en lui exprime la
force, l'adresse, unies à la franchise, à la bonté; une
certaine fierté héréditaire, mais qui dans sa personne
n'a rien d'offensant, donne à sa physionomie une
assurance digne et calme qu'on aime, parce qu'en
elle se peint l'image de la loyauté. Une plume d'aigle
orne son chaperon, sa large poitrine est recouverte
d'une cotte de sandal-inde, son mantel est en samitvermeil et son ceinturon de peau de buffle supporte de belles armes de chasse, dont nul ne sait
mieux que lui l'usage. — Le second, un des plus
gracieux barons et des plus aimables poètes du temps,
est, au contraire, d'une nature faible et délicate. Sur
son pâle visage, quelque peu amaigri par une nialadie
récente, s'unit une expression narquoise à la plus
douce langueur. Son regard, d'une rare intelligence,

�UNE COUR D'AMOUR AU PUY.

xxix

exerce quand il parle une influence irrésistible; aussi
avait-il su plaire singulièrement au roi qui, lors de
son passage, lui avait fait cadeau d'une large orientale en argent massif, du plus curieux travail. Son
surcot est en velours noir brodé d'arabesques ; à sa
toque d'écarlate s'attache une écharpe roulée deux
fois autour du col ; sa ceinture , à fermail d'or,
retient un couteau à manche d'ivoire et une escarcelle élégante en menu-vair.
Vient après eux Raoul de Ghavagnac, qui raconte
au prévôt de Montravei l'histoire de la belle Eléonore
de Guyenne, la magnificence de ses cours plénières,
son divorce avec Louis-le-Jeune et les expéditions de
ce prince contre les rebelles montagnards du Velay.
Le prévôt joue avec sa linguarelle 1 et sourit malignement aux récits chevaleresques du vieux courtisan,
qu'écoute aussi avec attention et sans mot dire Enguerrand de Léotoing, un des cent gentilshommes
de la garde du roi. — Enguerrand est un chevalier
d'un grand courage et d'une illustre maison d'Auvergne. Sa bonne mine, la bizarrerie autant que la
richesse de son costume attirent les regards de l'assemblée. Chacun le montre et se demande son nom ,
sa famille, son pays, son grade dans l'armée. Pour-

3

La liuguarelle est une espèce de scapulaire d'un pied carré , qui est de

petit gris , doublé de satin rouge pour les chanoines et de bleu ou de
violet pour les autres. C'est une cuirasse de la même fourrure que l'aumusse.
On prétend qu'elle fut prise en mémoire de ce qu'Adhémard de Monteil ,
évêque du Puy, fut le premier à embrasser la croisade au concile de Clermpnt, avec quelques-uns de ses chanoines.

(L'abbé Lebœuf.)

�XXX

UNE COUR D'AMOUR AU PUY.

quoi cette cotte d'armes ainsi faite? Pourquoi ce
hoqueton blanc semé de papillottes d'argent? Pourquoi sur ce hoqueton a-t-il brodé des deux côtés
un arbrisseau de genêt que couronne une main céleste? Pourquoi porte-t-il cette devise latine : Exultât
humiles ?... et mille autres questions que les groupes
oisifs échangent toujours en pareille occurrence.
Plus loin suivent :—le comte d'Apchier, petit-fils du
célèbre troubadour, et qui a conservé pour les œuvres de son aïeul une si grande vénération qu'il en
a fait transcrire jusqu'à six exemplaires sur riche
vélin;.— le châtelain de Chapteuil, neveu de Pons,
le malheureux poète mort en Palestine ;—le sieur de
Bonas;—le chevalier deBalsac;—les barons de Queyrières , de Beaudiné, de Bouzols, de Maubourg et
de Roche-en-Reigner; —&lt; le seigneur d'Espinchal; —
le chevalier Archambaud de Montaigu, parent de
l'ancien évêque; — le baron d'Anduze; — le sire Armand de Brion, et beaucoup d'autres encore.
Quand chacufe fut en place , douze trompettes
sonnèrent, puis l'assistance entière se leva.—Il se fît
un grand silence ; la vicomtesse prit des mains de
son page Louis un rouleau de parchemin et lut,
non sans une vive émotion, le discours suivant :
« Hautes et puissantes Dames ,
» Conservatrices des trente-une lois d'amour données par le faucon de la cour d'Artus , c'est à nous
qu'il appartient de les faire respecter dans toute
l'étendue de nos provinces. — La reine Eléonore,

�UNE COUR D'AMOUR AU PUY.

xxxj

les comtesses de Flandre et de Champagne , Ermangarde de Narbonne et d'autres illustres princesses,
nous ont tracé des règles infaillibles. INous saurons
en faire une loyale application, avec l'aide de notre
puissante et belle patronne, la reine des anges et
des amours.— J'ai dit. »
Aussitôt vingt jongleurs entonnèrent une cantate
en l'honneur de notre dame la vierge ; puis tour à
tour récitèrent des fragmens de poésie, pour célébrer
la beauté, les vertus des nobles châtelaines. — Ils
s'accompagnaient en chantant.
Un jouait du chalumel, trois de la cythare , quatre
du violon ou de la viole, deux du rebec , six de la
harpe, deux du psalterion, deux de la mandore.
Après les chants d'ouverture, la dame Tiberge,
qui remplissait l'office de greffière de la cour, appela
les causes inscrites. La première était celle de la
châtelaine de Touai, contre le troubadour Richard
Barbezieu—Voici sommairement l'anaire :
Richard, pauvre vavasseur, né au château de Barbezieu, en Saintonge, est un jeune poète plein de
talent, mais d'une excessive timidité. Il devint un
jour follement épris de la châtelaine de Touai, fille
de Geofïroi Rudel, prince de Blaye. Riche et jolie,
la dame était fière de s'entendre chanter par un
troubadour en renom ; aussi accueillit-elle avec
plaisir les poésies dans lesquelles Richard parlait à
la fois de son amour et de la merveilleuse beauté de
la miels de donna, de la meilleure des dames. Cependant , toujours sévère, elle résista aux tendres

�UNE COUR D'AMOUR AU PUY.

supplications de Richard, qui depuis si long-temps
ne réclamait qu'un seul baiser pour récompense. —
Or, il arriva qu'en ce temps une autre belle châtelaine, qui connaissait la passion malheureuse du
troubadour, l'engagea d'abandonner la cruelle et
s'offrit pour la remplacer. Richard accepta dans un
moment de dépit, courut chez la dame de Touai',
lui reprocha ses dédains et lui signifia qu'il l'abandonnait. Prières et larmes ne purent le retenir.—Mais
quelle ne fut pas sa surprise lorsque , de retour chez
sa nouvelle dame, il trouva une femme irritée qui le
chassa de chez, elle, en l'appelant déloyal, traître,
parjure. .— Honteux, consterné, le désespoir dans
l'ame, le malheureux Richard vint demander grâce
à madame de Touai qui ne voulut plus le voir. Alors,
dans sa douleur, le troubadour cessa de chanter et
s'exila au fond d'une campagne
Les seigneurs de la
contrée, ne pouvant plus l'avoir pour animer leurs
fêtes, s'intéressèrent à son sort et prièrent pour lui.
La dame de Touai promit enfin d'accorder son pardon , mais seulement le jour où cent clames et cent
chevaliers viendraient à la fois lui crier grâce et merci
en faveur de l'infidèle qui l'avait ainsi outragée.
Richard, qui savait que sa sévère amie devait
se trouver à la cour du Puy - Sainte-Marie , s'em-.
pressa d'y faire inscrire sa cause.— Quand elle fut
appelée, il s'avança modestement au milieu de l'auditoire. A peine pouvait - il se soutenir , tant il
était ému; mais, encouragé par un bienveillant accueil , il demanda la faveur de se faire entendre. —

�XXxiij

UNE COUR D'AMOUR AU PUY.

La vicomtesse fit un signe d'approbation; aussitôt il
prit sa lyre, préluda quelques instans et chanta :
« Ainsi qu'un éléphant renversé par terre, ne
» peut se relever jusqu'à ce qu'un grand nombre
» d'autres éléphans le fassent relever par leurs cris ;
» de même, je ne serais jamais sorti de la douleur
» dans laquelle mon crime m'avait précipité, si LA
» COUR DU PUY, si les loyaux amans n'imploraient
» pour moi celle que je n'ai pu toucher.
» S'ils ne viennent à mon secours, je ne pourrai
» plus reprendre mes chants, je me verrai forcé de
» demeurer enfermé comme un reclus, de vivre seul,
» abandonné, de dire adieu à tous les plaisirs de la vie
» et de n'avoir plus que la douleur pour compagne...
« Je ne suis pas comme l'ours que l'on récompense
» et que l'on nourrit avec le bâton...
» L'amour est puissant, il doit obtenir ma grâce. Si
» j'ai failli, c'est par ignorance. Je ne suis pas comme
» Dédale qui, se comparant à Dieu, osa se faire des
» ailes pour s'envoler dans le ciel; mais Dieu abaissa
» son ignorance et son orgueil. Mon orgueil à moi fut
» de l'amour, c'est pourquoi j'implore votre assis» tance.
« Je m'en vais par le monde, gémissant sur moi
» qui parlai trop imprudemment. Ah ! si je pouvais
» imiter le phénix, brûler et renaître ensuite de mes
» cendres , pour enfin rentrer en grâce auprès de la
» belle que j'ai offensée et que je n'ose revoir depuis
» deux ans !
» Chanson, sois mon interprète auprès d'elle, je
e

�UNE COUH «'AMOUR AU PUY.

XXXIV

» vais me remettre à sa miséricorde ; semblable au
» cerf qui, ayant fini sa course, vient mourir aux
» pieds des chasseurs »
Richard n'avait pas achevé sa plaintive chanson ,
que les applaudissemens et les cris de grâce, de merci,
partirent de tous les points du cloître en même temps.
La châtelaine de Touai cachait sous son voile l'émotion, sans doute aussi la joie qui couvraient son visage
de rougeur. — Alors la présidente, après en avoir
délibéré avec les autres dames du tribunal, prononça
l'arrêt suivant :
« A vous, gentil troubadour, nous donnons la paix
et le gracieux pardon ; mais que votre coeur ne se
rappelle jamais sa félonie sans penser que le véritable
amour n'existe qu'avec une estime infinie pour la
dame des secrètes pensées.
» A vous, noble princesse, nous faisons la prière
et la loi d'oublier l'outrage et d'octroyer vos bonnes

1

Atressi cum l'Olifaru

Que quan chai no s pot leyar
Tro que l'autre, ab lo cridar
De lor yotz, lo levon sus ,
Et eu ograi aquel us
Quar mos mesfaitz m'es tan greus e pesani;
E si la CORTZ DEL PUEI e '1 rie bobani

E

1'

adreitz pretz dels leials amadors

No m relevon, jamais non serai sors;
Que deigneson per mi clamar merce
Lai on preiars ni merces no m ral re!... ete.

�UNE COUR D'AMOUR AU PUY.

XXXV

grâces au timide Richard que vous voyez repentant à
vos pieds 1. »
La seconde cause inscrite fut celle de Marguerite,
dite la belle bouchère, contre Messire de Rochebaron,
bayle de monseigneur l'évêque. Cette affaire, qui
avait eu beaucoup de retentissement et dans laquelle
tous les efforts pour obtenir justice avaient été épuisés,
ne fut pas plutôt appelée qu'une sourde rumeur régna
long-temps dans les galeries du haut. C'étaient les
compagnons bouchers de la ville qui s'étaient rendus
à l'audience, espérant y rencontrer Rochebaron et
l'y confondre à la face de son maître. Quand ils
s'aperçurent que ni le bayle, ni l'évêque n'étaient
présens, ils firent entendre leurs murmures, à la
grande colère de Chalencon et de quelques autres
gentilshommes qui, de leur côté, ne cessaient de
crier haro! auxsergens et auxhallebardiers de service.
Enfin le silence se rétablit: alors ïiberge raconta
la piteuse histoire de Marguerite, telle que chacun la
savait 2 ; toutefois on assure qu'elle chercha, autant

1 Si nous citons ici ce jugement, recueilli avec soin par le vieux chroniqueur de cette époque, c'est qu'il est vraiment curieux à étudier. En
effet, en prenant la peine de le comparer aux arrêts rendus sur semblable
matière, un siècle auparavant (par exemple , celui de Iacomtesse de Champagne , l'an 1174) le 3e des calendes de mai, indict. vij), on virra combien les mœurs s'étaient chastement corrigées.
J

Nous donnons ici cette histoire telle que la rapporte Médicis dans son
manuscrit De Podio :
«L'an 1260 fut eslu évesque du Puy messire Guilhaume de la Roue,
homme de forte maison et grande parentelle.
» Or, en ce temps , Mgr l'évesque du Puy estoit nuement seigneur du Puy,

�UNE COUR D'AMOUR

AU

PUY.

qu'il lui fut possible, à atténuer le crime de Rochebaron, ce qui provoqua une seconde explosion de
murmures plus expressive encore que la première.—
Pendant ce temps le tribunal délibérait.
Après trois quarts d'heure, au moins, de débats,
la cour reprit sa séance et la vicomtesse lut ce
remarquable arrêt :
« N'ayez aucune crainte, bonnes gens et menu
peuple, nous serons justes pour tous. Cette cause
nous est chère, parce que c'est celle de l'honneur;
elle nous est facile, grâce à la sage constitution depuis

ledit évesque pour sou nouveau

advenement à cette épiscopale dignité,

institua et ordonna, comme vray prélat et naturel seigneur du Puy, ses
officiers tant de sa justice que autres ses négociateurs. Et entre les autres,
institua pour

son bayle du Puy, messire

Guilhaume de Rochebaron,

homme de pravité si plain de malice que merveilles.
« Ce bayle institué avec ses sergens, la cour fut soubz lui conduite
tellementquellement. Toutes fois, est-il à présumer que ce bayle estoit
de maulvaise conversation , ébesté etcharnel ; car par succession de temps,
après trouvons qu'il convoita tant une jeune femme qui mariée estoit à un jeune
compagnon debouchier, ressent et estourdy, lequel demeuroit en la boucherie que nous appelons le Macel Soulteyre. Et fut si très-espris de
son amour pour la grande pulchritude et formosité dont elle estoit comblée , qu'il en devenoit perdu et ne pouvoit penser quel moyen il pourroit
trouver pour en avoir ce qu'il desiroit. Toutes fois se délibérat-il soubz la
couleur et ombre de justice et de son office l'envoyer quérir pour aucun
affaire secret, en son hostel;

ce qu'il fist. Et quand la pauvre jeune

innocente jouvencelle , qui pas ne considéroit la dolosité et mauldicte fin
que ce damnable bayle prétendoit, fut au-devant de lui en sa chambre,
il fist signe à ses familiers et domestiques que chacun se retirasl; à quoi
ne désobéyrent point. Et alors, cet homme se essaya la captiver, par
douces colloqutions et amoureux propos ,

luy priant qu'elle se voulust

condescendre à l'exécution deson mauldict vouloir, la pensant trouver imbécille et ignorante. Mais la vertueuse et prudente femme, ayani Dieu en
son conspect et craignant l'honte et dilacération de sou honneur , ne y

�UNE COUR D'AMOUR AU PUY.

xxxvij

long-temps établie par les dames de Gascogne... A leur
exemple et conformément à l'arrêt rendu par elles en
semblable affaire, nous disons et ordonnons : — Que
le coupable soit désormais frustré de toute espérance d'amour; qu'il soit méprisé comme il est méprisable dans toute cour de dames et de chevaliers ;
que la honte couvre son front ; que la douleur flétrisse son visage; qie le remords ronge son coeur; et
si quelque dame a jamais l'audace de violer ce statut,
qu'elle encoure pour sa vie l'inimitié de toute honnête
femme. »

youlust oncqnes consentir, mais

toujonrs le payoit de très-honnestei

resfus.
» Quoi voyant, cet homme comme désespéré ,

fut si très assailly des

aguilhons de la chair, que oncques les faux juges qni accusèrent saincte
Suzanne, ne Tarquin l'oppresseur de Lucrèce, ne furent plus. Pourquoi
de faict oultrageusement la print, tant pour assouvir le plaisir de sa charnelle volupté, que aussi pour vindiquer son escondissement, toutes résistances que la pauvre femme ne sceut faire, il cultiva en son irréprochable
jardin et parût par violance ce qu'il avoit entrepiins. Ce trop
costa; car cette femme

cher luy

triste et doleureuse, avec face trop esplorée,

s'en retourna en sa maison et ainsi demeura par aucuns jours sans se pouvoir jamais saouller de gémir et pleurer amèrement; toutesfois, n'osoitelle rien dire , toujours cuidant affubler le cas. Mais par son mary et
aucuns ses parens fut si estroitement examinée sur la cause de sou grand
dueilh, qu'elle, nonobstant grosse erubescence, leur confessa tout le cas
comme il avoit esté faict sans rien obmettre de la vérité , et que , pour
qu'elle ne fust répudiée ne l'osoil descouvrir.
»Le mary et ses parens, ouyant l'horreur de cette mauldicte et vilaine
entreprinse , furent fortement esmfus et troublés; car bouchiers sont gens
de sang et facile motion. De faict entr'eux, sans avoir autre consultation,
eutrepriudrent quelque consorte de leurs complices pour estie plus sûrement; et de faict firent telle communication ensemble, qu'iis promirent
jcelliiy bayle tuer en quelque part qu'il fiut trouvé ; ce qui fut, car guère
àe temps ne tarda.»

�XXXVIlj

UNE COUR D AMOUR

AU PUY.

Cet arrêt, écouté avec une attention religieuse, fut
couvert par les applaudissemens du populaire, qui
cependant ne se trouva pas suffisamment vengé par
la flétrissure morale infligée à l'indigne Rochebaron,
puisque quelques années plus tard le malheureux fut
occis dans une émeute.
Après la cause de la belle bouchère, grand nombre d'autres furent jugées et toutes avec cette équité ,
ce tact, cette sagesse que n'avaient pas toujours les
cours plénières des siècles précédens.
L'audience achevée, les jeux poétiques commencèrent. — Le tribunal des femmes avait encore plusieurs arrêts à prononcer ; cette fois, non plus contre
de malheureux coupables de lèse - galanterie, mais
pour récompenser d'habiles enfans de la gaie science
qui venaient chercher dans ces solennelles assemblées
la réputation, la gloire et le prix de leurs travaux.
Cette publique épreuve était, pour ainsi dire, indispensable â quiconque prétendait au titre de troubadour,
Le premier qui parut fut Albert de Sisteron, fils
du jongleur Nazur—Ce fut au prince de la cour qu'il
adressa son défi. Il vint au pied de son trône, lui
demanda la faveur d'un combat; aussitôt, et sans
même lui répondre, le moine de Montaudcm prit
sa lyre et lui fit signe de commencer.
ALBERT.

Moine, diies-nous lesquels valent le mieux, d'après
votre opinion, des Catalans ou des Français. —Je

�UNE COUR D5AMOUR AU PUY.

xxxix

mets en-deçà de la Gascogne, la Provence, le Limousin, l'Auvergne et le Viennnois; et par-delà, je
place la terre des deux rois.—Vous connaissez ces
pays; apprenez-nous celui dans lequel se trouve le
plus de véritable mérite.
LE MOINE DE MONTAUDON.

Albert, je puis très-bien vous dire, en effet, ceux
qui sont préférables.— Les hommes généreux, aux
manières nobles, qui ont de riches habits bien amples , de beaux harnois, et. qui ont un grand courage ,
savent porter des coups bien assurés et, sans contredit, valent mieux que des pillards étroitement vêtus
qui ne connaissent pas un mot de courtoisie.
ALBERT.

Moine, votre erreur est grande; les nôtres sont
francs et de meilleure compagnie que les vôtres.
Vous les trouverez toujours d'un aimable accueil et
d'un gai visage, que vous les preniez à jeun ou
après le festin. Par eux fut inventé l'art de la poésie;
au lieu qu'en Poitou, qu'en France, vous pourriez
bien mourir de faim plutôt que de trouver un toit
hospitalier.
LE MOINE

DE MONTAUDON.

Pardieu ! Albert, il y a, comme vous dites, une
grande différence entre vos hommes et les nôtres.
Ceux-ci sont vraiment courageux et hospitaliers; celui
qui est leur ami, de pauvre deviendra riche
Mais

�xi

UNE COUR D'AMOUR AU PUY.

chez vous?
Si par hasard nous y allons chanter,
bientôt vous nous laisserez nus comme vous-mêmes,
et à moins que nous ne dévalisions voyageurs et pèlerins, nulle part nous ne trouverons de quoi vivre, etc. \
Chacun long-temps encore défendit sa patrie , en
frappant sans pitié celle de son rival. Cependant, le
prince de la cour demeura victorieux; ses derniers
vers furent sans réplique , surtout de meilleur goût,
et obtinrent les applaudissemens de l'assemblée , qui
lui jeta des couronnes de feuillage et des bouquets de
fleurs.
Garins Lebrun, qui avait demandé l'honneur de
se faire entendre, sur un signe que lui fit la présidente, s'avança au milieu de l'enceinte, devant le
fauteuil épiscopal, détacha de sa ceinture un rouleau
de vélin; et tandis que deux jongleurs à ses côtés
fesaient doucement murmurer les cordes de leur rebec,
lui, chanta d'une voix pure et vibrante cette philosophique chanson :
« Nuit et jour mon cœur est assailli par des pensées tristes ou joyeuses. Je ne sais auxquelles m'arrêter; car la raison et la folie se disputent en moi
avec une égale puissance.

1

Monges digatz segon vostra sciensa

Quals valon mais Catalan no Franses ?
E met de sai Guaseuenha e Proensa ,
E Lemozi, Alvernhe , Vianes ,
E de lai part la terra dels dos reis,
E cjuar sabetz dels totz lur captenensa
Vueill que' m' diguatz en cal plus fis prelze»..., etc.

�UNE

coua

D'AMOUR AU PUY.

» Raison me dit avec grâce et douceur de mettre
de la sagesse dans ma conduite.
» Folie s'y oppose et m'assure que, si j'écoute sa
rivale, je ne serai jamais heureux.
«Raison me donne de si bonnes leçons que, si j'y
réfléchissais , je serais toujours exempt d'erreurs, de
chagrins, des passions ardentes du jeu, et maître
absolu de mes plus impérieuses volontés.
» Folie m'ôte la réflexion et m'engage à ne pas être
trop sévère quand un désir me vient au coeur. Elle
me répète qu'il n'y a jamais de mal à profiter des
occasions que le ciel m'envoie.
» Raison m'avertit de ne pas faire la cour aux dames,
de ne pas m'enflammer pour elles; ou, si je veux
m'attacher à une femme, de faire un choix prudent;
car, si je laisse aller follement mon coeur à toutes
celles que je verrai, bientôt j'aurai trouvé ma
perte.
» Folie m'impose une autre loi. Elle veut que je
m'abandonne aux caresses, aux embrassemens, aux
amoureux ébats, et que je suive les élans de ma
passion; car, dit-elle ; si je résiste aux mouvemens de la
nature, autant vaut m'aller enfermer dans un cloître.
» Raison me répète: Ne soispoint avare, nele fatigue
point à amasser de grandes richesses, ne dissipe pas
non plus celles que tu possèdes.—En effet, à quoi me
serviraient enfin mes largesses , si je m'abandonnais
ainsi à tous mes caprices.
» Folie vient à mes côtés et me dit en me tirant
par le nez : Ami, peut-être que tu mourras demain;

/

�xlij

UNE COUR D'AMOUR AU PUY.

alors, fais-moi savoir, quand lu seras étendu dans la
tombe, à quoi te serviront tes trésors?
» Raison ajoute tout bas et avec douceur : Jouis,
crois-moi, modérément et lentement.
» Folie reprend : A quoi bon!... hâte-toi..., jouis le
plus que tu le pourras...; le terme fatal approche.
» Messagers, portez mes vers à Eblon et dites-lui
que c'est Garins Lebrun qui les lui envoie. Avant de
le quitter, saluez-le de ma part et ne manquez pas , à
votre retour, de m'apporter ses conseils 1. »
Chacun écouta avec ravissement cette simple et
fraîche composition.— Quand le poète se leva, lesapplaudissemens l'accompagnèrent à son banc ; puis
aussitôt le prince de la cour lui lit porter une couronne de myrte et de laurier.
Jean d'Aubusson vint à son tour, et par une manière aussi neuve que spirituelle, proposa à INicolet
un combat plein de courtoisie.

1

Nueg'e jorn suy en pensamen

D'un joi mesclat ah marrimen;
E no sai a quai part m'aten,
Qu'aissi m'an partit egualmen
Mezura e leujaria.

Mezura m ditz suau e gen
Que fassa mon afar ab sen ;
E leujaria la 'n des men ,
E m ditz , si trop sen hi aten ,
Ja pros no serai dia, etc.

�UNE COUR D5AMOUR AU PUY.

xliij

« Seigneur, lui dit-il, je désire que vous m'expli» quiez un songe affreux que j'ai eu la nuit dernière:
» — Je tremblais pour le monde entier, à la vue
» d'un aigle immense qui venait, volant par les airs,
» chassant ou dévorant tout ce qui se trouvait sur
» son passage, sans que rien pût lui résister. »
Nicolet médita un instant sa réponse, la conduisit
avec adresse sur le champ politique, et par une fine
allusion chanta l'éloge du prince qu'il aimait. — Jean
d'Aubusson, pour lui faire perdre son avantage,
continua toujours le récit du songe qui l'avait tourmenté et fit naître des incidens propres à contrarier
les flatteuses interprétations de son rival. — Celui-ci,
malgré les obstacles qu'il lui opposa, sut trouver
d'heureux détours et parvint à expliquer victorieusement pour sa cause toutes les circonstances de
ce rêve poétique.
Pierre Cardinal parut ensuite. A peine eut-il descendu les deux marches de l'estrade sur laquelle il
était assis, qu'une vive agitation se répandit dans
l'assemblée et que chacun se leva pour le mieux
considérer.—Lui, sans même se douter de l'attention
dont il était l'objet, se dirigea gravement vers la place
préparée, rejeta en arrière le capuchon qui lui couvrait
la tête, s'assit, en attendant le silence. — A le voir
ainsi dans cette attitude méditative et triste, plié
dans sa vaste robe, le front penché, le bras appuyé
sur sa lyre, on l'eût pris pour le prophète des lamentations. — Il était enfant du Velay, et comme il

�xliv

UNE COUR ^AMOUR AU PUY.

avait acquis une réputation ainsi qu'une fortune considérables, ses compatriotes étaient très-fiers de lui ;
cependant, il ne les avait pas épargnés plus que les
autres dans ses syrventes
D'ordinaire, Cardinal ne chantait pas ses vers. Sa
voix forte et dure se pliait mal aux souplesses de
l'harmonie. Il récitait ses poésies en les faisant accompagner par son fidèle jongleur; aussi fut-on bien
surpris cette fois de l'entendre préluder quelques
instans, puis psalmodier d'un ton railleur cette singulière chanson :
»
»
»
»
»
»
»
&gt;&gt;
«
»
»
»
«

« Que le créateur de toutes choses conserve les
chevaliers braves et courtois, et cette cour et ces
bourgeois devant qui je suis venu pour raconter
ce que je sais d'un prince parfaitement sage, qui
ne peut souffrir la vue ni la présence des médians,
comme il l'a bien montré l'autre jour; j'en fus
témoin. — Il en aperçut plus de cent, dehors, dont
plusieurs étaient en piteux état, ce qui lui donna
l'envie de composer pour eux l'onguent dont je
vais vous expliquer la recelte :
» Il prit grande quantité de nuages et de vents ,
des accords de crécelle mêlés à des chants de
joie, des cris de scarabée, des bruits de marteaux
tombant sur les enclumes, des mugissemens de veau ,
le bon sens d'une femme folle, les refrains d'un

1 Dan» uue pièce dirigée contre les félons et les traîtres , il dit:
En Vêlai se font ioglar
Del saber deganelo.

�UNE COUR D'AMOUR AU PUY.

»
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»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»

ivrogne, les médisances d'un méchant voisin, des
murmures d'eau courante, une chanson de bergère
et des glaçons forgés dans une fournaise
A cela,
il ajouta le trot d'un pauvre pèlerin fatigué, la
respiration d'un lièvre aux abois, une vive douleur
de talon, une entorse, une forte odeur de cuisine,
un mal de reins et du lait de poule.
» Le vase dans lequel le prince prépara cette
composition était d'or pur, orné de rubis, de
saphirs, de grenats. Le couvercle était de jaspe et
la pomme d'escarboucle. Tout autour de ce couvercle, on admirait les sept arts d'amour et les loyaux
amans Pyrame et Thisbé, ainsi que dix autres, parmi
lesquels était Tristan qu'on ne vit jamais rire et
qui aimait la blonde Iseult.
« Sur les bords étaient représentés : la mer profonde, le saut de Maribonda, l'armée d'Archimalec,
le cap d'Ofé, en Grèce, et le féroce Amalbec, pardelà l'Arménie. — C'est le soudan des Turcs qui
avait envoyé ce vase en présent. Il vaut, à mon
avis, mille quintaux d'argent.—Quand la matière
fut pétrie, broyée, préparée , le prince s'écria :
Tous tous qui n'êtes ni braves, ni courtois, ni
loyaux amans, venez à moi et je vous guérirai avec
ce remède, car ce remède seul peut vous guérir.
» Ce ne sont pas, en effet, les arrêts qui se rendent dans les cours d'amour, ni les syrventes que
récitent les poètes qui changeront les mauvais
coeurs. Beaux, riches et éclatans par les dehors,
les méchans ont l'ame remplie de passions; sem-

�xlvj
«
»
»
»

UNE COUR D'AMOUR AU PUY.

blables au vase dont je -viens de parler, ils promettent fidélité, courage, noblesse et fortune; puis,
Comme lui, ils ne contiennent, hélas !... que tristes
et décevantes choses. —J'ai dit 1. »

Après ce syrvente, dont l'originalité captiva tous
les suffrages, le poète appela Faidit, son jongleur,
qui vint aussitôt se placer à ses côtés. Faidit, célèbre au loin par son talent en musique, préluda
quelques instans sur sa harpe et trouva de si fraîches
inspirations que trois fois il fut couvert d'applaudissemens. —Sous ses doigts, les cordes des instrumens vibraient avec une incroyable puissance, et nul
ne savait inventer des airs plus en harmonie avec
les compositions des troubadours. — Cardinal, prenant tout à coup un ton vif et gai, une voix qu'on
n'eût jamais cru ni si douce, ni si légère, fit signe
au jongleur de l'accompagner et chanta sa gracieuse
chanson : Si j'étais aimé, je sawais bien trouver des
chants d'amour.
On ne se lassait pas de surprise et de joie en

1 Sel que fes tot câtez
Salvels P*. els Cortes
£ la cort e ls borgues
A cui yeu soi tromes
Pièce tirée du manuscrit d'Urfé, n°270i,

etc., etc.

l"

i5i, r° col.

4-

La 2*partie

se trouve dans le manuscrit du Vatican. — Celle du manuscrit d'Urfé «st
presque entièrement effacée, et devient très-difficile à lire par la quantité
d'incorrections et d'abréviations qu'elle contient.—Nous eussions eu beaucoup de peine à arriver au sens, dans plusieurs passages, sans les
manuscrites de M. Lacurne de Sainte-Palaye.

noies

�UNE COUR D'AMOUR AU PUV.

ilvij

entendant lui, l'impitoyable, l'inflexible censeur, plus
ému, plus amoureux, plus tendre qu'un timide jouvencel. — Les couronnes tombaient à lui faire jusqu'à
sa place un chemin de fleurs. — La vicomtesse lui
remit une rose d'or qu'elle venait d'arracher de son
corsage ; le premier consul de la ville lui offrit une
riche aiguière d'argent du plus admirable travail; le
sénéchal de Beaucaire lui présenta un livre d'Heures,
à fermail de perles, de la part du roi d'Aragon,
protecteur bien-aimé du poète.
J'ignore, dit le vieux chroniqueur dans lequel j^ai
puisé mon récit, quels autres jeux et chants d'amour
vinrent égayer le noble congrès ; mais je puis bien
dire que le soir même de la journée qui suivit, tous
ces chevaliers, toutes ces belles châtelaines assistaient
à la grande procession de Notre-Dame, laquelle parcourut la ville en dedans et en dehors des murailles.
Ce fut même une grande édification pour le populaire,
de voir si nombreuse compagnie et de si haut lignage
remplir fort dévotement leur devoir de religion.
Un autre chroniqueur plus ancien, qui a nom
Sabbatier, parle quelque part des puids, des cours
plénières, célèbres h Anicium, en Velaic, ville forte,
noble et. consacrée h Notre-Dame la Vierge.

�CHAPITRE QUATRIÈME,

(fmtmins, tyoeits et Artistes ï&gt;u iMcuj.

^^^g^ANs le précédent chapitre nous avons cherché
à retracer une de ces fêtes poétiques du moyen-âge,
comme il y en avait eu plusieurs dans le Velay aux
12e et i3e siècles. On comprend quel intérêt de
pareilles solennités devaient jeter sur un pays, et
combien son histoire de ce temps-là pourrait offrir

�ÉCRIVAINS,

POÈTES ET ARTISTES DU V£LAY.

xlix

de curieux détails à celui qui aurait patience et
loisir.
Pour bien apprécier la valeur des ouvrages de
nos premiers écrivains et poètes, il était utile, avant
tout , de rappeler sommairement les moeurs
les
croyances de l'époque où ils vivaient. C'est ce que
nous avons tenté dans les quelques pages qui précèdent et dans les quatre notices historiques qui
suivent.
Le chanoine Raymond part pour Jérusalem à la
suite d'Adhémar, son évêque, et raconte, dans les
mémoires qu'il écrit jour par jour, les prodiges dont
Dieu favorise les premiers croisés pour exciter leur
ardeur.—C'est l'ame catholique qui espère; c'est
l'oeil de la foi qui regarde et qui voit.
Le chevalier POTIS de Capdeidl perd la dame de ses
pensées, et, dans sa douleur, quitte la mandore, le
chaperon, le léger manteau de suie, pour prendre
l'épée, le casque et la cuirasse; puis, comme un
brave qu'il est, va trouver la mort sur la terre
étrangère. —C'est le chrétien indigné qui se sacrifie;
c'est le bras courageux qui frappe.
Le châtelain de Saint-Didier , tendre et gracieux
poète, passe sa vie en intrigues chevaleresques, en
doux nonchaloirs
Comme les autres, l'enthousiasme le saisit un instant et il chante la gloire, la
religion, les combats ; mais il revient bientôt à ses
premières amours. — C'est le cœur qui aime et qui
soupire.
Le troubadour Pierre Cardinal vient le dernier,
8

�1

ÉCRIVAINS, POETES ET ARTISTES DU VELAY.

pour nous dire tous les désordres, tous les crimes de
son siècle. Lui aussi parle des lointaines expéditions
du peuple, des prouesses des chevaliers et des plaisirs
des grandes dames; mais ce n'est plus comme Raymond, pour bénir ; comme Capdeuil, pour combattre ; comme Saint-Didier, pour chanter. C'est
pour révéler les vices dont abondent les villes , les
cloîtres et les châtellenies. Il ne voit qu'ambition,
que misères, que débauches; et sa verve satirique
flétrit sans pitié hommes et choses. — C'est l'esprit
découragé qui ne croit plus au bien et qui tantôt
verse des pleurs amers, tantôt jette un brutal éclat de
rire sur la coupable humanité.
Ces quatre écrivains représentent à eux seuls à
peu près tout le système poétique et littéraire au
moyen-âge, c'est-à-dire aux ri, 12 et i3e siècles. —
Nous n'en connaïsoons pao &lt;Tantérieurs, du moins
pour nos contrées. — Viennent ensuite, mais dans un
autre ordre d'idées et par conséquent avec des appréciations différentes : le fabuliste Tardif, le critique
de Morgues, le savant Baudoin, l'illustre politique
cardinal de Polignac, le compilateur Irailh, les voyageurs Girodet et Coppin, le numismate Lachau, les
poètes Avignon et Clet, les historiens Médicis, Burel,
Arnaud, les artistes Vanneau, Michel, François,
Julien, etc., etc.
Grands ou petits, illustres ou ignorés , tous ont,
dans le cercle de leur intelligence et de leur pouvoir,
cherché à être utiles. Que leurs noms soient donc

�ÉCRIVAINS, POÈTES ET ARTISTES DU VELAY.

lj

bénis par leurs compatriotes et qu'un souvenir soit
donné à leur mémoire !

En travaillant à ce livre, l'auteur savait bien le
temps, les soins, les patientes et arides recherches
qu'il exigeait; aussi a-t-il employé plus de quatre
années à le composer ; cependant , il n'igorait pas
non plus le peu de gloire et de profit que de pareils
ouvrages procurent à ceux qui les entreprennent. Il
ne s'est pas découragé, parce qu'au-dessus du profit
et de la gloire, il est pour lui quelque chose de
plus précieux : c'est la satisfaction d'avoir accompli
une oeuvre de justice et de reconnaissance.

����RAYMOND
CHANOINE
HISTORIEN

DE
DE

D'AIGUILHE,
NOTRE-DAME
LA

PREMIERE

DU

PUY,

CROISADE.

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES.

Le onzième siècle offre dans les pages de son histoire un
des plus magnifiques tableaux des âges. Là, se déroule
tout entière la pensée la plus sublime, se développe le
projet le plus vaste qu'ait jamais pu concevoir le génie de

�4

RAYMOND

D'AIGTJILHE ,

l'homme. Rétablir le trône abattu des Césars pour n'y
asseoir qu'un seul souverain,-planter un sceptre unique
entre l'Europe et l'Asie, comme pour servir d'axe à la
terre, faire fléchir le monde entier sous une seule loi,
ressusciter l'unité enfin 1 ; voilà le problème merveilleux
qu'avait résolu la vieille Rome et que cherchait la nouvelle.
Pour élémens, la première avait eu une organisation militaire supérieure, une ambition persévérante dans son but,
et des forces matérielles constamment croissantes et
oppressives; la seconde, au contraire, n'avait d'autres
moyens pour réunir et diriger des populations épuisées
parles rudes travaux de la glèbe et les guerres continuelles,
que les menaces ou les promesses de cette religion divine
qui humilie le superbe et relève l'esclave. A elle, pauvre
et souffrante, les consolations et les riches trésors de la
foi ; aussi tout à coup la voit-on s'avancer au milieu des
périls, pleine de confiance et de courage. Armée du symbole miraculeux, gage de sa rédemption, une seconde fois
elle a lu dans le ciel : IN HOC SIGNO VINCES !
D'abord il faut soumettre l'Europe ; le souverain pontificat romain doit vaincre et enchaîner le saint empire
allemand; et dans cette lutte magnifique, l'esprit veut
dompter la matière, la pensée absorber la vie. Un moine
qui n'avait rien que son génie, Hildebrand2, devient pape,
s'arme des foudres toutes puissantes de son église, et la
victoire est à lui. Rientôt il voit trembler, sur le seuil de
son palais, pieds nus, en chemise, sur la neige, attendant
avec jeûnes et prières une audience pendant trois jours,
Henri IV, le puissant empereur d'Allemagne 3.
1

MlCIIELET,

2

Hildebrand , fils de la Flamme, pape sous le nom de Gre'goire VII.

3

Hist. lillér.de France,

Ilist, de France,

T. II,

T. VIII,

p. 175.

p. 5îij.

�HISTORIEN DE LA PREMIÈRE CROISADE.

5

Ce colosse terrible une fois abattu, les papes n'ont cependant encore que préparé leur œuvre; l'Europe est soumise à leurs pieds, il leur faut maintenant l'Asie, corps et
ames. Mais l'Asie est une puissance redoutable et complète;
si le pontife romain a mis une couronne d'or sous sa croix,
depuis long-temps, sur le turban royal brille le croissant
des empereurs et des califes: ce que les catholiques viennent
de réaliser, en réunissant sur un seul toutes les influences
religieuses et humaines, les infidèles déjà l'avaient fait;
car leur prophète fut aussi leur législateur et leur roi.
A qui donc maintenant la victoire ? Au despotisme militaire de MAHOMET, brutal, paresseux, ignorant, ou au
démocratisme du CHRIST, actif, libéral, civilisateur?
Ce que conçut Gerbert'*, ce que Hildebrand rendit possible , Urbain II, pour l'exécuter, n'attend plus qu'un prétexte; il ne tarde pas à se présenter. — Un homme de
Picardie, qui s'était fait ermite et qui était allé en Palestine, en revient tout à coup éploré; il gémit, il se désole,
en racontant les souffrances des Chrétiens et la tyrannie
des Musulmans; le patriarche de Jérusalem, le vieux
Siméon , écrit au pape et demande de prompts secours.
Urbain est touché de leurs larmes; il quitte son palais
et s'élance à travers les royaumes. A son passage , les trônes
s'ébranlent sur leur base; les rois frémissent de crainte et
de terreur. Le pontife court, brille et frappe comme la
foudre; il passe les Alpes, pénètre dans la France, sa
patrie, la fille aînée de son Eglise, et pour prix de l'hospitalité dont il s'empare, jetle son excommunication sur le
jeune roi2 et, encore une dernière fois, maudit l'empereur.
Qu'importe! la cause de l'Eglise est celle du peuple.
1

Pape sous le nom de Sylvestre II.

2

MlCFIELET, Hht. rie France} T. II, p. 229-— GfìEGOH, VII j epist, ad

�6

RAYMOND

D'AIGUILHE ,

Oui, si la couronne chancelle sur quelques têtes flétries,
si le pouvoir échappe à des mains énervées qui ne peuvent
plus le soutenir, dans le peuple, dans les barons, dans les
princes, quelle jeunesse énergique! quelle foi courageuse!
Voyez cette sainte union, cette chaîne immense qui unit
tous ces Chrétiens; toutes leurs voix se confondent en un
seul cri : leurs coeurs n'ont plus qu'un même amour et
qu'une seule haine. Les hommes d'armes qui se dévoraient
les uns les autres, trouvent enfin des adversaires qu'ils
peuvent frapper sans rougir; le serf rêve l'indépendance;
le seigneur espère la fortune; le coupable voit son pardon;
le troubadour promet la gloire d'ici-bas, et le prêtre assure
le salut éternel.

RAYMOND

DE

ST-GILLES

ET

ADHÉMAR

DE

MONTKIL.

C'était la vieille cité d'Anis, religieuse et fidèle aux pieds
du temple de la Vierge, qui d'abord avait été choisie pour
y faire la publication des guerres saintes ; mais le pays était
trop resserré, d'un abord trop difficile pour tant de populations appelées; ce fut à Clermonten Auvergne, dans les
vastes plaines de la Limagne, au cœur même des Gaules,
quelepape convoquasonconcilepourle 18 novembre ioo,51.
episcop

Francorum rex vester qui non rex, sed tyrannus dicendus

est.... — BlîUNO , de bello Sax., pag. 121. — ClIATEAUBRIANT, Analyse
raisonnée de VHist. de Fr.
L'empereur fut excommunié pour avoir recommence' les hostilités, et
le roi pour avoir répudié Berthe , sa femme, et enlevé Bertrade de Montfort , femme de Foulque le Rechein , comte d'Anjou.
Analyse raisonnée de VHist, de France,
1

Hist. du Languedoc, des Bénédictins, T. II , p. 288.

Châleaubriant,

�HISTORIEN DE LA PREMIÈRE CROISADE.

1

Au jour dit, plus de trois cents évêques ou abbés mitrés
étaient au rendez-vous; plus de cent mille hommes s'étaient
mis en marche; il en venait de tous les points du monde,
et nos ports étaient encombrés de barbares qui accouraient.
Personne ne comprenait leur langage; mais eux, plaçant
leurs doigts en forme de croix, faisaient signe qu'ils voulaient aller à la défense de la foi chrétienne
A lafindu concile, le saint père, suivi de tousles princes
de l'Eglise et d'un grand nombre de nobles seigneurs, vint
sur une place immense où tout le peuple l'attendait. Déjà,
depuis plusieurs jours, le pèlerin picard, Pierre l'ermite,
avait préparé les esprits, avait ému tous les cœurs par ses
récits douloureux; aussi, quand Urbain parut et demanda,
une croix^tfla main, la délivrance du saint sépulcre, on
n'entendit qu'une voix qui criait : DIEU LE VEUT ! DIEU LE
VEUT !! Et chacun faisant de ce mot une devise sacrée, se
mit une croix rouge sur l'épaule et se disposa à partir2.

Au nombre de ceux qui vinrent les premiers se ranger
sous les saints étendards de la croix, et au-dessus de tous,
l'histoire de nos montrées cite avec orgueil les deux noms
glorieux de Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse,
et à'Jdhémar de Monteil, évêque du Puy.
Le premier envoie de suite des ambassadeurs p'our déclarer : Qu'un grand nombre de ses chevaliers et de ses
vassaux sont prêts à s'armer; que lui va se mettre à leur
tête et fera part de ses richesses, de ses secours et de ses
1

MlCHELET, Hist. de France, T. II, p. 23i.

GUIBEET, Nov., 1. II, C. 6.
2

Hist. littér. de France, T. VIU, p. 525.... Le peuple s'écria dans sa

langue : Deux lo volt ! Deux lo volt !
Leur mot du guet fut : Dieu, le veut ! et quand il fallait combattre :
Point ne recule. Le père Oddo de Gissey, Hist. de IVost. Dame du Puy,
1. II, chap. XXVIII.

�8

RAYMOND

D'AIGUILHE,

conseils à ceux qui n'ont pas de bien et qui voudront s'engager dans cette expédition^. Bientôt, fidèle à sa parole, il
part , fait le solennel serment de ne plus revenir dans
sa patrie, et voit accourir sous sa bannière , ISARN, comte
de Die;

RAYMBAUD,

comte d'Orange;

GUILLAUME,

comte

de Forez; GUILLAUME j comte de Clermont, fils de Robert,
comte d'Auvergne ; GÉRARD , fils de Guillalbert, comte de
Roussillon; GASTON, vicomte de Turenne; RAYMOND , vicomte
de Castillan, et bien d'autres encore des plus illustres2.
Adhémar, le brave et pieux évêque, fut choisi par le
pape pour le représenter; cette préférence était un hommage rendu à la sagesse et au zèle du prélat. Fils d'un noble
comte, gouverneur de Valence, en Dauphiné, Adhémar avait
été élevé au métier des armes; il s'y était distingué jeune
encore, et eut souvent occasion de se le rappeler dans le
cours de sa vie. En effet, élevé au siège épiscopal du Puy,
il trouva son diocèse désolé, les biens de son église au
pillage. Il succédait à un infâme meurtrier qui avait acheté
sa crosse et sa mître, et qu'avait excommunié le saint père :
Podiensem Simoniacum, hômicidam, Stephanum excommunicamus. PONS et HÉRACLE , les deux vicomtes de
Polignac, avaient usurpé ses plus beaux domaines et faisaient
gémir le pays sous de continuelles oppressions3.
Adhémar, après avoir exhorté comme père, réclame

1

Hist. du Languedoc , liv.

2

Idem.

XV, T. II,

p. 289.

ODDO DE GlSSEY, Hist. de JYost. Dame du. Puy, liv. Il, C. XXIV, p. 3l3.
Frère THÉODORE L'HERMITE , Hist. de Nost. Dame du Puy, liv. II,
ehap. XV, p. 207. Gregorius , episc. serv. serv. Dei, universis Galliar.
episcopis. ... Notum esse volumus charitati vestrœ, quod Stephanus Aniciensis Ecclesiœ , invasor et Simoniac juravit nobis super corpus 6. Pétri
quod, etc., etc. Chron. Hugonis Flavin.
3

�HISTORIEN

DE

LA

PREMIERE

CROISADE.

9

;omme seigneur, lève des troupes, déclare la guerre aux
deux châtelains, et, moyennant une somme de 20,000 sols,
monnoye du Puy, les oblige à se désister de tous leurs
droits sur les biens du chapitre de Notre-Dame.
• Cette conduite courageuse rallia tous les seigneurs du
Velay à leur nouvel évêque; plusieurs abandonnèrent en
sa faveur les dîmes qu'ils prélevaient sur différentes églises,
et un grand nombre, parmi lesquels étaient les seigneurs
de Fay et de Polignac, le suivirent, lorsqu'à la tête de
quatre cents enfans de sa ville, et de plus de huit mille
du Vefay ou du Valentinois, il s'en alla en terre sainte.
Quattrocento guerrier scelse il primiero;
Ma guida quei di POGGIO in guerra l'altro... (Adéma/o)
Numero egual, nè men nell' arme scaltro.
La Gerusalemme liberata (di TORQ. TASSo) cant. primo Í.

§ Hi.
RAYMOND

D'AIGUILHE.

Certes, notre pays occupait une place bien modeste sur
cette carte immense de l'Europe catholique au moyenâge; le secours apporté à la sainte guerre par les montagnards du Velay, imperceptible sans doute , dut venir se
perdre dans ces forces innombrables, comme un petit
ruisseau dans l'Océan ; qu'était-ce en effet que quelques
hommes de plus dans ces armées de peuples ?... Mais, pour

1 Sous le premier marchent quatre cents guerriers. Le second (Adhémar) en commande
quatre cents autres, non moins courageux, auxquels la ville du Puy donna le jour.
La Jérusalem délivrée , chant 1.
2

r

�RAYMOND D'AIGUILHE ,

IO

la gloire de nos pères, n'est-ce rien que d'avoir marché
sous la bannière du preux Adhémar ? d'avoir laissé un souvenir que LE TASSE immortalise ? N'est-ce rien surtout que
d'avoir compté dans leurs rangs un compatriote dévoué
qui les suit dans tous les combats pour écrire au milieu
même des champs de bataille tous les faits à mesure qu'ils
s'accomplissent sous ses yeux ?
Cet historien, jeune encore au moment où Urbain II
vint prêcher la croisade, n'était que simple diacre de l'église
de Notre-Dame du Puy, lorsqu'il se détermina au voyage
de Jérusalem1. Il s'appelait RAYMOND, et, suivant la coutume
d'alors , ajoutait à son nom celui du lieu de sa naissance
qui était AIGUILHE. Un grand nombre d'auteurs , parmi
lesquels M. Guizot, dans sa Collection des Mémoires 2, le
nomment RAYMOND D'AGILES , trompés sans doute par
l'ancienne manière d'écrire; mais Oddo de Gissey , dans
son Histoire de Notre-Dame du Puy 3, et cent ans avant,
Médicis, dans ses manuscrits DE PODIO, l'appellent Raymond d'Aiguillers ou d'Aiguilhe 4; j'en crois cette version,
que j'adopte comme étant la plus naturelle.

1

Hist. littér. de France ,

T. VIII,

pag. 622.

2

Collect. des Me'm. relatifs à l'Hist. de France, 7e livraison, p. 223.

3

Hist. de Nostre-Dame du Puy, liv. II, p. 329, 33o.

4

« Tres désireux tousjours de trouver quelque chose pour satisfaire à

» mon de'sir ; c'est à sçavoir, de voir par escript anciennes antiquite's du
» Puy d'Anis ; me trouvay en la librairie de l'église dudict Puy, jadis par
» feu et de récente mémoire messire

PIERRE ODII»

, abbé de sainet Vosy et

» c.hanoyne de Nostre-Dame, très illustrée et estoufféede moult beaulx et
» exquis livres; entre lesquels en trouvay ung dont le super escript est
» tel : Historia

Raymundi canonici Podiensis. Je suivys ledict livre où

» trouvay tel commencement :
» Incipit liber éditas tam à Fulckiero Carnotensi canonico, quant a Ray» mundo d'Aguillers canonico Podiensi super expeditione Hierosolomitana
(Manusc. de Médicis, vol.

1,

pag. xxj.)

�HISTORIEN DE

LA PREMIÈRE CROISADE.

1 I

Nous ne connaissons que très-peu de choses sur la vie
de cet historien. Engagé dans les ordres, naturellement il
était appelé à marcher à la suite d'Adhémar, son chef et
son protecteur; mais le comte de Toulouse, Raymond de
Saint-Gilles, connaissant son esprit et son mérite, le demanda à son évêque, le fit ordonner prêtre, se l'attacha
comme chapelain et l'admit dans ses conseils1.
Peu de jours après le départ, Raymond d'Aiguilhe se
lia d'une étroite amitié avec PONS DE BALAZUN, l'un des
braves chevaliers de l'armée du comte. Tous deux conçurent
le projet d'écrire les aventures de la guerre à laquelle ils
couraient ; car tous deux étaient indignés des récits pleins
de mensonges que répandaient dans le peuple les hommes
lâches et timides 7 déserteurs des drapeaux du Christ2.
Dans cette association du soldat et du prêtre, la part est
facile à faire; l'on reconnaît celle que l'un et l'autre durent
apporter dans ce travail commun. Balazun, recouvert de
son armure, s'en allait dans la mêlée, voyait souvent tomber à ses côtés le corps d'un ennemi ou celui d'un fidèle
compagnon d'arme, et. revenait ensuite, tout animé du
combat, sous sa tente où Raymond, après avoir secouru
les blessés, arrivait aussi tout ému et écrivait3. On conçoit
l'intérêt qui s'attache à une histoire dans laquelle la plume
est guidée par l'épée, où des pages entières teintes de
sang sont encore toutes frémissantes de courage, d'enthousiasme et de foi !
Pons de Balazun mourut au siège d'Archas, en 1099, et
son ami continua fidèlement l'œuvre qu'ils avaient ensem-

1 Hist. litt. de France , T. VIII, p. 622, 623. — Will. Tyr., 1. 6 , n. 23.
2

GUIZOT ,

Collect. des Mém, hist.de la prem. Crois. Raymondd'Ag.,

pag. 627.
3

GUIZOT, Idem , page 224.

�12

RAYMOND

D'AIGUILHE ,

ble entreprise1. Par la seconde partie du livre, on peut se
convaincre que Raymond d'Aiguilhe fut seul rédacteur ;
outre qu'on retrouve d'un bout à l'autre le même esprit,
le même style et les mêmes fautes, il l'avoue lui-niême à
plusieurs reprises dans le cours de ses récits 2. Pourtant,
dans un des manuscrits de l'ouvrage qu'on voyait à Londres au temps de Simler, ceux qui en avaient dirigé l'inscription ne lui avaient donné que le nom du chevalier3.
Cette observation est d'autant plus importante , qu'elle rectifie une erreur d'Oddo de Gissey. Ce vieux chroniqueur
des évêques du Puy racontant, au chapitre d'Adhémar,
une des merveilles de la Croisade, dit qu'il l'emprunte au
manuscrit adressé à l'évêque de Viviers, par Fulcher et
Aiguïlliers* ; or, Fulcher ou Foucher, chanoine de Chartres,
partit pour la Croisade avec Etienne, comte de Blois, fut
le chapelain de Uaudoin Ier, mais ne se réunit pas et
n'écrivit jamais en commun avec Raymond d'Aiguilhe5.
Sur la première Croisade, les historiens abondent, et
M. Guizot dit, avec raison, qu'alors on s'empressait de
raconter une si glorieuse expédition, comme on s'était empressé d'y courir ; que chacun voulut se faire honneur de ce

—

1 Raym. de Ag., p. i65, i64-

— Hist.

Wil. Tyr., liv 7, n. 17.

littér.

île France , T. V.'II , pag. 623. — GUIZOT, Collect. des Me'm. histor. de la
prem. Croisade , Raym. d'Ag. , p. 322.

—Raym.

2

Hist. de Fr. , T. VIII , p. 626.

3

Hist. litt. de France , T. VIII, p. 626.

de Agit., p. I^o, 162 , i5j, i63.

* Hist. de Ifost. Dame du Puy, liv. II, chap. XXXII, pag. 35i. Fulcher
et d'Aiguillers, au ch. 18, qu'ils adressent à l'évêque de Viviers, narrent
ces choses plus au

long ,

et particulièrement ce qui s'ensuit en la per-

sonne de Pierre Barthélémy, habitant du Puy, etc.
5

GUIZOT, Collect, des Mém. de

la

Croisade,

Foulcher de Chartres et Odon de Deuil.
* Voir la fin de la note 4, page 10.

*
i3° livrais. Notice sur

�HISTORIEN

DE

LA

PREMIERE

CROISADE.

l3

qu'il avait vu; car chacun se flattait de répondre mieux
qu'un autre à la curiosité populaireÌ. Tudebode, de Sivrai,
Fulcher, de Chartres, Robert le moine, Albert, d'Aix,
Raoul, de Caen, Guibert, de Nogent, etc., écrivirent;
mais le plus complet de tous est, sans contredit, Guilhaume de Tyr, qui vint quatre-vingts ans après la guerre
qu'il raconte. Alors l'enthousiasme était refroidi, et le
savant archevêque, en composant son ouvrage, dut recourir aux sources les plus pures. Nous voyons que le livre de
Raymond d'Aiguilhe lui sert constamment de guide, et
qu'ils'appuie toujours avec confiance sur son témoignage2.

§ IV.
LE

LIVRE

DE RAYMOND D'AIGUILHE.

Depuis l'entrée en Esclavonie, jusqu'au siège cPAntioche.
Il ne faut point ouvrir le livre de Raymond d'Aiguilhe
avec cette curiosité sceptique et railleuse que nous apportons en général dans l'examen des œuvres contemporaines.
Notre esprit, juge de l'esprit de son siècle, n'exercerait
qu'une critique mal fondée, en mesurant aux émotions
refroidies qu'il éprouve, les sentimens exaltés des Chrétiens
du 12e siècle. C'est le vieillard dont le sang s'est glacé par
l'âge, dont le corps chancelant s'est courbé vers la terre,
qui rirait de pitié de cette belle témérité, de cette confiance dans ses forces, de cette ardeur admirable du jeune
homme; il ne peut plus comprendre les illusions, il les
1

GUIZOT, Collect. des Mém. de la Crois., i3. liv. JVotice sur Foulcher

de Chartres et Odon de Deuil.
2 Hist. lilt. de France. T. VIII, p. 628.

�RAYMOND

D'AIGUILHE ,

méprise. La vie d'un peuple est comme la vie d'un homme,
tout suit les mêmes lois dans ce monde; on ne s'arrête
que pour mourir!
Quand Raymond d'Aiguilhe raconte, il ne parle que de
ce qu'il a vu ; c'est un témoin qui dépose sous la foi du
serment le plus solennel et le plus terrible : « Je prie donc,
» dit-il, et je supplie instamment tous ceux qui liront mon
» livre, de croire que les choses sont telles que je les
» dirai. Que si je cherche à écrire quelque événement
» autre que ceux qui auraient été crus ou vus, ou si j'ai
» fait quelque supposition en haine de qui que ce soit,
» que Dieu me frappe de toutes les plaies de l'enfer et
» m'efface du livre dévie; car, quoique j'ignore une foule
» d'autres choses, je sais du moins ceci, qu'ayant été
» promu au sacerdoce durant le pèlerinage du Seigneur,
je dois bien plutôt obéir à Dieu, en attestant la vérité,
» que chercher à capter les dons de tout autre, en forgeant
» des mensonges1. »
Eh bien !.. ce témoin fidèle , qu'a-t-il vu ? Que va-t-il raconter ? Prenez son livre, ouvrez-le au hasard. Partout; des
visions miraculeuses, des apparitions surnaturelles, des
révélations inattendues et décisives. Cet homme n'est pourtant pas dans les derniers rangs de l'armée, ce n'est pas
un esprit ignorant et pusillanime; sa plume n'est pas
vénale; non, il écrit avec indépendance, il parle souvent
avec hardiesse, tous rendent hommage à son impartialité;
mais c'est un croyant d'alors qui regarde à travers le prisme
sacré de la foi ; c'est un de ces héros expatriés qui voudraient passer par le martyre pour monter au ciel.
Raymond d'Aiguilhe commence son livre en Esclavonie ,
5?

1
GUIZOT , Collect. des Mém. histor. de la prem. Croisade, Raymond
d'Ag., p. 322.

�HISTORIEN DE LA PREMIÈRE CROISADE.

l5

en 1096. Il raconte les souffrances que les troupes du
comte de Toulouse eurent à endurer dans ce malheureux
pays, pendant quarante jours qu'elles y demeurèrent; il
admire le courage des soldats, la sagesse et la valeur de
leur chef, et remercie le ciel de sa puissante protection1;
— l'armée passe ensuite à Durazzo, repousse les attaques
des Pincenaires, arrive à Thessalonique , où Adhémar,
après avoir été blessé, tombe malade2; — de là, marche
vers Rossa, ville qui résistait et fut prise d'assaut 3; — et
vient ensuite victorieuse camper à Rodosto4,
Ici, l'historien s'écrie : « Les événemens que j'ai racontés
» jusqu'à présent ne laissaient pas de me donner quelque
» mouvement de joie, à raison de leurs heureux résultats;
i&gt; maintenant, je suis accablé d'amertume et de douleur,
» à tel point que je me repens d'avoir entrepris un récit
» que j'ai cependant fait vœu de conduire jusqu'au bout.
» Que dois-je dire et par où faut-il commencer ? Parlerai» je de l'artificieuse et détestable perfidie de l'Empereur ?
» Dirai-je la fuite honteuse de notre armée et le déses» poir inconcevable auquel elle s'abandonna ? En racontant
» la mort de tant de princes illustres, éleverai-je un mo» nument de douleur éternelle5 ? »
L'armée reprend courage, arrive àConstantinople, s'embarque et s'arrête devant Nicée; déjà Boémond l'attaquait

1

GUIZOT, Collect. des Mém.histor. de la pram. Croisade, i5. livraison,

Raym. d'Ag., p. 2*8.
2 Idem, p. 23i.
3

Idem.

* Idem, p. 232.
5

Idem , p. 233.

�i6

RAYMOND D'AIGUÍLHE,

au nord; le duc de Lorraine et les Allemands à l'est. Le
comte et l'évêque du Puy se placèrent au midi : la ville ne
tarda pas à se rendre1. — Les croisés victorieux vinrent
ensuite camper sous les murailles d'Antioche; mais le siège
de cette puissante cité dura long-temps; cependant la trahison finit par la leur livrer2.
Arrêtons un instant les rapides récits de notre historien,
et voyons, parles pensées qui lui échappent, quels étaient
les habitudes, les sentimens, les mœurs de cette époque.
Ases yeux ,1a férocité perd tout son caractère quand il
s'agit des ennemis des Chrétiens. 11 dit : « Maîtres de la vic» toire et chargés de dépouilles, les nôtres rapportèrent au
» camp les têtes des hommes qu'ils avaient tués; et afin de
» jeter la terreur chez nos ennemis, les têtes portées dans
» le camp furent dressées sur des pieux; ce qui fut fait
» certainement par une disposition particulière de Dieu3. »
Ailleurs, Raymond regrette qu'une victoire ait été remportée pendant la nuit, en sorte que les têtes des morts
ne furent pas transportées dans le camp4.
Plus loin, il trouve admirable la conduite des pauvres
pèlerins qui, pour rapporter des têtes et exposer des cadavres aux oiseaux de proie, brisèrent toutes les sépultures
dans un cimetière.
Hélas! on le voit : nos pères du 12E siècle étaient aussi
barbares dans leurs triomphes, et plus encore peut-être
que ne le sont les Arabes du désert dont nous maudissons
la cruauté. Quoi de plus effrayant, en effet,que ces fureurs
1

GUIZOT, Collect. des Me'm. histor. de la prem. Croisade , Raym. d'Ag.,

p. a35, 236.
2

Idem, p. 264.

3

Idem , p. 254.

4

Idem, p. a5g.

�HISTORIEN DE LA PREMIERE CROISADE.

7

l

aveugles du fanatisme ? Quoi de plus triste que de voir, à
la suite de ces braves chevaliers, ces masses de mendians
affamés qui, après la victoire, se ruaient sur le champ de
bataille pour égorger les infidèles et piller leurs dépouilles
sanglantes 1 ?

§ v.
HISTOIRE DE LA SAINTE LANCE.
DU

— PIERRE BARTHELEMI,

PÜY.

Enfin, après un siège long et difficile, l'armée chrétienne entre dans Antioche2. Au lieu de remercier le ciel,
au lieu d'assurer la victoire par une prudente et habile

1

Entr'autres passages du livre de Raymond d'Aiguilhe qui indiquent

la férocité des mœurs de cette époque, on lit pag. 265, édition Guizot :
« Si quelques-uns de nos ennemis osèrent essayer de prendre la fuite, ils
ne purent du moins parvenir à éviter la mort. Il arriva alors un incident
qui fut bien agréable et ■vraiment délicieux. Des Turcs qui fuyaient furent
poursuivis avec tant d'impétuosité , que tous s'abîmèrent dans les précipices. Ce fut pour nous une bien grande joie de les voir ainsi tomber. »
Ailleurs : « Le duc poursuivit ses ennemis et força les uns à se tuer,
les autres à se précipiter dans les eaux. A la suite de ce brillant succès ,
le duc se rendit à Antioche, faisant porter les têtes des morts par ceux
des Turcs qu'il menait vivans à sa suite. Ce qui fut pour les nôtres un
grand sujet de joie. »
2

« La prinse et assault susdit donné à Antioche, trouverez trassés en

» la tapisserie vieille qui est au réfectoire ou salle de chapitre de l'église
» de Nostre Dame du Puy. »
Manusc. de Médicis, vol. 1, feuill. xxiij.
La ville d'Antioche fut prise le troisième jour de juin, et
commencé

à

H'on^avait

en fai-e le siège vers le 22e jour d'octobre.
Raymond d'Ag., édition Guizot, pag. 266.

3

�i8

RAYMOND D'AIGUILHE,

défense, nos soldats s'amusent à compter le butin qu'ils
ont enlevé , se livrent à de folles orgies , font danser
devant eux les femmes des païens et s'endorment dans
l'ivresse de leur conquête1. A ce sommeil coupable
bientôt succède un réveil affreux. L'ennemi se presse en
foule aux portes de la ville, les assiégeans victorieux à
leur tour sont assiégés, ils n'ont plus leurs armes, le courage les abandonne, la frayeur s'empare de leur aine, ils
veulent fuir... Que faire alors pour rendre l'énergie à ces
esprits abattus? Un miracle seul peut les sauver; le ciel
fait le miracle.
Pierre Barthelemi, pauvre paysan du Velay, un des nombreux pèlerins qui marchaient à la suite de l'armée, tout à
coup se présente dans le camp et demande une audience
au comte de Saint-Gilles et à l'évêque du Puy. Il s'excuse,
lui, modeste vassal, de paraître ainsi devant ses seigneurs;
mais une puissance surnaturelle le pousse. Déjà quatre
fois il a reçu l'ordre de dire ce qu'il a vu, et quatre fois
il a gardé le silence; car il a craint de prendre pour un
des songes de la nuit les saintes visions qui l'ont frappé.
A cette heure il ne peut plus douter.
« Après un tremblement de terre, deux hommes lui ont
» apparu portant des habits éclatans. L'un était plus âgé,
» avait des cheveux gris et blancs, des yeux noirs, une
» barbe blanche, large et très-longue, une taille moyenne.
» L'autre était plus jeune, plus grand et plus beau de
» forme que ne le sont les enfans des hommes
Le plus
» vieux dit : Je suis André, l'apôtre; rassemble l'évêque du
» Puy, le comte de Saint-Gilles et Pierre Raymond d'Haut» poul, et alors tu leur diras : Pourquoi l'évêque néglige-

1

Iiuymoni d'/ig., èàit. Guizot, p. 266.

�HISTORIEN DE LA PREMIERE CROISADE.

»
»
»
»

IQ

t-il de prêcher, d'avertir et de bénir le peuple avec la
croix qu'il porte?... Viens et je te montrerai la lance de
notre père Jésus-Christ, que tu donneras au comte; car
Dieu la lui a destinée depuis le moment qu'il est né.
» Je me levai donc, ajoute Pierre Barthelemi, et le suivis
s&gt; dans la ville, ne portant aucun autre vêtement que ma
» chemise. Et il m'introduisit par la porte du nord dans
» l'église du bienheureux Pierre, dont les Sarrasins avaient
» fait une mosquée. Il y avait dans l'église deux lampes
« qui répandaient autant de lumière que s'il eût fait le
» jour du plein midi. Le saint me dit : Attends ici; et il
» m'ordonna de m'appuyer sur la colunne qui était la plus
» proche des marches par lesquelles on monte à l'autel du
» côté du midi; et son compagnon se tint loin devant les
» marches de l'autel. Etant alors entré sous terre, saint
» André en retira la lance, la remit entre mes mains et
» me dit : Voici la lance qui a percé le flanc d'où est sorti
» le salut du monde entier ; et comme je la tenais en
» main, versant des larmes de joie, je lui dis : Seigneur ,
» si vous le voulez, je la porterai et la remettrai au comte;
» et il me répondit : Tu le feras sans le moindre retard,
» aussitôt après que la ville sera prise; alors tu viendras
» avec douze hommes, et tu la chercheras en ce lieu d'où
» je l'ai tirée et où je vais la renfermer. Et il la renferma.
» Ces choses faites, il me ramena pardessus les murailles
» de la ville dans ma maison, et ils se retirèrent de
» moi*. »
Quand Pierre Barthelemi eut cessé de parler, un sourire
d'incrédulité glissa sur les lèvres de l'évêque; mais le comte
parut ému, et voulant s'assurer si celui qui faisait de

1 Uaym. d'Jg., édit. Guizot, p. 269 et suivantes.

�20

RAYMOND

D'AIGUILHE,

pareils récits n'était point un imposteur , il ordonna à
Raymond d'Aiguilhe, son chapelain, de s'emparer de sa
personne.
« Au jour dit, rapporte l'historien, après avoir fait tous
» les préparatifs nécessaires, on commença les fouilles.
» Parmi les douze hommes, il y avait l'évêque d'Orange,
» Raymond, chapelain du comte, qui écrit cette histoire,
» le comte lui-même, Pons de Balazun et Ferrand de
» Thouars. Après qu'ils eurent creusé depuis le matin
» jusqu'au soir sans rien trouver, quelques-uns désespé» rèrent; mais le jeune homme qui avait parlé de la lance,
» vo}rant que nous nous fatiguions, ôta sa ceinture et ses
» souliers, et descendit en chemise dans la fosse, nous
» suppliant d'implorer Dieu, afin qu'il nous livrât ce que
» nous cherchions, pour rendre le courage à son peuple
» et assurer la victoire. Enfin, par la grâce de sà miséri» corde, le Seigneur nous montra sa lance; et moi qui
» écris ceci, au moment où l'on ne voyait que la pointe
» paraître au-dessus de la terre, je la baisai.
» Je ne saurais dire quels transports de joie remplirent
» alors toute la ville. La lance fut trouvée le 14 juin 1099. »
Le lendemain, Pierre Barthelemi vit apparaître saint
André et son compagnon, et comme le jeune homme demanda au saint quel était celui qui toujours le suivait ainsi,
André se contenta de répondre : Approche et baise son
pied dont la plaie est encore toute fraîche et toute
saignante... C'est le Sauveur!
Ce miracle, arrive si à propos, produisit un effet merveilleux. Chacun reconnaissant dans cette aventure une
faveur spéciale du ciel, sentit ranimer ses forces et son
courage; et ce peuple qui la veille outrageait son Dieu
dans d'infâmes débauches , le lendemain cherchait son
pardon dans les jeûnes et la prière; aussi quand vint le

�HISTORIEN

DE

LA

PREMIERE

21

CROISADE.

jour du combat, l'ennemi fut honteusement repoussé et
nos troupes restèrent victorieuses

§ VI.
MORT D'ADHÉMAR,

SA

DE LHISTOIRE

DESCENTE AUX ENFERS.
DE

LA

SAINTE

—

FIN

LANCE.

« Pendant ce temps, le seigneur Adhémar, évêque du
Puy, aimé de Dieu et des hommes, cher à tous et en
toutes choses, se rendit en paix dans le sein du Seigneur,
le premier jour d'août2. Tous les Chrétiens qui se trouvaient rassemblés en éprouvèrent une douleur si grande ,
dit Raymond d'Aiguilhe, que nous qui avons entrepris
d'écrire ceci, nous n'avons jamais pu mesurer l'étendue
de cette affliction3. On reconnut plus évidemment encore
combien il avait été utile à l'armée de Dieu, lorsqu'on vit
après sa mort les princes se diviser entr'eux , Boémond

1

Raymond d'Ag., édition Guizot, pag, 292 , 298.

2

« Et durant ce temps sortit si grant mortalité en Antioche, qu'ils y

» morurent plus de cinquante mil personnes, entre lesquelles morut Aymar
» le bon évesque du Puy, qui moult fut plouré et plainct, et fut enterré
» honorablement au lieu mesme où la lance fut trouve'e en l'église de
» Sainct-Pierre. ■»
Manusc. de Médicis , vol. 1 , feuillet xxiv verso.
Pol Emile escrit : Que ce ne fut point tant de ce mal populaire qu'il
mourut, que des fatigues et travaux qui l'avaient accablé; digne de tant
plus grande louange que moins de personnes l'imitent.
Hist. de Nost. Dame du Puy, liv. 2, chap. xxxr,— GlSSET, p.
3

345.

Raym. d'Ag., édit. Guizot, p. 290. L'année de son trespas fut 1098,

�22

RAYMOND

D'AIGUILHE ,

retourner dans la Romanie, et le duc de Lorraine partir
pour se diriger vers Roha. »
La seconde nuit qui suivit la mort de l'évêque, Pierre
Barthelemi vit apparaître Jésus-Christ , saint André et
Adhémar qui lui dit :
« J'ai péché gravement après que la lance du Seigneur
» a été découverte, c'est pourquoi j'ai été conduit en enfer.
» Là, j'ai été flagellé très-rudement, et ma tête et mon
» visage ont été brûlés, ainsi que tu peux le voir......
» Quoique la Géhenne déployât ses fureurs, quoique les
» ministres du Tartare fissent contre moi des efforts insen» sés, ils n'ont pu cependant me faire aucun mal inté» rieuremeut
Si Boémond doute de ce que je dis, qu'il
v ouvre mon sépulcre et il verra ma tête et mon visage
» brûlés 1. »
Après qu'Adhémard eut parlé, saint André prit la parole
à son tour, et suivant sa coutume indiqua ce qui restait
à faire; donnant des ordres pour le comte de Toulouse,
pour Boémond et les principaux chefs de l'armée ; pro-

selon qu'il conste par ces vers baslis et façonnez à l'antique, tirez d'un
épitaphe qu'on luy feit.
Undecies centum , si subtrahis inde bis uaum ;
Tune tot erant anni JJomini de Yirgine nati.

Si d'onze cens, tu en retires deus,
Tu as les ans de la triste journée
Qui conduisit au tombeau bienheureux

•

Aymard, le'gat de la bande croise'e.
Autant y a de temps que Jésus-Christ
Du ventre clos d'une vierge nasquit.
GISSEY,

p. 346.

1 Le père Oddo de Gissey ne fait pas descendre Adhémar aux enfers ;

il le fait seulement passer par le purgatoire; et en cela sa traduction est
plus orthodoxe.

�HISTORIEN DE LA PREMIERE CROISADE.

23

mettant le succès s'il était obéi ; menaçant des peines les
plussévères, sil'on n'observait pas tousses commandemens.
Une autrefois, l'ombre d'Adhémar apparut à un prêtre
nommé Pierre Didier, et lui dit : « Comme j'ai douté de
» la lance du Seigneur, moi qui aurais dû croire plus que
» tout autre, j'ai été conduit en enfer; et là, mes cheveux
» sur la partie droite de ma tête et la moitié de ma
■» barbe ont été brûlés. Quoique je ne sois pas en voie
* de châtiment, cependant je ne pourrai voir Dieu clai» rement que lorsque mes cheveux et ma barbe auront
» repoussés comme ils étaient auparavant. »
L'histoire de la sainte lance, dont Adhémar lui-même
avait douté, parut si extraordinaire à un grand nombre
que plusieurs disaient hautement qu'ils ne voulaient y
croire. Alors, Pierre Barthelemî, rempli d'indignation,
s'écria : « Je veux et je supplie qu'on fasse un très-grand
» feu, je passerai à travers avec la lance du Seigneur. Si
» c'est vraiment la sainte lance, je passerai sain et sauf;
5&gt; si c'est une fausseté,
je serai brûlé par le feu; car je
» vois que l'on ne croit ni aux apparitions, ni aux
» témoins 1. »
Ces propositions furent acceptées : on ordonna un jeûne
austère dans tout le camp et l'épreuve fut fixée au vendredi suivant. Au jour indiqué, on dressa, à un pied de
distance l'un de l'autre, deux énormes bûchers de quatorze
pieds de longueur sur quatre de hauteur.
&lt;( Lorsque le feu fut violemment allumé, dit l'historien,
» moi, Raymond, je m'écriai en présence de toute la mul» titude : Si Dieu Tout puissant a parlé à cet homme face
» à face, et si le bienheureux André lui a montré la
» lance du Seigneur, tandis qu'il veillait lui-même, qu'il
1 Raymond d'Ag., édit, Guizot, p. 33S.

�24

RAYMOND D'AIGUILHE,

»
»
»
»

passe à travers ce feu sans être blessé; mais s'il en est
autrement, et si ce n'est qu'un mensonge, qu'il soit brûlé
ainsi que la lance qu'il portera dans ses mains. Et tous
fléchissant le genoux, répondirent : Amen 1 ! » •
Quand la flamme s'éleva dans l'air à trente coudées, et.
que nul ne put s'en approcher, alors Pierre Barthelemi,
revêtu seulement d'une tunique légère, prit le ciel à
témoin de sa sincérité, se confessa pieusement et entra,
d'un pas ferme, sans la moindre crainte, dans le feu; il
s'arrêta sur un certain point au milieu des flammes. Quand
il reparut aux veux du peuple, il était sainet sauf; sa
tunique ne fut point brûlée et Ton ne découvrit aucun
indice de la moindre atteinte sur la pièce d'étoffe très-fine
avec laquelle on avait enveloppé la lance du Seigneur;
mais dans son enthousiasme, la multitude avide de toucher le saint et ds prendre quelque chose de son vêtement,
se rua sur lui, le renversa à terre, le foula aux pieds. On
lui fit ainsi trois ou quatre blessures dans les jambes, en
lui enlevant des morceaux de chair; on lui brisa l'épine
du dos et on lui enfonça les côtes. Il eut même expiré sur
la place, si Raymond Pelet, chevalier très-noble et trèsfort , ne l'eût enlevé du milieu de la foule 2.
C'est ainsi que parle Raymond d'Aiguilhe.

1

Raymond à"Ag■, édition Guizot, p. 33&lt;).

2 Idem , pag 339 et suivantes. Sans doute ce fut un des descendans de
ce martyr de la foi qui, pour immortaliser un si beau dévouement, fit
copier, pour la ville du Puy, le manuscrit de Raymond d'Aiguilhe, ainsi
qu'on le voit dans Médicis : « A la fin dudict livre et histoire, ay trouvé
» en escript ce que s'ensuit: Anno Domini m0 iiij° xiiij. in mense julii,
» nobilis Iohannes Bartholomei de Anicio , fecit scribere presentem librum
» stratum à quoddam magno et antiquo libro
Manusc. de Médicis, vol. i, feuillet xxiij.

�%5

HISTORIEN DE LA PREMIERE CROISADE.

Pour se faire une juste idée de la bonne foi de notre
historien, il faudrait savoir jusqu'à quel point il était initié
dans les secrets politiques des chefs de l'expédition. Malgré
ses rapports avec l'évêque Adhémar et la place qu'il occupait auprès du comte de Toulouse, est-il resté complètement étranger aux ressorts mystérieux qu'il fallait employer
pour entraîner cette multitude aveugle que le moindre
revers jetait dans la consternation? D'après la manière
dont l'histoire est écrite, nous devons le supposer1.
Ce sont les grandes calamités qui soumettent les masses,
les disposent à l'obéissance, les ramènent à la sujétion.
C'est alors qu'elles sentent instinctivement le besoin de se
rattacher à des chefs forts et puissans. Il est à remarquer
qu'en général les miracles n'arrivaient que lorsque le découragement s'emparait de l'armée à la suite de quelque
malheur. Les chefs alors profitaient adroitement de ces
dispositions, de cet état des esprits, pour courber à l'obéissance , à la discipline , ces hommes grossiers que le merveilleux entraînait, que la superstition plus que la religion
dominait. Certainement que la politique ne fut pas étrangère à ces apparitions inattendues que notre historien rapporte avec tant de naïveté; mais la candeur avec laquelle il
raconte souvent la part active qu'il prenait lui-même dans
tous ces actes surhumains, prouve au moins qu'il n'était
pas aussi avancé qu'il semble le croire dans l'intimité du
prince dont il était le chapelain.

l Du reste, il a écrit avec beaucoup de candeur , de simplicité, de
bonne foi. Quoiqu'il relève extrêmement l'épreuve du feu, dans l'occasion
dont il a été parlé, et qu'il la donne pour un grand miracle, il ne dissimule point néanmoins les brûlures légères qu'y reçut Pierre Barthelemi,
non plus que la mort qui les suivit de près. Il est toutefois vrai qu'il
l'attribue à une autre cause.
(Hist. littér. de France, des Bénédictins, T. Vin, p. 627.)

4

�26

RAYMOND D'AIGUILHE,

Toutefois, l'on reste convaincu par la chronique, que
ce n'était qu'avec une extrême répugnance que le respectable évêque Adhémar se prêtait à de semblables moyens;
qu'il ne tint pas à lui de déjouer ces fraudes pieuses , et
qu'il fut plutôt entraîné que persuadé.
On voit qu'il avait été placé dans la dure alternative
d'ébranler la foi dans ces têtes exaltées ou de paraître
céder lui-même à la vérité, à l'authenticité de miracles
qui se justifiaient par des circonstances de nature à frapper
ces hommes crédules et fanatiques.

§ VII.
DÉPART

D'ANTIOCHE.

Déjà était arrivée l'époque à laquelle tous les princes
avaient promis de se réunir à Antioche pour reprendre
l'expédition. Il y eut une assemblée générale des chefs
dans l'église du bienheureux Pierre ; mais personne ne
put s'entendre : les uns possédaient des terres, des châteaux , des revenus dans le pays et ne voulaient pas
l'abandonner ; d'autres, au contraire} demandaient à
partir. Tous ces débats retardaient le voyage ; le peuple
s'en aperçut. Chacun commença à dire à son voisin et
bientôt ouvertement à tout le monde : « Puisque les
w princes , soit par crainte , soit par suite des sermens
» qu'ils ont faits à l'empereur, ne veulent pas nous
» conduire à Jérusalem, choisissons parmi les chevaliers
» un homme fort, que nous servirons fidèlement, et avec
w lequel nous pourrons être en sûreté ; et si la grâce de
» Dieu est avec nous , rendons-nous à Jérusalem sous la
)&gt; conduite de ce chevalier. Quoi donc ! ... ne suffit-il

�HISTORIEN

DE LA PREMIERE CROISADE.

27

t&gt; pas à nos princes que nous soyons demeurés ici pendant

»
»
»
»
»
»
»

un an et que deux cent mille hommes y aient succombé ?
Que ceux qui le veulent reçoivent l'or de
l'empereur ; que ceux qui en sont jaloux reçoivent les
revenus d'Antioche. Quant à nous, remettons-nous en
route sous la conduite du Christ, pour lequel nous
sommes venus. Périssent misérablement tous ceux qui
veulent demeurer à Antioche, comme ont péri naguère

» ses habitans !
»
»
»
»
»

Que si ce grand procès élevé à l'occa-

sion d'Antioche dure plus long-temps, renversons ses
murailles , et cette paix qui unissait les princes entre
eux avant que la ville fût prise , les réunira de nouveau
après sa destruction. Autrement et avant que nous
soyons entièrement détruits ici par la famine et par

» l'ennui, hâtons-nous de retourner chacun dans notre
?&gt; pays. »
Ces menaces , que l'impatience et la colère arrachaient
de tant de bouches, n'auraient pas tardé à se réaliser ;
Boémond et le comte le comprirent, aussitôt ils donnèrent
le signal et l'on se mit en marche.

§ VIII.
DÉPART DE L'ARMÉE DU COMTE DE SAINT-GILLES.—MORT DU
CHEVALIER DE

PoLiGNAc

BALAZUN.—'APPARITION

D'HÉRACLIUS DE

A BERTRAND, PRÊTRE DU PUY.

L'armée se rendit en Syrie : sur son passage était Marrah,
ville ennemie, très-riche et très-peuplée. On résolut d'en
faire le siège. Là, comme à Antioche, le peuple éprouva
de grandes souffrances ; cependant il en sortit victorieux
et poursuivit sa route. Quelques-uns, mal inspirés,conseil-

�28

RAYMOND D'AIGUILHE,

lèrent au comte de s'emparer du château d'Archas, place
très-forte et vraiment inexpugnable; le comte suivit ce
conseil téméraire. « C'est dans cette folle entreprise, dit
« Raymond d'Aiguilhe, que fut tué le seigneur Pons de
» Balazun, par une pierre lancée d'une machine. Je le
» recommande aux prières de tous les hommes orthodoxes,
» particulièrement de ceux d'au-delà les Alpes, et de vous,
» vénérable pontife du Vivarais, pour qui j'ai entrepris
» d'écrire tout ceci
Mon très-chéri Pons de Balazun
» mourut donc dans le sein du Seigneur devant le château
» d'Archas; mais comme, selon les paroles de l'apôtre, la
» charité ne périt jamais 1 , je veux continuer mon ouvrage
» dans les mêmes sentimens de charité..., et que Dieu me
» soit en aide 2. »
C'est dans le camps formé sous les murs d'Archas que
Raymond d'Aiguilhe place un grand nombre de révélations
miraculeuses. Chacun vient déposer d'une apparition nouille. Jésus, la Vierge, saint André, saint Nicolas, l'évêque
Adhémar et les principaux chevaliers morts dans l'expédition, apparaissent pendant la nuit. Chacun raconte ce qu'il
a vu, les ordres qu'il est chargé de transmettre à l'armée.
On ne put croire que tant de gens fussent favorisés à la
fois de visions célestes. Le doute s'empara des esprits.
C'est alors que Pierre Barthelemi réclama l'épreuve du feu,
et mourut quelques jours après, si non de ses brûlures,
du moins des mortelles contusions que lui avait fait le
peuple dans son trop vif empressement. C'est alors, qu'un
prêtre du Puy, nommé Bertrand, dangereusement malade
vit apparaître à son lit de mort, Adhémar et Héraclius de

1 Première e'pitre de S. Paul aux Corinthiens , chap. xiij, v. 8.
2 GUIZOT, page 327.

�HISTORIEN DE LA PREMIÈRE CROISADE.

29

Pol ignac ; le brave Héraclius, porte bannière de l'évêque,
qui au siège d'Antioche avait été frappé dW« flèche au
visage, et était mort glorieusement les armes -à îa main1.

§ IX.
L'ARMÉE

DU COMTE

ARRIVE A JÉRUSALEM.

FLN DU LIVRE

DE RAYMOND D'AIGUILHE.

L'armée du comte abandonnne le siège d'Archas, passe
à Béryte, à Accon, campe près des marais de Césarée,
s'arrête à Ramba, à seize milles de Jérusalem, et parvient
enfin le 3 juin 109g, sous les murs sacrés de cette cité,
but tant désiré de son pèlerinage. 2
Le duc de Lorraine, le comte de Flandre et le comte
de Normandie assiégèrent la ville du côté du nord; le
comte de Saint-Gilles s'établit avec son armée d'abord du
côté de l'occident, puis sur la montagne de Sion—Enfin,
après un siège de cinq semaines, de grandes souffrances
et de nombreuses attaques souvent malheureuses, le

1 Je sçay bien que le viscomte Hèracle , guidon de l'évesque du Puy,
fut blessé en ce conflit ; mais ce fut à cause qu'il bailla son guidon à un
autre, du désir qu'il avoit de combattre luy-mesme , et s'estoit beaucoup
advancé devant son rang. Ce viscomte estoit celluy de Polignac , ainsi
que j'ay leu autre part, quoyque Aiguillers ne le spécifie en particulier,
comme estant assez cogneu de tous. — Ce n'est donc plus merveille de
voir les armoiries de l'évesque du Puy, avec l'espée et la crosse, depuis
cette expédition de la terre saincte, puisque ce vertueux et généreux Aymard
sceut si dextrement manier et joindre l'une avecque l'autre.

(On. r&gt;E
2

GUIZOT,

GISSEY,

Hist. de iV. Dame du Puy, liv. s, c. xxx, p. 342.)

pages 353, 357, 358, 35g, 36i.

�3o

RAYMOND D'AIGUILHE ,

peuple de Dieu tenta un dernier effort contre les Sarrasins ; et suivant la prédiction d'un ermite la ville fut prise
au jour qu^il avait indiqué, le vendredi i5 juillet 1099, à
cinq heures après midi1.
Voici de quelle manière, en finissant son livre, notre
historien raconte la défaite sanglante des infidèles. « Parmi
« les Sarrasins, les uns étaient frappés de mort, ce qui
» était pour eux le sort le plus doux; d'autres percés de
» flèches se voyaient forcés de s'élancer du haut des tours;
» d'autres livrés aux flammes et consumés par elles. On
» voyait dans les rues et sur les places de la ville des
» monceaux de têtes , de mains et de pieds. Les hommes
» de pied et les chevaliers ne marchaient de tous côtés
» qu'à travers les cadavres. Mais tout cela n'était encore
» que peu de chose si nous en venons au temple de Sa» lomon, où les Sarrasins avaient coutume de célébrer les
» solennités de leur culte. Qu'arriva-t-il en ces lieux?....
» Si nous disons la vérité , nous ne pourrons obtenir
» croyance. Qu'il suffise de dire que dans le temple et dans
» le portique de Salomon, on marchait à cheval dans le
» sang jusqu'aux genoux du cavalier et jusqu'à la bride du
» cheval...
Juste et admirable jugement de Dieu , qui
» voulut que ce lieu même reçut le sang de ceux dont les
» blasphèmes contrelui l'avaient si long-temps souillé2.»

1

GUIZOT

, page 379.

2 Idem , page 379.

�HISTORIEN DE LA PREMIÈRE CROISADE.

3l

§ x.
CONCLUSIONS.

L'histoire de Raymond d'Aiguilhe commence donc en
et finit à la fin de juillet 109g. Elle suit l'armée depuis

iog6

son passage en Esclavonie jusqu'au différent qui s'éleva
après la prise de Jérusalem entre le roi Godefroi et le
comte Raymond de St-Gilles, au sujet de la tour de David.
Raymond d'Aiguilhe quitta Jérusalem avant le 14 août
109g, pour aller à Jéricho avec quelques autres croisés. Us
passèrent le Jourdain sur un bateau d'osier, n'en trouvant
aucun autre pour cette petite traversée; et dès ce moment
rien ne nous apprend quel fut le sort de l'historien, ni s'il
revint en Europe on mourut en Palestine. La brusque conclusion de son ouvrage donne quelque vraisemblance à
cette dernière conjecture *,
Cette histoire est dédiée à l'évêque de Viviers. Il n'en
existait aucune autre édition que celle qui se trouvait dans
le GESTA DEI PER FRANCOS de Bongars 2, lorsque M. Guizot
en a publié une traduction dans sa collection de mémoires
relatifs à l'histoire de France.
Cet ouvrage est remarquable par la clarté, la précision ,
la naïveté du style. L'esprit de sonsiècle y respire tout entier;
aucune idée politique ne vient s'y mêler; la foi seule le
dirige. Pour Raymond d'Aiguilhe, l'infidèle cesse pour ainsi

1 Histoire littéraire de France , par let Bénédictins, tome viij , pages
62a , 628.
2

GUIZOT,

tome 1, pag. 13g, i83.-—GUIZOT, page 226.

�32

RAYMOND D'AIGUILHE , ETC.

dire d'appartenir à l'humanité ; se baigner dans son sangi,
porter sa tête en trophée, ne distiguer au milieu du massacre ni l'âge, ni le sexe, c'est satisfaire à la justice divine
trop long-temps outragée par les blasphèmes des disciples
de Mahomet. Sous un autre point de vue, l'abrutissement,
l'ignorance, la crédulité, la superstition de cette foule
grossière qui s'était ralliée sous l'étendard de la Croix, sont
fidèlement dépeints. La cupidité, la soif de la domination,
l'esprit d'indépendance des chefs s'y montrent à chaque
ligne. C'est un tableau vivant des mœurs de cette époque
Quatre ans écoulés depuis ïà prédication de la croisade,
avaient vu fonder un nouveau royaume de Jérusalem, et
descendre dans la tombe le souverain pontife, protecteur
de cette grande entreprise. Pascal II, qui monta sur le
trône pontifical après Urbain, n'avait ni le génie, ni l'ambition de son prédécesseur. Aux prises avec l'anti-pape
Norbert, et successivement avec trois autres compétiteurs,
il dut appeler autour de lui toutes les forces de l'Église
pour en conserver l'unité. Il eut trop souvent besoin de recourir aux puissances séculières, pour leur faire sentir
toute la pesanteur du joug qu'Hildebrand et Urbain leur
avaient imposé, et pour penser à étendre ses regard vers
une terre éloignée que déjà la discorde dévorait.

�/

PONS DE CAPDEUIL.

��PONS DE CAPDEUIL,
TROUBADOUR DU VELAY (XIIE SIECLE ).

PONS DE CAPDEUIL, riche châtelain du diocèse du Puy,
est un des troubadours les plus célèbres par ses talens et
ses vertus. Tous les vieux historiens le représentent comme
le plus aimable, le plus galant, le plus preux chevalier de
son époque. C'est un beau jeune homme aussi gracieux
5

�36

PONS DE CAPDEUIl,

et timide près de son amie, qu'il est fier et hautain lorsque recouvert de son armure il s'élance dans une de ces
brillantes joutes de tournois dont il sort toujours vainqueur. L'épée lui est aussi légère que la plume, il se sert
de l'une et de l'autre avec la même grâce; aussi le troubadour est-il représenté en tête de ses poésies, dans le
manuscrit 7698 de la bibliothèque royale, sous la figure
d'un guerrier armé de toutes pièces et s'en allant en terre
sainte combattre les infidèles.
La belle

AZALAÏS,

baronne de rtIercœur, fut celle qu-

CAPDEUIL choisit pour la reine de ses pensées; il lui voua
le plus pur hommage, il l'aima de l'amour le plus chaste
et le plus tendre, sans que jamais un coupable soupçon
put l'atteindre. Ceux qui connaissent les mœurs de ces
temps, savent ce qu'étaient la parole et l'honneur d'un
preux chevalier.
Lisez ces charmantes poésies de PONS DE CAPDEUII.; que
de fraîcheur et de touchante naïveté ! je ne les traduis
qu'avec crainte; car j'ai bien peur qu'au moment où je

voudrai communiquer mon admiration, elles ne s'évanouissent aussitôt. Plus elles sont délicates et légères plus
elles échappent à la main qui veut les saisir. Le moindre
souffle étranger vient ternir ces fragiles productions du
moyen-âge; toutes ces pensées fugitives disparaissent sous
la plume de plomb du traducteur. On cherche, on s'épuise
en vains efforts, on essaie vingt fois,et l'on croit avoir fixé
l'idée en laissant tomber de tout son poids une lourde périphrase sur un mot léger qui s'envole. Roses qu'il ne faut
pas arracher du sol qui les fit naître ; car en quittant leur
soleil elles perdent leurs vives couleurs. Quels que soient
les soins de celui qui veut les cueillir, elles se fanent
entre ses mains ; et s'il peut en sauver quelques-unes, s'il
sst assez habile pour les transplanter dans un autre climat,

�TROUBADOUR

DU VELAY.

il n'aura jamais que des plantes pâlies et malades. Est-ce
donc trouver la beauté et le parfum des fleurs que d'aller
les chercher dans les herbiers desséchés ?....
Le troubadour fait une chanson pour AZALAÏS et dit :
« Oui, vous êtes la femme la meilleure, la plus parfaite.,
» la plus aimable, la plus sincère, la plus honnête, la plus
v belle, la plus spirituelle du monde. Aussi je vous aime,
» et ne désire pour toute récompense que le bonheur de
» vous aimer. Ma tendresse pour vous est si vive, que nul
» autre objet ne peut trouver place dans ma mémoire.
» Nul autre amour ne peut plus me charmer; et quand je
» fais ma prière à Dieu, c'est toujours votre image qui
» remplit mon cœur 1. »
Un instant le poète est jaloux; et là, je trouve un trait
naturel charmant: il est jaloux d'AZALAÏS parce qu'elle lui
semble indifférente..
« Ma belle et douce amie que j'aime si tendrement, ne
» sait pas le mal que j'éprouve 2, » dit-il, avec tristesse.
D'abord il espère la ramener à lui en affectant à son tour

1

k..V.Etx mielher del mon, e plus valons,
E plus gentils, e plus franch', e plus pros,
E genser, e plus guaya;
Per qu'ieu vos am, ja autre pro non a\
Tan ûnamen que d'al re no m sove,
Neis quan prec Dieu, don oblit per vos me,
Nulh' autr* amors nom pot faire joyos.
{Humils e j.

2 Ma bella dousa amia
Cui am de cor fina m en,

îion sap ges lo mal quieu sen.
( Aoras rjuem tengues iauten).

�38

PONS

DE

CAPDEUIL ,

une égale froideur ; mais la coquette ne semble pas y
prendre garde. Le poète, qui ne croit pas être compris,
devient boudeur; AZALAÏS n'y prend pas garde encore.
L'amant se persuade qu'il n'est pas aimé, il se désespère ;
mais pour ne pas donner à la cruelle le triomphe de sa
douleur, il s'éloigne et cherche à former d'autres nœuds.
Il tente un dernier moyen; il s'attache à la vicomtesse
AUDIARTZ , devient empressé, feint une vive passion qu'il
voudrait laisser croire partagée.
Tantôt prenant un air joyeux, il dit :
«Non, je ne voudrais point de l'empire d'Allemagne,
» AUDIARTZ , si mes yeux étaient condamnés à ne pas vous
» voir 1. »
Quelquefois, laissant éclater son chagrin, il s'accuse et
se désole :
« Ma faute est si grande que j'en devrais mourir de colère
» et d'amour 2. »
Puis il s'abandonne à ses regrets, il se rappelle le temps
où il était heureux; et laissant aller son cœur à ses doux
souvenirs, il chante d'une voix triste et mélancolique :
« Véritables amans, vous dont l'amour n'est pas trou» blé, que vous devez être joyeux et légers
Vous allez
» ensemble vous promener quand vient le temps heureux
» qui fait épanouir les fleurs dans la plaine et chanter le

1

No vuelh aver l'emperi d'AJamanha

Si N'AUDIARTZ, vo vezian miei uelh.
2

Que lal folbia

Ai fach, qu'ieu deuria
Morir d'ir'e d'esmai.
(Cwiperncsci cuidar).

�TROUBADOUR DU VELAY.

39

» rossignol sous la feuillée. Mais moi, j'aime bien mieux
» le doux son de sa voix que le chant du rossignol *, »
Mais tant de repentir semblait laisser AZALAÏS insensible;
la jeune femme se croyait une rivale. A chaque chanson
suppliante qui lui venait de CAPDEUIL , elle pensait à la
belle AUDIARTZ, et la jalousie serrait son cœur, et puis en
secret elle se prenait à pleurer.
Enfin, pour cacher sa douleur, elle voulut s'étourdir au
milieu de fêtes bruyantes, défendit avec colère de prononcer devant elle le nom du perfide, du perfide qui la
trompait.
CAPDEUIL est heureux de cette colère, il a vaincu l'indifférence , il est aimé ; il ne lui reste plus qu'à en arracher l'aveu. Trois aimables châtelaines, compagnes de sa
jeune amie, la comtesse de Montferrand, la dame Marie
de Ventadour et la vicomtesse d'Aubusson, le ramènent à
ses pieds où il jure de ne jamais s'écarter du droit chemin
de l'amour.
Hélas ! ils ne furent pas long-temps heureux ; AZALAÏS
mourut, laissant CAPDEUIL inconsolable
Maintenant, tous les liens qui l'attachaient à la terre sont
rompus, le troubadour est seul dans la vie. Pour lui,plus
de parens, d'amis, de fortune et de plaisirs; il a tout
quitté pour s'isoler dans sa douleur. Ses larmes ont

1 Leials amicx , cui amors ten joyos ,
Deu ben ésser alegres e jauzens ,
Aras quan par lo guais termenis gens
Que fai la flor espandirper laplanba,
E'l rossinhol chanlar justa '1 yertfuelh ;
Mas ieu non am son dous cban tan quan suelb..t.
{Leials amicx).

�4o

PONS DE CAPDEUIL,

détendu les cordes de sa lyre, son esprit n'a plus d'inspirations, son cœur ne garde qu'un souvenir déchirant.
»
»
»
»
»

« De tous les mortels,dit-il, je suis bien le plusmalheureux et celui qui souffre davantage; aussi je voudrais
mourir, et ce serait me rendre un service que de m'ôter
la vie. Maintenant je suis désespéré; et depuis que' ma
pauvre AZALAÏS est morte, je ne supporte plus l'existence
qu'avec effroi1. »

«Au moins, si Dieu m'avait fait mourir le premier,
» Hélas!.... qui jamais aura une aussi belle vie?.... Nous
» pouvons bien dire que l'ange fut heureux et content de
» sa mort2. »
Cependant, l'heure de la troisième croisade allait sonner.
Le vieux Lusignan, qui n'était pas du sang royal, avait eu
l'imprudente ambition de mettre sur sa tête la couronne
de Baudoin V, son gendre , qu'on disait mort empoisonné (1186). Tous les seigneurs du royaume de Jérusalem

1

De totz Caitius sui ieu aisselh que plus

Ai gran dolor, esuefre gren turmen;
Per qu'ien volgra mûrir, e fora m gen
Qui m'aucizes, pois tan sui esperdutz
Queviures m'es marrimens et esglais;,
Pus morta es ma dona n'AZALAÏS.

2

S'a Dieu plagues qu'ieu fos primieramen

Mortz ; las !...
Qui aura mais tan bel captenemen!
E podem be saber que l'angel sus
Son de sa mort alegre e jauzen.
(Dt Tott Caitius).

�TROUBADOUR DU VELAY.

-

4l

sont indignés, le peuple murmure, le désordre pénètre
dans l'armée, la maladie décime les soldats, les musulmans espèrent et se préparent
Puis, le téméraire Raynaud de Châtillon, violant la trêve jurée, enlève une caravanne et refuse à Saladin de^lui rendre ses prisonniers.
Tant d'audace, de faiblesse et de crimes irritent le sultan ;
il lève soudain une armée redoutable, marche contre
les chrétiens, les poursuit, les accable près de Tibériade:
deux fois il est victorieux. Lusignan, le prince d'Antioche,
les grands maîtres du temple et de l'hôpital sont tous faits
prisonniers; la vraie croix tombe elle-même au pouvoir
des infidèles qui entrent triomphans dans Jérusalem.
Il ne restait plus aux chrétiens que Tripoli, Tyr et Antioche, la croix et le tombeau sacrés n'étaient plus en leur
puissance, le croissant s'élevait sur la ville sainte; c'en
était fait de la conquête.
A cette effrayante nouvelle l'Europe catholique frémit
d'une sainte colère. Des moines exaltés se répandent dans
les provinces, courent de ville en ville, de village en
village; infatigables dans leurs courses évangéliques et
poussés dans tous les sens par la même pensée, ils demandent à grands cris l'enrôlement universel sous les
étendards de la croix. Les peuples émus prennent les
armes; ils arrivent en foule. Le seigneur et le vassal ,
l'ouvrier de la ville et le paysan du hameau, tous sont
appelés, tous sont nécessaires; il faut des bras maintenant et non d'inutiles intelligences. Les hommes se comptent, le nombre seul peut assurer la victoire.
La voix des prêtres ne fut pas la seule qui se fît
entendre. Quand le tocsin sonna, les troubadours étaient
debout et chantaient, non plus ces langoureuses romances
d'amour, non plus ces chansons malignes qui n'arrivent
à l'esprit que dans le calme d'une paix oisive , mais
6

�42

PONS DE CAPDEUIL,

des provocations guerrières contre les mécréans, des
hymnes pieux pour toucher les cœurs, pour réveiller les
consciences, des anathèmes contre les lâches qui restaient
insensibles à la voix de Dieu. Les prêtres montraient le
ciel, les poètes promettaient la gloire; la lyre était surmontée d'une croix.
Alors tout ce qui était endormi, tout ce qui pouvait
prendre vie, devait nécessairement s'éveiller, s'échauffer,
se mouvoir dans ce douzième siècle si brillant, si agité.
Comment sommeiller en paix, quand les marteaux et les
enclumes vous réveillaient partout en forgeant des armures ? Jérusalem était-elle à jamais perdue ? Devait-on
renoncer lâchement à la conquête des premiers croisés?...
PONS DE CAPDEUIL se leva;ses yeux fixés au ciel n'avaient
plus de larmes, le souvenir avait fait place à l'espérance,
son cœur battait encore d'enthousiasme et d'amour; mais
d'amour pour la religion. Il voulait vivre pour bien mourir.
Le remords a touché son cœur, il se repent de ses
fautes, il s'humilie, demande grâce et se confesse.
« En honneur du Père , en qui réside toute puissance et
»
»
»
»
»
»
»
»
»

toute vérité, du Fils, en qui brille toute raison et toute
bonté, du St-Esprit, source de tous les biens. Nous
devons croire à chacun d'eux et à tous les trois. Je sais
que la sainte Trinité est le vrai Dieu qui pardonne, qui
récompense et qui nous sauve. C'est pourquoi je m'accuse des péchés mortels que j'ai commis par mes discours, par mes pensées, par mes mensonges, par mes
mauvaises actions, et j'en demande humblement pardon 1. »

1 En honor del paire en oui es

Totz poders e tota vertatz ,
Et el nlh totz sens e totz gratz,

�TROUBADOUR DU VELAY.

43

»
»
»
»

« Heureux celui qui prend la croix; car l'homme le plus
vaillant, le plus honoré, s'il demeure , ne. sera qu'un
lâche méprisable; tandis que le plus vil, en partant,
deviendra libre et bon, rien ne lui manquera, le monde
entier l'absoudra de ses fautes passées !

»
»
»
»
»

» Il n'est plus le temps où, pour mériter le ciel, il suffisait de se raser la tête et de subir les austérités de la
vie monastique. Maintenant, Dieu promet le salut à tous
ceux qui, armés en son nom , iront le venger des outrages des Turcs, outrages plus injurieux qu'aucun de
ceux qui avaient été commis jusqu'à ce jour.

»
»
»
»
»
»

» L'homme riche et puissant ne laisse sur son passage
que des traces de son ignorance et de sa méchanceté.
Quand il ravage les domaines des autres, quand il pille
les châteaux et assiège les tours et les murailles qui les
défendent, alors il croit avoir fait les plus belles conquêtes, et pourtant il est plus misérable que ceux qui
n'ont rien au monde.

» Le Lazare était indigent, sans doute ; mais ce riche
» qui lui refusa secours fut-il bien avancé avec ses trésors
» quand la mort vint le frapper ?.,..Ceux qui ambitionnent

Et el sanh esperit tot bes,
Devem creire l'un e totz tres ;
Qu'ieu sai que'l sanhta trinitatz
Es vers dieus e vers perdonaire,
Vera mercès e vfrs salvaire,
Per qu'ieu dels mortals falhimcns
Qu'ai fagz en ditz ni en pessan
bAfala motz ni ab mal obran,
Mi ren colpables penedens.
( En honor del.,.).

�44

PONS DE CAPDEUIL ,

» les biens de la terre plus tard seront malheureux, et
» à leur tour , les pauvres trouveront le bonheur 1. »
Voila donc ce qu'est devenu PONS DE CAPDEUIL , ce jeune
poète plein de langueur qui naguère encore soupirait de
tendres élégies aux pieds d'une femme adorée ; voilà ce
que le temps a fait du troubadour timide qui ne demandait qu'un sourire pour le bonheur de sa vie ! Son cœur
s'est refroidi, s'est glacé tout-à-coup; plus dur cent fois
que l'inflexible acier qui couvre sa poitrine, rien d'humain

1 Qui fai la crot» moût l'es ben pres,
Qu'el pus valens e'1 pus prezatz
Er si reman flacs e malvatz,
E '1 pusavols francx e cortes,
Si va, et no'l falhira res,
Ans er del tot mons e lavatz ,
E ja no'l cal tondre ni raire
Ni en estreg orde maltraire ,
Que dieus lur sera vers guirens
A totz selhs que per lui iran
Venjar l'anta qu'els Turc nos fan,
Que totas autras antas vens.

Ar hi fai mout gran nescies,
E son dan rica poestatz,
Quan tolh las autrui beretatz
Ni bast castelhs, tors ni pares ;
E'1 cuia mout aver conques,
Menhs a qu'us paupres despulhatz ;
Qu'el lazer non avia guaire,
E'1 ricx que no li vole ben faire
Valc a la mort pauc son argens :
Guart si donc qui tolh ab enjan ,
Que selh qu'avia d'aver tan
Fon caitius, e'1 paupres manens.
( En honor del.,,).

�TROUBADOUR DU VELAY.

45

ne peut l'émouvoir. Soldat insensible, missionnaire impitoyable , homme de fer, il veut tout entraîner avec lui
dans le vaste torrent ; il faut partir , il faut quitter l'Europe , les malades et les vieillards suffiront pour la garder,
et si quelques lâches demeurent, honte et malédiction
sur eux !
Quelle verve ! que de foi, de dévouement et de courage !
comme il est beau de voir toutes ces populations frémissantes s'agiter à la voix prophétique de ces hommes qui
leur semblent des envoyés de Dieu ! c'est qu'alors la poésie
était vraiment une puissance , une force révolutionnaire
irrésistible. Les sociétés vieillies, assises et blasées comme
la nôtre , ne se laissent guider que par les froids calculs
de l'égoïsme ; mais les peuples jeunes , debout et pleins
de naïves croyances, comme l'étaient ceux du XIIme siècle,
partaient à la première voix qui pouvait toucher leur cœur.
Nouveau Tyrtée, le troubadour s'élançait une lyre à la
main , et les nations enthousiasmées le suivaient en répétant ses pieux cantiques ; alors la prière du poète n'était
pas stérile , sa parole faisait germer l'action.
Voyez comme toutes les pensées de CAPDEUIL sont graves
et sombres ; la religion les domine, mais souvent le dégoût
de la vie les inspire. Plus de ces naïves images , de ces
charmantes peintures , de ces idées vives et fraîches qui
montrent un cœur joyeux et pur ; tout est flétri, décoloré , avec AZALAÏS tout est mort, la nature n'a plus retrouvé de printemps, la terre désolée porte un deuil éternel.
Et lui, autrefois si ardent, si jaloux de l'emporter sur
les autres, comme le voilà désenchanté !...
« Que vous servirait d'avoir fait la conquête de tous les
» royaumes qui sont de ce côté de la mer, si vous êtes
» ingrats et infidèles à Dieu ?.... Alexandre avait soumis

�46

PONS DE CAPDEUIL.

» toute la terre, qu'emporta-t-il en mourant
un lin
1
» ceuil ! »
« L'homme qu'accable la vieillesse ou la maladie, sans
» doute est excusable ; mais il doit donner son argent à
» ceux qui partent. C'est bien fait d'envoyer à sa place,
» lorsqu'on ne demeure pas par lâcheté ou par indiffé» rence. Ah !.... que répondront au jour du jugement ceux
» qui seront restés, quand Dieu leur dira : faux et lâches
a chrétiens , pour vous je fus cruellement battu de verges,
» pour vous j'ai souffert une mort ignominieuse.... Alors,
» le plus juste sera lui-même saisi d'épouvante 2. »
Henri II d'Angleterre et Philippe-Auguste de France
avaient fait la paix, et même réunis ensemble à Paris , en
janvier 1188 , s'étaient concertés pour marcher contre le
sultan. Le 27 mars de la même année , Philippe, dans une
grande assemblée, avait fait ordonner un subside pour ia
croisade, nommé dîme saladine.
Mais tout-à-coup' les hostilités recommencent entre les
deux jaloux monarques. Une guerre intestine pouvait de1

Qui tot quant es de sai mar conqueria
No 'l te nulh pro, si falh a dieu ni '1 men ;
Qu'Alixandres, que tot lo mon avia,
Non portet ren mas un drap solamen ;
( Ernotsia... ).

Totz hom cuifai velhez' o malautia
Aemaner sai, deu donar son argen
A selhs qu'iran, que hen fai qui envia,
Sol non remanha per cor negligen,
A !
que diran al jorn del jutjamen
Selhs qu'estaran per so que ren non tria
Quan dieus dira : « fais, pies de coardia,
» Per vos fui mortz e batutz malamen ! »
Adoncx aura Io pus just espaven.
2

{Idem),

�TROUBADOUR DU VELAY.

venir funeste à la sainte cause ,

PONS DE CAPDEUIL

47

s'écrie :

« Il serait bien à désirer que le roi des Français et le
» roi des Anglais fissent la paix. Celui des deux qui vou» drail y consentir le premier, serait préféré de Dieu et
» couronné par lui dans le ciel. — Que le roi de la Pouille
» et l'empereur soient aussi frères et amis jusqu'à ce que
» le saint tombeau soit recouvré ; ignorent-ils que le
» pardon qu'ils accorderont ici, eux-mêmes l'obtiendront
» au jour du jugement1 ? »
—Henri II mourut, son fils Richard le remplaça; la paix
était conclue. Philippe fut prendre l'oriflamme à St-Denis,
se mit en tête de son armée , et le 14 juillet 1190 , les
rois de France et d'Angleterre alliés, partirent pour la 3e
croisade. PONS DE CAPDEUIL les suivit
pour ne plus
revenir !
n II aima d'amour madame AZALAÏS DE MERCŒUR, tant
i&gt; qu'elle vécut il n'en aima jamais d'autre , et quand elle
» fut morte, il se croisa, passa outre-mer et y mourut2. »

1

Ben volgra qu'el reys dels francès

E'l reys engles fezesson patz,
Et aquel fora pus onratz ,
Per dieu, qui premiers la volguas ,
E ja no 'I mermera sos ces,
Ans fora el cel coronatz ;
E'1 reys de Polh' e l'emperaire
Fosson abdui amie e fraire,
Tro fos cobratz lo monimens,
Qu'aissi cum sai perdonaran ,
Sapchatz qu'aital perdon auran
Lai on er faigz lo jutjamens.
( En honor del... ).
2 POHS DE

CAPDUELH

fo un gentil Bars del avescat del puei santa-

maria; e trobava, e viulava, e cantava be, e fon bos cavaliers d'armas,

�48

PONS DE CAPDEUIL,

Un assez grand nombre d'auteurs anciens et modernes
ont laissé quelques fragmens biographiques sur PONS DE
CAPDEUIL ; mais il est facile d'apercevoir que presque tous

e gen pailans, e gen domneians, e grans, e bels, e ben ensenhatz, e fort

escas d'aver, mas si s'en cabria ab gent aculhir et ab far honor de sa
persona. Et amet per amor ma dona

AZALAÏS DE MERCUER

, molher d'en

Ozil de Mercuer, un gran comte d'Alyernhe, e filla d'en Bernart d'Andusa, d'un honrat baron qu'era de la marca de Proensa. Mout l'amava e
la lauzava, e fes de lieis mantas bonas causos. E tant quan ela vìsquet ,
non amet autra : e quan ela fon morta el se croset, e pasiet outra-mar, e
lai moric.
PORS

DE

CAPDUELH

amet aquesta dona, si com avetz auzit, et fon

amatz per ela, e molt fo lur amor grazida per totas las bonas gens ; e
maintas bonas cortz, e maintas bêlas jostas, e maint bel solatz en foron
fait, e maintas belas cansos. Et estan eu aquel gang et en aquel alegrier
ab ela, ac voluntat, aisi com fols amics que no sap ni pot sufrir grau
benanansa, ds proar si ela li volia be : qu 'el no crezia a sos huelhs, ni
als plazers plazens , ni a las honradas honors qu'ela li fazia ni

'1

dizia. E

si acordava en son fol cor quel fezes semblan que s'entendes en ma dona
AUDIARTZ

, molher del senhor de Marselha, e fes aquest pensamen, que,

sí a sa dona pezava si

'1

se lonhava d'ela, adones porria saber qu'ela li

volia be; e si a leis plazia,

era ben conortz que res no

1'

amava. Et el,

com fols que no s recre tro qu'a pres lo dan, comensec se a lunhar de ma
dona n'Azalaïs et a traire se a ma dona n'AUDlARTz, et a dire ben d'ela
e dis d'ela -.
No vuelh aver l'emperi d'Alamanha'
Si n'Audiartz vo vezian miei uelh ;
E non die trop, si m vest gai ni m despuelh,
Ni

'1

ren mercè quar li plac ma companha.

Ma dona n'AZALAÏS, quan vi que

PONS DE CAPDUELH,

qu'ela avia tant

amat et onrat, s 'era lunhatz de la, e s'era tragz a ma dona n'AUDIARTZ,
ela

n'ac fort gran desdenh ; si que anc jorn no fon persona a cui ela

parles ni demandes de lui; e qui li 'n parles no respondia. Ab gran cort
et ab gran domnei ela vivia.
Pous

DE CAPDUELH

anet domneian per Proensa, longa sazo, e fugen

las honors de ma dona n'Azalaïs. E quant el vi e saup qu'ela no s'en mostrava irada, ni

'1

mandava mesatge ni letras, et el penser que mal avia

fag; e comenset a tornar en la sua encontrada, e parti se de la folaproazc

�49

TROUBADOUR DU VELAY.

se sont successivement copiés pour , du reste, ne rien
nous apprendre que ce qui se trouve dans les poésiesellesmêmes du troubadour. Lisez BASTERO 1, CRESCIMBÉNI 2,
DOM VAISSET

3

, STE-PALAYE

h,

MILLOT

5

, LES POÉSIES OCÇI9

, etc
Vous ne trouverez chez tous à peu près que la même no6

TANIENES

, DOM

RlVET

7

, AuGUIS

8

, RAYNOUARD

tice.

qu'el avia faita. Et el comensa esser tristz e doleus; e mandet letras e
copias humils al grans precx a ela , que degues sufrir que li vengués denan
razonar la soa razo , e pregar , e clamar merce ; e qu'ela degues penre venjansa de lui, si el avia faita ofensio vas ela ; mas no ill vole eseoutar
merce ni razo, don el fes aquesta canso que dita :
Aissi cum cel qu'a pro de valedors.
Ft aquesta canso no li valc ren, e si en fes un' autra que ditz :
Qui per nesci cuidar
Fai trop gran falli meu.
Ni aquesta no '1 valc ren eisamen que ma dona Dcna

AZALAÍS

tornar en grassia, ni volgués creire qu'el se fos lunhatz

lo volgués

d'ela per proar

si e la en seria alegra o no, si el se partis d'ela ; don el anet a ma dona
Maria de Venladorn et a ma dona la comtessa de Montferran , et a la -vescomtessa d'Albusso , et si las amenet a Mercuer a ma dona n'AzALAïs clamar merce, qu'ela li rendet grassia per los precs de las douas. E Pos
CAPDUELH

DE

fon plus alegres que homs del mon; e dis que jamais non se

fenheria plus perproar sa dona.
( Biograph. Provenc. ).

1

2

... p. 9*
p. 206.

3

Hist. du Languedoc, t.

*

Manuscrits à l'arsenal.

III.

p. 97.

I,

5

Hist. littér. des troubadours, t.

6

Poésies occitan., 10.

1

Histoire littéraire de France, XV, 22.

8

Hist. des Poètes français, 1.1, p. 14.

i1

Choix des Poésies provençales.

p. 43.

7

�5o

PONS DE CAPDEUIL ,

L'historien qui semblerait avoir puisé à des som^s
plus sincères, quoiqu'il lui arrive souvent de tomber dans
d'étranges erreurs, c'est JEAN DE NOSTRADAMUS , procureur
au parlement de Provence, père du célèbre astrologue
Michel, et qui publia en i5y5 une histoire des poètes méridionaux. D'après lui, notre troubadour était un gentilhomme provençal dti pays des montagnes , d'une race
très-ancienne et très-noble. Il n'avait par son patrimoine
qu'un mince revenu ; mais ses talens lui procuraient de
grandes ressources ; aussi se tenait-il toujours fort leste
et bien couvert d'accoutremens riches et beaux.
Il vécut encore 37 ans après son départ pour la croisade , puisqu'il ne mourut qu'en 1227 ; et c'est durant ce
long séjour sur la terre étrangère qu'il composa son poème
de las amors enribiades de Andriou de Fransa, poème
qui malheureusement n'est point parvenu jusqu'à nous.
Toutes ces assertions de Nostr/adamus sont-elles bien
exactes ? Il est permis d'en douter , puisqu'il ne connaît
même pas bien le nom du poète dont il parle ; il l'appelle
en effet PONS DUÈBRE'UŒIL (Dubreil), mot qu'il traduit en
latin aperi oculos. Point de doute certainement sur la personne dont il écrit l'histoire, on voit bien que c'est celle
du troubadour du Yelay ; car il fait assez l'éloge de la tendresse et de la constance du malheureux amant d'Elys de
Mévillon , fille de Bernard d'Anduze, gentilhomme d'Auvergne , femme d'Ozil de Mercœur

1 Ce mot de Dubreuil analysé arec une si complaisante érudition par

l'auteur, montre l'ignorance dans laquelle il était sur la véritable origine
du poète. Il n'est pas douteux que PONS porta le nom , aujourd'hui défiguré,
d'un petit hameau ( Chapteuil, commune de Sl-Julien-Chapteuil, 2 lieues
et demie à l'est du Puy), dont il était le seigneur. Chapteuil vient en eflet
du mot provençal Capdehls, {guide). —Quelques-uns pensent qu'ancien-

�TROUBADOUR DU VELAY.

Pourquoi les vieux chroniqueurs du Velay,

5i
MÉDICIS ,

Bu REL , JACMON , n'ont-ils jamais parlé dans leurs manuscrits de ces troubadours qui furent leurs anciens et illustres compatriotes ?... Ils les ignoraient sans doute , car ils
n'eussent pas manqué d'en tirer grande et juste vanité, en
bons , en généreux montagnards qu'ils étaient. C'eût été
bien à eux , s'ils eussent pu le faire , de nous rappeler les
souvenirs , de nous raconter les aventures que leur transmettaient les anciens pendant les soirées d'hiver, au retour du travail, sous les larges manteaux des cheminées.
Comme l'histoire ainsi recueillie devient chère! comme on
conserve ce précieux héritage avec orgueil et vénération !
qu'une page de leur main nous en dirait plus dans sa vérité
naïve que tous ces renseignemens pris au loin. S'ils nous
eussent parlé du fidèle CAPDEUIL, de la coquette AZALAÏS et
du confiant baron , pourrions-nous hésiter un instant à les
croire ? Mais c'est un étranger , c'est Crescimbéni l'italien
qui nous fait la vie de notre compatriote : quelle foi pouvons-nous prêter aux récits de cet historien, quand s'extasiantsur les fêtes données par le troubadour à son amie,
il nous fait une peinture orientale des largesses de CAPDEUIL
que Nostradamus accuse pourtant de n'avoir été rien
moins que généreux?
Mais quel que fut ce passé si brillant et si poétique ,
qu'en reste-t-il maintenant ? Hélas ! bien peu de chose.
A l'est de Saint-Julien, en montant toujours, on se
trouve après un quart d'heure de marche, devant quelques

nemeut il y avait dans ce pays un temple à Jupiter capitulinus, dont les
chrétiens firent plus tard une église à St-Julien-Chapteuil, d'après cette
ingénieuse règle des premiers eufaus de l'Eglise, de substituer au nom du
iliou payen
blance.

celui du saint qui offrait avec l'autre la plus grande ressem-

�52

PONS DE CAPDETJTX,

pauvres habitations qui forment le hameau de Chapteuu.
Au milieu de ce petit village on voit encore une immense
porte surmontée de mâchicoulis et soutenue par deux
larges pans de murailles; ce n'était probablement qu'une
première enceinte, car on a devant soi un cône basaltique
très-élevé autour duquel sont étagées les démolitions de
l'ancien château. En laissant au nord un vieux donjon
démantelé pour prendre le chemin qui tourne à droite,
on arrive lentement sur le sommet de ce rocher que couronne un vaste plateau. Là, sont encore debout les restes
d'une tour carrée qu'on devait apercevoir de très-loin. Une
grande croix en fer est aujourd'hui plantée sur ces décombres, et remplace, pour les voyageurs et les pèlerins, la
vigie féodale.
Cette position qui domine toute la contrée, justifie suffisamment ce nom provençal de Capdels (guide ou fanal).
Pour l'étranger qui s'aventure dans ces campagnes sauvages , rien n'est plus triste à voir que les indigentes masures humblement accroupies aux pieds de cette roche
désolée; elles sont bien vieilles et ont dû abriter bien des
générations , puisque le château qui les protégeait autrefois, depuis des siècles tombe en ruines. Cependant, fidèles
aux pieux souvenirs, ces chaumières ont toujours vénéré
ce qui leur reste du vieux manoir, et vivront tranquilles
tant que son ombre pourra veiller sur elles.
Que les temps sont changés!.. Cette solitude maintenant
silencieuse comme un tombeau, triste et pauvre comme
les malheureux qui l'habitent, jadis était un brillant séjour.
Un riche châtelain, aussi courageux chevalier que poète
aimable, y appelait toute la belle noblesse de la contrée ;
et on venait de bien loin pour assister aux fêtes splendides
du seigneur de Chapteuil.
Si l'on en croit l'histoire, c'est là que PONS, gentil trou-

�TROUBADOUR DU VELAY.

53

badour, donnait des banquets somptueux, des danses, des
joutes, des concerts. Tous ne pensaient qu'au plaisir, quand
cette vie joyeuse des preux barons du Velay fut tout-àcoup interrompue. La coupe en main, le sourire sur les
lèvres, entonnant encore les chants d'amour, il fallut se
lever, courir aux armes; l'heure de la prémière croisade
venait de sonner, le moment du repentir était arrivé.
PONS quitta son vieux castel
pour ne plus le revoir;
mais long-temps après lui sa famille y vécut en suzeraine;
car dans nos archives, on trouve encore beaucoup de
titres du 12E et du i3e siècles, des nobles seigneurs Pons
de Chapteuil.
Les traditions sont peu nombreuses dans ce pays, mais
nulle part peut-être elles ne furent plus religieusement
conservées ; il en est deux surtout, naïves et touchantes ,
que je ne puis m'empêcher de rapporter ici: le monde les
appelle superstitieuses, ce sera pourtant un malheur quand
elles viendront à se perdre. Quel riche trésor dans le cœur
que l'espérance et la foi !
C'était un usage dont il reste de nombreux vestiges
d'avertir par le son des cornets à bouquins tous les vassaux de la montagne de l'approche d'un orage ou d'un
parti ennemi, pour qu'ils vinssent avec leur famille et
leurs troupeaux se mettre sous la protection du château
fort dont ils relevaient. Long-temps après la destruction du
manoir féodal, et lorsqu'on n'eût plus à redouter les
attaques inopinées des seigneurs du voisinage ou des bandes de routiers, les vieilles coutumes se conservèrent; elles
avaient été bienfaitrices, le peuple reconnaissant ne les
abandonna pas. Dans sa simplicité, il voulut au contraire
attacher à toutes les traditions une puissance mystérieuse :
aussi, même encore aujourd'hui, les bonnes gens de
Chapteuil réclament-ils les cornets merveilleux qui leur

�54

PONS DE CAPDEUIL ,

furent enlevés pour être portés au Puy lors de la révolution; ils se désespèrent quand le ciel devient menaçant:
hélas ! ils ne peuvent plus conjurer les tempêtes. « Autre» fois, disent-ils, les récoltes étaient certaines; car les ou» ragans ne pouvaient rien sur elles. Dès qu'un gros nuage
» s'arrêtait sur nos têtes, bientôt il était chassé au loin ;
» un de nos bergers n'aváit qu'à monter sur la vieille tour
» et à sonner un instant de nos trompes de cornes. Main» tenant, c'en est fait, le ciel nous abandonne et nous
» punit d'avoir laissé prendre nos talismans. Que devenir!
» comment éloigner ces déplorables désastres qui nous
» font si misérables?... »
— Un jour, uu seul jour dans l'année , ce chétif hameau
si désert, si pauvre, prend tout-à-coup un aspect riant et
animé; alors, toutes ces tristes maisons deviennent de
joyeuses hôtelleries et gagnent en quelques heures, souvent le pain de longues semaines. Ingénieux secours
qu'envoie la providence aux infortunés! elle veille sur
tous, et n'abandonne que les ingrats qui la maudissent.
C'est le premier dimanche du mois de mai qu'est la fête
de Chapteuil; les pèlerinages aux ruines du vieux château
sont depuis long-temps célèbres, on accourt de bien loin,
la confiance du peuple est grande, les prières de ce jourlà ont été si heureuses! le bon Dieu a déjà fait tant de
miracles en cet endroit! ..
Les mères de famille y portent leurs enfans estropiés.
Rarement elles s'arrêtent d'abord dans le village, quelles
que soient les fatigues de la route; chargées de leur pré- '
cieux fardeau, elles montent de suite sur la cime de ce
calvaire, déposent leurs enfans aux pieds de la croix,
s'agenouillent pieusement, prient en silence et redescendent satisfaites, comme si la guérison était obtenue.—On
voit aussi de jeunes femmes avec leurs maris venir dans

�TROUBADOUR DU VELAY.

55

leur naïve croyance demander au ciel le fils qui manque
à leur bonheur; — puis arrivent les bonnes mères dont
les vœux ont été exaucés et qui, attribuant à la prière du
rocher le miracle de leur fécondité, rendent grâce à Dieu
de tout leur cœur.
Est-il rien au monde de plus simple et de plus touchant
que ces fêtes de nos campagnes ? toutes sont religieuses et
pures, toutes sont un hommage de reconnaissance et
d'amour. Elles commencent et finissent avec les beaux
jours de l'année; elles arrivent avec les premières fleurs ,
s'en vont avec les dern ières récoltes ; les hommes des
champs, comme les oiseaux du ciel, n'attendent pour se
réjouir qu'un doux rayon de soleil.
Cependant, chaque jour qui passe emporte avec lui un
peu de ces antiques et respectables traditions; la foi n'est
plus si vive, la naïveté perd tous ses charmes, la civilisation
bruyante inonde nos villes et trouve déjà des échos dans
nos montagnes, les usages s'en vont un à un, les noms
seuls restent encore, tout ne devient plus pour nous que
souvenirs !

■ iwmmittiiwwi»—

��GÍJMJM.ÈM1MÍM
DE

SAINT - DIDIER.

��GUILHAUME DE ST-DIDIER
( OU LAIDIER ),
TROUBADOUR DU VELAY AU XUme SIECLE.

Au nord, à une lieue de la ville de Puy, on aperçoit
un immense rocher qui s'élève perpendiculairement au
sommet d'une colline, semblable à un tronc de colonne
gigantesque.
Aujourd'hui sur ce rocher on ne trouve plus que des
ruines désolées , quelques pans de murailles que le vent

�6o

■iTJILHATJME DE SAINT-DIDIER,

agite et qui s'écroulent tous les jours, quelques débris
d'antiques fortifications que de vieux lierres soutiennent
un peu et deux grandes tours brisées par le tonnerre.Voilà
ce qui reste de plus de dix siècles de puissance ; et c'est
une pauvre chaumière qui protège ces démolitions entassées et qu'on vient interroger sans espérance d'emporter
un souvenir pour l'histoire de lçurs anciens maîtres.
Regardez en ce lieu, ce que les tempêtes du ciel et de
la terre ont fait du manoir le plus redoutable ; jetez un
dernier regard sur ces grandeurs épuisées qui courent au
néant; puis remontez dans les annales du moyen-âge, pénétrez dans nos montagnes toutes retentissantes du nom
terrible des Polignac, et voyez le château qu'habitait le
vieil Armand au milieu du \%ms siècle.
C'est bien ce même socle basaltique , mais couvert,
hérissé sur tous ses points de donjons, de tours , de murailles crénelées , de mâchicoulis, de meurtrières; ce sont
bien tous ces décombres, mais fermes et de bout, imprenables forteresses que protègent une double enceinte,
trois énormes portes, des chaînes, des ponts-levis, des
fossés, des redoutes et des soldats partout.
La nuit comme le jour plus de six cents hommes sont
armés dans ce château , prêts à se faire tuer au premier
signal du maître ; esclaves abrutis de la féodalité, ils ne
s'inquiètent même pas d'où leur arrive la nourriture, les
armes et les chevaux; ils boivent, chantent, se battent,
prennent ce qu'on leur jette, obéissent sans réfléchir, puis
insoucians et fatigués, viennent se coucher le soir dans
leurs étables humaines.
Mais le seigneur passe plus d'une nuit sans sommeil,
c'est lui qui doit penser pour tous ; aussi le vicomte Armand et ses deux jeunes fils Pons et Eracle montent-ils
souvent au sommet de la haute vigie de Polignac. Là, des

�TROUBADOUR DU VELAY.

6l

heures entières muets , immobiles, ils attendent avec inquiétude, et d'un regard perçant fouillent jusque dans le
pli des montagnes; semblables à trois vautours affamés ils
cherchent une proie, et dès qu'elle se présente, s'abattent
sur elle du haut de leur aire.
Malheur au pauvre pèlerin qui s'aventure seul dans ces
parages, il sera cruellement dévalisé ! malheur au chevalier qui vient de loin pour faire ses dévotions à NotreDame du Puy sainte Marie ; les riches présens qu'il apporte
à la Vierge pour se la rendre favorable, pourront bien ne
pas aller jusqu'à elle ; malheur encore aux voyageurs réunis en caravane; quel que soit leur nombre, ils seront
bientôt arrêtés sur la route et paieront chèrement le droit
de passer dans le domaine du roi des montagnes 1 !
Tandis que ces farouches et cruels seigneurs montagnards, à la tête de vassaux armés, partent pour quelque
sanglante expédition, la belle vicomtesse de Polignac ,
penchée sur une des galeries du château, agite son voile ,
leur jette un sourire avec un dernier adieu et vient aussitôt s'enfermer dans son oratoire.
Ce n'est plus une bien jeune femme; mais encore quels
traits ravissans ! quelle créature adorable ! qui n'en devien-

1 . . . . Ces vicomtes ont eu long-temps toutes les marques de la souveraineté : comme de faire battre monnaie à leur coin ( il y en a encore
dans le Velay , et on nomme ces pièces Vicontines) ; de faire grâce aux
criminels, d'imposer des tailles dans leurs terres, de déclarer la guerre,
et autres de cette nature ; ce qui les a fait nommer dans l'antiquité seigneurs des montagnes

( reguli montium ). François 1er, roi de France , se

trouvant au château de Polignac l'an i553, et entendant parler des privilèges dont avaient joui autrefois les seigneurs de ce nom

et du titre

qu'on leur donnait alors, dit qu'il n'en était point surpris après la magnificence avec laquelle lui et sa cour avaient été reçus.
(MOREHÏ, Dictionnaire, au mot Polignac).

\

�62

GUILHAUME DE SAINT-DIDIER ,

drait follement épris en la voyant agenouillée sur ce priedieu d'iyoire, merveille de sculpture ? A la noblesse de sa
pose on dirait une reine? on la prendrait pour un ange
à la beauté de son visage ; que cet oratoire est bien fait
pour elle !
Une légère coupole ornée de délicates arabesques, des
murailles couvertes de riches tentures représentant l'histoire de ses ayeux, des meubles brodés avec des fils d'or
et de pourpre par sa sœur madame la comtesse de Montferrand, des cassolettes où brûlent de suaves parfums apportés d'Asie au retour des croisés , un lourd rideau de
brocard soulevé par de magnifiques torsades , une fenêtre
à la manière orientale encadrant un petit vitrail colorié,
quel goût exquis et quels contrastes !
Cependant, la vicomtesse paraît émue, la prière qu'elle
venait de commencer expire sur ses lèvres, une larme
coule de ses yeux, un soupir s'échappe de sa poitrine. Elle
aussi attend avec inquiétude, ouvre la croisée, regarde au
loin dans la campagne.
Tout à coup quelqu'un frappe à la porte; on entre ,
c'est Ugo, son page, son discret favori. Il quitte sa toque
d'azur , met un genou en terre , dépose un tendre baiser
sur la main de sa divine maîtresse et vient s'asseoir tristement à ses pieds. La châtelaine toujours préoccupée ,
semble à peine T'aperce voir, et pourquoi cacherait-elle son
trouble ? Le jeune page connaît son secret, il est fidèle, il
ne la trahira pas, lui confident malheureux de l'amour d'un
autre et qui donne le sien à dévorer à son cœur.
Ugo, dit la dame, retourne le sablier.—Approche-moi
cette écharpe, j'ai hâte d'en finiria broderie; car mon
gracieux beau-frère, le dauphin 1, veut l'avoir pour le pro1

Dauphin, comte de Clermont, fils de Guilhaume VII, comte d'Auvergne et de Jeanne de Calabre, épousa la comtesse de Montferrand

�63

TROUBADOUR DU VELAY.

chain tournois;—viens t'asseoir sur ce coussin, — prends
mon livre d'heures et lis-moi ce SALVE REGINA, composé
par notre preux et saint évêque monseigneur Adhémar i.
Le page-ouvre un bahut d'ébène dans lequel la vicomtesse ferme avec soin tous ses précieux manuscrits. En bas,
cette membrane de parchemin de laquelle s'échappe un
grand sceau de cire jaune ; c'est le testament à'Huguette
de Montferrand, sœur chérie de la vicomtesse 2. Ce gros
volume, relié en bois de chêne et en fer, est une bible
latine dontl'évêque du Puy, Maurice de Montboissier, avait
fait hommage au seigneur Armand son neveu, lors de la
fondation du prieuré de Polignac 3. Ces papiers roulés avec
précaution dans ce long cylindre, sur lequel sont sculptés
des dauphins et des griffons couronnés ; ce sont de charmantes poésies que tout le monde connaît déjà et que

MM. Justet et Balaie ne savent an juste de quelle famille était cette comtesse ; cependant monsieur Justel estime qu'elle devait s'appeler Huguette,
parce qu'il avait trouvé dans l'obituaire de Saint-André-lez-Clairmont
que III octobris obiit Hugua comitissa Montisj"errandi.
(BiLUZE, Hist. de la maison d'Auvergne ,

t. I, p.

161 ,

162.)

1 C'est Adhémar de Monteil qui composa l'hymne du Salve Regina.
( Voir la notice de cet évêque dans l'ouvrage des bénédictins ,
Histoire littéraire de France ).
1
Baluze se livre à une longue discussion pour déterminer le véritable
nom de cette comtesse de Montferrand; mais ce qui est incontestable
que son nom commençât par un E, un G ou un H, c'est qu'elle était sœur
de la vicomtesse de Polignac.

(BALUZE,

Hist. de la maison d'Auvergne ,

Preuves, t. II, p.
3

ODO DE

t'a fine.

t. I, p.

162 ;

25 1 , 256, 257, 258).

GlSSET, Hist. de Notre-Dame du Puy, liy. I, chap. XXXIV

�64

GÜILHAUME DE SAINT-DIDIER,

compose dans ses loisirs le dauphin d'Auvergne 1. Cette
petite cassette si bien fermée , contient aussi quelques
écrits bien précieux, mais bien secrets, car la vicomtesse
ne l'ouvre que lorsqu'elle est seule. Enfin, sur cette boîte
est un psautier du plus admirable travail, il est fermé par
deux petites agrafes d'or, et chacune de ses pages formées de vélins de différentes couleurs et écrites avec des
lettres d'or, d'argent, d'azur et de pourpre est encadrée
par de légères peintures aussi délicates que bizarres.
Ugo prit le livre sur ses genoux, l'ouvrit avec soin et
commença l'hymne de la Vierge ; mais à peine le gentil
damoisel avait-il récité la première strophe qu'une voix
douce et harmonieuse se fit entendre au pied de la tourelle ; la châtelaine et le page frémirent à la fois, l'un de
plaisir et de bonheur, l'autre de colère et de jalousie ; ils
écoutèrent; tous deux avaient reconnu GUILHATJME DE
l'aimable troubadour.
« Il n'est pas une créature sur la terre qui ne trouve une
?» compagne, moi seul, hélas !... je ne sais où en trouver

SAINT-DIDIER

» une ! J'adore la femme qui me rend malheureux; je lui
M témoigne plus de constance que l'amant à la maîtresse
» qui se livre après un baiser; mon amour s'accroît parles
» chagrins mêmes qu'il me cause. Ah!.,., si elle m'aimait
» un peu, pouvez-vous comprendre combien je l'aime» rais ?
* Mais qu'y gagnerait-elle à partager ma flamme , puissi que lorsqu'elle est ma plus cruelle ennemie, elle me
» voit tant d'amour pour elle ? Mon cœur est seul à sentir

1 Voir sur ce prince excellent troubadour, les ouvrages de Raynouard
et de Millot; les manuscrits de sainte Palaye, le second volume de l'hist.
de la maison d'Auvergne; Preuves 251, a52 et le manuscrit de la bibliothèque du roi coté 7698.

�65

TROUBADOUPi DU VELAY.

»
»
»
»
»
»
■»
»
»
»
»
■»
»
»
»
»
»
»
»
»

la passion qui l'enivre et cependant, si elle pouvait me
donner un peu d'espoir, je la chérirais peut-être davantage encore; non, cette espérance n'est pas un bonheur
à poursuivre, je le vois bien; je ferais mieux de me dégager de mes liens; mais ils m'étreignent si fortement
qu'il m'est impossible de les briser.
» Ah ! que je me voudrais de mal si j'avais pu lui déplaire, si j'avais pu lui dire une seule parole offensante
ou trompeuse ! Tous les jours je chante ses louanges ,
autant qu'il est en mon pouvoir de le faire ; et pourtant
quand je la regarde, elle ne fait seulement pas semblant de me voir ; aimable et bonne envers tout le
monde, ce n'est qu'avec moi qu'elle se montre sévère.
» Tel estp'usage des dames, elles traitent avec hauteur
celui qui s'humilie. Ah ! belle méchante! c'est donc pour
moi seul que vous manquez de courtoisie, puisque nul
autre que moi ne s'en plaint ! à moi seul vous voulez
du mal, et cela parce que je vous aime plus que personne. Ah! si je suis coupable de vous parler ainsi, vous
pouvez m'arracher les yeux, mais ni vous ni moi ne
pouvons empêcher que ce que je vous dis ne soit la
vérité 1. v

1 El mou non a neguna creatura
No truep sa part, mais ieu non truep la mia,
Ni ges no sai on ja trobada sia
Qu'aissi ames de liai fe segura;
Qn'ieu am pus fort se lieys que mi guerre ya,
No fai nulh drutz lieys gu'en haizan s'autreya
Pus malgrat si eu l'am, perque m fai maltraire!
S'ilh m'ames re, pensatz s'ieu l'ames guaire !
Ho ieu, sapchatz que no fora mezura,
Pus er l'am tan que m'es mala enemia

9

�66

GUILHAUME DE SAINT-DIDIER,

SAINT-DIDIER chantait encore: la vicomtesse, pourtant
si heureuse de l'entendre, l'interrompit. Etait-ce pitié pour
son page ? était-ce crainte ou remords ? je ne puis le dire;
mais l'arrêt qu'elle prononça fut décisif. «Guilhem, écoutez

» ma réponse : si le vicomte mon mari ne me le com» mande et ne m'en prie, je ne vous prendrai jamais pour
» mon chevalier ni pour mon serviteur 11 »

Et s'icu l'am sols, est'amor que m'embria ?
Si fai sivals, tan cum bos respiegz dura ,
Aquest respieg, on hom reu nou espleya,
Non es cauza que hom persegre deya ,
Ben o couosc, si m'en pogues estraire,
Mas no puesc ges, tan sui liai amaire.
Be mvolgra mal, s'il fezes forfaitura,
Ni l'agues dig nulh erguelh ni falsia,
Mas quar enans son ric pretz quasum dia
De mou poder, e platz mi quar melhura ,
E fas saber qu'atotas senhoreyra ;
Quant ieu l'esguar, no fai semblan que m veya
A totz autres es franqu'e de bon aire
Mas a mi sol no vol bel h semblan faire.
Quar costum' es que domna sia dura ,
E port'erguelh selhuy que s'umilia;
Belha res mala, e co us falh cortezia
Ves mi tot sol, qu'autre no s'en rancura !
Voletz mi mal sol quar mi faitz enveya ,
E quar vos am mais d'autra res que sia ?
Per aquest tort mi podes los huelhs traire,
Que ieu ni vos non o podem desfaire
,
(El mon non).

1 Guilhems , auzes ma resposta : silo vescomsmos maritz no m commicdava e no m pregava , nou ustenria per mon cavalier ni per mon lervidor.

�TROUBADOUR DU VELAY.

Cet arrêt ne parut pas au troubadour une irrévocable
condamnation ; loin de s'en affliger il en fit une de ses plus
douces espérances.
A quelque temps de là, un jour que le vicomte était de
belle humeur, il entre dans l'appartement de sa femme,
familièrement appuyé sur l'épaule de SAINT-DIDIER. «Marqueza V dit-il, je vous amène monsieur notre châtelain de
Nolhac 2, le plus présomptueux poétiseur de mes domaines;

1

Je dois observer ici, en passant, que le prénom de la vicomtesse e'tait

Marque sa , prénom alors très-en usage dans les grandes familles. Monsieur
Lacume de Sainie-Palaye et son compilateur Millot commettent donc une

erreur lorsqu'ils considèrent ce mot comme un titre et lorsqu'ils disent
que la vicomtesse s'appelait Adélaïde de Claustra, sœur du dauphin
d'Auvergne.—Dauphin u'avait qn'une sœur qui était Assaldi d'Auvergne,
mariée à Béraud I", sire de Mercueur.
« J'ai trouvé son nom dans les vies des Poètes provençaux où elle est
» appelée Nassal, c'est-à-dire, dame Assalide de Claustre, belle et ver» tueuse dame de laquelle Peyre d'Alvergne devint amoureux. »
(BALUZE,

Hist. de la maison d'Auvergne , liv.

1,

page 65).

Il ne fant pas confondre cette Assaldi avec la beauté que Pons DE CAPavait chantée. Elles avaient épousé l'une et l'autre un sire de Mercœur, mais ce qui les distingue, c'est que, d'après Baluze, l'une était
fille de Guilhaume VII, comte d'Auvergne , et que l'autre était ^fille de
Bernard d'Anduze.
DEUIL

2 Guilhaume de Saint-Didier était un des châtelains du vicomte; c'està-dire , un des gardiens de ses châteaux. Celui de Nolhac, dépendance de
la seigneurie de Polignac, lui avait été confié.
Cette ehâtellenie de Nolhac fut long-temps en litige entre le vicomte et
l'évèque, ainsi qu'il appert par les pièces historiques consignées daus les
preuves de l'histoire de la maison d'Auvergne, par Baluze.
Hominia, fidelitates et sacramenta quae ab hominibus episeopi exegerat
vel acceperat, a Guillelmo scilicet Jordani et GUILLELMÓ DE SANCTO
DESIDERIO, et aliis quos episcopus dicet ei, dimisit et quittavit et eos
absolvit.

(Baluze, vol. 11, p. 67).

�68

GUILHAUME DE SAINT-DIDIER,

parce que je ne suis plus aussi jeune que lui, croiriezvous que le téméraire ose se prétendre plus habile chanteur que moi ? Je le tiens pour excellent troubadour,
homme d'esprit s'il en fût jamais; j'ai plaisir à lui entendre
réciter les fables du vieil QEsopus qu'il a si plaisamment
traduites en vers ; j'admire sa science dans l'art des combats , car je me suis fait lire son traité sur l'escrime 1 ;
mais qu'il veuille me disputer le prix de la voix !
Belle
amie, je vous fais juge. Guilhem, prends ta lyre, je commence, v
Alors le vicomte se prit à chanter une nouvelle chanson
que le troubadour avait composée dans un dessein perfide
et qu'il venait de faire apprendre à son maitre comme par
manière de récréation :
« Madame, je viens à vous et vous salue de la part d'un
» homme dont tout le bonheur est de vous voir joyeuse;
» et croyez bien à l'avenir qu'aucun messager n'aura été
» plus exact et plus véridique dans ses chants
„
je ne connais point le chevalier qui m'envoie ;
» mais je vous prie, pour l'amour de moi, cessez d'être
» irritée contre lui...., il est tellement occupé de vous qu'il
n fuit toute autre joie. Il n'a dans l'ame que l'amour dont
vous l'avez enflammé, et il en mourra de langueur si
n vous ne venez à son secours
Ne craignez rien, je
» vous réponds de tout
, je vous défends d'aimer tout
5&gt;

1 -Guilhem se retira vers Ildephon^ ( Alphonse comte de Barcelonne et de
P-roveuce), environ l'an MCLXXXV, auquel temps il tre'passa, non sans
avoir composé infinies, belles et doctes rithmes, parmi lesquelles se pouvaient voir les plaisantes fables d'GEsope et un traité de l'escrime qu'il
ardressa au comte de Provence.
(Histoire et chronique de Provence, 2" partie , pag.i34, parCWar
Ffostradamut, neveu de Jean.—Imprime à Lyon en i6i4).

�TROUBADOUR DU VELAY.

6

9

*&gt; autre chevalier; mais lui est riche en mérite et je ne
sache rien en lui qui puisse faire repousser ses vœux.
§
Madame, faites lui savoir son sort et que votre ré» ponse l'attache à vous davantage encore 1. »
Le troubadour et la dame se regardèrent, un sourire
leur vint à tous deux sur les lèvres; le vieux seigneur enchanté se posa d'un air triomphant, et SAINT-DIDIER reprit
à son tour :
« Comme celle que je chante est une belle personne !
» comme son nom, sa terre f son château, ses paroles, sa
» conduite, ses manières sont bien ! je veux que mes vers
» soient aussi tous gracieux. Ah ! je vqjis l'assure, si mes
» chants étaient dignes de la femme qu'ils célèbrent, ils
» surpasseraient autant les chants des autres troubadours,
» que sa beauté surpasse celle de toutes les autres dames
» du monde.
» Celle dont je me suis fait l'esclave me verra-t-elle mou» rit sans pitié, lorsqu'un des fils de son gant, ou un des
» cheveux qui tombent sur son manteau pourrait me sau» ver la vie ! et cependant, de sa bouche charmante, une
» promesse même trompeuse suffirait pour mon bonheur;
•» car plus elle m'accable de rigueurs, plus je l'adore 2. »
i&gt;

' Voir (MlLLOT, Histoire des troubadours, t. III, p. 121 )•
Doinua e vos sui messagiers
Et el vers entendes de cui
E salut vos de part sellui
Quel vostre iois alegre pais
E sapchatz bea des er oimais
Quel sieus messaigiers vertadiers
Serai ics quiquel vos chan,
No sai cals ses lo cavalliers
Mas sieus en prec no vos envi, etc., etc.
2

Aissi cum es bella s'il de cui chan,

E belbs son nom , sa terra e son castelh,

�7°

GUILHAUME DE SAINT-DIDIER,

Il n'est pas douteux que dans cette affaire le prix ne fût
adjugé au vicomte, c'était convenable; mais la chronique
assure que le page Ugo Marescalc fut le seul à s'en
plaindre 1.
Les amours de Guilhaume et de la belle Marquera restèrent long-temps un secret bien discrètement gardé ; le
jeune rival se taisait et le poète , pour écarter même le
soupçon, avait le soin d'adresser à quelque imaginaire
beauté, les chansons qu'il composait pour sa maîtresse.
Tous les envois sont à son amie Bertrans.
Bertrans, femme mystérieuse, femme charmante; le
poète l'adore, le page la connaît; elle est aimable, bonne,
spirituelle, jolie; et pourtant la vicomtesse n'en est pas

E belh siey dig, siey fag e siey semblan ,
Vuelh mas coblas movon totas en belh;
E die vos be, si ma chansos valgués
Aitan cum val aiselha de cui es ,
Si vensera totas cellas que son,
Cum ilh val mais que neguna del mon.
Tan helhamen m' aucira deziran
Selha cui sui hom-liges ses revelh,
Que m fera rie ab un fil de son guan,
O d'un dels pels que'l chai sus son mantelh
Ab son cuiar, o ab mentir Cortes
Me tengra guay tos temps , s'a lieys plagues ;
Qu'ab fin talan et ab cor deziron
L'am atrestan on il plus mi confon.

1 L'abbe' Millot ajoute : La marquise ne pouvant plus se dispenser de
tenir parole, l'accepta pour son chevalier et serviteur: leurs amours durèrent long-temps. — (Hist, des troubadours, t. III, p. 113).

�TROUBADOUR DU VELAY.

71

jalouse, elle est heureuse au contraire quand les chansons
finissent par ces tendres ou plaintives tornadas :
Amics Bertram ia trob amar
Non yoillatz nlonc esperair 1.
Bertrans ges per aiso nom deing
Nuill autra cah midons romaing
On ries pretz ebeutaz si eioing
Enon es iornz que noi meillur s.
Amies Bertrans digatz Bertran qu'ieu die
Trop seu venger sil vengués a plazer
E d'el sieu tort lais sa merce venser
Quoill non fan ren asel que non lavic 3.
Amies Bertrans ab tan men voill laissar
De far çansos e dirai vos per que
Que loues chantars non estecan trob be
Ses ioi damon mas quant fol aioglar *.
Amies Bertrans, vos que es gualiaire
Es mais amatz qu'ieu que sui fis amaire 5.
Amies Bertrans, veiatz s'ai cor volon,
Qu'ilh chante ri, quant ieu Languisc e fon *.
Bertrans , Bertrans , ben feira a mesprendre
S'ilmessonja fosversetalhorsad aprendre.

*

(Compaignion ab io mon mon chan).

2

(Bel mes oimas qu'ieu retraia).

5

( Aslat aurai).

*

(Ben chantara si mestes).

5

( El mon non a neguna ).

*

(Aissi cum es bella).

�2

7

GUILHAUME DE SAINT-DIDIER ,

Cependant, les visites du troubadour devinrent tous les
jours plus rares, plus courtes, moins aimables; Marqueza
trouva d'abord dans son coeur mille prétextes pour excuser
un inconstant; elle savait que, vassal de l'évêque du Puy ,
Guilhaume occupait pour le vicomte une châlellenie en
litige ; c'était la prudence qui le retenait à Nolhac, et s'il
n'était pas à Nolhac, ses affaires personnelles l'avaient appelé à Sl-Didier son pays.
Bientôt toutes ses illusions s'évanouirent, elle comprit
qu'elle était délaissée ; mais quand elle sut que c'était pour
la jeune et belle comtesse de Roussillon; quand elle eut la
preuve que le perfide avait composé pour une autre les
plus charmantes poésies , furieuse , la vicomtesse résolut
d'en tirer une vengeance éclatante et dont Ugo dut recueillir toutes les douceurs. Vous raconter comment cela se fit,
la chose est nécessaire à l'histoire que je traite, et pourtant je ne puis me résoudre à déchirer brutalement les
derniers voiles de la pudeur. Je laisse donc parler le vieil
auteur provençal ; on est si indulgent pour les naïfs conteurs d'autrefois.
« Tan s'agradava en Guillems de lieis qu'el n'estava de
» vezer la Marqueza, don ela n'ac gelozia, mas non era.
» Tan que la Marqueza mandet per N'Uc Marescalc, e s
» clamet a lui d'en Guillem, e dis que vengar se volia d'en
» Guillem per seu d'en Uc : et an aisi qu'ieu vuelh far mon
» cavallier de vos , per so car sai qui es ; e car non troba» ria cavallier que m convengues mai de vos, ni de cui en
» Guillems degués ésser tan irat com de vos ; e vuelh anar
» en pélerinatge ab vos a sant-Antoni en Vianes ; et anarai à
» Sant-Leidier a maio d'en Guillem, jazer en sa cambra,
» et el sen leig vuelh que vos jaguatz ab mi. E can n' Uc o
» auzi meravilhct se mot fort, e dis : dona, trop me dizes
» d'amor, e veus me a tot vostre mandamen.

�TROUBADOUR DU VELAV.

73

» La Marqueza s'aparelbet gent e bel, e mes se en la via
» ab sas donzelas e sos cavalliers; e venc s'en a sant-Leidier
» e i descavalquet.Mais Guilhem non era el castel, pero la
» Marqueza fo gen aqulhida a sa voluntat; e can ven la
* nueg, colquet ab si n' Uc el lieg d'en Guillem $ e si fon
» saupuda la novela per la terra. »
■ ■
;&lt;»w(!f7Íîo 'thíc'i ati'b ttì^itìitì fil fil* piikih ■ !
Dès ce moment St-Didier s'éloigna tout-à-fait de la vicomtesse, car il fut affligé de cette scandaleuse injure que
pourtant il feignit, d'ignorer.... mais comment le seigneur
de Polignac vint-il à connaître la conduite criminelle de
sa femme ? Je ne sais. On lit seulement dans les deux
Nostradamus , Jean et Cœsar , que Marescalc, chassé du
château, fut assassiné par des paysans, et que Guilhaume se
retira auprès d'Alphonse, comte de Provence, vers l'an
MCLXXXV, auquel temps il trépassa.
Voici pour la malheureuse Marqueza ce que raconte un
vieux manuscrit du Velay que j'ai en ce moment sous les
yeux :
»
»
»
»
»
»
»
»
»

« A droite de la 3e porte du vieux château des Polignac,
sur le plateau du rocher, est une tour ronde assez élevée;
on voyait (encore en 1779 ) une énorme poutre qui la
traversait diamétralement, le temps et l'humidité l'avaient
noircie ; car l'air et la lumière ne pénétraient dans ce
donjon que par d'étroites ouvertures. Au milieu de cette
poutre, seul débris du plancher qui divisait la tour en
deux étages, était suspendue une lourde chaîne terminée par une ceinture en fer que fermaient plusieurs gros
cadenas.

» Cette tour, dit le chroniqueur, avait servi de prison à
» une vicomtesse de Polignac qui avait eu pour amant un
» troubadour dont les poésies se trouvent à Paris en la
» bibliothèque du roi.
10

�GUILHAUME DE SAINT-DIDIER ,

» La pauvre femme fut bien cruellement punie; elle
» demeura jusqu'à sa mort dans ce noir donjon, retenue
» dans ces affreuses chaînes 1. »
Aurais-je maintenant à m'excuser auprès du lecteur de
la forme romanesque que j'ai cru devoir donner à cette
notice ? Je n'ignore pas que cette manière est en général
peu digne de la hauteur d'un pareil ouvrage; mais en
écrivant ainsi la biographie de ces poètes frivoles et gracieux du moyen-âge je n'ai fait qu'imiter les historiens les
plus graves et les plus consciencieux qui ont eu à traiter de
pareils sujets; et d'ailleurs était-il possible de faire autrement lorsque c'est dans les poésies mêmes des troubadours que nous sommes obligés d'aller puiser tous les documens qui servent à nous les faire connaître. Nostrada7Tius, Crescimbëni, Bastero, Baynouard, la Curne SaintePalaye, et son compilateur YsbbéMillot, ont tous été, et
malgré eux, obligés de suivre cette forme de récit, sans
laquelle il leur eût été impossible de rien écrire. M'était-il
possible de ne pas les imiter et pouvais-je mieux faire ?

1

(Manuscrit laissé par monsieur Puranson, ancien ingénieur), ce ma-

nuscrit avait été composé principalement au moyen, d'autres manuscrits et
d'un choix de différentes pièces originales que l'auteur s'était procuré par
de nombreuses et très-louables recherche-.

�����PIERRE CARDINAL,
TROUBADOUR DU VELAY (xille SIECLE).

Les troubadours n'ont fait que paraître, leurs pas légers
ont à peine laissé quelques traces sur la terre. C'est tout
au plus aujourd'hui si quelques-uns de nous savent le
nom de ces gracieux poètes du Midi qui parlèrent une
langue d'un jour morte avec eux, mais dont trois grandes
nations gardent encore l'harmonieux souvenir! Pourtant,

�8o

PIERRE CARDINAL,

que de riches trésors abandonnés, que de naïves peintures,
que de fraîches couleurs dontona perdu le secret!...L'histoire est là tout entière , réfléchie par ces syrventes
malins, ces élégies pieuses, ces chansons satyriques. Où
trouver des études meilleures, des tableaux plus vrais que
dans ces poètes chevaliers, dans ces historiens batailleurs,
racontant les choses qu'ils faisaient eux-mêmes ?.. Ces
vieux moines qui ne recevaient que des échos, souvent
trompeurs, dans le. fond des monastères où ils étaient
ensevelis, méritent-ils plus de créance que ces hardis
soldats poètes et héros ?.. Chercherons-nous dans ces chroniques latines froidement élaborées, l'intelligence de la
guerre, l'enthousiasme de la gloire, la passion des armes ?..
Ces arrangeurs d'histoire nous feront-ils connaître les
vertus, le courage féroce des champs de bataille? Ont-ils
vu briller derrière le grillage du casque, le regard de feu
d'un guerrier ? Ont-ils senti bondir sous l'épaisse cuirasse
la poitrine haletante d'un soldat, le cœur d'un chevalier?..
Non ; et préférer aux témoignages indépendans des troubadours, les pâles et incomplètes chroniques de quelques
moines timorés, ce serait repousser l'histoire chaude et
vivante pour une cendre glacée recueillie dans un cloître,
comme dans une urne de tombeau.
Les temps héroïques sont passés, les temps superstitieux
et chevaleresques aussi ; toutes les grandes et tumultueuses
révolutions sont accomplies, pour nous du moins, enfans
paisibles, qui venons cueillir les fruits des longues et
douloureuses agitations de nos pères. Aujourd'hui que la
liberté nous ouvre les portes de tous les sanctuaires,
qu'elle nous révèle les secrets d'autrefois , fouillons dans
ces vieux manuscrits, dans ces trésors si long-temps
cachés à nos regards, cherchons-y d'un œil avide de précieuses révélations, prenons la plume ensuite et rendons
à tous leur part de l'héritage.

�8l

TROUBADOUR DU VELAY.

Heureuse la ville qui, dans son orgueil maternel, peut
dire à la patrie : Voilà les joyaux que j'ajoutai à ta couronne; voilà les fils que j'ai fait pour ta gloire! Heureux
le pays dont les enfans sont frères et se soutiennent toujours! C'est dans cette grande famille des compatriotes
que la vanité des titres de noblesse est une sainte et belle
chose!.. Venez, et devant tous, secouez au soleil cette
antique poussière des parchemins; héritiers amis, venez
chercher dans vos archives, arrachez à un injuste oubli,
inscrivez sur vos bannières les noms de vos glorieux
ancêtres ! Plus heureux que le chimiste qui laisse tomber
la cendre dans le creuset, l'analyse et la décompose sans
pouvoir la rendre à sa vie première; historiens, par vos
recherches, réunissez les élémens organiques d'une époque
et ressuscitez-la toute vivante dans vos ouvrages!....
Que de franchise, que d'audace, que de lumières
inattendues dans ces vers des 12e et i3e siècles. Notre
liberté de la presse nous enorgueillit fort, nous qui connaissons l'imprimerie, qui avons su lui donner des ailes ;
notre indépendance politique et religieuse nous fait célébrer bien haut les progrès de la civilisation: mais nous
serions moins fiers de nos conquêtes libérales, si nous
connaissions bien tous ces ouvrages vifs, spirituels, railleurs, philosbphiques, du poète méridional dont je vais
parler.
Enfant du peuple, ce troubadour s'en va par le pays
racontant au peuple ses gloires et ses malheurs; franc
satyrique, il frappe sans pitié les mauvais riches, les
bourgeois paresseux, les moines débauchés, les seigneurs
insolens. Son sarcasme est brûlant, sa verve est infatigable, son génie sait parcourir avec audace toute l'échelle
des passions humaines. Ses peintures historiques , ses
11

�82

PIERRE CARDINAL,

tableaux de la vie, sa connaissance profonde du cœur ,
sont d'une enrayante vérité.
Mécontentement, rumeurs, menaces , rien ne peut le
retenir ; il redouble ses amères, mais justes critiques;
quelquefois même son indignation l'entraîne au-delà des
chastes limites, et dans sa colère il déchire violemment
tous les voiles de la pudeur ; alors le cynisme de ses
expressions, l'immodestie de ses paroles , ont besoin du
motif qui les inspira pour ne pas mériter à leur tour les
reproches qu'il répand sur son passage.
Chez cet homme, rarement de ce tact délicat, de cette
critique légère qui se couvrent de gazes transparentes, il
brise tout avec éclat; il traîne un corps mutilé tout nu ,
en plein soleil, au milieu de la place publique; il appelle
la foule, puis d'une main brutale et devant tous, il fouille
dans les plaies, arrache les entrailles palpitantes de sa
victime et, le sourire satanique sur les lèvres, les tord
jusqu'à la dernière goutte de sang.
Conteur vif et brillant, poète flexible, chrétien plein
de foi, philosophe austère, mais impitoyable, tantôt
il charme et séduit parla grâce de son esprit, tantôt il
émeut par sa piété, entraîne par sa conviction, fait frémir
par sa colère. Il semble vous parler en ami ; vous croyez à
la charité qu'il enseigne, puis tout à coup ce n'est plus un
frère qui se désole sur les malheurs de son frère, qui
pleure sur ses égaremens et ne lui reproche ses crimes
que pour l'en corriger; c'est une cruelle Némésis qui
tourmente, qui déchire les coupables, moins par amour
du bien peut-être que pour obéir à ses fatales destinées.
Quel esprit fier et narquois, lorsque victime de l'amour
il déclare à l'amour un mépris et une haine éternels! Quel
dédain, lorsque bondissant d'une sainte colère, il poursuit
sans cesse de ses malédictions le parricide Estève ! Quel

�TROUBADOUR DU VELAY.

83

courage, lorsqu'il s'élance à la face des méchans barons
et des moines impudiques, pour arracher leurs masques
hypocrites! Quelle noble tristesse, lorsque déjà centenaire
il revient encore s'asseoir sur les ruines de toute une nation
martyre!.. Vieillard désespéré, on le voit s'avancer lentement au milieu de ces champs de carnage que Montfort
l'exterminateur a couverts de sang : trouvant eniin des
des larmes pour les enfans de sa patrie, il pleure; et s'appuyant sur sa lyre d'ébène, lève au ciel un front couronné
de cyprès !..
Tel fut

PIERRE CARDINAL.

Voici la courte biographie que nous a laissée de lui l'historien provençal :

vint au inonde au Puy Notre-Dame ,
ville du Velay. Il appartenait à une famille considérable ;
son père était chevalier , sa mère était une femme de condition. Jeune encore, ses parens le placèrent à la cathédrale du Puy, dans le but de lui obtenir un jour un canonicat. Il y apprit les lettres , la lecture et le chant; mais
avançant en dge et se sentant jeune, aimable et beau , la
vanité s'empara de lui et il se mit à composer de belles
poésies et d'excellente musique. Il fit quelques chansons ,
mais peu. Il composa un grand nombre de syrventes beaux
et bons. — Dans ses violentes satyres il donne de fortes
leçons et de nombreux exemples pour qui sait les comprendre. Il châtie les folies de ce monde et reprend ênergiquement les dissipations des faux clercs.
Ce troubadour s'en allait par les cours des rois et des
gentils barons , conduisant avec lui son jongleur qui chantait ses syrventes. — Il fut particulièrement considéré et
récompensé par monseigneur le bon roi Jacques d'Aragon
et de quantité d'honorables barons.
PIERRE CARDINAL

�PIERRE

CARDINAL,

Et moi, maître Michel de la Tour, écrivain, fais savoir
que lorsque
de

100

PIERRE CARDINAL

quitta la vie il avait près

ans; et que moi, Michel, ai copié tous les syrventes

de ce troubadour en la ville de Nismes \
En parlant ici de

PIERRE CARDINAL

, notre but est moins

une recherche biographique d'un médiocre intérêt pour le
lecteur, qu'une étude sur les ouvrages d'un de nos illustres
compatriotes : d'ailleurs, les noè'ls, les chansons, les cantiques et les sirventes qui nous restent de lui nous
apprendront .plus sûrement à le connaître que les récits
contradictoires de Nostradamus et de Millot.
Avant tout, et pour bien apprécier la valeur historique
des enseignemens et des graves leçons du troubadour,
voyons dans quel temps et sous quelle influence il écrivait ces amères satyres qui le firent appeler, avec raison, le
Juvénal du moyen-dge français.
Les abus, les vexations, les guerres continuelles des

1 PEIRE

CARDINAL,

si fo de Vellaic, de la ciutat

del Puei Nostra-

Domna; e fo d'onradas gens de paratge, e fo fîlho de cavalier et de domna.
E quand éra petitz, sos paires lo mes per quanorgue en la quanorguia del
Puei : et après letras, et saup ben lezer et chantar. E quant fo vengutz en
estat d'orne, el s'azautet de la vanetat d'aquest mon; quar el se sentit gais,
e. bel, e joves. Emottrobet de bêlas razos et de bels chantz : e fetz cansos,
mas paucas : e fes mans sirventes; et trobet los molt bels et bons. En los
cals sirventes demonstrava molt de bellas razos et de bels exemples, qui
ben los entén , quan molt castiava la follia d'aquest mon ; e los fals clergues
reprendria molt, segon que demonstron li sien sirventes; Et anava per
cortz de reis et de gentils baros, menan ab si son joglar que cantava sos
sirventes. E molt fo onratz egrazitz per mon seignor le bon rei Jacme
d'Aragon et per onratz baros.
Etieu, maistre Miquel de la Tor, escrivan,
CARDINAL

fane à saber que

PEIRE

quant passet d'aquesta vida, qu'el avia ben entorn de cent ans.

— Et ieu sobredig Miquel aiaquestz sirventes escritz en la cieutat àeNemte.

�TROUBADOUR DU VELAY.

85

grands vassaux avaient irrité, soulevé une population misérable sur laquelle la tyrannie féodale pesait comme un
joug de plomb. Pour faire vivre les hommes d'armes, pour
entretenir les forteresses incessamment démantelées et
reconstruites, pour suffire aux fêtes de tant de petites
cours, aux dissipations d'une si grande quantité de
seigneurs, de quelles ressources pouvaient être les produits agricoles et les pénibles labeurs du serf, alors que
trop souvent le fer et le feu ravageaient les moissons
L'agriculture esclave traçait ses pénibles sillons, l'industrie persécutée fuyait loin d'un pays ingrat. Les juifs
venaient d'être chassés de France, et ce premier acte
du règne de Philippe-Auguste produisit d'autant plus
d'agitation que, par cette loi de bannissement, les débiteurs chrétiens se trouvaient libérés de leurs dettes envers
les exilés. Le commerce effrayé n'osait plus tenter la fortune, car tous les jours on apprenait la ruine ou la mort
de ces riches marchands qui colportaient de châteaux en
châteaux ces brillans tissus que les nobles dames attendaient avec tant d'impatience. En vain les malheureux
s'étaient-ils appuyés sur la patente largement payée au
chancelier du comte de Toulouse, du duc de Bourgogne
ou de tout autre suzerain, ils étaient impitoyablement
dévalisés.
L'Eglise n'avait plus de faveurs ni de dignités que pour
les nobles familles. Les croisades étaient venues augmenter outre mesure ses dotations déjà considérables; et ses
vastes domaines couvraient tout le pays. Pour défendre
tant de biens , elle dut armer de nombreux vassaux,
construire de vastes forteresses, et souvent dans ses luttes
appeler à son aide les foudres puissantes de l'excommunication. Arme terrible sans doute, mais dont il
fallait prudemment se servir; redoutable encore sous

�86

PIERRE CARDINAL,

Philippe II, elle vint tomber sans force aux pieds de
Philippe-le-BeL
En se mêlant ainsi aux affaires de ce monde, l'Eglise
inspira plus de terreur, mais moins de confiance; elle
oubliait son origine, se trompait dans son œuvre, s'égarait
dans sa marche; elle qui avait maudit Judas, pour de l'or
vendait aussi son Dieu.
Au retour de la Terre-Sainte, un grand nombre de monastères étaient devenus le refuge de soldats sans asile , de
proscrits, de vagabonds poursuivis par la justice, et de
débris de bandes routières. —De ces saintes expéditions où
l'on était allé pour expier ses fautes et conquérir le tombeau
sacré du Christ, beaucoup ne revinrent qu'avec des intentions de paresse, de débauche et de pillage. Certains châteaux n'étaient plus que des repaires dans lesquels d'audacieux seigneurs enfouissaient les dépouilles des pauvres
pèlerins; et plusieurs maisons religieuses étaient ellesmêmes changées, dit l'histoire, en cavernes de brigands 1
où les hommes cachaient leur perversité sous les plis du
froc monacal....
Sans citer ici ces grands exemples des

1

e

12

et

1

3e siècles,

Ego igitur Albericus Aquitanorum Dei gratià primas constitutus, etc..

Procedente si quidem tempore fervor et nomen religionis ità prorsus evanuit; ut monasterium quod divino cultui fuerat designatum, potius spelunca latronum quam coniubernium monachorum judicaretur....
Anuo Domini ab incarnatione div. MCXXXVII" papa Innocentio secundo,
rege Francorum Eudovico....
(D'après la pièce

ORIGINALE

et

INÉDITE,

sur parchemin, déposée aux

archives de la Haute-Loire , cote V, division de la Chaise-Dieu, dans la
liasse ayant pour titre : Pièces relatives à l'abbaye de Chanteuges,
n° ii3;.)

�TROUBADOUR DU VELÀY.

87

dont les pages de l'histoire générale sont toutes frémissantes j parcourons seulement celles de nos contrées à
cette époque et voyons, le livre à la main, si CARDINAL
eut besoin d'aller chercher hors de son pays natal des
motifs de juste colère et d'indignation.
Déjà nous avons dit ce qu'était la féodalité; nous avons
vu quelle était la puissance et la vie de ces nobles châtelains oppresseurs tyranniques de nos montagnes. Le vieil
Armand de Polignac a jeté sa femme dans un noir donjon
et l'a laissée cruellement mourir suspendue à des chaînes
de fer1. Pons, cent fois parjure, a dépouillé son père
vivant encore, de sa fortune et de son titre, a pillé les
églises et les monastères, a porté les armes contre son roi
et est allé gémir dans une affreuse prison2; l'incendiaire
Héracle, plus déloyal encore que les deux qui l'avaient
précédé, après avoir ravagé la contrée, est obligé devenir,

1
II est longuement parlé de cet Armand de Polignac, dans les
histoires de Dom Vaissette, de Baluze, d'Arnaud, d'Odo de Gissey et de
Théodore. — Armand de Polignac, ainsi que ses deux fils, après.avoir
inquiété leur évêque, pillé les pèlerins qui venaient à Notre-Dame do
Puy, osèrent lever les armes contre Louis VII leur souverain. Mais le roi
demeura victorieux et les chefs de rebelles furent pris, menés â Paris où
ils demeurèrent longuement prisonniers.
2
Voyez au mot Polignac, Histoire générale du Languedoc, par les
Bénédictins , tom. II.—Arnaud, Hist. du Velay, tom. I.—Baluze, tom. II,
pag. 66, 68 ; lettre du roi Louis, extraite du troisième livre des compositions de l'évêché du Puy en Velay.
Ce Pons, vers la fin de sa vie, se repentit sans doute de ses crimes et
voulut en faire une sévère pénitence. C'est probablement de lui dont
parle Odo de Gissey, quand il dit que Pons, vicomte de Polignac, l'an
i2i5, fit homage de son chasteau, se retira du monde, se confinant
en l'ordre de Cisteau, pour y user en repos, et au service de Dieu le reste
de sa vie; faisant héritière l'église de Notre-Dame du Puy, de tous ses
biens, en cas que ses deux fils mourussent sans hoirs légitimes.

�88

PIERRE CARDINAL ,

tremblant et humilié, pieds nus, la corde au col, subir
sous le porche de Saint-Julien de Brioude, la flagellation
la plus honteuse1.
Lorsque le preux Adhémar prit en main le bâton pastoral du Velay, le siège épiscopal était encore tout souillé du
sang que venait de répandre un misérable perdu d'ambition et que ses crimes avaient fait excommunier.
—Ce fut au Puy même que se réunit le grand concile qui
chassa du trône pontifical et excommunia l'usurpateur
schismatique Pierre Léonis.
Pour témoigner leur reconnaissance à la Vierge puissante patrone de ce pays, les papes prirent ensuite sous
leur sauve-garde les biens de son église; car, dit le chroniqueur , à cette époque les brigands qui inondaient la
contrée et quelques grands qui l'habitaient, avaient porté
si loin le désordre et le pillage, qu'aux excommunications
apostoliques il fallut joindre les armes royales, et que
Louis VII lui-même fut obligé de venir plusieurs fois pour
châtier les coupables.
—Qui ne connaît l'histoire de ces chaperons blancs qu'un
ingénieux chanoine institua tout-à-coup pour chasser de
nos montagnes ces troupes sanguinaires et dévastratices
de routiers ?

1

Venit Brivatam tertia die post festum beati Juliani proximo sequens

et in hanc formam satisfecit. Concilio si quidem patris sui et Willelmi,
comitis Montisferrandi soceri sui et aliorum proborum virorum, nudis
pedibus Brivatam ingressus, et ad portam ecclesise sub virga correctionis
humiliatus, ad altare almi martyris Juliani bumiliter et devotè accessit...
Anno M.CCI. (Extrait des archives de Pe'glise de Brioude, pièce consignée dans le

E

2

volume de Baluze, PflEUVES

liv. i, p. 69.—Voyez aussi
p. i34 , i35, tom. n.)

-

GALLIA CHRISTIAN A

DE

L'HIST. D'AUVERGNE ,

, instrumenta sancti Flori,

�TROUBADOUR DU VELAY.

—Qui ne sait que plus tard, sousl'épiscopatdu malheureux
Robert de Mehun, le diocèse fut tellement agité que, pour
échapper aux fureurs populaires, le prélat se crut obligé
de chercher un asile dans une abbaye éloignée ? Alors le
pape et le roi intervinrent dans cette grande querelle, les
foudres de l'Eglise furent lancées contre les séditieux, et
déjà même on avait résolu de les traiter comme les hérétiques albigeois, lorsque le calme sembla un instant
renaître. Mais l'évêque ayant reparu, bientôt fut assassiné
par les chefs même des rebelles excommuniés.
—Enfin, avant cette époque , qui n'avait entendu raconter
l'histoire effrayante des moines de Saint-Marcellin ?
L'abbaye de Chanteuge, fondée depuis plus de deux
siècles, vivait pieuse et tranquille, lorsque tout-à-coup un
certain Hier de Mandulphe, farouche et déloyal châtelain
des environs, vint y chercher un asile. Etait-ce le remords,
était-ce la crainte que tous ses crimes ne trouvassent
bientôt un juste châtiment ? Je l'ignore ; mais à peine le
méchant eut mis le pied dans cette maison de Dieu, qu'aussitôt le bon ange qui la protégeait se voila la face et s'envola au ciel.
Loin d'amortir ses passions et d'éteindre l'ardeur impétueuse de son sang, dit un spirituel auteur moderne 1,
Itier, le farouche reclus, ne tarda pas à communiquer la
corruption du monde et la contagion du péché aux pauvres
religieux qui vivaient heureux avant lui en cette retraite,
dans la douceur de la paix de Dieu.

1 Voyage dans la France, par MM. Charles Nodier et le baron Taylor,

article inséré dans la Revue de Paris, sous le titre de Environs du Puy,
tome XLlii de la collection.

12

�go

PIERRE CARDINAL,

Bientôt, chaque soir, une troupe satanique sortait du
seuil béni, cachant sous le froc cuirasses, dagues et épées,
chevauchant à travers le pays, imposant tribut à serfs et à
marchands, et prenant logement militaire dans les couvens
de nonnes. Cette vie désordonnée dura tant, que Raimond,
abbé de cette infâme abbaye, ne voulut plus y demeurer.
Les Bénédictins, dans leurs précieuses collections historiques, nous ont conservé ses paroles : «J'ai vu, dit-il,
» l'abbaye de Saint-Marcellin de Chanteuge dans un état
» déplorable, son monastère en ruine, son sanctuaire
» dépouillé, l'église convertie en forteresse, personne ne
» servant Dieu, et la sainte maison devenue un lieu de
» refuge pour les voleurs et les homicides 1 ... »
Dès cette époque, le monastère de Chanteuge fut donné
à l'abbaye de la Chaise-Dieu, qui le réduisit à l'état de
prieuré.
Voilà sommairement le triste tableau des chagrins, des
misères et des crimes qui désolaient alors nos contrées.
Pierre Cardinal avait-il besoin, pour exciter sa verve satyrique, d'aller chercher ailleurs des motifs de plus juste
indignation ?
1 In nomine Pattis et Filii et Spiritûs Sancti, ego Raimuudus quondam Cautojolensisabbas, videns temporibus meisCantojolense monasterium
ad tantam destructionem pervenisse, ut spoliato sanctuario , et castellificata
ecclesia nullus ibi serviens Deo reperiretur, sed receptaculum esset predouuni et homicidarum ; in eapitulum Casœ-Dei tertiadie prius festum beati
Roberli veni : etcuramet administiationem Cantojolensis abbatiae in manu
Claromontensis episcopi cum virga deposui, et Casas-Dei in prioratnm
perpetuo possidendum firmà fide, bona voluntate, consensu etiam et concessione Cantojolensium fratrum attribui , ut per fratres Casae-Dei locus
illc restitueretur, et servitium Dei redintegraretur, etc., etc.
Charta extinctionis abbatiae Sancti Marcellini Cantojitensis.—(Ex autographo ejusdem monasterii cruit Domnus J. BoTEB.—Instrumenta ecclesia?
Claromontensis, pag. 82. GALLIA CHFJSTIANA , tomus secundus.)

�TROUBADOUR DU VELAY.

gi

SIRVENTES CONTRE LES FAUX CLERCS.

PHILOSOPHIE.
poète jette un regard dédaigneux sur l'espèce humaine, partout il trouve d'amères déceptions; où il espérait la vertu , il ne rencontre que le vice ; au lieu de
franchise et de courage , il ne voit autour de lui que
LE

lâcheté et mensonge.
S'il entre dans un monastère, et qu'au lieu de chastes et
humbles serviteurs de Dieu il aperçoive même sous les
voûtes du cloître des hommes brûlant de feux impurs,
alors une sainte colère le transporte, il crie vengeance, et
pour démasquer au grand jour les turpitudes infames qui
l'indignent, il trempe sa plume dans un cloaque amer et fangeux , et se met à écrire contre les moines impudiques, la
satyre la plus violente, la plus cynique, la plus audacieuse
qui se puisse concevoir. Il serait difficile de la traduire ,
sans doute , mais lors même que je le pourrais , certes je
ne l'oserais pas1.
Tandis que les gens d'église prêchent aux hommes la
modestie et la charité, si l'orgueil lève trop haut le front
de quelques-uns, si la cupidité enivre leur cœur, si l'ambition les entraîne dans les sentiers honteux de la vie,
c'est lui qui viendra les rappeler aux vertus evangèliques

1

Un estribot farai quez er mot maïstratz

De motz noyels e d'art e de divinitatz ;

�PIERRE CARDINAL,

92

dont ils devaient les premiers donner l'exemple ; il montrera autant de respect et de vénération pour les prêtres
qui honorent leur saint ministère, qu'il se dressera implacable contre les autres; s'il veut parler de ceux-ci, il dira :
« Il n'est point de corbeau ni de vautour qui évente
» d'aussi loin une charogne, qu'un clerc et un prédicateur
» ne sentent un homme riche, ils se font son ami intime;
» et quand il lui arrive une maladie ils lui font faire une
» donation à leur profit, quoiqu'il aie beaucoup de pa» rens 1
»

»
»
»
»
»
»
•»
»
»

les clercs se disent pasteurs et sont des assassins, Quand
je les vois prendre leurs airs de saints, je pense de suite
à ce renard qui voulant un jour entrer dans une bergerie
et craignant que sa peau ne le fît reconnaître , se couvrit d'une peau de mouton; alors, à l'aide de son déguisèment il pénétra dans le parc, puis dévora ceux qui
l'avaient reçu parmi eux. Rois, empereurs, ducs, comtes
et chevaliers avaient coutume de gouverner le monde ;
mais les clercs ont usurpé sur eux cette autorité par
ruse, par audace , par force ou par leurs prédications...
» ......... Quand ils sont à table , peu leur importe la corn» pagnie, et s'ils ont la première place; quand ils se déci-

M

' Tartarassa ni voutor
No sent plus leu carn puden
Corn clerc e prezicador
Senton ont es le manen :
Mant en en son siei privat;
E quan malantia '1 bat,
Fan li far donatio
Cat que'l paren no y an pro
( Tartaratta ni Voutor ).

I

�TROUBADOUR DU VELAT.

dent à venir, ils ne choisissent guère leur «monde;
cependant vous ne les verrez jamais s'asseoir près d'un
pauvre mendiant, mais toujours accepter le repas des
gens riches 1.
» Au lieu de jurer, je fais un sirvente, et je chante que

1 Li clerc si fan pastor
E son aucizedor ;
E semblan de sanctor
Quan los vey revestir ,
E pren m'a sovenir
D'en alegri q'un dia
Vole ad un parc venir,
Mas, pels cas que temia ,
Pelh de moton vestic,
Ab que los escaruic ;
pueys manjet e trahie
Selhas que l'abellic.
Rey et emperador,
Duc, comte e comtor
E cavallier ab lor
Solon lo mon regir ;
Aras vey possezir
A clercs la senhoria
Ab tolre et abtrazir
Et ab ypocrizia,
Ab forsa et ab prezic.

Quan son al refector
Non m'o tenc ad honor
Qu'a la taula aussor
Vey los cussos assiz
E primiers s'eschausir ;
Aniatz gran vilanca,
Quar hi auzon venir
Et hom non los en tria .
Pero anc non lai vie
Sezer latz qni son rie ;
D'aisso los TOS esdic
(Li clcret ti fan).

�PIERRE

CARDINAL ,

v je vois le crime et la débauche s'élever, tandis que le
» courage et l'honneur sont abaissés , les traîtres faire la
Î&gt; leçon aux hommes de probité , les voleurs prêcher les
v honnêtes gens, et les êtres perdus vouloir enseigner la
» bonne voie à ceux qui ne s'en sont jamais écartés

» Je dis que les clercs sont gens qui prennent de toutes
« mains et qu'il faut que l'univers leur appartienne, quel» ques malheurs qui puissent en arriver; ils s'en rendent
les maîtres tantôt en prenant, tantôt en donnant, soit
» par les indulgences qu'ils accordent, soit par l'hypocrisie
» dont ils se couvrent ; ils appellent à leur aide aujourv d'hui les absolutions, demain les vins et la bonne chère;
» puis viennent les prières et les coups de pierres, enfin
» ils se vouent à Dieu ou au diable *; »

1 Un sirventes fas en luec de jurar ,
E chantarai, per mal e per feunia,
De malvestat que vey sobre montar
E decazer valor e cortezia,
Qu'ieu vey als fals los fis amonestar
Et als lairos los liais prezicar ;
E'ls desviatz mostron als justz la via.

Ab totas mas vey clergues assajat
Que totz lo mons er lurs, cny que mal sia;
Quar els l'auran ab tolre o ab dar,
O ab perden, o ab ypocrizia,
O ab asout, o ab heur, o ab manjar,
O ab prezicx, o ab peiras lansar,
O els ab Dieu, o els ab diahlia.
( Un sirventes fas.„.)

�TROUBADOUR DU VELAY.

95

Dans ses sirventes contre les abus des ordres religieux ,
Pierre cardinal indique à chacun les mauvais penchans
auxquels il se laisse trop facilement aller. Parle-t-il des
dominicains, voici ce qu'il en dit :
« Les jacobins n'ont pas de plus grave occupation que
» de discuter entr'eux sur la meilleure qualité des vins ;
» ils ont établi un tribunal où ils condamnent comme
» Vaudois 1 ceux qui osent les blâmer. Par l'ardeur qu'ils
» mettent à vouloir découvrir nos secrets ils sont plus
» redoutables que qui que ce soit 2. »
Quand il s'adresse aux hospitaliers, il les accuse de faire
consister leur pauvreté à conserver leurs biens et à s'emparer de celui des autres. Il leur reproche d'avoir quitté
leurs robes de gros drap pour en prendre de filées avec de

t — Pierre de Bruys descendit dans le midi, passa le Rhône, parcourut
l'Aquitaine, toujours prêchant le peuple avec un succès immense. Henri,
son disciple, en eut encore plus; il pénétra au nord jusque dans le Maine;
partout la foule les suivait laissant là le clergé, brisant les croix, ne
voulant plus de culte que la parole. — Ces sectaires , réprimés un instant,
reparaissent à Lyon sous le marchand Vaud ou Valdus; en Italie, à la
suite d'Arnaldo de Brixia. Aucune hérésie, dit un dominicain, n'est plus
dangereuse que celle-ci, parce qu'aucune n'est plus durable
Hist. de France, t. II, page

(Michelet,

4°i).

( Pétri venerabilis, episc. adArelat , Ebredun., diens., Wapic, episcopos, ap, Gieseler , II, p. a,

2

4"0

laccpi après maniar non aquesta

An desputon del vi cals meilhers es
Et an deplaitz cort establia ,
Et es Vaudes quil s ne desvia,
E los secrets dom e volon saber
Per tais que meils si puescon car tener
(Ab votz d'Angel).

�PIERRE

96

CARDINAL ,

la fine laine d'Angleterre1, de s'approprier les aumônes
destinées aux pauvres, de se nourrir avec de bons restaurans, des sauces bien relevées et des coulis épais et succulens, de boire des meilleurs vins, de porter des capes de
doux camelot, des souliers d'un mince cuir de Marseille et
attachés avec art. « Si j'étais mari, dit-il en finissant le
» sirvente , je me garderais bien de laisser approcher ces
» gens-là de ma femme ; car ces moines ont des robes
» aussi amples que celles des dames, et rien ne s'allume
» si aisément que la graisse 3. »
« Les ordres monastiques sont si jaloux , si orgueilleux
» et si méchans, qu'ils sont plus dangereux que les voleurs
» et la canaille. Si les moines peuvent vous approcher et
» s'ils vous demandent quelque chose, vous ne sauriez pas
» plus vous en défendre que s'ils étaient vos propres pa» rens. Ils font bâtir de beaux monastères avec de magni» fiques enclos pour y fixer leur habitation; mais les Turcs
» et les Persans n'apprendront certainement pas à con» naître Dieu par leurs sermons. Ce qu'ils redoutent, c'est
» de passer la mer et de mourir; ils préfèrent élever des
» édifices de ce côté de l'eau plutôt que d'aller à la con» quête des infidèles. Pour de l'argent, ils vous vendront
» le pardon de vos fautes
ils ne vous donneraient

1 Espentals non es la Iur paubreza,
Gardan lo lur predon so que mien es
Per mols gonelstessutz de lan englesa.
Laisson sels car trop aspres lur es....
2

Seu fes marritz molt agram faresza

Desbraialz lont ma moilher segues
Qu'elles et els an fauda d'un ampleszs ,
E fuec ab grais fort leumen sols enpres.
(Idem).

�97

TROUBADOUR DU VELAY.

»
»
»
»
»
»

pas même deux boutons ou un gant; car toute l'année
pour eux se passe, non pas à travailler, mais à demander; cependant ils mangent de beaux poissons , du pain
bien blanc et s'habillent bien chaudement, plût à Dieu
que je fusse d'un pareil ordre , s'il suffit de cela pour
faire son salut1. »
Certes, il fallait du courage au poète pour venir à la
face de la société, telfe qu'elle était faite à cette époque ,
attaquer avec tant d'énergie les vices de ce qu'il y avait de

1 Tant son li ordre envios
Plan d'orgueilh e de maltalan
Que sont tant sabon mais d'engan
Que raubadors ni mel cussos.
Est podon parlar ab vos
De ren que queiron de non dir,
Non lur poires ni escremir
Plus que l'eratz cozitz ab vos.—
A dazo bastan los maizons

E 1&gt;C1J

Tcr^icra

oailli

coton .

Mas geli Turc non ni Persan.
Non creszon Dieuper lurs sermons .
Qu'ilhlur fasson carpa oros
Son del passar e del morir
E volon mais de sai bastir
Que l'ai conquerre los fellos.—
Per deniers trobares perdons....
Au aital orde, dos botons
No donaria ni un gan ;
Que non fan mais querre tot l'an ,
Et que mangion de gros peissons
Blancs pans e bons vins saborós ,
C volum caudamen vestir
Que freitz nols puesca envazir,
Plagues Dieu d'aital orde fos,
Sol que fos ma salvassions.

( Tant veí lo segle colelt atz) .

13

�93

PIERRE

CARDINAL,

plus puissant, de plus redoutable. Toujours armé d'un
fouet vengeur, il poursuit sans cesse les médians, quels
qu'ils soient, n'importe le lieu qu'ils habitent; ses flèches
acérées vont quelquefois jusqu'au trône; car il accuse le
roi lui-même de se laisser gouverner par d'indignes courtisans; il le rappelle à la vertu de Charles Martel, son glorieux ancêtre.
Ce troubadour s'en allait par le"s cours et les châteaux
suivi deFaidit, son fidèle jongleur 1, et payait souvent par
de bien sévères vérités l'hospitalité qu'on ne croyait accorder qu'à un plaisant bouffon. Aussi quand, appelé devant
une noble assemblée de riches dissolus qui lui demandaient d'égayer leur orgie, tout-à-coup il chantait d'une
voix ferme et vibrante les sirventes les plus amers contre
les infames débauches qu'il avait sous les yeux; quelles
devaient être la surprise et la confusion de ces frivoles
châtelains qui prenaient un philosophe pour un hochet,
Juvénal pour un histrion.
« Les hommes riches, rliLil, n'ont pas pour les pauvres
» plus de pitié que Caïn n'en eut pour Abel. Ils sont plus
» rapaces que les loups, plus menteurs que des filles per» dues. On percerait leur corps en deux ou trois endroits
» qu'on ne pourrait faire sortir une vérité, mais toujours
» des mensonges; car les mensonges coulent chez eux
» de source comme l'eau du torrent.
» Toutes les vertus des hommes, je pourrais les écrire
» sur un morceau de parchemin grand comme la moitié

1

, vai ten ehanlar lo sirvemes

FAIDIT

Diech al tornel à V. Guigo , qui que pes,
Car de valor non à par en est mou
Mas mon Senher en Ebles de Clarmon.

�TROUBADOUR DU VELAY.

99

» du pouce de mon gant; avec un petit gâteau, jenoury rirais tout ce qu'il y a de probe sur la terre; mais si je
y voulais offrir à manger aux méchans, je n'aurais qu'à
y m'en aller partout criant sans regarder : Hommes de
y bien qui êtes sur la terre, venez manger chez moi ....
1 y

y

Ailleurs, voilà le portrait qu'il trace de la vie d'un noble
baron :
« Lorsqu'un grand se met en route, la méchanceté le
» précède, l'accompagne et le suit; la convoitise l'escorte,
» l'injustice porte la bannière et la vanité lui sert de
y guide. Quand il vient sur une place publique, que pen» sez-vous qu'il y fasse? Tandis que les autres rient et
y s'amusent, lui intente un procès à celui-ci, chasse celui
y là, maudit l'un, menace l'autre, donne des coups à

1

Li rie home au pietat tan grau

De Paubra gen, com ac Caym d'Abelh;
Que mais volon tolre que lop no fan ,
E mais mentir que tozas de bordelh;
Si 'ls crebavatz en dos locx o eu tres,
No us eugessetz que vertatz n'issis ges
Mais messongas, don an al cor tal fon
Que sob revestz cum aigua de toron.
Tot a la ley qu'el pus de las gens an
Es criuri 'eu en nn petit de pelh,
En la meitat del polgnar de mon guan;
E 'ls pros homes paysseria d'un tortelh,
Quar ja pels pros no fora cars conres;
Mas si fos hom que los malyatz pagues,
Cridar pogra e non gardessetz on :
Venelz manjar li pro home del won!
( Tot temps azir faltetalz et enjan )

�PIERRE.CARDINAL ,

10O

» quelques-uns et ne témoigne d'amitié à personne
»
»
»
»

Ecoutez de quelle manière il s'y prend lorsqu'il veut
donner une fête. D'abord, il bat tellement ses gens qu'il
ne leur laisse pas un denier. Pour ces malheureux, la
tempête , la famine et la mort ne sont pas plus à

» craindre *. »
PIERRE CARDINAL ne craint personne, il pousse la liberté
de dire jusqu'à la licence, il brave la colère des méchans

qu'il stigmatise.

1
Rics hom quan va par carreira
El mena per companheira
Malvestat, que va primeira ,
E mejana, e derreira;
E grand cobeitat enteira
Li fai companhia :
En tortz porta la senheira
Et orgolh la guia.

Rics hom mals quan vai en plassa
Que cujatz vos que lai fassa?
Quant autr' om ri e solassa,
A l'un mou plag, l'autre cassa,
L'un maldi, l'autre menassa,
Et l'autre afollia ;
E noi fai gang ni abrassa
Si com far deuria.
Rics hom mals quan vol far festa
Aujatz quossi fai sa questa :
Tan bat la gent et entesta
Tro que denier no lor resta ,
Que noi cal venir tempesta
Ni fam ni moria;
Pois fai cara mont honesta ,
Qui no conoissia.
( Qui ve gran maleza faire. )

�TROUBADOUR DU VELAY.

lOl

Eslève de Belmont, par exemple, essuya tout ce que la
satyre vengeresse du poète avait de plus foudroyant. CARDINAL n'a pas peur d'écrire en toutes lettres le nom de
l'infâme qu'il poursuit de ses malédictions. Il dit tout
haut, publiquement, à qui veut l'entendre et le lire,
que le seigneur Estève ayant un jour été invité à dîner par
son vieux parrain, s'y rendit d'un air joyeux; mais qu'au
moment du repas il fit assassiner traîtreusement le vieillard
et un jeune enfant assis à ses côtés, ainsi que les serviteurs
de la maison; puis qu'il fit emprisonner ses complices pour
piller leurs champs et leurs bestiaux.
« Estève de Belmont, ajoute-t-il1, est un traître épouvan-

i La pièce suivante est copiée sur la pièce originale, avec la même
orthographe que celle du manuscrit de la Bibliothèque du Roi. — La
traduction n'est pas littérale.

Il
i Un siruentes ai encor que commens *
Qe caterai adespeitz de trachors *
Emetrai blasmes edezonors *
Etrassiors amilhers et a sens *
Car si cahira ha el segle semôssa *
Etteves cug que fa de sa naissensa *
Coza enac fels tais tres trassios *
Que nô feira Iuzas ne garmelos *
i Quar anulh dui trazion enuenders *

Luns vendet crist elautres ponedors *
Et aqui fort deschauzitz vendedors *
Mai Esteues trazit en aussizens *
Cant sos pairis nom trobat guirêsa *
Ni uns tozetz confés gran desconoissâsa *
Quar son dirnar los aussis ambedos *
Epres son bel que lauia semos *
3 Cant Esteues uai vezer sosi porens *
El fai semblan damistat edamors *

'

�PIERRE CARDINAL,

102

!» table; c'est un lâche qui ne rend pas le mal à ceux qui lui en
font, car il n'est redoutable que pour ses amis, ses ser* viteurs et ses pourceaux. Il prend plaisir à les égorger....
y Je veux faire un onguent pour en frotter les traîtres
y

Et ausels encance ecassadors *
Efai si fort amors et plasens *
Evai maniaz ab bella captencnssa *
Ecant ilh anenseruir entendenssa *
El failh en pes contracher de suptos *
Et aussi cuec ebuiers ebailos *
4 Esteues

es faitz afor dels aigolens *

Gnos eredons plens de malas humors *
Et es dels fres trachers del mon la fors *
P que lagrops uns frot grans pendens *
Mai als pendutz seria nill tenenssa *
Si et era de»Jor obedienssa *
Nel soa clausura era rezemsos *
Car anc noi ac pendut que tât fals fos. *
5 Esteues fes lautrier uns ignoscens *
Cant faza màrtirs e confessors *
Aza enac efes enganadors *
Efes trachors tot abus feranis *
Mai eram fai un aital penedenia *
Quels enueis di elas guerras comêssa *
Et ab galas toszas els lairos *
Et embla porcs efroment emoutons. *
6 Esteues fals cant penras penedensa *
Al capelan digas enpasienssa *
Del siruentes q tai faitz un oudos *
Qnadouc poira auzir tras trassios. *

— Dans

NOTA.

les manuscrits originaux, la ponctuation se réduit à des

points placés à la fiu de chaque vers , sans. égard aux repos nécessité»
par le sens.

�îoS

TROUBADOUR DU VELAY,

»
»
»
«
»

déhontés; mais pour cela, il me faut avoir la graisse du
traître le plus déhonlé du monde : or, Estève, on ne
pourrait en trouver un plus infâme , plus exécrable que
toi; c'est donc toi qui me servira à composer l'onguent
dont j'ai besoin pour frotter les autres.... Estève ment

»
»
»
»
»
»
»
»

avec plus d'impudence que la sentinelle qui garde un
passage; Estève a la tête grosse, le ventre rond, c'est la
plus affreuse bête qui se puisse voir au monde. Puisset-il être pendu et sa misérable charogne être la proie des
vautours !.,. Ses parais ne le regretteront pas et ceux qui
pourraient le punir et qui négligent de le faire, mériteraient un châtiment pour refuser de nous rendre à
tous un service si important. »

•

SIRVENTES CONTRE L'AMOUR.
Comme tous les poètes, CARDINAL voulut payer son tribut à l'amour; il prit sa lyre et chercha quelques doux
accords; mais les cordes étaient trop dures et sa main
calleuse, au lieu de tendres mélodies, ne faisaitvibrer que
des sons aigus. C'est l'esprit qui chante, jamais le coeur;
et quand il veut peindre une passionque son ame n'éprouve
pas, il laisse encore errer malgré lui sur ses lèvres ce sourire froid et railleur qui ne le quitte jamais.
11 dit :
« Si j'étais amoureux et que je fusse aimé , je trouverais
» bien quelques vers en faveur de l'amour; cependant,
» quoique je ne sois ni l'un ni l'autre, je veux essayer de

�PIERRE

CARDINAL,

» chanter une fois comme je le ferai quand j'aurai une
» maîtresse.
•
» Oui, si j'étais aimé, je serais l'amant le plus sincère;
» mon amie aurait beau tout me refuser , je ne lui serais
» pas moins entièrement dévoué. Je sais comme l'amour
» se mène.
» L'amour fait naître l'amour; un grain déposé dans le
» cœur en fait naître trois ; un plaisir en engendre plus
» de dix; une joie est la cause de plus de cent autres
» joies ; enfin, on recueille mille fois plus que l'on a semé.
» Mais l'amour est souverainement injuste : les bons et
» les courtois éprouvent ses refus, et les méchans ont ses
» faveurs. Si les femmes aimaient l'honneur et la vertu ,
» elles puniraient au contraire ceux-ci et couronneraient
» ceux-là. Aussi ne veux-je pas chanter leurs louanges *. »

1

Copie de la pièce telle qu'elle est écrite dans les manuscrits originaux :
1 Sieu fos amatz ho ames *
Hieu cantera calque nés *
Mas pos aisso nô hies *
Hieu nô sa de que chantes *
Pero encor ai *
Cuna nés essai *
Conssi chanterei *
De ma mia quant laurai *
2 Lo plus fis drutz canz vasques *
Foreu si amig vasgues *
Que ia plaïer nô fezes *
Hieu fora sos hom adeseuna ves *
Amei esperazo sai *
Damors conssi vai *
Ni com amerei *
Antra ves cant me volrei, *

�io5

TROUBADOUR DU VELAY.

On conçoit qu'avec son humeur misanthropique, PIERRE
devait plaire difficilement aux dames. La galanterie, surtout celle de cette époque, fut toujours le langage de la flatterie et de l'adoration, le culte de la beauté,
cruelle déesse de la vie. Pons de Capdeuil et Guilhaume
de Saint+Didier ne trouvèrent jamais de paroles plus harmonieuses, de pensées plus délicates que lorsqu'ils chantèrent les vertus et les charmes de leurs belles maîtresses;
CARDINAL

au contraire , dans sa franchise brutale, n'est
vraiment à l'aise, ne trouve d'heureuses inspirations que
lorsqu'il faut railler un ridicule ou flétrir un vice.
Quand il parle des femmes en général, il les traite d'une
façon peu courtoise. Il dit que toutes celles à qui l'on
reproche d'avoir un amant, ont toujours une excuse prête.
L'une, c'est qu'elle est jeune et que son mari est vieux:
CARDINAL

3

Amors qui la semenes *
Nasquera aitàt espes *
Que dun gran nagra hom tres '
Edun plaser mai de des *
Euint de un demei *
Edun ioi nerai uerai *
Nasqueron sentirai *
Tro dieisses quieu uei *
Mil tans qe nô semenei. *

4

Domnes es tornatz atres *
Car le pros e le cortes *
Nan los mals els crois los bes *
Que quant domnas an bon pres *
Volon lo pros prei *
Efan a sanai *
Lo fols nalo fai *
El fils lo farei *
Per quien lur lauror non nei. *

•

u

�Io6

PIERRE CARINAL,

l'autre, c'est qu'elle est d'un, certain âge et que son mari
n'est qu'un enfant. Celle-ci manque de tout et son mari
ne lui donne ni habillemens, ni parures; celle-là, c'est
qu'elle aime à rire, etc. Autrefois, ajoute-t-il, l'amour se
trouvait dans un long et douloureux martyre. Aujourd'hui,
pourvu qu'on se présente avec de l'argent, les faveurs ne
se font pas attendre.
« Oui, bien fou et bien dupe celui qui croit à l'amour;
» plus on s'y fie, plus on est mal partagé. Tel espère
m s'y chauffer qui s'y brûle. Chaque jour il amène de nou» veaux chagrins et il ne traîne à sa suite que des sots,
» des insensés ou des méchans ; aussi fais-je divorce avec lui.
» Une femme n'aurait point d'empire sur moi, si je ne
» pouvais aussi la gouverner ; elle n'aurait point mes
» faveurs, si elle me refusait les siennes. J'ai bien pris la
» résolution aussi ferme que prudente de faire comme
» il me sera fait. Si ma mie me trompe, je serai trompeur
» comme elle; si elle m'est fidèle, je le serai.
» De ma vie je ne fis meilleure affaire que le jour où je
» me brouillai avec mon amante; car en la quittant je
» redevins maître de moi-même. C'est sans doute gagner
» peu de chose que de s'appartenir; mais c'est faire un
» véritable gain que de perdre un objet qui nous est nui» sible. Par ma foi, je ne sais pas trop pourquoi je m'étais
» donné à cette femme qui me ruinait ?
» En me livrant, je mettais mon cœur et ma vie à la
» merci d'une femme qui me trompait pour un autre »

i

1

Ben tenh per folh e per muzart
Selb qu'ab amor se lia,
Quar en amor pren peior part
Aquelh que pins s'i fia ;
Tais se cuia calfar que s'art ;

�TROUBADOUR DU VELAY.

Ailleurs il dit :
« Je puis enfin me louer de l'amour, il ne m'ôte ni la
faim, ni le sommeil; il ne m'expose ni au froid, ni au
chaud; il ne me fait ni bâiller, ni soupirer, ni courir la

E'i mals ven quasqun dia;
Li folh e'l fellon e'1 moyssart
Aquilh au sa paria ;
Per qu'ieu m'en part.
2

Ja m'amia no mi tenra
Si ieu lieys nou tenia ,
Mi ja de mi no s jauzira ;
Cosseh n'ai pres ben e certa
Que 'lh fassa segon que m fara;
E, s'ella me gualia,
Gualior me trobarà ,
E , si m vai dreita via ,
Ieu l irai pla.

3

Ane non guazanhei tant en re
Cum quan perdey m'amia ,
Quar perdet lieys guazanhei me
Cuy ieu perdut avia ;
Petit guazanha qui pert se ,
Mas qni pert so que dan li te ,
Ieu cre que guazanhs sia ;
Quieu ni era donatz per ma fe
À tal que me destruia
No sai per que.

4

Donan me en sa mercè
Me, mon cor, e ma via
De lieys que m' vir' e m des maute
Per autroy e m cambia
Etc.
(Ben ten per folh.,.)

�io8

»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»

PIERRE

CARDINAL,

nuit comme un enragé, ni me plaindre, ni m'impatienter, ni gémir, ni m'irriter, ni avoir des messagers à
gages, ni être abusé et trahi; je m'en suis tiré avec
bonheur.
» J'ai un autre plaisir plus grand qui ne trahit jamais,
ni ne me laissera trahir par personne; qui ne m'exposera jamais à de folles entreprises, à être battu, assommé,
dépouillé; qui ne me fera point perdre le temps à
attendre. ■— Non, je ne dis pas que je suis éperduement
amoureux; que mon cœur m'est enlevé; que je meurs
pour la plus aimable des femmes; qu'une belle me fait
languir dans ses chaînes ; je ne la supplie ni ne l'adore;
mes vœux ni mes désirs ne la poursuivent pas ; je ne lui
rends pointhommage;jene me consacreelne me donne
point à elle; je ne me déclare pas son serf, je ne lui
laisse pas mon cœur en gage; je ne suis ni son prisonnier, ni son esclave; mais je proclame au contraire que
je suis échappé de ses fers »

1
Ar mi pues ieu lauzar d'amor
Que no m tolh manjar ni dormir ;
Ni 'n sent freidnra ni calor,
Ni non badalh, ni non sospir,
Ni 'n van de nueitz aratge,
Ni *n sui conques, ni 'n sui cochatz,
Ni 'n sui dolens, ni 'n sui iratz,
Ni non logui messalge,
Ni 'n sui trazitz ni enganatz,
Que partitz m'en sui ab mos datz.
Autre plazer n'ai ieu maior
Que non trazisc ni fau trazir,
Ni 'n tem tracheiritz ni trachor
Ni bran gilos que m'en azir,
Ni 'n fau fol vassalatge,

�TROUBADOUR DU VELAY.

POESIES HISTORIQUES.

PIERRE CARDINAL est un troubadour à part dans son
siècle ; ce n'est pas le faire connaître que de prendre au
hasard comme il m'arrive, quelques lambeaux de ses
sirventes pour les présenter au lecteur. C'est une étude
utile et belle que celle que l'on pourrait faire de ce caractère bizarre, frondeur, audacieux, spirituel, impitoyable
au milieu d'une époque à la fois dissolue, fanatique et
chevaleresque. C'est surtout dans ses poésies historiques
que les hommes et les choses de son temps viennent se

réfléchir dans toute leur vérité.
Cependant, malgré l'amertume de son langage et la
sévérité de ses critiques, CARDINAL n'en est pas moins un
chrétien rempli de la plus ardente piété. Ses sirventes

% .* SKorood oiânnoil Ua no'l «
Ni 'n sui feritz ni desrocatz,
Ni non sui pres, ni deraubatz,
Ni non fauc long badalge,
Ni dic qu'ieu sui d'amor forsatz ,
Ni die que mon cor m'es emblatz,
Ni die qu'ieu muer per la gensor,
Ni die que '1 belha m fai languir,
Ni non la prec, ni non l'azor ,
Ni la deman, ni la dezir,
Ni no'l fauc homenatge,
Ni no'l m'autrey, ni '1 mi sui datz,
Ni no si siens endomenjatz,
Ni a mon cor en guatge,
Ni sui sos pres, ni sos liatz,
Ans dic qu'ieu li suy escapatz.
( Ar mi put t. )

�HO

PIERRE CARDINAL,

pourraient nous faire douter peut-être de la charité de son
cœur; mais il nous reste encore de lui un assez grand
nombre de noëls, de cantiques et de sermons pour demeurer bien convaincus de la pureté évangélique de sa foi.
Après la triste déroute de Maussac, le monastère des
moines de Saint-Gilles fut saccagé et les religieux obligés
de prendre les armes : « Au lieu d'aller en procession, dit
» le poète , désormais ils seront donc obligés d'aller
» armés et de marcher en rangs comme des troupes de
» soldats ; au lieu de chanter au lutrin, il faudra qu'ils
»
»
»
»
»
»
»
»
»

sonnent de la trompette guerrière !.. Au lieu de leur
soutane noire , il faudra qu'ils prennent des cuirasses!.. Au lieu de prier, il leur faudra jeter des pierres!
Au lieu de psautier dans leurs mains, ils prendront des
piques et des massues ! Ah ! quand ces choses arriveront,
ce sera le temps où il n'y aura plus de règle dans le
monde, où. les clercs iront aux tournois, les femmes
feront les sermons, et où l'on n'aura pas de quoi vivre si
l'on est honnête homme *« »

fait souvent l'éloge du comte de Toulouse,
son bienfaiteur et son héros.
CARDINAL

Il dit :
« Comte de Toulouse, duc de Narbonne, marquis de
» Provence, votre valeur est si grande, que tout l'univers
» en retentit. Depuis la mer de Bayonne jusqu'à Valence,

1

Antuec de processio

Heian serrat et estrei
Armat al cant et al frei;
Tronpan en luec trinl

, etc.

{L'Afar del comte. )

�TROUBADOUR DU VELAT.

111

» le pays est rempli de méchans et de perfides; mais vous
» n'avez que du mépris pour eux, non plus que pour ces
» ivrognes de Français, qui ne vous effraient pas plus que
» la perdrix n'effraierait un vautour1. »
Parmi les pièces historiques dont l'abbé Millot emprunte
quelques fragmens aux traductions de Sainte-Palaye, il en
est plusieurs remarquables par le dévouement que le poète
porte à la cause de son prince et de son pays. Plein de
confiance dans le courage de Raymond et surtout dans la
justice de ses armes, CARDINAL n'hésite pas à lui prédire
la victoire sur le terrible Simon de Montfort, que le roi et
le clergé de France envoyaient contre lui.
« L'archevêque de Narbonne et le roi ne sont point assez,
» habiles pour faire un homme d'honneur d'un misérable.
» Ils peuvent bien donner de l'or, de l'argent, des habits,
» du vin et du blé ; mais Dieu seul donne la bonté....
» Savez-vous quel sera le partage du comte de Montfort

1

Corns RaymonJ, ducx de Narbona,

Marques de Proensa,
Vostra valors es tan bona
Que tot Io mon gensa;
Quar de la mer de Bayora
Entro a Valensa,
Agra y eut falsa e fellona
liai ab vil tenensa ;
Mas vos tenetz vil lor,
Que Francés bevedor
Plus que perditz ad austor
No vos fau temensa.......
(Faltedatz e desmezura.,,.)
CARDINAL fait encore l'éloge du comte dans la pièce Ben volgra ti
Dieut volguet, n° 10.

�1 12

PIERRE CARDINAL ,

» après tant de bruit et de batailles? Les cris, l'effroi, le
» spectacle terrible qu'il aura vu, les pertes et les maux
» qu'il aura soufferts; voilà, je l'assure, le seul équipage
» avec lequel il se retirera de la lutte t. »
La prédiction du poète fut loin de s'accomplir et les
événemens ne vinrent que trop cruellement démentir ses
paroles. Montfort périt bien, il est vrai, mais ce ne fut
qu'après avoir joui des dépouilles sanglantes du comte de
Toulouse.

PIERRE CARDINAL,

nous l'avons dit, fut élevé pour être

chanoine de la cathédrale du Puy. Il avait fait d'excellentes
études; mais au moment d'entrer dans les ordres il sentit

1 L'arcivesquos de Narbona
Noi reis non an tan de sen
Que de malrasa persona
Puescan far home valen.
Dar le podan aur et argen
£ draps et vi et anona ;
Mai lo bon ensenhamen
Ha sel a cui dieus la dona.,:..
( L'arcivesquos

)

Mas sabetz quais sera sa parti
De las guerras e del maz ans?
Las critz, las paors e' ls reguartz
Que aura fagz, e' 1 dol e' 1 dans
Sera sieu per sort,
D'ait an lo conort,
Qu'ab ait al charrey
Venra del torney.
(Per folht tenc Polies e Lombard... )

�TROUBADOUR DU VELAY.

que sa vocation l'entraînait ailleurs que dans l'Eglise; dèslors, il renonça aux études théologiques et aux doux
loisirs de la cléricature. Philosophe observateur et poète,
il se fit troubadour.
Malgré ses invectives contre les mauvais riches , il
était bien accueilli par les grands barons qui l'estimaient
et le respectaient. Le roi d'Arragon, le comte de Toulouse
et d'autres puissans princes le comblèrent de faveurs.
Cependant il essuya plus d'une persécution; ses ennemis
firent tous leurs efforts, pour le décrier et le perdre. Ce
fut pour se venger d'eux qu'il composa la fable suivante :
» Un jour1, je ne saisplus sur quelle ville, il tomba une

1
Una cieutat fo, no sai quais,
On cazet una plueia tais
Que tug l'ome de la cieutat
Que toquet foron dessienat.
Tug dessenero, mas sol us;
Aquel escapet e non plus,
Que era dins una maizo
On dormia , quant aco fo :
Aquel leyet, quant ac dormit
E fon se de ploure gequit,
E yenc foras entre las gens
On tug feiron dessenamens,
L'ns fo vestis, e l'autre nus,
L'antr' escupi ras lo cel sus;
L'uns trais peira, l'autre astelas,
L'autre esquisset sas gonelas,
L'uns feri e l'autre enpeis,
E l'autre cuget esses reis
E tenc se ricamens pels flancs,
E l'autre sautet per los bancxj
L'us menasset, l'autre maldis,

u ■

�PIERRE

»
»
»
»
»
»
»
»
»

CARDINAL,

pluie qui rendit fous tous ceux qui en furent mouillés
et tous le furent, à l'exception d'un seul qui dormait
dans sa maison. A son réveil, la pluie avait cessé, il
sortit et trouva les habitans se livrant à toutes sortes
de folies.L'un était habillé, l'autre tout nu; l'un crachait
en l'air, l'autre jetait des pierres ; celui-ci étalait ses
guenilles ; celui-là se parait comme un roi et se pavanait comme tel; l'un riait à s'en tenir les côtes; l'autre
sautait pardessus les banquettes; l'un faisait des menaces,

L'autre ploret e l'autre ris,
L'autre parlet e no sap que,
L'autre fes metous de se
Et aquel qu'avia son sen
Merayilhet se molt fort men,
E vi benque dessenat sou ;
E gard" aval e gard' amou
Si negun savi n'i veira;
E negun savi noniaj
Grans meravelhas ac de l'or;
Mas molt l'an els de luy maior,
Qu'el vezon eslar saviamen;
Cuion qu'aia perdut lo sen,
Car so que ill fan no ill vezon faire.
A quascun de lor es veiaire
Que ill son savi e ben senat,
Mas lui tenon per dessenat;
Qui 1 fer en gaula, qui encol;
El no pot mudar nos degol.
L'uns l'eupech, l'autre loho)a,
El cuia eissir de la rota ;
L'uns l'esquinta, l'autre l'atrai,
Kl pren colps e leva e chai.
Cazen, levan, a grands ganbautz
S'en fuga sa maizo de saulz,

�TROUBADOUR DU VELAY.

Il5

» l'autre des malédictions ; l'un pleurait, l'autre riait ; l'un
» parlait de choses qu'il ne comprenait pas, l'autre faisait
» des grimaces.
» L'homme qui était dans son bon sens fut fort surpris
» de voir tous ces gens qui avaient perdu la raison; il
» chercha de tous côtés s'il ne voyait pas quelqu'un de
» bon sens ; mais ce fut en vUîn. Autant il était étonné
» de leur folie, autant ils le furent de voir quelqu'un rai» sonnable ; eux ne doutèrent pas que ce ne fut lui qui
» eût perdu l'esprit, puisqu'ils ne lui voyaient rien faire

Fangós e batut e mieg mortz;
Et ac gang quan lor fon estortz.
Aquesta faula es al mon
Semblan et a tug silh qne i son;
Aquest segles es la cieutatz,
Que es totz pies rie dessenatz;
Qu'el maior sen c'om pot ayer
Si es amar Dieu e temer,
E guardar sos comandamens:
Mas ar es perdu tz aquel sens;
La plueia sai es cazeguda;
Una cobeilatz es yenguda ,
Uns orgoills et una maleza
Que tota la gen a perpreza;
E si Dieu n'a alcun onrat,
L'autr' el tenon per dessenat
E menon lo de tom en vil,
Car non es del sen que son il,
Qu'el sen de Dieu lor par folia
E l'amicx de Dieu, on que sia
Connois que dessenat son tut,
Car lo sen de-Dieu an perdut
E 'lh tenon lui per dessenat
Car lo sen. del mon a laissât.

�ii6

»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»

PIERRE

CARDINAL,

de ce que les autres faisaient. Ce fut donc à qui lui
donnerait le plus de coups. On le pousse, on le tiraille ,
on le secoue, on l'accable. Tantôt renversé , tantôt
relevé, il se sauve chez lui en courant, couvert de
boue et demi-mort, heureux encore de s'être tiré de
leurs mains à si bon compte.
» Cette fable est l'image du monde et de ceux qui le
composent. Le monde, c'est la ville remplie d'un peuple
furieux; la jalousie, c'est la pluie dont chacun est
inondé; à cela, il s'est joint un orgueil et une méchanceté qui ont enveloppé tout le monde. Si quelqu'un en
a été préservé par l'assistance de Dieu, on le considère
comme fou, et parce qu'il ne pense pas comme les
autres, on le tourmente et on le persécute. »

Cardinal trouva un protecteur dans Jacques, roi d'Aragon
et seigneur des états de Roussillon et de Montpellier. A la
mort de ce roi, en 1276, il se fixa à Tarascon, auprès de
Charles, second fils du duc deCalabre et seigneur de cette
ville. Il obtint de ce prince pour Tarascon des privilèges
assez étendus, et même une exemption de tailles et de
tous subsides, pour dix années. Mais pour que la ville ne
pût mettre en doute qu'elle était redevable de ces faveurs
à l'intervention de Cardinal et montrer l'estime qu'il faisait
de lui, Charles voulut, par le même édit, que le corps
commun des habitans fût tenu, pendant le même temps,
de défrayer honorablement le poète troubadour. C'est à
cette époque déjà avancée de sa vie qu'il devint amoureux
d'une belle et noble demoiselle, nommée Laudune Albe ,
de la maison de la Roque-Martine, une des plus anciennes
de la Provence. S'il faut en juger par ses sirventes sur
l'amour et contre les femmes, il n'eut pas à se glorifier
sous ce rapport; aussi suivit-il sans peine à Naples l'in-

�TROUBADOUR DU VELAY.

fanle Béatrix, fille de Charles II, roi de Sicile. Cette princesse était religieuse. Son père la fit enlever du cloître
pour lui faire épouser le marquis d'Est et de Ferraré qu'il
avait besoin de rallier à son parti, alors fort affaibli.
Cardinal était presque centenaire; car ce mariage eut
lieu au mois d'avril i3o5, et c'est en i3o6 que Michel de
la Tour et César Nostradamus placent l'époque de sa mort,
à l'âge de près de 100 ans.
C'est le seul fait sur lequel ces deux historiens, les premiers qui aient parlé de ce poète, soient d'accord. Car
l'un d'eux place son berceau au Puy, et l'autre l'historien
de Provence, mal informé , fait naître Cardinal dans un
château près de Beaucaire, nommé Argence. C'est une
double erreur. Car, alors comme aujourd'hui, c'était
une contrée et non un château qui portait ce nom, et les
nombreux manuscrits recueillis par Sainte-Palaye, ne permettent pas de doutes sur le lieu de sa naissance. C'est au
Puy, en Velay, que Cardinal est né, qu'il a fait toutes
ses études, et qu'était établie sa famille. L'on trouve encore
dans les archives de l'Hôtel-Dieu, de i3n et i3i4, deux
actes de donation faits par un de ses proches, Guillaume
Cardinal, qualifié gentilhomme de Cayres-la-Ville. Cette
famille est éteinte depuis long-temps. Crescembeni, Bastero, Millot, Ste-Palaye, ont sauvé de l'oubli le nom de
notre troubadour. Mais ses œuvres pouvaient difficilement
survivre à une langue qu'elles avaient contribuée cependant
à polir, et dont il est bien difficile aujourd'hui de saisir
toutes les beautés. En effet, il n'est pas possible de rendre
son énergique concision et la valeur d'une foule de
mots qui expriment toute une pensée dont une longue
périphrase affaiblit la précision et la valeur. Comment
saisir toutes ces élisions qui se plient si facilement à la
mesure et à la coupe du vers, et ces diminutifs qui, sans

�Il8

PIERRE CARDINAL, TROUBADOUR DU VELAY.

le secours d'une épithète oiseuse, peignent, d'une manière
si juste et si naïve à la fois, l'enfance, la jeunesse, la
grâce, la beauté. C'est en faisant connaître ses principaux
ouvrages, que nous montrerons que Cardinal nous retrace
exactement les mœurs de son siècle, qu'il ne craignit pas
d'en révéler toutes les misères, d'en flétrir toutes les turpitudes , sans égard pour l'habit, le rang et la puissance
de ceux qu'il livrait ainsi à l'animadversion publique , et
qu'on peut le consulter encore avec fruit comme historien,
quand il devient difficile de l'apprécier comme poète et
troubadour.

��* *

s-

�GUILLAUME TARDIF,
FABULISTE DU VELAY AU XVe SIECLE.

« En ce temps (m. cccc. Ixxv) florissoit et estoit en
» bruit en la ville du Puy maistre Guillaume Tardif,
» natif de ladicte ville. Homme de singulier scavoir,
16

�122

GUILLAUME TARDIF,

» lequel composa ung livre de grammaire qu'il fist imprimí mer, ainsi intitulé : Grammatica Guillelmi Tardivi,
» Aniciensis 1. »
Voilà tout ce que nos chroniqueurs Vélauniens ont su
conserver pour la mémoire de leur illustre compatriote ,
le liseur du roi Charles VIII, le savant professeur de belleslettres au collège de Navarre, un des écrivains les plus
érudits et les plus spirituels de son temps.
C'est un reproche qu'on pourrait adresser à Médicis
surtout de n'avoir presque jamais parlé des hommes qui
furent l'honneur de sa patrie et qui trouvèrent au loin une
renommée que le pays natal sembla seul ignorer. Grand
nombre d'anciens auteurs, même étrangers, parlent de
Tardif avec éloge, et Médicis qui fut son contemporain ,
au milieu de longues pages souvent inutiles, donne à
peine une note de quelques lignes pour rappeler, je ne
dis pas la gloire, mais l'existence de son maître. C'est
donc pour nous aujourd'hui comme un devoir de piété
filiale
de chercher à réparer cet ingrat oubli ; nous le
ferons avec un juste orgueil; la tâche sera facile, car le
nom de Tardif n'est point encore oublié et son livre n'est
pas perdu dans la poussière. N'eussions-nous pas tous les
biographes pour nous dire ce qu'il était, le savant ouvrage
de Monsieur Robert2 resterait encore pour justifier notre
admiration.
Guillaume Tardif naquit au Puy en Velay, vers le milieu
du i5e siècle. Comme on le voit parles quelques mots du

1

Manusciit original de Médicis, au premier livre, feuillet Isiiij.

Fables inédites des 12e, i3e et 14e siècles...., recueillies par A. C. M.
Robert, conservateur de la bibliothèque Sainte-Geneviève, 2 vol. in-8°.
Paris, Etienne Cabin, 1825.
2

�FABULISTE DU VELAY.

123

chroniqueur, il passa sa jeunesse dans sa ville natale où
il s'occupa de belles-lettres. Nous ne savons rien de plus
sur les premières années de notre compatriote, et la seule
instruction que nous puissions tirer de ce fait, c'est qu'à
cette époque les études classiques devaient être fortes et
brillantes dans la cité d'Anis, puisqu'elle put envoyer un
de ses enfans professer l'éloquence en l'Université de
Paris 1.
Tardif que nous rencontrons tout-à-coup sur un autre
théâtre liseur du roi en titre d'office, professeur, grammairien,
nous apparaît d'abord comme un hardi pamphlétaire dont
la plume courageuse lutte contre d'implacables rivaux et
les poursuit sans pitié.—L'italien Geronimo Balbi, professeur d'humanités à Paris, jaloux sans doute du mérite et
de la faveur d'un collègue plus heureux, lance contre lui
dans le public une satyre violente ayant pour titre : Bhetor
gloriosus 2.
Tardif ne tarde pas à répondre etpublie, quelques jours
après, YAnti-Baïbica 3, brochure pleine d'esprit et de
nerf dans laquelle, plaçant son adversaire face à face, il
lui reproche sa méchanceté, sa mauvaise conduite et son

1 Médicis ajoute :

« En ce mesme temps es-toit en bruit en ladicte

» ville du Puy, en l'art de la science gaye de métrificature ou bien rétho» ricjue ftançoise, ung orfebvre de ladicte ville, nommé Syméon Crozet ,
» que en son temps compila la Passion de N. S., par personnaiges et
» aultres vies de sainets et sainctes, et nombre de moralités, comédies,
» farces et aultres divers mystères , joyeuses chansons et histoires

»

Ç3Tanusc. origin. de Médicis, au pemier livre, feuillet cxxxij. )
2

Voir la Biograp. universelle aux noms Tardif etBalbi.,.. Balbi, m, 261.

3

.... Detractationis tuse contrà me causam fuisse calumuiaris, Balbe ;

me invidia confectis mendaciis citrà rationem in te invectum. Die igitur ,
die mihi te te hoc loco interrogo : qivisnam tibi cui nihil invidià dignum

�124

GUILLAUME TARDIF,

extrême ignorance, ignorance dont il ne veut chercher les
preuves que dans l'écrit qu'il réfute; ce qu'il fait sans
colère, mais avec l'ironie la plus accablante.
Nous ne parlerons pas de quelques autres écrits de
Tardif, aujourd'hui sans importance; cependant comme ils
se trouvent tous indiqués dans une dédicace à Charles VIII,
nous avons pensé qu'il serait agréable au lecteur de connaître cette pièce curieuse pour l'époque où elle fut
écrite.
Ala Bibliothèque royale, sous le n° 6542, on trouve
trente-trois fables de Laurent Valla, d'après Esope, traduites en français par Guillaume Tardif.
La première page de cet ouvrage richement imprimé
sur vélin vers la fin du i5e siècle, est remplie par une
peinture très-fine et très-soignée, représentant le roi et la
reine, debout, acceptant l'hommage du livre de Guillaume
qui le leur présente à genoux. Les seigneurs et dames de
la cour sont rangés autour de Charles VIII, de la manière
la plus heureuse.
Cette peinture, environ de six pouces carrés, est entourée d'un cadre bleu d'azur semé de fleurs de lis d'or; au
bas de la page et sur le verso est écrit :
« Au roy très-chrestien Charles VIIIe du nom, Guillaume
» Tardy, du Puy en Vellay, son liseur, très-humble recom» mandation supplie et requiert.
» Dès lors que Dieu vous doua de très-chrestien roy de
» France, sire, mon naturel souverain et unique seigneur,

inest vel invidiosissimus invidereti Gloriosum me ac de me hiperbolicè
dicentem per ludibriu.*. jocorum pretextu mentibus es. Tu, tu scilicèt qui
toto isto dialogo falsissima tibi jactitas. Tuoquè impresso

epigrammato

titulo te poètam oratorem que celeberrimum inscribere hanc veritus es...

�FABULISTE DU VELAY.
Î&gt;

»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»

»
»
»
»
»
»
»

Í25

je, vostre très-humble et très-obéissant serviteur, mon
petit enging et science vous dediay : et considérant ce
que Végèce, en son Prologue de l'Art militaire escript,
que nul autre ne doit choses meilleures sçavoir, que le
prince de la chose publique , auquel iceluy exemple prenant, à vostre nom composay ung livre nomé le Compendieux de Grammaire, Elégance en Rhétorique, commencant à l'alphabet et tout par ordre assouvissant. Par
vostre commandement aussi tout ce que j'ay pu trouver
nécessaire etvray en l'art de Faulconnerie et Vénerie,
vous ay en ung petit livret rédigé, et pour vostre royale
majesté entre ses grans-affaires recréer, vous ay translaté le plus pudiquement que j'ay peu les Facéties de
Poge, et ayant regard non pas seulement à vostre honneste corporel plaisir, mais aussi au bien de vostre asme,
vous ay composé et en ordre mis un petit volume
d'Heures, auquel avez tons les jours de l'an, par ordre,
comment povez Dieu, les Sainets et Sainctes dévotement
servir ; auquel singulièrement avés certaines moutbrièves
et dévotes oraisons pour au coucher et lever dire, à
Nostre-Dame, ses deux sœurs, la Magdaleine, saincte
Catherine, sainet Jehan-Baptiste, sainet Hiérome ; pour
les trespassés et à vostre ange. En icelles Heures sont les

» sept pseaulmes que vous ay translaté tout auprès du
»
»
»
i&gt;

latin et presque si brief que le latin, et les obscurtés et
difficultés ay par un mot ou peu de mots exposés et
déclarés. Vous ay aussi translaté Y Art de bien mourir*.
auquel, s'il vous plaist penser et entendre comme mor-

» tel que vous êtes, Dieu vous aydera de plus en plus tant

1 Voir l'article biographique de Tardif, dans la Biographie universelle.

�126

GUILLAUME TARDIF,

»
»
»
»
»
»
»

à vostre salut que aussi de la chose publique par luy à
vous commise. Maintenant vous ay en françois mis les
Apologues de Laurens Valle , par lui latins faits de
Esope, grec. Auquel livret, soubs couleur de fable, plusieurs enseignemens sages et vertueux sont brièvement
comprins. Apologue est langaige par chose familière
contenant morale érudition.
» Toujours, aydant Dieu et vous, sire, mettray peine
» vous faire quelqu'honeste service, et prieray Dieu pour
» lesalutetprospéritédfì vostre très-chrestienne majesté. »
La seconde page de cet ouvrage est encore remplie par
une autre peinture charmante représentant Laurent Valla
offrant son livre à noble homme Arnoul de Fouell, son
chier et singulier amy1.
Viennent ensuite trente-trois fables dont Esope et Laurent Valla n'ont, à vrai dire, fourni que l'idée première ;
car Tardif s'empare tpllpment du le^tc, qu'il peut incontestablement passer pour en avoir fait à son tour une
oeuvre originale et des plus spirituelles. Aussi M. Robert
dit en parlant des traductions de notre auteur; « Ce liseur
de Charles VIII ne se borne pas à traduire, il s'approprie
le sujet qui lui est présenté par la manière dont il le
traite; il se laisse aller à son imagination vive et enjouée,
rencontre sous sa plume les expressions les plus heureuses,
les tournures les plus originales, et ne se montre pas ,
quoiqu'en prose, moins bon fablier que Lafontaine, dont
il se rapproche beaucoup. Toutefois, le bon homme n'a
pas connu ce prédécesseur; car je suis sûr qu'il ne se

1 Ce volume est imprimé sur deux colonnes. La bibliothèque du roi
en possède un exemplaire unique. Il est orné à [chaque fable de riches
miniatures, et toutes les capitales sont en or.

�FABULISTE

W VELAY.

12

7

serait pas fait un scrupule de lui emprunter quelques
idées, en disant comme Molière : Je reprends mon bien
partout où je le trouve. »
Un élogte aussi désintéressé que puissant par la plume
qui l'écrit est précieux à recueillir. Du reste, pour le justifier, il n'est besoin que de faire connaître quelques-uns
de ces charmans tableaux qui pourraient servir de date
pour l'histoire de notre langue et de notre littérature.

FABLE V.
D'UNE FEMME ET D'UNE GÉLINE.

« Une pauvre femme avoit une géline laquelle luy
pondoit tous les jours ung œuf; et de ce, estoit ladicte
pauvre femme fort joyeuse. Elle considéra en soy-mesme
que si elle doubloit la portion de sa géline, en luy donnant à manger autant en ung jour qu'elle avoit accousy tumé luy donner en deux, qu'elle pondroit tous les
» jours deux œufs; et ce, continua ladicte veufve par si
» long-temps, que la géline devint si parfaictement grasse,
» qu'elle ne pondoit plus ne ung ne deux œufs; dont
»
»
»
»

» ladicte veufve fut grandement désconfortée.

j&gt;

»
»
»
»

» SIÎNS MORAL.—Le susdict apologue
ou fable veult
donner à entendre que aulcuns sont vertueux et plains
de grande industrie et diligence tant qu'ils ont peu de
biens, lesquels, sitôt qu'ils sont eslevés et remplis de
biens superflus, ils se départent de vertu et deviennent
oisifs et négligens, et portent souvent domaige à ceulx

» qui ainsi les ont engraissés et remplis. »

�GUILLAUME TAKDiF,

128

Par la manière naïve dont cette petite fable est racontée,
on sent déjà l'esprit créateur de Tardif. Le texte latin^ sec
et froid, ne lui sert que pour déterminer le sujet, ce n'est
qu'un simple canevas dont il couvre la trame gibssière des
broderies les plus vives et les plus vraies.
Pour s'en convaincre, prenons une fable traitée à la fois
par Laurent Valla et par Lafontaine, et voyons si ces deux
imitateurs d'Esope ont eu plus de charme, plus de naturel
que notre Tardif. M. Robert, cherchant à établir cette
comparaison, a choisi la fable du berger et de la mer,
qu'il analyse avec beaucoup de justesse. Nous prendrons le
même style que lui, heureux de profiter de ses observations; seulement nous rétablirons le texte dans son entier
au lieu de n'en donner que quelques fragmens, car rien
ne nous paraît inutile dans ce charmant petit tableau.

FABLE XIII.
D'UNG

PASTEUR ET DE

LA MER

&lt;.

* Ung pasteur gardoit ung jour ses brebis en certaines
» pastures situées et assises auprès d'un rivage de la mer.
» Et voyant... que la mer estoit belle et paisible sans

1 Laur. Valla, fable i3-—P««to* îa loco maritimo gregem pascebat :
qui cum videret mare tranquillum , incessit cupido navigationem faciendi;
itaque venundatis ovibus , emptisque palmarum saricinis, navigabat. Ortâ
au tem vehementi tempestate, navi mergi périclitante, omne pondus navis
in mare ejicit, vixque erasit exoneratâ navi:paucis post diebus, reniente
quodam et tranquillitatem maris admirante, erat enim sane tranquillnm

�FABULISTE DU VELAY.

12g

»
»
«
»

quelque vent ne vague, ainsi qu'il advient souvent par
aulcuns intervais de temps , voyant aussi, par luy, qu'il
y avoit plusieurs navires de marchands qui navigoient
sur l'eau et alloient en divers pays pour gaigner, se
M advisa plutôt qu'il ne l'eut songé, qu'il deviendroit mar» chand sur mer et qu'il sçauroit que c'estoit de chevau» cher les poissons; mesme que trop long-temps avoit été
» pasteur, et que rien ne scet qui hors ne va. »
Le commencement de ce récit est d'une grâce parfaite.
C'est un simple berger qui se laisse séduire par uns mer
belle et paisible, sans penser aux inconstances de la fortune et de l'onde, car il prend son parti avant que de
réfléchir : Il se advisa plutôt qu'il ne l'eût songé.
Peut-on rendre avec plus de vérité cet orgueil naïf du
villageois qui se reproche d'avoir trop long-temps été berger et qui veut enfin connaître ce que c'est que de chevaucher les poissons ? Rien ne scet qui hors ne va , et il se
décide à partir.

respondens incjuit : palmas iterum vult quantum intelligo : ideòque iramotum sese ostendit.
Du rapport d'un troupeau, dont il vivait sans soins,
Se contenia long-temps un voisin d'Amphitrite ;
Si sa fortune était petite,
Elle était sûre tout au moins.
A la fin, les trésors déchargés sur la plage
Le tentèrent si bien qu'il vendit son troupeau,

" jjj

Trafiqua'de l'argent, le mit entier sur l'eau.
Cet argent périt par naufrage, etc., etc.

Lafontaine, livre IV, fable a.

17

�i3o

GUILLAUME TARDIF ,

« Et assez tost, dès le jour de lendemain, mena tout ce
j&gt; qu'il avait vaillant et de l'autruy au marché, et fist de la
» livre quinze sols, pour devenir marchand par mer. Et
» en effet,après qu'il eust ainsi tout vendu, il loua certain
» navire, lequel il chargea et fréta de tout son vaillant et
» de celui de ses voisins, et fut maistre du navire avant
» que serviteur. »
Dans ce court passage, quelle peinture exacte de ces
ambitions irréfléchies qui s'allument tout-à-coup et qui,
par une fatale précipitation, préparent, dès le principe,
l'avortement des espérances les mieux fondées.
Cet homme vendant même le bien des autres, ce marchand dont la première opération est de faire de la livre
quinze sous, ce marin qui ne connaît pas la mer et qui lui
confie toutes ses destinées, cet habile navigateur enfin,
qui frète un bâtiment et veut le diriger lui-même, lui qui
ne connaît aucun des commandemens et n'a jamais servi ;
n'est-ce pas l'homme qui se rencontre tous les jours dans
la vie ?
Y a-t-il rien d'inutile dans aucun de ces détails de Tardif?
Au contraire, chaque mot ne rend-il pas une profonde
pensée et ne prouve-t-il pas, comme nous le disions, que
notre auteur, comme Lafontaine, a suivi le texte d'Esope,
mais n'a vraiment traduit que la nature ?
« Quand il eust nagé quelque peu de temps par la mer,
» survint une tempeste si terrible et si merveilleuse, qu'il
» sembloit que le ciel et la mer fussent en feu; et les
» vagues de la mer se enflèrent si grosses, qu'il sembloit
» à nostre nouveau marchand que le navire descendit
» maintenant aux abîmes, et que incontinent allât jusques
» au ciel ; mesmement pouvoit sembler que la hûne du
» navire puisât à chaque coup de l'eau; car en effet elle
» descendit si grande quantité d'eau sur lui et ses corn-

�FABULISTE DU VELAY.

»
»
».
»
»
»
»
»

l3l

pagnons, que ceux qui estoient en la pompe nepouvoient vuider la moitié de l'eau qui entroit dedans le
bord. Cordes , matz et autres instrumens de navire
crioyent et croassoient si horriblement, qu'il sembloit
que tout deust rompre. Et eust bien voulu nostre nouveau marchand estre à garder ses brebis et moutons,
si possible eust été, deust-il lui coûter tout ce qui
dedans le navire estoit.
» Il appeloit les dieux et déesses à son ayde. La cire
» d'ung royaulme n'eust pas suffi à faire et payer les vœux
» lesquels il voua aux dieux et déesses, si il leur plaisait
» luy sauver la vie. Et fut finablement contraint jetter en
» l'eau toute sa marchandise. — A peine fut venue la nef
» toute vuide à port de salut, que là vous eussiez vu nostre
» maistre de navire bien étonné, car il devoit déjà trois
» fois plus qu'il n'avoit vaillant; et en effet, il avoit perdu
» tout le sien et de l'autruy. Et advint qu'il se mist à son
» premier mestier de pasteur. »
Comme le fait très-bien observer M. Robert, celte description de la tempête est un tableau plein de vérité , qui
offre, dans sa prose même, de l'harmonie imitative. On
voit ce navire battu par les vents en furie, tantôt au sommet d'une vague qui se perd dans la nue, tantôt précipité
au fond d'un abîme d'où il semble ne devoir jamais sortir.
Ce n'est qu'à ce moment que le malheurenx pasteur commence à réfléchir; il appelle les dieux à son secours, la
cire d'un royaume n'eut pas suffi à faire et à payer les
vœux qu'il adressait au ciel. Charmante expression bien
touchante et trouvée dans le cœur de l'homme. Quand la
fortune nous sourit, qui pense à Dieu pour le remercier;
quand le malheur nous frappe un instant , nous qui
n'avons rien, que ne promettons-nous pas au souverain
maître de toutes choses? Et voilà ce pauvre berger qui

�GUILLAUME

TARDIF,

revient à son premier état. Esope et Valla l'abandonnent à
son triste sort; Tardif est le premier qui, avant Lafontaine,
ait eu pitié de lui; et cette pensée est préférable, parce
qu'elle est plus grande et plus vraie. Si cette fable est
l'image de la vie, ce retour sur la terre natale est la véritable moralité; à l'homme qui pleure et se repent, jamais
la miséricorde divine n'a manqué.
« Un jour advint que nostre pasteur qui estoit sur le
» rivage de la mer où il gardoit ses bestes, commença à
» contempler cette mer tant belle et tant sereine, sans
» vent ne vague, comme elle estoit lorsque appétit lui
» estoit pris d'estre marinier. Et tantôt commença à dire
» en adressant la parole à la mer : Dame, vous êtes bien
» subtile, vous me faites belle chière et beau semblant,
» afin que je vous retourne voir et que je me mette sur
» vous avec des marchandises comme j'ay fait cy-devant ;
» certes, ne vous y attendez plus, car trop m'avez plumé
» pour une fois. »

—

« SENS MORAL.
Cet apologue facétieux donne à enten» dre que les hommes sont souventes fois faits sages et
» prudens des choses à venir par les périls qu'ils ont

»
»
»
»
»

trouvé le temps passé, et est bonne cautelle de soy
garder de tomber en inconvénient quand on en est une
fois sorti; car les choses passées doivent être règle de
vie aux prudens hommes sur la disposition et entreprise
des choses à venir. »

Faut-il maintenant demander grâce pour m'être arrêté
sur cette fable avec trop de complaisance ? J'en fais juge
le lecteur; Tardif ne mérite-l-il pas une place parmi les
spirituels et sages écrivains dont l'ancienne France s'honore?
Toujours, chez cet auteur, même finesse d'observations,
même simplicité dans le style, même grandeur dans les
pensées. Ce n'est pas d'après une seule page qu'on peut

�FABULISTE DU VELAY.

i33

l'apprécier, mais en lisant toutes ses œuvres. Ouvrons son
livre au hasard et, si nous voulons bien nous souvenir qu'il
fut écrit en 1492, nous reconnaîtrons, comme M. Robert,
que Tardif, quoiqu'en prose, n'est pas moins bon fabuliste
que Lafontaine.

FABLE XIV.
DU REGNART ET DU LYON.

»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
*
»
»

« Certain regnart estoit en ce temps, qui jamès n'avoit
veu ne regardé lyon en barbe ne en rencontre.—Advingt
ung bon jour que dam regnart, comme dévot hermite ,
alloit chercher son adventure par les villages et vouloit
exécuter certaines commissions qu'il avoit, de prendre
au corps coqs, gelines et ouayes, ou, à tout le moins,
les adjourner à comparoistre en personne.
» Ainsi qu'il s'en alloit dévotement, pensant la manière
de exécuter ladicte commission, il leva la teste pour
regarder devant luy, et incontinent il advise un lyon
grant et horrible, lequel venoit devers luy. Maistre
regnart, qui jamès n'avoit accoutumé veoir tel religieux
parmi les frères de son ordre, fust tellement estonné
et espouvanté, et entra en une passion de crainte si
grande, que la fièvre le print et à peu qu'il ne mourut,
et subtillement fist tant qu'il évada pour le jour le péril
dudict lyon, et retourna en son hermitage sans exécuter
sa commission, etc.... »

Voici sur quel texte de Laurent Valla Tardif a composé
ce charmant début :

�i34

GUILLAUME

TARDIF,

« Vulpes nullum anteâ leonem conspicata, cùm illi ali» quandò obviasset, ita conspectumejus expavit, ut parùm
s&gt; abfuerit quin extingueretur.,
»
On voit bien, dit M. Robert, que Guillaume Tardif ne
peut être compté parmi les traducteurs. Il crée, il peint,
en un mot il est poète. On rencontre en effet chez lui ce
qui nous plaît tant dans Lafontaine, le charme d'un récit
où l'art ne se fait jamais sentir et dans lequel la nature se
réfléchit avec ses couleurs les plus vraies. Le style est aussi
naïf que les pensées ; et ce qu'on admire c'est la grâce
jointe à la simplicité. Un mot suffit à l'imagination du
conteur, elle colore la plus mince idée et trouve à faire
un tableau du fragment qui paraissait le plus inutile.
Nous pouvons, du reste, prendre un exemple de cette
heureuse fécondité dans la fable du Buste et du Renard.
Esope et son traducteur latin disent à peine quelques mots,
et Tardif la raconte ainsi :

FABLE XVI \
LE

REGNART

ET

LE

BUSTE.

« Maistre regnart ung jour pour mieulx entretenir et
» décorer l'état de la chapelle de son nouveau hermitage,

1

LAUB. VALLA. —

De vulpe et capite quodam. —Vulpes aliquandò in

domum citharœdi ingressa, dùm ornnia instrumenta musica, omnem supellectilem scrutaretur, reperit è marmore caput lupinum scientèr fabrequè
factum : quod cum in manus suscepisset, inquit
sensu factum, nullum sensum obtinens.

: O

caput cum magno

�FABULISTE DU VELAY.

l35

voulut devenir musicien et chantre 1 : car ainsi qu'il
passoit devant l'ostel d'ung menestrier qui jouoit de la
harpe, aussi doucement que Orpheus, se arresta pour
escouter l'armonie de la harpe , ainsi qu'il a l'esprit
subtil, et aussi les proportions et accords de ladicte
harpe. Et en effet, fut tant ce maistre regnart ravy du
son et mélodie d'ycelle, qu'il entreprint d'entrer dedans
la maison dudict menestrier, pour apprendre quelque
chose de l'art. Quand il fut entré dedans et faict son
inclinabo, ainsi que le scavoit bien faire, il se assist en
une chaire pour escouter mieulx à son ayse le son de
l'instrument, et bien eust voulu qu'il lui eust consté
deux ou trois gelines de Jacques Bons-Hommes, sans y
rien employer du sien, et il eust autant sceu de l'art de
musique comme faisoit celuy qui dudict instrument
jouoit.
» Après que ce bon religieux et vaillant hermite, dam
» regnart eust longuement recréé et refoullé ses esprits ,
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»

1 Mettez à la place du mot cilharœdi employé par Valla, celui de
mimi que l'on trouve dans d'autres textes, tout ce commencement est
supprimé et nous perdons la partie la plus intéressante de l'apologue
Il serait difficile,

je crois, de ne voir qu'une traduction dans cette

fable : c'est une imitation extrêmement libre, et cependant l'auteur n'a
pas oublié de rendre un seul des mots latins : celui de citharœdus, joueur
de harpe, l'embarrassait. Il sentait bien que ce n'était pas chez un musicien
que le renard devait trouver une tête artificielle. Pour accorder le sens
avec ce mot, il fait éprouver à frère renard le besoin d'orner sa chapelle.
C'est en écoutant le son d'une harpe qu'il désire ajouter, à l'embellissement de son hermitage, les douceurs de la musique; mais pour retourner
à son sujet, Tardif lui fait abandonner ce premier dessein, et il le conduit chez un peintre, où il trouve l'occasion d'appliquer les mots qui
contiennent le but moral de la fable.
M. Robert (fables, t. 1, page clxxxiv.)

�i36

GUILLAUME TARDIF,

» il regarda et advisa plusieurs manières de instrumens
» musicaulx qui là estoient, et se print à les manier l'ung
» après l'autre : puis demanda au maistre menestrier, si
» pour estre expert du mestier, convenoit jouer de tous
» les instrumens que là estoient, et le maistre luy res» pondit que ouy.
» Maistre regnart considérant que trop luy porteroit
» dommage estre si longuement escolier pour apprendre
» la musique, se advisa qu'il lui suffiroit bien, pour Testât
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»

de son dict hermitage, avoir une chapelle de coqs et de
gelinesqui chanteroicnt les reponds, etdes poucînspour
dire versés , et que bien et honnestement s'en estoit
aydé le temps passé, et que encore ainsi le feroit.
» Et ainsi qu'il eust prins congié du maistre et qu'il
fust hors de la maison, advisa l'ostel d'un paintre ouquel
avoit plusieurs sortes et différentes manières de ymages;
et là, entra pour regarder quelle ymage lui seroit propice en sa chapelle. Sitost qu'il fut entré, trouva une
teste de loup, laquelle estoit de marbre, et faicte et
taillée par curieux et industrieux artifice; car elle estoit
tirée sur le vif si proprement, que on eust pou dire au
premier sault, que ladicte teste estoit toute vive.
» Maistre regnart qui spéculoit et regardoit cette teste
très-diligemment, après ce qu'il eust ainsi tout bien
regardé et spéculé, commença à dire en la présence de
ceux qui là estoient : 0 teste ! tant tu as esté faicte par
grand sens et exquise subtilité de engin humain; tant

» tu es décorée et embellie par subtil artifice, et toutes
» fois, il n'y a point de sens en toy, de utilité ne de profit. »

—

« SENS MORAL.
Ce dessus dict apologue et facecieuse
» fable veult innuer et donner à entendre que pou veult

» vacquer à choses qui n'apertent point de profit.... Mes» mement que beaulté exiériore artificielle ne vault, se

» on n'a quelque science ou vertu en sa pensée intériore. »

�ïZj

FABULISTE DU VELA.Y.

II arrive parfois que Guillaume Tardif, après avoir
raconté un apologue, en applique la moralité spécialement
à des circonstances particulières. Ainsi, comme l'a trèsbien remarqué M. Robert, dans la fable du cheval qui se
voit contraint de portertoute la charge, et de plus la peau
de l'âne qu'il a laissé périr sous le faix, il s'adresse aux
habitans des bonnes villes qui se refusaient à payer les
contributions, et dit :
« Le dessus dict apologue donne à entendre que les
» riches.... puissans hommes des villes et cités ne doivent
» pas laisser porter aux pauvres ruraux et champestres,
» toutes les charges des tailles et imnosts, lesquels sont
» mis sur eulx par les princes, pour la conservation de
» la chose publique : ains les doivent relever en payant
» partie desdicts imposts: car, quand les ruraux et cham» pestres seront tant chargés et que on aura prins et
» plumé toute leur substance, il conviendra puis après
» que ceux qui sont riches et puissans fournissent au
» demeurant. »
Le précieux exemplaire des fables de Guillaume Tardif
qui se trouve à la bibliothèque royale, contient dans sa
seconde partie lesdicts joyeux et moralités de Pétrarque.
Notre auteur n'a pas mis dans ce travail moins d'originalité ni moins d'esprit; ce sont encore des fables, mais sous
forme d'anecdotes, de souvenirs historiques; Lafontainô
lui-même a souvent fait usage de ce moyen, et comme on
peut le voir par les trois extraits que nous allons donner ,
Tardif s'en est servi fort ingénieusement pour en conclure
les plus sages préceptes.
DU PHILOSOPHE THALÈS.

« Thalès fut un noble philosophe et grant astrologien.
18

�i38

GUILLAUME TARDIF ,

»
»
»
»
»
»
»
»
»

Un soir il sortit de sa maison pour regarder les planètes,
afin qu'il put faire jugement de la disposition du temps.
Et ainsi qu'il regardoit l'autre monde en cheminant assez
en paix, il trouva une fosse en laquelle il tomba. En sa
dicte maison il y avoit une vieille chambrière^, laquelle
lui dit assez facélieusement : Comment te mesles-tu de
vouloir comprendre veoir et cognoistre les choses qui
sont es-cieux , quand tu ne peux pas veoir en la terre ce
qui est devant tes pieds.
» Par ce dict, est donné à entendre qu'on ne doit pas
» tant spéculer les choses célestes, qu'on ne regarde aux
» choses temporelles. »
DE L'ORATEUR GALBA.

« Galba estoit orateur très-éloquent ; mais tant y avoit
» de imperfection en luy, qu'il estoit bossu et contrefaict,
» et de engin cault et malicieux. Aussi Lélius avoit acous» tumé de dire : L'engin de Galba est mal logé.
» Il plaidoit ung jour qu'il passa une certaine cause en
» la présence de Auguste Cœsar, et en soy se glorifiant de
» son éloquence, il dit par plusieurs fois à l'empereur :
» Auguste, corrige en moy et en mes dicts ce que tu
» y verras à corriger, et ce réitéra t-il par deux ou trois
» fois ; et finablement, l'empereur lui respondit très-facé» tieusement : Eh! â propos, Galba, jeté puis bien admo» nester de bien faire, mais je ne pourrois corriger ni
» changer ton fallacieux engin.
» Par ce, est donné à entendre que c'est chose difficile
» de corriger ung mauvais homme et vicieux. »
DU JEUNE ET DU VIEL ESCUYER.

» Ung jeune escuyer montoit ung jour que passa à

�GUILLAUME TARDIF, FABULISTE DU VELAY.

»
»
»
»

l5g

cheval en la présence d'ung viel routier de guerre ,
lequel copioit ledict escuyer, et lui dit qu'il montoit
encore plus légèrement sur son cheval avecques sa
vieillesse que ne le faisoit ledict escuyer avecques
j&gt; sa jeunesse. Le gentil-homme qui se vit raillé par ledict
» routier lui respondit soudain très-facétieusement : Ce
» n'est pas de merveille si tu montes plus légèrement
» que moy; car soixante et dix ans avant que je fusse nay,
» tu as exercé et expérimenté la science de aller à cheval.
» Ce néantmoins je monteroie et descendroie trois fois de
» dessus celte beste, avant que tu fusses monté et des» cendu une fois.
» Par ce, est donné à entendre que nul ne doit railler
» personne, si il ne le veult estre. »
Le livre de Guillaume Tardif est fort rare et très-peu
connu. L'exemplaire unique de la bibliothèque royale est
d'un grand prix et parfaitement conservé. Par la peinture
qui représente l'hommage de l'auteur au roy et à la reine,
on peut déterminer, à deux ou trois années près, l'époque
où les fables parurent pour la première fois, puisque
Charles VIII ne se maria qu'en i4gi, et mourut en 1498.
Ce n'est pas, je Tai dit, sur d'aussi faibles extraits qu'il
est possible de juger le génie d'un homme; aussi, ai-je
voulu, dans cette courte notice, moins faire un examen
approfondi des œuvres du vieux liseur de Charles YIII
qu'indiquer les sources où chacun pourrait un jour recourir pour étudier les premières pages de notre littérature.

����ETIENNE MÉDICIS,
HISTORIEN INÉDIT DU VELAY.

Le gouvernement révolutionnaire qui, vers la fin du
189 siècle, vint tout à coup fermer le premier livre de
notre histoire pour ouvrir si violemment le second, porta

�»44

ETIENNE MÉDICIS,

sans doute plus d'un coup salutaire3 mais, dans sa brutale
précipitation, que d'erreurs irréparables il commit en peu
d'années! Que de sages institutions, fruit d'une vieille
expérience, furent détruites en un jour de colère!..
Plus tard, si j'en ai le loisir, le manuscrit de Médicis à
la main, je dirai combien la nouvelle division du territoire
a été funeste aux intérêts matériels du pays. Plus nous
étudierons l'histoire des anciennes provinces, de la nôtre
surtout, et plus nous serons forcés de reconnaître que ces
départemens improvisés qui relient ensemble des contrées
souvent hétérogènes sont un perpétuel obstacle à une
bonne administration. En cet instant, contentons-nous de
signaler un des actes que les désordres inévitables du
temps ne permirent pas de diriger et qu'aujourd'hui nous
déplorons amèrement.
Tout ce que les maisons religieuses, couvens , abbayes ,
chapitres, universités, bibliothèques épiscopales, archives
de villes, de provinces , chartriers déniaisons nobles et
d'établissemens publics, renfermaient de collections, fut
saisi , entassé pêle-mêle dans les dépôts des nouveaux
chefs - lieux , et là abandonné presque à la publique
merci. L'un vint enlever le dossier qui] pouvait établir
des droits contre sa propriété , l'autre substitua dans
une liasse de papiers de famille quelques pièces favorables à ses intérêts ou à sa vanité nobiliaire; celui-ci
déroba, pour en faire un honteux trafic, les manuscrits
les plus précieux, celui-là, abusant d'une confiance imprudente , coupa les sceaux de cire et de plomb qui faisaient toute l'authenticité des parchemins et qui furent pour
lui de si mince valeur ; de telle sorte enfin que, lorsqu'on
entre dans ces salles désolées pour rechercher quelques
documens utiles à l'histoire, on se voit bientôt repoussé
par le dégoût et obligé de fuir devant ces monceaux pou-

�HISTORIEN

INÉDIT

DU

VELAY.

l45

dieux de feuilles lacérées en mille pièces, dispersées à
tous les vents.
Ceci spécialement s'applique à nos archives de la HauteLoire et nul, mieux que moi, ne peut le dire avec plus de
connaissance de cause. Je suis d'autant plus libre pour
exprimer ma pensée que je ne crois aujourd'hui blesser
la susceptibilité de personne, du moins c'est mon intention;
depuis longues années en effet, le vent, la poussière ou la
pluie pénètrent seuls dans ce sanctuaire isolé et les choses
reposent en l'état où je les vis, lorsque quelques pièces
utiles à mes travaux me furent confiées avec tant de bienveillance.
Ce ne sera pas l'œuvre de quelques semaines que de
rétablir l'ordre dans ces cases et ces armoires de la vieille
université de Saint-Mayol. Il faut avoir déroulé cette
effrayante quantité de vélins, avoir seulement jeté les yeux
sur toutes ces membranesrongéespar les vers, surcesmasses
de registres , de dossiers, de feuilles errantes, si l'on veut
apprécier le travail qu'il y aurait à faire, je ne dis pas pour
analyser, pour extraire tous ces matériaux dont un grand
nombre écrits, il y a plus de dix siècles, sont à peine
lisibles, mais pour obtenir un simple classement chronologique. Cependant, l'histoire administrative de la province
est encore cachée là et, qu'on y prenne garde, s'efface
tous les jours.
Ainsi donc vont les choses de la terre ! Les hommes travaillent laborieusement pendant des siècles entiers à bâtir
le grand édifice de la société; peintres, poètes, historiens,
guerriers, législateurs, viennent à la base, comme les cariatides antiques, prêter leurs puissantes épaules pour soutenir l'éternel monument; et un seul jour suffit au vent du
ciel, au caprice d'un homme, pour renverser et confondre
les débris de celte Babel sans nom!...

�i/f6

ETIENNE MÉDICIS,

Avec quel amour les bénédictins de la Chaise-Dieu, les
comtes chanoines de Brioude, les religieux du Monastier ,
de Saint-Pierre-Latour, de Pébr&amp;c, les prémontrés de Doue,
les dominicains, les cordeliers du Puy et tant d'autres ,
conservaient les chartes, les bulles, les lettres royaulx ,
les ordonnances rendues en leur faveur. C'étaient leurs
titres, et ils y tenaient avec plus d'orgueil que n'eût fait
pour les siens le plus noble seigneur féodal. Aussi dans
chaque maison y avait-il toujours un titrier, clerc ou
laïque, qui tenait les pièces dans l'ordre le plus parfait.
Aujourd'hui tout est dans le chaos. Les diplômes les
plus importans sont déchirés et dépouillés des cires authentiques; l'immense cartulaire de la Chaise-Dieu qui avait
coûté tant de peine est décomplété; les pièces que citent
Baiuze, dom Vaissette, la Gallia Christiana, le père Oddo
de Gissey, frère Théodore, etc., manquent en partie. En
vain on reconnaît la place où furent déposés nos manuscrits de Médicis ; un jour une main sacrilège les enleva
pour les vendre à ces marchands nomades qui paient à
vils deniers el font disparaître d'un pays les plus précieux
trésors. Heureusement que M. de Bonald, notre évêque ,
dont l'esprit est aussi éclairé que généreux, a découvert
ces manuscrits, les a achetés à ses frais, et sachant de
quelle importance ils étaient pour le Velay, s'est empressé
d'en faire hommage à la bibliothèque historique du Puy.
De pareils traits se recommandent assez par eux-mêmes à
la reconnaissance sans avoir besoin de nos éloges.
ETIENNE MÉDICIS,

comme il le rapporte lui-même1,

1 Dans un 3e volume écrit de sa main,

ayant pour titre : Répertoire

îles choses contenues dans mon livre DE PoDIO.
Ce volume, précédé d'une petite préface fort intéressante, n'a pas subi

�HISTORIEN INÉDIT DU VELÁY.

\fá

naquit au Puy en Velay, vers l'an
Il continua la profession de son père, honnête marchand de la ville, quoique
son penchant le portât aux études sérieuses. A peine âgé
de vingt-cinq ans, il résolut d'écrire l'histoire de son pays
et de conserver à la postérité les noms et les actes de ses
progéniteurs dignes d'être loués ; considérant que ce ne
peut être que par l'histoire écrite qu'on éternise la mémoire
des hommes et des événemens1.
Toutefois, pour accomplir ce noble projet, le jeune
chroniqueur trouva d'abord de grandes difficultés; il ne
lui fut pas permis de consulter les nombreux matériaux
trop soigneusementconservés dans les archives du seigneur
évêque, du vénérable chapitre de Notre-Dame , de SaintMayol, de l'hôpital, des trois collèges, des abbayes de
Saint-Vozy et de Saint-Pierre-Latour, de Saint-Jean de
Jérusalem, de Saint-Barthelemi, des Mendians, de SaintPierre le Monestier, du Consulat, du vicomte de Polignac,
Alors l'imprimerie découverte depuis peu n'avait point
encore porté sa lumière jusques dans nos contrées, et la
perte d'un manuscrit était irréparable.
Ce ne fut que beaucoup plus lard et après maintes
recherches que Médicis, aidé de livres et de papiers remis
à sa foi, put rapporter dans un premier volume les
anciennes chroniques du pays et un assez grand nombre
de documens originaux; quant aux faits contemporains, il
les prend depuis les dernières années du i5e siècle et les
conduit jusqu'en i55a, époque, dit-il, où j'ai serré botique

le sort des deux autres;

M. Lobeyrac, à qui il appartient encore en ce

moment et qui a bien voulu me le confier, ne refusera pas, j'en suis sûr,
d'en faire le dépôt à notre bibliothèque, déjà son obligée à tant de titres.
1 Même volume, page (.

�i48

ETIENNE MÉDICIS,

et fermé les ruisseaux de cette œuvre mienne, à cause des
maulx familiers à vieillesse, comme ma main qui est
deevenu pesante, mes yeux caligineux, etc.
Le style de Médicis, quoique fort négligé, même pour le
temps où il écrivait, plaît cependant beaucoup; et je ne
crains pas de le dire, précisément à cause de cette négligence qu'il faut bien se garder de critiquer. Plus correct,
nous ne retrouverions pas ces vieux dictons, ces tournures
locales, ces façons rustiques delangage que l'art condamne
et que la nature inspire. Après tout, qu'importerait maintenant une élocntion plus savante? Elle nous paraîtrait
tout aussi barbare et nous aurions perdu les plus intéressans souvenirs ; car, chez nos anciens chroniqueurs,
il y a encore de l'histoire, même dans la manière dont ils
racontent.
En général, on écrit toujours bien lorsque la plume
obéissante ne cherche d'autres inspirations que celles de
l'ame ou du cœur. Médicis mérite surtout notre admiration
par l'inimitable candeur de ses récits et par sa franchise
etsa bonne foi, que ne vient jamais altérer la vanité de l'écrivain ; à peine nous entretient-il de lui; et quand il se
nomme, c'est en termes si modestes qu'il est facile de
voir combien peu l'historien croyait faire pour sa gloirepersonnelle en travaillant pour celle de son pays.
« J'ay entreprins en monlourd patois, dit-il, de traicter
» les hystoires, chroniques et aultres telles choses con» cernant la cité et ville Nostre-Dame du Puy d'Anis. Et
» faisant au propos de mon prétendu vouloir, combien
» qu'il ne sera pas au gré des lisans, car il n'y a ordre ni
» langage orné qui l'œuvre embellissent,"ni agencent tout
» au fort. Je l'ay tracé tellement quellement, et m'attends
» queplusieurs àl'adventure y employeront quelquepetite
» demie heure à voir quelques portions de l'ouvrage, com-

\

�lfâ

HISTORIEN INÉDIT DU VELAY.

bien qu'ils relateront que n'ay pas procédé disertement.
» Toutes fois, je les intercède humblement, car je connais
» mon rude engin et suis incapable pour cultiver un si
5&gt; fécond territoire 1. »
Nous allons parcourir l'ouvrage de Médicis considéré
sous le double point de vue historique et littéraire.
L'auteur commence par transcrire religieusement toutes les
vieilles légendes queies générations se transmettaientdepuis
des siècles sur la fondation du temple de la Vierge et sur l'histoire miraculeuse de l'image noire donnée par le Soudan
de Babylone. Après ce pieux hommage à la patrone de son
pays, sans se tracer de plan, à peine d'après un ordre
chronologique et plutôt en manière de notes, il raconte
quelques anciennes chroniques, comme celle des chaperons blancs2, de la belle bouschière 3,de la destruction et
du rétablissement du consulat4, de lamortdu connestable
du Claisquin5, de l'incursion des Bourguignons dans le
Velay 6, du siège du chasteau d'Espaly n, de la fondation
de l'abbaye de Seguret, sur le rocher Saint-Michel8, des
autres êtablissemens de la ville 9, des pèlerinages de GerM

't

Manuscrit de Médicis, feuillet

i

(verso) tome

1.

2 MCLXXXV.
3 MCCLX.— MCCLXXVI.
4

MCCCXLV.

5

MCCCLXXX.

« MCCCCXVIII.
7

MCCCCLXV.

« DCCCCLX1I.
9 DLXXXI

Clairs),

(hôpital), MCCxxxl (les cordeliers), MCCCCXXX ( Saint» (le collège), MDCIX (les capucins), etc.

MDCIIII

20

�ÉTTÌINNE MÉDICIS,

tains rois à Nostre-Dame*, des insurrections, à diverses
époques, du peuple contre l'autorité
, etc., chroniques
fort importantes, puisqu'elles sont à peu près toute l'histoire du pays.
Médicis, dont l'intention n'était que d'écrire les événemens contemporains et qui n'a rapporté les autres que
d'une façon très-incomplète, puisqu'il lui fut impossible
de pénétrer dans les archives, se hâte d'abandonner l'histoire des faits pour celle des institutions communales.
Aussi, dès la page 179 du premier volume, il entreprend
une dissertation pour déterminer : « Comment , gens
H vieulx, nobles, experts et savans, doibvent estre esleus
» consuls.... » Au feuillet 204, il nous conserve plusieurs
pièces originales en langue du pays, qu'on reconnaît au
premier abord pour la langue abâtardie de Capdeuil et de
Cardinal.
« i° La forma et maneyra dé levar et exhigir la leyda
» et peadge dé la présente ville del Peu, per lous fermiers
» d'aquellas.
» 2° Per obviar à toutz abus et exactiones que sé sunt
» faictes lo temps passat tochant lo pès del rey.
» 3° Tochant lous monniers.
» 4° Maneyre de pesar lo pès estrangier.
» 5° Lassieta de rendas queys sé bayla et sé assis el pays
» de Vellay 2 et el pays de Gëvauldan.

MCCCLXXXXIV.

2 Les doas partz sunt en blat , la tersa en deniers dé censiva , dé la
valour de dos blatz; à la mesure del Peu, sé réduisunt las mesuras grandes et petites qué sé appélant pogesas. Et si n'y aplus d'ung que d'autre,
monte lo blat per sixiesme et l'argent descendra coma en aisso faire et
nécessaire.

�HISTORIEN INÉDIT DU VELAY.

l5l

» 6° El pays d'Alvergne et dé Languédoc.
» 7° La costuma del Peu tochant l'ordre qu'on y té per
» lo vin sia noval ou faict.
» 8° L'ordre queys se debuont anar per la precessiou
» del jour de Diou, las torches dous mestiers.
» 9° Las charreyras ordonnadas a faire las gardas aux
» portatz de la ville del Peu, etc. »
Toutes ces pièces destinées à être publiées dans les places
et carrefours de la ville, à son de trompe, ne pouvaient
être dans une autre langue, sous peine de rester inintelligibles à la plus grande partie des citoyens. Aux 12e, i3eet
14e siècles, la langue romane était celle parlée dans ces
montagnes, comme dans tout le midi de la France; ce ne
fut que par la conquête violente contre les comtes de
Toulouse et par le renversement âc. la brillante civilisation
méridionale que le français s'introduisit par delà la Loire.
Alors, ce qui avait été pendant long-temps un idiome cultivé, élégant, correct , devint insensiblement un patois
informe, abandonné au peuple des campagnes. Mais la
désertion des vaincus, l'envahissement des vainqueurs ne
furent pas tellement rapides que la transition dût se faire
en peu d'années. Le peuple et la bourgeoisie sédentaire,
gardiens fidèles des vieilles coutumes, de la langue et des
mœurs nationales , résistèrent autant qu'ils le purent.
A cette heure même , la conquête est loin encore d'être
achevée.
Suivant le même ordre d'idées, le chroniqueur nous
rapporte successivement les discussions ou les accords
entre les consuls et les seigneurs de Polignac, au sujet des
anciens péages que ceux-ci exigeaient des voyageurs et des
marchands qui passaient sur leurs domaines pour arriver
à la ville.—Puis , les privilèges du poids royal, accordés
par Philippe de Talois.—Lesrèglemens des anciens consuls

�l52

ÉTIENNE MÉDICIS,

avec le maître ladre de la maison de Brive, relativement
aux citoyens municipaux. — Les lettres de Charles VIII qui
défendent d'arrêter qui que ce soit dans les foires du Puy.
—Le serment qu'est obligé de faire le seigneur évêque
entre les mains des consuls, à sa première entrée par la
porte Pannessac.—Le pariage de la cour commune.—La
statistique de la cité, son enceinte, ses portes, ses tours,
ses maisons, ses jardins, le nombre de ses îles, deses
églises, de ses places, de ses fontaines, de ses écoles, de
ses habitans.—Les procès-verbaux des grands jours tenus
au Puy, où il fut rendu de nombreux arrêts concernant
le guet de nuit et de jour, la police municipale et ecclésiastique , l'administration des hôpitaux, des cimetières ,
de la maladrerie, l'éducation de la jeunesse, la gestion
consulaire, etc.
Tous ces documens , classés avec une extrême clarté ,
sont habilement commentés par l'auteur. On reconnaît
dans cette partie de l'ouvrage le travail d'un homme qui
fut long-temps consul. Il suit jusques dans leurs moindres
détails toutes les questions administratives , recherche les
anciennes coutumes , étudie les changemens qui sont
venus successivement les modifier, et s'arrête enfin à la
législation définitive apportée par les lettres ou les ordonnances royales , par les jugemens de la cour de Toulouse
et par les arrêts souverains des grands jours.—Sur ces
matières, le manuscrit est rédigé dans un ordre parfait.
A la suite de chaque disposition réglementaire touchant
les poids, les mesures, les tarifs, le prix des marchandises,
Médicis ouvre des tables sur la valeur de chaque objet et
poursuit ses calculs pour toutes les localités du diocèse.
C'est dans le premier volume de son ouvrage que Médicis
commence le récit des événemens remarquables dont il
fut le témoin , entr'autres :

�HISTORIEN INÉDIT DU VELA Y.
I

i53

-—Le J4 mai i5i2, par ordre du roi, il est fait un recensement des forces armées de chaque ville du royaume , le
Puy compte plus de mille hommes.
— En j5ao, i524 , i53o, des pestes affreuses ravagent
le pays et en chassent les hahitans.
— En i523, des bandes de malfaiteurs se répandent
dans la contrée, assaillant, pillant villes et châteaux.
— En i533, pèlerinage à Notre-Dame du Puy du roi
François Ier; fêtes et réjouissances en liunneur de cette
bienvenue.
Un fait qui, par lui-même n'a pas d'importance, mais
qui montre bien quelle était la foi religieuse et naïve de
cette époque, c'est celui que nous trouvons en parcourant
le commencement du second volume, page CXLVIII, et
que l'auteur désigne ainsi :
« Comment l'an i54o furent excommuniées les chenilles
» qui gastoient le fruit de la terre; et craignant ceste sen» tence, elles fuyoient à troupes en un lieu à elles assigné
»
»
»
»

par le seigneur officiai. Lesquelles chenilles, rencontrées
par les enfans, ils leur crioient ainsi, disant: Excommuniagdes ! excommuniagdes !... Et la paoure vermine
se avyant, dressoient leurs têtes; qu'est un merveilleux

» espectacle... »
«En i55o, un vent austral, véhément et hactif, dit
» Médicis, embrasa et brûla en peu d'heures 44 maisons
» aux parties de Posarot, où le feu avoit pris. »
Vers ce même temps , commencèrent à naître dans le
Velay les premiers troubles au suj . tỳè la religion de
Luther. Ils furent occasionés par quelques ouvriers du Puy
que la justice fit aussitôt appréhender. Ces mesures rigoureuses, loin de calmer les esprits, ne firent queies irriter
davantage encore ; et il arriva que chaque matin on trouvait brisées, souillées de boue, les nombreuses statues du

�i54

ETIENNE MÜDICIS,

Christ ou des Saints que le peuple était habitué à placer
dans de petits oratoires au coin des rues.
Médicis, à la fin de son deuxième volume, et postérieurement sans doute à la préface dont nous avons parlé,
ajoute un supplément assez considérable où se trouvent
différentes chroniques sur les premières luttes religieuses
qui, plus tard et si long-temps, ensanglantèrent le pays. Si
je m'abstiens ici d'indiquer ces documens, précieux pour
l'histoire du Velay, c'est qu'ils ont été repris et continués
par Jean Burel, historien inédit et contemporain de nos
guerres civiles de i5o2 à i63o, et qu'ils forment un ensemble complet qui ne peut être scindé. Seulement,
comme il convient de restituer à chacun son œuvre, il
était important de dire immédiatement que le récit des
événemens jusques vers i565 appartient à Médicis, dont la
main tremblante sut encore les écrire avec un puissant
intérêt, malgré son extrême vieillesse.—Nous y reviendrons bientôt.
Par différens passages de nos manuscrits, nous voyons
que le goût des spectacles existait et se perpétua longtemps dans les mœurs du pays ; nous savons « le malheu» reux esclandre arrivé , en i535, chez le bateleur de la
» rue Pannesac, à l'intersigne de la Colombe, qui démons» troit par personnaiges allant par contrepoids la Nativité
» de Jésus-Christ et aultres singularités et passe-temps
» joyeulx, comme jouer des gobelets, des passe-passes et
» aultres tours, gambades et sobre-saulx; le tout pour
» gaigner sa paoure vie.... »
Le vendredi saint, i556, furent démontrées au peuple,
dans l'église Saint-Laurent, la mort et la passion de JésusChrist—Messire Védrine faisait Dieu le Père; Achard faisait
Jésus; d'autres, Notre-Dame, la Magdeleine, les bourreaux, etc....

�HISTORIEN INÉDIT DU VELAY.

i55

Le troisième jour de la Pentecôte, en i575 , fut jouée
l'histoire de David et de Goliath, géant, au-devant de
l'église Saint-Georges, en présence de la noblesse et des
habitans du pays.
En i585, encore aux fêtes de la Pentecôte, fut démontrée , par personnages, l'histoire delà mort d'Olopherne,
par les mains de dame Judith. Cette représentation dura
deux jours. Elle fut exécutée sur un échafaud à la place de
Saint-Pierre le Monastier.
En 1600, Mondot, prieur de Saint-Pierre le Monastier,
composa et fit jouer, au Grand-Clauzcl, sur un théâtre de
quarante pas de long, la vie du petit Joseph. Ce drame
dura trois jours et employa plus de trente personnages.
En 1610, le même auteur donna l'histoire de Daniel,
réduite en carmes ou vers français. Il y avait plus de quatrevingts acteurs, tous richement vêtus. Le fils du juge mage
représentait Daniel ; le docteur Leblanc jouait Nabuchodonosor, etc..
A peu près vers cette époque, les écoliers du collège
démontrèrent la chronique de saint Alexis, mise en vers
par le régent de rhétorique, etc..
Médicis, antérieur à ces époques, nous a conservé dans
ses manuscrits un mystère en trois grandes journées, qui
ne renferme pas moins de 25oo vers. Cet ouvrage, de la
fin du i5e ou du commencement du 16e siècle, présente
au pays ce double intérêt, qu'en retraçant son ancienne
histoire, il lui fait connaître à quel degré d'intelligence
poétique se trouvaient nos montagnes si injustement
accusées d'absorber la lumière.
Le sujet de la pièce est L'HISTOIRE DE LA FONDATION DE
NOTRE-DAME D'ANIS, en trois journées.
L'auteur, dans une fervente oraison, commence par
dédier sou livre à Marie, puis ouvre la première journe'e

�i56

ETIENNE MÉDICIS,

par une longue ballade que l'acteur, en manière d'exposition j adresse au populaire.
Noble et magnifique corapaignie
Que estes cy en ceste place,
Prêtez silence, je vous prie,
S'il est de votr'bénigne grâce....

A la fin du discours, saint Pierre doit être assis dans
une chaire bien dorée. Devant lui se tiennent debout saint
￼
Quand je pense au grant honneur
Que me fais Dieu, notre Seigneur,
D'estre son lieutenant en terre
Me disant : Tu es Petrus, tu es Pierre,
Et super hanc petram , sur cette pierre,
Je édiffirai mon église ,
Mercy Dieu !

Puis il exhorte ses deux disciples à se mettre en route
pour convertir les peuples à la foi chrétienne.
SAINT GEORGES.

Adieu le prince des apostres.
SAINT FRONT.

Nous sommes tous deux vostres
Et à vous nous recommandons.
SAINT PIERRE.

Adieu, mon ami Fronton.
Dieu te veuille tenir en sa garde.
SAINT GEORGES.

Très Saint Père, le temps retarde
Parquoi vous disons
Pour toutes intentions
Adieu !

i

�HISTORIEN INÉDIT DU VELAY.

Et voilà les deux saints cheminant à la garde de Dieu.
Saint-Georges, après de nombreux incidens, épuisé de
fatigue, s'arrête, et sentant sa fin prochaine, adresse à
Dieu une prière ;
Jésus débonnaire f
Espoir salutaire,
En ce dur affaire
Donne moi confort;
Je ne sais que faire
Ne où me retraire
Pour mou corps soustraire
A la dure mort.

A ce dur effort,
AuguisstJLiA el furt

Plain de desconfort
Ne me laisse pas;
Par ton doux apport
Donne moi support
Et mayne à bon port
Mon dolent solas....

11 dit et trépasse. Saint Front l'enterre, verse quelques
larmes sur sa tombe, et continue tristement son chemin
appuyé sur le bâton pastoral que saint Pierre vient de

lui remettre.
— Tout à coup le mort ressuscite, rejoint son camarade et s'en va partager ses travaux.
— La scène change; nous sommes dans la Vélavie, au
milieu d'une troupe de paysans idolâtres qui viennent
adorer leur dieu Apollo,
De Velay le très haut prince
Qui en cette province
Est renommé.
21

�i58

ETIENNE MEÜICIS,

Les prières sont interrompues par l'arrivée soudaine des
deux apôtres voyageurs qui, s'apercevant du culte impie
des habitans de ces contrées, se mettent à les catéchiser
avec tant d'éloquence qu'ils les convertissent bientôt, à la
foi chrétienne. Le peuple brise lui-même la statue du
dieu menteur, se prosterne aux pieds de ces nouveaux
prêtres et reçoit le baptême. — Ici l'acteur, dans un
monologue très-détaillé, rétablit les faits et prépare ce
qui va suivre.
— La scène change.—Nous sommes un instant en paradis; Dieu est sur son trône, la Vierge est près de lui, à
ses pieds les anges Uriel et Raphaël. Notre-Dame prie le
Sauveur de favoriser l'œuvre sainte des deux apôtres. La
volonté divine se fait entendre am rien-* messagers célestes
qui descendent sur la terre où nous les suivons.
— La scène change. — Une dame couchée dans son
lit se plaint de ne pouvoir dormir. Au moment de trouver
le sommeil, les deux anges lui apparaissent, lui enjoignent
d'aller vers saint Georges, de la part de Notre-Dame, et
de lui ordonner d'élever, sur la montagne d'Anis, un temple en son honneur. La matrone obéit.
— La scène change. — Le saint, suivi de quelques
paysans, cherche un lieu convenable; mais avant de le
pouvoir trouver, il expire pour la dernière fois. Chacun
vient, en manière d'oraison funèbre, exprimer ses regrets;
puis l'acteur, par quelques explications au public, met
fin à cette première journée.
»

Un prologue de l'acteur ouvre la seconde journée.
Notable peuple, grands et menus,
S'il

YOUS

plaist faire silence,

�HISTORIEN INÉDIT DU VELAY.

Nous suyvrons par ordonnance
En cette seconde journe'e
La matière jà commencée....

Nous arrivons , parlerécitatif de ce monologue, jusqu'au
temps de l'évéque saint Vozy. Quand la scène commence,
on voit une religieuse paralytique du hameau de Ceyssac,
qui, comme la matrone de la première journée, souffre
dans son lit, sans pouvoir trouver un instant de repos, et
qui comme elle intéresse le ciel à ses maux. — Dieu,
Notre-Dame, les Anges délibèrent; la Vierge elle-même
descend pour guérir la pauvre femme et lui indiquer le
lieu où doit être édifiée son église. — Saint Vozy jette aussitôt les fondemens de ce temple miraculeux, aidé de Philippot, charpentier; de Jaquet, de Jaqueline et d'autres
gens du peuple.
PHILIPPOT.

Mon entendement mécanique
A deyiser toujours s'applique
Pour gaigner de quoy souhstenir
Mon estat et m'entretenir
En ceste paoure vie humaine.
— II me faut bien prendre la peine
De porter tous mes ferremens,
Mes outils et mes instrumens,
Besoignes, reigles et esquières....
UN PAYSAN.

Et hion donc! prendrai ma taille
En que hieu rasé mon prat
Que mé servira deschamprat
Et uug aultre fossour pontut
Aussi mon grant martel testut.

�ETIENNE MÉDICIS,
JAQUE T.

Maistre Philippot, qué y porteray
Par maneyre de passe temps?
PHILIPPOT.

Ceste reigle et ces ferremens,
Ces deulx martels et cette scie.
JAQUET (les prend).

C'est assez, je vous remercie. —
Or, allons quand il vous plaira.
PHILIPPOT (en baille aussi à Jaqueline).

Vous porterez cecy , ma mye.
JAQUEI.ItiE (les prend).

•

C'est assez, je vous remercyc.„

Et chacun se met à l'œuvre. L'ouvrage terminé, arrive
le clergé et le peuple en procession. Les portes du temple
s'ouvrent d'elles-mêmes, les cloches sonnent aussi d'ellesmêmes, et tous, saisis d'un aussi grand prodige, se prosternent et rendent grâce au ciel.
— Ici, finit la seconde journée.

La troisième et dernière journée commence par un
inventaire général des reliques apportées à la nouvelle
église par deux vieillards mystérieusement vêtus de blanc.
VOZT.

Entre tous on apperçoit
Un joyel de grand préférence.
SCBUTAUVE.

Et, quel est-il?

�HISTORIEN INÉDIT DU VELAY.

VOZT.

Sans douhtance
Je l'ose bien dire par conclusion.
C'est la très-digne circumcision
De Jésus-Christ Nostre Seigneur....

SCRUTArRE.

Aussi y a-t-il de la Vierge nète et pure
Une grande partie de sa ceinture.
UN PREBSTRE.

Aussi y a-t-il de ses cheveux.
VOZT.

Et de son laict très-précieux.
SCRUTAIRE.

Aussi y est un sien solier.
TiE PREBSTRE.

C'est un reliquaire singulier
Et moult excellent, quoiqu'on die.
VOZT.

N'y a t-il pas grande partie
De la nappe où Dieu fit la cène.
SCRUTAIRE.

O que ce nous fust bonne estrenne
D'avoir icy chose tant belle.
LE PREBSTRE.

N'y est aussi la coupe en laquelle
Jésus buvoil en son enfance !

I

l6l

�l62

ETIENNE MÉDICI6,
VOZY.

Si est sans aulcune doubtance.
SCRUTAIRE.

Et le digne couvre chief blanc
Auquel a maintes goûtes de sang.

Suit pendant plusieurs pages rénumération de mille
autres trésors non moins précieux.
— La scène change. — On voit, sur un trône éclatant,
saint Louis environné de toute sa cour.
LE ROI

( tenant conseil ).

Vous savez bien, mes conseillers,
Ducs, comtes , barons et chevaliers,
Que notre règne (la mercy Dieu)
Se porte bien ; car en nul lieu
Je n'ai que parfaicte paix,
Je veux
Jusques en Hiérusalem aller
Prévost, incontinent allez bientost
Devers nostre patron Berthot
Auquel veuillez promptement dire
Que bien appareille mon navire.
Compaignie , très-noble et très-sage,
Avant d'accomplir le voyage,
Allons voir le lieux miraculeux
Du Puy d'Anis

Saint Louis, suivi de tout son cortège, se met en route.
— La scène change. — Le roi est au Puy, visite son
divin oratoire, fait une pieuse prière devant l'autel de la
vierge et dépose une riche offrande. Les seigneurs de la
cour s'avancent et suivent l'exemple de leur maître.

�HISTORIEN INÉDIT DU VELAY.

l63

— La scène change. — Le roi s'embarque , arrive chez
ie Soudan de Jérusalem, lui fait part du désir qu'il éprouve
de visiter les saints lieux. Le Soudan fait au royal pèlerin
le plus touchant accueil, et quand celui-ci, satisfait de
son voyage, se dispose à partir, son hôte fait ouvrir devant
lui tous ses trésors, l'engageant à choisir tout ce qui
pourra lui plaire. Toute la cour de France reste éblouie de
tant de merveilles.
UN COMTE.

Regardez!., quelles chaynes et carcans!..
Quels rubis !.. quels riches diamans !..
Jamais on ne vit rien de plus singulier...
UN PRÉVOST.

Quels camajeulx !
UN ESCUÏER.

Quel riche collier !..
LE PRÉVOST.

Vecy choses inestimables.
UN DUC.

C'est richesses incalculables
D'avoir trésors si excellens.
LE ROI.

Ils sont bien faicts selon le temps,
Selon la mode sarrasine;
Car par dehors et par dedans
Tout est plain de pierrerie fine.
LE SOUDAW.

Prenez à vostre bon plaisir.

�i64

ETIENNE MEDICIS,
LE BOI.

Quel chose pourrois-je bien choisir
Que soit bon et de magnificence?..
LE DUC.

Or, regardez bien à loisir.
LE BOI

(hésitant).

Quel chose pourrois-je bien choisir ï
LE COMTE.

Prenez tout à vostre désir,
Puisque en avez la licence.
LE BOI

(plus indécis).

Quel chose pourrois-je bien, choisir
Que soit bon et de magnificence ?

Enfin, il se décide pour une petite statuette en bois
noir à laquelle tient beaucoup le Soudan. Celui-ci, pour
demeurer fidèle à sa parole, abandonne, quoique avec
beaucoup de peine, ce précieux travail ; c'est une image
de la Vierge sculptée par Jérémie lui-même, qui sut prophétiser les traits de la glorieuse Mère du Sauveur. — Le
roi fait ses adieux à la cour du Soudan et revient en France
muni de la sainte relique. Il accourt tout d'abord dans le
Velay où les acclamations du peuple, les chants de l'église
et les bénédictions du ciel célèbrent son arrivée. Il dépose
précieusement son trésor entre les mains de Scrutaire et
de Vozy qui le portent en procession. On chante le Salve
Regina en chœur. L'acteur vient ensuite sur le devant de
la scène et dit :
Compaignie très-honorable
Avez veu et ouï aujourd'hui

�HISTORIEN

INÉDIT

DU

VELAY.

165

Comment ce bon roy tant notable
Porta ce sainet ymage au Puy.
Pour que chacun en sa mémoire
Retienne en son entendement
Tout le faict de ceste histoyre
Qu'ayons joué présentement;
(Soit bien ou mal, certainement,
Chacun l'a faict de bon courage, )
Supportez tout gracieusement
Pour l'honneur de tant doulx ymage.

Ici finit la troisième journée et le mystère de la fondation de Nostre-Dame d'Ànis.

Médicis termine la dédicace qu'il fait de son livre aux
magistrats du Puy par ces modestes paroles : « J'ay entre« pris ce travail de bon cœur pour vous en faire à tous
» un débonnaire présent. Vous l'accepterez bénévolement,
» et en cela imiterez notre Sauveur Jésus qui daigna
» prendre aussi les deux petites mailles dont la pauvre
M femme veuve
fit oblation au temple, elle qui plus
» rien n'avait. »
Est-il possible de mettre plus de respect et de craintive
timidité dans l'hommage d'une œuvre à laquelle l'auteur
travailla toute sa vie? Ce denier, offert d'une main tremblante, est cependant aujourd'hui la plus riche part de
notre fortune historique.
C'est à l'aide des mémoires de Médicis et de Burel que
le père de Gissey, le frère Théodore, le docteur Arnaud,
sont parvenus à composer leurs ouvrages. Il eut été trèsdifficile, en effet, sans ces deux collections, de pouvoir
assembler et mettre en ordre une aussi grande quantité
de matériaux. Médicis avait dû consulter lui-même d'an22

�ETIENNE MÉDICIS ,

ciens manuscrits, tels que ceux de noble Sabbatier, du
chanoine André, etc. etc.; et c'est avec cesélémens, souvent très-contestables, quelquefois même contradictoires,
qu'ont été écrites les premières pages de l'histoire du
Velay; par exemple, la Chronique de St-Georges , fondateur de l'église anicienne et un des 72 disciples de JésusChrist. —- Comme s'il était possible de faire remonter
jusqu'à St Pierre la prédication évangélique dans nos
montagnes!...
Ce qui donne aux manuscrits de Médicis une importance incontestable, ce sont surtout les nombreuses pièces
authentiques qu'ils contiennent, et qui, pour la plupart,
ne se trouvent plus dans aucune archive. Le désordre, le
pillage, l'incendie, ont dispersé, ont fait à jamais disparaître les titres les plus précieux; il faut donc rechercher
avec soin les ouvrages qui en conservent encore quelquesuns 1.

1 C'est bien ici le lieu d'indiquer à quelles sources il faudrait recourir
pour connaître ce qui reste de documens historiques relatifs au Velay.
1° Le deuxième volume de l'Histoire des Dauphins d'Auvergne (par
Baluze) contient un grand nombre de pièces historiques, très-anciennes
et d'an puissant intérêt pour l'histoire des Polignac et de l'église du Puy.
20 Le manuscrit d'Audigier, en 14 volumes

(Histoire d'Auvergne) et

indiqué à la bibliothèque royale S. F. 676, renferme des notices sur les
familles Apollinaire, Calminius, Polignac , lUercoeur, Allègre, Lafayetle .
Langeac, Balzac, La Roue, Solignac, etc. , et sur les villes de Lempdes,
Brassac , Blesle , Lavoûte de Chilhac, Polignac,

Chanteuges, Pébrac ,

Saint-Paulien, La Chaise-Dieu , Brioude , etc. etc.
3* Une Histoire de Notre-Dame du Puy en Velay, traduite en français
(vers et prose), sous le n° 8002, de la bib. royale ( Mouch. ) catalogue
des Mss. français, t. t\, p. 5o.
4° Diocèses de Languedoc et communautés qui y existent, n" 2io3,
supp. p. 5, t. 8 des Mss. français.

�HISTORIEN INÉDIT DU

VELAY.

167

Médicis nous a laissé de très-utiles documens pour
expliquer les causes des troubles qui désolèrent le Velay
lors des querelles religieuses dont il fut un des premiers
témoins ; seulement il s'est rendu compte de toutes ces
circonstances sous des impressions que nous ne pouvons
complètement partager.

5° Ancien Armoriai de la maison d'Allègre, t. 11. p. i5i, n° io385
( Baluze ).
6" Nobiliaire du diocèse du Puy, avec table n° 9 ( 1" des Grecs) t. 11,
p. i58.
1° Recueil de lettres originales écrites à MM. de Lafayette par les rois
Charles VII, Louis XI, Charles VIII, François Ier. la ieine Claude,
Louis XII, etc., n° 843o , t. 10, p. 10, v° Mss. français.

8° Obsèques du connétable Duguesclin, n° 7910.
90 Extrait du cartulaire de Brioude, iro armoire de Baluze n°

4- —

armoire n* 8. — 7e armoire n° 2 , etc..
io° Anciens titres sur la ville du Puy (inventaire des chartes, n° 6765,
fol. mjxxix.) manusc. de lahibl. royale.

n° Coutumes de l'église du Puy (l'abbé Lebœuf).
12° Voyage dans l'ancienne France, par Ifodier,

Taylor ,

Cailleux,

(2e partie, Auvergne. — page 55 et suivantes).
i3° Pièces originales concernant la ville du Puy (se trouvent manuscrites dans le 59e volume de la collection de Decamps , à la bibl. royale).

»4° Abbaye du Monastier en Velay, loi pages in-folio, titres, bulles,
chartes concernant cette abbaye, sous le n° 5456 de la bib. Caumartiu.—
J'ai fait faire une copie de ce manuscrit que j'ai donnée à la bibliothèque
historique du Puy.
i5° Titres, sceaux, e(c., concernant l'évêché du Puy.— Bibl. royale,
cabinet de Gagnières, n° »4^, i5g (voir les porte-feuilles de Fontanieu,
vol, 522 — 523. — Eglises particulières).
«
16° Sous le successeur deNorbert, Adalart offrit à la \ierge Ste-Marie
et déposa sur son autel un manuscrit traitant des synodes universels et
décrets des souverains pontifes. Ce manuscrit est maintenant dans la bibl.
du roi.

�i-68

ETIENNE MÉDICIS ,

En effet, nous le voyons toujours dominé par le pouvoir
et par la plus aveugle confiance; le suzerain et le prélat,
représentés dans la même personne, sont pour lui également infaillibles; il a peur de blâmer l'un, tant il craint
de découvrir le caractère sacré de l'autre. Chez lui, tout
ce qui se rattache au cul te, de près ou de loin, fait suprême
article de foi. Aussi son livre est-il rempli d'une foule de
miracles qu'il offre comme certains, quoique pourtant
nous ne devions les accepter, malgré notre désir, qu'avec
une extrême prudence. — Enfin, pendant qu'il tient la
plume, l'hérésie se dresse menaçante contre l'église qui
s'émeut. Médicis, en ami dévoué, se range sous la bannière
pontificale. Sa foi se vivifie, s'étend, s'obstine en raison
même des attaques auxquelles on l'expose. Il entre dans
la lice, se fait combattant, et dès lors pour les deux camps
cesse de présenter une égale impartialité. Le chrétien est
irréprochable sans doute , mais le chroniqueur prévenu
inspire moins de confiance, puisque c'est dans une entière
vérité pour tous que l'histoire puise son crédit.

Errata particuliers à la notice historique de Médicis.
Comme ou peut le voir, par plusieurs passages, cette notice est imprimée

déjà depuis au moins trois ans, puisqu'il y est question de M. de

Bonald sous le titre d'évêque du Puy. — Le lecteur voudra bien faire la
rectification, ainsi que celles que nous allons indiquer :
Page i43, Le gouvernement révolutionnaire. — II est plus correct dédire
la révolution.
i45, ligne 4, supprimez ces mots, mirux que moi.
i5i, ligne 14 , il est plus correct de dire conquête sur.
29, les consuls de la ville et les seigneurs de Polignac.

�\

ET

ÂNTOWE JÂCMON.

23

��,F BÜREL ET ANTE JACMON.
HISTORIENS INEDITS DU VEI.AY.

est le continuateur de Médicis. C'est lui, et lui
seul, qui nous a conservé l'histoire des guerres civiles
de nos montagnes. N'eût-il d'autres titres à nos yeux,
BUREL

�172

JEAN BUREL ET ANTOINE JACMON,

rien que pour cela , nous lui devrions encore une grande
reconnaissance. — Ses manuscrits, rédigés en façon de
mémoires , sont de véritables annales où les événemens
se trouvent enregistrés chronologiquement ; mais, il faut
le dire , avec tant de négligence, de froideur, souvent
d'ignorance des hommes et des choses, que vraiment rien
n'est plus triste, plus monotone à lire. Le récit d'un
assaut, d'un pillage sanglant1, lors même que celui qui
le raconte y a assisté , est aussi sec, aussi décoloré sous
sa plume, que s'il s'agissait d'un fait d'une très-médiocre
importance, passé loin de lui.
Burel n'a rien non plus dans le style de cette grâce
naïve, de cette forme pittoresque que nous avons admiré
dans son devancier ; quoique bien postérieur , il n'est ni
plus grammatical, ni plus étudié. Sa phrase a toute la
plate tournure d'un mot à mot latin. Que Médicis raconte
l'histoire du bayle Rochebaron , des chaperons blancs, de
l'esclandre de Pannessac ou l'entrée de François Ier, il
plaît, il intéresse , parce qu'il sait donner à ses sujets le
mouvement, la couleur et la grâce. Au contraire , que
Burel retrace les massacres de Tence et de Saint-Pal, qu'il
dise les horreurs de la famine ou de la peste ; c'est à peine
s'il jette quelques notes sans rien laisser apercevoir de
l'émotion qu'il éprouve.
Toutefois, répétons-le, ce fut à lui une noble et généreuse pensée que de conserver à son pays, jour par jour

1 Burel raconte l'assaut d'Espaly commandé par Saint-Vidal, où pourtant furent commises de grandes cruautés, comme un des événemens ordinaires dont ses annales sont remplies. Cependant, il était là, et eut même
le bonheur de sauver la vie à une innocente victime iju'on allait égorger
sous ses yeux.

�HISTORIENS INÉDITS DU VELAY.

■ 73

pour ainsi dire , le procès-verbal des événemens de près
d'un siècle. — Ajoutons encore que Burel avait parfaitement compris toute l'utilité de ce travail, puisque, le
3o octobre i5g6, un des présidens du parlement de Toulouse
étant venu au Puy en qualité de commissaire , le fit
assigner avec ordre de lui remettre ses mémoires. L'auteur,
qui pensa que peut-être l'intention de la justice était de
soustraire aux investigations de l'avenir certains événemens,
lit en toute hâte composer un extrait de ses originaux et
put ainsi les préserver1.
Ces manuscrits r.ontifinncnt environ 460 feuillets divisés
en deux livres ou volumes. — Le premier, jusqu'à la page
134, commence par un choix de pièces sur l'ancienne
histoire du Velay. Elles sont toutes copiées presque littéralement dans Médicis, à qui Burel empruaU jusqu'à sa
préface.
Voici quels sont les faits les plus împortans recueillis
par Burel et qui font le principal mérite du manuscrit
qu'il a nous a laissé.
— L'édit des somptuaires, par Henri II, qui tout à coup
vint paralyser l'industrie des dentelles, l'unique, à peu
près, d'une partie de nos montagnes.
—Les grands jours tenus au Puy, en i548, dans lesquels
furent portées plusieurs ordonnances municipales importantes, et qui se trouvent consignées dans le 2e volume de
Médicis.
—Luthériens brûlés au Puy, en i552.

1

Ce qui résulte d'une note qui se trouve en tête du second volume .

ainsi conçue : « Le 3o octobre îîgô, M. de Chaluet , président au parlement de Toulouse, étant au Puy en qualité de commissaire dudit parlement, fit assigner Jean Burel à lui apporter ses mémoires; mais Burel ne
remit qu'un extrait du présent manuscrit et eut l'adresse de le conserver. »

�174

JEAN BUREL ET ANTOINE JACMON,

— Le Velay ravagé par les bandes huguenotes du baron
des Adrets, commandées par le chevalier de Blacons. —
Siège du Puy. — Pillage de la Chaise-Dieu. — i562.
— Histoire de Jacques Guitard, citoyen du Puy, qui
avait embrassé la réforme et qui est obligé de se sauver
de peur d'être massacré. — 1664.
— Conduite des Huguenots à la nouvelle de la SaintBarthelemi. — i572.
— Les religionnaires s'emparent des châteaux de Chapteuil, Montgiraud, Jdiac, Saint-Quentin, Saint-Pal de
Mons. — 1573.
— Prise à'Espaly, par le capitaine Guyard. — Assaut et
capitulation sans succès. —Perfidie de Saint-Vidal. — Reddition de la place.—
— Incuioiun Ju gouverneur Saint-Vidal, à travers le
Velay.—Sac et pillage de Tence, parles catholiques.—1574— Prise de Saint-Pal, capitulation de St-Voy.—Cruautés
du gouverneur. — i5^4.
— David et Goliath , — drame joué au Puy pendant les
fêtes de la Pentecôte. — 1575.
— Nouvelles incursions de Saint-Vidal. — Il éprouve
quelques échecs en dehors de la province contre le capitaine Merle; mais rentré dans le Velay, il reprend aux
religionnaires plusieurs places importantes.
— Grande peste qui décime la population.—1577-1578.
— Une troupe de brigands désole la province.
— Ligue impuissante du Velay, du Gévaudan et de l'Auvergne contre le capitaine Merle. — 1080.
— Siège et prise de St-Agrève, par Saint-Vidal.— i58o.
— Grande querelle entre le vicomte de Polignac et la
ville du Puy. — i58o.
— Cinq cent cinquante écus sont envoyés à Châtillon
pour qu'il dirige la marche de son armée en dehors du
Velay. — i582.

�175

HISTORIENS INÉDITS DU VELAY.

— Querelle entre Saint-Vidal et Chalancon. — 1584.
— Châtillon revient dans le Velay, s'avance vers le Puy
qu'il cherche à surprendre pendant une nuit; mais découvert dans ses projets, il est obligé de prendre la fuite.—1585.
— La ville du Puy envoie Saint-Vidal pour supplier le
duc de Joyeuse, alors à Brioude , de ne point traverser le
Velay—1586.
—» Les jésuites sont appelés au Puy pour y fonder un
collège.
»588.
— Le gouverneur du Vivarais, le sieur de Chaste, sénéchal du Puy, et Saint-Vidal, se liguent, et à la tête de 12,000
hommes vont pour reprendre Saint-Agrève, de nouveau au
pouvoir des religionnaires; mais ils sont obligés de subir
les conditions de l'ennemi.
i588.
— Sept députés viennent de Toulouse pour proposer aux
habitans du Puy d'entrer dans la ligue. L'évêque, SaintVidal et presque tous les citoyens prêtent le serment.—
De Chaste, qui s'était prononcé contre la ligue, est nommé
gouverneur, en remplacement de Saint-Vidal.—La plupart
refusent de le reconnaître, et, dès cei instant, le pays est
divisé en deux camps. — Saint-Vidal et de Chaste.—Pour
ou contre la ligue. i58q.
— Arrêt du parlement de Toulouse qui condamne de
Chaste à abandonner Yssingeaux et les autres places dont
il s'était emparé.
— Conseil municipal créé au Puy par les habitans euxmêmes.
— Hostilités entre de Chaste, pour le roi, et St-Vidal,
pour la ligue.
— Traité entre de Chaste et la ville du Puy.
i58g.
—-■ Espaly, appelée la petite Genève , parce que tous les
politiques de la contrée s'y étaient donné rendez-vous.
—Une procédure est commencée contre les ligueurs.

—

—

—

—

�176

JEAN BUREL ET ANTOINE JACMON,

— De Chaste et l'évêque se prononcent pour Henri IV.
—La ville, principalement, à l'instigation des jésuites , se
déclare contre l'hérétique et en faveur du cardinal de
Bourbon.
— Le duc de Montmorency, gouverneur du Languedoc,
envoie des commissaires au Puy, pour inviter la ville à
faire choix d'un gouverneur dans la quinzaine, sinon qu'il
y pourvoirait. — i58g.
—La ville fait d'inutilca efforts auprès de l'évêque retiré
à Espaly, pour l'engager à revenir au Puy.
Les états du Velay sont réunis au château d'Espaly.—De
Chaste rend une ordonnance pour transporter à Yssingeaux
le siège de la sénéchaussée.
— Les hostilités recommencent. — Les ligueurs s'emparent de l'abbaye de Doue que de Chaste avait fortifiée, la
ruinent, et emmènent les religieux au Puy; ils surprennent
en même temps une tour construite sur le pont de Brive
et rétablissent les communications interceptées de ce côté.
— Des combats journaliers ont lieu entre la garnison
d'Espaly et les ligueurs aux portes de la ville. — iò8g.
Une première tentative d'attaque sur Solignac de la part
des ligueurs est suivie bientôt de la prise de ce bourg, du
fort et du château. — Une partie de la garnison est passée
au fil de l'épée. Douze cents setiers de blé, des armes, des
bestiaux, tombent au pouvoir des ligueurs, qui font sauter
toutes les fortifications.-— i5go.
— La même année, ils font vendre aux enchères tous
les meubles des politiques, en exécution d'un arrêt du parlement de Toulouse, et mettent en réclusion les femmes
de ceux qui avaient quitté la ville.
— De part et d'autre, toutes ces attaques partielles, et
ces combats sans résultats décisifs, se terminent par l'incendie de plusieurs moulins, la destruction de différentes

�177

HISTORIENS INÉDITS DU VELAY.

fermes, la dévastation des propriétés, quelques hommes
tués et beaucoup mis à rançon.
— Le cardinal de Bourbon est proclamé roi sous le nom
de Charles X.
— Par des lettres-patentes du e3 mars i5go, il transfère
au Puy l'hôtel des monnaies établi à Yilleneuve-les-Avignon,
ville occupée par les royalistes.
— St-Vidal, gouverneur, pour la ligue , du Velay et du
Gévaudan, grand maître de l'artillerie, revient au Puy avec
5 à 6000 hommes, met le siège devant le château d'Espaly, dont il se rend maître.
.— Un traité lui livre également Monistrol, Yssingeaux ,
Ceyssac, les Estreys, fait cesser les courses et les ravages
exercés dans les campagnes, et évacuer le Velay par les
troupes armées, de part et d'autre. — i5go.
—Mais il n'est pas complètement exécuté.—Montfaucon
et Saint.Didier se rendent à St-Vidal, qui y met garnison ,
revient au Puy et fait sauter les fortifications d'Espaly.
— A la suite de divers pourparlers pour la paix entre de
Chaste, l'évêque et St-Vidal, un combat de quatre contre
quatre fut convenu au pont d'Estrolhas.—Saint-Vidal , et
Bochette, lieutenant du capitaine général de la ville, y
furent tués.
— Les ligueurs obligèrent alors la veuve de St-Vidal de
leur livrer les munitions qu'il avait réunies au château de
Bouzols, et firent rentrer dans la ville cent dix-huit charges de poudre ou de boulets de canon.
Espaly, repris par les royalistes qui relèvent ses fortifications , soutient un nouveau siège et ouvre ses portes par
capitulation.
—En cette année, i5gi, le duc de Nemours entre dans
le Velay avec un corps de troupe considérable, soumet à
la ligue plusieurs villes et préside au Puy le conseil des
24

�i78

JEAN BUREL ET ANTOINE JACMON ,

ligueurs; on arrête dans ce conseil de nouvelles formules
de serment, et que plusieurs places seraient, les unes fortifiées, les autres démantelées et les fortifications rasées.
— Une trêve de trois ans fut convenue entre le duc de
Nemours et de Chaste; mais après le départ du duc de
Nemours, de Chaste recommença les hostilités et tenta de
s'emparer de la ville par surprise.
— De nouvelles conférences pour la paix eurent lieu, et
furent suivies d'un nouveau traité. — i5g2.
L'année i5g3 ne présente de remarquable qu'une ordonnance par laquelle l'on établit un maximum sur le prix du
blé, obligeant en outre les vendeurs à recevoir en paiement
la monnaie discréditée que l'on frappait bien au-dessous
du poids légal.
— L'on fit venir de Lyon, à cette époque, un ingénieur
pour ajouter aux fortifications de la ville.—Il proposa de
raser les faubourgs, mais les habitans s'y opposèrent.
— Le siège et la prise d'Allègre, de St-Geneys et de StPaulien, parle duc de Nemours, figurent dans ce sommaire,
parce que la ville du Puy fut obligée de contribuer à l'entretien des garnisons que le duc laissa dans ces places.
— Un des faits remarquables de l'année i5g4 était une
ordonnance du duc de Joyeuse et du parlement de Toulouse , qui fut publiée dans toute la ville et qui défendait à
toute personnede parler du roi de Navarre, jusqu'à ce qu'on
eût reçu la réponse du pape , sous peine d'être pendu.
— Des intelligences que les royalistes s'étaient ménagées
avec un grand nombre d'habitans de la ville engagèrent
les chefs royalistes à tenter une surprise pour s'en emparer.
—Mais le projet avait été éventé. — Et ils laissèrent dans
cette attaque plus de 200 morts, aux portes, dans les fossés
et dans les faubourgs de la ville, et un assez bon nombre de
prisonniers qui furent mis à rançon.—Des visites domici-

�HISTORIENS INÉDITS DU VELkY.

79

l

liairesfurent faites, à la suite, chez 5 à 600 des principaux
habitans. — Beaucoup furent arrêtés. — Des contributions
extraordinaires furent imposées à certains.—D'autres furent
condamnés à être pendus et leurs biens confisqués. On
alla jusqu'à défendre aux veuves des suppliciés d'entrer
dans les églises, comme étant excommuniées, et de porter
le deuil de leurs maris.
— Enfin, après de nombreux pourparlers, la paix fut
conclue en 1596.—Les consuls et les habitans furent maintenus dans tous leurs privilèges, franchises et libertés.—
Le siège de la sénéchaussée fut reporté au Puy; toutes les
anciennes chartes furent confirmées.
— Sur les doléances présentées au Roi par les états du
Velay, les principales familles qui avaient été obligées de
fuir pour se soustraire aux poursuites des ligueurs, et les
parens des condamnés furent réintégrés dans leurs biens
et honneurs, par des arrêts du conseil privé du roi ou du
parlement de Toulouse.—Un commissaire spécial fut envoyé
par le parlement pour assurer l'exécution des arrêts qui
cassaient et annullaient toutes les procédures, et ordonnaient qu'elles seraient rayées et biffées des greffes; que
toute copie en serait lacérée, que toutes écritures propres
à en rappeler le souvenir seraient effacées.
— Ce fut ce même commissaire qui fit assigner Burel
pour lui apporter les mémoires qu'il avait écrits pendant
les troubles; mais il n'en remit qu'une copie.
— Les années suivantes présentent moins d'intérêt. Ce
sont: des publications pour la paix; des processions, où
nous voyons cependant combien , malgré cet état de
trouble, les études étaient florissantes au Puy, puisque le
collège comptait jusqu'à mille écoliers.—1597.
— Une désignation exceptionnelle faite par le roi de
vingt-quatre notables, parmi lesquels les habitans étaient

�1 OC-

JEAN

BTJIUÏL

ET

ANTOINE

JACMON ,

tenus de choisir leurs six consuls.— 15g8. La publication
de l'édit de Nantes,—1600.
— L'établissement définitif des jésuites au Puy,—1604.
Cette chronique perd à peu près tout son mérite historique à la mort d'Henri IV; mais elle fournit, sur une
époque intéressante de notre histoire, des documens précieux à recueillir.
Le reste est la suite régulière des faits, à partir de 1604
jusqu'à i63o.
Donc Burel continuant Médicis, contemporain de François Ier, et qui avait donné la chronique
de cette époque, nous conduit jusqu'aux premières années
du règne de Louis XIII.

—

ANTOINE JACMON ,
tanneur et cordonnier (ce qui n'a
rien d'invraisemblable, quand on parcourtson manuscrit),
vint immédiatement après; et, à son tour, poursuivit
l'œuvre de ses deux prédécesseurs. Il commence son vo-

lume vers 1610, année de la mort d'Henri IV, pour l'arrêter
en i645 1.
Des trois écrivains , sans contredit, celui-ci est bien le
moins important, sous tous les rapports. Quoique rédigé
en échelle chronologique, son manuscrit est fort en désordre et pourrait plutôt prendre le nom de notes sur
l'histoire du Velay que celui trop présomptueux de mé-

M. Arnaud dit i655, ce qui n'est pas exact.
(Arnaud, Hist. du Velaj, t. I, p. xiij. )

�HISTORIENS INÉDITS DU VELAY.

l8l

moires. On n'y rencontre en effet que quelques anecdotes
peu intéressantes, dont un certain nombre même sont
étrangères à la province. — Ici, une longue nomenclature
de tous les rois de France, de tous les évêques du Puy ;
là, un tableau des élections annuelles des six consuls de
la ville, depuis i55o jusqu'à i652;plus loin, les extraits
de naissance de ses frères et cousins, signés par son père
ou ses oncles. — Quelquefois, cependant, on découvre
plusieurs pièces utiles, telles que l'histoire du vieil accident arrivé à l'abbé d'Aiguilhe, certaines chansons en
ancienne langue vulgaire, des ordonnances de police , les
statuts consulaires , etc.... — C'est en faveur de ces rares
fragmens qu'il mérite quelque attention et que nous avons
cru devoir en parler ici.

��DE

SAINT-GERMAIN •

��MATTHIEU DE MORGUES,
PREDICATEUR ORDINAIRE DE LOUIS XIII, PREMIER AUMONIER
DE MARIE

DE

MEDICIS,

ÉCRIVAIN DU

17E SIECLE.

MATTHIEU DE MORGUES, sieur de SAINT-GERMAIN, naquit
dans le Velay l'an i582. Il appartenait à une excellente

famille qui, quoique fort nombreuse, ne négligea rien
25

�m

l86

MATTHIEU DE MORGUES,

pour son éducation. Jeune encore, il entra novice chez
les jésuites et fut placé par eux au collège d'Avignon, pour
s'y livrer exclusivement à l'éducation de la jeunesse. Mais,
bientôt fatigué du professorat et de la vie dépendante à
laquelle il était soumis, il escalada les murailles sans prévenir personne, comme un écolier indocile et se sauva de
la maison. Ce fait qui, plus tard , lui fut si cruellement
reproché, n'a pourtant pas autant de gravité que ses ennemis ont bien voulu dire. Il était libre, son droit incontestable et sa réponse suffisante. « Celui que vous accusez
» déclare qu'il a été fort jeune dans une compagnie qu'il
» n'a point quittée ni par légèreté, ni pour se jeter dans
» les plaisirs. Il se fût marié s'il l'eût voulu après sa
» retraite, et pouvait choisir une autre profession que
» celle qu'il a prise, n'ayant aucun ordre sacré , ni l'âge
» pour le prendre1. »
En effet, il ne quitta les jésuites que pour entrer dans
un séminaire où il prit les ordres, s'établit ensuite à Paris
et se consacra à la parole évangélique. Le succès qu'il
obtint fut si rapide 2, qu'à peine âgé de trente ans , il était

1 MORGUES

, Répartie sur la réponse à la remontrance, pag.
(Dictionnaire de P. Bayle, t.

2

II assure, dans un écrit publié l'an

10,

7.

pag.

520.)

i63i , qu'il avait prêché deux

mille fois à Paris. Il dit ailleurs, qu'il n'y avait point de paroisse dans
cette grande ville où il n'eût prêché. « Toute la cour, ajoute f il, a
» estimé mes prédications. Les docteurs, les bacheliers, les religieux et
» les plus célèbres avocats de Paris, les ont recherchées, beaucoup de
» curieux y ont rempli leurs tablettes, et un grand nombre de bourgeois
» de bon sens ont trouvé de quoi se contenter. «
(MORGUFS,

Répartie à la

4

1

éponse,

940. )

�PRÉDICATEUR ORDINAIRE DE LOUIS XIII, etc.

187

prédicateur de la reine Marguerite (i6i3), et deux ans
après prédicateur de Louis XIII.
Ce fut en 1620 qu'il passa au service de Marie de Médicis, en qualité d'aumônier, nous pouvons même dire de
confident intime. Son inaltérable dévouement à cette princesse fut sans doute la cause d'amers chagrins, puisqu'il
lui valut les persécutions et l'exil; toutefois, le talent
plein de courage qu'il montra en prenant la périlleuse
position d'adversaire de l'implacable Richelieu, lui conquirent l'admiration de ses plus illustres contemporains.
Sans vouloir pénétrer ici dans les détails historiques du
règne de Louis XIII, il est utile, pour l'intelligence de ce
qui doit suivre, d'établir en peu de mots la situation des
deux grands adversaires , dont la querelle fut le thème des
écrits de Saint-Germain.
Comme le principal mérite de ses publications est incontestablement dans leur opportunité, il est indispensable
encore de rappeler les motifs qui les provoquèrent. Du
reste, notre impartialité dans cette circonstance sera la
preuve qu'avant tout, quelque désir que nous ressentions
d'être favorable à notre compatriote , nous voulons rester
fidèle à la vérité, parfois sévère pour la cause qu'il
défendait.
Marie de Médicis, fille de François II, grand duc de
Toscane, s'était mariée en 1600 avec Henri IV. Quoique
jolie, elle ne sut pas long-temps captiver la tendresse de
son royal époux, et la faute en fut surtout à elle, dit
Sully, altière, grondeuse, irascible et jalouse à l'excès.
Aussi, Henri lui prédit-il un jour : « De l'humeur dont je
» vous connais, ma mie, en prévoyant celle dont votre fils
» sera; vous, entière, pour ne pas dire têtue, et lui opi» niâtre, vous aurez sûrement maille à partir ensemble. »
Ce qui advint.

�i88

MATTHIEU DE MORGUES ,

Henri IV assassiné, elle fut proclamée régente par le
parlement et commença par éloigner des affaires Sully,
Villeroy, Jeannin, pour y introduire le nonce pontifical,
l'ambassadeur d'Espagne , le père Cotton et Concini, maréchal d'Ancre. Son gouvernement dirigé par ces nouveaux
conseillers, s'appliqua, en tous points, à briser la politique
loyale et grande du feu roi, pour la remplacer par ces
machiavéliques systèmes que les Italiens, à la suite de
Catherine, avaient préconisés en France d'une façon si
funeste.
Cependant, peu d'années après la majorité de son fils ,
les intrigues de Marie de Médicis ne tardèrent pas à la faire
disgracier. D'abord, détenue dans son appartement (1617),
elle se retira à Blois, d'où son favori, le duc d'Epernon ,
vint l'enlever pour la conduire à Angoulême.
Après une réconciliation bientôt rompue, elle passa en
Anjou et se mit à la tête d'une petite armée.
Ce fut dans cette occurence qu'intervint adroitement
Richelieu, pour réunir de nouveau la mère et le fils (1620).
Marie reconnaissante combla l'officieux négociateur de
bienfaits, lui fit avoir successivement le chapeau de cardinal , la surintendance de sa maison et ses entrées au
conseil.
Toutefois, elle s'était bien trompée. Elle n'avait cru
reconnaître dans son protégé qu'une créature docile et
dévouée aveuglément à ses intérêts ; grande fut sa surprise
de trouver au contraire un souple courtisan , humble ,
flatteur d'abord, tant qu'il avait eu besoin d'elle ; mais se
dressant peu à peu, au fur et à mesure qu'il s'emparait de
l'esprit du roi, et se posant enfin antagoniste déclaré de sa
bienfaitrice. Ce fut alors , entr'elle et lui, une lutte mortelle. Autant elle avait mis de chaleur pour le grandir,
autant elle déploya de zèle pour le renverser. Mais le roi

�PRÉDICATEUR ORDINAIRE DE LOUIS XIII, etc.

l8g

avait apprécié l'importante capacité de son ministre et le
garda. Exaspérée, Médicis renoua ses intrigues qui la conduisirent, elle, prisonnière à Compiègne, ses amis à la
Bastille.
Alors, préférant un exil volontaire à l'humiliation de
subir la loi du cardinal, elle sortit du royaume. Dès cet
instant, Richelieu fut implacable; car, non-seulement il
ne fut plus permis à Marie de revoir la France, mais même
sur la terre étrangère elle traîna une vie languissante,
malheureuse, manquant parfois du nécessaire. On montre
encore aujourd'hui à Cologne le galetas où mourut, dans
la plus affreuse misère, Marie de Médicis, fille, femme ,
mère et belle-mère des plus puissans souverains de
l'Europe !...
C'est du fond de son exil qu'elle écrivit à son fils, au
parlement, au cardinal, non plus pour reparaître à la cour,
comme autrefois, puissante, riche, entourée de nombreux
amis, mais du moins pour obtenir, dans une province du
royaume, une habitation paisible et qui la tint à l'abri de
l'adversité. Le ministre fut inexorable jusqu'à l'inhumanité.
Telle est la cause des principaux écrits de De Morgues ,
que nous allons successivement faire connaître.
Cet homme de bien ne se dévoua généreusement à la
défense de la reine, que lorsqu'il lui fut bien démontré
que l'intérêt de l'état n'était qu'un masque que l'astucieux
ministre employait habilement pour servir son inimitié personnelle. Le bien public, le sentiment de la justice, ses
devoirs envers le prince, dominaient ses affections. Aussi,
Richelieu lui-même s'était-il servi avec succès de sa plume
pour écrire contre ceux qui avaient ôte"à la reine-mère
l'éducation de ses enfans ; c'est ce qu'il fit dans un livre
qui parut en 1620, intitulé: Les Vérités chrétiennes, et que
l'on nomma le Manifeste d'Angers, Ce fut également pour

�igo

MATTHIEU DE MORGUES,

réfuter les nombreux écrits publiés contre le cardinal,
qu'il publia, en 1626, le Théologien sans passion, dont son
éminence lui fournit les mémoires.
Mais, lorsque la reine-mère fut dans l'impuissance de
nuire, quand les vues ambitieuses du cardinal furent
démasquées, de Morgues ne craignit point de se dévouer
au sort de cette malheureuse princesse et de s'attaquer ,
corps à corps, avec le puissant ministre devant lequel
tremblaient et le prince et l'état tout entier.

REMONTRANCE AU ROI,
Rien de plus adroit, de plus insinuant, de mieux écrit
que ce discours. De Morgues commence par dire au roi sa
bonté, sa douceur, sa piété, sa justice. Il lui rappelle
ensuite la grandeur de la reine-mère, son admirable conduite pendant sa régence, le soin qu'elle eut des intérêts
de son fils, la consolation de son ame, les délices de son
cœur. Puis, il fait l'éloge du frère du roi, qui est bon ,
aimable, sans jalousie et ne donne aucune inquiétude.
Ensuite, il arrive au cardinal et commence, avec beaucoup d'adresse, par en faire l'éloge.
« Plusieurs personnes, dit-il, le connaissent homme
» d'un esprit subtil, qu'on ne peut aisément surprendre ,
» parce qu'il est toujours en garde , qu'il dort peu , tra» vaille beaucoup, pense à tout, est adroit, parle bien et
» est assez instruit des affaires étrangères
Chacun s'ima» ginait que le premier repos, qui est celui de votre mai» son, ne pourrait jamais être ébranlé, tant qu'on verrait
» en crédit un homme qui avait tant sujet de conserver

�PRÉDICATEUR ORDINAIRE DE LOUIS XIII,

»
»
»
»
»
»
»
»
»

etc.

îgi

l'union entre le roi et la reine, sa maîtresse et sa bienfaitrice
Ainsi, ajoute-t-il, chacun s'était proposé en la
promotion de ce nouveau ministre d'état, un siècle d'or.
Il l'avait fait espérer non-seulement à votre majesté et
à la reine votre mère, mais à tous ceux auxquels il parlait. Il fit les protestations publiques de ce bon dessein,
avec un discours bien préparé et accompagné de larmes,
à l'ouverture de l'assemblée des notables tenue aux Tuileries, l'an MDCXXVI..-. »
Peu à peu il fait sentir au roi l'ambition dévorante
du cardinal, qui attribue tous les succès à son seul
génie. « Le ciel menace la terre, la peste et la famine
» ravagent la terre; on entend les ecclésiastiques qui
» disent qu'un seul homme possède vingt grandes abbayes
» et se décharge de ses décimes sur les pauvres prêtres.
» La noblesse se plaint, les maréchaux de France sont
» emprisonnés sans accusation. Les charges et gratifica» tions ne sont que pour ceux qui sont dans les confi» dences, à la suite du cardinal et employés à Tachève» ment de ses desseins. Les capitaines et les soldats sont
» au désespoir de se voir réduits à l'aumône, lorsque les
» gardes, qui sont toujours à l'ombre d'une salle, sont
» largement payés pour être en faction une heure à la
» porte d'une chambre, le pistolet bandé, amorcé et le
» chien abattu, cachés sous une roupille d'écarlate.... Les
» officiers, les marchands et le pauvre peuple disent, qu'on
» tire d'eux par voies ordinaires et extraordinaires le
» dernier écu, sans que V. M. soit plus riche, et que ses
» armées se débandent faute de paiement.... Que sera-ce,
» lorsqu'à tous ces désordres, on ajoutera les deux qui
» nous ont tiré des larmes de sang ?...,
» La reine, votre mère
, qui n'est ni atteinte, ni
» accusée d'aucun crime, que d'avoir cessé d'aimer celui

�ig2

MATTHIEU DE MORGUES,

» qu'elle vous a fait aimer, devant qu'elle connût ce que
» le temps et les occasions, qui changent les mœurs des
» hommes, lui ont découvert; cette reine, que son ma» riage, votre naissance et ses vertus rendent la plus con» sidérable princesse , n'a point trouvé de sûreté dans
» votre maison; ses belles qualités, qui devraient couvrir
» un grand péché, n'ont pas eu le pouvoir de protéger une
» grande innocence. Son serviteur, qui serait obligé de
» l'absoudre si elle était criminelle, est celui qui la con» damne, elle exempte de crime; celui qui serait récusé
» parles parties de sa bienfaitrice, si elle en avait d'autres
» que lui-même, est son dénonciateur et son juge!., m
Enfin, de Morgues déchire le voile qu'il n'a voulu d'abord
soulever que lentement. Il rappelle toute la vie de cet
homme qui trompe le roi; il raconte que le pape Paul V,
qui avait été sa dupe, prédit que Richelieu serait le plus
insigne fourbe de la terre. Prédiction malheureusement
trop réalisée! Il s'emporte, en terminant, contre les conseils perfides et empoisonnés du père Joseph , mauvais
génie du cardinal, qui le pousse à tant de cruautés.

CATON CHRÉTIEN AU CARDINAL.
Dans cette épître , directement adressée à Richelieu ,
de Morgues s'abandonne sans crainte a toute son indignation. Il brave, en riant, la puissante colère de l'homme le
plus vindicatif et se plaît surtout à le poursuivre incessamment du plus amer persirflage, parce qu'il sait bien que
cette arme est celle qui blessera le plus profondément son
ennemi.
■

�PRÉDICATEUR ORDINAIRE DE LOUIS XIII,

etc.

ig3

« C'est l'ambition, c'est cette fièvre ardente, qui vous a
tout fait oublier, non-seulement ce que l'étude vous a
» acquis, mais ce que la nature vous a donné. Il est vrai,
» qu'ayant tant de noms et de qualités qu'à grande peine
» les peut-on retenir, étant : Jean Armand, du Plessis, de
n Richelieu, cardinal , premier ministre, amiral, conné» table, chancelier, garde-des-sceaux, surintendant des
» finances, grand-maître de l'artillerie, secrétaire d'état,
» duc et pair, gouverneur de trente places, abbé d'autant
» d'abbayes, capitaine de deux cents hommes d'armes et
» d'autant de chevaux légers; étant contraint de com» prendre par un etc., le reste de vos titres
N'avez
» pas besoin d'avoir à votre lever un esclave qui, comme
» au roi de Perse, vous rappelle que vous n'êtes pourtant
» qu'un simple mortel. Les maux de tête, les ardeurs du
» sang, les fièvres de lion, les seringues, les lancettes et
» les baignoires vous donnent assez avis de votre humait nité
Il n'y a qu'une minute entre les caresses des
« empereurs, la conduite de leurs états, les richesses pro» digieuses, les commandemens des armées, et un croc
» pour être traîné dans une ville, une potence pour être
» pendu, cent mille piques pour être percé et «n chemin
»' public pour mendier son pain. C'est la nature du monde
s? qui suit les ordres delà providence, que votre providence
» ne peut changer et que vos artifices n'arrêteront pas. »
Il l'accuse hautement de la* plus infâme perfidie , de la
plus criminelle trahison, pour avoir perdu le comte de
Chalais, Rondin, Marcel, Vaultier, Senèle du Val et beaucoup d'autres
Ensuite il lui rappelle les paroles pleines
de miséricorde de S.Grégoire, et ajoute: «Hélas! Monsieur,
» pourrez-vous jamais parler comme ce saint, vous qui,
v par les guerres que vous avez faites mal à propos , êtes
» coupable de la mort de plus de deux millions d'hommes,
n

26

�MATTHIEU DE MORGUES,

» sans compter ceux qui ont été égorgés pour teindre
* votre chapeau avec leur sang!.. »
Enfin, réfutant article par article les différens libelles
publiés par les ordres de Richelieu, dans lesquels on cherchait à démontrer que le cardinal était le seul ami du roi,
et que Monsieur et la reine étaient ses ennemis, il termine
en disant: « La personne que vous attaquez (la reine), a
» l'autorité de vous démentir et peut-être aura un jour la
» puissance de vous faire châtier. »

AVERTISSEMENT DE NICOLÉON A CLÉONVILLE,
Il répond à un pamphlétaire :
»
»
»
»
»
»
»
»
»&gt;

« Pour te montrer, Cléonville, qu'il y a long-temps que
nous n'avons vu Monsieur le cardinal qui, dans ses
rêveries, a accoutumé de rogner les ongles à ceux qui
sont auprès de lui, nous sommes résolus à te montrer
les nôtres
Tu disque nous sommes des bannis volontaires ; c'est, ami Cléonville, que tu crois qu'on ne peut
être banni, si, après avoir eu le fouet et la fleur-de-lis ,
on n'est conduit à la porte d'une ville avec une trompette et un bourreau. C'est ainsi qu'on te chasserait,
toi, si on te faisait justice. »

RÉPONSE A LA SECONDE LETTRE QUE BALZAC A FAIT
IMPRIMER AVEC SON PRINCE,
Rien n'est mieux écrit, n'est plus fin, plus spirituel que

�PRÉDICATEUR

ORDINAIRE

DE

LOUIS XIII,

etc.

1Q5

cette lettre à Balzac 5 elle est pleine de pensées élevées et
écrite avec la plus pure élégance. Elle commence ainsi :
"■ Balzac, la haine ne me poussera jamais à médire de
» toi, ni l'envie à te dire la vérité ; mais la charité chré» tienne me portera toujours à désirer que tu sois aussi
■» sage écrivain que tu veux et crois être agréable. Un
» peintre est plus estimé pourle trait que pour le coloris....
» Une belle femme peut être folle ou débauchée. Qui
« cause mieux que les courtisanes de Venise, qui ont
v acquis l'intelligence deslangues en perdant leur honneur?
» ... Tu veux faire dire, Balzac a de belles pensées!.. Tes
» livres sont semblables à ces petits enfans qui reçoivent
» des bulles d'eau de savon; elles paraissent de diverses
» couleurs en sortant du tuyau et ne laisse, en la main
» qui les rompt en voulant les prendre, qu'un peu de sale
» humidité. Les premiers hommes qui virent l'arc-en-ciel
» croyaient que c'était un pont azuré; ils reconnurent
» après que ces apparences étaient faites et défaites par
» le soleil, et que c'était un beau mensonge
On voit
» en l'alchimie les rencontres et passages des métaux qui
» amusent les souffleurs. Ainsi, en tes œuvres, selon la
» diversité des sujets, on remarque des gentils traits; mais
» c'est en vain qu'on attend l'or de la sagesse... Les femmes
» de chambre des dames qui sont un peu vaines, ont
» gagné leur journée, lorsqu'elles ont coiffé leur maîtresse
» et ont travaillé toute la matinée à friser et passer un
» cheveu après l'autre , ou â dresser les parterres et com■&gt;} partimens d'une garcette. Tu ajustes et agences avec
» grande étude tes paroles, et tu perds un jour pour
» loger une conjonction ou une proposition et, après cela,
» tes libelles sont de jeunes mignons qui ont les cheveux
» mieux faits que la tête. Voyons-nous rien de mieux tiré
» et avec plus de proportion que les toiles d'araignée? Ce

�i96

MATTHIEU DE MORGUES,

» n'est que l'ouvrage d'un sale bestion, qui le fait pour
prendre des mouches , etc. »

Je ne présente ici que quelques fragmens pris, pour
ainsi dire au hasard, dans les nombreuses publications de
de Morgues. Nul écrivain ne fut peut-être plus fécond que
lui. Nous avons vu de quelle singulière facilité oratoire il
était doué, on ne sera pas moins surpris de la variété de
ses ouvrages. Tour à tour historien, pamphlétaire, publiciste, théologien, il sait donner à son style le caractère
le plus convenable au sujet; léger, vif, spirituel dans la
satyre, il est au contraire grave, profond, austère dans les
questions historiques ou religieuses en dehors du mouvement qui le préoccupe»
Il publia divers ouvrages de piété, entr'autres un Traité
sur la dignité de l'aumône chrétienne. Ce livre , rempli
d'excellentes pensées, est cité souvent avec éloge parles
moralistes de son siècle. Il composa aussi une Histoire de
Louis XIII, mais ne voulut pas qu'elle fût imprimée de
son vivant. Ses héritiers, auxquels il avait, laissé le soin
de la faire paraître, ont négligé de satisfaire à ce désir, et
c'est un tort d'autant plus déplorable, que Patin parle plusieurs fois de cette histoire comme d'une œuvre importante. De Morgues lui-même raconte que le cardinal ,
sachant qu'il s'occupait de cet ouvrage, en avait conçu une
grande colère : « Ce bon Seigneur, dit-il, savait bien que
» Saint-Germain n'était pas homme du temps , que Dieu
» lui avait donné un peu d'esprit pour remarquer ce qui
» se passait, que son ame était assez bonne pour ne laisser

�PRÉDICATEUR ORDINAIRE DE LOUIS XIII,

etc.

197

» point accabler l'innocence sans soupirer, et que son cou» rage ne serait point si lâche de renier sa maîtresse dans
sa passion. Ce cardinal se défia de ces qualités qui ne
» sont pas celles qu'il désire ; il s'imagina ce qui n'était
» pas, mais ce qui pouvait être
Il se résolut de faire
» arrêter prisonnier celui qui ne faisait rien qui pût dé» plaire, mais qui pouvait dresser, dans une autre saison ,
» la véritable histoire du temps et écrire franchement ce
» qu'il avait connu de bien en la conduite de la reine et de
» mal en celle du cardinal.... »
En effet, comme on vient de voir, Richelieu voulut faire
arrêter le confident de son ennemie. Il profita pour cela du
moment où de Morgues s'était retiré dans les montagnes
du Velay, auprès de sa famille; alors Marie de Médicis
était retenue prisonnière au château de Compiègne. Voici
comment le fait est consigné dans le dictionnaire de
Bayle, qui lui-même l'emprunte aux écrits de notre compatriote. Le cardinal de Richelieu fit expédier une commission adressante au sieur de Machaul, intendant du
Languedoc, pour arrêter Matthieu de Morgues. Cet intendant se déchargea de la commission sur le prévôt de
Nîmes et sur celui du Velay, et écrivit au juge mage du
Puy et à quelques seigneurs de tenir la main, pour le service du roi, à cette capture. La lettre portait : Qu'on prit
Saint-Germain vif ou mort; qu'on se saisit, sans faire
inventaire , de tous les papiers qu'on trouverait dans le
logis et qu'on les envoyât à Beaucaire , pendant que le prisonnier serait mis entre les mains de l'évêque. De Morgues
croit que ce prélat, qui avait été valet du cardinal, l'eût
fait étrangler ou empoisonner sans bruit. Heureusement
qu'il fut averti le soir auparavant, et quitta la maison de
son père pour aller chercher une retraite dans le plus
mauvais pays de France, où il demeura caché six semaines.
5?

�i98

MATTHIEU DE MORGUES,

« Ce qui fut, dit-il, le plus cruel en cette procédure, fut
» l'affliction que donna la présence des prévôts et archers
» à mon père et à ma mère qui étaient bien vieux; car ils
» me voyaient le plus jeune de huit enfans, ayant des
» cheveux gris. »
De Morgues se sauva, et parvint à rejoindre la reinemère à Bruxelles. C'était en i63i. Dès cet instant, il se
voua entièrement à sa défense et composa , en six années,
un nombre considérable d'écrits politiques. Les principaux sont :

i° Epître au roi et au lecteur. — 1637.
20 La très-humble ,
remontrance au roi.

très-véritable et très-importante

— i63i.

3° Le Français fidèle, ou réponse au libelle intitulé :
Défense du roi et de ses ministres.
i63i.

—

—i63i.

4° La charitable remontrance de Caton chrétien.

5° La réponse de Nicoléon à Cléonville. — i632.
6° Le Génie démasqué. — i632.
70 La Réponse de la lettre de Balzac. — i632.

8° La Vérité défendue. — 1635.
90 Le Jugement sur les diverses pièces.

—

i635.

io° L'Avis de ce qui s'est passé. — i636.
ii° Les Lumières pour l'histoire de France, contre
Dupleix. — i636.
i2° Lettre de change protestée. — 1637
Enfin, en 1642, après la mort delà reine, il publia son

1

Ces douze pièces se trouvent réunies dans un vol. in-f° de 800 pag.,

sous le titre : Défense de la reine-mère.

( Bib. de l'Institut. )

�PRÉDICATEUR ORDINAIRE DE LOUIS XIII

, etc.

199

oraison funèbre sous le titre : Les deux Faces de la vie et
de la mort de Marie de Médicis, reine de France.
De Morgues, que Louis XIII avait nommé à l'évêché de
Toulon, mais qui ne put jamais obtenir ses bulles, rentra
en France après la mort du cardinal et vécut encore
jusqu'en 1670. Autant, pendant sa jeunesse il s'était mêlé
aux agitations du monde, autant sur ses vieux jours il
rechercha la paix et l'oubli. Il mourut à Paris, aux Incurables , où il s'était retiré depuis long-temps, à l'âge de
88 ans. Né sous le règne d'Henri III, il avait traversé ceux
d'Henri IV, de Louis XIII et près de la moitié de celui de
Louis XIV. On assure qu'il a laissé, sur tous les événemens
de cette époque, de curieux mémoires; pourquoi donc ,
si cela est, les cacher ainsi dans la poussière? Rendre au
souvenir d'un aïeul la gloire qu'il réclame, n'est-ce pas
s'honorer soi-même ? Partager avec le pays un héritage qui
est aussi le sien, n'est-ce pas bien mériter de sa reconnaissance ?...

�t

�HUGUES D'AVIGNON.

27

��HUGUES D'AVIGNON,
POÈTE DU VELAY, AU

17e

SIECLE.

-

Dans l'examen des anciens ouvrages, il est utile et nécessaire , pour apprécier les difficultés, par conséquent le
mérite, de tenir compte de circonstances maintenant effacées, jadis insurmontables. Je veux parler du degré de

�-4

2C

HUGUES D5AVIGNON,

développement auquel était parvenu le langage dans telle
ou telle province, alors que le poète et l'historien écrivaient. Sans doute qu'il y aurait folle témérité à comparer
les poésies de Marot avec celles que nous lisons dans nos
manuscrits de Médicis, et que François Ier venant au Puy
dut trouver la muse anicienne moins harmonieuse que
celle de sa bonne ville; mais en faut-il conclure pour cela
l'indigence littéraire absolue de nos montagnes ? Ce serait
mal juger.
Les poètes de la France septentrionale, surtout ceux
attachés à la cour, écrivaient dans la langue qu'ils parlaient habituellement. Près des sources du beau style,
eux-mêmes étaient consultés; et quand il leur plaisait d'introduire une expression nouvelle, parfois les grands l'admiraient et leur suffrage la consacrait. C'est ainsi que successivement se sont formés les mots de notre vocabulaire,
ensuite nos règles grammaticales. Mais à cent vingt lieues
de distance du foyer générateur, dans une petite province
enfermée dans les montagnes, sur un territoire soumis
aux lois, coutumes et à la langue d'oc, que pouvait
tenter l'écrivain pour venir en aide à la formation d'un
langage qui n'était pas le sien et qu'il n'entendait parler
que par exception ?...
Le français du 16e siècle était, pour Paris et le nord du
royaume, le français de Charles VII, de Louis XI, de
Louis XII, lentement modifié; le travail ne se faisait pas
sentir, et le progrès, œuvre incessante de chaque jour,
s'imposait sans effort aux dociles populations de l'autre côté
de la Loire. Tandis que les méridionaux avaient eu longtemps une langue nationale, belle, harmonieuse, riche et
parlée dans une partie de l'Europe. Aux 11e, 12e et i3e
siècles, le roman provençal était étudié , non-seulement
en France , mais en Espagne, en Italie. Ce ne fut qu'à la

�POÈTE DU VELAV.

2o5

croisade contre les Albigeois, alors que la conquête réunit
complètement les deux royaumes, que l'ancienne langue
des troubadours, illustrée par de si brillantes compositions, fut. soumise et détrônée.
Sa rivale victorieuse s'avança dans ses nouveaux domaines, et s'imposa aux populations. Ainsi, d'abord par la
violence, ensuite par la nécessité, le roman provençal
sentit peu-à-peu ses liens se briser. Chaque province du
midi ne le parlait plus qu'isolément et par traditions, traditions cme le français altérait avec plus ou moins de rapidité, selon l'importance de la contrée.
Donc, bientôt le Languedoc, la Provence, le Dauphiné, l'Auvergne, le Limousin, le Poitou, la FrancheComté , déshérilés de leur commune langue, se trouvèrent
dans cette fâcheuse situation, de ne pas savoir la nouvelle
et de voir l'ancienne dégénérer de jour en jour en patois
bâtards. Cette révolution commença sous Louis XI, se poursuivit insensiblement jusqu'à la secousse de 178g, et subit
le dernier coup par la nouvelle division de la France en
dépai temens, sous une législation unique et avec un mode
d'administration qui centralisa tous les pouvoirs dans la
capitale.
On conçoit que de toutes les provinces, les dernières à
accepter le français durent être celles qui, perdues dans
les montagnes, avaient le moins de relations administratives et commerciales avec le nord. Le Velay, par exemple,
pour sa politique et son commerce, ne connaissant que
Lyon, Toulouse et Beaucaire, conserva presque intégralement dans toutes les classes de la société sa langue maternelle. Aujourd'hui encore, à l'exception de deux ou trois
villes où sont des écoles, des tribunaux, quelques soldats
en garnison et une poignée de fonctionnaires nomades , le
reste du pays ne parle pas, je puis même ajouter, ne comprend pas le français.

�2o6

HUGUE9 D'AVIGNON,

Par conséquent, quand nous examinerons les poésies
originales de nos

montagnes , nous pourrons admirer

la grâce naïve , la
abondante, presque
nos écrivains. Nous
aux enfans du nord;

finesse de l'expression, la verve
toujours franche, vive, joyeuse de
ne ferons alors aucune concession
nous aurons sur eux, au contraire,

l'harmonie des sons, la délicatesse des nuances et surtout
le naturel des mots et de la pensée.
Je ne parlerai donc point ici du docteur maistre Jacques
David, celui qui fit les discours, légendes et couplets pour
la royale bienvenue de François IER, ni de l'auteur du Mystère de Nostre-Dame du Puy, ni, comme poètes français,
de Médicis et de Burel; ils sont trop éloignés de Clément
Marot, de Racan, de Malherbes , leurs illustres contemporains. Je citerai seulement quelques passages d'un petit
poème appelé la Velleïade, composé par noble et savant
HUGUES D'AVIGNON.
HUGUES D'AVIGNON, seigneur de Monteils, docteur èsdroit et avocat en la sénéchaussée du Puy, naquit dans le

Velay, vers la fin du 16e siècle. Tous ses écrits témoignent
de la sincérité de sa foi et surtout de sa piété à NotreDame, en l'honneur de laquelle il écrivit son poème.
Cependant il appartenait à une famille qui, jadis, avait
épousé la cause de la réforme et qui, dans nos guerres
civiles, s'était signalée entre toutes par son ardent enthousiasme. Son père (ou son aïeul), nommé comme lui
Hugues d'Avignon, est surtout désigné par nos chroniqueurs comme un des partisans montagnards les plus
exaltés. Ce fut lui qui, en i566, après la promulgation de
l'édit du chancelier 1, offrit sa maison aux luthériens du

1

De i65a.

�POÈTE DU VELAY.

207

Puy, pour y établir des prêches et y célébrer le nouveau
culte. — Sans doute que plus tard les persécutions politiques, le peu de succès du protestantisme dans la vieille
cité d'Anis, ou, j'aime mieux le croire, les convictions
religieuses ramenèrent au saint giron quelques catholiques un instant égarés. Quoi qu'il en soit, celui dont
nous parlons ici semble toujours avoir été très-dévot à
la Vierge et aux Saints.
Hugues d'Avignon n'est connu par aucun autre ouvrage
que par son poème en trois chants (LA VELLEYADE OU délicieuses merveilles de Nostre-Dame du Puy d'Anis et du
Velay), publié vers i63o.—Déjà, sans doute,quelques vers
français avaient été essayés avant lui dans la province;
mais, comme déjà nous avons pu le voir, sans connaissance exacte d'aucune des règles sur la mesure et l'harmonie.—Vers 1579, un savant vélaunien nommé Jacques
Mondot, docteur en droit canon, avait fait imprimer une
traduction d'Horace en vers français qui fit grand bruit en
son temps et valut à son auteur de brillans éloges1. Ce
Mondot sortait évidemment de l'obscure ignorance de ses

1 Jusqu'à présent une épaisse nue'e
Avoit couvert de son ombrage noir
Nostre patrie, heureusement ornée
De bons esprits sans les faire paroir ;
Mais le soleil de ton exquis savoir
Par ses rayons a chassé ce nuage ,
Docte Mondot, et fait clairement voir
Le fruit acereu dedans notre héritage.
Par G. DE VALAT, du Puy.

Vient immédiatement après une pièce de vers latins, en éloge , ayant

�2o8

HUGUES D'AVIGNON ,

prédécesseurs ; toutefois , à côté de bonnes et gracieuses
pensées , d'expressions souvent fort heureuses, se présente
quantité de-vers faux. Par exemple, dans une complainte
qu'il composa en l'honneur de Christine, sa sœur, qui
mourut au Puy, à la peste de 1578 , il dit :
Mais quoi! tu vis là haut entre les feux divers

pour titre:

LAUBENTIUS MALESCOTUS, POLINIACUS, VELLAUNIUS

carissimo, D. Mondoto, Aniciensi.
ODE.

Mais ta plume légère,
Mondot, prend la carrière
Pour vivre en l'univers
Et pour peindre ta gloire
Au portail de mémoire ,
Seul loyer de tes vers.
De la mort le silence
Ne fera que la France
N'embrasse ton renom.
Dont heureux tu peux dire
Fredonnant sur ma lyre
J'ai acquit doct' renom.
Par Balthazard Charasse à

M. M

ondot.

SONNET.

Ronsard jadis hucha la sacrée famille
Et le troupeau des sœurs d'Hélicon, dans Paris;
Toi, Mondot, qui les eaux de Permesse taris ,
Les loges au plus haut du haut roc de Cornille.
Ceux qui sontdaiis le clos du Puy, la forte ville,
Et qui sont d'Apollon et des sœurs favoris,
Admirent la fierté de ton heur non marris
Et le superbe vol de ta plume gentille...
G, Boyer, auvergnac.

nostrati

�POÈTE DU VELAT.

Du rond corps estoillé, puis ici, dans mes vers...
De nos frères tu vas trouver la belle troupe
Louis, François, Gabriel, et boire dans la coupe
Où ils ont déjà bu l'ambroisie des Dieux;
Pour là, prendre ta place et pour vivre auprès d'eux.
Niobé, ejr-il besoin de dueil crêper ta face....
Infortunée ! hélas !.. voyant glisser ta race
Peu a peu dans l'obscur de ta fatale nuit,
Taris l'amer ruisseau qui de tes yeux s'enfuit...

Comme on peut voir, entre le mystère de Notre-Dame
et cette élégie, il y a un grand pas de fait. Nous allons
suivre maintenant ce mouvement progressif en parcourant
le livre du seigneur de Monteils.
L'auteur a divisé son ouvrage en trois livres, il est vrai,
mais le premier seul est le poème; les deux autres ne
sont, à proprement parler, que de longs recueils de chansons, ballades, cantiques , anagrammes, bouts rimés et
autres petites pièces d'un très-médiocre intérêt.
Le début est heureux et ne manque pas de vigueur.
Le seigneur de Montels à ses vers.
SOKNET.

(Probus nemini invidet.")
Adieu, chair de ma chair, allez, os de mes os t
Avouez hardyment que je suis votre père,
Gardez-vous de l'envie et si quelque vipère
Vous presse de sa dent, esquivez à propos.
Montrez-vous toujoursprompts, braves, gais etdispos.
Marchez d'un pas léger...

Après le sonnet, vient ensuite une élégie descriptive du
pays de Velay. Voici de quelle façon le poète entre en
matière :
28

�210

HUGUES D'AVIGNON ,

O curieux esprits qui trottez par le monde ,
Allez dans ce pays où tout bonheur abonde ,
C'est un très-bon logis, un agréable lieu,
Pour vous y rafraîchir sous l'enseigne de Dieu ;
Où la reine du ciel et sa grâce naïve
Reçoit les pèlerins , leur donne de l'eau vive
Qu'elle tire du Puy. .....

Après ce jeu de mots si laborieusement amené, l'auteur
commence la description des beautés de sa patrie. Son
premier hommage est au temple miraculeux de Notre-Dame.
Les Anges ont sacré la nef de cette église,
Ce fut en l'an 200 qu'on y vit l'entreprise.
Son plan fut griffonné, borné d'un pied de cerf
Sur le papier neigeux, du crayon de son nerf.
LePuy, grand en renom , en ses lois immuable ,
Immortel en son lot, et constant en sa foi ,
Noble en ses citoyens, prompt à servir son roi ,

Arrive après un inventaire plus ou moins exact des
richesses naturelles de la contrée ; il dit :
Le pays de Velay est du tout excellent,
Planteureux en tous bleds, orge, pois et froment.
Foisonnant en jardins, bois, prés et pâturages ,
En herbes et en fleurs, en fruits et légumages.
Enrichi de tous biens , où le troupeau laineux
Brottel'herbe salubre aux coupeaux montagneux,
Où le plus gras bétail remplit toutes les plaines,
A cause des bons prés et des fraîches fontaines.
— L'on y voit certains lieux, où sont les minéraux,
De l'or et de l'argent, voir encor des ruisseaux
D'où l'on tire beaucoup de pierres précieuses,
Des saphirs et rubis, choses si merveilleuses
Et si belles à l'œil, qu'elles (le plus souvent)
Surpassent deleurprix les pierres du Levant...

�POÈTE DU VELAY.

211

Certes, si ce n'est en la forme, du moins au fond, cette
description est en effet plus poétique qu'elle ne le paraît.
L'or, l'argent, les saphirs, les rubis étincellent avec plus
d'éclat, sont répandus avec plus d'abondance dans le poème
de notre généreux compatriote que dans le pauvre RiouPezouilloux 1. Il suffit d'avoir une seule fois remonté ce
triste ruisseau, pour être bien convaincu que les petits
grenats et les imperceptibles fragmens de saphirs qu'il
entraîne, surpassent le moins souvent possible , et par
leur valeur et par leur beauté, les moindres pierres du
Levant. —■ Du reste , pour peindre tant de merveilles,
Hugues d'Avignon déplore son impuissance et s'écrie
modestement:
Que n'ai-je des mots d'or, des termes mieux formés,
Au lieu de tant de vers rudes et mal limés !...

Enfin , commence la longue histoire de la fondation du
divin oratoire.
Le Puy, jadis était un désert tout sauvage
Nommé le Mont d'Anis, sans cheminni passage...

Comme nous avons ce récit mille fois répété dans tous
nos livres, que Médicis, Burel, Gissey, Théodore, dociles

1 A l'est du Puy, au-dessus du village d'Espaly, se trouve une montagne semée des débris d'une roche basaltique. Quelques fragmens servent de
gangue à de petits zircons et à quelques saphirs qui , quelquefois , s'échappent delà pierre et sont entraînés par les pluies dans un petit ruisseau. Ce
ruisseau serpente au bas de la montagne,

et les habitans du pays lui ont

donné le nom de Riou-Pezouilloux (ruisseau pouilleux) , à cause des déceptions qui suivent presque toujours les recherches qu'on vient y faire.

�212

HUGUES D'AVIGNON ,

aux pieuses traditions, nous le rapportent dans les plus
menus détails, nous nous dispenserons de le reproduire ;
cependant, pour donner une idée du patriotisme et de la
logique du poète, nous allons indiquer les motifs de la
faveur du ciel sur le Velay.—C'est saint Georges qui parle
à la matronne et qui lui explique sa vision :
.... C'est un trait de la divinité
Qui toujours sur les monts a montré sa bonté,
— S'il veut la loi donner au lumineux Moïse,
C'est au mont de Sina qu'elle s'y autorise,
— Si l'esprit imposteur au désert l'a tenté ,
Non sans sujet il l'a sur un mont transporté;
— Si Dieu veut ici-bas manifester sa gloire,
C'est au mont de Sina qu'il la montre notoire,
— S'il a rassasié de cinq pains, trois poissons,
Les cinq mille affamés, pris pour ses nourrissons ,
Ce fut sur le coupeau d'une grande montagne ;
— Bref : Si pour le pécheur Jésus s'est incarné,
Les monts de la Judée, ont ce verbe borné,
—» S'il a voulu sortir le pécheur de misère,
S'il a voulu mourir sur le mont Calvaire;
— Non sans juste raison, on verra publier
Au nom de Josaphat le jugement dernier....

Le saint s'appuie sur cet incontestable principe qu'il n'y a
pas de vallée sans montagne, et que très-probablement celle
de Josaphat, quelque grande qu'elle puisse être aujourd'hui
comme plus tard, il lui sera bien difficile de contenir tout
le monde.—Frère Théodore s'empresse, dans son histoire
de Notre-Dame, de reproduire ces merveilleux argumens
sur l'excellence des montagnes.
Après avoir terminé ce discours éloquent, le saint orateur se met à réciter quelques versets latins appropriés à
la circonstance; puis, s'en vient tout songeard.... Tant qu'il

�2l5

POÈTE DU VELAY.

peut, il abrège la roule, il rôde, il court, il va, il cherche, il aperçoit :
Un cerf au pas léger, fendant de sa poitrine
L'amas bouche-chemin de la neige ivoirine :
Cet expert architecte, enfin, par sa vigueur,
De ce temple futur arpente la grandeur...

Mais ce sera Vozy, septième évêque du Velay, qui seul
pourra l'édifier.
Saint Georges n'ayant pu bâtir, lors tout chenu
Pour n'avoir , le pauvret, assez de revenu....

Quoique les vers du seigneur de Montels n'aient été publiés qu'en i63o,il n'en est pas moins vrai qu'ils étaient
cj . iposés bien avant cette époque; il dit lui-même : « Il y
» a long-temps que le fruit que je produis en cette occa» sion avait été gardé plus que du terme dans le flanc de
» mes affections... Le voilà donc à présent, ami lecteur. »
Pour faciliter cetheureux enfantement, Hugues d'Avignon
ne manquait pas de secours; et sans parler de nouveau du
mystère et des chroniques qui se trouvent dans Médicis,
nous pouvons &lt;rdter encore un poème sur le même sujet
conservé manuscrit à la Bibliothèque royale sous le
n° 8002 1.

1 Histoire translatée de latin en françois de la

fondation de ceste

saincte église et singulier oratoire de Nostre-Dame du Puy.
C'est un manuscrit sur vélin , de 32 feuilles, relié en maroquin... Les
dix premières feuilles contiennent des vers sur la naissance de Charles VIII,

�2l4

HUGUES D'AVIGNON, POETE DU VEL A Y,

Du reste, il suffit de parcourir la Velléiade, pour se
convaincre du progrès de la langue et de la poésie françaises dans nos montagnes : le style est plus correct, les
vers justes, les rimes généralement rigoureuses; et nous
pourrions, sans grand désavantage pour le vélaunien , lui
opposer les vers de Baïf, de du Bartas, de Garnier et de
Desportes. Sans doute qu'il serait préférable que le poème
eût été écrit avec le langage et la simplicité naïve de
l'époque, nous retrouverions à chaque ligne ces traits
charmans qui naissent sous la plume candide du poète
rustique et que repousse l'érudit; cependant, tel qu'il est,
comme étude autant que comme souvenir, il mérite que
nous y prenions garde.

ce qui laisserait peut-être supposer que l'ouvrage est de Guillaume

TABUIF.

Et premièrement, commence le prologue du translateur en celte forme:
Glorieuse et prudente
Auprès de Dieu présidente
En sa souveraine cour... .
(Sous le n° 8002. (Mouch.) Catalogue des Man. franç. t. IV. p. 5o.

�HISTOEIEWS
DE

WOTBE-DAIIE DU PUY»

��HISTORIENS
DE NOTRE-DAME DU PUY.

Le Velay est sans contredit le pays de France où le culte
de Notre-Dame est le plus anciennement en honneur. S'il
faut en croire les vieux chroniqueurs et historiens, ce fut
saint Georges, un des soixante-donze disciples de Jésus29

�HISTORIENS

Christ qui porta le premier les lumières de la foi dans uos
montagnes et qui, sur une vision merveilleuse de la Vierge,
détermina le lieu où serait bâti son temple. —Toutefois ,
ce ne fut que long-temps après, sous saint Vozy, septième
évêque, que furent commencées les constructions. Non
pas que je veuille prétendre que l'église d'aujourd'hui remonte à l'année 221; il est évident qu'alors il ne fut entrepris qu'un très-petit oratoire au sommet de la montagne ;
et encore, n'y aurait-il rien d'impossible que cet oratoire
ne fût que les débris d'un temple de Diane puriiiés et
réparés.
Quoiqu'il en soit du monument, on voit au moins à
quelle date s'élève la vénération de nos pères pour la glorieuse patronne du pays.—Charlemagne, Louis-le-Débonnaire , Charles-le-Chauve, saint Louis, Philippe-Auguste,
Philippe-le-Bel, Charles VI, Charles Vil, Charles VIII,
Louis XI, François Ier, plusieurs rois d'Aragon et de Sicile,
des dauphins, des ducs de Bourgogne, de Bourbon, de
Berry, d'Aquitaine, et quantité d'illustres seigneurs, sont
venus en pèlerinage au Mont-Anis, et tous y ont laissé des
témoignages de leur royale munificence.
L'église, isolée d'abord, fut successivement entourée de
modestes demeures, telles que le presbytère épiscopal, la
maison des prêtres, quelques hôtelleries pour loger les
pèlerins et les marchands de saintes images; ensuite, le
concours des visiteurs augmentant de plus en plus, de
nouveaux hôtes vinrent se fixer en ce lieu.—Telle est l'origine pieuse de notre ville.
On conçoit alors comment il se fait que plusieurs écrivains aient vu l'histoire du pays écrite dans celle de sa
basilique, ou plutôt, rattachant tous lesévénemens à cette
grande cause, se soient exclusivement préoccupés du soin
de les expliquer par sa seule influence.

�DE NOTRE-DAME DU PUY,

219

Il faut donc examiner successivement les ouvrages
d'Odo de Gissey, Jacques Branche, Vital Bernard et Termile Théodore. C'est en se plaçant au point de vue où
étaient ces historiens, c'est aussi en les comparant entre
eux, que l'on parviendra à dégager de leurs écrits les
excellentes choses qu'ils contiennent, tout en faisant la
part de l'ignorance, des préjugés, où, si l'on veut, de la
foi naïve qui les inspirait.

0D0 DE GISSEY.
Odo de Gissey, jésuite, est évidemment le plus remarquable de ces trois historiens. — Il vécut dans le 17e siècle
et, sans le céder par la foi à Médicis, à Jacques David 1,
non plus qu'à ceux qui le suivirent, il l'emporte sur eux
par une plus grande érudition. A chaque page, nous
retrouvons en lui autant de grâce, autant de naïveté que
dans nos anciens chroniqueurs.
Son ouvrage, divisé en trois livres et quarante-trois
chapitres, embrasse l'histoire de Notre-Dame et de l'évéché du Puy, à partir de la fondation jusqu'à l'épiscopat de
Jacques de Serres ; c'est-à-dire , un espace d'environ
quinze siècles. —Le premier livre s'ouvre par une description générale du pays. L'auteur y raconte l'introduc-

1 Jacques

David, dont nous avons déjà parlí, publia, vers 1620, une

courte histoire de Notre-Dame du Puy; les documens dont il se servit sont
les mêmes que ceux fini se trouvent dans les mémoires de Médicis son
contemporain.

�220

HISTORIENS

tion du christianisme dans le Velay, les pieux travaux,
les miracles et le succès des missionnaires qui vinrent y
prêcher; il entreprend ensuite l'histoire généalogique des
évêques jusqu'à l'époque où Charlemagne visita et dota
leur sainte Basilique.— Dans le second livre, tout en
continuant le récit des événemens dont le Velay fut le
théâtre, Gissey retrace dans de longs détails, empruntés
aux mémoires de Baymond d'Aiguilhes, la vie et les
exploits d'Adhémar de Monteil1; il se préoccupe aussi
très-laborieusement de la merveilleuse origine de la statue
noire de Notre-Dame 2. — Enfin, dans le troisième livre
il termine l'histoire de ses évêques, énumère la quantité
de souverains venus au Puy-en pèlerinage, et après avoir
fait connaître les riches présens qu'ils laissèrent en
témoignage de leur pieuse reconnaissance, il finit son
ouvrage en rappelant les principaux miracles auxquels la
Vierge du Puy a dû de tout temps la confiance que les
fidèles ont dans sa puissante intercession.
Quoique Odo de Gissey ait écrit près d'un siècle après
Médicis et David, il peut avoir suivi ces deux guides, mais
néanmoins son ouvrage lui a coûté de longues et pénibles
recherches, car il donne soit l'original, soit la traduction
d'une multitude de documens, inconnus à ses prédécesseurs, et très-précieux pour notre histoire.
Je ne connais que trois éditions de l'ouvrage du père de
Gissey; cependant des personnes dignes de foi m'ont assuré

1 Histoire de Noire-Dame du Puy, liv. «i, chap

xxv, pag.

3i/j.

(3e édition).
2 Que

l'auteur prétend être un ouvrage prophétique exécuté

Jérémie,—Du reste, voir sa Dissertation , page 220.

par

�DE NOTRE-DAME DU PUY.

221

en avoir vuune quatrième, plus complète et plus importante
encore que les autres. Elle serait postérieure à 1644 et
aurait été éditée par les soins du chapitre de Notre-Dame du
Puy. Ce qui la distinguerait surtout des précédentes, ce serait
l'addition de quelques pièces authentiques d'un grand intérêt pour notre histoire; par exemple, la bienvenue du
roi Louis XI au Puy, le discours qui lui fut adressé par le
savant Odin, chanoine de la cathédrale, et la réponse du
roi.—Quoiqu'il en soit, pour ceux qui veulent étudier et
connaître l'histoire du Velay, la lecture de cet ouvrage est
indispensable. Beaucoup d'autres sans doute sont venus
après lui, et comme nous le verrons se sont fait peu scrupule de le copier; cependant, il garde encore sa supériorité sur tous tant par l'excellence de ses recherches, sa
clarté, sa précision, sa facile méthode, que par les nombreux et authentiques documens que lui seul renferme.

JACQUES BRANCHE.
Jacques Branche, sur lequel vient d'être publié une
excellente biographie 1, était contemporain du père Odo
de Gissey.—Originaire de Paulhaguet, il fit ses études au
collège du Puy et entra dans les ordres jeune encore.

1 Par M. Dominique Branche, son arrière-neveu.—Cette biographie,
adressée sous forme de lettre à M. Desrosiers, directeur du journal VArt
en Province, est parfaitement écrite et laisse vivement désirer les antres
publications de l'auteur.

�222

HISTORIENS

Après quelques années, spécialement consacrées à la prédication et au service des fidèles, il abandonna sa cure
ainsi que son canonicat du chapitre de Saint-Gai de Langeac, pour prendre l'habit monastique et se livrer sans
distraction aux laborieuses recherches qui ont rempli toute
sa vie 1. Pour retraite il fit choix de l'abbaye de Pébrac, où
il entra comme sacristain et dont il ne tarda pas à devenir
prieur-mage. C'est là qu'il a composé le plus important de
ses ouvrages : La Fie des Saints et Saintes de VAuvergne
et du Felay 2.
Cet ouvrage, qui renferme plus de mille pages, est divisé en trois livres. Le premier contient l'histoire des oratoires ou églises dans lesquelles la Vierge est honorée en
Auvergne et Velay; le second, la vie des saints et saintes
de ces contrées; le troisième , enfin, plusieurs notices sur

I Jacques Branche a composé : i° un ouvrage ayant pour titre : Amalthèe,
ou Corne d'abondance des grâces et des vertus de la glorieuse Vierge,
divisé en 46 discours sur les litanies de Notre-Dame et dédié k très-haut,
très-puissant seigneur, Messire Loys de Larochefoucault, baron de
Langeac, St-llpise et autres lieux. (Lyon, 1622, chez J. Charvei),—2° Le
même, refondu sous le titre de Stacrès Eloges de la glorieuse Mère de
Dieu.—3° Des recherches sur les Eglises de Langeac.
II dédie ses éloges à Madame de Beauvergier, abbesse de Chases, et
dit dans sa préface : « Dieu m'ayant donné le moyen de faire ma retraicte
» dans ce lieu de Pébrac, dédié à la princesse du ciel, j'ay eu plus de
» Ioysir de m'addonner à l'estude, de faire une plus riche moisson des
» plus rares passages de la Saincte Escriture , et des plus exquises sentences
» des Sainets Pères; et de ramasser des bons historiens qnelques beaux
» miracles; je me suis résolu d'emichir ce livre des éloges de Nostre» Dame, suivant le train démon Amallhée, en laissant couler ma plume
» au fil de mes nouvelles pensées. »
2 Imprimé au Puy, in-S", en i552, chez Philippe Guinand. (Bib. roy.,
4- 2142).

�DE NOTftE-DAME DU PUY.

223

des personnages non canonisés mais recommandables par
leurs vertus et leur piété.
La partie du premier livre, dans laquelle l'auteur traite
l'histoire de Notre-Dame du Puy, a dû surtout fixer notre
attention ; comme le reste elle est écrite simplement,
facilement et toujours inspirée par une foi vive et tendre.
Le pieux écrivain ne discute jamais; la tradition est pour
lui la plus irrécusable preuve; sa candeur n'en soupçonne
même pas de plus importante. Quant aux faits, à la
manière de les présenter, Jacques Branche ne fait que
sommairement reproduire le travail du père Odo de Gissey,
publié nouvellement, alors. Cependant si, pour la notice
particulière de la Vierge du Puy, il a cru devoir s'en
rapporter à la publication spéciale du savant jésuite, son
ouvrage n'en démontre pas moins une profonde érudition,
et rien n'est plus intéressant à lire que ses chapitres sur
Notre-Dame de la Voûte; celle de la Chaigne, à Blesle,
et surtout celle de l'oratoire a"'Allègre. Aussi, est-ce avec
empressement que nous empruntons ici la critique toute
filiale de son jeune biographe : « Depuis long-temps
» Branche avait entrepris cet ouvrage; depuis long-temps ,
» spécialement occupé de cette œuvre, il avait négligé
» tout autre labeur et avait même renoncé à la chaire. Les
» difficiles et longs travaux qu'il accomplit dans ce but
» l'avaient absorbé tout entier. En effet, rien rie lui coûta,
» ni patience, ni recherches, ni fatigues, sa persévérance
» ne se lassa jamais, et ce ne fut qu'après douze ans de
» travail continuel qu'il publia ce livre important. Son
» talent si plein de sève, si exubérant, s'était mûri dans
» la solitude, et son style avait gagné en clarté et en
» précision ce qu'il avait perdu en enflure et en figures
» outrées. Ferme, aisé, débarrassé de ce cortège étour» dissant de citations, il avait pris une allure vive et

�224

»
,,
»
»
»
»
»
»

HISTORIENS

franche et était arrivé à la phrase purement française,
Lui-même, comme s'il regrettait l'âge littéraire qu'il
avait alors fini, et dans lequel il avait vécu la plus
grande partie de sa vie, avertit son lecteur qu'il ne
trouvera pas dans son livre mélodieux langage, car ce
sont fleurs parfumées qui ne se cueillent pas sur les
montagnes et les rochers semblables à ceux de ma
demeure. »

VITAL BERNARD.
Vital Bernard, chanoine de Notre-Dame du Puy, docteur ès-droit et prieur de Saint-Etienne, se fit d'abord connaître par des stances en honneur de sa ville natale, qu'il
publia en 1619, à la suite de l'histoire du père de Gissey,
et qui sont, il faut le dire, d'une extrême médiocrité. S'il
ne nous restait que cet unique témoignage du talent de
notre compatriote, peut-être ferions-nous bien de n'en pas
parler; car il n'estpas de poésie plus obscure.—Heureusement qu'en 1646, il parut de lui un excellent volume, de
plus de 800 pages, rempli de science, de leçons de haute
moralité, d'un bon style et parfois même écrit avec élégance. Ce volume , qui a pour titre : LE CHANOINE , est
dédié à Monseigneur Henri de Maupas du Tour, évêque et
seigneur du Velay.
L'avis au lecteur nous a réconcilié tout-à-fait avec le
poète. Ce ne sont plus ces pénibles et ténébreux alexandrins aussi difficiles à lire qu'à comprendre; Bernard prend
une allure commode, un vers simple, naturel, et s'abandonne aux heureuses rencontres de l'inspiration qui par-

�225

DE NOTRE-DAME DU PUY.

fois vient éclore sous le fil de sa plume, comme dit trèsnaïvement Jacques Branche.

AU LECTEUR.
Tu ne lairras pas de connoistre
Que par mes assidus travaux
Et par mes soins, je fais paroiatre
Quelques privilèges nouveaux :
Si quelque libertin méprise
La peine qu'en cela j'ay prise,
Ressemble-t-il pas à ces fonds
Qui, pour le bon grain qu'on y jette,
Trompans leur maistre à la cueillette,
Ne produisent que des chardons I
Ne prends pas aussi le prétexte
De mes-estimer mon travail,
Si souvent j'applique à mon texte
Du latin comme de l'esmail :
II est vray, nostre langue est belle,
Bien qu'on la confesse nouvelle,
Et n'eut jamais tant d'ornement ;
Mais à quelque poinct qu'on la mette ,
La langue latine est plus nette,
Selon mon foible sentiment.

On dira qu'il est plus commode
D'écrire sans citations,
Et que c'est aujourd'hui la mode
D'estaller ses inventions :
Qu'un discours qu'on met sous la preste
N'a point d'art, ni de politesse,
Quand il n'est tissu que d'emprunts;
Et j'appelle (quoy que l'on die),
Ceste mode une maladie
Qui donne un dégoust des deffuncts.

30

&lt;

�226

HISTORIENS

Faut-il donc, quand on veut écrire,
Par une ingrate nouveauté ,
Bannir les pères , et proscrire
La gloire de l'antiquité?..
Ne sont-ce pas des tyrannies
Qu'on fasse éclypser ces génies,
Et que leur nom soit aboly ?
Je ne crois pas que quand je nomme
Sainet Augustin ou sainet Hiérosme ,
Mon ouvrage en soit moins poly.

Enfin, lecteur, je te supplie,
Qu'ayant cette pièce de moy,
Par la charité qui nous lie
J'aye quelque chose de toy :
Ma prétention est petite,
Et pour peu je te tiendrai -juitte;
Car, quand je serai trépassé,
Tout ce que de toi je désire
C'est que pour moi tu veuilles dire
Un requiescat in pace.

L'ouvrage de Vital Bernard se divise en quatre livres. Le
premier, est une savante dissertation sur l'origine de la
chanoinie;—le second, sur la dignité des chanoines. C'est
dans celui-ci que l'auteur ouvre une digression sur l'église
anicienne et la statue de Notre-Dame. Il combat ceux qui
prétendent qu'elle fût apportée par saint Louis : « Ayant
» veu, dit-il, dans nos archives un hommage fait en
» l'an 1206 (c'est-à-dire neuf années avant la naissance de
» ce roy) 1. Sur cet hommage est le sceau du chapitre, qui
» représente la Sainte Vierge tenant le petit Jésus devant,

1 De la Dignité des chanoines, pag. 6a , liv. 2.

�DE NOTRE-DAME DU PUY.

227

» en la mesrae posture qu'on voit maintenant en la saincte
» image : preuve invincible et sans repart que déjà nous
» l'avions. »
Voulant ensuite prouver l'excellence de sa ville, il se
livre aux plus doctes perquisitions sur son origine; remonte
dans l'antiquité pour établir, entre les anciens temples et
celui de la Vierge, les plus favorables comparaisons et
ajoute: Podium a pris maintenant le nom A'Anicium, c'està-dire, selon la version hébraïque, ville de respect, et
selon la grecque, l'invincible. « Ville tellementaccreüe par
la piété qu'il faut confésser en estre la mère, qu'elle s'est
rendue, après Tolose, la seconde du Languedoc; ayant en
son enclos, après la cathédrale , trois chapitres collégiaux,
de Saint-Georges, Saint-Vozy et Saint-Agrève ; des religieux
de saint Benoît en l'église Saint-Pierre; le collège des
BB. PP. jésuites; cinq monastères de religieuses, de SainteClaire, de Sainte-Catherine de Sienne , Sainte-Marie, SteElisabeth, et de Nostre-Dame du Befuge; aux fauxbourgs
quatre couvens, de jacobins, cordeliers, carmes et capucins; et non loin des carmes, les chartreux, et non loin
des cordeliers , les dames religieuses de Saint-Augustin ;
une cour ecclésiastique, trois cours royales, le sénéchal ,
le baillage et la cour commune... »
Dans le livre troisième, Vital Bernard traite de l'office
des chanoines, et ne manque jamais, à chaque occasion,de
citer les anciens usages pratiqués au Puy.
Dans le quatrième livre enfin, il détermine quelles doivent être les mœurs et la vie des chanoines, passe en revue
différentes églises auxquelles furent octroyés certains privilèges, et montre que celle du Puy fut toujours une des
plus favorisées.
Il suffit de parcourir l'ouvrage de notre compatriote ,
pour se convaincre des immenses études qn'il dut être

�228

HISTORIENS

obligé de faire.—Cérémonies, forme , couleur, motifs des
ornemens sacrés ; origine des traditions; cloches, psalmodie, orgues; histoire des chapitres, curieux cas de conscience, coutumes singulières qui s'effacent chaque jour;
l'auteur ingénieux trouve moyen de s'approprier fort-àpropos toutes ces matières. Sur un texte qui d'abord ne
semble pas devoir fournir un bien grand intérêt, notre
savant découvre et résout mille questions sur la théologie,
l'histoire, l'administration qui, pour la plupart, seraient
encore recherchées aujourd'hui avec une extrême avidité,
si les lecteurs savaient ce que renferme d'érudition , de
science, de curieux détails, l'excellent livre appelé le
Chanoine.

Frère THÉODORE...... ermite, prêtre de l'institut de saint
Jean-Baptiste, publia, en i6g3, une Histoire de l'église
angélique de Notre-Dame du Puy, d'environ 45o pages.
—J'ignore dans quel but le pieux ermite fit imprimer un
travail déjà exécuté avec succès. Du moins s'il eût traité
le sujet d'une manière différente, s'il eût apporté plus de
documens, des aperçus nouveaux, on comprendrait une
semblable entreprise; mais rien n'est moins original que
cette compilation. C'est le livre du père de Gissey, reproduit chapitre par chapitre; toutefois sans la couleur,
l'érudition, les savantes recherches du modèle.
Théodore divise son ouvrage en trois livres.—Le premier
commence aux premiers jours du catholicisme dans la
Vellavie et se termine à l'épiscopat de saint Scrutaire;—le
second prend depuis cette époque jusqu'en 1220, sous
Etienne II de Chalancon; — le troisième enfin, se termine
sous Armand de Bethune, vers i663.

6k

�DE NOTRE-DAME DU PUV.

229

Si la foi d'un écrivain servait de mesure à son talent,
aucun ne serait plus remarquable que celui-ci, car aucun
n'accepte avec une confiance plus empressée la chronique
miraculeuse; malheureusement, les convictions humaines
demandent, pour s'affermir, de plus intelligibles, de plus
positifs argumens, et Théodore ne se préoccupe sérieusement que de ceux-là.

Je ne puis entreprendre d'énumérer ici tous ceux qui
ont parlé de la cathédrale du Puy. Historiens, poètes ,
peintres, géographes, voyageurs, n'ont su traverser nos
montagnes, sans payer leur tribut d'admiration à la vieille
église. Et n'eussions-nous pas les notices plus ou moins
publiées par J. DAVID 1 , THÉODOSE DE
BERGAME, SIMEONI, les abbés POUDEROUX 2, LAURENT * ,
4
LEBŒUF ; non plus, les dissertations manuscrites de

importantes

1 A publié quelques feuilles vers i5ao, d'après les manuscrits et les
idées de Médicis.
2

Auteur d'une Histoire de l'église angélique , extraite de Gissey et de
Théodore (3o pages &lt;u-i8, réimprimée de nos jours).
3

L'abbé Laurent, prieur des fonts baptismaux, estauteur d'un Almanach

historique de la -ville et du diocèse du Puy, pour les années 1787, 1788.

4 L'abbé Lebceuf avait recherché d'où pouvait provenir l'étymologie du
mot prisio, signifiant le récit de la capture ou prise des chanoines.
Un chanoine du Puy voulut rechercher cette origine; mais n'ayant pu
la trouver dans les archives de la cathédrale ni dans celles des collégiales
de la ville et du diocèse, il crut la reconnaître dans une coutume encore
en usage dans l'église du Puy.
Il écrit à l'abbé Lebœuf ;
« Voici, Monsieur , ce qui se pratique dans la cathédrale depuis un

�23o

HISTORIENS

1

MM. MAURIN , DURANSON,

etc.; nous pourrions citer avec
vanité les recherches du père MONTFAUCON , de DOM VAISSETTE,

de

FAUJAS

DE

SAINT-FONT,

plus tard celles de

de MÉRIMÉE2. A la grâce et à la puissance du style, ces derniers joignent une science proCHARLES NODIER,

temps immémorial. Le dimanche de Pâques et les six jours suivans, si
quelqu'un est absent de matines, dès qu'on a entonné le premier psaume,
quelques

chanoines

et

choriers

se

détachent du

chœur

avec

deux

clergeons, dont l'un porte la croix processionnale et l'autre le bénitier.
Ils vont deux à deux et en silence à la maison du chanoine absent, et ils
entrent le plus secrètement qu'ils peuvent, de crainte qu'il ne s'éveille
et ne s'éclipse. Dès qu'ils sont entrés dans la chambre, le plus ancien
donne de l'eau bénite au chanoine, quoiqu'il soit encore au lit, et on
chante l'antienne Hcec dies quant fecit Dominus, etc. Après cette cérémonie, ces Messieurs, plus modestes que ceux dont vous faites mention
dans votre lettre , donnent au chanoine le temps de s'habiller et le conduisent
à l'église processionnellement et en silence. Si la maison du chanoine est
éloignée de la cathédrale et hors du cloître, il est en manteau long, si
non, il porte le surplis, l'aumusse et la lingarelle. Le chanoine paresseux
en est quitte pour un déjeûner qu'il est obligé de donner à ceux qui lui
ont fait l'honneur d'assister à sa toilette; mais il s'y en glisse quelquesuns de ceux qui sont restés à matines. Les plus habiles donnent à déjeûner
avant qu'on les conduise à l'église; le déjeûner en est plus leste et il y a
moins de convives. Si on trouve le chanoine hors de sa maison, quand
même il serait en chemin pour aller au chœur, il est également aspergé
et obligé à l'amende du déjeûner.—On assure que les officiers et les conseillers de la sénéchaussée du Puy étaient sujets à une pareille amende et
qu'on allait les chercher en procession lorsqu'ils ne se trouvaient pas au
commencement de matines. Plusieurs anciens, dignes de foi, m'ont assuré
l'avoir vu, et même d'avoir assisté au déjeûner.
1 Cette dissertation se trouve à In bibliothèque historique du Musée
du Puy.
2 Cet ouvrage étant consacré exclusivement aux écrivains originaires du
Velay, pour rester dans les limites que nous avons dû nous imposer,
nous nous contentons, pour ce qui regarde les antres, de simples indications.

(

�DE

NOTRE-DAME DU PUY.

fonde; et, lors même que nos antiques monumens viendraient à disparaître, la postérité en conserverait encore
un glorieux souvenir, en lisant les pages de ces excellens
écrivains.
Cependant, nous ne terminerons point ce chapitre sans
désigner les hommes qui ont écrit plus spécialement sur
le Velay et sur son église métropolitaine.
, historiographe laborieux et plus consciencieux
qu'aucun autre, écrit l'histoire de la sainte basilique à peu
ARNAUD

près dans le même esprit que ses prédécesseurs Gissey
et Théodore. Il recueille avec beaucoup de soin les privilèges , les hommages, les fondations, les indulgences dont
cette église fut favorisée. Dans les notes , qui servent de
preuves à son ouvrage, on trouve une description architecturale du monument remplie d'exactitude et qui montre
ce qu'était et ce qu'est devenu l'édifice.
DÉRIBIËR DE CHEISSAC

(Statistique du département de la

Haute-Loire), consacre un paragraphe à l'église cathédrale
du Puy, dans lequel nous ne trouvons rien qui n'ait déjà
été publié, si ce n'est quelques lignes assez malheureuses
pour louer les réparations, mieux vaudrait dire les dégradations commises en

1781.

M. MANGON DE LALANDE , dans un volume d'Essais historiques sur les Antiquités de la Haute-Loire, se préoccupe uniquement de la primitive destination du temple et
démontre, ce qui du reste est depuis long-temps admis,
que la vénération pour Marie est venue remplacer, sur le
mont Anis, le culte de Diane. — Il faut lire dans cet
ouvrage une excellente dissertation sur l'ancienne statue
de Notre-Dame, un peu en opposition, sans doute, avec

�232

HISTORIENS

les recherches de Vital Bernard, mais très-curieuse cepen
dant. Ce qui ajoute un grand intérêt à la notice de M. de
Lalande, c'estla description d'une pierre isiaque qui accompagna évidemment la statue et qui sert à déterminer sa
véritable origine. « Cette pierre, dit l'auteur, représente
» Isiris assis sur son trône, le sceptre à la main. Devant
» lui apparaissent les saisons. Isis, ou la nature qui con» tient tous les germes, y présente son fils Horus qu'elle
» tient par la main; c'est l'hiver, ou le soleil enfant. Horus
» y est ensuite assis sur le lotus, armé du fléau; c'est le
» printemps, c'est le premier développement du germe. Il
» y est assis encore dans la barque, avec les mêmes sym» boles, ayant devant lui l'épervier ; il amène les vents
s? étésiens; c'est le solstice d'été, temps où l'inondation
» commence et promet la fécondité. Enfin, Horus, grand
t&gt; et debout, une corne d'abondance à la main, annonce
» l'automne et la saison des fruits. »

��f

»

�BÉNÉDICTINS DU VELAY

L'ordre des Bénédictins de la Congrégation de St-Maur
est sans contredit un de ceux qui ont rendu le plus d'importans services aux sciences et aux lettres. Semblables aux

�BÉNÉDICTINS DU VELAY.

laborieuses abeilles, qu'ils avaient prises pour emblèmes ,
ces religieux vouaient leur vie entière à l'étude. — Les
ouvrages qu'ils nous ont laissés sont si vastes, si abondamment remplis de précieux matériaux, que la plupart
de nos savans d'aujourd'hui, adroits compilateurs, se font
une fortune et une renommée en explorant les immenses
in-folio des Vaissette, des Montfaucon, des Sainte-Marthe,
des Bouquet, des Mabillon, etc..'.
Tout ce que les efforts de l'homme le plus studieux ne
sauraient obtenir, quand cet homme se retire dans l'isolement , s'exécutait de la manière la plus facile par les soins
de cette pieuse compagnie qui savait se répartir le travail
avec une si haute intelligence. — L'un se livrait exclusivement aux recherches, l'autre les coordonnait, celui-ci
prêtait les conseils de sa vieille expérience, celui-là, plus
habile dans l'art d'écrire, prenait la plume sans craindre
qu'elle ne s'égarât. —■ Tous enfin, suivant leur aptitude ,
concouraient à l'œuvre monumentale.
Le Vélay a fourni un grand nombre de religieux à
l'ordre de Saint-Benoît, plusieurs même, comme on peut
s'en convaincre en parcourant l'histoire de la ChaiseDieu 1, ont occupé d'importantes fonctions et se sont rendus célèbres à plus d'un titre ; mais nous ne voulons parler
ici que de ceux qui se sont fait spécialement connaître par
leurs travaux littéraires.

1 Histoire générale de la

congrégation de Saint-Robert de la Chaise-

Dieu, n° 93o (Saint-Germain) page

44 &gt;

tome

manuscrits français de la bibliothèque royale.

VIII,

du catalogue des

�BÉNÉDICTINS DU VELAY.

HUGUES LATÍT1MS,
Dom

HUGUES

LANTHENAS

naquit au Puy en Velay, l'an

i634« C'est à l'âge de 17 ans que, poussé par son ardente
piété et son amour pour l'étude, il entra dans Tordre des
Bénédictins. Il fit sa profession le 11 mars i65i dans l'abbaye de Saint-Augustin de Limoges. — Bientôt ses vertus
le distinguèrent entre tous et le firent successivement
appeler à la supériorité de Saint-Corneille de Compiègne
et de Saint-Bobert de Cornillon près de Grenoble. — De
là, il demanda par humilité chrétienne à passer comme
sacristain à Saint-Germain d'Auxerre; mais, avant peu de
temps, sa modestie ne fut point un voile assez épais pour
que chacun n'eût occasion d'admirer sa sainteté. Tout le
monde l'appelait l'homme de Dieu et venait se recommander à ses prières. Attristé d'une vénération qu'il croyait
ne pas mériter, il sollicita la faveur d'aller s'ensevelir dans
le monastère de la Sainte-Trinité de Vendôme. Mais le même
hommage ne tarda pas à l'y accompagner.
Dom Lanthenas, dit l'historien de la congrégation de
Saint-Maur , mourut, comme un enfant qui s'endort, le
20 mars 1701. Un concours prodigieux de monde vint
assister à son inhumation. Son froc fut mis en pièces, et
par dévotion Ton emporta des lambeaux de sa robe et de
ses bas. Il n'avait pour tout bien qu'un bréviaire, un chapelet et l'Imitation de Jésus.
Voici le nom des principaux ouvrages de ce bienheureux
Bénédictin.
— Œuvres de saint Bernard (traduites sur l'édition de
Merlon Horstius), avec des remarques, 16 vol. in-folio
contenant 6o3$ pages, commencé à Auxerre en 1686.

�238

BÉNÉDICTINS DU VELAY.

— QEuvres morales de saint Anselme, traduites
français, 3 vol. contenant près de 3oo pages.

en

.— Commentaires de Cassiodore sur les psaumes , avec
des remarques, 5 vol., 2000 pages.
— Les deux premiers livres de morale de saint Grégoire,
pape.
— Les Catéchèses de saint Cyrille de Jérusalem, 1 vol.,
600 pages.
— Les sermons de saint Léon, pape, 1 vol., 368 pages.
— Idem de saint Pierre Chrysologue, 2 volumes ; le
premier seul est fait.
— Mémoires pour servir à l'histoire de l'abbaye de
Vendôme, 1 vol. in-folio, 55g pages.
Sans parler du grand nombre de chartes qu'il copia pour
le grand ouvrage de Mabillon.

Dom

SIMON BONNET

naquit au Puy en Velay, l'an 1602.

Dès l'âge de 19 ans , il s'était déterminé à entrer chez les
Bénédictins. Il fit profession dans l'abbaye de Notre-Dame
de Lire le 11 mai 1671. Quoique fort jeune encore, il n'en
était pas moins fort instruit, puisque à peine installé
il fut chargé d'enseigner la philosophie et la théologie
dans les abbayes de Fécam et de Jumiège.
En i6g3, le chapitre général de son ordre le nomma
prieur de Josaphat dans le faubourg de Chartres et prieur
de Saint-Germer

en 1696. — C'est vers cette époque

qu'ilconçutlegigantesqueprojet décomposer des commentaires sur toute l'Ecriture sainte d'après les écrits et les
jugemens des Pères de l'Eglise.

Toutefois, avant de se

�BÉNÉDICTINS

DU VELAY.

charger d'un si lourd fardeau, il demanda et obtint, en
1702, l'autorisation de se démettre de ses fonctions priorales, ce qui lui fut accordé. Alors, libre de tous soins, il
se retira dans l'abbaye de St-Ouen , à Rouen, et commença
l'immense ouvrage intitulé : Bíblia maxima patrum.
Dom Bonnet était, depuis trois années, exclusivement
appliqué aux pénibles recherches nécessaires pour composer son livre, déjà il avait accumulé dans ses portefeuilles
des matériaux immenses , lorsqu'une attaque d'apoplexie,
causée par les excès du travail, vint le frapper et l'enleva
le il février i7o5. Il était, dit le bénédictin biographe,
très-savant et excellent religieux. Après sa mort les supérieurs confièrent ses manuscrits à D. Etienne Hideux et
à Jean du Bos, qu'ils chargèrent de continuer une si vaste
collection 1.

Dom JACQUES BOYER naquit au Puy et fit profession le
3o avril 1690, dans l'abbaye de Limoges. — Ce laborieux
bénédictin mérite d'être signalé à cause de son importante
collaboration dans la Gallia christiana.

\
1

Comme il y a dans les Pères une variété de sentimens et d'explications,

nos auteurs, pour éviter la confusion qui en naîtrait, les enchaînent les
uns après les autres, de manière qu'il n'y a point de lecteur qui ne comprenne facilement en quoi les Pères sont d'accord et en quoi ils diffèrent.
— Ils ne sont pas moins attentifs à distinguer avec les anciens les quatre
sens qu'on donne communément à l'écriture, le littéral, l'allégorique, le
moral et Yanagogique,
(Hist. littéraire de la congrég. de St-Maur, page

627.)

�24°

BÉNÉDICTINS DU VELAY.

Il passa plusieurs années , chargé par son ordre de
voyager et de recueillir les matériaux nécessaires à cette
immense publication. Il est auteur de trois excellentes
lettres historiques et critiques sur le propre du diocèse de
Saint-Flour *.
Disons, pour être vrai, que la seule remarque personnelle que nous laisse l'historien n'est pas en faveur de dom
Boyer; car il aurait pu tenir un rang distingué parmi les
gens de lettres, rapporte son biographe, et faire honneur
à la congrégation, s'il eût été d'une humeur plus louable 2.

1

La première de ces lettres, datée do i5 décembre 1727, se trouve dans
le tome 6e, partie 2 , page 464 des mémoires de littérature et d'histoire
recueillis par le père DESMOLETS, de l'Oratoire. — La seconde, dans le
tome 8e , partie iie. — La troisième, enfin, dans le tome 11" du
même ouvrage. — Dans ces écrits, le savant bénédictin relève plusieurs
erreurs des Bollandistes.
E

2

Histoire littéraire de la congrégation de Saint-Maur,
Paris), pages i85, 191, 535.

(1770,

1

vol. in-40

�02

��LE CARDINAL DE POLIGNAC.

Nous avons cherché à tirer d'un injuste oubli les troubadours, les littérateurs , les auteurs des chroniques du Puy,
les historiens de Notre-Dame du Mont-Anis; nous avons
suivi à la première croisade Raymond (d'Aiguilhe), ce

�244

LE CARDINAL DE

POLIGNAC.

fidèle narrateur; nous avons raconté quelques apologues ,
quelques-unes des fables si spirituelles , si naïves do Tardif;
pourrions-nous nous taire sur le cardinal de Polignac qui
fut une des gloires du règne de Louis XIV, de ce siècle si
fertile en grands hommes?..— Ce serait sans cloute une tâche,
hors de notre sujet, que l'histoire de cet homme qui pendant plus de cinquante ans attacha son nom aux missions
diplomatiques les plus importantes. Un vol aussi élevé
n'est pas permis à la modeste notice biographique ; elle
doit se borner à signaler l'homme, le diplomate, l'orateur,
le poète.
MELCHIOR DE POLIGNAC,

né le 11 octobre 1661' au château de Lavoûte-sur-Loire, fit au Puy en Velay ses premières études qu'il termina à Paris, au collège d'Harcourt.
—L'Université commençait alors à se partager entre Aristote et Descartes ; mais les professeurs du collège d'Harcourt restaient toujours attachés à l'ancienne doctrine.-—Le
temps de soutenir ses thèses étant arrivé, Melchior au grand
déplaisir de son professeur offrit de défendre publiquementlesystème de Descartes; ce qui mit enrumeurle pays
latin. Pour tout concilier, il fut décidé que l'abbé de
Polignac soutiendrait les deux systèmes par deux actes
séparés et en deux jours différens. — Le jeune orateur eut
le talent d'enchanter tout son auditoire dans la première
thèse où il développa, avec beaucoup d'ordre et de logique,
les principes de Descartes, et les vieux péripatéticiens sortirent très-contens de la seconde.
Ce trait de caractère, cette facilité à faire prévaloir
tour-à-tour deux théories aussi
remarqués.

opposées, doivent être

La manière brillante dont il soutint plus tard ses examens de Sorbonne, lui valut l'estime et l'amitié du cardinal de Bouillon qui l'engagea à le suivre à Rome et le choi-

�LE CARDINAL DE POLIGNAC.

245

sit pour son conclaviste lors de l'élection d'Alexandre VIII.
—Ce pape donna au jeune abbé des marques si particulières de son estime que le duc de Chaulnes, envoyé
auprès de S. S. comme ambassadeur extraordinaire, crut
devoir demander au roi qu'il fût adjoint à l'ambassade et
chargé spécialement de la partie des négociations relatives
aux propositions du clergé, de 1662.
C'est ainsi que pour son coup d'essai, le nouveau
ministre eut à discuter avec le souverain Pontife les intérêts de la cour de Rome et les libertés de l'église gallicane.
L'histoire de cette négociation, consignée dans les archives
du ministère des affaires étrangères, montre la haute intelligence du jeune ambassadeur et l'influence qu'il avait su
prendre sur un pontife aussi éclairé. Elles se manifestent
dans ces mots gracieux que le S. Père lui adressa dans une
de leurs dernières conférences : « Fous paraissez toujours
» être de mon avis et c'est le vôtre qui l'emporte.. »
L'abbé de Polignac revint en France rendre compte au
roi de sa mission. Au sortir d'une longue audience
qu'il eut de Louis XIV, l'histoire a relevé ce bel éloge
échappé à la bouche du souverain : Je viens d'entretenir un
homme et un jeune homme qui m'a toujours contredit sans
que j'aie pu m'en fâcher un moment. — Il retourna à Rome
avec de nouvelles instructions et l'affaire y fut sinon terminée au moins assoupie comme on le désirait, avant la
mort d'Alexandre VIII.
Il revint à la cour après avoir assisté avec le cardinal
de Bouillon au conclave où fut nommé Innocent XII.
Quoiqu'il y fût très-bien accueilli, son goût pour l'étude
lui fit préférer le séminaire des Bons-Enfans où il pouvait,
sans oublier les devoirs de son état, se livrer entièrement
à son amour pour les lettres, les sciences et l'histoire.
Cependant la France était alors en guerre avec une

�246

LE CARDINAL DE PÙLIC-NAC.

partie de l'Europe. D'importans intérêts appelaient en
Pologne un homme capable d'y exercer une haute influence et Louis XIV jeta les yeux sur l'abbé de Polignac.
— Sobieski régnait encore ; mais courbé par l'âge et les
iníìrmités, entouré d'intrigues, gouverné par la reine, il
n'était plus que l'ombre du héros vainqueur des Ottomans. Sa nation , dont il avait été l'idole, ne lui montrait que froideur et indifférence en le voyant constamment occupé du soin de grossir son trésor par de sordides
économies. — Sobieski voulait conserver le trône dans sa
famille, et il thésaurisait parce qu'il savait toute la puissance de l'argent dans les élections.
Ce ne fut pas sans peine que l'abbé de Polignac put se
rendre à sa destination. — Le bâtiment qui portait ses équipages, ses meubles, sa vaisselle, échoua sur les côtes de
Prusse et fut pillé. Mais l'ambassadeur se trouva bien dédommagé des périls du voyage par le bon accueil qu'il
reçut du roi , qui le logea dans son palais et dont il sut
bientôt captiver toute la confiance.
Cette mission prit un caractère plus important encore à
la mort de Sobieski, lorsque cette malheureuse Pologne se
vitlivrée à toutes les intrigues qui accompagnaient toujours
l'élection d'un nouveau souverain. L'histoire dit quelles
instructions avait reçu notre diplomate, quelle part il
dut prendre à cette lutte qui, au lieu d'un prince français,
amena sur le trône polonais l'électeur de Saxe.8
L'abbé de Polignac rappelé en France, reçut l'ordre de
se rendre à son abbaye de Bon-Port. Il y passa trois années,
enveloppé de sa vertu et n'ayant de commerce qu'avec les
muses. C'est à cette disgrâce imméritée que nous devons
ce poème latin qui vaut à son nom plus d'illustration réelle
que toutes les dignités dont il fut comblé plus tard. Voilà
ce que l'on a rapporté à cet égard. En traversant la Hol-

�LE CARDINAL DE POLIGNAC.

lande, l'abbé de Polignac avait eu l'occasion d'entretenir,
à Rotterdam, le célèbre Bayle. — Dans ses conversations
savantes , Fhypercritique citait souvent des vers de Lucrèce
à l'appui de ses assertions. Ces entretiens revinrent en
mémoire à Polignac dans les loisirs de sa retraite et lui
donnèrent l'idée de réfuter le système irréligieux d'Epicure célébré par Lucrèce.
De tous les nombreux disciples d'Epicure , ce chef
renommé du matérialisme, nul ne porta plus haul ta
gloire du maître que Lucrèce. Son poème écrit avec art,
semé d'images , quelquefois éloquent, toujours méthodique , est plein de ces traits qui caractérisent le génie. Il
expose avec netteté et suit avec hardiesse tous les détails
de cette doctrine dans laquelle viennent si bizarrement se
réunir les extravagances du paganisme avec les dogmes
sacrés de la religion naturelle.
L'école d'Epicure a toujours compté bien des adeptes.
— Alors, on citait parmi les modernes, Folaterran, Philelphe, Laurent Dalle, Saint-Evremont, le chevalier Temple, Cardan, Bayle, Gassendi, etc., etc. Lucrèce est leur
poète. Ils admirent en lui Cette audace avec laquelle il
attaque et défie la providence dans cet ouvrage où sont
rassemblées les difficultés les plus spécieuses que l'athéisme
oppose à la religion.
C'était une œuvre digne du talent de l'abbé de Polignac;
non que la religion eût manqué jusqu'alors d'éloquens
défenseurs pour combattre ces doctrines impies. Fénélon,
Mallebranche, Clarke, Derrham, Abhadie, Cadwort et
d'autres grands hommes les avaient réfutées avec succès.
Mais ce n'était pas assez d'exposer avec clarté , avec méthode les véritables doctrines , il fallait orner la vérité,
la parer de toutes les grâces de la poésie. Il ne suffisait pas
de persuader, il fallait plaire , et par l'harmonie des vers,

�248

LE CARDINAL DE POLIGNAC.

par la noblesse des idées, graver dans la mémoire des
principes qui ont toujours quelque chose d'abstrait.
Tel est le mérite que les contemporains reconnurent
dans YAnti-Lucrèce} et la postérité a confirmé leur jugement. Mr de Polignac n'a pas craint de lutter dans une
langue morte avec un des plus grands poètes de l'ancienne
Rome. — Plein de son sujet, doué d'une imagination
peut-être moins hardie , mais plus riante, d'un style plus
naturel, il se soutient à la même élévation avec non moins
de goût et d'esprit et avec plus de connaissances. Il jette
de la clarté sur les matières les plus abstraites, il domine
son sujet et sait l'embellir des peintures les plus variées;
la vérité qui le conduit lui fournit sans effort les preuves
les plus décisives. Son style est toujourspur, toujours harmonieux, souvent orné , quelquefois sublime. Aucune
question de métaphysique ou de morale ne l'embarrasse;
aucun argument ne reste sans réponse. On voit que
c'est moins un athée que l'athéisme qu'il combat, et que
dans Epicure, dans Lucrèce , il voit tous les rapports plus
ou moins directs des diverses sectes anciennes ou modernes. C'est en examinant l'essence de l'ame, en prouvant
son immortalité qu'il foudroie tour-à-tour tous les systèmes
enfantés par l'athéisme ou qui tendent à l'établir; car il
n'est pas d'athée qui ne doive reconnaître quelque bran,
che essentielle, quelque point fondamental de son hypothèse dans celle d'Epicure.
Ce poème auquel l'auteur travailla jusqu'à sa mort serait
sans doute resté ignoré, s'il n'avait eu un ami véritable,
Mr l'abbé de Rothelin, à la disposition duquel il mit
tous ses manuscrits dans ses derniers momens. C'était un
immense travail que de reviser un ouvrage fait à différentes reprises, plein de variantes entre lesquelles l'auteur
ne s'était pas fixé, rempli de ces négligences qui échappent

�24g

LE CARDINAL DE POLIGNAC.

dans le feu de la composition. Plus de trois mille vers
écrits sur des feuilles volantes et séparées du texte devaient
être classés et distribués dans le cours du poème. Il fallait
non-seulement du dévouement, mais de la sagacité , de la
patience, du goût et du savoir.
Cependant cet immortel ouvrage, que M. de Polignac
n'eut pas le temps de revoir et de mettre en ordre, n'était
que le préliminaire d'un poème bien plus important oii il
devait recueillir et développer les preuves de la religion
chrétienne. L'écrivain était persuadé que la loi naturelle
est insuffisante sans la révélation; qu'être philosophe sans
être chrétien, c'est s'arrêter au commencement de la
route, prendre les fondemens de l'édifice pour l'édifice
lui-même, séparer en un mot deux choses essentiellement
unies.
L'abbé de Polignac reparut à la cour en 1702.—Quoique
son poème fût loin d'être terminé, quelques fragmens en
avaient paru dans le monde littéraire. On en parlait
avec enthousiasme. Il était de mode d'en entendre la
lecture. Le duc du Maine avait traduit le premier livre.
L'héritier présomptif du trône, le duc de Bourgogne ,
en avait fait une version qu'il avait mise sous les yeux du
roi. Divers journaux enavaient cité des passages. Enfin,
une analyse sommaire avait paru dans le second volume
de la bibliothèque des rhéteurs de l'abbé le Jay.
L'Académie française venait de perdre le célèbre évêque
de Méaux, l'immortel Bossuet. Elle choisit, pour le remplacer, l'abbé de Polignac qui alla prendre place auprès du
chantre illustre des aventures de Télémaque. Son discours
de réception fut regardé comme un chef-d'œuvre d'éloquence et de goût et comme une ingénieuse flatterie
pour Louis XIV.
C'est à cette époque brillante de sa vie que les honneurs
33

�a5o

LE CARDINAL DE POLIGNAC.

et les dignités vinrent le chercher. Nommé auditeur de
Rote, il sut, par ses grâces personnelles, par la douceur de son caractère, se concilier l'estime et l'affection
de Clément XI.
Dans son séjour de trois années à Rome, il montra qu'il
était antiquaire aussi érudit qu'orateur et poète éloquent.
Il connaissait si bien la vieille ville et ses environs que si
elle s'était relevée de s.es ruines il eut pu, sans guide ,
sans interprète, aller visiter dans leur demeure les plus
grands personnages de la république. — On lui dut la découverte de l'ancienne maison de campagne de MariusLes fouilles qu'il fit exécuter sur son emplacement mirent
au jour un salon magnifique orné de dix statues de marbre blanc d'un travail fini dont l'ensemble formait l'histoire
d'Achille, reconnu par Ulysse à la cour de Lycomède.
C'est sous ses yeux que dans les jardins de la vigne Farnèse, sur le mont Palatin, l'on retrouva le palais des
Césars, plusieurs autres monumens et dans le nombre le
caveau de Livie. Il était infatigable dans ses recherches ,
et ses indications étaient toujours exactes. Aussi avait-il
formé une très-savante collection de médailles, statues,
bustes, bas-reliefs et autres antiques.
Il avait conçu le projet de détourner le cours du Tibre
pendant quelques jours, depuis Montemole jusqu'au mont
Testacio, pour en retirer les trophées et les autres objets
qui y avaient été précipités dans le temps des guerres
civiles et des invasions de Barbares. — Il avait recueilli
toutes les notions nécessaires pour l'exécution de ce projet,
avait déjà fait niveler les terrains des environs et voulait
encore faire creuser les ruines du temple de la Paix brûlé
sous l'empire de Commode, dans l'espérance d'y trouver le
chandelier, la mer d'airain ainsi que tous les vases précieux
que Titus y avait déposés après son triomphe de Judée.

�LE CARDINAL DE POLIGNAC.

2ai

De plus grands intérêts le rappelèrent en France. — Le
besoin de la paix se fesait vivement sentir. Aux maux de
la guerre venaient se joindre les horreurs de la famine,
les rigueurs d'un froid excessif, les revers de nos armées.
Des conférences s'ouvrirent à Gertruydemberg, et l'abbé
de Polignac y fut envoyé comme un des plénipotentiaires.
Nos désastres avaient exalté les ennemis; cependant le
cynisme de leurs propositions sauva la France. Les conférences rompues, la guerre devint plus vive que jamais.
Le succès de Vendôme en Espagne changea un peu la face
des affaires. Alors les négociations furent reprises à Utrecht,
quoique la guerre continuât. Le ton des étrangers était
encore bien élevé et l'on était loin de s'entendre sur des
bases convenables, lorsqu'on reçut la nouvelle de la victoire du maréchal de Villars à Denain.—Les lignes du duc
d'Albe-Marle forcées, Marchiennes, Douai, le Quesnoy ,
Bouchain en notre pouvoir, le prince Eugène repoussé ,
quarante bataillons faits prisonniers, changèrent le langage
de nos ambassadeurs. Ils avaient supplié , ils commandèrent. Lorsque les Hollandais, à leur tour humiliés,
voulurent ordonner aux ministres de Louis XIV de quitter
le territoire de la république, l'abbé de Polignac leur
répondit avec autant de dignité qu'ils avaient montré d'insolence : « Non, chers et grands amis, nous ne sortirons
» pas d'ici, nous traiterons de vous, chez vous et sans
» vous. » Le fameux traité d'Utrecht fut bientôt arrêté;
mais l'abbé de Polignac ne put le signer. Il venait d'être
appelé à Versailles pour y recevoir des mains de LouisXIV
les insignes d'une dignité qui l'élevait au rang des premiers
princes de l'Eglise. Le roi y ajouta le don de l'abbaye
de Corbie.
Dans cette haute position, le cardinal sut allier avec
intelligence le tact délicat du courtisan en faveur, avec

�252

LE CARDINAL DE POLICNAC.

les travaux et les petites intrigues de la littérature.
Sa prudence brilla surtout dans la sage réserve qu'il s'imposa lors des vives discussions survenues à l'occasion de la
bulle Unigenitus.—C'est à lui que le cardinal de Noailles dut
d'éviter la disgrâce dont il fut menacé. Louis XIV voulutlui
accorder à cette occasion de nouvelles marques de sa munificence, en lui conférant la riche abbaye d'Anchin. Ces
faveurs éclatantes étaient sans doute bien justifiées par les
services du cardinal; l'envie prétendit n'y reconnaître que
le prix attaché aux plus basses flatteries. Le temps a fait justice de cette foule de libelles obscurs publiés contre lui; aussi
doit-on s'étonner de trouver répété dans le moderne
auteur de l'histoire de Polignac, un de ces mots absurdes
que la sottise seule peut accueillir. On rapporte, qu'ayant
suivi le vieux monarque dans les jardins de Marly, il avait
été atteint par une averse soudaine. Le roi lui exprimant
le regret de n'avoir pu lui offrir un abri : « Ah! sire,
» ce n'est rien, s'écria le cardinal, la pluie de Marly ne
» mouille pas. »
On a blâmé avec amertume la sévérité qu'il montra ,
lorsqu'il fit exclure de l'Académie française l'abbé de SaintPierre. On oubliait sans doute que le discours de l'abbé
sur la polysidonie ou la pluralité des conseils attaquait
essentiellement le gouvernement. Si l'abbé de Saint-Pierre
se fût borné à son projet de paix universelle, certes il y
aurait eu plus que de la sévérité à le poursuivre pour ce
beau rêve.
A la mort de Louis-le-Grand, la position du cardinal à
la cour changea entièrement. Ses longues et intimes relations avec la duchesse du Maine servirent de prétexte à ses
ennemis pour déverser sur lui d'odieux soupçons. On
voulut l'impliquer dans la conspiration ourdie par l'Espagne pour enlever la régence au duc d'Orléans. Il reçut

�LE CARDINAL DE POLIGNAC.

l'ordre de se retirer

253

à son abbaye d'Anchin. Cet exil qui

dura deux ans lui donna le loisir de voir, de corriger, de
refondre, pour ainsi dire, tout son poème.
Rappelé à Paris} il fut agrégé à l'Académie des sciences
et à celle des inscriptions et belles-lettres.—On put croire
qu'il avait renoncé à la politique en ne le voyant occupé
que de littérature , de physique , d'histoire naturelle ,
d'antiquités.
Rappelé à Rome par la mort d'Innocent XIII, Louis XV
le nomma, après l'élection de Renoît XIII, ambassadeur
auprès du Saint-Siège. — Le cardinal de Polignac profita
habilement de son influence pour ramener à l'unité de
l'Eglise les dissidens qui refusaient encore d'accepter la
constitution Unigenitus. Après de longs efforts, il réussit
complètement soit auprès du cardinal de Noailles , soit
auprès de la savante congrégation de Saint-Maur. Ce
fut un grand service rendu à l'Eglise de France trop longtemps troublée par des discussions théologiques funestes à
la religion.
C'est dans le cours de cette ambassade qu'il fut promu à
l'archevêché d'Auch. Le Pape voulut faire lui-même la consécration. Jamais cérémonie ne fut plus brillante. —
Peu après, le roi lui conféra le cordon du Saint-Esprit.
Chargé d'ans, d'honneurs, de dignités, après avoir rempli pendant huit ans les fonctions d'ambassadeur à Rome,
où il concourut encore à l'élection disputée pendant quatre
à cinq mois de Clément XII,le cardinal de Polignac n'aspirait plus qu'au repos. 11 sollicita et obtint son rappel.—
Les dernières années de sa vie furent remplies par l'étude,
les sciences, la littérature et les pieux devoirs de son état.
Tels étaient ses loisirs. — C'est ainsi qu'il s'éteignit à l'âge
de 80 ans, toujours occupé de corriger ou d'embellir son
poème.

�254

LE CARDINAL DE POLIGNAC.

Trois jours avant sa mort, il dictait encore des vers
qu'on ne put recueillir complètement à cause de la
faiblesse de sa voix. C'était une comparaison de l'homme
voluptueux, toujours agité, toujours inquiet,au sein même
des plaisirs, avec le malade qui, dans le lit où il est retenu,
cherche inutilement une place qui puisse le calmer :
« Quœsivit strato requiem , ingennit que negalâ. »

�BAUDOIN.

��JEAN BAUDOIN,
DE

1/ÀCADÉMIE

FRANÇAISE, ÉCRIVAIN DU

E

17

SIECLE.

La petite ville de Pradelles, à six lieues du Puy, sur les
frontières du Vivarais et du Velay, s'honore d'avoir donné
le jour à JEAN BAUDOIN, lecteur de la reine Marguerite,
membre de l'Académie française. —11 naquit environ de
i58o à i5go, époque désastreuse dans les annales de nos
montagnes, puisque c'est vers ce temps que le Velay fut
34

�258

JEAN

BAUDOIN,

si cruellement ravagé par les bandes de religionnaires, et
que Pradelles eut deux fois à défendre ses murs contre
leurs sanglantes attaques.
Nous ne savons que très-peu de chose sur les premières
années de notre compatriote ; toutefois sa vaste érudition
porte à penser qu'il fit d'excellentes études. On dit que
son père, honnête praticien et consul, le destinait au barreau; mais, soit que le désir d'augmenter ses connaissances le portât à aller chercher à l'étranger une instruction qu'il ne pouvait trouver dans les écoles du pays, soit
par tout autre motif, il paraît que bien jeune encore il
avait déjà visité l'Italie, l'Espagne, l'Allemagne; et ce fut
autant à ces voyages qu'à la merveilleuse facilité qu'il avait
pour retenir la langue de tous les pays par lesquels il
passait, qu'il dut sa plus grande célébrité , celle de
traducteur.
Les premiers ouvrages de Baudoin ne portent pas son
nom. C'est sous le pseudonyme d'ANToiNE DE BANDOLLES,
avocat au parlement de Provence, qu'il donna au public
les Larmes d'JIéraclite i,leParatèlle de César etd''Henri IV,
et la Traduction de Dion Cassius de Nicée 2; écrits qu'on
aurait plus facilement attribués à un vieil érudit qu'à un
homme jeune encore et courant les aventures. — Il semble, à en juger par l'ardeur qui pousse notre montagnard
dès son entrée dans la carrière des lettres, que sa plume
impatiente comme lui se laissera témérairement entraîner

1 Petit poème de 22 pages, divisé en sixains et dédié à M. de Bélièvre,

archevêque de Lyon.
2 Contenant la vie de vingt-six

empereurs, abrégée par S. Xiphilin,

corrigée par Baudoin et augmentée par lui d'annotations et de maximes
politiques.

�DE L'ACADÉMIE ERANÇAISE

, etc.

259

à de folles productions; loin de là : elle révèle, au contraire, l'observateur calme, studieux et savant.
Après quelques années de séjour à Paris, Baudoin ne
tarda pas à se faire connaître et à se trouver placé dans
une excellente position. — Marguerite de Navarre revenue
de l'exil l'avait fait son lecteur et avait ainsi fixé l'attention
publique sur lui qui n'avait pas trente ans encore 1. Dès ce
moment les hommes les plus distingués voulurent avoir
dans leur intimité celui que la reine venait d'attacher à sa
personne par une aussi éclatante faveur. Le maréchal de
Marilhac, le duc Gaston d'Orléans, quantité de grands seigneurs, l'élite des écrivains de la France,Malherbe, Balzac,
Faret, Théophile, etc., comptèrent au nombre de ses amis.
Marguerite mourut en mars i6i5; et déjà Baudoin avait
publié, indépendamment des ouvrages dont nous avons
parlé, i° les Aventures de la cour de Perse oà sont racontées plusieurs histoires d'amour et de guerre de notre
temps, — 20 VHomme dans la lune (traduit de l'anglais
de Godwin).—3° Les Amours de Clytophon et de Lemippe
(traduit du grec de Tatius). —-4° Histoire négropontique,
contenant la vie et les amours d'Alexandre Castriot,
arrière-neveu de Simderberg 2. — 5° Lettres de Bus bec,
sur son ambassade en Turquie, et lettres qu'il écrivit à
l'empereur lorsqu'il était en France. — 6° Les Métamor-

1

II importe ici, ponrnepoint commettre d'erreurs, de se bien fixer sur

les dates. — Il est constant, par la vacance au fauteuil académique, que
Baudoin mourut en i65o , âgé de 66 ans , disent tous les auteurs. Donc
il naquit en i584&gt; et n'avait au plus que 20 à 21 ans lorsque Marguerite
quitta le château d'Usson , puisque cette princesse reparut àla cour eni6o5.
2 Ces quatre ouvrages sont anonymes;—le père Niceron n'en parle pas;

mais il faut consulter le Dictionnaire des Anonymes de BABBIER.

�9.6o

JEAN BAUDOIN ,

phoses du Vertueux (tiré de l'italien de Laurent Silva),
in-8°, Paris, 1611. — 70 V'Amphithéâtre de ta vie et de la
mort de Pierre Onat, èvêquede Cayette; in-4°,Paris, 1612.
— 8° L'Entrée du duc de Pastrana, pour le mariage du
roi, brochure. — 90 Discours d'un fidèle français sur la
majorité du roi, brochure de i5 pages, Paris, 1614. —
io° Les Délices de la poésie française, in-8°, Paris, 1615.
« Plus tard, dit le biographe auquel nous empruntons
ces détails 1, privé successivement de ses protecteurs, sans
avoir su mettre à profit le bon vouloir; dp. la fnrtunp lorsqu'elle lui souriait, il n'eut d'autres ressources que ses
travaux littéraires, auxquels il se livra exclusivement et
avec ardeur. C'est surtout dans cet intervalle qu'il termina
les traductions de quelques auteurs grecs, latins, espagnols ,
italiens et anglais, de Salluste, de Tacite, de Suétone, de
Patercule, du Tasse , de Bacon, de Ripa, de Suger. »
Il est juste d'avouer ici, ce que du reste l'auteur de la
biographie universelle ne manque pas de relever, que
notre fécond écrivain n'apportait pas toujours une attention extrême à tous les ouvrages qu'il signait, et qu'un
giand nombre de ses traductions furent écrites au courant
de la plume, peut-être même plutôt à l'aide d'autres traductions que sur les textes originaux. Mais ce reproche ,
mérité pour plusieurs de ses ouvrages, ne saurait, sans
injustice, s'étendre sur tous; car il en est que nous citerons qui témoignent des plus laborieuses recherches.

1 Le curé Sauzet, membre correspondant de la société académique du
Puy, a publie', dans les Annales de i835-36 (pag. 161 ), une biographie
excellente de cet écrivain, et nous devons nous bâter de dire que c'est à
celte source que nous avons puisé la plupart des documens qui ont servi à
jédiger cette notice.

�DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

, etc.

26l

Au nombre des personnes que Baudoin voyait à Paris ,
devait se trouver en première ligne Matthieu de Morgues.
Tous deux avaient même âge, même amour du travail,
même position; tous deux étaient originaires des mêmes
montagnes et ne savaient pas de joie plus vive que de s'en
entretenir souvent ensemble. Aussi, le fidèle aumônier de
Marie de Médicis voulut-il présenter son compatriote à la
reine qui, instruite de son érudition profonde, l'envoya
(en 1624 environ) en Angleterre pour y traduire l'^rcadie de la comtesse de Pembrok, par P. Sydney. — Baudoin
venait d'ajouter à la liste de ses productions , i° les Discours moraux sur les sept psaumespénitentiels, traduits de
l'italien, 2 vol., Paris, 1614. — 20 La Pratique pour bien
prêcher, traduit de l'italien de Jules Mazarini, jésuite,
Paris, i6i5. -—3° Nouvelles morales, traduites de l'espagnol de Diégo Agréda, Paris, 1621. — 4° Diversités historiques, ou Nouvelles relations de quelques histoires du
temps, 1 vol. in-8°, Paris, 1621. — 5° La Cité de Dieu
incarné, traduit de l'italien de Vincentio Gilberto, 4 vol.
in-8°, Paris, 1622.
Ce fut dans ce voyage que notre savant pensa à se
marier. Il venait de rencontrer à Londres une jeune française de mérite qui l'aidait dans son travail. Séduit parles
qualités heureuses qu'il remarquait tous les jours en elle,
il la demanda et l'obtint en mariage. — De retour à Paris,
Baudoin publia l'ouvrage de Sydney dont il n'avait traduit
que le premier volume; les deux autres sont sous le nom
de Geneviève Chapelain, peut-être celui de sa femme. Il
fit ensuite successivement paraître, i° Mythologie, ou
Explication des fables (contenant la généalogie des dieux)
traduit du latin, in-folio, Paris, 1627. — 2° Le Censeur
chrétien (du P. Hyacinthe, capucin), in-8°, Paris, ib'29—
3° Histoire de la rébellion des Rochelois et de leur réduc-

�262

JEAN BAUDOIN,

lion à l'obéissance du roi, in-8°, Paris, 162g.—4° Histoire
apologétique d'Abbac, roi de Perse, traduite de l'italien,
in-12, Paris, i63i. —5° Sermons théologiques et moraux
sur les Evangiles, etc., traduits de l'italien du P. Chizolles,
in-8°, Paris, i63i.
Ce fut en i635 que Richelieu fonda l'Académie française.
Le but de cette institution était, comme chacun sait, de
conserver, de perfectionner la langue et la littérature sur
lesquels Corneille, Malherbe, etc., répandaient un si vif
éclat. —• Le cardinal voulut choisir pour colonnes de ce
sanctuaire, voué par lui à l'immortalité, les hommes les
plus instruits de son époque. Baudoin fut du nombre; il
fut même un des neuf désignés pour rédiger les statuts
de la compagnie.
L'année suivante, en i636, la cour le chargea de traduire en français le Vindiciœ Galliœ, ouvrage que son
confrère Priezac avait fait en réponse au Mars gallicus,
satyre violente dirigée contre la politique de Richelieu et
publiée sous les auspices de l'Espagne, par Jansénius. —■
En i638, il publia Lindamire, histoire indienne ; —ensuite
la Crétidée de Manzini, traduite de l'italien , et les Homélies du Bréviaire, avec leçons de tous les Saints, 2 vol.
Cependant, quoique ces travaux fussent par eux-mêmes
considérables, ils n'empêchaient pas Baudoin de s'occuper
très-activement de l'immense traduction des guerres
civiles, par l'italien Davila. Cet ouvrage , d'environ i3oo
pages in-folio, un des plus importans de l'histoire de
France, fut étudié avec le plus grand soin et rendu par
notre traducteur avec une parfaite exactitude. Voici, du
restej ce qu'il rapporte lui-même à ce sujet:
« ... J'ay traduit selon les règles de l'art et me suis pro» posé pour véritables modèles deux grands auteurs Cicé!» ron et Saint-Hierosme. Le premier dit : J'ai traduit

�DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

, etc.

263

»
»
»
»

Eschine et Démosthène, non comme interprète, mais
comme orateur. Le second ne trouve point de version
meilleure que celle où l'on se propose pour but de
rendre fidèlement l'intention d'un auteur, sans s'assu&gt;f jétir à ses paroles... Voilà pourquoi je me suis attaché
» le mieux que j'ai pu à cette règle. Je ne crois donc pas,
» lecteur, que vous me deviez blâmer d'avoir suivi les
» sentimens de ces deux excellens maîtres dans ma tra» duction de Davila, etc.. »
La première édition de ce grand ouvrage parut à Paris
le 14 novembre i643, la seconde en 1647, et la troisième
en 1657.—Pelisson, dans son Histoire de l'Académie française, parlant de la traduction de Baudoin, l'appelle son
chef-d'œuvre, quoique, dit-il, ce savant en ait fait plusieurs autres qui ne sont pas à mépriser. En effet, celles
qu'il publia de la Jérusalem délivrée et de l'Histoire des
Incas eurent un grand succès en leur temps.
On a peine à comprendre l'activité prodigieuse de cet
écrivain. Un seul de ses ouvrages suffirait à la vie entière
d'un homme laborieux. Nous avons dit que sa traduction
de Davila n'a pas moins de i3oo pages in-folio. Plus tard il
composa, à la demande d'un chevalier de Malte, la suite
de l'histoire de cet ordre commencée par Boissat le père 1

1 ... Le cardinal de Richelieu fut si content delà traduction des guerres
civiles, qu'il fit à Baudoin une pension de douze cents écus, dont il ne
toucha que le brevet, ce ministre étant mort peu de temps après. —rll est
des hommes pour qui la vie n'a qu'aspérités et déceptions , qu'une dure et
et irrésistible fatalité semble poursuivre sans relâche. Baudoin fut de ce
nombre; il sévit privé, par une cause à peu près semblable, d'une pension viagère bien plus considérable encore, qui l'aurait mis pour toujours
à l'abri des atteintes de ces besoins qu'on lui a si amèrement reprochés.—
A la prière d'un chevalier de Malte, il entreprit de terminer l'histoire de

�264

JEAN BAUDOIN ,

et qui n'est pas moins eonsidér.iTvlp.. —Enfin, pour achever la nomenclature des productions de l'infatigable académicien, nous dirons qu'il fit paraître en 1640 le Prince
parfait, in-4°. —En 1644 5 les. Saintes Métamorphoses, ou
le Changement miraculeux de quelques grands Saints,
in-4°. — En 1648, les Pénitentes illustres, avec des avis
salutaires aux dames de toute condition, in-8°.—En 1649'
les Fables de Philèphe, moralisées, trad. in-8°. — En
i55i, Deux avertiss emens de Vincent de Lérins, trad. du
latin in-8°. — En i562, les Négociations et Lettres d'affaires ecclésiastiques et politiques écrites au Pape Pie IV
et au cardinal Borromée, par Hippolyte d'Est, avec annotations , in-4°, etc., etc.... sans parler d'une foule d'ouvrages qu'il entjchit de notes, de commentaires et souvent
de longs développemens sur la matière.
Sa traduction de ITcolonogie de Ripa est encore aujour-.
d'hui fort estimée et trouve grâce devant la critique dédaigneuse des auteurs de la Biographie universelle, sages
et savans appréciateurs qui croient avoir rendu pleine
justice à un des plus utiles écrivains du 17e siècle, en
consacrant à son nom quelques méchantes lignes!..
Dans,ses loisirs il composa plusieurs pièces de vers 1 où

cet ordre célèbre, par Boissat le père; il l'avait continuée depuis i55i
jusqu'à son temps, avec sommaires et notes marginales, suivie d'une traduction des établissement et des ordonnances de l'ordre. Pour cette histoire
et pour la traduction de la Vie des Saints et Saintes de Saint-Je an-de Jérusalem, ce chevalier lui avait promis une pension viagère de mille
écus; mais celui qui pouvait la lui donner étant mort, il perdit tout le
fruit de son travail.
(Biog. de l'abbé Sauzet.)
1

On trouve plusieurs de ses compositions poétiques dans un recueil

intitulé : Les Muses illustres de notre temps.

�DE L'ACADEMIE FRANÇAISE,

etc.

265

se rencontrent souvent de belles pensées, si non rendues
avec une grande élévation de poésie, du moins avec une
simplicité, une correction qu'il faut apprécier pour
l'époque. C'est de lui que sont tous les quatrains qui se
trouvent dans la grande Histoire de France de Mezerai.
Baudoin eut une vieillesse maladive et fut, avant l'heure,
assiégé par de douloureuses infirmités, fruits bien amers
de si longues veilles, de si pénibles travaux; car lui qui
tant avait fait pour conquérir une grande fortune, n'en
laissa qu'une très-médiocre. — Il mourut à Paris en i65o,
dans sa 66e année, laissant un fauteuil à l'Académie, que
Charpentier, le traducteur de Xénophon, vint dignement
remplir. — Il avait eu trois enfans, deux filles et un fils.
Ses filles lui survécurent; mais son fils, tendre objet de
ses plus douces espérances, fut tué, à 18 ans, au siège
de Mardick!

��ANDRÉ YALLADIER
ET

JACQUES HE MONTAGNE.

��ANDRE VALL AMER,
ÉCRIVAIN Dû

E

17

SIÈCLE, PRÉDICATEUR ET GRAND AUMONIER

D'HENRI IV, ABBÉ DE SAINT-ARNOUL DE METZ, ETC.

Notre but en e'crivant ces notices biographiques ne fut
jamais de donner aux choses et aux hommes de ce pays
plus d'importance qu'ils n'en méritent. Nous ne prétendons
pas élever un panthéon à la gloire de compatriotes toujours
très-illustres, cette pensée serait trop ambitieuse. Bien
plutôt notre désir est de consacrer ici un souvenir légitime

�ANDRÉ

VALLAD1ER,

à la mémoire de certains hommes laborieux qui vouèrent
leurs loisirs, souvent leur vie tout entière, à d'utiles travaux. — Nous le savons , des éloges systématiquement
prodigués, auraient ce résultat fatal d'inspirer une générale défiance et d'empêcher souvent une appréciation qui,
nous devons le dire, est à l'honneur de nos devanciers.
Aussi, nous contentons-nous pour la plupart, d'indiquer
leurs ouvrages, parfois d'en citer quelques fragmens et de
laisser le lecteur juge du mérite de nos écrivains.
ANDRÉ VALLADIER naquit à Saint-Pal-de-Chalencon vers
la fin du 16e siècle 1. Le goût qu'il fit paraître pour l'étude
dès ses plus jeunes années, détermina ses parens qui
étaient pauvres, à s'imposer quelques sacrifices, afin de
poursuivre son éducation. Ils l'envoyèrent à Billom, en
Auvergne, où il obtint de brillans succès.
Ses études terminées, Valladier entra au séminaire des
jésuites. Bientôt ses connaissances le firent distinguer et il
obtint la chaire d'humanités au collège d'Avignon. Il professa pendant neuf ans dans cette ville avec une telle supériorité 2 que, de l'aveu même des personnes qui devinrent
ses adversaires, nul n'avait plus de savoir; seulement ceux

1

Quelques biographes écrivent en i565. —Feller, dans sa Biographie

universelle, le fait naître près de Montbrison, en Forez, en 1570.
(Feller, Biog. univ. , tome

XII,

pag. 269, Paris, i834 )

... Il alla ensuite à Avignon, où il dit lui-même qu'il fit un séjour
dans sa jeunesse , et où il s'annonça par ses poésies et ses prédications.
Il y connut le savant Génébrard, qui quitta cette ville dans le temps que
Valladier y professait les humanités avec succès. Gassendi , dans la vie de
Peiresc , rapporte que cet homme illustre étudia à Avignon sous Valladier, en i5go...
(Voirl''Annuaire dudépartement de la Haute-Loire ponr l'année i836; p. 1S6.)

�ÉCRIVAIN DU

17e

SIÈCLE,

etc.

271

qui rendaient ainsi hommage à son talent, accusaient avec
chaleur l'extrême causticité de son esprit. — La jalousie
fut pour beaucoup sans doute dans les inimitiés qui éclatèrent contre lui et qui vinrent attrister ses premiers pas
dans la carrière des lettres. Toutefois il est juste de dire
que quelques-unes de ses poésies, trop ardentes à la satyre,
provoquèrent les hostilités et parurent souvent les justifier.
Une observation qui trouve ici sa place et que le lecteur
a pu faire déjà, c'est l'esprit essentiellement frondeur des
enfans de nos montagnes. Leurs écrits sont empreints
d'une certaine hardiesse qui jadis put passer pour du courage, surtout au temps de Pierre Cardinal et de Matthieu
de Morgues; cependant, il est d'autres circonstances où
rien ne venant expliquer les emporlemens amers de la critique , on ne doit pas en tenter la justification; alors ils
restent au compte des moeurs personnelles et servent à
constater l'opinion que nous venons d'émettre.
Quoiqu'il en soit, Valladier ne se spntit pas le courage
de résister plus long-temps aux sourdes attaques dont il
était chaque jour la victime; ses ennemis l'emportèrent; et,
vers 1600, il quitta Avignon, sa chère cité, comme il
l'appelle. Il se serait même éloigné plutôt; mais il voulut
auparavant publier un livre auquel il travaillait et qui a
pour titre : Le Labyrinthe royal de l'hercule gaulois, ou
batailles, victoires , trophées, triomphes d'Henri If*.
Il se rendit d'abord à Lyon, puis à Moulins, où il fut
appelé pour jeter les fondations d'un collège. Là, il revint
à une conduite plus grave et, profitant de la cruelle expérience qu'il avait faite, il se livra tout entier à l'élude. —&gt;
En 1604, il publia le Spéculum sapientiœ que plus tard il

1 Avignon, 1600, in-folio.

�272

ANDRÉ VALLADIER ,

traduisit. Cet ouvrage, rempli d'excellentes doctrines, fut
présenté au roi, auquel on fit connaître la première publication de l'auteur. Henri IV, autant pour honorer l'écrivain que
pour récompenser l'ami, le fit venir à Paris, le chargea de
travailler aux annales de son règne et l'attacha à sa personne comme prédicateur ordinaire et grand-aumônier.
Cinq ans après , vers le milieu de 1610, Valladier fut
proposé pour l'évêché de Toul et allait être nommé au
moment où le poignard de Ravaillhac vint lui enlever son
royal protecteur.—Plus affligé de ce malheur national que
de celui qui frappait sa fortune, notre compatriote ne
chercha plus à courir la carrière des honneurs, il gagna
une retraite modeste et reprit dans le silence d'un cloître
le cours de ses travaux littéraires.
La première œuvre à laquelle il donna tous ses soins en
se remettant à l'étude, fut Y Oraison funèbre du roi. Ce
travail, un des meilleurs de cet écrivain, lui avait été demandé par la reine régente elle-même. «— En 1610, Valladier donna au public Variorum poematum liber 1 — L'année suivante il fit imprimer une traduction française du
Spéculum sapientiœ et un autre ouvrage ayant pour titre :
Paranèse royale2.—En 1612 parut YEpitaphepanégyrique
d'Anne d'Escars 3, dans lequel l'auteur consacre au souvenir de ce nom d'intéressans détails.—La Saine philosophie
fut publiée à Paris en i6i3. Ce livre est un de ceux qui
eurent et méritèrent à celte époque un grand succès.
Les autres publications importantes de notre compatriote sont la Méténéalogie sacrée 4 ; les Prolégomènes de

1

Paris ,
Paris 1
3
Paris,
* Paris,

2

1610 , in-8", 1 vol.
i6n , in-8°, 1 vol.
161a, in-8°, 1 vol.
16 ., in-S", a vol.

(

�273

ÉCRIVAIN DU 10e SIÈCLE, etc.

la tyrannomanie^; les Partitiones oratoriœ2; les Collines
d'Orval à Luxembourg 3 ; cinq volumes de Sermons et une
Fie de dom Bernard de Mont-Gaillard, etc.
Valladier s'était retiré dans le monastère de Saint-Arnoul
de Metz, dont il était abbé. Depuis longues années, les
religieux de cette maison n'observaient plus les règles
sévères de l'ordre; aussi fallut-il au savant et pieux historiographe beaucoup de patience pour rétablir la réforme
dans son abbaye. Il y parvint cependant, et c'est dans un
ouvrage qu'il publia, en 1626 4, sous le titre de Tyrannomanie étrangère, qu'il indique les chagrins qu'il lui fallut
supporter pour arriver à son but.

1

Paris, i6i5, in-4°, 1 vol.

2

Paris , i6a5 , in-8°,

3

Paris, r6a5, in-4°

* Paris, 1626,

1 vol.
, 1 vol.
in-4", 1 vol.

—-=»»»:&gt;."»lî

36

��I

JACQUES DE MONTAGNE ,
PRÉSIDENT

DE

LA

COUR

DES

ÉCRIVAIN DU

AIDES DE MONTPELLIER

l6

e

s

SIÈCLE.

Malgré nos patientes investigations et le bonheur que
nous aurions de faire connaître plus intimement la vie et
les ouvrages de nos laborieux compatriotes, souvent c'est
encore avec beaucoup de peine que nous parvenons à
découvrir les rares documens qui servent à nos biographies.—Combien il est à déplorer que d'autres avant nous

�276

JACQUES r&gt;E MCNTAC.NE ,

n'aient pas entrepris l'œuvre utile que nous voudrions
accomplir!.. Ce tardif hommage à la mémoire des ancêtres
est un devoir pour toutes les générations; car dans les
annales d'un peuple il ne sera jamais de traditions plus
glorieuses que celles qui perpétueront le souvenir des
hommes dévoués dont toute l'ambition fut pour la gloire
de leur pays.
JACQUES DE MONTAGNE naquit au Puy vers les premières
années du 16e siècle. Sa famille habitait la ville de Craponne où, depuis long-temps, elle occupait une position
distinguée par son rang et sa fortune. Il nous serait impossible de dire où et par qui fut faite l'éducation de
notre compatriote, quels motifs l'éloignèrent de ses montagnes natales; seulement nous savons que c'est à Montpellier qu'il étudia le droit et qu'il fixa définitivement
sa vie.
On lit dans l'avertissement du cinquième volume de

l'Histoire du Languedoc1 que Jacques de Montagne fut
reçu, en i555, avocat général à la cour des aides de
Montpellier, et, en 1576, pourvu d'une charge de président , ainsi que de la garde du sceau. — Ces faits, trop
laconiquement racontés pour satisfaire la juste impatience
du lecteur, suffisent du moins pour établir la supériorité
de l'homme appelé à la tête de sa compagnie.
Montagne s'occupa avec beaucoup d'ardeur des hautes
questions politiques et religieuses qui agitèrent si profondément son époque, il y prit même, dans sa province ,
une part assez active.—La réforme dut trouver sans doute
en lui un zélé partisan, puisque en i562 les religionnaires

1 Page

4'

— Par ^es Bénédictins.

�PRFSlnsrf T A T.A COtm DES AIDES , CtC.

de Montpellier le députèrent à la cour pour y défendre
leurs intérêts 1. Cependant, la parfaite modération de son
langage et de ses écrits a laissé croire à plusieurs écrivains,
même à celui qui a ajouté quelques réflexions sur son ouvrage 2, qu'il n'en était pas moins catholique. Si cela est,
peut-on faire un plus digne éloge du caractère impartial
de ce magistrat qui, comme le chancelier de l'Hospital,
prie Dieu d'éclairer les consciences, et ne cherche dans la
sienne queies mouvemens de la justice et de la miséricorde.
Dom Vie et dom Vaissette avouent que le manuscrit d'une
Histoire de l'Europe du président Montagne leur a fourni
plusieurs faits importans. Malheureusement, cet immense
travail, qui dut coûter tant de soins à son auteur, n'est
parvenu jusqu'à nous que d'une manière très-incomplète.—
L'ouvrage commençait à l'an i56o et finissait en 1587;
maintenant il ne nous reste que quelques fragmens, moins
de la dixième partie 3.
Du Haillan, dans la préface de son Histoire de France ,
assure que Montagne était également auteur d'une Histoire
de la religion et de l'état de France depuis la mort de
Henri II jusqu'au commencement des troubles en i56a

1 ARNAUD, Histoire du Velay, tome I, anne'e i56a.
2 Ces réflexions se trouvent au commencement (te son premier volume.
3

La fin de l'an i558 , le commencement de

i55g, les années i56i,

56Î, 1567 et partie de l'an i568, c'est-àdire, le premier

I

du troisième et du neuvième, et les quatrième,

livre, partie

dixième et quatorzième

eu entier.
Ce qui nous reste consiste en cinq gros volumes in-4" qui sont parmi
les manuscrits de Coaslin , à la bibliothèque Saint-Germain-des-Prez.
(Hist. du Languedoc, avertissement.)

�278

JACQUES DE MONTAGNE ,

etc.

(Genève 1565, in 8°)1, sans rien affirmer sur la proprie'té
d'un livre qui ne porte aucun nom d'auteur, néanmoins
nous devons accepter, jusqu'à preuve contraire, une assertion que viennent si puissamment appuyer les autres écrits
de notre compatriote 2.

1 Voyez Méthode historique de Lenglet, tome IV, page 77. — Extrait
de la Bibliothèque historique de France, par Lelong.
2 Nous trouvons quelque part qu'il existe une Vie de Marie
reine d'Ecosse , par J. DE MONTAGNE, procureur du roi au

Sluart,

sénéchal du

Puy, etc. Mais c'est en vain que nous ayons cherché à nous procurer cet
ouvrage. — Toutefois, cette indication qui sans doute est exacte, suffit
pour conclure que ce fut au Puy que Montagne fit ses débuts dans la magistrature, après avoir achevé ses études à Montpellier où il revint pour
toujours.

���GABRIEL GIRAUDET,
MARCHAND AU PUY.

Aux 16e et 17e siècles, les voyages au tombeau de Jésus»
Christ étaient encore assez nombreux, surtout dans nos
contrées, où une des principales sources de richesse avait
été l'immense réputation de la vierge anicienne et la
quantité de puissans pèlerins que, durant plusieurs siècles,
37

�282

GABRIEL GIRAUDET,

elle attira dans nos montagnes. — GABRIEL GIRAUDET, originaire et habitant du Puy, fit fortune en très-peu de
temps dans le commerce de la dentelle et, jeune encore ,
résolut de visiter la Terre-Sainte. Il avait conçu ce projet
depuis quelques années et devait l'exécuter en compagnie
de plusieurs de ses compatriotes; mais quand vint l'heure
du départ il fut seulà persister dans sa résolution. En vain
son père Claude Giraudet, notaire, et son frère André ,
docteur ès-droit , avocat et consul de la ville, réunirentils leurs efforts pour le retenir; ni prières, ni conseils ne
purent le faire renoncer à son voyage, et il partit.
Ce fut en i636 que Gabriel Giraudet revint de sa longue
pérégrination.—L'année suivante il en publia le récit dans
un volume imprimé à Rouen sous le titre de Discours du
voyage d'outre-mer au Saint-Sépulcre, à Jérusalem et
autres lieux de Terre-Sainte*. Ce livre est écrit avec une
extrême clarté, surtout avec une simplicité pleine de
charmes. Tout y est raconté de la façon la plus favorable
à exciter et à satisfaire l'intérêt du lecteur. Aux détails les
plus intimes, aux plus minutieuses descriptions des lieux
à jamais illustrés par la vie et par la mort du Christ, on
voit quelle avide et sainte curiosité poussa notre compa.
triote. On sent aussi, dès les premières pages, combien
fut grande la joie qu'il ressentit quand il posa le pied sur
cette plage si lointaine et pourtant plus connue des Chrétiens d'autrefois que les pays voisins du leur.
Nul écrivain, ne paraît plus heureux de pouvoir dire ce
qu'il sait, ce qu'il a vu. Il semble qu'il soit le premier à
raconter le pieux itinéraire. Jérusalem et ses églises, les

1 A Rouen, chez Dasid Ferrand , M. DC. xxxvil.

�i*

MARCHAND AU

PLY.

283

habitations d'Anne le pontife, de Pilate, de Caïphe , du roi
He'rode, de S. Jacques-le-Mineur, de S. Luc, le Calvaire,
la Colonne de la Flagellation, le Saint-Sépulcre, les tombeaux de Godefroy et de Beaudoin, ceux de David et du
Lazare, le torrent de Cédron, Bethléem, la ville de Jéricho, Cana et Nazareth en Galilée, Babylone, le Caire, le
Mont-Sinaï, etc., etc. Rien n'est oublié par lui.
L'ouvrage de Gabriel Giraudet s'ouvre par deux préfaces
dédicatoires; une à Louise de Lorraine, l'autre au lecteur;
et voici de quelle manière il s'exprime dans celle-ci : —
« Je Gabriel Giraudet, marchand de la ville de Notre-Dame
» du Puy en Velay, ayant long-temps pérégriné et m'étant
» exposé à touspérils pour voira l'œilles grandes dévotions
» qui sont ès-églises et lieux
, et m'étant curieusement
» enquis selon mon petit pouvoir et entendement, les ai
» recueillies et rédigées par écrit à la sincère vérité,
» comme plusieurs seigneurs, chevaliers, religieux, mar» chands, mariniers et autres personnes, lesquels ont été
» en ce pays là, savent bien s'il est ainsi, comme je l'ai
» mis par écrit ou non ; car il me déplairait grandement
» de dire ou d'écrire une chose pour une autre... »
Nous n'avons certes pas la prétention de produire ici
notre compatriote comme un littérateur habile, ni de citer
son style comme modèle; toutefois, nous avons pensé
qu'il ne serait pas sans intérêt pour l'histoire de la civilisation de nos montagnes, de donner quelques extraits d'un
livre écrit il y a plus de deux siècles par un homme qui
ne s'était appliqué qu'au commerce et dont toute l'éducation se fit dans sa ville natale.
Voici par quelles instructions notre voyageur commence
le récit de ses aventures :
« A TOUS ! — Il faut avoir trois bourses ; l'une pleine de
» fervente dévotion, la seconde pleine de patience et la

�GABRI-EL G1RATIOET , Clc.

»
»
»
»
«
w
»
n

»
»
»
»
»
»
«
»
»
»
»
»
»
»
J&gt;
»
»

tierce pleine d'or et d'argent..,. Chaque pèlerin doit
donner ordre pour faire son voyage et faire marché avec
le patron du navire. Si l'on veut être à sa table, communément on paye six écus le mois; si l'on veut n'être
que de la deuxième table, qui est celle des officiers,
chacun paye quatre écus par mois : et sur cela aucun
n'est tenu de payer aucune chose pour le passage. Ceux
qui aimentmieux faire leur dépense et acheter les choses
qui leur sont nécessaires, communément payent deux
écus par mois pour le passage du navire; et sur cela le
patron est tenu de donner de l'eau pour boire et de
fournir le bois pour apprêter le manger. — Il faut aussi
que l'on avise être bien logé en bon lieu, qu'on puisse
mettre son coffre pour serrer ses hardes et coucher des.
sus. Il faut qu'il y ait un matelas, une bonne couverture
et un oreiller. On doit se fournir de chemises blanches
pour pouvoir changer souvent à cause des poulx et des
autres immondices. Il faut porter avec soi des confitures
comme Coutignac, des épices, delacanelle et des clous
de girofle, le tout pour conforter le cœur quand il est
trop débilité, pour cause du trop grand vomir en mer;
toutefois, l'on n'en doit pas prendre une trop grande
quantité, parce qu'elle se gâterait, à cause de la chaleur
et qu'aussi l'on en trouve par tous les lieux où l'on
prend terre.... »

�JEAN COPPIN,
ANCIEN

CONSUL

DES

TERRE-SAINTE,
RÉFORMÉ,

FRANÇAIS

VISITEUR

A

DES

DAMIETTE,
ERMITES

SOUS L'INVOCATION DE

SYNDIC DE

DE

LA

L'INSTITUT

SAINT JEAN-BAPTISTE ,

AU DIOCÈSE DU PUY.

Nous trouvons au nombre des livres imprimés au Puy,
celui du R. P. Jean Coppin, et si nous en parlons ici, c'est
uniquement par ce motif et parce qu'il était fort répandu
dans la province; car rien n'indique que l'auteur fût originaire du Velay.

�286

JEAN COPPIN ,

JEAN COPPIN commença par,être militaire, et lorsqu'il
quitta le service des armées, û était capitaine-lieutenant
de cavalerie. Sans doute que ses connaissances le firent
distinguer, puisque peu de temps après il occupait le
poste de consul à Damiette et celui de syndic de la TerreSainte. C'est alors qu'il dut explorer à loisir la Turquie, la
Thébaïde et la Barbarie, et qu'il prépara les matériaux de
l'ouvrage publié en 1686, sous le titre de Bouclier de
l'Europe ou la Guerre Sainte.
Cet ouvrage d'environ 5oo pages in-4° se divise en deux
parties fort distinctes; la première est une longue et
savante théorie sur l'art stratégique appliqué à la conquête
des pays musulmans, par les nations chrétiennes ; la
seconde comprend les voyages de l'auteur dans l'Egypte ,
la Barbarie, la Phénicie et la Terre-Sainte.
Un aperçu rapide de ce travail suffit pour convaincre le
lecteur du talent et de la science de Coppin. Il remonte à
l'origine de l'empire ottoman , expose les motifs de l'accroissement de cet empire, sa politique et ses succès ,
donne les moyens de le combattre, va même jusqu'à produire les machines de guerre dont il faudrait faire usage
et qu'il a inventées pour ces importantes expéditions.
Dans une série de chapitres qui pourrait passer pour un
traité sur la diplomatie de cette époque, l'auteur discute
l'importance et l'opportunité d'une ligue entre les princes
catholiques. Il développe leurs moyens d'action et leur
degré respectif de force; il oppose ensuite l'ignorance et
la faiblesse des usurpateurs de l'Asie à la supériorité des
Européens, compare la tactique ancienne avec la moderne
et termine par le partage des royaumes conquis.
Nous devons encore signaler à l'attention des lecteurs
une suite de mémoires statistiques d'un haut intérêt, que
l'auteur a ajouté à son ouvrage.—Les principaux sont ceux

�ANCIIÎN CONSUL A DAMIETTE

, etc.

287

relatifs à la Hongrie , à la Transylvanie, à la Romanie
1 Constantinople , aux Dardanelles, à la Macédoine, à la
Morée et aux principales provinces grecques; aux îles de
l'Archipelague, à la Nalolic, à la Phénicie, à Chypre , à
l'Egypte , à l'Arabie et aux pays que les corsaires occupent
sur les côtes de Barbarie.
L'ouvrage de Coppin fut publié au Puy, alors qu'âgé de
plus de soixante-dix ans, l'auteur s'était retiré du monde
pour prendre la robe des ermites de l'ordre de S. JeanBaptiste. Dans une épître dédicatoire à l'évêque Armand de
Béthune , il compare le prélat à son vaillant prédécesseur
Adhémar, et l'engage à se mettre comme lui à la tête de
la nouvelle croisade contre les infidèles.
Un grand nombre d'illustres personnages écrivirent à
Coppin pour le féliciter; plusieurs poètes lui adressèrent
aussi des vers élogieux, entr'aulres le père Tiburce, religieux recolet, grand pénitencier de France, â St-Jean-deLatran. Le sonnet qu'il composa est imprimé en tête du
livre et témoigne d'une grande admiration pour l'érudition
et la piété de notre savant écrivain.

��ANDRÉ CAVABD.

37.

��ANDRE CAVARD,
DOCTEUR EN

THEOLOGIE,
ÉCRIVAIN

DU

CURÉ

l8e

DE

SAINT-FRONT,

SIÈCLE.

ANDRÉ
CAVARD naquit à Cayres , petite ville
à deux
lieues et demie du Puy Dès qu'il fut en âge d'apprendre,

ses parens le placèrent chez les jésuites

où. il fit ses

études. — Jeune encore, il montra une grande vocation

1 ■.. Et mourut à Saint-Front, dont il était curé, en 1728.

�ANDRÉ CAVARD ,

pour l'état ecclésiastique et laissa surtout paraître un goût
très-prononcé pour la prédication. On assure qu'à vingt
ans il avait déjà su conquérir une certaine renommée, et
comme la révocation de l'édit de Nantes venait d'être publiée, il fut un de ses plus ardens apôtres dans le Velay.
Son zèle, dont il se fait lui-même honneur, sans doute
sauva la vie à plus d'une victime, car il avait une éloquence infatigable, irrésistible et portait une affection profonde aux habitans de nos montagnes. — En ce temps-là,
personne ne l'ignore, il fallait que les conversions fussent
promptes; et quand le prêtre avait passé, souvent même
avant d'avoir pu l'entendre, l'hérétique qui tenait à la vie
devait avoir abjuré ses fatales erreurs.
Cavard raconte qu'un jour qu'il prenait grand'peine, du
haut de sa chaire, à persuader une foule de calvinistes
convoqués de cinq ou six paroisses voisines, M. de SaintRuth, commandant des dragons du roi, interrompit tout
à coup le sermon et s'écria avec emportement : « Vous
» dites-là de fort belles choses, M. le prédicateur, mais je
s&gt; n'ai pas le loisir d'en entendre davantage. Laissez-moi
» faire ma prédication en deux mots : Mes en/ans, ajouta» t-il, en s'adressant aux huguenots, le roi veut et entend
» que vous vous convertissiez tous de bon cœur ; je vous
» conseille de le faire, car par la corbleu! qui oserait lui
» résister?... Il leva en même temps sa canne dont il
» frappa sur une chaise
»

1 En la levant il heurta contre la lampe quiétaitallumée devant l'autel,
il

CÎ

ssa le verre qui était plein d'huile, et toute l'huile se répandit sur sa

perruque et sur ses habits: « Monsieur, vous voilà oint prophète, lui dit
» agréablement le comte de Rouie, vous pouvez prêcher maintenant.
(Mémoires du comte de Vordac, tome 1, p. i63 )

�DOCTEUR EN THÉOLOGIE, ETC.

20,3

L'abbé Cavard était fort instruit; ses études, ses voyages,
son intimité avec les hommes les plus illustres de son
temps le rendirent dépositaire de quantité d'anecdotes intéressantes qu'il racontait avec esprit et que chaque jour
ses amis le pressaient de publier. — Cavard résista longtemps aux instances dont il fut l'objet, prétendant que la
dignité de sa robe ne pouvait lui permettre de se faire
l'historien des intrigues du monde. Cependant, alors qu'on
ne pensait plus à combattre de respectables scrupules ,
parurent à Paris, en 1703 1, les Mémoires du comte de
Vordac, général des armées de l'Empereur.
Ces mémoires piquèrent singulièrement la curiosité publique. Chacun se demandait quel était ce comte de Vordac, ce générai qui savait, qui avait vu, qui avait fait tant
de choses, et dont personne jusques-là n'avait pourtant
entendu parler ? — Bien des interprétations injustes eurent
cours, et personne, à l'exception d'un petit nombre de
confidens, ne soupçonna le véritable auteur.—Il était
néanmoins facile à reconnaître, car l'amour-propre de
l'écrivain trahit en maint endroit l'incognito qu'il veut
garder. — Et d'abord ce nom de Fordac, anagramme de
Cavard, puis ce début des mémoires où, parlant du pays
qui le vit naître, il dit :
u Au milieu de la plus belle province de l'Europe,
» s'élève insensiblement une chaîne de montagnes en
» manière de croissant, qui forment dans leur enceinte
» une petite contrée appelée Navelie (Vellavie—Velay) ,
» assez stérile, mais fameuse par l'esprit vif et l'humeur
» inquiète de ses habitans. — A deux lieues de la capitale

1 Paris, chez Guillaume Sangrain, au milieu du quai de Gesvres, à la
Croix Blanche — D'abord 1 vol , puis 2.

�ANDRÉ CAVARD,

»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»

qu'on appelle Putéoli (le Puy), est un gros bourg qui
porte le nom de la plus grande ville du monde (Caire).
On prétend que quelques soldats séditieux, fuyant la
punition de leur désobéissance, vinrent s'établir en ce
lieu là, et y fondèrent ce bourg, auquel ils donnèrent
le nom de la capitale de leur pays. — Quoi qu'il en soit,
les habitans n'y ont nullement dégénéré de l'humeur
guerrière de leurs prétendus ancêtres; car le peuple y
est naturellement belliqueux; mais il est aussi le plus
mutin et le plus intraitable de la province.— C'est dans
ce bourg que la Providence me fit naître le neuvième
de mes frères
»
.... Suivent de nombreux détails sur les premières années
de Cavard. — Là surtout le vieux curé de Saint-Front,
oubliant le mystère dont il veut se couvrir, se laisse aller
avec bonheur aux doux souvenirs de sa jeunesse. Il confesse naïvement les dissipations dans lesquelles l'entraînèrent les chaleurs de l'âge et raconte presque jour par
jour les aventures de sa vie.—Cependant arrive une époque
où l'allusion ne peut plus se poursuivre; Cavard a pris
l'habit ecclésiastique et l'a toujours conservé ; tandis que
le prétendu comte de Vordac quitte la robe et devient
militaire. C'est en cet endroit que l'écrivain cesse sa propre
histoire pour écrire celle d'un héros imaginaire auquel il
attribue tous les faits intéressans dont il a été témoin ou
qu'il a pu recueillir.
Vordac, en effet, voyage beaucoup et se trouve, partant, en relations avec des gens de tous pays et toujours
des plus distingués. — Il raconte quelque part que M. de
Louvois voulut lui remettre lui-même un brevet de lieute-

I Mémoires du comte de Vordac, tome i, pag. 1 et 2.

�DOCTEUR EU THÉOLOGIE , ETC.

2g5

nant dans le régiment des dragons du roi, et que ce fut
même en cette qualité qu'il fut envoyé peu après dans les
Cévennes, pour tenir, comme il le dit, les huguenots
dans le devoir.
Louis XIV venait de révoquer l'édit de Nantes et les
prescriptions les plus sévères avaient été enjointes contre
les calvinistes. « D'abord après la révocation , écrit-il, on
» nous dispersa avec ordre d'aider les missionnaires, et de
» les loger chez les huguenots jusqu'à ce qu'ils eussent
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»

fait abjuration de leurs erreurs. — Jamais ordre ne fut
exécuté avec plus de plaisir. Nous envoyions dix, douze
ou quinze dragons dans une maison et ils y faisaient
grosse chère, jusqu'à ce que tous ceux de la maison
fussent convertis. Cette maison «'étant faite catholique ,
on allait loger dans une autre, et partout c'était nouvelle aubaine.—Le peuple était riche dans les Cévennes
et nos dragons n'y rirent pas mal leurs affaires durant
deux ans. — Nous parcourûmes de cette manière une
partie du Bas-Languedoc, le Gévaudan, le Velay,le
Haut et Bas-Vivarais 1. »
Cette manière d'entretenir des troupes et de les exercer
à la conversion ne fut que trop véritable, et l'éloge qu'en
fait notre écrivain se conçoit certainement bien mieux dans
la bouche d'un prêtre que dans celle d'un officier du roi.
Le comte de Vordac ne pouvait passer deux années à
parcourir nos montagnes sans voir et sans connaître les
personnages les plus recommandables du pays ; aussi,
ajoute-t-il : «J'étais partout très-content, et j'avais sujet
» de l'être. Je fis amitié avec un jeune missionnaire appelé
» M. CAVARD. C'était un jeune ecclésiastique, du Puy en

1

Mém. de Vordac, tom. i , pag. 160 et suivantes.

�ANDRÉ CAVARD,

»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»

Velay, qui ne disait pas encore la messe, n'en ayant
pas l'âge; mais qui s'était déjà acquis beaucoup de réputation par son éloquence parmi les huguenots et les
catholiques. Quand j'eus entendu ce jeune prédicateur,
je cessai de m'étonner qu'il se fût rendu si fameux dans
les Cévennes; outre que c'était un homme des plus éloquens, il avait dans ses discours et dans ses manières
je ne sais quoi de touchant, à quoi il était impossible
de résister. Nous liâmes ensemble une amitié si étroite
qu'elle passa en proverbe dans ce pays-là. •— Quand les
ordres venaient pour les missionnaires et pour les dragons de changer de demeure, nous faisions toujours en
sorte d'avoir le même quartier, et nous devînmes insé» parahl es. »
Comme on le voit, notre compatriote n'attend pas que
justice lui soit rendue par une plume plus indépendante;
et, profitant du voile sous lequel il croit sa modestie suffisamment abritée, c'est lui-même qui se charge du soin de
sa réputation. — En deux ou trois endroits encore, Vordac
retrouve sur son chemin et comme par hasard son ami le
missionnaire des Cévennes, et cette heureuse rencontre
devient pour lui l'occasion de répéter tout le bien qu'il
en pense.
L'ouvrage de Cavard est très-long, très-diffus, quoique
rempli de faits utiles, d'anecdotes piquantes; toutefois, il
faut le dire, on ne sait, en le lisant, si l'auteur s'est proposé d'écrire un ouvrage sérieux ou un roman à la manière
de Gilblas. Il serait vraiment impossible de donner une
analyse quelque peu satisfaisante de cette vie aventureuse
et romanesque du comte de Vordac. Tout s'y trouve, mais
dans un tel désordre, que le lecteur qui pourra en suivre
le récit jusqu'à la fin sera plus digne et plus capable que
moi d'en parler.

�DOCTEUR EN THEOLOGIE, ETC.

97

2

Imprimé en 1708 en un seul volume in-ia, ce livre ,
considérablement augmenté, a eu, deux ans après la mort
de son auteur, en 1730 , les honneurs d'une seconde édition en deux volumes. L'une et l'autre sont fort rares.
André Cavard était depuis long-temps curé de St-Front,
lorsque la mort vint le frapper. Ses derniers momens, que
d'affreuses douleurs auraient dû rendre insupportables ,
furent remplis par la prière et la plus douce résignation.
—Il était tendrement chéri, et tous ceux qui le connaissaient le pleurèrent amèrement,
Dans sa jeunesse il eut la réputation d'un homme de
beaucoup d'esprit ; plus tard il se rendit célèbre comme
un des plus habiles théologiens de sa province ; sur ses
vieux jours la seule ambition de son cœur fut de se faire
l'ami des pauvres , le consolateur des malheureux , fin
digne d'admiration et qui, mieux encore que ses écrits ,
pourra servir à sa gloire !

38

����ANTOINE CLET,
POÈTE VELLA VIEN

DU

18E SIÈCLE.

On lit en tête des poésies manuscrites D'ANTOINE CLET 1,
la notice suivante que nous nous faisons scrupule de reproduire fidèlement.
Antoine Clet naquit au Puy en 17... — Son père, origi-

1 Manuscrit de la Bibliothèque historique du Musée.

�5o2

ANTOINE CLET, POETE VELLWlEN.

naire de Dresde, vint, sur la fin du 17e siècle, se fixer au
Puy où il établit une imprimerie. A l'époque de son mariage il abjura la religion réformée entre les mains de
l'évêque qui le tint sur les fonts baptismaux. Ce jour-là ce
fut une fête dans toute la ville. Il y eut même une procession solennelle à cette occasion. La famille Clet conserve encore le procès-verbal de cettecérémonie, scellé des
armes de l'évêque du Puy.
Antoine Clet succéda à son père dans son imprimerie.
Une notice qu'on a bien voulu nous communiquer le représente comme un des beaux génies du pays. Il était imprimeur habile, excellent musicien et faisait l'ornement des
sociétés les plus distinguées. — Il composa un grand nombre de pièces fugitives, de noè'ls patois et français. Le
Sermon manqué, le Borgne et M. Lambert, sont les principaux ouvrages de Clet. — Ces trois comédies ont fait
long-temps les délices de nos pères et leur mémoire en
rappelait souvent de nombreuses citations. Mgr Lefranc de
Pompignan défendit la lecture du Sermon manqué (peutêtre est-ce pour cela que cette pièce est la plus répandue).
Cependant les habiles s'accordent à regarder la comédie
de Lambert comme le chef-d'œuvre de notre poète, et
c'est pour que chacun puisse en juger que nous l'avons
donnée.

�COMEDIE.

Cette comédie ne se dislingue, il est vrai, ni par l'intérêt de l'intrigue ,
ni par l'élégance du style.— Le seul mérite qu'il faille apprécier en elle
est la couleur naïve des mœurs et du langage du temps rendus avec une
fidélité parfaite —Le sot orgueil du bonhomme Lambert, la fatuité de
mademoiselle sa fille,

le gros bon sens de Panoussa sa femme , la vie

facile des bourgeois dont les plus doux loisirs se passent au cabaret, sont
autant de portraits d'une exacte ressemblance. — C'est donc moins une
œuvre littéraire qu'un
conserver ici.

souvenir historique que noua avons

prétendu

��MONSIEUR LAMBERT (i 75
COMÉDIE EN QUATRE ACTES.

PERSONNAGES.
M. Lambert, consul, lieutenant des chirurgiens.
Friquelta, fille de Lambert.
Panoussa, femme de Lambert.
Bouote en pene, paysan du Pouzarot.
Saint-Amand, cabaretier.
André, chirurgien.
Tholence, chirurgien.
Morel, chirurgien.
Souchon, chirurgien.
Balme, de la Chaussade.
Coligné, dentiste.
Saint-Haon, procureur.
La femme de Lamort, boulanger.
Chambon, ami de Lambert.
Latourmante, soldat.

La scène est au Puy.

38

�MONSIEUR LAMBERT.

ACTE PREMIER.
SCÈNE I.
LAMBERT.

A la fi sei counten d'estre couosse dei Peoy :
Mous dous chis en bé iau veiren toute la neuy
Si pouiren attrapa caucun per les charejres,
Que fâche carillon, ou que jiette de pejies;
Iau lous arrestarei; mais que dise à mous chis
Pilla lous, barbillaux, aquo soun de couquis.
Perque se sauvon pas, prendrai lou corps de garde,
Lous quatre halebardiers en bé liour halebarde.
Pouiron pas eschapa, tremblaron de pavour,
Tout de suite , dirai, fouté lous à la tour.
Aquo ious apprendro de courre per la ville ;
Seront toutes chastia, amai fuguessent mille
Vuole perdre moun noum, où serai pas Lambert
Que n'auzon gis de brut, pas mai qu'en bun désert.

SCÈNE II.
LAMBERT, FRIQUETTA , PANOUSSA,

PANOUSSA.

Iau veze que tiu fas de chastés en Espagne;
Rasounes comme un fat, tiu battes la campagne.
Te chau pas ton venta, sias couosse per un on,
Quan l'on sero passa, le ventaràs pas ton
Té meilaras de trop, voudras faire un exemple
Tou lou Peuv s'en riro, te prendront per un simple,

�COMEDIE.

Et se tromparou pas, crei me, fâches pas "co,
Pouirias, san badina, bien paja toun esco.
Un bouon cop de billou dessoubre ta cervelle,
Te fario bé vira ta paure coucourelle.
Quan seras estendiu dessoubre lou pava,
Certe, Moussu Lambert, vous fazen bien gava.
Aqui ce que diron : amai svajes en place,
Te maïles pas d'aco, tiu sias una bestiasse.
FRIQUETTA.

Etant consul du Puy, personne n'oserait
Contre lui se roidir, à ce qu'il me paraît.
Quand on est revêtu de la magistrature,
De tous les vagabonds l'on peut faire capture,
Sans qu'aucune personne aie droit de blâmer
L'ordre du magistrat qui les fait enfermer.
Vous connaissez d'ailleurs les talens de mon père,
Il a servi long-temps, c'est une vieille guerre;
Il arrêterait seul tous les coureurs de nuit,
Qui font clans nos quartiers un effrojable bruit.

LAMBERT.

Tiu vouas bien davina! n'ai pas besoin d'escorte
Per grippa lous couquis que tabustent lous portes,
Qu'arrachent lous martés, dejrochon lous toulliers
Qu'on mai bediu de vi, qu'autresco lous templiers.

PANOUSSA.

Vézé lou gron soudar, lou soudar de feneire,
L'autre jour en mounta lou long de la chareire,
S'arresté justamen davon Moussu Magot;
Dous ou tres pa^son a bouos cops de tricot
Sabounavoun sous roins san dire prenez garde,

�3o8

MONSIEUR LAMBERT,

Per lous faire arresta créidé bé à la garde!
Fuguet un pau tro cour, agueron descatnpa,
Et coume aquelous chis que saboun ma jappa,
Si aguesse adiu de cœur, ei bouon mei de la place,
Lous poudiot arresta malgré la populace;
N'ouzé pas s'azarda, pateequ'ayo pavour,
Qu'a quelous payson l'y beillasson ei mour.

FRIQUETTA.
Il fit très-sagement d'aller chercher main forte,
De ne point s'exposer sans une bonne escorte.
S'il eût été battu , qu'en aurait-il été '
Le public aurait dit qu'il l'avait mérité.
Il n'avait pas sur lui sa marque distinctive,
Il venait cependant du grand chemin de Brive
Pour tâcher d'attraper plusieurs accapareurs.
Il eut tort d'oublier celte marque d'honneur,
Surtout lorsqu'on prétend de rendre la justice
Que l'on doit à chacun, exerçant la police.
Lorsque l'on est consul de la ville du Puy,
Le consul doit avoir son chaperon sur lui.
Quand on est obligé de courir par la ville,
Le chaperon souvent peut être fort utile.

LAMB ERT.
Acos vrai, l'on sa pas ceque pouot arriba,
Vous sat un mau pendiu de vous en gis trouba.
Quan rencountra qu'aucun que cause de doumage,
Qu'insulte lous vesis de tout un vesinage,
Ioures coume de pouors din un vi de pays,
Que pouodon pas paya san laissa liours habits,
Per se pouire souva charchon une dispute
La siarvente n'es ma qu'une gueuse, une pute,
Lei mesures soun pas remplides coume chau ,
Vouolon pas tout paya, baloun de mouvas sau.

�COMEDIE.

Vouolon demiscounta lou maistre et la maistresse
Vouolon pas s'en ana,quan souonnon la grand messe
Si l'oustesse liour dit: dex heures on souna,
Encare nous plai pas, nous voulen pas n'ana.
Si lou couosse n'o pas soun bas rouge à la pouoche,
Font pas inei cas de zei, que iau fau d'une broche.
Per lou plus eibluda, toujour lou portarei,
Per dessous mon chabet, la neui iou boutarei.
Qu'ouere lou lendemo de sainte Catherine
Que fuguet estacha lou louon de mon eyihine.
Ere ma fé couuten, lou iey me voulio pas,
lau risio tout soulat de me veire aquey bas.
Nen vouole prouíìta peuden toute l'annade,
Si caucun fai quicon, ouziron gente oubade.

FRIQUETTA.

Il ne faut pas pourtant tout-à-fait se roidir
Contre les habitansj l'on peut s'en repentir.
Lorsqu'on est obligé d'exercer la police,
L'on peut faire cela sans porter préjudice,
En ménageant le tout de certaine façon,
Reprendre avec douceur, en faisant la leçon j
Vous serez applaudi de toute cette ville,
Vous serez regardé comme un consul habile.
Voilà quel est le point en faisant son devoir,
De ne pas abuser quoiqu'on ait le pouvoir.

LAMBERT.

Tiu sias despeui long temps una petite saute,
Iau te vouole arrengea ta teste de linaute;
Pequitte ridicule aquo te convé pas
De prendre à quelous airs, de ton leva lou na.
Quan sias en cauque endrei vouoles faire l'eimable,
Et Diou sa, si sabias, que sias désagre'able.

�3io

MONSIEUR LAMBERT,

N'as m'a te regarda cauque jour ei mirai,
Counsidère te bien, tiu te faras esfrai.
Coume toun trau dey quiou, tous euys à flour de teste ,
La gorge comme eunfour; parlarei pas dei reste.
La pé, comme un chagrin, blancho comme un palou,
Si moustraves tes dents, farias pavour ei loup.
Une fille de sens, qu'o force de cervelle
Que marche per lou Feuy coume une souterelle.
Ah! si te couneissias, t'estimarias pas ton ;
Quand vouoles rasouna, rasounes comme un bon.
Vouos faire la fringante, aco te counvé gaire,
Tout se moque de tiu, n'as pas lou don de plaire,
FRIQUETTA.

Vous n'avez pour moi, mon père, grand amour,
Puisque ayant des défauts, vous les mettez au jour j
Ayant la larme à l'œil, mon père je vous quille,
Vous devriez les cacher,.,.
PANOUSSA.

Ma n'as gis de conduite.
Veze, paure Lambert, ten chau pas teu mouqua,
Ta fille o force sen, la chau pas critiqua :
As bouta din lou mounde une très brave fille,
Es la perle, sediur, de toute la famille.
Tiu sias un agnimau, diuves pas tant parla,
Car ta nouminatiou vé de Caligula.
O mai de sens que tiu, crèze pas de trop dire,
Sias de bouon excusa, tiu sias din lou délire.
Dize ce que voudras , m'as l'air d'un gron nigau ,
De t'ouzi rasouna , me farias trouba mau.
Quan tiu vouoles parla, tiu fas ton philosophe,
Rasounes de bouon sens, comme un tambour d'estoffe.
Dizes dous mous français, quatorze de patois,
Et deschires dous cops l'habit de saint François.

�COMÉDIE.

Dize-me, si te plai, qu'une ère ta pensade,
D'ana ous cabarets en toute la brigade,
Coure de tout cousta, faire pêne ci bourgeois,
Aux Moussus Ganirau, Titaud, Parel, Dubois,
Dige,que t'ajon fay, per £gi de la sorte?
Tout le mounde sabé qu'enfounsaves la porte.
L'oustesse te badé, intrères din l'oustau,
Acous quatre Moussus fazion pas gis de mau.
Coume un eivapoura pauses un sentinelle,
Aco se coumpren bé que n'as gis de cervelle.
Diguères ous soudards, bougesia pas d'aqui.
Poudez bioure et mangea jusqu'à demo mati.
Fasez ce que voudrez ous despends de l'oustesse,
Vous countentasias pas de toute sa proumcsse.
Que nous baile d'argent, fuguesia pas lo bouau
De vous imagina de sorti de l'ousliiu.
Tout à quelous Moussus l'ai eron de soupade,
Tiu méritarias bé d'aver una gourinade
De vouler empacha de figni liour repas.
LAMBERT.

To tard ey cabaret, aco convenio pas.
PANOUSSA.

Veze : te mailes pas de faire de patrouille,
N'ont pas manqua ton noum, de t'appella gribouille.
Si t'on fai de chansous, tiu vouas bien mérita
Perque faire un verbal tout pie de faussetai
Contre aquellous Moussus qn'éron vé Tremouilièref
Diuvion aver souta dessoubre ta crenière.
Tou faire bien ouzi, mais aguères bonheur
San tous quatre soudards arribave malheur.
LAMRERT.

Eh! eh! de qu'ourion fai? lous cronio pas de gaire.

�3l2

MONSIEUR LAMBERT,

PANOUSSA.

Ouzé Moussu Lambert, vezé lou gron jappaire
Si l'iaguesson moustra soulamen un arpiou,
Emb'un gros de millé t'ourion sarra lou quiou.
LAMBERT.

Dige vou coume aco , ah ! la belle sentence,
lau te voule douna cinq sau per récoumpense,
D'aver to bé parla, tiu parles comme chau,
Ma fi, vouas bien gagna, veze aqui tous cinq sau.

PANOUSSA.

Baie, baie, Lambert, l'argent est de bouon prendre
Sias un homme d'esprit, as de sens à revendre.
Sabedespeuy loun temps que sias un Nicoula,
Si aquo dïure un pau, t'apellaron Mida.

LAMBERT.

Tiu m'empacharas pas d'exerça la justice
Contre aquelous couquis que bravoun la police,
Que soun ei cabaret quan dex houi e onsouna,
Que dison entre dents de m'ana proumena,
Qué se moquent de iau, qué font mille grimace
Encare disoun mai, me tratoun de bestiassej
De simple, de vira, de butord, d'agnimau,
De petit fanfaron , de puden, de vidau.
Iau lous vouole rangea san mena ton de feyre,
Si n'en pouode trouba caucun per las chareyres.
Et surtout lous pourchiers que mènent de cayous.
Dei foun dePanassa n'en vèze vegni doux,
Iau lous attende ici, per soupre eau lous mené.
Lous crèze de Saint-Jean, acos un buote en pene.

x

�3i5

COMÉDIE.

SCÈNE III.
LAMBERT, BOUOTE EN F ENE.

LAMBERT.

Iau vèze, moun ami, que tiu li as pas pensa,
De garda tous cayoux lou long de Panassa ;
Aven fai troumpetta per Reymound, lou troumpetle,
De tegni davon se chastiu sa porte nette.
Pouodes pas ignoura qu'à quelous agnimau&gt;c
Chioson coume de pouors daven nostous oustaus;
De senqui liours oudours acos pas agréable,
Acos una senlour que put coume lou diable.
Lous pouors diourion toujours damoura din l'assou
Mous chis lous chastiaron de la bouone façou.
Si lous tournes mena, veiras la brave oubade,
Te lous farai bouta toutes en marmelade.
Apeuy tiu plouraras mais n'en sero plus temps
Quan ouront attrapa quaucous bous cops de dents
BOTJOTE EN PENE.

Vezé, Moussu Lambert, acos pas un affaire
Si mous pouors sount blassa m'en embarasse gaire,
Vous payarez bé tout et vous ouria grand tort
D'achissa voustous chis countre mous paures pouors.
Avez accoustuma de pensa force playes,
Vous pensarez, Moussu, mous pouors amai mas cayes,
En ben pau d'aiguardin bachinarez lous trau
Qu'ouron fai vostous chis ous pouors de Buonvidau.
Tout lou mounde sa be que fazez de soutises,
Que dizez pas dous moûts son dire de bestises ;
Aco vous es douna, sez coume un agnimau
Que sa pas distingua lou bé d'enbe lou mau.
Si mous cayoux, Moussu, YOUS font cauque doumage ,

40

�3i4

MONSIEUR LAMBERT.

Sei preste à vous paya : caucun dei veisinage
Me prestaro d'argent, beliau m'en sourtirai.

LAMBERT.

Parles pas ton, couqui, te lous confisquarai.
Vezes à quey pillard couchi aco razounne.

BOUOTE EN PENE.

Fau pas tort à dendiu, crogne de res persounne;
Quiava ton que voudré, me fazé pas pavour.
Deque pouot m'arriba ? que de couigea à la tour ?
Vous diuvé pas fâcha de tout ce que vous dise,
Perque battre lous pouors (lou bouon Diau vous bénisse!)
Quan davon voste oustau agassa vos tous chis,
Que liour disez toujours : couchis, couchis, couchis.
Prenez force plazer de lous veire entreprendre
Per vos tous chis sans se pouire défendre.
Apey vous me disez lous ai bien fai gava,

LAMBERT.

Vèze couchi mous chis te loua on estrilla.
Aco sount de bouos chis que lous crognent pas gaire
Per liour bien souvassa sount de braves coumpaire
Si lous tournes mena davon nostre maisou,
Sans forme de proucès te lous fourre en prisou.
N'en courrio l'autre jour quatre per la chareire
Achissere mous chis aqui davon Veysseire,
N'escalaceren très, per l'autre se souvé,
Agué bien de bouonheur de pas laissa sa pé,
Choussé sous escarpins san damanda sei restes*,
Courriau coume un chi fouey, jamai viré la teste.
Mous dous chis sount counten quan se pouodont gava,
Embé aqueloux cayoux et lous bien souleva.

�COMÉDIE.

515

Vege! l'y tuornes plus, me douones pas la peine
De dire à mous dous chis de trouncha liour coudéne
Si la rage te prend de lous tourna mena,
Per mous dous barbillaux seront extermina.
BOUOTE EN PENE.

Segrai de point en point, Moussu, vost' ordonnance
Set un homme de sen, un homme d'importance,
lau souhaite per ma fé ( vou dize de bouon cœuor),
Que per miracle Diou, vous fâche vegnipouor.

-

SCÈNE IV.

LAMBERT, BOUOTE EN PENE, FRIQUETTA, PANOUSSA
FRIQUETTA.

O ciel! peut-on porter jusque là l'insolence!
En face d'un consul , sans en tirer vengeance.
Qu'on arrête ce gueux, qu'on le mette à la tour ,
Il doit être puni de tenir tel discours.
Tu te repentiras de parler de la sorte.
Va, tu seras conduit sous une bonne escorte.
PANOUSSA.

Anen, despache té vai quère lous messous,
Per conduire à la tour aquai brave garçou.
BOUOTE EN PENE.

Vous damonde pardou, si ei dit taie souquise,
Crejo pas vous fâcha; aco vé de bestise,
Iau crezio, dassura, de faire un coumpliment,
Vezé bé per aqui qu'anave bouonement.
Chau bé dire quicon per pouire se deffendre,

�3i6

MONSIEUR LAMBERT,

Vous crezio pas lou sen de vou pouire coumprendre.
Mous paures pouors, Moussu, sount toutes abimas ,
Vostous dous barbillaux me lous on assouma.
Bouta lous, si vous plai sous voste sauve-garde,
Faguéssia pas vegni lous soudards de la garde.
Si davon mous cayoux me bouta din la tour,
Aqui paure bestiau mouriro de doulour,
De me veire mena per toute aquele troupe j
N'ai rien mangea d'aneui, douna m'en pau de soupe,
Fazé aquelle oumorne, aya piata de iau.
LAMBERT.

Sauve-te donn, couqui, l'y tornes plus, adiau.

ACTE SECOND.
SCÈNE I.
LAMBERT.

Me chau passa deichi, lou long de la chareire,
*

Per attrapa caucun que loge en Porte-Aiguière.
Acos un vagaboun que se dit chirurgien,
Iau creze qu'oco l'air de cauque coumédien.
Se dit opérateur, opérateur habile,
Vou counissarei, iau, me sero bé facile.
Es lougea si m'on dit ve cauque St-Amand,
Iau vau d'aquesle pas veire aquei charlatan.
Lou vouole interrougea si couni bien las plontes,
I vouole damanda de moustra sas patontes.

�COMÉDIE.

3i7

SCÈNE II.
LAMBERT, SAINT-AMAND.
LAMBERT.

N'ouria pas, per hasard, lougea din vouste oustau
Un homme qué garit, chi disount, de tout mau ?
Que se dit médechi, qu'entend la boutanique,
Que se vonte partout qu'o force de pratique.
Que garit tout lou mounde, amaifai bon marchai
N'en sei mai que sediur, iau vouei vis afficha.
SAINT-AMAND.

En ce cas-là, Monsieur, permettez-moi de dire,
Qu'en soutenant cela, vous ne savez pas lire.
L'on vous l'a dit, sans doute, et vous tout bonnement
Avez dans le panneau donné bien lourdement.
Il n'est pas médecin, non plus que botaniste,
Il est de son métier très-habile dentiste.
Il arrache les dents avec dextérité,
Il en met de postiches avec propreté.
Il est des plus experts au métier qu'il professe,
C'est un homme accompli, rempli de politesse.
Si quelque dent vous branle , il vous l'affermira,
Si quelqu'une est puante, il vous la nettoiera.
Il est assurément un homme très-habile,
L'on n'en a jamais vu de pareil dans la ville,
D'ailleurs c'est un gaillard qui ne craint pas le bruit;
Montez, si vous voulez, il est encore au lit.
Mais j'appréhende fort..,.
LAMBERT.

Iau lou crogne pas gaire.
Hiot ma dous pas deichi pcr ana jusque ei caire,

�3i8

MONSIEUR LAMBERT ,

Per souna lous soudards que venioun m'ajuda,
De rangea lou gayard, si vau ton badina.
Per mai de sureta vau quère un camarade,
André lou chirurgien que reste à la Chaussade.
SAINT-AMAND.

Il n'hasardera pas de venir avec vous.
LAMBERT.

De que pouot hasarda quand seren toutei dous ?
SAINT-AMAND.

Ne vous y fiez pas, il est un homme alerte,
Quand vous serez entré, laissez la porte ouverte,
Pour pouvoir vous sauver en cas d'un accident.
Je crois qu'il pourrait bien vous arracher les dents,
LAMBERT.

Tout aco se veyro, vau querre moun counfraire,
Quand seren toutei dous, lou craignarei pas gaire.
SCÈNE III.
LAMBERT, ANDRE.

LAMBERT.

M'ouria pas davina vé vous to bouon mati?
ANDRÉ.

Quel en est le sujet ?

�COMÉDIE.

LAMBERT.

Ey sujey d'un couqui
Que pouden pas manqua, qu'es ma en Porteygaire
Qu'arribé, si m'on dit, lou fin jour de la feyre,
Se dit opérateur, lougea chez Saint-Amand.
ANDRÉ.

Allez, allez, Monsieur, allez plus doucement,
Il faut se consulter de peur qu'on se méprenne,
Pour soutenir nos droits le zèle vous entraîne.
Je ne vous blâme pas, mais je crois cependant
Que cet opérateur n'est qu'arracheur de dent.
Il n'a d'autre métier, c'est le seul qui l'occupe,
Ne le tourmentez pas, vous pourriez être dupe.
Je vois que vous voulez agir d'autorité,
Il pourrait bien punir votre témérité.
Vous êtes bien en droit de lui faire visite,
Vous êtes lieutenant, mais n'allez pas si vite.
Amenez avec vous le greffier, le prévôt,
Sans quoi vous êtes sûr de passer pour un sot.
Il faut que vous preniez Souchon avec Tholence;
Voilà mon sentiment, voilà ce que je panse.
Quoiqu'on aye bon droit, quand on est entêté,
Un procès est perdu par la formalité.
LAMBERT.

Vezé que soun ici, Mouré, Souchou , Thoulence,
Lous affaires se font plus liau que l'on vou pense.
SCÈNE IV.
LAMBERT, THOLENCE, MOREL, SOUCHON, ANDRE.

LAMBERT.

Dount ana coume aco?

�320

MONSIEUR LAMBERT,

THOLENCE.

Nous allons jusqu'ici.
LAMBERT.

De chez la Magarande ana tasta lou vi î
THOLENCE.

Vous l'avez deviné , soyez de la partie.
SOUCHON.

Il est, ma foi, bien bon, je vous le certifie.
MOREL.

Nous portons avec nous un peu de saucisson,
Venez-y, croyez-moi, ne faites pas façon.
ANDRÉ.

Peut-être que de moi vous ne ferez pas reste ?
LAMBERT.

Oh! non, assurament, vous serez de la feste,
En bioure nostre quart, aqui coumbinaren
Entre nous autres cinq couchi nous l'y prendren.
THOLENCE.

Qu'est-il donc arrivé!
LAMBERT.

Res d'extraordinaire
Hier lou sère en passa tout près de Saint-Hylaire
Veguère que l'y oyot force mounde accroucha,
D'autres tout coume iau vouguèront s'approucha.

�COMÉDIE.

Fuguet un charlatan qu'ère ei mei de la place
Emb'un mouva bounet, una paure tignasse
Qu'attendave lou mounde, aqui davon Bousquet,
L'eivège me prenguet de lou prendre ei coulet.
Diguère pas lou rnou, faguère res pareisse,
Lou vouole pas manqua, chau que din lou jour
Aquel opérateur ane veire la tour.
THOLENCE.

Prenez garde, Monsieur , avant que de rien faire
Il faut vous informer s'il est apothicaire,
Chirurgien, médecin, ou vendeur d'orviétan,
Peut-être il ne sera qu'un arracheur de dents;
Si de ces qualités il n'a que la dernière,
Vous pouvez le savoir, étant près de Saint-Pierre.
Il ne se trouve pas soumis à votre arrêt,
Et vous auriez eu tort de le prendre au colet,
LAMBERT.

Vous autres m'avez l'air d'estre quatre bavaires,
Que coumprendrez jamai couchi vont lous affaires
Si vive din lou mounde et que saye pas mort,
Iau soustendrai toujours lous dreits de nostre corps
MOREL.

Il n'est dans l'univers un homme plus inepte
En fait même de l'art vous n'avez nul précepte.
En croyant tout savoir, l'on est le plus souvent,
De tout le genre humain le plus grand ignorant.
Vous dites l'autre jour un terme épouvantable
En arrachant la dent d'un homme respectable,.,
n lui répète les mêmes termes.)
LAMBERT.

En arracha la dent de Moussu lou doyen,

�MONSIEUR LAMBERT ,

La coupère ei bouon mei, ly agué plus de mouyen,
De pouire l'a vera, la broulère à la hâte,
En lou boutou de fio qu'ané jusqu'à la bâte.
THOLENCE.

Sont-ce là des propos que l'on doive tenir?
Du corps des chirurgiens l'on devrait vous bannir :
Vous avez grand besoin encore de l'école,
Il fallait vous servir du terme d'Alvéole.
ANDRÉ.

Apprenez à parler un peu plus poliment;
Profitez, profitez de l'avertissement.
MOREL.

Il vous convient très-mal de donner d'épilhètes
Ne connaissez-vous pas que vous êtes la bête,
Ce n'est pas grand emploi que d'être lieutenant,
L'on pourrait comme vous l'être pour de l'argent.
THOLENCE.

Vous croyez qu'en vertu de votre lieutenance,
Nous sommes tous soumis à votre dépendance,
Tirez çà de l'esprit, supposé qu'on en a.
LAMBERT.

Sez un pau trop malins, crezio de badina ,
Si vous ai dit aco, vous en fau mes excuses,
Trata-mi, si voulez, de gogue, de baruze,
Prendrai ce que direz toujours de buona part,
Anen despachen-nous, qu'apeui serio trop tard.
SOUCHON.

Partons sans différer, il ne faut plus attendre,
Peut-être dans son lit on pourrait le surprendre.

�COMEDIE.

323

SCÈNE V.
LAMBERT, ANDRE, SOUCHON , MOREL , S.-AMAND, COLIGNE.

LAMBERT.

L'homme qu'avez vé vous n'es pas encar levai
Lou voulen empacha de nous vegni brava.
SAINT—AMAN D.

Montez, montez, Messieurs, je le crois dans sa chambre,
C'est un poignet de fer, prenez garde à vos membres;
lien disloquera quelqu'un assurément,
Prenez-le par douceur, parlez-lui poliment.
LAMBERT.

Anen, mountcn toujours, fasen nostre visite.
SAINT-AMAND.

Je le dis franchement, vous en sortirez vite.
(Ils heurtent à la porte.)
COLIGNÉ.

Qui frappe là si fort? c'est bien être insolent !
THOLENCE.

Le corps des chirurgiens avec le lieutenant.
COLIGNÉ.

Que voulez-vous, Messieurs, d'où vient tout ce tapage?
THOLENCE.

Ne raisonnez pas tant, noos vous mettrons en cage.

�MONSIEUR LAMBERT,

COLIGNÉ.

En cage, dites-vous, de quelle autorité
Me fourrer en prison sans l'avoir mérité!
Dites-m'en la raison, dites-la, je vous prie.
THOLENCE.

C'est que vous exercez l'art de la chirurgie.
COLIGNÉ.

Il est vrai qu'autrefois j'en avais le talent,
Mais à présent je suis un arracheur de dents.
C'est par ce seul état que je gagne ma vie,
Je ne me mêle plus de l'art de chirurgie.
Messieurs, vous avez tort de venir m'inquiéter,
Cependant voudriez-vous sur cet art disputer,
Je pourrais bien encor un peu vous tenir tête,
Mais j'aperçois en vous un petit air de bête.
LAMRERT.

Ocos pas en Moussu que vous chau disputa,
Disputen toutei dous, crezé d'espouvanta
Vous crogne pas de res, coumencen la dispute.,
Iau sabe rasouna soubre nostre mestier,
Lou sabe lio loun-temps, sei pas un escoulier.
COLIGNÉ.

Que dites-vous, Monsieur, faites-vous donc entendre,
A ce langage-là je ne puis rien comprendre;
Si vous parlez français, pour lors je comprendrai,
Tout ce que vous dites, et je vous répondrai.
LAMBERT.

Iau parle pas français, acos pas moun usage,
Me vouole pas geyna per changea de langage,

�COMÉDIE.

325

Acos tanpis per vous, si vous coumprenez pas,
Ei be dit qu'ouria pas dous autres pans de nas,
Aco vous apprendro de desfia tout lou mounde
Vous set un agnimau qu'en dous mous vous counfounde.
Ei servi très-long-temps l'espitau de Paris,
Aquelous que servion lous ai toutes garis.
Roula trop vostre corps,n'amasserez pas mousse,
M'avez l'air d'estre esta quauque frère panousse.
COLIGNÉ.

ne me trompe pas, je comprends à présent,
Que vous êtes issu de quelque paysan;
Qu'autrefois vous aidiez peut-être à votre père
A conduire les bœufs pour labourer la terre.
Dites-moi, s'iLvous plaît, qu'est-ce qu'un ligament?
Vous êtes chirurgien comme un moulin à vent;
Savez-vous ce que c'est que la miolegie ?

Je

LAMBERT.

Eh ! qu'un terme es aco ?
COLIGNÉ.

Terme de chirurgie.
Tous les termes de l'art vous devez les savoir
Et n'en point ignorer, tel est votre devoir.
Voyons, si vous savez ce que c'est qu'épiderme ?
(Lambert ne dit mot.)
Vous ne me dites rien ? ignorez-vous le terme î
Combien peut-on compter de muscles au corps humain?
Vous ne le savez pas î... Quatre cent vingt-cinq.
Vous êtes, je l'ai dit et je le renouvelle,
De l'ignorance crasse le plus parfait modèle.
LAMBERT.

Ti u sias un insoulent, anaras en prisou
Aqui te boutaren, sediur à la rasou.

�326

MONSIEUR LAMBERT,

COLIGNÉ.

Je comprends que tu veux, dans ton vilain langage
Me faire emprisonner pour assouvir ta rage,
Tu te mécomptes trop, penses-y mûrement,
Je t'apprendrai, butor, d'agir plus sagement.
(Il prend Lambert au collet.)
LAMBERT.

Secours, Moussu Mouré, aquei diable m'estouffe,
La colère l'o pris, azeima coussi bouffe;
Sourtez-me de ma pouoche en pau moun chapeyrou,
Per me deibarassa dous des d'aquei leyrou.
(On lui met le chaperon, Coligné le lâche.)
O moun Diau! d'un pau mei damourave à la place.
MOREL.

Vous commenciez déjà de faire la grimace
J'appréhendais pour vous.
LAMBERT.

Ot un pougnet de fer,
Si aguesse mei sara, me fasio mouri en l'air,
Despacha vous, caucun, ana querre la garde,
Per ficha aquei pillard dedin lou corps-de-garde.
(On va chercher la garde.)
COLIGNÉ.

Pour aller en prison, il faut le mériter,
Ne croyez pas Messieurs, de me faire arrêter;
Si la garde paraît, je jouerai de mon reste,
Je vous assommerai, je le jure et proteste.
(La garde arrivant, Coligné tombe sur Lambert à coups de
poings, et la garde le défend).

�COMÉDIE.

LAMBERT.

Chia lous bien arribas, mena mequei pendard
Sans ton de compliment à moun â Saint-Léonard.
COLIGNÉ.

Tu t'en repentiras, indigne lieutenant,
Peste soit le butor ! au diable l'ignorant!.,.
(On le conduit.)
LAMBERT.

Vai, vai, payaras bé toutes tas insoulences,
Anen, Moussu Mouré, André, Souchou, Thoulence,
Anen faire lou quart à l'oustau de Pernin.
ANDRÉ.

Ma foi, c'est très-bien dit, il a d'excellent vin.
LAMBERT.

N'en sabe din la ville, amai sans ton jappa
Qu'ouron lou même sort si lous pouode attrapa.

�3a8

MONSIEUR LAMBERT,

ACTE TROISIÈME.
SCÈNE î.
SAINT-HAON, LA FEMME DE LAMORT.

(L'on jette de l'eau sur l'habit de Saint-Haon).
SAINT-HAON.

L'on devrait bien au moins crier garre dessous!..
LA FEMME

LAMORT

en fenêtre.

Vous ai creida tres cops, Moussu, tanpis per vous,
Chau que fuguessia sourd, plus sourd qu'une padelle,
N'aven ma eschanpa nostre aiguë de veisselle,
Encare n'eiria pas ei davon de l'oustau,
Vous erias, sans menti, quatre portes plus nau.
Tout lou Peuy vous counei per estre un chicanaire
Fasez ce que voudrez, vous crogne pas de gaire.
SAINT-HAON.

Tiens, voilà mon habit.
LAMORT.

Jiette lou ei mei dei sau,
Diable de machiara, n'en voudrias vun tout nau.
SAINT-HAON.

Je vous prends à témoin, comme cette insolente ,
A mouillé mon habit d'une eau très-fort puante,
Au lieu de s'excuser, cette diable de mort,
Fait entendre aux voisins qu'elle n'a pas de tort.

�COMÉDIE.

Quand on dépeint la mort, cette vilaine bête,
Considérez-la bien des pieds jusqu'à la tête,
Vous n'y trouverez rien qui ne vous fasse peur
Et l'on n'est pas blâmé de l'avoir en horreur.
Je souhaiterais très-fort de la mettre en justice;
Mais le cas du présent concerne la police;
Monsieur Lambert, consul, doit en être informé,
Nous verrons de nous deux qui doit être blâmé.
Il sait au premier mot tout ce qu'on veut lui dire,
C'est un homme d'esprit, un homme qu'on admire,
Il est universel, je dis la vérité,
Enfin, c'est le phénix de la communauté.
Tu seras condamnée à douze francs d'amende,
A payer mon habit, à une réprimande.
LAMORT.

Anen, lai vouos ana, tchascu faro per se,
Dises que coumpren tout, coumprendro qu'as pas se ,
Cittes Moussu Lambert, Lambert es un bavaire,
Qu'ous gronds coume ous petits o l'hounour de desplaire..
Mé qu'aye sous dous chis, es counten coume un rei,
Vont davon, vont darnier, sont toujours enbé zei.
Iau crèse qu'aco es toute sa contenance,
Entre sous chis et zei, l'y ot gis de différence.

SAINT-HAON.

Gomment raisonnes-tu ? c'est un consul du Puy,
Tu t'en repentiras, même dans aujourd'hui.
.ko4H-TVflUe
LAMORT.

Fai ce que tiu voudras, iau veze que sias ioure,
Ouh! diable d'avaleur, te choulio pas ton bioure.
4&amp;

�33o

MONSIEUR LAMBERT,

SAINT-HAON.

De quoi t'avises-tu î ce n'est pas de ton bien,
Si je me suis grisé, c'est aux dépens du mien;
Va, va, je comprends bien à travers ma grisaille
Que tu tiens les propos d'une franche canaille.
Tu payeras l'habit que tu viens de gâter,
Chez Monsieur le consul je le ferai porter,
Ne t'imagines pas que ce procès je perde,
Surtout lorsqu'il verra l'habit rempli de merde,
Alors il jugera.
LAMORT.

Qu'as, ma fé, bien chargea,
Qu'as besoin de toun lei, crei-me, vai te couigea.
SAINT-HAON.

Je m'en vais de ce pas à la maison de ville.
LAMORT.

Cours aqui d'oun voudras et laisse-me tranquille.
SCÈNE II.
LAMBERT, SAINT-HAON.
LAMBERT.

Vounl ana coume aco? me pareissez trumbla,
Talamen que courez, vous sez tout cisouffla.
SAINT-HAON.

Je viens vous demander de me rendre justice,
D'ordonner au surplus que personne ne pisse,
L'on vient de m'arroser.

�COMÉDIE.

LAMBERT.

Quau

YOUS

Ma figue ont adiu toit;
o fait aco î
SAINT-HAON.

C'est Madame Lamort;
En passant, par malheur, le long de notre rue ,
C'était en plein midi, l'heure n'est pas indue,
Et comme vous voyez, sans crier gare l'eau,
A gâté mon habit, mon habit le plus beau;
Elle le payera, cette diable de masque,
En fait de propreté je suis un peu fantasque,
C'est un habit d'Elbeuf que j'ai depuis ce jour,
Autant en serait-il, s'il était de velours.
Je dis et je soutiens que dans toute l'Europe
On ne trouverait pas un endroit si salope.
Quand on sort le matin, c'est une puanteur
Qu'on ne peut supporter sans avoir mal au cœur.
LAMBERT.

Es vrai que dins lou Peuy règne force désordre,
S'en quauques estaffiers que l'ai bouten bouon ordre,
Aco s'es déjà dit à Moussu lou Proumier,
Tout l'ai sero to net qu'un bassi de barbier.
Anen faire afficha l'ordre de la poulice,
Dendiu gittaro plus de merde ni de pisse.
Iau vau dire à Reymound de vou ana troumpeta,
Si m'oubéissent pas, lous farei arresta.
SAINT-HAON.

On a depuis long-temps rendu cette ordonnance,
De la part des consuls, c'est une négligence,
Ils doivent y tenir.

�33a

MONSIEUR LAMBERT ,

LAMBERT.
Voulez dire lou mo
Vous sez pas bien y fai, sabez pas quesaco.
En couchence, voudrio que seguessiat en place,
Quand vous chau countenta toute la populace,
L'on es embarassa, l'on se fai d'ennemis ,
En verita , Moussu, cent cops mai que d'amis.
Pasmin, chascu vau bé que l'y ronde justice,
L'y ot bé toujours caucunque maudit la poulice,
En faire aquei mestier, si n'y ot dous de countents.
S'en trobe, per lou sur, quatre de mescounlents.

SAINT-HAON.
Si vous vouliez , Monsieur, y faire une descente,
Vous même jugeriez que c'est une insolente,
Allez-y , s'il vous plaît,

LAMBERT.
Ana trouha la mort!.!.
S'ei pas d'aquel avis, de me preissa to fort.
Quand pouden retira quaucnn d'entre ses pauttes,
Fasen ce que pouden , acos pas nostre faute
Si manquen nostre cop, nous autres médechis,
De la diable de mort sen jamai bouos amis.
,9D:k'oq si sb a-ibio'i «íÍDíiìfi s-iuíì

ÍISÍIA.

SAINT-HAON.
Peut-être le seigneur me fera-t-il la grâce
De rencontrer quelqu'un, je m'en vais sur la place.

LAMBERT.
Regarda si l'i ot pas beliau cauque messou,
VouSt-Jean, vou Pourtau, vou Reymound, vou Chambou.

�COMÉDIE.

333

SAINT-HAON.

J'y vais de ce pas-ci.
LAMBERT.

Despecha-vous doun viste,
N'en troubarez caucun amoun vé lous Jouistes.
L'y vendount per aqui cauque vi de pays,
Chambou manquaro pas de bioure en sous amis.
Lou quiou soubre lou bon, me semble de lou veire
Faire mille proujets, que font creba de reire,
Et surtout si lou vi se troube de son goût
Anen, buven un cop, si disoun à Chambou,
Oco zes de fier vi, qua las costes s'apege,
Regarda sa coulour, es nier coume la pege.
Lou vi d'un tau n'est pas to bouo qu'aquei d'aqui,
Lou couneisse assez bé, l'ai tasta lou mati.
Juront coume de pouors, mangeon un pau de tourte ,
Quand se chau retira, la terre liour es courte.
Si toumbount à tout pas sourten dous cabarets,
S'en vont, broulin, broulon en fréta las parets.
Venount à liours oustaux, las fennes font la feire,
Attrapount lous toundraux, lei bouotount toutes neires.
L'une o lou nas cacha, l'autre lou bras roumpu,
Se pouodount pas Iepa dous cops qu'on reçoupu,
Quon roumpon lous bichous, lous plats, las escudelles,
Es ordinairement la fi de la querelle.

SCÈNE III.
LAMBERT , LAMORT.

LAMORT,

portant l'habit de Saint-Haon.

M'on dit, Moussu Lambert, que Moussu Saint-Haon
Charchave de tout las, vou Raymond, vou Chambon,

�MONSIEUR LAMBERT ,

Per m'envoya charcha par rapport à la pisse
Que dit qu'aven jetta dessoubre sa pelisse;
Vous pouorte soun habit, Moussu, m'excusarez,
Vira lou de tout las, vezé bé que l'y o res.
Ava din lou quartier nous o fai une feire,
Escumave de rage, aquei tapou d'ouveire,
Coume si lou cragnio, es vrai qu'es procureur,
Et que passe partout per estre un gron menteur.
LAMBERT.

Vous lou trata bien mau !
LAMORT.

Tout coume vou méiite ,
Lou crogne pas de res aquei crebe fulite.
LAMBERT.

Creidessias pas lo fort, vous m'avez estourdi.
LAMORT.

Vous dirai davon zei tout ce que vous ai di;
Vezé leichi que ve.

SCÈNE IV.
LAMBERT, LAMORT, SAINT-HAON.
SAINT-HAON.

Vous voilà donc, Madame!
Tenez, Monsieur Lambert, c'est une bonne lame
Considérez-la bien, il n'est pas de lutin
Sous la cape du ciel, qui soit aussi malin.
Au lieu de s'excuser, il n'est pas d'invectives

�COMÉDIE.

Qu'elle n'a^e vomi; la chose est positive,
Méprisant les consuls, la justice et le roi,i
C'est une femme enfin qui n'a ni foi ni loi.
LAMORT.

Que dises-tu, pillard, oco sount tous semblables,
Tout lou Peuy te counei per un gron misérable,
Que farias un proucès à la chime d'un py ;
Vai, vai, sias un gripet, un diable de couquy;
Regarda, si vous plai, si 11 ot quauque doumage
Vou faire soutegni per tout lou vesinage
Que n'ai pas arrousa soun habit de tanet,
Et qu'ère tout planta davon soun cabinet.
LAMBERT.

Que chiaie de tanet ou be de sorpilie^re,
N'avez pas min jetta d'aigue per la chareire;
Aco n'est pas permis, vous aven bé prou ditj
Eh bé! vous pajarez l'amende amai l'habit.
L'habit es tout tacha, n'ère pas d'aigue nette,
Quand l'oun o veissela, l'aiguë es un pau grassette.
LAMORT.

Vous dise un autre cop que l'aven pas toucha,
Aco me fai de res , si l'habit es tacha
Si vouo fai en quicon, iau n'en sai pas la cause,
Acos aquei couqui, Moussu que vou suppause.
SAINT-H AON.

Oses-tu soutenir que tu ne l'as pas fait
En face d'un consul, l'homme le plus parfait?
LAMORT.

En fai d'aco d'aqui me sente pas coupable,
Si l'aguesse arrousa serio bien punissable

�MONSIEUR LAMBERT,

Que se fuguesse ploin, n'ourio pas attendiu,
T'ourio bela d'argent, tan coume ourias voudiu.
T'ourio bouta tout nau d'ous pes jusqu'à la tesie
Ma dei cop n'ouras res pas même un tro de veste.
Troumpes lous paisons, aco ve de liour sort,
Fai ce que tiu voudras, troumparas pas Lamort.
LAMBERT.

Vous avez bé jetta l'aiguë de la veisselle,
Moussu n'ourio,pas,fai sans .rasou la querelle,
Pouode pas faire min que de vous coundamna,
De pa^a soun habit et de vous en ana ;
Vous poudez pas fachaj l'amende n'en fau grâce.
LAMORT

lui jette L'habit et s'en va.

Te ! é veze aqui l'habit ei travers de ta face.
Te crogne pas de res, te veirei be vegni.
LAMBERT.

Ah! vai diable de mort! iau te vouole pugni
T'apprendrai toun mestier,' d'estre une impertinente.
Per ma fe vostre habit o l'oudour bien pudente
Fasez ce que voudrez, fasez-la bien anaj
M'en vau jusque vèz, iau pour me pouire pana;
N'ouria pas soubre vous cauque pau de charpille?
SAIKT-HAON.

Je ne m'en trouve pas.
LAMBERT.

N'en prendrai vé ma fille,
Que me tapounaro lous dous traus de moun nas.
Excusa, si vous plai, lai vau d'aqueste pas,

�COMÉDIE.

Justamen m'o jitta la merde à moun visage,
La farei repenti d'aver fai tal outrage.
Chau que dins un moument ane veyre la tour,
Apprendro bé aqui d'emmerdouzi lous mours,
Me pouode pas souffri...
SAINT-HAON.

L'affaire est aggravante,
Je ferai de mon mieux pour qu'elle s'en repente.

AGTE QUATRIÈME.
SCÈNE r.
LAMBERT, CHAMBOIf.

LAMBERT.

Iau creze que l'y ouro tantôt soubre la place
Beliau quauque fougau; toute la populace
Vendrot ei Martouret per pouire veire aco,
Quand le fio sero fai, anaren bioure un cop
Dins lous vis de pays quaucun pouirio s'escoundre
Lai se bien quérella, s'envouya faire toundre
D'aqui pouirio vegni quauque bouon secoudrau,
Insulta lous veilets, lous mestres de l'oustau,
Sans crointe de dindiu l'y pouire chanta pouille,
En disen qued'aneui l'y ouro pas de patrouille,
Que lous couosses chez ei d'aqui sont atoullas,
Ous despends d'un chastiu , lai font un bouon repas
Faron ce que pouiront per accompli la feste,
Et si chargeon un pau la patrouille es de reste.
Lous attraparei bé, Moussus lous Soissouniers,
Anaren visita lous oustaus dous bourgeois,
43

�338

MONSIEUR LAMBERT,

Avon d'ana soupa beilaren nostous ordres
Voulen tant que pouiren empacha lous désordres
Lous soudards couriront quasi toute la neui,
Rengearen per aqui la canaille dei Peui.

CHAMBON.

En pensa coume aco, pensa à vostre guise ,
Si vous faset aco, fasez una soutise,
Per faire de patrouille, aneui n'es pas lou jour,
L'on se diou regeousi per ordre de la cour
Tira aco d'aqui, Moussu, de la pensade,
Ana-vous-en soupa, buvez cauque rasade,
Vous chau pas chagrina dei Peuy lous habitans ,
Ous soudards, si vous plai, douna liour lour vatan,
Chau bé qu'un pau chastiu se sente de la feste.
Si voulez patrouilla, chau que fuguessia en teste;
Changea de sentimen, quicon arribaro ;
Veirez que tout lou Peuy contre vous creidaro.
En lous leissa soulets, liour douna trop d'audace,
Farez beliau leva toute la populace
Que creidaro toile! contre Moussu Lambert,
Vous pouiron bé leva las cervelles en l'air.
LAMBERT.

Tiu fas trop l'avoucat, aco te convé gaire,
Segrai toun sentimen, Moussu, per te complaire,
Te sei bien oubligea de l'avis qu'as douna,
Sors-me d'ici, couqui, et vai te proumena.
(Chambon sort.)
Vézé Moussu Chambou que fai la remoustrance,
Que dit soun sentimen en gronde confidence;
Crèze que diuve pas oubéir ei veilet;
Aco s'appella bé l'y coupa lou sifflet.
Pense ce que voudras, farai toi' jours ma trene,

�COMÉDIE.

339

M'en vau bioure dous cops lei terre de varenne
M'en pouode pas passa, chau toujours avala,
Aco gari la se, amai fai bien parla.
(Il sort.)
SCÈNE II.
CHAMBON Seul.

Pardi, méritario d'ana encare à l'escoîe,
Si vire de favart, Lambert o bien la vole.
Ah! boundiau, moun ami,qu'aquel homme es nigaud!
Desfièze dins lou Peuy de trouba soun eigaud.
Dindiu dedins lou Peuy, se dit, n'o tont de ruse,
Quand un homme vou» dit, es un gogue, un baruse.
Iau vèze qu'es lou temps, deje d'ana soupa,
Aquei Moussu Lambert me fario bé pipa;
De bioure et de mangea me sente lou courage,
N'ai res mangea d'aneui qu'un mourcé de froumage.
SCÈNE tíh
M. BALME, LATOURMANTE.

(Les soldats du régiment soissonnais font seuls patrouille et
heurtent à la porte de M. Balme.)
M. BALME.

Je crois qu'on frappe ici, sans doute on veut du vin ;
On n'en veut plus donner jusqu'à demain matin,
(On heurte une seconde fois.)
Qui frappe-là si fort?
LATOURMANTE.

Monsieur, c'est la patrouille.

�34o

MONSIEUR LAMBERT,

M. BALME.

Sans doute vous serez avec maître gribouille.
(Il ouvre.)
LATOURMANTE.

Vous savez bien, Monsieur, qu'il vous est ordonné
De fermer cabaret quand dix heures ont sonné ;
J'aperçois malgré çà beaucoup de monde à table,
En faisant mon devoir, je ne suis point blâmable.
M. BALME.

Vous avez bien sans doute un consul avec vous?
LATOURMANTE.

Aucun d'eux n'a voulu venir avec nous.
M. BALME.

Je respecte, Monsieur, votre habit d'ordonnance,
Sans quoi vous payeriez bien cher votre insolence ;
De venir sans consul heurter chez les bourgeois ;
Ah! vous m'avez bien l'air d'être un grand iroquois !
Je vous suis obligé de pareille visite,
Faites votre chemin, sortez, mais sortez vite,
Sans quoi vous payerez...
LATOURMANTE.

Mon Dieu, pas tant de bruit,
Tout à l'heure en prison vous y serez conduit.
M. BALME.

Ecoute, mon ami, pour punir ton audace,
Un beau moule de gants va te couvrir la face
Si tu ne sors d'ici; crois-moi, sors promptement.
(Il lui ferme la porte.)

�COMEDIE.
LATOURMANTE.

Va, Messieurs les consuls sauront dans un moment
Ce qui vient d'arriver, ils en auront vengeance.
M. BALME.

Marche, marche toujours, pas tant de résistance.
SCÈNE IV.
LATOURMANTE, LAMBERT.
LATOURMANTE.

Je viens de rencontrer un homme bien hardi,
De le voir en colère il m'avait étourdi ;
Heurtant à la maison, il nous ouvre la porte,
Que voulez-vous, dit-il, avec votre escorte?
Sans doute vous voulez qu'on vous donne du vin?
Retirez-vous d'ici, Messieurs les fantassins;
Nous avons cependant trouvé des gens à table
Qui buvaient et chantaient; la chose est véritable
Que cela se passait assez tranquillement,
Mais, Monsieur, le bourgeois parlait insolemment.
Nous avons répondu que nous faisions patrouille,
De la part des consuls. . — De la part de gribouille,
Nous a-t-il répondu , c'est de Monsieur Lambert,
Ah! si j'avais su çà, je n'aurais pas ouvert;
—Dites-lui que Lambert est une grande bête,
Quand on fait la patrouille, on doit être à la tête.
LAMBERT.

Mais eau pouot eslre aco?
LATOURMANTE.

Je ne sais pas son nom,
Tout ce que nous savons, nous savons sa maison.
On nomme cet endroit la rue de la Chaussade.

�MONSIEUR LAMBERT,

LAMBERT.

Poudias bé l'y beila cauque bouone bourade.
LATOURMANTE.

Il m'aurait étrillé peut-être tout de bon;
Je ne m'y fiais pas, car c'est un vrai démon.
Il se moque, dit-il, de toute la police,
C'est un jeune gaillard tout rempli de malice.
En ' £((i: íT'HSHKAJ

f

aTVÎÀKHUOTi J

LAMBERT.

Eria tres contre zei, poudia bé l'arresta;
Serio dèze à la tour, si \y fuguesse esta.
C'est ici de soudards de la vierge Marie.
N'ourio pas fai aco quand ère dedins Brie.
Aqui peuden sept ons ei servi nostre rey,
Cragnio pas lous bourgeois, lous fasio marcha drey.
Vous autres, si m'on dit, sé toutes de pagnottes,
Que méritaria ma de mangea de calottes :
Que vous sert entre mos d'aver un bouon fugi,
Poudia bé de sediur toutes tres lou segy;
Cau vous o dit aco, qu'ère de la Choussade?
LATOURMANTE.

Je crois vous avoir dit que c'est mon camarade.
LAMBERT.

Anen, venez moustra vount es aquel oustau,
Beliau qu'en tout aco, l'y ouro pas ton de mau.
SCÈNE V.
LAMBERT, LATOURMANTE, BALME.

heurtent à la porte.)

�COMÉDIE.

BALME.

C'est bien être insolent d'heurter de cette sorte!..
LATOURMANTE.

Ouvrez, ouvrez, Monsieur, ouvrez-nous votre porte.
BALME ouvre.

Que viens-tu faire ici pour la seconde fois?
( A Lambert : )
Avez-vous ordonné d'insulter les bourgeois?
En laissant ces soldats seuls à faire patrouille?
Je l'aurais désossé tout comme une grenouille,
S'il eut de plus resté seulement un moment.
LATOUBMANTE.

Vous voyez bien, Monsieur, que c'est un insolent;
Lorsque je vous l'ai dit, vous ne vouliez le croire,
Il avait à minuit beaucoup de gens à boire.
BALME.

Qu'est-ce que cela fait ? faisait-on carillon ?
LATOURMANTE.

Je ne saurais mentir et je vous dirai non.
BALME.

Dites-moi, depuis quand êtes-vous au service?
LATOURMANTE.

Depuis près de six mois.
BALME.

Vous n'êtes qu'un novice,

�344

MONSIEUR LAMBERT ,

Vous n'avez nul pouvoir d'entrer chez le bourgeois,
Vous n'êtes qu'un blanc-bec, voilà ce que je crois.
Parce qu'un consul dit, allez faire la ronde,
Vous vous croyez le droit d'entrer chez tout le monde ;
Le consul et vous trois êtes quatre animaux,
Ailleurs, Monsieur Lambert, ayez donc vos vertiges,

Je vous prie instamment de me passer la porte,
On se passe céans des gens de votre sorte.
(Il leur ferme la porte, )
LAMBERT.

Vezé d'aqueste pas iau vau verbalisa,
Souvente-te qu'en frais iau te vouole escrasa,
Disount que penses bien lous pouors amai las cayes,
Sediur à Mountpellier l'ai pourtaron tas brayes
Aqui te pensaront ta bouosse dey secret,
T'apprendront coume chau d'estre un pau plus discret.
Dequé disez d'acof
LATOURMANTE.

Que ce Monsieur va vite.
LAMBERT.

Iau lou vouole pugni tout coume vou mérite.
LATOURMANTE.

Ah, vous ne seriez pas peut-être si méchant,
De le faire mener chez Monsieur l'intendant;
Après quoi, disons-le, c'est une bagatelle,
Le jeu certainement n'en vaut pas la chandelle;
En tout cas il vaut mieux le conduire à la tour.
LAMBERT.

Anen, retiren-nous, que demo sero jour.

�COMÉDIE.

**

SCÈNE vr.
BALME.

Je comprends que j'ai fait une grande sottise,
IL m'en coûtera cher, si Lambert verbalise;
J'avoue nettement que je suis dans mon tort,
Il faut s'en excuser auprès de ce butor;
S'il me fait du chagrin, je le jure et proteste,
Qu'il en résultera quelque cas très funeste.
Il ne m'arrivera je crois rien de fâcheux,
Parce qu'après son an, nous compterons tous deux.
Il ne fera pas tant alors le philosophe ;
Je lui ferai savoir de quel bois je me chauffe :
Quoiqu'il soit vieux soldat, il ne me fait pas peur,
Je sais sans en douter qu'il lui manque du coeur.
Dans la maison de ville il est allé peut-être.
Je crois l'apercevoir, il est à la fenêtre.

Je vais de ce pas-ci lui faire un compliment.
Ne crions pas si fort, peut-être qu'il m'entend,
S'il avait entendu ce que je viens de dire,
Il n'aurait pas sujet de le prendre pour rire.
Allons tout doucement, prenons-le par douceur,
Etant consul il est notre supérieur.
SCÈNE VII.
BALME , LAMBERT.
BALME.

Je puis sans m'en douter vous avoir offensé,
Oubliez, s'il vous plaît, tout ce qui s'est passé;
Vivons en bons voisins, Monsieur, je vous en prie;
Ne parlons jamais plus de cette brouillerie.
LAMBERT.

Iau n'en parlarei plus, mais vous chau countenta
Aquelous tres soudards que vé vous sount esta.

44

�346

MONSIEUR LAMBERT,

etc.

Liour chau beila seix francs aco faro l'affaire ,
N'en sourtez bouon marcha, vous en couoste pas gaire.
Si fuguessia esta conduit à Mountpellier
Per quatre ou cinq soudards ou bé de cavaliers,
Vous aurio bé chaudiu paya toute la couise,
Ourio bé dimigni cauque pau vostre bourse,
Ainsi n'aguessia pas de peine à lous bela.

BALME.

Oh! non ! assurément, car, Monsieur, les voilà.
LAMBERT.

On fai beliau chez iau mai de trente vou^ages,
M'en vau liour lous pourta : serez un pau plus sage.

BALME.

Je vons suis obligé de votre bon avis;
{Apart.} Adieu, le plus grand sot qui soit dans le pays.

�/

\

��AUGUSTIN-SIMON IRAILH,
CHANOINE DE MONISTROL, PRIEUR-CURÉ DE SAINT-VlNCENTLES-MOISSAC, DANS LE DIOCESE DE CAHORS , ÉCRIVAIN DU

18e

SIÈCLE

, etc.

Le nom ou plutôt le surnom d'Irailh est depuis longtemps connu au Puy. Le premier qui l'a porté fut noble
Pons Bordel, capitaine-mage de la ville, en 1069. Il le
choisit pour se distinguer d'une autre famille, et depuis
lors ses enfans n'ont plus signé que celui-là.
AUGUSTIN-SIMON IRAILH,

l'écrivain auquel est consacrée

�55o

AUGUSTIN-SIMON IKAILH ,

cette notice, naquit au Puy en Velay, le 16 juin 1719.—
Ses parens l'envoyèrent de bonne heure à Paris pour terminer ses études; ensuite, poussé par une ardente vocation, il entra au séminaire d'où il ne sortit qu'avec les
ordres.
Ce fut environ vers 1760, que Madame Fontaine, une
des nièces de Voltaire, lui confia l'éducation de son fils.—
Pendant le séjour de plusieurs années que l'abbé Irailh fit
dans cette maison, il eut occasion d'y voir très-intimément
l'illustre philosophe de Ferney. Le contact de cet homme
supérieur ne tarda pas à faire sentir sur l'esprit docile de
notre compatriote son irrésistible influence : influence incontestable, car elle se trahit à chaque page, à chaque mot.
Or, tandis que le jeune abbé croyait diriger à son gré le
cœur de son élève, on voit que lui-même, fatalement séduit, subjugué par l'ascendant de Voltaire, ne pense plus,
n'agit plus que d'après les inspirations qu'il en reçoit. —
Ainsi, et toujours le génie règne sur les intelligenccs.il
anime de son souffle, de sa pensée, tout ce qui l'environne , et sa domination est d'autant plus souveraine qu'elle
s'exerce souvent malgré la volonté de ceux qu'elle frappe.
Irailh ne s'était pas approché du philosophe sans quelque
frayeur. Son passage dans les séminaires, ses goûts, ses
principes, sa vocation, son état, devaient être pour lui
de sérieux et continuels motifs d'appréhension. Nul doute
qu'il ne se tînt en garde; cependant, la chaleur avec laquelle il défendit Voltaire contre tous ceux qui l'attaquaient, témoigne, mieux que nos paroles, quelle puissance le maître avait sur son esprit.
Le premier livre que publia l'abbé Irailh et qui est celui
de cet auteur qui eut le plus de réputation, parut en 1761,
sous le titre de Querelles littéraires, ou Mémoires pour
servir à l'histoire des révolutions de la république des

�CHANOINE DE MONISTROL , dC.

lettres, depuis Homère jusqu'à nos jours 1. — Cette œuvre
est trop importante et fit vraiment trop de bruit en son
temps pour que nous nous contentions de n'en indiquer
ici que le nom; nous allons donc essayer d'en faire une
sommaire analyse, afin que nos lecteurs puissent apprécier
le mérite d'un écrivain qui, quoique long-temps retranché
derrière un timide anonyme, ne put se soustraire aux
éloges et aux critiques plus ou moins sévères qu'un livre
tel que le sien devait nécessairement provoquer.
L'ouvrage est divisé en trois grandes parties; chacune
d'elles prise isolément pourrait fournir un traité complet.—
La première passe en revue'les querelles particulières ou
d'auteur à auteur ; la seconde les querelles générales ou
querelles sur de grands sujets; la troisième enfin, les
querelles des différens corps entr'eux.
PREMIÈRE PARTIE.—Ici l'auteur remonte aux époques
les plus reculées et démontre, en descendant jusqu'à nos
jours, que presque tous les grands génies ont constamment
été en butte aux haines d'indignes ennemis ou de jaloux
rivaux. Homère, le prince et le père des poètes, a pour
adversaire le grammairien Thestorides, qui lui vole son
llliade et cherche à se l'attribuer; Sophocle contre Euripide, Aristophane contre Socrate; Platon contre Aristote;
Démosthène contre Eschine, sont les principaux exemples
des luttes que se livrèrent les plus illustres écrivains de
la Grèce.
A Home, Virgile attaqué par Bavius, par Mœvius et par
Bathilles; Horace poursuivi par tous les mauvais écrivains
de son temps; Lucain, Perse et Juvénal jalousés par Néron
lui-même, fournissent à la critique d'Irailh l'occasion de

1

4 Toi.

in-13, Paris, chez Durand, 1761.

�352

AUGUSTIN-SIMON IRAILH ,

tracer rapidement l'histoire littéraire des siècles de la belle
latinité.
Enfin, en se rapprochant de notre époque, on sent que
l'écrivain aidé par de nombreux documens s'intéresse
davantage à son sujet. Ses tableaux prennent plus de vivacité, plus de couleur, et sont tracés d'une main plus
hardie. Ses récits sont à chaque instant égayés par de piquantes anecdotes, dites avec une simplicité parfaite et
souvent avec beaucoup de finesse et de bon goût. — Les
longs démêlés à' Jbailard et de Saint-Bernard occupent
une place importante; viennent ensuite les querelles de
Jehan de Meun, l'auteur du roman de la Rose, avec les
femmes de la cour de Philippe-le-Bel; celles de Clément
Marot avec deux poètes décriés Sagon et la Huéterie ; de
Ronsard avec Saint-Gelais ; de Malherbe avec différens
auteurs; de Balzac avec le général des Feuillans; de Foiture avec Benserade ; de l'abbé à'Àubignac avec Ménage ,
Mademoiselle de Scudcry et Richclet ; de Corneille avec le
cardinal de Richelieu; de Bossuet avecFénélon; de Boileau
avec le plus grand nombre des poètes ses contemporains 1 ;
de Racine avec Pradon; et surtout de Voltaire avec Rousseau , Desfontaines et Maupertuis.
DEUXIÈME PARTIE. — Dans cette division, Irailh, nous
l'avons dit, recherche les querelles générales. Il porte suc.
cessivement son examen sur cinq grands sujets : La langue,
l'éloquence, la poésie, les sciences, les beaux-arts.—Cette
portion de l'œuvre de notre savant auteur est évidemment
la plus élevée et celle qui lui valut le plus d'admiration.
On y retrouve, en effet, à chaque page, cette manière

1 Les principaux sont : Chapelain, Bussi-Rabutin, Boursautt, SaintPavin, Linière, Quinault, l'abbé Cotin..,

�353

CHANOINE DE MONISTKOI. , CtC

facile de voir et d'expliquer les secrets de l'art littéraire.
Bien de pins exact que les dissertations sur le style , sur le
mérite des traductions; rien surtout de plus finement écrit
que la critique sur l'éloquence en général, à propos des
querelles de Gibert avec Rollin et Pourchot.
La réforme tentée au barreau par Gabriel Guéret, en
1666 1, contre le mauvais goût accrédité en France dans
les plaidoiries, amène avec beaucoup d'esprit une traduction de l'épigramme adressée par Martial à son avocat :
Pourquoi parler, dans mon affaire,
De viol, de poison, de fureur sanguinaire!
— J'avais trois chèvres; un voisin
Vient de me les voler; je me plains du larcin.
— Le juge veut du cas une preuve très-claire. —
Vous citez de grands noms dont nous n'avons que faire,
Mithiidale, Annibal, le brave Mutius,
L'implacable Sylla, l'illustre Marius.
La flamme est dans vos yeux, l'écume sur vos lèvres.
— Mais, encore une fois, parlez de mes (rois chèvres

2

.

Dans le chapitre sur l'éloquence de la chaire , l'auteur
expose les longs démêlés entre le fameux Arnaud et l'académicien Dubois, et développe les différentes opinions successivement émises par Nicole, l'abbé Goujet, le père
Larue, M. de Montcrif et surtout Foliaire, toujours invo-

1 Eu 1666, Gabriel Guéret
Entretiens sur l'éloquence.

publia

un

ouvrage ayant pour titre:

2 Non de vi, neque caede, nec veneno.

Jam die, posthume, de tribus capellis.
{Martial, épig. 1. XIV.)

45

�354

AUGUSTIN-SIMON IRAILH ,

que comme autorité* suprême dans tonte espèce de discussion.
— Passant ensuite aux divers systèmes poétiques essayés
tour-à-tour, Irailh s'arrête, pour le combattre, à celui que
préconisa long-temps Lamothe1, poète qui, après avoir
fait des vers presque toute sa vie, tenta une réforme exclusive contre l'esclavage des rimes et de la mesure. — Dans
un article intitulé : Querelle des anciens et des modernes ,
notre auteur retrace rapidement cette éternelle dispute
entre ceux qui ne trouvent bonnes que les productions
nouvelles et ceux au contraire qui, laudatores temporis
acti, n'ont et ne veulent avoir d'admiration que pour les
œuvres des temps passés. L'abbé Boisrobert et Desmarets
de Saint-Sorlin , favoris du cardinal de Richelieu, sans
doute pour faire la cour à l'auteur de Mirame, se déclarèrent vivement en faveur de la prééminence moderne ;
Boileau épousa chaudement la cause contraire et la soutint envers et contre tous. Charles Perrault, on le sait,
fut à cet endroit une des victimes de ses plus vives
attaques 2.
Un des chapitres les plus intéressans est celui dans
lequel le critique fait sommairement l'histoire des princi-

1

Tout doucement venait Lamothe-Houdard,

Lequel disait d'un ton de papelard :
Ouvrez, Messieurs, c'est mon Œdipe en prose , etc.
{Le Temple du Gout.)
2 Tout le trouble poe'tique,
A Paris, s'en va cesser.
Perrault, l'anti-pindarique,
Et Despréaux , l'homérique ,
Consentent de s'embrasser.

�CHANOINE

DE

MONISTROL

, etc.

355

pales compositions romanesques chezles différens peuples.
— Il ne faut pas omettre non plus ses savantes dissertations sur la poésie dramatique,
les beaux-arts.

sur les sciences

et sur

—

C'est dans cette dernière portion
de son ouvrage que l'abbé Irailh rapporte les querelles des
différens corps, soit qu'ils luttent entr'eux, soit qu'ils aient
TROISIÈME PARTIE.

à combattre contre un ou plusieurs individus isolés. — La
première querelle citée remonte au i3e siècle; elle éclata
entre l'Université de Paris et les religieux mendions. Ceuxci voulaient obtenir des chaires de théologie que l'Université, toujours jalouse deses prérogatives, s'obstinait à leur
refuser. Dans cette célèbre dispute, nous voyons intervenir le comte de Poitiers, la reine Blanche, les papes
Innocent IV et Alexandre IV, le célèbre docteur Guillaume
de Saint-Amour, S. Thomas d'Aquin et S. Bonaventure. Le
résullat de plusieurs années de guerre fut l'admission des
religieux mendians dans l'Université , mais toujours au
dernier rang.
La querelle des Dominicains et des Cordeliers, dans
laquelle on s'anathématisa de part et d'autre à propos de
l'Immaculée Conception de la Vierge et des stigmates de
S. François, fit aussi beaucoup de bruit en son temps. —
L'Université eut encore plusieurs démêlés avec le collège
de France et avec les jésuites; ces démêlés qu'un siècle
entier ne suffit pas pour éteindre, sont racontés avec une
extrême précision et beaucoup d'intérêt.—Viennent, plus
tard, les éternels combats des Jésuites, i° contreies
Carmes, au sujet de la singulière prétention qu'avaient
ces religieux de descendre en ligne directe du prophète
Elie, qui les fonda, disent-ils, sur le Mont-Carmel3 ;
2° contre les Dominicains qui prêchaient partout que le
livre de Louis Molina 4 était le précurseur de l'Antéchrist;

�356

AUGUSTIN-SI MON IRAILH,

3° contre MM. de Port-Royal qui, après avoir reçu clans
leur société Jean Duverger de Haurane, abbé de SaintGyran, ami et partisan zélé de Jansénius, acceptèrent et
défendirent énergiquernent avec lui les doctrines de ce
célèbre théologien 5; 4° contre Tordre rival des Oratoriens,
dont un grand nombre, devenu janséniste, soutint avec
ardeur et durant longues anné'es la cause de Port-Royal6 ;
5° contre le séminaire des missions étrangères, relativement au système suivi en Chine pour la propagation de la
foi; 6° contre le poète Santeuil, pour avoir fait Tépitaphe
d'Arnauld ; 70 enfin, contre le père Norbert, capucin, qui
les accusait d'idolâtrie dans les Indes. — Les querelles des
médecins entr'eux et avec les chirurgiens ; celles des ency-

1 Quelques Carmes fixaient l'origine de leur ordre au prophète Enoc,
bien avant le déluge. Le plus grand nombre n'ose la faire remonter qu'à
Elie, —Les Jésuites d'Anvers , continuateurs de Bollandus, se moquèrent
de cette opinion et assignèrent le B. Berlhold pour premier général de
l'ordre (au ia° siècle ). Encela ils parlaient d'après Barouius et Bellarmin •
2

Louis Molina,

fameux jésuite, avait composé un ouvrage intitulé :

Concorde de la grâce et du libre arbitre , dans lequel il cherchait à expli-

quer la manière dont Dieu agit sur les créatures et celle dont les créatures lui résistent.
* Antoine Arnauld , Louis-Isaac Saci ,

Antoine le Maistrc

t

JYicole,

Pascal, Arnaud d'Andilly, Hermant, Lenainde Tillemont, Laneelot, etc.,

étaient les principaux écrivains de Port-Royal. — CORNÉLIUS JANSÉNIUS,
évèque d'Ypres, avait composé un ouvrage dans le but d'exposer les vrais
sentimens de S. Augustin sur la grâce. Cet ouvrage, qui ne parut qu'après
la mort de l'auteur, fut poursuivi par les Jésuites, comme renfermant
plusieurs propositions hérétiques et finit par être condamné à Rome en 1641.
* L'institut des Oratoriens n'admettait nulle sorte de vœux. Son esprit
était que chacun fût libre. On l'avait défini un corps où tout le monde
obéit et où personne ne commande. — Il fut fondé par le cardinal de
Bérule, le 2 janvier 1612.

�CHANOINE DE MONISTROL,

etc.

357

clopédisles avec les anti-encyclopédistes ; des Bénédictins
avec le père de Rancé, abbé de la Trappe, et avec Gabriel
Naudé ; du père Mabillon avec la cour de Rome, etc., sont
aussi toutes fort curieuses par les détails intimes qu'elles
contiennent.
Lorsque l'abbé Irailh eut publié son ouvrage, quelques
écrivains prétendirent reconnaître à quelques tournures de
style la spirituelle coopération de Voltaire. — Cette opinion, d'abord timidement avancée, fut accueillie avec joie
par ceux intéressés à ruiner un homme qu'ils regardaient
comme ennemi. En effet, attribuer à Voltaire un livre dans
lequel son éloge se trouve à chaque page et souvent en
opposition à une.critique sévère contre d'autres auteurs,
c'est à la fois humilier le lâche orgueilleux qui use d'un
si bas stratagème pour se vanter et l'écrivain famélique
qui s'abandonne au service d'une si honteuse pensée. —
Donc, en acceptant ce que cette assertion peut offrir de
flatteur pour notre compatriote, nous n'en devons pas
moins repousser positivement une insinuation qui viendrait
dégrader le caractère d'Irailh, en même temps qu'elle
atténuerait le mérite qu'il a seul droit de revendiquer en
cette circonstance.
Du reste, lorsque parut cet ouvrage, comme il ne portait pas le nom de celui qui l'avait composé, la curiosité
publique fut vivement excitée. Plusieurs corporations religieuses , qui pensaient avoir à se plaindre des jugemens
dont elles étaient l'objet, firent d'activés recherches pour
connaître l'anonyme, et bientôt le seul et véritable auteur
s'empressa de se déclarer.
Voici ce qu'écrivait l'abbé Irailh au moment où la critique
était si vivement acharnée contre son livre; par ce frag-

�358
ment de lettre

SIMON-AUGUSTIN IRAILH,

1

on pourra juger des impressions qui l'agi-

taient alors :
« Je suis sensible, Monsieur, comme je le dois, à l'in» dulgence avec laquelle vous avez jugé les querelles litté» raires...... L'impartialité que vous avez cru y reconnaître
» et que des censeurs trop partiaux eux-mêmes s'obstinent
« àn'ypas voir, cette impartialité si nécessaire à tout histo» rien est sans dout ce qui m'a concilié votre suffrage. Mais
» en sacrifiant à ce devoir indispensable toute considération
» personnelle, devais-je m'attendre à ce qui m'est arrivé ?..
» Je n'ai cherché à plaire ni à déplaire à personne. C'est
» peut-être mon plus grand crime aux yeux de ces gens
» qui ne sortent jamais delà sphère de leur parti. J'ai
» essuyé mille tracasseries. Il n'a pas même tenu à ces
» hommes charitables que je n'aie été exposé aux plus
» violentes persécutions, conjointement avec l'homme de
» lettres qui, en qualité de censeur royal, a approuvé mon
» livre. On m'a honoré de plusieurs libelles affreux pour
» lesquels, selon toutes les apparences, on ne s'est pas
» mis dans le cas de surprendre de privilège, ainsi qu'on
» me l'a reproché très-calomnieusement. On m'en fait
» espérer une suite qui, sans doute, sera écrite avec la
» même aménité. — Je crois, Monsieur, que vous applau» direz au parti que je prends de mépriser ces ouvrages
» de ténèbres. Je me contenterai d'y répondre simplement
» par mon nom, mis au bas de cette lettre, et en défiant
» mes accusateurs d'en faire autant.
■» L'abbé IRAILH.

1 M. Marthory,

»

avocat au Puy, est le petit neveu de l'abbé Irailh.

C'est entre ses mains que ee trouvent tous les manuscrits de cet écrivain
célèbre.

�CHANOINE DE MONISTROL,

etc.

35û

Dans le dictionnaire historique de Feller, Irailh est
étrangement calomnié. On voit que le compilateur s'est
peu inquiété de la pureté des sources auxquelles il puisait
les matériaux qui servirent à son ouvrage.—Beuchot, dans
l'article de la biographie universelle 1, a été plus juste, et
quoiqu'un peu laconique on voit cependant qu'il n'accepte
pas ce bruit, un instant répandu par la malveillance, de
la coopération de Voltaire aux querelles littéraires.
Irailh publia en 1764 2 une Histoire de la réunion de la
Bretagne à la France. — Cet ouvrage aujourd'hui a perdu
son principal intérêt sans doute, toutefois il se recommande
encore par un style élégant, facile et par une quantité
d'anecdotes intéressantes sur la princesse Anne, fille de
François II, duc de Bgnertea.
En 176G, parut un roman ayant pour titre : Histoire de
Miss Honora, ou le Vice dupe de lui-même. Ce livre piqua
singulièrement la curiosité publique et, comme il n'était
pas signé, on fit pour lui ce qu'on avait déjà fait pour les
querelles littéraires, on l'attribua à différens auteurs. Irailh
ne tarda pas à être connu, et Voltaire, auquel il l'avait
annoncé, lui écrivit cette lettre qui se lit manuscrite en
tête de l'exemplaire que nous avons sous les yeux 3.
A Ferney, 3o mars 1766.

« Depuis la lettre, Monsieur, que vous avez bien voulu

1 Biog. ancienne et moderne, tome 21.
2

2 volumes in-12.

3

Le roman de Miss Honora est divisé en

forme épistolaire. — La lettre

qnatre parties. Il est sous

de Voltaire que nous

donnons ici n'a

jamais été imprimée. Elle fut adressée à l'abbé Irailh,

qui lui-même la

transcrivit en tête de
neveu.

l'exemplaire, aujourd'hui entre les mains de son

�36o
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
a
»

SIMON-AUGUSTIN

IRAILH,

m'écrire le 4 mars, M. Thiriot ne m'a rien envoyé, je
n'ai reçu aucune de ses nouvelles. Il a fort peu de santé
et c'est l'excuse de son extrême négligence. — Si vous
êtes dans le dessein de me favoriser du paquet dont
vous me flattiez, le moyen le plus court et le plus sûr
est de l'envoyer par la diligence de Lyon à M. Souchay ,
négociant à Genève.
» J'espère trouver dans les mémoires de Miss Honora le
plaisir que m'ont fait vos autres ouvrages. — Vous
m'annoncez cette production comme tirée d'une source
anglaise. Nous devons en user à cet égard, comme les
Anglais eux-mêmes, par rapport à nos vins dont ils ne
font venir que les meilleurs. Tâchons de ne tirer aussi
de leur sol que ce qu'il peut nous offrir de mieux.
» Je ne doute nullement de la bonté du choix, du
mérite du sujet et de tout l'intérêt que vous aurez ré^
pandu dans cet essai. Voulant bien m'en procurer la
lecture, vous me fournirez une occasion de m'afFermir
dans l'estime que j'ai conçue pour vos talens.
» C'est avec ces sentimens que j'ai l'honneur, Monsieur,
d'être votre très-humble et très-obéissant serviteur.
»

VOLTAIRE.

»

L'abbé Irailh avait composé une tragédie en cinq actes,
ayant pour titre : Henri-le-Grand et la marquise de Verneuil, ou le Triomphe de l'héroïsme. Celte pièce qui est
en prose, ne fut pointimprimée. Après la mort de l'auteur,
elle passa, avec un grand nombre de papiers, entre les
mains de sa famille. Nous n'avons pu nous la procurer ,
malgré notre extrême désir h

1 Cette tragédie était sur le point d'être imprimée et représentée sur le
Théâtre Français

à Paris;

mais

après avoir

été remise aux censeurs

�CHANOINE DE MONISTROL, Clc.

Cette notice biographique serait incomplète si nous la
terminions sans parler des nombreuses poésies composées
par l'abbé Irailh; poésies qui, du reste, ne furent jamais
livrées à la publicité. Ces manuscrits originaux et inédits
appartiennent à M. Marthory. Nous les avons parcourus
avec le plus grand soin, et si nous n'y avons pas toujours
rencontré les sublimes inspirations du poète, du moins
nous avons pu nous convaincre des nobles sentimens, de
l'érudition et des recherches nombreuses dont ces études
rendent le témoignage.
Les compositions poétiques de l'abbé Irailh , auxquelles
il ne consacra sans doute que ses heures de loisir, sont
presque toutes comprises sous le nom de Odes et Cantates.
Viennent d'abord les odes du premier genre tirées des
psaumes. Les paraphrases du psaume XLI et du Magnificat , les cantates de Jephté, de la Samaritaine et celle
sur la Vocation , sont les plus remarquables. Parmi les
odes du second genre, celle sur Pierre-le-Grand, l'Echelle
universelle des êtres , les Tombeaux glorifiés1 con-

royaux, on ne put obtenir la permission de la publier, parce que quelques
passages de la pièce rappelaient la conspiration et le supplice de Charles
de Gontauld, maréchal duc de Biron, qui eut la têle tranchée le 3i juillet 1602, et que la famille de ce marécbal s'y opposa constamment.
1 L'abbé Irailh avait une sœur quiélait religieuse au couvent de SainteClaire, et qui mourut en odeur de sainteté. C'est à la mémoire de cette
sœur qu'est dédiée l'ode sur les Tombeaux glorifiés.
.... Dans ce doux sentiment, ce présage céleste,
J'osai de toi, ma sœiir, réclamer quelque reste,
Sur ces dépouilles là représenter mes droits.
Tout était enlevé!.. Ma prière fut vaine.
Par grâce je ne pus avoir qu'une dizaine
De ton gros chapelet, et ta petite croix.
Mais pourquoi ma douleur ainsi se renouvelle?..

46

�362

ALGL'STIN-SIMOIV IRAILH ,

tiennent certains passages que
nos meilleurs poètes.

etc.

ne désavoueraient pas

L'abbé Irailh mourut au mois de mars 1794? âgé de
75 ans, à Saint-Vincent-les-Moissac en Quercy, dont il
avait été prieur-curé à la recommandation de son ancien
élève, devenu président au parlement de Paris.

Gémit-on plus long-temps que la cloche n'appelle?
De mon cœur affligé la plaie est fraîche encore,
O Sœur! ô chère Sœur!, ô sainte que j'implore!

�LACHAU (L'ABBÉ GERAI!!) DE),
BIBLIOTHÉCAIRE,

SECRETAIRE-INTERPRETE

ET

GARDE

CABINET DES PIERRES GRAVEES DU DUC D'ORLEANS,

Dans l'article de la Biographie universelle

1

DU

etc.

consacré à

l'abbé GÉRAUD DE LACHAU , il est dit qu'on a confondu,
dans la France littéraire, le bibliothécaire du duc d'Or-

1 Biographie universelle, ancienne et moderne , tome 23,

article signé

WEISS.

*

�364

I/ABBÉ

GÉRAUD

DE

LACHAU ,

léans, avec un certain JEAN-BAPTISTE LACHAUX, prêtre du
diocèse du Puy, à qui l'on doit un mémoire sur le fer
laminé et une édition des œuvres de Nesmond, archevêque
de Toulouse
— Nous ne savons si en effet ces écrivains
ont été pris l'un pour l'autre; mais, ce qui est incontestable, c'est que tous deux se trouvaient compatriotes.
Toutefois, l'éditeur de Nesmond était de bien des années
antérieur au bibliothécaire du duc d'Orléans; et ce qui,
sans doute, n'a pas peu contribué à la méprise de plusieurs
biographes, c'est autant la conformité de nom, de patrie ,
que le goût commun qu'ils avaient pour les livres.—Nous
ne parlerons ici que de l'abbé Géraud; il est beaucoup
plus connu que son devancier, et ses ouvrages, encore
aujourd'hui fort recherchés, méritent de notre part une
attention particulière.
La première publication de l'abbé de Lachau qui eut
un peu de retentissement fut une dissertation sur les
attributs de Vénus"2-. Cette pièce envoyée au concours,
l'Académie la jugea digne d'un accessit; « distinction, dit
» M. Weiss, dont elle n'avait encore honoré aucun ou» vrage. » — Ce qui détermina le jury d'examen à signaler
cet ouvrage par une publique exception, fut la pensée
ingénieuse qu'avait eu l'auteur de ne considérer Vénus
que comme le symbole de l'éternelle beauté du monde.
Suivant lui , la déesse mythologique n'est autre que
la nature, toujours jeune et belle, se modifiant sous les

1 Ce mémoire sur le fer laminé fut publié à Paris, en iy53.
2

Paris , 1776, in-4°. — Cette dissertation est ornée d'un grand nombre

de vignettes et d'une belle estampe de Vénus Anadipomène, gravée par
Saint-Aubin , d'après un tableau du Titien (Voyez le Manuel du libraire,
par M. Brunet, tome

1",

page 3o2. )

�BIBLIOTHÉCAIRE, SECRETAIRE-INTERPRETE

, etc . 365

formes les plus variées. « Avec une méthode plus simple ,
» ajoute le biographe, avec des vues plus philosophiques,
» il aurait rendu son système de la dernière évidence. »—
Lachau adressa un exemplaire de sa dissertation à Voltaire,
qui, en retour, lui écrivit une lettre des plus flatteuses 1.
Nous avons peu de détails sur la vie intime de notre
compatriote, nous savons seulement que ses habitudes
simples et modestes n'empêchèrent pas son nom d'acquérir une certaine célébrité. On le voyait rarement, mais on
entendait souvent parler de lui. Connu dans Paris comme
un des plus habiles numismates, il ne s'élevait pas entre
les savans la plus mince difficulté qu'il ne fut aussitôt pris
pour arbitre. — Sur sa réputation bien plu«s que par la
faveur, le duc d'Orléans le choisit pour son bibliothécaire,
et quelque temps après lui confia la garde de son cabinet
de pierres gravées, un des plus précieux de l'Europe.
L'abbé Lachau était parvenu au poste le plus cher à son
ambition, le plus convenable à l'application des études de
toute sa vie. Aussi son premier soin fut-il de repasser l'immense collection qui lui était confiée et de faire sur chaque
camée une étude spéciale. — Ce travail exigea plusieurs
années de recherches; enfin, quand il fut achevé et qu'une
classification méthodique fut parfaitement établie, le duc
d'Orléans, dans l'intérêt des arts et de la science, conçut
le projet de publier une description des principales pierres
gravées de son cabinet. Son bibliothécaire se trouva naturellement chargé de la direction de ce grand ouvrage
auquel le prince désirait apporter beaucoup de luxe.
Saint-Aubin, un des artistes les plus habiles du temps ,
exécuta les gravures avec un rare bonheur; quant à la

1

Imprimée dans le tome xv de ses œuvres, édition de Kehl, in-8*.

�366

L'ABBÉ

GÉRAUD

DE

LACHAU,

rédaction, Lachau s'adjoignit l'abbé Leblond, conservateur
de la bibliothèque Mazarine et membre de l'Institut. —
L'abbé Leblond était depuis long-temps connu par différens mémoires fort estimés 1 ; entr'autres ses Observations
sur quelques médailles du cabinet de M. Pellerin et ses
Monumens de la vie privée des douze Césars 2.
Il importe de rectifier ici une erreur grave dans laquelle
esttombée M. Weiss,dans son article de la Biographie universelle. Il dit, en effet, que Lachau publia, avec l'abbé
Leblond, son ami, le second volume de la description
des pierres gravées du duc d'Orléans, et que le premier
volume avait été composé par l'abbé Arnaud.-—Cette erreur
involontaire chez M. Weiss ne l'était pas lorsqu'elle se
répandit à l'époque de la publication de ce livre; on dit
même que l'abbé Arnaud ne contribua pas peu à l'accréditer. — 4Voici la vérité de ce fait qui, du reste, se trouve
suffisamment expliqué dans les préfaces de l'ouvrage.
On lit dans lavant-propos du premier volume : « Quand
» la reconnaissance ne nous imposerait pas un devoir
» doux à remplir, par intérêt pour notre propre ouvrage,
» nous nous ferions honneur de publier les obligations
» importantes que nous avons à M. l'abbé Arnaud , de
» l'Académie des inscriptions et belles-lettres, et l'un des
» quarante de l'Académie française. Sans autre motif que
» le zèle le plus vif et le plus désintéressé pour les lettres
» et les arts, et que cette généreuse facilité avec laquelle
» on le trouve toujours disposé à communiquer le fruit

t On trouve une grande partie de ses mémoires dans le recueil de l'Académie des inscriptions et dans celui de l'Institut.
2

Les observations sur les médailles du cabinet de M. Pellerin furent

publiées en 1771. La bibliothèque du roi en conserve un exemplaire.—Les
monumens sur la vie des douze Césars furent publiés en 1780.

�BIBLIOTHÉCAIRE , SECRETAIRE-INTERPRETE

, etc.

367

» de ses études et de ses réflexions, il a bien voulu asso» cier son travail au nôtre, etc. »
Cet hommage de reconnaissance, offert avec tant de
bon goût et de générosité , ne parut pas suffisant, à ce
qu'il paraît, puisque si non Arnaud, du moins quelques
officieux amis répandirent le bruit que le bibliothécaire du
duc d'Orléans s'était attribué le travail du savant académicien. — Pour toute réponse, l'abbé Lachau inséra dans
l'avertissement qui est en tête du second volume la note
suivante : « Nous n'avons point profité pour ce second
» volume des secours que nous a offerts un homme de
» lettres connu par son goût aussi vif qu'éclairé pour tous
» les beaux arts, et qui, par un singulier désintéresse5? ment,
se plaisait plus à communiquer ses observations
» qu'à en faire usage pour lui-même; les circonstances et
» des raisons dont il est inutile d'informer le public, ne
» nous ont point permis d'avoir recours à ses lumières. »
L'analyse de l'ouvrage de l'abbé Lachau serait évidemment impossible à faire, puisque, suivant le sujet, l'auteur
commence par une exposition historique et termine presque
toujours par une savante discussion sur les arts au temps
où la pierre fut gravée. « Nous avons cru , dit-il, que la
plus sûre manière de connaître les monumens, était de
les comparer les uns avec les autres : pour cet effet,
toutes les fois qu'il a été question d'éclaircir les sujets que
nous avions à traiter, nous avons eu recours aux médailles,
et après les avoir citées dans les articles, nous les avons
souvent fait entrer dans la gravure des ornemens typographiques. »

��47

��CH.-LOUIS DE LANTAGES,
PREMIER

SUPÉRIEUR

DU

SÉMINAIRE

DE

NOTRE-DAME

DU

, etc.

PUY

Quoique le prêtre vénérable auquel nous consacrons
cette courte notice ne soit point originaire du Velay,
nous avons pensé qu'il était indispensable, pour l'histoire
de ce pays, de faire connaître sommairement les travaux
d'un des hommes dont le passage a laissé parmi nous les
plus utiles enseignemens.

�CHARLES-LOUIS

DE LANTAGES ,

CHARLES-LOUIS DE LANTAGES était né à Troycs, en 1616.
Il entra de bonne heure dans l'état ecclésiastique et vint à
Paris, en 1642; il ne tarda guère à s'y réunir aux disciples
de M. Olier, fondateur de Saint-Sulpice.—Le succès qu'obtinrent ces jeunes lévites détermina plusieurs évêques de
France à supplier M. Olier de vouloir en envoyer quelquesuns dans les diocèses pour y établir des maisons sur le
modèle de la sienne. Mgr de Maupas, alors évêque du
Puy, ayant eu avec lui une longue entrevue, obtint son

concours pour la création d'un séminaire.
Ce fut M. de Lantages qu'on envoya de Paris comme
premier directeur. Sa conduite, son dévouement, ses
nombreux services mériteraient sans doute d'être rapportés
ici; et nous le ferions, si déjà la vie de ce bienfaisant missionnaire n'avait été publiée, il y a peu d'années, par les
soins du supérieur actuel1. —Celte vie de M. de Lantages
est fort curieuse, non-seulement à cause de la personne
dont elle rappelle le souvenir, mais surtout parce qu'elle
retrace en même temps l'histoire des institutions religieuses de notre province. Les faits qu'elle renferme sont
nombreux, et la plupart généralement ignorés, peuvent
être utiles à connaître. Ainsi, l'établissement des conférences ecclésiastiques, le renouvellement du clergé diocésain, l'état des monastères de femmes au 17E siècle et
leur réforme, la création des religieuses de Notre-Dame
d'Yssingeaux , la propagation des dames de Saint-Joseph,

1

Vie de M. de Lantages, prêtre de Saint-Sulpice, premier supérieur du

séminaire de Notre-Dame du Puy , suivie

de notices

historiques sur

quelques supérieurs et directeurs de ce même séminaire.
Cet ouvrage, composé de plus de 5oo pages in-8", a été rédigé avec
beaucoup d'attention et renferme une grande quantité de faits intéressans
pour l'histoire du Velay.

�PREMIER SUPÉRIEUR DU SEMINAIRE.

le concordat entre l'évêque du Puy et le supérieur général
de Saint-Sulpice, l'éducation de la jeunesse à cette époque,
le commencement et les progrès de l'institut des demoiselles de l'instruction, etc., etc.
M, de Lantages, après une carrière entièrement consacrée à l'éducation pieuse et à la conduite de l'établissement
qu'il était venu diriger, mourut au Puy le ier avril 1694 ,
âgé de 78 ans, en odeur de sainteté1.
— Il reste de lui plusieurs ouvrages qui ne témoignent
pas moins en honneur de sa haute intelligence que de sa
foi; le premier auquel il donna ses soins et celui qui dut
l'occuper le plus long-temps fut la composition des Conférences ecclésiastiques. — Voici ce que rapporte, au sujet
de cette publication, l'auteur delà vie du digne supérieur:
« Un moyen très-efficace de rappeler aux pasteurs les
» devoirs de leur ministère, et.de les porter en même
» temps à l'amour de l'étude, fut l'établissement des con» férences diocésaines : elles ne doivent pas être particu» lières à une compagnie d'ecclésiastiques, comme l'as» semblée qrte M. Olier avait autrefois formée au Puy ,
» mais communes à tous les prêtres du diocèse. Il y eut
» même ordre à chacun de se rendre à ces conférences,
» et au président nommé par l'évêque de veiller à ce que
» tous y assistassent fidèlement. On désignait plusieurs des
» membres pour discourir sur les points de dogme ou de

1 Toutes les personnes les plus distinguées du clergé et de la noblesse
le visitèrent dans sa dernière maladie et s'empressèrent de lui demander
sa bénédiction. — L'abbé de Polignac, devenu depuis si célèbre sous le
nom de cardinal de Polignac , et qui était alors au Puy, fut de ce nombre : il est dit qu'il demanda c«tte bénédiction en fondant en larmes, et
qu'il voulut posséder, après la mort de M. de Lantages, quelque chose
qui lui eût appartenu,
Vie de la mère Agnès (Avertissement).

�374

CHARLES-LOUIS DE LANTAGES ,

» morale que l'on avait eu soin d'indiquer dans des cahiers
5&gt;
imprimés, et l'on faisait ensuite un entretien spirituel
« touchant quelques points des devoirs ecclésiastiques. Ces
» conférences avaient lieu une fois chaque mois, depuis
» le mois d'avril jusqu'au mois d'octobre inclusivement.
Comme M. de Lantages était le mobile de ces assemblées,
» l'évêque lui déféra l'honneur de choisir et de rédiger la
« matière des conférences. Le serviteur de Dieu s'acquitta
a de ce travail avec un succès égal à son zèle pour la
a sanctification des ecclésiastiques de ce diocèse : il le
a continua tant qu'il demeura au Puy, sous M, de Maupas,
» et le reprit encore durant quelque temps sous M. de
» Béthune, etc.. «
Le second ouvrage auquel travailla M. de Lantages fut
le Catéchisme de la foi et des mœurs chrétiennes. Les deux
premières parties furent publiées à Clermont, les deux
autres au Puy. « Nous espérons, dit M. de Béthune, dans
» les mandemens qu'il ht paraître à cette occasion, que
» cet excellent livre sera dans les mains de toutes les per:&gt; sonnes affectionnées à l'instruction chrétienne comme
»
»
»
»
»
»
»
;&gt;
»
»
"
»

un instrument très-propre, avec la grâce de Notre
Seigneur, à maintenir l'ancienne croyance de nos pères
dans toute sa pureté, et à faire goûter les principes de
la morale de l'Evangile. Nous exhortons nos ecclésiastiques à tirer, de ce trésor de lumière, les instructions
qu'ils donneront au peuple; et nous invitons affectueusèment tous les fidèles à participer avec un soin religieux à ces mêmes instructions, ou en les écoutant
attentivement quand on les fera, ou en les lisant et les
faisant lire dans leurs familles, afin qu'il n'y ait personne, dans ce petit diocèse de la Mère de Dieu, qui
ne connaisse son Créateur et son Sauveur; qui ne dé-

couvre le vrai chemin du salut éternel, et ne soit excité
■&gt; à vivre en bon chrétien. »

�PREMIER SUPÉRIEUR DU SEMINAIRE.

M. de Lantages publia encore la Fie de la mère des
Séraphins, une des fondatrices du monastère de SaintThomas-d'Aquin à Paris, et la Fie de la mère Agnès de
Jésus, religieuse de l'ordre de Saint-Dominique au monastère de Langeac. — Ce dernier ouvrage eut beaucoup de
Succès, et comme celle dont il retrace l'histoire est notre
compatriote, nous devons en donner ici une sommaire
analyse.
Il existe quatre vies de la mère Agnès. —La première ,
qui parut dix-huit ans après sa mort, a pour auteur le
père Branche 1 ; la seconde fut composée par le père de
Saint-Vincent 2; la troisième est due au père Lafond 3 ;
enfin , la dernière et la plus complète est celle que publia
M. de Lantages en i665 4.
Agnès naquit au Puy en Velay, le 17 novembre i6o3.
Son père s'appelait Pierre Galand, et sa mère Guillemette
Massiote. Dès son bas âge, elle voua son existence au culte
de la Vierge, et, dès qu'il lui fut possible, elle sollicita la
faveur de prendre l'habit du tiers-ordre de Saint-Dominique. Après quelque séjour au Puy, dans le monastère de
Sainte-Catherine, elle passa à Langeac où quelques pieuses

1

Insérée dans les Vies des Saints et Saintes d'Auvergne et du Velay,

ouvrage imprimé au Puy, en i652. L'auteur avait personnellement connu
la mère Agnès et fut présent à ses obsèques.
2 Le père de Saint-Vincent , de l'ordre de St-Dominique, fit imprimer
à Amiens, en 1702, le volume de l'Année dominicaine, dans lequel se
trouve une vie abrégée de notre Ste religieuse.
3

Le père Lafond, chargé de continuer l'année dominicaine, fit paraître,

en 1712, une vie de la mère Agnès.
* Traduite en latin par le père Cunibert, dominicain, et imprimée à
Cologne, en 1670.

�3^6

CHARLES-LOUIS DE LANTAGES , etc.

femmes de Saint-Flour étaient venues fonder une maison.
— Agnès fut successivement sœur de chœur, sœur portière, maîtresse des novices et vicaire en chef. — File
mourut le 19 octobre 1634, âgée de 3i ans, honorée
comme une sainte l.

1 Le roi Louis XIV, la duchesse de Bourgogne, les cardinaux Tjecamus,
Coaslin et de Noailles, les évéques de Saint-Flour et du Puy, le général
de l'ordre de Saint-Dominique, et le séminaire de Saint-Sulpice écrivirent
successivement au pape des lettres pressantes pour obtenir sa béatification.

�VANNEAU, HHC
JULIEN,

��VANNEAU,
SCULPTEUR DU VELVY.

Ce fut le 20 mai que Monseigneur Armand de Be'thune,
jeune encore, puisqu'il n'avait que trente ans, fit son
entrée solennelle au Puy *. Les chroniqueurs contemporains

1 On n'eut pas plutôt appris que le prélat avait passé la nuit à SaintPaulieu, que le prévôt et les for-doyens partirent, pour aller le complí-

�38o

VANNEAU, SCULPTEUR DU VELAY.

nous ont transmis de longs détails sur les magnificences
de cette fête, qui surpassa, dit-on, les royales bienvenues
de Charles VII, de Louis XI et de François Ier lui-même.
— Son premier soin, une fois installé, fut de ressaisir le
pouvoir épiscopal sérieusement envahi par le chapitre
métropolitain
La lutte fut longue, pénible, courageuse;
mais enfin, les querelles éteintes , Béthune s'empressa
de donner à tous un témoignage de paix et d'affection.
Il éleva, à ses frais, une église dédiée aux saints martyrs

meuter, a une lieue dans lacampagne. L'évêquey reçut aussi les félicitations
du lieutenant du sénéchal et du bailli de la cour commune. Le prévôt des
marchands les suivit avec ses dix archers en casaque d'écarlate, et un
escadron de quatre cents bourgeois , à la tête desquels était le baron d'Agrain.
Venaient après eux six gros bataillons qui composaient le reste de la milice. — Après plusieurs décharges d'artillerie, le prélat vint mettre pied à
terre sous un pavillon préparé pour le recevoir, et s'étant rendu à l'église de
Saint-Laurent, il fut harangué parle supérieur du séminaire , etc. , etc.
{fie de M. de

1

LANTAGES,

liv. V, p.

255.)

Voir pour ces curieux démêlés une brochure publiée en 1684 , ayant

pour titre : Jugement notable et contradictoire rendu par Messeigneurs
le cardinal de Bonzi, etc...., par lequel Messire Armand de Béthune,
évêque et seigneur du Puy, comte du Velay, sufTragant immédiat de l'église
romaine, a été maintenu dans sa juridiction épiscopale
droit de visite , correction et actes en dépendans

,

, sur le fait du
sur les honneurs

dus au caractère épiscopal par les dignités, chanoines et chapitre de l'église du

Puy..,..,

sur la discipline à observer dans ladite église, et

réception du cérémonial romain

sur les fonctions prétendues par le

chapitre sur les cures de la ville...., sur les avis du chapitre ès matières
d'unions et autres affaires ecclésiastiques, etc.

( Nous avons cru devoir

signaler cette brochure à une attention spéciale , parce qu'elle contient
en citations le dénombrement complet de toutes les pièces importantes
relatives à l'Histoire de Notre-Dame dn Puy).

�VANNEAU, SCULPTEUR DU VELAY.

de la légion thébaine

1

, et chargea du soin de l'orner

un sculpteur flamand qu'on appelait VANNEAU.
Vanneau n'est pas notre compatriote, mais il a laissé
de si beaux ouvrages dans ce pays, que son nom s'attache
aux plus précieux souvenirs de notre histoire. C'est donc
un devoir de parler avec reconnaissance du noble évêque
qui employa une partie de sa fortune à créer, à embellir
nos monumens 2, et de l'artiste habile qui porta chez
nous l'intelligence , le goût des arts , et fit des élèves
tels que ceux qui lui ont succédé.
Nous chercherions vainement les statues, les bas-reliefs,
aux endroits pour lesquels ils furent primitivement destinés. Tout a été brutalement saccagé, mis au feu aux
époques désastreuses; à peine aujourd'hui si l'on retrouve quelques débris épars, et encore ce qui reste garde
si peu la trace de son origine, que déjà on se demande
d'où proviennent ces magnifiques ^fragmens de sculpture

1 La noblesse de ses inclinations le portait à la dépense .et la pie'té qui

ne les change pas, mais qui les rectifie, l'incita de bâtir en l'honneur
des saints martyrs de la légion thébaine'..; il acheta dans ce dessein plusieurs
maisons du penchant occidental de la cathédrale, que l'élévation avantageait d'un air pur et d'une riche vue, et il commença par une église
où l'oeil réjoui des proportions se perd entre l'éclat de l'or et la perfection des sculptures.
( Hist. de Notre-Dame du Puy, liv. III, ch. 25, par Théodore.)

2

La famille de Béthune avait toujours beaucoup aimé les arts et les

lettres. Hippolyte de Béthune, père de notre évêque, par son testament
supplie le roi d'accepter une bibliothèque de 25oo volumes manuscrits,
rassemblés par les

coins

de son père et les siens, ainsi qu'un grand

nombre de tableaux originaux des meilleurs peintres , des statues et des
bustes antiques.

�38a

VANNEAU, SCULPTEUR DU VELAY.

dispersés çà et là par la ville. — Donc cet article n'auraitil d'autre but que de faciliter des recherches de jour en
jour plus difficiles, nous croirions avoir accompli un
travail utile. Nul doute que le ciseau du maître se reconnaît partout; mais n'est-il pas triste, quand un voyageur étranger nous demande avec admiration de qui sont
ces belles choses, de ne savoir que lui répondre? Se
taire alors n'est pas seulement de l'ignorance, c'est de
l'ingratitude.
L'église de Saint-Maurice, celle qu'avait fait construire
Mgr de Béthune, est déjà fermée. Vers les derniers temps,
on dut la trouver sans doute trop humide, trop obscure
et véritablement trop délabrée. Il n'y a pourtant pas un
demi-siècle encore que, grâces aux soins généreux de
son fondateur, cette indigente église était une des plus
richement parées du diocèse. Malheureusement, nous
venons de le dire, tout y fut enlevé, brisé, brûlé, sans
respect, sans pudeur, jusqu'au tombeau de l'évêque, qui
était d'un admirable travail et dont on ne sait plus où
chercher même un débris.
Dans les greniers du monastère de la Visitation reposent,
sous la poussière, plusieurs figures qui se trouvaient autrefois à Saint-Maurice. Ainsi, les quatre évangélistes, une
Madeleine et quatre soldats armés 1. — Ces soldats, qui
probablement représentaient dans l'origine des guerriers
de la légion thébaine veillant à la garde de la tombe de
Béthune, ont eu de singulières destinées. Arrachés du
sanctuaire , ils furent comme tout le reste destinés aux

1 Le couvent de St-Maurice, fermé lors de la révolution , fut plus tard
donna aux dames delà Visitation, ainsi que l'ancienne église. Voici comment les objets dont nous parlons se trouvent aujourd'hui en leur pouvoir,

�VANNEAU, SCULPTEUR DU VELAY.

383

flammes; puis, épargnés à cause de leur attitude'martiale ;
ils servirent aux farandoles populaires. A chaque fête de
la république, on ne manqua jamais de les descendre au
Breuil, pour les placer solennellement près du feu de joie;
plus tard, aux offices anniversaires du 21 janvier, on
les retrouva à Notre-Dame, postés en sentinelle adroite
et à gauche du catafalque; aujourd'hui, que vont-ils devenir? — Quand Vanneau fut arrivé de Flandre, sa patrie,
et que durant plusieurs années il travaillait à ces compositions, il ne songeait guère à l'attention que nous devions
leur accorder de nos jours, et cependant cet homme fut,
sur son mérite, appelé du fond de la Pologne pour élever un
mausolée au plus illustre capitaine de son siècle.
On voit dans la cathédrale quelques objets d'art du plus
haut prix. Le soin avec lequel on les conserve, l'admiration qu'on témoigne en vous les montrant, consolent
et rassurent ceux qui dans le cœur sentent un peu d'orgueil pour ce qui fait la gloire de leur pays. — Les ouvrages qui appartiennent ou plutôt ceux qu'on attribue
généralement à Vanneau, pour ne parler encore que de
lui, sont :
i° L'admirable bas-relief du martyre de S. André, placé
dans la grande sacristie , à gauche en entrant. (Les dimensions de ce tableau peuvent être d'environ deux mètres
carrés).—Le saint apôtre vient d'être attaché sur la croix
et va mourir en présence de la multitude. D'un côté , sont
merveilleusement disposés des groupes de femmes, d'enfans et de soldats; de l'autre, apparaissent le proconsul
et derrière lui, sous un portique, quelques figures de
la plus grande beauté : un vieillard appuyé contre une
colonne, une femme, la mère ou la sœur de la victime,
debout, dans l'attitude du désespoir. Sur la galerie qui
couronne ce portique, se presse une foule immense de

I

�384

VANNEAU , SCULPTEUR DU VELAY.

curieux. Le ciel est rempli d'anges qui s'avancent avec
des palmes et des couronnes au-devant du martyr.
2° Un cadre, du travail le plus délicat et qu'on voit audessus du bas-relief dont nous venons de parler.
3° Quatre petits panneaux sur lesquels est sculptée la
passion de S. Maurice, et deux autres, de même grandeur, représentant VAssomption de la Vierge 1.
4° La chaire à prêcher, presque tout entière 2.
Si nous sortons de la cathédrale, pour entrer dans
l'élégante chapelle de Saint-Maurice que viennent de faire
construire les dames de la Visitation, le premier objet
qui frappera nos regards sera le magnifique encadrement
qui entoure l'image de S. Maurice. Cet encadrement,
placé au-dessus de la grille du chœur, est encore de
Vanneau, ainsi que le S. Augustin en prière et le JésusChrist chez le pharisien qu'on aperçoit incrustés sur les
deux faces d'une petite chaire mobile, qui n'est, il faut
l'espérer, que provisoire, tant elle contraste avec le reste,
par son mauvais goût. — Ces deux bas-reliefs se distin-

1 Fragment, autrefois dans l'église de Saint-Maurice.

* Armand de Béthune avait fait poser un nouveau trône épiscopal,
enrichi de colonnes et de statues d'un rare ouvrage (Histoire de NotreDame du Puy, par Théodore ). Le milieu de l'église était orné d'une chaire
à prêcher, en bois , d'un travail fini. Sur les panneaux de la hauteur d'appui étaient représentés en relief les quatre évangélistes ; sur les côtés, audessus de la main-courante, étaient représentés en pied S. Georges et
S. Vozy, premiers évêques du Velay; au-dessus de la couverture dominait le Père éternel donnant sa bénédiction.

Tou3

les connaisseurs,

principalement les artistes étrangers, venaient rendre hommage aux talens
de VANNEAU.
(Manuscrit origin. de Duranson , pag. 85.)

�383

VANNEAU, SCULPTF.UR DU VELAY.

guent principalement par l'harmonie de la composition
et par la grâce des détails. L'attitude éplorée de Madeleine, la figure sereine du Christ, surtout l'air narquois du
pharisien, qui met ses lunettes pour mieux voir la belle
repentie, sont admirablement bien rendus 1.
Vanneau passa presque toute sa vie au Puy ; la généreuse
protection de l'évêque et la célébrité qu'il s'était acquise
suffisaient, au-delà de ses désirs, à son ambition. Plus
d'une fois, il aurait pu choisir un théâtre plus digne de
son talent, plus favorable à sa fortune; mais il joignait à
une modestie extrême des goûts Simples et des habitudes
paisibles, aussi n'accepta-t-il que par dévouement la mission, si enviée par tant d'autres, d'aller en Pologne pour
y élever le monument consacré à la mémoire glorieuse
de Sobieski. On assure même qu'il ne se serait jamais
décidé à ce long voyage , malgré l'honneur qui devait en
réjaillir sur son nom, s'il n'y avait été pour ainsi dire
contraint par l'évêque. Or, voici comment et pourquoi
cette influence fut décisive en cette occasion : Armand de
Béthune avait un frère qui venait souvent le visiter et
qui s'était pris d'une vive admiration pour notre sculpteur; ce frère était François Gaston , beau-frère du roi
Sobieski 2. En 1696, quand l'illustre souverain fut mort,
sa veuve, qui souvent avait entendu parler de Vanneau,
le désigna comme celui qu'elle désirait voir exécuter
le tombeau de son époux. Ce fut donc naturellement

1 Ces deux bas-reliefs étaient primitivement sur le portail de l'église
Saint-Maurice.

2 François

Gaston, marquis de Béthune , avait épousé Marie-Louise

de La Grange d'Arquien , sœur de Marie-Casimire , reine de Pologne.

49

�386

VANNEAU, SCULPTEUR DU VELAY.

Monseigneur du Puy qu'on choisit pour décider l'artiste.
Celui-ci ne sut pas long-temps résister au noble protecteur qui depuis trente années lui témoignait une si constante affection, et il partit.
Vanneau mit près de trois ans à élever ce magnifique
mausolée qui passe, dit-on, pour un des plus beaux de
ceux qu'on admire dans la cathédrale de Cracovie1. —
Quand il eut terminé, il échappa aux nombreuses sollicitations qui le pressaient de rester en Pologne et il revint
au Puy, apportant avec lui toutes les études composées
pour l'exécution de son œuvre. — Ces études sont de
grands et fort beaux bas-reliefs, représentant les victoires
de Jean Sobieski sur les Turcs. Trois appartiennent à
M. de Chaumeils et sont placées dans sa maison de la
haute-ville; deux, les plus précieuses sans contredit, se
trouvent, rue Raphaël, chez M. Lauriol. L'une de celles-là
figure une statue de L· Force victorieuse, couchée sur des
trophées de batailles; l'autre, sans doute spécialement
dédiée à Armand de Béthune, puisqu'elle est surmontée
de ses armes, représente l'ensemble du monument funéraire de Cracovie. Comme cette dernière est d'un travail
parfait et doit vraiment être signalée à l'attention publique , nous allons essayer de la décrire ici :
Sur un tombeau de forme antique et chargé d'attributs
militaires, un guerrier est étendu, la tête appuyée sur
un casque, le front penché dans l'attitude de la méditation. Ce guerrier, c'est bien Sobieski; car le costume

1

Le monument du roi Jean Sobieski (mort à Wilanow , en 1696)

est placé à côté du tombeau du roi Michel Wisniowiniecii. — La cathédrale de Cracovie est consacrée aux sépultures royales de Pologne ; elle
ompte 18 cha pelles et 26 autels. Les tombes sont placées dan s ces chapelles.

�VANNEAU , SCULPTEUR DU VELAY.

387

qu'il porte est le même que celui de la statue équestre
du pont de Lazienski 1. — Le sarcophage repose sur un
piédestal dont une des faces, la seule qu'on puisse voir,
est ornée d'armes conquises, au milieu desquelles est
accroupi un ennemi vaincu, les bras enchaînés, foulant
aux pieds le masque de Méduse.
A ce monument sont adossées des cariatides de la plus
merveilleuse beauté et d'une hardiesse de composition
digne de Michel-Ange. — Des deux côtés, entre des colonnes
grecques, on voit aussi de charmantes figures. A droite,
celle d'un vieillard assis et écrivant; à gauche, celle d'une
femme âgée, dévidant son rouet. Les groupes d'anges qui
soutiennent ces statuettes, sont d'une grâce , d'une exécution admirables.— La corniche supérieure, qui couronne
l'ensemble, n'est pas moins belle que le reste.
Vanneau avait ébauché une vaste composition qui, assure-t-on , lui fut commandée par le cardinal de Polignac.
C'était un groupe destiné à embellir le palais des QuatreNations, à Paris. — Nous ne savons pourquoi ce sujet ne
fut point ensuite exécuté; mais ceux qui ont vu l'original
regrettent que l'œuvre de notre habile sculpteur n'ait pas
été suivie 2.

1

Stanislas-Auguste

Poniatowski,

dernier roi de Pologne, après son

entrevue aven Catherine II et Joseph II, en Ukraine, en 1787, où on
s'occupa beaucoup des affaires de la Turquie, fit élever la statue équestre
de Sobieski, sur le pont de Lazienski, à Varsovie.

2 Nous voulons, à ce sujet, faire une observation contre certains ouvrages prétendus historiques et qui malheureusement sont en trop grande
faveur au temps actuel. Ces ouvrages,

la plupart écrits par des hommes

étrangers ou qui ne connaissent pas le pays dont ils parlent, quoiqu'ils

�388

VANNEAU, SCULPTEUR DU VELAY.

Le dernier travail auquel s'appliqua notre artiste, est
malheureusement celui dont il nous reste le moins de
traces. Nous voulons parler de la tombe de l'évêque 1. Peutêtre un jour parviendrons-nous à découvrir ces précieux
vestiges, et nul doute alors que cette œuvre de pieuse
reconnaissance sera publiquement rendue à la vénération
de tous !

prétendent le faire connaître aux autres, ne sauraient être conside'rés que
comme de véritables spéculations industrielles , plus capables d'égarer que
d'instruire. — En tète, nous devons citer les Magasin et Musée pittoresques,
dont quelques-uns parlent des monumens et de l'histoire de notre pays
de la façon la plus inexacte.

1 Armand de Béthune est mort en 1708.

�MICHEL,
SCULPTEUR DU VELAY.

Vers le milieu de la rue Pannessac, on voit une maison
chargée de sculptures très-soignées et d'un style fort élégant. On assure que cette maison fut construite par Vanneau
et que c'est en cet endroit qu'il établit son atelier. —
Parmi les ouvriers qui travaillèrent à l'ornementation de

�MICHEL, SCULPTEUR DU VELAY.

la façade étaient deux frères appelés MICHEL. L'aîné,
alors maître maçon, devint plus tard célèbre architecte;
le second, ouvrier dégrossisseur de pierre chez ne tre
sculpteur, mourut en Espagne, étant chevalier de SaintJacques, professeur de sculpture et de peinture à l'Académie de Madrid, etc., etc. C'est de ce dernier que nous
voulons parler.
En pratiquant les arts ainsi que le faisait Vanneau, il
devait nécessairement en inspirer le goût à ceux qui l'entouraient. L'exemple n'est-il pas le meilleur enseignement?.... C'est lui qui excite l'homme à imiter ce qu'il
voit faire; l'émulation le pousse ensuite à atteindre son
modèle; et si le talent se joint à l'ambition, plus tard
il cherche à le dépasser. — Le maître ne tarda pas à
reconnaître que son jeune apprenti Michel était celui de
ses élèves qui montrait le plus d'aptitude; aussi s'empressat-il, avec ce généreux élan d'ame qui est dans tous les
artistes, d'échauffer le germe précieux qu'il entrevoyait,
d'enseigner attentivement cet enfant que l'art lui donnait
pour fils.
Michel fit de rapides progrès; nous ne saurions dire
cependant quelles furent ses premières œuvres, ni même
assigner une date certaine aux fragmens qui restent de
lui. Quoiqu'il se soit écoulé à peine un siècle depuis
le temps dont nous parlons, les arrangeurs et les démolisseurs ont été si vite, ont si peu respecté, ont si peu
compris ce qu'ils frappaient de mort en le touchant,
qu'on ne sait s'il ne faut presque pas autant gémir sur le
goût funeste des uns que sur le vandalisme des autres. —
Pour n'en citer qu'un exemple, les buffets d'orgue de NotreDame étaient jadis recouverts par de gracieuses boiseries
ornées de peintures. Or, l'on sait que, par une disposition singulière, ces orgues se trouvaient placées au

�MICHEL, SCULPTEUR DU VELAY,

milieu de l'église, au-dessus de la porte d'entrée 1, par
conséquent disposées de façon à présenter sur chaque
face différens objets de sculpture. Vanneau y avait travaillé, Michel après lui, et d'autres encore. Il arriva cependant que lorsque l'architecte Portai 2 eut appliqué au fond
de l'église l'immense instrument, quantité de figures, de
statues ne purent trouver place, et sans plus de souci
furent jetées dans les décombres. C'est là que nous avons
trouvé deux cariatides, grandes et belles comme nature;
d'autres se sont perdues au fond des friperies, et si par
hasard on visitait la vieille tour de Saint-Mayol, on pourrait
apercevoir dans un coin les derniers débris des réparations commises en 1780.
On attribue à Michel, i° les quatre anges qui sont aux
angles de la grande sacristie de Notre-Dame; 20 le saint
André sur la croix, bas-relief placé à l'entrée de l'église,
au-dessus de la porte de la petite sacristie; 3° la grande
Assomption de la Vierge, qu'on voit dans la coupole
au-dessus du maître autel. Cette vaste composition, fûtelle seule, suffirait pour établir la renommée de notre
compatriote. Il n'est personne, en voyant la grâce, le

1 Le grand escalier se poursuivait en droite ligne et l'on péne'trait dans
l'église par le milieu, de façon que comme il y avait deux autres grandes
portes à droite et à gauche du chœur , les anciens disaient t On entre à
Notre-Dame par le nombril et l'on en sort par les deux oreilles. Les orgues , placées au-dessus de l'entrée centrale, servaient en même temps de
tambour.

2

Les orgues, qui se trouvaient au milieu de l'église, furent transportées

au fond, d'une seule pièce. M. Portai, architecte de la restauration de
ce monument, trouva le moyen de baisser ces orgues pour les faire passer
sous un arceau qui gênait, de les faire rouler sur des madriers et de les

�MICHEL, SCULPTEUR DU VELAY.

mouvement, l'expression de cette angélique figure, qui
ne se sente pour l'admirer assez d'intelligence dans le
cœur.
Michel quitta le Puy pour aller se perfectionner à Lyon,
où bientôt il devint un des plus habiles de l'école.— Nous
regrettons vivement ici de ne pas connaître quels ouvrages
sortirent alors de son ciseau ; mais sans doute qu'ils durent
être bien remarquables, puisque, sur leur renommée,
notre sculpteur fut appelé en Espagne, comme Vanneau
l'avait été en Pologue, puur y exécuter le tombeau d'un
prince d'Aragon.
L'artiste partit, et le succès de son œuvre fut tel, que
le roi lui fit offrir la décoration de Saint-Jacques et
une place de professeur à l'Académie. — Michel, qui avait
été annobli et qu'on ne connaît aujourd'hui que sous le
nom de Don Robert, justifia ces honneurs en dotant Madrid et l'Espagne de plusieurs monumens de la plus
grande beauté.
Cependant, dans sa haute fortune il n'avait point oublié
son frère, qui l'avait accompagné lors de son premier
voyage à Lyon. Celui-ci vint se fixer à Madrid et y fut
bientôt apprécié. Toutefois il exerça peu de temps sa profession d'architecte ; son goût pour l'élude lui avait fait
prendre rang, sous le nom de Don Pedro, parmi les
érudits les plus distingués, et lorsqu'il mourut, il était
en possession de la charge de bibliothécaire du roi et de
plusieurs dignités importantes qu'il ne dut qu'à son seul
mérite.

élever de nouveau là où elles sont actuellement. Cette manœuvre eut lieu
en peu de temps et tandis que l'organiste, qui était des meilleurs, faisait
briller son talent.
( Manuscrit Duranson , pag. S6 )-

�JULIEN 5
SCULPTEUR DU VELAY.

A quatorze ans, Julien gardait encore les troupeaux de
son village. Ignorant, comme le sont tous les enfans
incultes de nos montagnes, il ne savait ni lire ni écrire.
Avant le jour, il partait , allait s'asseoir au pied d'un
arbre; et le soir, rentrait joyeux dans l'étable de son
5o

�JULIEN, SCULPTEUR DU VELAY.

père, sans autre ambition que celle de vivre toujours
ainsi.
Ses parens étaient pauvres. Un seul parvint à force de
travail à entrer chez les Jésuites, où il se distingua,
dit-on, par son savoir. Ce fut lui dont l'œil intelligent
sut reconnaître, sous l'enveloppe grossière du jeune pâtre,
l'homme de génie. Grâces lui soient rendues !
— Un
jour, le digne prêtre rencontra par la campagne son
jeune neveu, qui ne l'aperçut pas d'abord. Assis au bord
d'une fontaine , Julien paraissait occupé d'une figure en
terre qu'il pétrissait attentivement dans ses doigts, sans
autre secours que celui d'une branche d'arbre ramassée
à ses pieds. L'abbé était émerveillé, et quand l'enfant vit
qui le regardait, il se leva tout confus , s'excusant d'avoir
si .mal réussi
« Si mal, reprit le bon parent, c'est
» bien, au contraire; courage, et tu réussiras... » Il dit,
l'embrassa avec transport, courut à Saint-Paulien prévenir sa famille, puis vint le reprendre, le conduisit au
Puy et le plaça en apprentissage chez un sculpteur nommé
Samuel.
Ce premier trait de la vie de notre illustre compatriote
a bien souvent été raconté par lui, les larmes aux yeux.
Je le tiens d'un vieil octogénaire qui fut son ami il y
a plus de soixante ans, et qui me le redisait il n'y a pas
trois jours encore.
Bientôt Julien fut plus habile que son patron ; aussi son
oncle se hâta-t-il de le conduire à Lyon pour le confier
aux soins de Pérache, directeur de l'Académie. Pérache
était un professeur d'un haut mérite, sous lequel, avec
de pareilles dispositions, il était impossible de ne pas
faire de rapides progrès. En peu de temps, notre jeune
artiste surpassa ses rivaux dans tous les concours; et la
iie médaille qui fut donnée par l'Académie lyonnaise, ce

�JULIEN , SCULPTEUR DU VELAY.

fut lui qui l'obtint. — Son maître, enthousiasmé, l'emmena à Paris pour le recommander à son compatriote
Guill. Coustou, sculpteur du roi.
Julien se rappelant alors la prophétie de son bienfaiteur, se prit d'un violent amour pour l'étude. Pendant
dix longues années , il voulut rester enseveli sous la poussière des écoles. Son nom ne fut plus prononcé; seulement, en 1765 , il tenta le concours pour le grand prix
de sculpture et obtint le prix à l'unanimité. — Trois ans
après, le jeune lauréat partait pour Rome, comme pensionnaire du roi. Sans doute, le temps le plus doux de sa vie
fut celui où il vécut dans cette magnifique patrie des arts
qui était vraiment la sienne aussi; car Julien se distingua
entre tous par l'harmonie, la simplicité, la grâce naïve de
son génie.
Cependant, il ne put rester sous ce beau ciel autant
qu'il l'aurait désiré. — Coustou venait d'être chargé du
mausolée du grand dauphin, pour la cathédrale de Sens.
Déjà vieux, il avait besoin d'être secondé par d'habiles
sculpteurs. Ce fut à Julien et à Beauvais, ses deux meilleurs élèves, qu'il s'adressa.—Ceux-ci se mirent immédiatement au travail, et non-seulement ils achevèrent les
ébauches, mais la belle figure de Y Immortalité, la plus
importante peut-être de la composition, est, on doit le
dire, presque l'entier nnvrage de notre statuaire, ce qui
n'empêcha pas que, suivant les injustes usages, ce fut au
maître seul que revint tout le mérite. — L'artiste pouvait-il
donc se trouver ainsi payé de ses laborieuses études,
parce qu'il avait reçu le soir le prix de sa journée? Le salaire
de l'ouvrier console-t-il jamais un noble cœur qui n'ambitionne que la gloire ?
Puisqu'il fallait être de l'Académie pour conquérir le
droit de signer son œuvre , Julien, que ses amis pressaient,

�396

JULIEN, SCULPTEUR DU VELAY.

se décida, quoiqu'en tremblant, à se faire inscrire. Il soumit, comme pièce d'admission, Ganimède versant le nectar.
Cette figure, disent les critiques contemporains, était
infiniment supérieure à la plupart de celles des statuaires
qui devaient le juger ; cependant elle ne parut pas suffisante et le candidat fut repoussé.
Julien, l'homme le plus loyal du monde, s'était présenté
sous les auspices mêmes de Coustou, alors recteur de
l'Académie. Il savait que personne ne devait mieux l'apprécier puisqu'il avait travaillé si glorieusement pour lui, et
il comptait sur son affection, au moins sur sa justice;
mais le vieillard, qui sentait déjà sa vue s'affaiblir et sa
main trembler, n'eut garde d'affranchir le crédule disciple dont plus que jamais il avait si grand besoin.
Un instant la force manqua au pauvre artiste, le désespoir s'était emparé de son ame, et sa tête parut se troubler
M. Brunei, qui était alors à Paris et duquel je tiens
cette circonstance, fut contraint de le veiller et le jour et
la nuit; car le malheureux n'avait plus qu'une pensée, celle
de mourir. — Enfin, la fièvre se calma , de bons amis ,
pleins de coeur, vinrent pour le plaindre et pour le consoler; mais lui, triste, découragé, voulait abandonner son
art. Il sollicita même du gouvernement l'emploi de
sculpteur de proues de vaisseau à Rochefort, et serait
parti pour ne plus reparaître , sans les conseils généreux
de Dejoux et de Quatremère de Quincy.
Hâtons-nous de dire que Julien ne fut pas vaincu par sa
faiblesse. L'impuissance égarée par l'orgueil doit seule
succomber dans une lutte semblable; mais un haut esprit
triomphe, parce qu'il se relève toujours plus grand. —
Deux années après, en 1778, Julien se remit sur les rangs.
Cette fois il fut reçu par acclamations, à l'unanimité. Il se
vengeait, en présentant un des chefs-d'œuvre de l'école

�JULIEN j SCULPTEUR DU VELAY.

397

moderne : cette merveilleuse figure du guerrier mourant,
que tout le monde connaît.
Depuis ce jour, le ciseau du statuaire conquit l'indépendance. Alors le marbre lui appartint et désormais il
n'eut plus, ni à rendre compte de ses pensées, ni à subir
la loi d'une école mauvaise qui, depuis la fin du 17e siècle ,
précipitait fatalement les arts dans une honteuse décadence

' Tout en suivant les leçons de son maître, G. Coustou, Julien s'était
aperçu que pour parvenir à cette perfection dont les anciens avaient laissé
de si beaux modèles , il fallait suivre une autre marche et embrasser
d'autres principes que ceux qui étaient en vigueur â cette épocrae.

En

effet, les arts, après avoir brillé de la plus vive lumière pendant les dernières années du règne de Louis XIII

et la plus grande paitie de celui

de Louis XIV, avaient dégénéré de la manière la plus rapide; et sous le
règne du successeur du grand roi, ils étaient parvenus à un tel point de
dégradation que la France se trouvait l'objet de la dérision des autres
nations de l'Europe.—Le mal prit sa source dans les mesures même qu'un
sage ministre , Colbert, avait cru devoir adopter pour maintenir les arts
dans l'état de splendeur où les avait élevés la haute protection de Louis XIV.
—Lebrun fut nommé premier peintre du roi, et tous les travaux de peinture
et de sculpture furent dirigés par lui et exécutés par des artistes de son
choix. Tout prit alors une même physionomie; car pour obtenir la faveur
du gouvernement, il devint nécessaire d'adopter la manière du maître, et
dès ce moment les arts déclinèrent. — Tant que Lebrun fut à leur tête,
ses talens purent excuser l'empire qu'il exerçait sur eux ; mais lorsqu'après
lui les artistes furent obligés d'obéir à des hommes qui n'avaient pour touj
mérite que le titre de premier peintre du roi, le mal n'eut plus de remède
et la décadence atteignit son dernier période.
La sculpture n'ayant pas pour elle le prestige de la couleur, est tenue
par cela même à une imitation plus exacte et plus sévère des formes
extérieures. Son premier mérite consiste dans la pureté du dessin, et la
profondeur de l'expression doit s'y unir à la grâce et à la simplicité des
poses. — Ces principes, suivis par les Grecs et que les Germain Pillon,
les Jean Cousin, les Pujet même, avaient cherché par tous leurs eiforts à
maintenir en honneur, furent entièrement abandonnés lorsque les arts
surent été asservis à une espèce de dictature.

�JULIEN, SCULPTEUR DU VELAY.

Il faut donc reconnaître qu'il y a une grande supériorité
dans l'intelligence de cet homme qui, au milieu des influences qui l'étreignent de toute part, se trouve encore
assez de vigueur pour quitter son siècle et remonter aux
sources pures et abondantes des époques glorieuses.
Dirons-nous maintenant quels furent les principaux
ouvrages de Julien ? Et d'abord son Lafontaine , miraculeuse image dans laquelle le marbre a pris les traits, le
naïf sourire, l'esprit et presque la voix du bon poète.
Julien, dont les goûts , les mœurs étaient si semblables à
ceux de Lafontaine, pouvait seul retrouver sous son ciseau
cette candeur maligne, ce génie du cœur si simple et si
profond.— L'original, grand comme nature , est un des
trésors de nos collections nationales ; la petite copie que
possède le Musée du Puy est d'une ressemblance frappante.
Louis XVI, un des plus vifs admirateurs de cette belle
composition, voulut voir et complimenter l'auteur. Julien
se rendit à Rambouillet, où était alors la cour. Dès que le

La sculpture rechercha les effets étrangers à son essence ; une exagération
théâtrale dans l'expression et dans la disposition des figures dénatura
entièrement ce bel art. Une négligence excessive dans le dessin, que l'on
qualifiait de facilité et de grâce, remplaça la noble simplicité des anciens;
et la fausse idée que le ciseau pouvait rendre les mêmes effets que la peinture, acheva de le défigurer.
Cette impulsion funeste,

imprimée à l'art, était tellement suivie à

l'époque où Julien obtint son premier succès, que ce ne fut pas sans
étonnement qu'on vit un artiste inconnu tenter de secouer le joug sous
lequel ses maîtres même voulaient le tenir courbé. Mais déjà Vitn avait
fait pour la peinture ce que Julien essayait dans un art qui n'offre pas
moins de difficultés, et c'est à cette nouvelle marche qu'il doit tous ses
succès.
Observations historiques sur le titre de Restaurateur dë
l'art statuaire en France, donné à Julien.
(Biog. univers,, 1818, tom. xxit, pag. i45.)

�JULIEN , SCULPTEUR DU VELAY.

99

3

roi sut que l'artiste arrivait, il quitta brusquement tout
le monde, vint au-devant de lui et l'embrassa. Il le fit, le
même jour, dîner à ses côtés; puis, au moment de partir,
lui offrit un riche cadeau et lui commanda une figure pour
la laiterie, le laissant libre sur le choix du sujet. — Le
timide statuaire se retira vivement troublé d'un si gracieux
accueil, et courut s'enfermer dans son atelier. Jamais il
ne s'était cloué au travail avec une telle ardeur. Ses amis
les plus chers pouvaient à peine l'entretenir; mais lui brûlait
d'impatience de se montrer plus magnifique encore que le
roi, dans les largesses de son génie.
Le public admira bientôt les deux élégans bas-reliefs de
la chèvre d'Amalthée et d'Apollon chez Admète, Je ne
dirai rien de la soudaine apparition de la Baigneuse ; tout
le monde sait quel enthousiasme la fêta; pour elle furent
épuisés tous les éloges.
La Galatée, qui vint plus tard, dut aussi paraître une
œuvre bien surprenante, puisque les contemporains la
proclamèrent la statue de femme la plus parfaite.
Il serait trop long de suivre chronologiquement l'histoire
complète de notre compatriote. On le voit se reposer de
ses vastes compositions, en allant embellir de quelques
bas-reliefs la nouvelle église de Sainte-Geneviève; ou bien,
tantôt en faisant quelques copies d'après l'antique, pour ses
amis; tantôt en s'acquittant envers son médecin, par l'envoi
inattendu d'une Hygie, statuette charmante, dont notre
Musée possède une excellente épreuve.
Julien avait depuis long-temps la pensée d'acheter dans
nos montagnes une propriété modeste où il pût venir tous
les ans se reposer des longues veilles parisiennes. — Ce
fut en l'an 5 de la république qu'il arriva pour faire son
acquisition. Il descendit au Puy chez M. Brunei, avec lequel
il avait toujours entretenu de bonnes relations. Cet ami,

�400

JULIEN, SCULPTEUR DU

VELAY.

presque nonagénaire, existe encore, et c'est lui, je crois
l'avoir déjà dit, auquel je dois une partie de ces détails. Je
suis allé le voir, il y a quelques jours , et il m'a reçu dans
la même maison, dans la même chambre qu'habitait Julien;
et cette chambre est encore remplie de touchans souvenirs
de l'affection du grand homme. Sur la cheminée,se trouve
son portrait en bas-relief, exécuté par Beauvais; plus loin,
une petite composition originale , représentant la Matrone
d'Ephèse, sujet tiré de Boccace, et rendu par notre artiste
avec un goût parfait. La matrone éplorée est assise sur le
tombeau de son époux. Couverte de longs voiles de deuil,
elle se penche sur l'urne, tandis que l'amour s'avance traîtreusement par derrière et lui enfonce un trait dans le
cœur. — Plus loin encore, on voit la nymphe Echo poursuivant Narcisse, figure suave et légère, pour laquelle
l'auteur lui-même conservait une tendre prédilection.
Dans ce voyage, Julien se choisit une retraite près du
village de Vais et fut l'habiter quelques mois. C'est là qu'il
créa le modèle de la statue du Poussin, sa dernière œuvre;
il partit ensuite et quitta le pays pour ne plus le revoir....
Déjà nous aurions dû dire que la révolution lui avait tout
enlevé. Il ne faut pas croire cependant que, quoique devenu pauvre, il oubliât jamais ses parens dans la pauvreté...
Nous serions rassurés d'avance , n'eussions-nous pour
témoignage que ce que nous connaissons de son caractère
et de sa vie; mais sur ce point, il nous reste de précieux
documens que nous devons à la bienveillance de M. le
maire de Saint-Paulien. Ces documens, vrais trésors de
famille, sont des lettres écrites par Julien à M. Armand
père, qui était son ami.
Dans les premières, et nous les avons toutes lues avec
avidité, on voit que chaque année il ne manqua jamais
d'envoyer des secours à ses frères et qu'il leur abandonna

�401

JULIEN, SCULPTEUR DU VELAY.

même la part de son patrimoine. —Plus tard, vient-on
lui annoncer qu'un de ses neveux est grièvement malade,
il se hâte d'écrire à son ami :
« L'intérêt que vous prenez à mes païens et à moi me
» fait oser vous écrire ces deux mots pour vous prier de
» vouloir bien continuer vos hontés à mon neveu , Benoît
» Julien. Le tableau que vous prenez la peine de me faire,
» concernant aa. situation, ne me sort point de l'idée !....,
» Plus je lis et relis votre lettre, et plus je suis pénétré
» d'affliction, à ce point que je ne puis me livrer à mes
» occupations journalières... J'ai toujours ce pauvre affligé
» en ma présence..... Coûte que coûte, poursuivez vos
» bienfaits
»
Ce neveu vint à mourir ; aussitôt toute la famille , en annonçant cette triste nouvelle à Paris, ne manque pas de
rappeler ses nombreux besoins à celui qu'elle regarde
comme très-riche et qui déjà a tant fait pour elle.-—Julien
raconte alors sa triste position et se plaint amèrement de
la cupidité des siens.
«Mon digne ami, écrit-il le 27 messidor an 10, je savais
» déjà par ma sœur la mort de mon pauvre neveu.... Si je
» suis venu à son secours , ce n'est pas que j'eusse bien
» le moyen; mais , pénétré de sa situation, je me serais
» plutôt prive du nécessaire pour le soulager
Mes
» parens, à cau^e de cela sans doute, me croient ici dans
-» la plus grande opulence : l'un me demande puur réta» blir le devant de sa maison, les autres mille choses. 11
» y a quelques années, j'ai déjà envoyé pour le rétablis» sèment de cette même maison, et aujourd'hui ils revien» nent à la charge. Qu'ils apprennent donc que je ne suis
» point un Crésus; qu'à la vérité, sans la révolution, je les
» aurais mis tous à leur aise et que j'y serais aussi... » —
Puis il ajoute: «Oui, j'aurais fait beaucoup pour ma fa-

5i

�4o2

JULIEN, SCULPTEUR DU VELAY.

» mille, si la révolution ne fût venue; mais elle m'a tout
» fait perdre. Elle m'emporte au moins 25o mille livres,
» soit de travaux, soit d'argent placé cà et là
» —
Pourtant, malgré ses plaintes, Julien ne peut résister au
noble sentiment qui l'entraîne. Il annonce qu'il se charge
de l'éducation d'un des fils de son neveu ; et toutes les
lettres qui suivent contiennent des dispositions généreuses
et pour ce fils et pour les autres aussi; car il craint que
sa partialité ne provoque quelque jalousie.
Comme on le voit, notre compatriote n'avait pas oublié
sa terre natale; et si la mort, trop prompte à le frapper,
ne fût venue empêcher l'exécution de sa promesse, quel
beau marbre serait aujourd'hui notre patrimoine
Mais
non, le marbre n'eût pas été plus épargné par le fanatisme
que le fut le précieux argile dont l'artiste nous avait fait
hommage.
Que ne pouvons-nous en ce moment, pour l'honneur du
pays, arracher quelques-unes des tristes pages de son histoire. — En 1793, une populace furieuse fit un vaste autoda-fé des plus précieux manuscrits de nos archives : les
marbres, les sculptures, les tableaux les plus précieux , les
plus saintes , les plus curieuses reliques de nos églises,
cette antique image de Notre-Dame qui, depuis des siècles,
faisait la fortune de ce pays, tout fut vandalement anéanti.
— Plus tard, les esprits s'adoucirpnt ©t chacun comprenant
bien que la pierre et la toile ne peuvent être que d'innocentes victimes , on se prit d'un grand désespoir pour
toutes ces pertes irréparables.—Sur la foi de ce remords,
la ville fit venir à grands frais un buste de l'empereur qui
n'était rien moins que du ciseau de Canova; de son côté,
Julien envoya un buste semblable, tout entier de sa main.
Ces deux chefs-d'œuvre, reçus avec enthousiasme, furent
placés, le premier à la préfecture , le second à l'hôtel-de-

�JULIEN, SCULPTEUR DU VELAY.

4o3

ville. Un respect éternel devait les préserver ; cependant
quand arriva i8i5, le marbre fut honteusement traîné sur
la place publique , en plein soleil, par les ordres mêmes
du chef de l'administration ; et là, le marteau vint le briser
en mille pièces, aux applaudissemens stupides de quelques
exaltés. — Quant à la belle œuvre de notre compatriote,
qu'un sentiment fraternel eût dû sauver de l'outrage , on
ne lui fit même pas l'honneur de la montrer au peuple
avant sa fatale exécution ; elle fut lâchement détruite dans
l'ombre.
Le vœu le plus cher de Julien fut exaucé : avant de
mourir, il tenait à achever sa statue du Poussin. — Dans
cette composition, qui est si belle, le peintre est représenté au milieu d'une nuit brûlante d'Italie, se levant à
demi-nu, réveillé par l'inspiration. Le succès de cet ouvrage
futuniversel et vint doucement fermer les yeux de l'auteur.
— A peu près vers cette époque, Julien reçut la croix de
la légion-d'honneur. L'impératrice Joséphine vint la lui
apporter elle-même chez lui, au Louvre, où il habitait. La
joie du vieil artiste fut grande lorsqu'il vit sa souveraine
entrer dans son atelier, admirer tour-à-tour chacun de
ses ouvrages et le féliciter avec celte délicatesse, ce bon
goût , ce sentiment si élevé des arts que chacun lui connaissait.... « Quel heureux jour pour moi, Madame, dit le
» vieillard attendri, et combien mon cœur est ému de la
» visite que vous daignez me faire.... Et cet honneur que
» vous m'apportez, ajouta-t-il en prenant la croix que la
» main de Joséphine plaçait dans la sienne, je l'accepte...;
» mais hélas ! comme une fleur sur mon tombeau. »
11 était né en 1731, dans une chaumière, à St-Paulien. Il
mourut à Paris, dans le palais du Louvre, en 1804, âgé de
74 ans.—Claude Dejoux, son confrère à l'Institut et son
ami, lui fit élever à ses frais un tombeau, sur lequel sont

�4o4

JULIEN, SCULPTEUR DU VELAY.

gravés son portrait et une inscription qui rappelle ses litres
à l'admiration de la postérité. C'est ainsi que l'auteur
d'yíjax, de Philopémen, de Catinat et de tant d'autres
beaux marbres, voulut honorer par un dernier souvenir
l'illustre statuaire dont le jeune Experton, notre cher et
habile compatriote, vient de reproduire si fidèlement les
traits.

�M. POMS.

��M. PONS,
PRIEUR DE JONZIEUX, DIOCESE DU PUY.

En 1759 fut publié un excellent ouvrage ayant pour titre:
L'Education d'un jeune prince destiné à régner.~ L'auteur
était un vénérable ecclésiastique du diocèse du Puy,
homme aussi distingué par sa modestie que par son immense savoir. Il s'appelait M. PONS , nom commun à plusieurs familles du Velay, et depuis long-temps illustré dans
la magistrature, les armes et l'église.

�4o8

M. PONS,

Le prieur de Jonzieux &lt; avait dû sans doute s'être longtemps exercé à l'art difficile d'écrire avant de publier le
livre dont nous parlons; car son style est à la fois correct,
élégant et d'une grande clarté. —Quelques critiques ont
prétendu reconnaître dans cette composition, comme
jadis dans le Télémaque, quelques allusions politiques,
et ont très-gratuitement prêté à son auteur des pensées
qui ne furent jamais les siennes. Pour s'en convaincre , il
suffit de parcourir les premières pages de l'ouvrage dans
lesquelles M. Pons prévoit cette interprétation et la repousse énergiquement. —Il craint aussi que, paisible habitant des montagnes, on ne lui fasse un reproche de l'obscurité de sa condition et que, par avance, le public ne lui
conteste l'intelligence suffisante pour écrire sur un pareil
sujet; à cela il répond :
« Les mêmes passions régnent partout, dans un degré
» plus ou moins éminent, parce que partout on est
» homme. S'imagine-t-on que la politique, qui fait jouer
» tous les ressorts de la cour, est inconnue dans les
» hameaux les plus isolés ? J'ose dire qu'én concurrence
» des petits objets qui les concernent, on y met en œuvre
» des ruses qui ne déshonoreraient pas , dans de plus
» grands objets, des courtisans spirituels et ambitieux.
» Connaître l'homme, c'est le connaître dans tous les
» états, et jusque dans les plus hauts rangs: le cœur
» humain n'est pas un abîme si impénétrable qu'on le
» pense, puisque la connaissance de soi-même, si on sait
» se rendre justice, suffit, comme je le ferai voir dans la
» suite, pour connaître en abrégé le genre humain. »

Joniieux est dans le Forez; mais l'abbé Pons était originaire du Puy.

�4°9

PRIEUR DE JONZIEUX.

Le livre de l'abbé Pons est un in-12 d'environ 270 pages,
divisé en deux parties1. — La première comprend six
chapitres ; la seconde en comprend quatre. Les principaux
sont : le quatrième et le cinquième du premier livre, le
premier et le troisième du second. Il serait ici trop long
d'en donner des extraits, seulement nous en recommandons la lecture auxpersonnes qui voudraient faire quelques
recherches utiles sur ces matières. Il se trouve un exemplaire de cet ouvrage dans la bibliothèque historique du
Musée du Puy.

1 A Lyon, chez Geoffroy- Reguault,

MDCCLIX.

52

��CHILHAC ,
CURÉ DE SAINTE-SIGOLÈNE DANS LE

DIOCÈSE DÛ PUY.

L'abbé CHILHAC, d'une ancienne famille du Velay, sentit
de bonne heure la vocation ecclésiastique. Il fit ses études
au Puy, puis entra au séminaire sous M. Chaumeys, cin-

quième supérieur. — Il nous reste peu de détails sur la
vie publique de ce digne prêtre qui n'était pas moins distingué par sa modestie que par son érudition. Les écrivains

�CHILHAC,

qui en ont parlé, ceux surtout qui eurent le bonheur de
le connaître, sont tous d'accord pour louer la haute portée
de son esprit, en même temps que l'excessive charité de
son cœur.
Nous trouvons l'abbé Chilhac, curé de Sainte-Sigolène ,
et quelques efforts qu'aient faits ses chefs pour le placer
dans des postes plus élevés et plus dignes de son mérite ,
il résista constamment : «Heureux, disait-il, de pouvoir
faire un peu de bien dans une paroisse qu'il connaissait et
dans laquelle on l'aimait tendrement. » — Il était le père
des pauvres; on assure même qu'il leur sacrifia tout son
patrimoine. Il en nourrissait sept cents; aussi, ajoute un
écrivain 1, ne laissa-t-il que la somme nécessaire pour se
faire inhumer.
Les courts loisirs que lui laissaient les soins de son
ministère étaient exclusivement consacrés à l'étude. —
Nous avons de lui plusieurs ouvrages imprimés et quelques
manuscrits. Ceux qui méritent d'être particulièrement
cités sont: Un Poème contre l'épître à Uranie; l'Oraison
funèbre du cardinal de Polignac et celle de Mgr de Béringhen, évéque du Puy; une Fie de M. Grosson 2 ; un

1 ... Le zèle de la sanctification des enfans le portait à leur faire luimême le catéchisme deux fo's la semaine.... Il n'avait pas moins de zèle
pour le culte de la Ste Vierge. — On rapporte qu'il était
durant la récitation

du «hapelet,

si appliqué

que quelquefois, lorsqu'il

course, son domestique montait à cheval

était ea

derrière lui sans que le saint

prêtre s'en aperçût.... Il était le père des pauvres de sa paroisse et des
environs. Il en nourrissait près de 700...
(Vie de M. de Latitages. — Notice sur M. Chaumeys, p. 479-)
2 ... Ce fut en 1767 qu'il publia la vie

de M.

GnossON,

vicaire de

de Saint-Georges au Puy, connu pour le zèle qu'il montra lorsque fut
instituée la maison de l'instruction. — Chilhac

se plaint lui-même de

�CURÉ

DE

4i3

SAINTE-SIGOLÈNE.

Office de S. Marcellin 1 ; des Hymnes en l'honneur de saint
Thyrse 2 et de sainte Sigolène 3 ; enfin une Histoire de la
bienheureuse mère Angèle , fondatrice de l'ordre de sainte
Ursule. C'est ce dernier travail qui acquit à notre compatriote un peu de renommée littéraire, et c'est de lui que
nous voulons dire ici quelques mots.
Il avait été publié en 1648, par les soins du père
Quarré, prêtre de la congrégation de l'Oratoire, une vie
de la mère Angèle; mais sous beaucoup de rapports, cet
ouvrage laissait à désirer. Plusieurs fois le besoin d'avoir
une autre édition corrigée s'était fait sentir. Le vaste développement de l'institut des Ursulines, sa ferveur, son utilité rendaient chère la mémoire de sa bienheureuse fondatrice. Ce fut notre compatriote qui se chargea de cette
œuvre pieuse. Personne ne le pouvait mieux que lui. —
Son livre, inspiré par la foi la plus ardente, est écrit de
manière à soutenir vivement l'intérêt. Les principaux chapitres sont les 12e et 14e. L'un contient le testament de la

n'avoir eu, pour composer la vie de M. Grosson , que des matériaux informes, et dont il suspectait l'exactitude. « Je tâcherai,

dit-il dans sa

préface, de tirer parti des mémoires peu exacts qu'on m'a fournis. «Mais
on regrette qu'il n'ait pas toujours été assez en garde contre l'infidélité
de ces mémoires, et qu'il s'en soit rapporté aveuglément à une pièce
composée 56 ans après les faits, au lieu de suivre des écrits originaux
composés par M. Tronson.... du temps que lesévénemens s'étaient passés.
(Vie de Lantages, pag. 479-)
1 A l'usage de la collégiale de Monistrol.

2 Patron de la paroisse de Bas.

3 En usage dans la paroisse de ce nom.

.

�4'4

CHILHAtC, CURÉ DE SAINTE-SIGOLENE.

sainte , divisé en onze legs spirituels, l'autre est un récit
historique des progrès que fit par la suite l'ordre des
Ursulines.
L'abbé Chilhac mourut dans sa cure le 28 octobre 1780,
à la suite d'une attaque d'apoplexie. Avons-nous besoin de
dire qu'il fut pleuré de tous les malheureux qui perdaient
en lui un si noble bienfaiteur ?

�MflfllFIKl

i

M-^N1&amp;ITP

��I

MICHEL ARNAUD,
HISTORIEN DU VELAY AU lQe SIECLE.

Si la reconnaissance publique veille encore dans quelques
ames, si les travaux désintéressés et utiles méritent des
éloges, si la mémoire d'un homme de bien est toujours
digne de respect, sans doute nous ne serons que la dernière voix à répéter quels services rendit M. Arnaud à ses
concitoyens, à son pays pendant sa longue et honorable
carrière.

�4l8

MICHEL ARNAUD, HISTORIEN DU VELAY.

Déjà dans une excellente notice publiée en i833,
M. Richond des Brus a fait connaître les consciencieuses
études de l'historiographe du Velay, les recherches fécondes
de l'auteur delà Flore de la Haute-Loire^, et surtout l'estime qu'avait su conquérir le médecin instruit et sage dans
le long exercice de sa profession. — M. Pomier, à son
tour, est venu rendre hommage au souvenir d'un vieil
ami, disant de quelle modestie il savait constamment
recouvrir le bien qu'il faisait.
Donc, notre tâche sera facile, puisque pour nous guider
dans l'éloge que nous voulons tenter, nous n'aurons qu'à
nous inspirer des deux discours prononcés à la société
académique du Puy; heureux si , cherchant à les reproduire, nous n'en affaiblissons pas la valeur!
JEAN-ANDRÉ-MICHEL ARNAUD naquit au Puy le 28 septembre 1760 2; c'est dans sa ville natale qu'il fit ses études.
Il les commença au collège et, suivant l'usage, les acheva
au séminaire. — Son père exerçait la médecine et, comme
il le destinait à cette profession, il voulut lui enseigner

lui-même les premiers élémens de son art. Ce ne fut
donc qu'après une année de leçons préparatoires qu'il l'envoya à Montpellier pour y faire son cours. — Reçu docteur
en 1782, M. Arnaud fut quelque temps à Paris pour se
perfectionner aux enseignemens des plus habiles profes-

1

M. Arnaud publia une Flore du département de la Haute-Loire en

1825, et cinq ans après un supplément fort considérable qui fut inséré
dans les Annales de la Société d'agriculture du Puy. — Cet ouvrage , fort
estimé, est surtout d'un grand secours aux savans étrangers qui viennent
tous les ans visiter nos montagnes.

2

Et mourut le

24

novembre »83i, âgé de 71 ans.

�MICHEL ARNAUD , HISTORIEN DU VELAY.

4*9

seurs de l'époque et revint au Puy où il ne tarda guère à
conquérir une clientelle considérable. — En 1785, il fut
nommé médecin des prisons et des hospices, places qu'il
conserva avec honneur et distinction jusqu'à sa mort,
c'est-à dire, l'espace de 46 ans.
« Simple et modeste, dit M. Richond des Brus, M. Arnaud
» ne faisait jamais parade des connaissances étendues qui
» résultaient de ses longs travaux. Appelé presque cons» tamment dans les cas qui présentaient de la gravité, et
» où. des conseils éclairés devenaient nécessaires , nous
» l'avons toujours vu écouter avec bienveillance les obser» valions de ses confrères même les plus jeunes et les
» moins expérimentés, présenter lui-même son opinion
» avec réserve et modestie, discuter avec bonne foi, exa» miner consciencieusement, et ne pas hésiter à faire le
» sacrifice de l'avis qu'il avait d'abord donné, si de nouv velles lumières avaient jailli de la discussion 1. »
Nous nous empressons de consigner ici ce jugement
d'autant plus précieux qu'il est rendu par un contemporain, un confrère, digne appréciateur des qualités dont il
fait l'éloge 2.
M. Arnaud recherchait peu le monde, quoique d'un
naturel simple et facile. Passionné pour le travail, sa plus

1 Annales de la Société d'agriculture, sciences et arts du Puy, pour les
années i832-i833, page i5o.

2 M. Arnaud a publié sur la médecine, i° une Dissertation sur les usages
de l'électricité en médecine (écrite en latin, et présentée à Montpellier
pour obtenir le grade de bachelier) ; 2° un Mémoire sur les pneumonies
bilieuses ( adressé à l'académie royale de médecine de Paris ) ; 3"* un Mémoire sur les eaux minérales des Salles, dts Pandraux, des Esireix, etc.
(inséré dans les Annales du Puy, 1817).

�420

MICHEL

ARNAUD,

HISTORIEN

DU

VELAY.

grande joie était de vivre dans une douce retraite, environné de livres et de manuscrits. Ami sincère de son pays,
tous ses loisirs furent consacrés à en écrire l'histoire. —
C'est lui-même qui raconte 1 que depuis plus de vingt ans
il employait ses heures de délassement à faire des recherches, des extrails, des notes, non-seulement sur l'histoire
du Puy, mais encore sur celle du Velay. « Etant parvenu,
» dit-il, à recueillir un grand nombre de faits, je n'avais
» d'autre dessein que de les mettre en ordre dans un cadre
» chronologique, pour mon usage. Je m'en ouvris à un
» petit nombre d'amis qui me pressèrent de les rédiger en
J&gt; corps d'histoire. Me défiant de mes propres forces, je
» voulais laisser ce soin à tout autre plus exercé que moi
» dans l'art d'écrire : ils insistèrent, et je cédai enfin à
» leurs instances. Telle est l'origine de cet ouvrage. »
Pour apprécier le mérite des longues et patientes études
de M. Arnaud, examinons quelle difficulté existait pour lui
de réunir, comme il l'a fait, les documens nécessaires à
la composition de son vaste travail, et disons ensuite quel
parti il sut tirer de ses recherches.
Déjà nous l'avons écrit ailleurs, les archives de la HauteLoire , qu'un jeune homme plein de zèle organise en ce
moment et qui, par ses soins , deviendront avant peu faciles à consulter, ont été jusqu'à ce jour dans le plus grand
désordre. — La vieille salle des états du Velay fut choisie
provisoirement, comme chacun sait, pour lieu de dépôt.
On y apporta en grande hâte, on y entassa tous les papiers
qu'on put saisir dans les maisons religieuses ou dans les
municipalités de la nouvelle circonscription départementale; et le premier souvenir que la ferveur révolutionnaire

5

Histoire du Velay, tome i (avertissement).

\

�MICHEL ARNAUD, HISTORIEN DU VELAY.

421

crut devoir accorder à cette conquête, fut d'envoyer de
fougueux agens pour saccager et brûler ces inoffensifs
témoignages du passé.
Si M. Arnaud, qui publia son ouvrage en 1816 et qui y
travaillait depuis longues années, n'eut eu d'autres secours
que ceux que pouvaient lui procurer les archives publiques
de son temps, certes il ne nous aurait pas laissé un corps
d'histoire aussi complet. Heureusement que l'amour du
pays lui fit un infatigable courage et qu'il tenta l'œuvre
sans mesurer l'obstacle.
Au moment où. nous écrivons, nous avons sous les yeux
une partie des immenses matériaux que notre savant compatriote avaient employés; et vraiment on est surpris de la
quantité de pièces qu'il sut réunir, surtout quand on pense
que ces pièces étaient alors toutes dispersées, et que ce
ne fut qu'à force de soins, de persistance, qu'il parvint à
se les procurer.
Les manuscrits qui servirent le plus à M. Arnaud furent
incontestablement ceux de Médicis, de Burel et de Jacmon.
Ces volumineux mémoires écrits par ordre chronologique
et qui font suite les uns aux autres, ont dû singulièrement
guider ses recherches; toutefois, M. Arnaud ne s'en est
pas toujours rapporté à leurs récits souvent remplis, il
faut le dire, de partialité. — Pour juger les événemens, il
a voulu remonter aux sources; et le choix des pièces orinales dont se compose sa collection privée fait voir quel
scrupule il a mis dans son travail1.

1

Entr'autres documens que renferme cette collection, nous avons remarqué :
i° Un édit portant rétablissement du vrésidial du Puy (la création était

de i558 ) , et suppression des bailliages du Puy et de Montfaucon (1689).
a" Une ordonnance du conseil d'état relative à l'élection des consuls du
Puy. — Et le procès-verbal d'un incendie ( i653 ) de la maison commune

�422

MICHEL ARNAUD, HISTORIEN DU VELAY.

L'Histoire du Velay est divisée en cinq livres. — Voici
de quelle manière l'auteur a établi lui-même ses divisions.
— Le premier livre s'étend jusqu'à l'an 963.—Il contient
l'histoire du Velay sous le gouvernement des Gaulois, la
domination des Romains; celle des Visigoths, celle des
rois d'Austrasie et des rois français qui étendirent leur autorité sur ce pays; sous la domination des ducs d'Aquitaine ,
des rois de France et des rois d'Aquitaine, et sous le gouvernement des ducs et des comtes. « Mon plan, dit M. Ar» naud, en parlant de ce livre, était de le diviser en sept
» grands chapitres, à raison des changemens de gouverne» ment ou de domination; mais j'ai reconnu que les évé» nemens arrivés dans ce pays avant le 10e siècle, étaient
» en trop petit nombre pour m'astreindre à ce plan, et
» qu'il était plus convenable de les renfermer dans un
» même livre. »

de cette ville qui dévora tous les meubles, titres, papiers et documens (i683).
3° Une ordonnance de l'intendant du Languedoc relative au paiement des
milices levées dans le diocèse du Puy (16S9).

4°

Une gazette politique imprimée au Puy, chez Jacques Roy, en 1705.

5° Une ordonnance de l'intendant du Languedoc qui enjoint â tous les
mendians du diocèse du Puy de se retirer dans leurs paroisses, sous peine
d'être arrêtés et punis comme vagabonds. — Cette même ordonnance contraint les habitans à nourrir les pauvres ( 1709).
6° Une délibération des trois commis des états du Velay relative à un
emprunt de 20,000 liv. pour achat de blés de mars destinés à être prêtés
aux cultivateurs du diocèse, pour que dans l'extrême disette du pays, ils
puissent ensemencer les terres au printemps ( 16 décembre Í709).
7« Un arrêt du conseil d'étal au sujet de l'établissement d'une manufacture royale de soies unies de toutes longueurs, largeurs, qualités et
aunages dans la ville du Puy; — d'une autre manufacture royale de mousseline, aussi bien que d'une filature

de coton. ~ Avantages accordés à

raison de ces établissemens (1756).
8S Des pièces relatives au développement du commerce de la dentelle
au Puy.

�MICHEL

ARWAUL' ,

HÌSTUmSM

DU

VjOLAY.

^23

— Le second commence par la réunion du comté du
Velay aux états de Guillaume Taillefer,comte de Toulouse,
qui s'empara de ce pays. La cession que fit au roi saint
Louis, Raymond VU, descendant de Guillaume Taillefer,
des droits qui restaient aux comtes de Toulouse sur le
comté du Velay, et sa réunion à la couronne de France
terminent ce livre.
— Le troisième renferme les divers événemens arrivés
dans le Velay, depuis l'an 1229 jusqu'au règne de François II, époque de l'établissement stable d'une sénéchaussée au Puy, et de la distraction de ce pays de la sénéchaussée de Nîmes.
— Les guerres civiles qui, pendant trente-trois ans ,
désolèrent le Velay, jusqu'à ce que la ville du Puy se soumît enfin au roi Henri IV, font la principale matière du
quatrième livre.
— Le cinquième comprend l'histoire de ce pays, depuis
l'an i5g6 jusqu'à la fin du règne de Louis XV.
Le cadre ainsi arrêté, l'auteur l'a rempli. Pour la forme
et le fond son œuvre est de la véritable école des Rénédictins. Les matériaux sont recherchés avec une grande
conscience. Ils sont nombreux , présentés surtout avec
beaucoup d'ordre. — Cependant on pourrait désirer au
style, plus de vivacité, plus de couleur; à la pensée, plus
de lumière; aux récits, plus d'enchaînement: et l'ouvrage
se lirait avec un bien autre intérêt si l'écrivain, ne se contentant pas d'enregistrer froidement le fait, était d'abord
remonté à ses causes, pour en faire apprécier ensuite
toutes les conséquences.
Car, à vrai dire, qu'est-ce donc que l'histoire, sinon
l'éternel enseignement que le passé donne à l'avenir?... —
Sans doute que le premier devoir de l'historien sera
d'offrir une énumération complète et fidèle des événemens

�424

MICHEL ARNAUD, HISTORIEN DU VELAY.

qui forment comme la matière première de son œuvre;
sans doute aussi qu'il lui faudra une patience à l'épreuve,
un religieux respect de la vérité, un oubli absolu de toute
préoccupation. Ces qualités sont indispensables; toutefois
ces soins ne sont que les préliminaires de recherches plus
profondes. Les faits ne nous sont encore connus que dans
leur ordre de succession, dans ce qu'on pourrait appeler
leurs circonstances extérieures. Sous cette forme et considéré isolément, le récit de l'historiographe est presque
sans utilité; son étude, s'il se borne à marquer des dates
et des noms, demeure insignifiante. L'intérêt dramatique
lui-même est alors puéril, car les hommes ne se passionnent sincèrement et avec quelque chaleur pour les
choses, qu'autant qu'ils en peuvent percevoir et le principe et le but. — Mais ce qui rend l'histoire sérieuse et
profitable c'est que, comme la science, elle peut devenir
pour l'humanité une œuvre de prévoyance et de profit. La
science ne se borne pas à recueillir des observations, elle
les applique journellement aux besoins de la vie. L'histoire
aussi, ne se contente pas d'apporter aux oisifs une simple
délectation, elle est là pour guider les intelligences; et de
la façon dont elle est enseignée, dont elle est comprise ,
dépendent souvent les destinées sociales d'une époque.
Hâtons-nous de rentrer dans notre sujet et ne nous laissons plus entraîner par delà les limites qu'il nous impose.
— Le docteur Arnaud, en donnant au public son histoire
du Velay, n'en a pas moins rendu un service immense à
son pays. Ouvrier plein de zèle et de dévouement, il est
allé fouiller dans des carrières inconnues, a découvert de
nombreux matériaux, les a assemblés avec soin dans son
livre comme en un chantier, et son œuvre s'est arrêtée là.
— Que pouvait-il faire de mieux avec les élémens qui
étaient en son pouvoir ? Dans cette grande histoire de la

�MICHEL ARNA V V , HISTORIEN

DU VELAY.

4 5
2

France qu'est donc notre petite histoire du Velay, si non
une des plus humbles pierres de l'édifice ?
L'ouvrage de notre compatriote s'arrête, comme on
vient de le voir, à la fin du règne de Louis XV; cependant
nous avons retrouvé dans les manuscrits de l'auteur la
continuation de l'histoire du Velay jusqu'à nos jours. Les
événemens dont notre contrée fut le théâtre sous la république , l'empire, la restauration, sont racontés dans de
grands détails et toujours avec la plus scrupuleuse fidélité:
toutefois, bon comme était M. Arnaud, non-seulement il
ne songea point à publier des mémoires qui pouvaient
réveiller plus d'un cruel ressentiment, mais il conserva
bien discrètement les feuilles confidentes de ses souvenirs.

54

��1
,s.atïul^q aèsiiOcT.io «sab xttthtíï traîner!

GARÎNS LEBEUN.
Dans le tome XV de l'Histoire littéraire de France des
Bénédictins, continuée par les membres de l'Académie
royale des inscriptions et belles-lettres , on trouve un
article de Ginguenée sur GARINS ou GUÉRIN LEBRUN. Cet
article n'est que de quelques lignes et constate simplement
que celui dont il parle était un troubadour qui florissait,
selon Dom Vaissette , sous Raimond V, comte de Toulouse,
du temps de Guillaume Adhémar, lequel mourut en 1190.
—- Millot1, d'après Sainte-Palaye, dont il n'est que le
compilateur, dit que Garins Lebrun était un noble châte

1 Millot (Hist. litt. des Troub., tom. III, pag. 401).

�4a8

APPENDICE.

lain du diocèse du Puy-Sainle-Marie; il le donne comme
bon troubadour voué principalement aux tensons satyriques contre les dames. Nous ne savons jusqu'à quel point
ce jugement est fondé, mais ce que nous pouvons assurer,
c'est que Millot se trompe quand il affirme qu'il ne reste
rien des ouvrages de ce poète. Nous avons de lui une
pièce morale et religieuse 1 digne des meilleurs poètes de
ce temps.

AUSTAN DORLHAC.
D'après les manuscrits, ce troubadour était originaire
du Velay et vivait vers le milieu du i3e siècle. L'unique
pièce qui nous reste de ce poète, dit Millot2, annonce un
homme furieux des calamités produites par les croisades.
Il pleure la mort du roi S. Louis, si ardent à servir Dieu;
il maudit les guerres désastreuses des croisés et s'égare
jusqu'à maudire le ciel lui-même qui aurait dû décider
la victoire en faveur de nos armées. Il voudrait, dans son
indignation, que les chrétiens se fissent mahométans ,
puisque Dieu est pour les infidèles, etc.

GAUSSER AMI DE S.-MDIER.
Voici la courte biographie que l'historien provençal
nous a laissée sur notre poète : Gausserand de Saint1 Nueg e jorn suy en pensatneu. — Consignée dans le choixdes poésies
de M. Renouard.
2 Millot ( Hist. litt. des Tronb., tome II, page 43o ).

�APPENDICE.

Didier si fo de l'evescat de Felaic, gentils castellans, fils
de la filla de Guillems de Saint-Didier, et énamoure t se de
la comtessa de Vianes, filla del marquis Guillem de
Mont/errat.
Crescimbeni, Millot et les autres qui ont parlé de ce
troubadour, n'en disent pas davantage. Peut-être dans les
poésies de son aïeul s'en trouve-t-il plusieurs qui devraient
lui être attribuées; quoi qu'il en soit, les biographes
ne reconnaissent à Gausserand qu'une seule pièce , celle
dans laquelle il chante ses amours pour la fille du marquis
de Montserrat *.

'

MONTA GIN AC.
A la suite d'une longue relation du jubilé de i524,
Médicis parle de feu GUILLAUME MONTAGNAC, licencié en
droit et juge à la cour commune du Puy : homme, dit-il,
de scientifique engin. Il rapporte de lui seize questions
traitées et décidées en latin sur le jubilé de i5o2.

CIIASSAMOx&gt;.
JEAN DE CHASSANION naquit à Monistrol vers le milieu
du 16E siècle. Il a composé une Histoire des Albigeois,
touchant leur doctrine et leur religion, contre les faux

1 Oescembiui, 186. — Millot , III,

i34. — Poe , occ ,

328.

�43o

APPENDICE.

bruits qui ont été semés d'eux (Genève, i5g5, in-3°). Cet
ouvrage, dit M. Touchard-Lafosse, est recommandable en
ce sens qu'il peut servir à relever beaucoup d'erreurs
auxquelles se sont laissé aller les historiens sur la malheureuse ,gucrre contre les Albigeois, faute d'avoir consulte
les preuves qu'ils pouvaient se procurer sur les lieux. —
Chassanion composa encore les Histoires mémorables des
grands et merveilleux jugemens et punitions de Dieu
(in-8°, 1589).

MAURICE BERNARD.
naquit au Puy à la fin du 16e siècle.
— Devenu jurisconsulte distingué, il publia à Paris, en
1628, un ouvrage ayant pour titre : Observations sur le
Droit. Cette publication obtint un grand succès et fut
long-temps consultée comme un des livres de la science.
MAURICE BERNARD

ANTOINE CHAUMETTE.
, né à Vergezac dans les premières
années du 16 siècle, fit ses études classiques au Puy, fut
ANTOINE CHAUMETTE

e

étudier la médecine à Montpellier, sous Rondelet et Saporta; ensuite à Paris, sous Sylvius; puis vint exercer au
Puy. — Dans la Biographie des médecins qui ont illusté
le département de la Haute-Loire, M. Richond-des-Brus,
parlant de Chaumette, cite un ouvrage de lui qui eut un
grand nombre d'éditions et qui fut successivement traduit

�APPENDICE.

du latin en français, en allemand, en italien, en hollandais. Cet ouvrage avait pour titre : Enchiridion chirurgicum,
externorum remédia, tùm univ ers alia, tìim p articularia ,
brevissimè complectens, quibus morbi venerei,
methodus probatissima accedit ( Paris, i56o).

curandi

LYONNET.
ROBERT LYONNET,

né au Puy, était aussi un médecin fort
habile, puisqu'il devint un des médecins de Louis XIII.—
Il publia un ouvrage sur la peste, ayant pour titre : Reconditarum pestis, et contagií causarum curiosa disquisitio,
ejusdemque methodica curatio (in-8°, Lyon, 1639).—
Plus tard, il fit paraître un traité intitulé : Dissertatio jde
morbis hereditariis (Paris, 1647, in-4° )•
Ce Robert Lyonnet était fils de Louis Lyonnet, apothicaire au Puy, le même qui fut condamné par arrêt du
parlement de Toulouse, le 23 avril i5gi, à la poursuite
de la veuve Saint-Vidal1.

CHARRON.
GEORGES CHABRON,

jésuite, naquit à Saint-Paulien vers
le commencement du 17e siècle, et publia, en i65o,un
Traité de Philosophie, en 4 volumes. — Il mourut à
Toulouse en 1670.

1 Guerres civiles dans le Velay, 3aa, 3a3.

�APPENDICE.

432

GAL1EN.
JOSEPH GALIEN, de l'ordre des frères prêcheurs, naquit
à Saint-Paulien, en 1699. Il enseigna d'abord la théologie
et la philosophie avec talent; mais son goût pour la physique décida sa vocation et il se livra exclusivement
l'étude de cette science. — En 1755, il publia
Avignon
un ouvrage ayant pour titre : L'Art de naviguer dans les
airs, précédé d'un Mémoire sur la nature et la formation
de la grêle. — Ce savant mourut Avignon en 1782.

à

à

à

LAVAL.
Louis DE LAVAL,
nos vieux auteurs,
immense savoir. Il
et sur l'histoire ;
imprimés.

ancien juge-mage au Puy, était, disent
un homme d'un grand esprit et d'un
écrivit beaucoup sur la jurisprudence
mais ses ouvrages ne furent point

MALTRAIT.
ANTOINE MALTRAIT, originaire du Velay, entra, jeune
encore, dans les ordres , où il se distingua par sa piété
et sa haute érudition. Il nous reste de lui une traduction
latine de Procope (2 vol. in-folio).

�433

APPENDICE.

GEVOLDE.
N. GÉVOLDE fut un des plus savans jésuites de son temps;
il laissa plusieurs traductions dont quelques-unes sont
encore estimées.

FILLERE.
FILLÈRE , jésuite, naquit au Puy vers le commencement
du 17e siècle, et publia, en i653, un livre ayant pour
titre : Le Bonheur de tous les états. — Ce livre renferme

d'excellens préceptes et valut à son auteur une certaine
réputation.

ROME.
CLAUDE ROME,

que plusieurs biographes disent originaire du Velay, composa quelques poèmes, pour la plupart oubliés aujourd'hui,

MARREL.
GABRIEL MARREL, jésuite, ne nous est guère plus connu
que son prédécesseur. Il était, dit-on, natif du Puy et

publia plusieurs ouvrages de piété dont quelques-uns sont
en usage encore maintenant.

55

�434

APPENDICE.

PAÏNDRAU.
ANTOINE PANDRAU,

dit l'abbé Laurent, dans son Almanach historique de la ville et du diocèse du Puy, était un
savant jurisconsulte français. — Dans ses loisirs il s'occupait aussi de poésie; nous ignorons si ses ouvrages furent
imprimés.

FAURE.
JEAN-ANDRÉ FAURE, dominicain, célèbre prédicateur,
auteur des vies de plusieurs saints, l'un des commissaires
nommés par Clément X pour visiter les provinces de son
ordre en France.

FERRAND.
ANTOINE FERRAND,

originaire des environs d'Yssingeaux,
entra chez les jésuites et devint professeur de théologie. Il
a laissé plusieurs ouvrages de mérite.

CUSSINET.
CHRYSOSTOME CUSSINET, né à Monistrol. Jeuneencoreil
entra dans les ordres et acquit bientôt une réputation d'ad-

�APPENDICE.

435

ministrateur habile. Aussi, devenu capucin, trois fois il fut
nommé provincial. — Nous avons de lui quelques ouvrages
de piété et plusieurs sermons.
Il

»18«.=—

FRANÇOIS.
Guy FRANÇOIS, surnommé le Grand, était un peintre
célèbre, originaire du Puy. — Après avoir commencé ses
études dans sa ville natale, où se trouvent encore plusieurs de ses ouvrages, il suivit successivement les écoles
de Lyon et de Paris, puis s'en alla en Italie. Ses meilleures
compositions se trouvent à Ferraré, où il est connu sous le
nom de Guido Francisco.

FRANÇOIS.
FRANÇOIS, surnommé l'Illustre, était fils et élève de
Guido Francisco. Comme son père, il fut un peintre habile.
S'étant retiré à Paris, il parvint à s'y faire une haute réputation et à voir ses ouvrages recherchés des plus grands
connaisseurs. •

DESROYS.
N. DESROYS,

natif de Montfaucon, fut un avocat dis-

tingué qui écrivit un ouvrage sur les droits lègitimaires.

�436

APPENDICE.

BARBIER.
JEAN BARBIER, avocat d'Yssingeaux , a laissé des Commentaires sur le Code, qui sont encore consultés.

BERGOU1XHOUX.
EPIPHANE BERGOUNHOUX, dit l'abbé Laurent, était capucin, très-habile chimiste, et eut le bonheur de guérir Stanislas, roi de Pologne, duc de Lorraine, d'une maladie
aux yeux, contre laquelle avaient échoués les taîens des
oculistes de Paris et de Nancy.

DUFIEU.
JEAN-FÉRAPIE DUFIEU, né à Tence au commencement
du 18E siècle1, exerçait avec distinction la médecine à
Lyon, après avoir fait son cours à Montpellier. Chirurgien
du grand Hôtel-Dieu de cette ville , correspondant de la
société royale des sciences de Montpellier, il publia plusieurs ouvrages, et notamment un Manuel physique pour
expliquer les phénomènes de la nature (Lyon, 1758, in-8°);
— un Dictionnaire d'anatomie et de chirurgie (2 vol. in-12,
Paris, 1766);—un Traité de physiologie (2 v., Lyon, 1762).

1 Voir les Annales de la Société d'agriculture du Puy , pour les années

i83»; i833, page 110.

�APPENDICE.

437

DELIQUES DE FERRAIGNHE.
, originaire du Puy, entra dans
les ordres et devint curé de Monistrol. — Il reste de lui
plusieurs ouvrages; un des plus estimés est son Oraison
funèbre de Louis XIV, prononcée au Puy et imprimée
à Paris.
DELIQUES DE FERRAIGNHE

BERTHOIX DE FROMENTAL.
GABRIEL BERTHON, seigneur de FROMENTAL, était originaire d'Yssingeaux. Il se livra de bonne heure à l'étude du
droit et y fit de rapides progrès. Devenu procureur du roi
au siège du sénéchal et présidial du Puy, il publia, en
1740, un excellent ouvrage ayant pour titre -. Décisions du
droit civil, canonique et français (in-fol.). Ce magistrat
mourut à Lalier, près Yssingeaux, en 1762,âgé de 70 ans.

Il fut, dit M. Arnaud (dans son Histoire du Velay), l'oracle
de son pays par son savoir, et ne fut pas moins estimé
pour son intégrité.

LAMI.
Le docteur LAMI, né au Puy, exerçait avec distinction
la médecine dans le milieu du 18e siècle. — C'est à lui
que l'on doit attribuer, assure M. Richond, un ouvrage
intitulé : Deliciœ eruditorum, publié en 1744 5 dans lequel
se trouve un éloge mérité des efforts tentés par M. de
Sainte-Palaye, pour réunir toutes les œuvres des troubadours.

�438

APPENDICE.

CHAPOT.
CHAPOT

naquit et mourut au Puy, où il exerça la méde-

cine avec une haute distinction. Il publia, en 1779, le
premier volume d'un ouvrage intitulé : Système de la
nature sur le virus écrouelleux. Pour l'appréciation de
cette œuvre, nous renvoyons à l'excellente biographie qui
se trouve en nos Annales (i833), et qu'en reproduisant
ici nous ne pourrions qu'affaiblir.
1 .lOalCCSeaa

DANTAL.
PIERRE DANTAL,

né en 1781, près de Saugues, parcourut avec distinction la carrière de l'enseignement et laissa
un grand nombre d'ouvrages élémentaires dont le succès
se soutient encore. — Les principaux sont : Abrégé de
l'histoire d'Egypte (in-12, Lyon, 180g).—Cours de thèmes
{4e édition, Lyon, 1816, 2 vol.).—&gt; Nouveau cours de
thèmes; — Calendrier perpétuel et historique, fondé sur
les principes des plus célèbres astronomes (Paris, 1806,
in-12). — Rudiment théorique et pratique.—Petit examen
des professeurs des basses classes; — Enfin, Epitome historiée Francorum, ad uettm tii vuum linguœ latinœ.
Dantal mourut à Lyon le i3 octobre 1820.
—-»«&gt;»TOKHWM

il

ISOYER.
MICHEL BOYER,

né au Puy, était peintre habile et devint

membre de l'académie de peinture. — Il se distingua sur-

�APPENDICE.

43.9

tout dans l'architecture et la perspective. — On a de lui la
galerie de la préfecture de police à Paris,
Boyer mourut en 1801.

POUDEROUX.
était encore chanoine de Noire-Dame du
Puy en 1792. — Il joignait à beaucoup d'esprit une instruction remarquable et un amour pour son pays qu'on ne
POUDEROUX

saurait trop Louer. — Entr'autres ouvrages que nous avons
de lui, nous devons citer une Dissertation historique sur
l'église de Notre-Dame du Puy ( 1785), dans laquelle se
trouvent de très-utiles documens pour l'histoire du Velay.

COURTIAL.
CouRTiAL, originaire de Tence,

avait fait d'excellentes
études et avait eu, pendant toute sa vie, un grand amour
pour la poésie dramatique. Il composa plusieurs tragédies,
et M. Déribier, dans sa Statistique de la Haute-Loire,
assure qu'en 1788 il en avait une au répertoire du Théâtre
Français.

MORTESAGNE.
L'abbé

DE MORTESAGNE,

natif de Pradelles, est auteur de

�44o

APPENDICE.

lettres adressées àFaujas, sur les volcans du Haut-Vivarais,
et imprimées à la fin de l'édition (in-fol.) de l'ouvrage du
savant géologue.

PEYRAUD.
FRANÇOIS PEYRARD, professeur de mathématiques spéciales au lycée Bonaparte, puis bibliothécaire de l'école
polytechnique, naquit en 1760, dans la commune de
Saint-Victor-Malescours. — Il a publié un gÇfnd nombre
d'ouvrages dont les principaux sont : De la nature et des
lois (4e édition, 1794). — Cours de mathématiques à
l'usage de la marine et de l'artillerie, par Bezout, édition
revue et augmentée par Peyrard ( 1798, 1799, 4 vol.). —
Poésies complètes d'Horace , traduites par Bateux et F.
Peyrard (Paris, i8o3, 2 vol.). — De la supériorité de la
femme au-dessus de l'homme, par H. Corneille Agrippa,
avec un commentaire par M. Roetitg (Paris, i8o3, in-12).

— Alphabet français (i8o5, 8°). — Œuvres d'Archimède,
traduites littéralement, avec un commentaire , précédées
de sa vie et de l'analyse de ses ouvrages (Paris, 1808,
2 vol. in-8°). — Statistique géométrique démontrée à la
manière d'Archimède (Paris, i8i5&gt;. u — Œuvres d'Euclide
en grec, en latin et en français , d'après un manuscrit trèsancien qui était resté inconnu jusqu'à nos jours. — Les
principes fondamentaux de l'arithmétique, suivis des règles
nécessaires au commerce et à la banque (3e édition, 1822).
— Enfin, en manuscrit, une Traduction des coniques
d'Apollonius de Perge.
On conçoit difficilement, observe M. Touchard-Lafosse
dans sa Loire historique, comment Peyrard, après avoir

�APPENDICE.

441

donné à son pays tant d'ouvrages utiles qui, pour la plupart, ont été souvent réimprimés, mourut à l'hôpital, en
1822.—Nous voulons bien admettre que, par une inconduite
dont l'idée est peu compatible pourtant avec la preuve de
ses longs travaux, il ait encouru l'animadversion des
hommes sages; mais nous sommes tentés de croire aussi
que devenu vieux et repoussé de la carrière par des ambitions nouvelles il a été victime de l'ingratitude de ses
contemporains.

GARDE DES FAUCHERS.
vécut sur la fin du 188 siècle; il avait été premier
consul de Craponne. 11 publia en 1777 des Notes historiques sur le Felay, et sur les anciennes limites de ce
pays, de l'Auvergne et du Forez.—Les nombreuses recherches de l'auteur et les documens authentiques dont il
s'est aidé , donnent une grande valeur à cet ouvrage,
GARDE

aujourd'hui fort rare. Il fut imprimé à Montpellier en 1777,
chez Jean Martel aîné.
On y trouve des extraits d'ordonnances de i3o6 et de
délibérations des états de Languedoc depuis 1504 jusqu'en
1769, des notices fort détaillées sur l'ancienne famille des
Polignac et sur toute la noblesse du Velay.— Cet ouvrage
est consulté quand on veut avoir un dénombrement exact
des villes et des paroisses de l'ancien Velay.

LAURENT.
L'abbé LAURENT

, prieur des fonts baptismaux à Notre-

Dame du Puy, était un ecclésiastique aussi instruit que
56

�442

APPENDICE.

zélé pour les intérêts de son pays. Il était né, avait vécu
au Puy et consacra tous ses loisirs à l'étude de l'histoire de
sa ville natale. Il fit de nombreuses recherches dans le but
de populariser les choses utiles à ses concitoyens. Les
deux almanachs historiques qu'il publia en 1787, 1788,
prouvent à la fois son dévouement et son intelligence.

LANTHENAS.
FRANÇOIS LANTHENAS naquit au Puy, environ en 1760. Il
fit d'excellentes études médicales et serait devenu médecin de talent s'il n'eût été distrait de sa vocation première
par le mouvement politique qui, à l'époque où Lanthenas
entrait dans le monde, subjuguait tous les esprits. —
Notre compatriote publia un grand nombre d'ouvrages ,
dont voici à peu près l'ensemble : — L'Education , cause
éloignée et souvent même cause prochaine de toutes les
maladies. — De l'influence de la liberté sur la santé, la
morale et le bonheur. — Inconvéniens du droit d'aînesse.
— L'amiral réfuté par lui-même. — Des sociétés populaires , considérées comme une branche essentielle de l'instruction publique. — De la liberté indéfinie de la presse.
— La nécessité et moyens d'établir lu force publique sur
la rotation continuelle du service militaire , et la représentation nationale sur la proportion exacte du nombre des
citoyens. — Déclaration des devoirs de l'homme , des principes et maximes de la morale universelle. — Bases fondamentales de l'instruction publique.
Lanthenas fut d'abord nommé chef de division au ministère de l'intérieur, sous Roland, dont il était l'ami; il fut
ensuite élu député à la convention nationale par le dépar1

�APPENDICE.

443

tement de Rhône-et-Loire.—Resté à la convention , il en
fut nommé secrétaire le 2 avril 1795
De là il passa au
Conseil des Cinq-Cents, puis enfin rentra dans la vie privée
en 1797.—C'est par erreur que les auteurs de la Biographie
universelle des contemporains le font mourir en Italie. Il
mourut paisiblement à Paris , vivement regretté de tous
ceux qui, faisant la part des circonstances, purent apprécier la loyauté de son caractère et la pureté de ses intentions.

IlOUSSOIN.
, du Puy, avocat, des académies d'Orléans, de
Bordeaux, etc., est cité dans l'Almanach de l'abbé Laurent
ROUSSON

comme auteur de plusieurs pièces fugitives, et d'une tragédie des Pélopides.

BAL ME*
né au Puy le 9 octobre 1742 &gt; fut un des médecins distingués de son temps. Il fit son cours à Montpellier,
fut se perfectionner à Paris et vint ensuite an Puy, où il
publia successivement un grand nombre d'importans ouBALME,

vrages.—Nous citerons particulièrement une Dissertation
sur la mélancolie anglaise , ou Réflexions physiques et
morales sur le suicide (1789). — Un Mémoire sur les
efforts.'—Des Recherches diététiques (1791). — Une RécL·mation importante sur les médecins accusés d'irréligion.—
Enfin, un opuscule intitulé: Ma justification; opuscule qu'il
fit paraître pour combattre les accusations injustes qui

�444

-APPENDICE.

l'avaien' fait incarcérer en 1793.—Balme mourut au Puy
le ier décembre i8o5, justement estimé comme homme
de talent etcomme citoyen honorable.

DULAC.
H. DULAC DE LA TOUR D'AUREC , originaire du Velay, était
d'une famille où le goût de l'étude et l'amour de l'histoire
étaient héréditaires. Un de ses ancêtres avait public une
histoire des trois provinces dont se composait le gouvernement lyonnais; son père fit paraître d'assez curieuses
observations sur les droits seigneuriaux.
DULAC est auteur d'un Précis historique et statistique
de la Loire, imprimé au Puy en 1807 (deux parties). Cet
ouvrage se recommande par des documens nombreux sur
les Celtes, les Ségusiens, etc. Il rappelle les anciens monumens, les hommes illustres du Forez.—L'histoire naturelle, les mines , les sources minérales et les principaux
établissemens y sont décrits avec soin.—C'est un livre que
l'on consultera toujours avec fruit.
DULAC est encore auteur d'une Statistique de quelques
cantons de la Haute-Loire ; mais l'excellent ouvrage de
M. Deribier, plus exact, plus complet et plus méthodique,
l'a fait cublier.

BERTRAND.
VITAL BERTRAND, né au Puy, a publié, en 18x1, un
Essai sur l'histoire naturelle de l'arrondissement du Puy,

(particulièrement du canton ). Cet ouvrage a peu d'éten-

�APPENDICE.

445

due, dit M. Uéribier; et l'auteur, dans la partie géologique,
ne s'y montre pas toujours au niveau de l'état actuel de la
science; mais il a, sur la nature du sol, l'amélioration de
la culture des terres du pays, et surtout de la vigne et des
arbres fruitiers , des observations et des préceptes utiles ,
qui annoncent des connaissances approfondies en agriculture 1

POMER.
POMÎER, né à Langeac, fut un citoyen rempli de zèle et
d'amour pour son pays. Sa vie entière fut employée à servir
ses compatriotes. Bibliothécaire de la ville du Puy, princi-

pal du collège , membre de la société académique , il se
montra constamment dévoué à l'instruction de la jeunesse
et au développement des lumières. Tous ceux qui Font
connu rendent à sa mémoire un hommage de respect
et d'affection. Un de ses amis publia après sa mort une
Notice dans laquelle son histoire est racontée. Ce simple
récit vaut mieux que tous les éloges que nous pourrions
tenter ici.—Pomier mourut au Puy le 5 décembre i834 ,
laissant quelques ouvrages et d'excellens rapports insérés
dans les Annales de la Société d'agriculture du Puy.

1 Statistique de la Haute-Loire, par Déribier de Cheissac (1814).

FIN.

�ERRATA.
. i3, lign. ai, lisez : e.rf glacé.
25,
20, supprimez yue
i5, lisex : camp.
28,
22,
regards.
3a,
36,
3, sup. de toui nois.
20, lisez : in l'hon4*,
neur.
au pied.
3o,
54,
Justel.
63,
16,
faits.
81,
3,
, de lui que.
29,
87.
10,
que l'on n'a.
104,
26,
contribué.
»»7&gt;
.8, supp. comme.
122 ,
que.
&gt;9,
172,
i3, lisez : admirées.
etnetaissent.
'95,
»4,
JC présentent.
208,
a,

Pag. 232, lign. 6, lisez: Osiris.
236,
emblème.
24°
*i
il passa plusieurs années à voyager pour son ordre
et à recueillir les matériaux, etc..
252 ,
12, lisez : répété par.
254,
ingemuit que.
7,
258,
20,
parallèle.
263,
5,
assujettir.
264,
.6,
iconologie*
271,
satire.
6,
272,
23,
laquelle.
286,
33,
ajoutés.
35o,
à faire senn&lt;
tira Vesprit.
duc de Bre35g,
•4,
tagne.
J

�447

Stable ìrt&amp; Matière*.

DÉDICACE.
CHAPITRE PREMIER.

j
ix

— Introduction.

CHAP.

II. — Point de vue poétique et littéraire de l'histoire du
Velay.
xiij
CHAP. III.— Une cour d'amour au Puy, en 1265.
xviij
CHAP. IV.— Ecrivains, Poètes et Artistes du Velay.
xlviij

Noms des Ecrivains ou Artistes dont les Notices se trouvent
dans cet Ouvrage.

A.
(Michel), pag.
AVIGNON (Hugues d*),

ARNAUD

G.
201—4*5
201

B.
BALME ,
BABBIEB
BAUDOIN

(Jean),
(Jean),

BÉNÉDICTINS DU VELAT ,

(Théodooo àa) ,
BEBGOUNHOUX (Epiphane),
BEBNARD (Vital),
BEBNABD (Maurice),
BERTHON (Gabriel),
BEBTRAND (Vital),
BONNET (Simon) ,
BOTEB (G
) ,
BOTEB (Jacques),
BOTEB (Michel),
BRANCHE (Jacques),
BUREL (Jean),
BERGAME

(Pons de),
CARDINAL (Pierre),
CAVABD (André) ,
CAPDEUIL

CHABBON,

443
436
255
333
220
436
224
43o
437
444
238
208
23g
438
221
»7»

CHAPOT ,
CHARASSE

(Balthazard),

CHASSANION,
CHAUMETTE

(Antoine),

CHILHAC,

CLïi (Aiiloine) ,

(Jean),
COURTIAL,
CBOZATIER (Charles),
CBOZET (Sime'on),
COPPIN

CUSSINET ,

33
77
289
43«
438
208
429
43o
4»O
299
285
439
j

123
434

D.
DANTAL ,
DAVID

(Jacques),

DÉBIBIEB,

448
219—229
a3i

�448

TABLE DES MATIÈRES.

455
428
436

DESROTS,

(Austan) ,
(Jean-Férapie),

DORLHAC
DUFIEU
DULAC,

444

DURANSON,

229

F

J.

FAURE

(Jean-André),
(Deliques de),

FERRAIGNGE
FEBBAND,
FILLÈRE ,

FRANÇOIS (Guy),
FRANÇOIS

M.

(l'Illustre),

434
437
434
433
435
435

432
435

MALTRAIT ,
MARREL ,

329

MAUBIN ,

MÉDicis

.

43i

LTOSNET,

MICHEL

(Etienne),
(Robert),

MICHEL (Pedro,),

(Jacques de),
(Guillaume) ,
MONTAGNE (Jacques de) ,
MORGUES (Matthieu de),

MONDOT

MONTAGNAC

MOBTESAGNE ,

G.

p.
432
441
427
433
281
219

GALLIEN ,
GARDE DES FAUCHERS,
GARINS-LEBRUN ,
GÉVOLDE ,

(Gabriel) ,
(Odo de),

GlRAUDET
GISSET

PANDHAU,

(François),
POLIGNAC (Melchior de),

PETRARD

POMIER,
PONS ,
POUDEROUX ,

H.
Historiens de

Notre-D.

i39
389
392
207
4»9
275
i83
439

434
44o
241
445
407
439

R.
du Puy 2l5

RATMOND

(d'Aiguilhe),

ROME,

L J.

ROUSSON ,

(Simon) ,
JACMON (Antoine),
JULIEN (Pierre),

347

IBAILH

1
433
443

180

393

SAINT-DIDIER
SAINT-DIDIER

L.

(Guillaume de), 57
(Gausserand de), 428

SIMEONI,

LACHAU

(Géraud de),
LALANDE (Mangon de) ,

363

LAMI ,

437
371
237

T.

33i

(Louis de),
LANTHENAS (Hugues),
LANTHENAS (François),
IJANTAGES

TARDIF

(Guillaume),

v.

LAVAL ,

432

VALAT,

LAURENT ,

44»

VALLADIER

LEBKUF,

229

VANNEAU,

DE

119
119
228
328

THÉODORB,

442

FIN

229

LA

TABLE.

207

(André),

269
279

��POUR PARAITRE INCESSAMMENT,
DU MÊME AUTEUR :

HISTOIRE GÉNÉRALE

liLferaôIS, CIVILES lï IIÍMIIM
EN FRANCE.

5 VOLUMES IN-8°.

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