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                  <text>Pròsper

Estieu

Lo Romancero

Occitan
AM

TRADUCCION

Entroducclon pel Baron

FRANCEZA

Desazars de Montgalhard

castèlnòudari

Societat
37,

d'Edicion

Occitana

Carrièrà de la Bafa,
MCMXIV

37

����LO ROMANCERO

OCCITAN

3

�Lou

traducin-8. (Bibliotèca de la
Méridionale, Carcasona ) 1895. . . 6 fr.

Terradou, sonets lengadocians, am

cion franceza.
Revue
Flors

—

xn-300 p.

d'Occitania,

traduccion franceza.

queste,
La

L'AUTOR:

DE

OBRAS

sonets en lenga d'Oc, am
— xn-280 p.
in-8. ( J. Mar-

[editor, Toloza) 1906!

Canson

jOcciTANA, [tròbas |en [lenga d'Oc, am
264 p. in-8. (Bibliotèca de
Méridionale, Carcasona) 1908. . 6 fr.

traduccion franceza.
la Revue

6 fr.

—

Drets de traduccion

e

de

reproduccion reservats

per tots païdes.

�Pròsper

Estieu

Lo Romancero

Occitan
AM

TRADUCCION

FRANCEZA

Bntroducclon pel Baron Desazars

de Montgalhard

CASTELNÒUDARI
Societat d'Edicion
37,

Occitana

Carrièra de la Bafa,
MCMXIV

Fons ANDRIU-J. boussac
CIRDOC

C.I.D.O.
bézieiís

oc0008114

�AA6 W6

OAs 21

&gt;/331

\u

�INTRODUCTION

�■
.

�Introduction

près le Romancero général, « mauresque
et espagnol », un des plus curieux monu¬
ments littéraires du XVFsiècle, véritable
qui a si longuement fourni à l'inspiration
de la poésie et surtout du théâtre, en Espagne et
dans to ute l'Europe ; après le Romancero français,
recueil des « romances » des Trouvères, qui nous
offre \uii \choix des plus jolis poèmes chevaleres¬
ques en langue d'Oïl, voici le Romancero Occitan.

trésor

S'il fallait s'en rapporter à ce titre, d'après
les ouvrages précédents, il s'agirait d'une série de
Cansons recueillies {en pays d'Oc et remontant aux

temps féodaux et médiévaux. Mais non. Au lieti
d'une compilation plus oumoins complète,plus ou
moins érudite, au lieu d'une Iliade sans Homère,
nous sommes

en

présence d'une

œuvre

essentiel-

�INTRODUCTION

X

personnelle, quoique s'inspirant des an¬
épopées, d'un Romancero comme celui du
Cid, dans la Légende des Siècles.

lement

ciennes

L'auteur de

Romancero est

Pròsper Estieu,
plus grands poètes de langue d'Oc, bien
connu par ses œuvres de premier ordre comme :
LouTerradou, Flors d'Occitania, LaCanson Occitana
et surtout Bordons Biblics, d'un sentiment si élevé
et d'une forme si parfaite ! Pròsper Estieu a pris
pour sujet de sa nouvelle œuvre poétique la geste
des principaux personnages du cycle Carolin¬
gien ; et, à l'exemple des anciens Trotivères, il a
fait de l'un d'eux le représentant et le type de
totites les nobles idées, de tous les grands senti¬
ments, de toutes les admirations de son temps.
Il nous le montre plein de cœur et d'expension,
de sincérité et de bravoure, de haine pour l'en¬
vahisseur Musulman, de dévouement à l'Empe¬
reur franc, à défaut de sentiment patriotique qui
n'existait pas encore, et, par-dessus tout, de sen¬
timent religieux et chrétien. En de vivants et lumi¬
neux tableaux, il nous rappelle tous les hauts
faits du Paladin avec les traits qui le caracté¬
risent : force du corps, élévation de l'âtne, énergie
et indépendance du caractère, loyauté chevale¬
resque, amour profond et impétueux, foi catho¬
lique.
un

ce

des

Ce noble héros, c'est Guillaume, comte de
Toulouse, duc d'Aquitaine, premier prince d'O¬
range, devenu.,
de l'abbaye de

dans sa vieillesse, moine-fondateur
Gellonne, révéré comme un saint

�INTRODUCTION

XI

donné
bourg qui s'est groupé autour de
l'abbaye qu'il avait fondée et qui est connue au¬

sous
son

le vocable de Saint Guillaume, ayant
an

nom

jourd'hui

sous

enfin

Désert,

le nom de S aint-Guilhèm-duressuscité par les Trouvères et

dans les poèmes
postériejirs à ceux du XIIe siècle. Il était égale¬
ment appelé Guillaume au Court-Nez ( Guilhèm
del Cort-Nas ). Ce surnom lui venait sans doute
de ce que son ne% était largement camus, ce qui
lui donnait une physionomie narquoise qu'accen¬
tuait un rire sar do nique, ainsi que le lui faisait
observer son neveu Bertrand, dans le poème
intitule : La Prise d'Orange. Mais les Trouvères
se sont plu à poétiser cette particularité physique
du visage de Guillaume et ils l'ont attribuée à
l'ablation de son ne%, en im duel épique raconté
dans le poème ayant po ur titre : Le Couronnement
Looys, où le géant sarrasin Corsolt n'avait pu
atteindre avec son épée que la partie du visage
de Guillaume qui n'avait pas été touchée par la
reliqtie du bras de Saint Pierre promenée sur
tout son corps, pour le rendre invulnérable. (r)
devenant Guillaume Fièrebrasse,

Nulle
lui être

figure épique du Moyen Age ne saurait
supérieure, ni celle du Cid Campeador,

(i) Dans la Revue des Langues Romanes (Janvier-Mars 1912), M. J. Acher
le désigne sous le nom de Guilhèm del Corb-Na^ (Guillelmus Curbinasus), d'après un texte latin du XIIe siècle trouvé récemment à
Londres. Nous ne savons jusqu'à quel point cette nouvelle appellation
peut être scientifiquement justifiée. Mais ce qui fait autorité, au point
de vue légendaire et épique — le seul que l'auteur du Romancero

�XII

INTRODUCTION

ni celle de

Rolland,

devancier de quelques

son

années seulement, dont la mort

héroïque eut un
grand retentissement, dans son temps comme
dans les siècles postérieurs, et dont il fut le

si

vengeur.

Malheureusement,
connaître
VIII*

nous

l'histoire du

siècle,

époque. Ce

de

la France

au

ni annales ni mémoires de cette

fut guère l'habitude des Méri¬
par l'écriture le souvenir

ne

dionaux de

n'avons, pour bien

Midi

conserver

des faits dont ils avaient été les témoins. Nous
devons nous en tenir à quelques chroniques caro¬

lingiennes aussi rares que sommaires. Après
avoir rappelé ce que les historiens ont noté de la
vie glorieuse du héros principal du Romancero
Occitan, nous essaierons de dire ce qu'en ont fait
d'abord la légende, ensuite les Poètes épiques des
XT et XIIe siècles.

a) L'Histoire.

Au dire d'Eginhard, Guil¬
avait pour mère Aldane
(Aude), une des trois filles connues de CharlesMartel. Il était donc neveu de Pépin-le-Bref et
cousin-germain de Charlemagne. Quant à son
père, il se nommait Tuderic (Thierry) et était
laume

de

—

Toulouse

Occitan ait voulu envisager — c'est le vieux poème du Couronnement
Looys, qui remonte aussi au XIIe siècle, et où il est dit qu'à Rome
le géant sarrasin Corsolt
.

iiert Guillaume

.

Et de
Maint

son

nés abat le

reprovier

çn

r

someron.

ot puis li frans homs.

(Edition Jonckbloet).

�XIII

INTRODUCTION

duc d'armée
on ne

au

service de

Charlemagne ; mais
wisigoth.
soient pas bien précis à cet

saurait dire s'il était franc on

Quoique les textes 11e
égard, il semble plutôt qu'il était d'origine wisigothique. A une taille gigantesque et à une force
athlétique, Guillaume joignait une âme ardente
et un cœur généreux. Il s'était fait remarquer
dès son enfance par son courage et son intrépi¬
dité. Pendant qu'il était encore tout jeune, Char¬
lemagne le nomma chef de la première cohorte
avec

le titre de

Comte du Palais. Il

ne

devait

par tarder à conquérir la réputation du preux
le plus brave de son temps.
Pour dominer le Midi
avaient tout à la

à

Pyrénéen, les Francs
fois à subjuguer les Vascons et

repousser les Arabes. Pépin-le-Bref avait passé

les dix dernières années de

vie à

conquérir
conquête lui était indispen¬
sable pour réaliser ses desseins, car il n'y aurait
pas eu de France, si le pays entre la Loire et les
Pyrénées eût constitué une unité politique : de
même qu'il n'y aurait pas eu d'Allemagne sans
la conquête de la Saxe. La série des guerres achar¬
nées qui se sont faites à cette époque et qui se sont
terminées par l'annexion de ces deux pays à
l'Empire carolingien a préparé la scission qui
devait s'effectuer entre les Francs Orientaux, dont
elle faisait des Allemands, et les Francs Occiden¬
taux, dont elle faisait des Français.
l'Aquitaine

; et cette

A la mort de
de

sa

nouveaux

Pépin, les Aquitains tentèrent
que Charlemagne

soulèvements,

�XIV

INTRODUCTION

s'empressa de réprimer. Mais ils devaient prendre
leur revanche peu après. Depuis longtemps Charlemagne méditait le projet de continuer l'œuvre
de Charles-Martel et de Pépin-le-Bref contre les
Sarrasins, en profitant de la rivalité qui existait
entre les khalifats de Bagdad et de Cordoue et
affaiblissait le monde musulman, lorsqu'il reçut
à Paderbom la visite de l'émir de Saragosse,
Hussein-al-Abdari, qui s'était révolté contre le
khalife de Cordoue, Abd-el-Rahman. L'occasion
lui parut propice pour exécuter ses projets contre
les Arabes. Il s'empressa de rassembler une forte
armée, lui fit passer les Pyrénées par Saint-JeanPied-de-Port, prit Pampelune, joignit à Sara¬
gosse une autre armée franque qui était venue
par le Roussillon et rétablit Hussein-al-Abdari
dans son gouvernement ; mais il échoua devant

Saragosse.
A moitié vainqueur, il s'en revenait asse\ tris¬
tement, ayant en tête de nombreux projets pour
prendre sa revanche. Il avait repassé sans

encombre les
laissant
de

dans

Pyrénées
son

avec sa

Grande-Armée,

Arrière-Garde bon

nombre

principaux lieutenants et plusieurs grands
personnages de sa cour, tels que Roland, préfet
de la Marche de Bretagne ; Anselme, comte du
Palais ; Eggihard, prévôt de la table royale. Le
/5 août 77&lt;S, l'Arrière-Garde était arrivée à un
passage étroit de la montagne qui domine la
petite vallée de Roncevaux, lorsqu'un bruit for¬
midable se fit tout-à-coup entendre dans le bois
ses

�INTRODUCTION

XV

épais dont cette partie des Pyrénées était alors
couverte.

Des milliers d'hommes

en

sortirent et

jetèrent sur les Francs. C'étaient les Vas cons
qui faisaient cette irruption inattendue. Ils cer¬
nèrent les fiers barons de l'Arrière-Garde dans
l'étroit vallon où ils s'étaient engagés et les égor¬
gèrent jusqu'au dernier. Aussitôt après, les Vascons
se
dispersèrent. Charlemagne ne put les
atteindre et il en ressentit une longue et cruelle
se

douleur.
La

sanglante défaite de Roncevaux et la mort
dramatique de Roland émurent vivement les
esprits. Ce fut un deuil général pour tout l'Em¬
pire franc. Le souvenir de ces événements est
resté pendant des siècles, dans la mémoire des
peuples et dans les chants des poètes, celui de la
plus grande calamité nationale. Il afait l'objet
de la célèbre Chanson de Roland, qui est le plus
important et le plus beau des chants épiques de
la France.
Pour

réparer le cruel désastre de Roncevaux
pour assurer sa domination sur les Vascons,
Charlemagne commença par ériger l'Aquitaine
en royaume particulier et lui
adjoignit la Gothie
ou
Septimanie avec Toulouse pour capitale. Il
mit à sa tête son propre fils, Louis, âgé de trois
ans, qu'il fit sacrer roi en 781, par le pape
Adrien I". Le jeune prince entra solennellement
dans sa capitale, monté sur un petit cheval appro¬
prié à sa taille. Le vieux Château-Narbonnais
s'anima des pompes d'une nouvelle cour où
et

�INTRODUCTION

XVI

dominait

l'esprit guerrier de la race franque.
autorité de Charlemagne et de

Sous la double

fils Louis, neuf Comtes (ou Ducs) furent
chargés d'administrer le pays, et la Marche de
Toulouse fut spécialement confiée à un duc

son

nommé Chorso.

Mais, dans la

poitrine des Vascons,

vivait

toujours l'âme indomptée des Waïfre et des
Hunald. Charlemagne ayant fait mettre à mort
un de leurs ducs, Lupus, à raison de sa rébellion,
une nouvelle levée de boucliers se fit à l'appel

chef vascon, Adalaric. Chorso s'em¬
d'aller réprimer l'insurrection. Battu et
fait prisonnier, il alla, pour reconquérir sa
liberté, jusqu'à jurer à Adalaric qu'il ne porterait
jamais les amies contre lui, quand même l'Em¬
pereur Charles lui en donnerait l'ordre exprès.
Mandé par celui-ci, devant la diète de Worms
(790), pour y rendre compte de sa conduite,
Chorso fut destitué de son gouvernement, et
l'Empereur le remplaça par un membre de sa
famille, son cousin-germain Guillaume, petit-fils
de Charles-Martel. Le nouveau duc devait s'illus¬
trer dans l'histoire sous le nom de Guillaume
d'Aquitaine et surtout de Guillaume de Toulouse.
En ce moment, le roi d'Aquitaine Louis attei¬
gnait sa douzième année, et ce fut Guillaume
qui fut appelé, en réalité, à gouverner en son
nom. Son premier soin fut de pacifier les Vascons.
Il eut bientôt fait, écrit l'Astronome limousin,
de réduire les Vascons par la ruse autant que
d'un autre

pressa

«

�XVII

INTRODUCTION

à cette nation ».
la mort de Roland et la défaite

par la force et d'imposer la paix
Il vengea ainsi
de Chorso.

temps, Abd-er-Rahman avait recon¬
quis tout le pays au sud des Pyrénées. Il s'était
Pendant

ce

emparé d'Husseiti-al-Abdari, protégé de
Charlemagne, et l'avait fait périr dans les sup¬
plices. Le fils d'Ab d-er-Rahman continua l'œuvre
de son père. Profitant de ce que Charlemagne
guerroyait au loin contre les Avares et de ce que
son
fils Louis avait envoyé pour une expédition
en Italie les contingents que VAquitaine avait
pu lui fournir, le khalife Hescham I" proclama
Z'Algihad ou guerre sainte et envoya, en 793, un
de ses lieutenants, Abd-el-Mélek, à la tête d'une
puissante a7~mée s'emparer de la Septimanie et
ravager tous les pays environnants. Depuis le
jour où les hordes sarrasines s'étaient abattues
sur
l'Espagne, avaient pénétré en France et
s'étaient avancées jusqu'aux rives de la Loire, on
n'avait peut-être pas vu une armée aussi nom¬
breuse et aus$i redoutable. En peu de temps, elle
arriva à Narbonne, dont elle brûla les faubourgs.
Elle y fit prisonniers un grand nombre de chré¬
tiens, s'empara d'un énorme butin et se dirigea
vers Carcassonne ; mais elle fut arrêtée dans sa
marche par l'armée d'Aquitaine, à Ville daigne,
même

au

confluent de l'Aude et de l'Orbieu. Le choc

fut terrible. Les soldats de Toulouse étaient beau¬
coup moins nombreux ; mais ils étaient bien
commandés, et Guillaume leur donna l'exemple
3

�XVIII

INTRODUCTION

du courage indomptable et de la résistance opi¬
niâtre. A la tête de quelques braves comme lui, il

frappait à grands coups d'èpèe et faisait tomber
les ennemis comme le faucheur abat le blé dans
les, sillons. Il tua même de sa main un des prin¬
cipaux chefs musulmans ; mais, accablé par le
nombre et se voyant abandonné par la plupart
de ses compagnons, il battit en retraite et quitta le
champ de bataille en si bon ordre, que les Arabes
n'osèrent pas le poursuivre. Bien plus, craignant
pour leur butin, ils se hâtèrent d'aller le mettre
des Pyrénées. Ils 11e
en sûreté de l'autre côté
devaient plus les repasser. On peut donc dire
qu'à Villedaigne Guillaume de Toulouse sauva
la France tout aussi bien que son grand-père
maternel l'avait sauvée à Poitiers.

Désormais, ce furent les armées du roi Louis
qui prirent l'offensive et qui pénétrèrent en Espa¬
gne, pour y combattre les Sarrasins. Elles se
bornèrent d'abord à quelques incursions où elles
s'emparèrent de Lérida, qu'elles détruisirent, et
d'Huesca, dont elles ravagèrent les environs.
Mais, quand vint la diète d'Aquitaine (calendes
de mars 801), sur les conseils et sur les instances
de Guillaume, le roi Louis proposa à l'assemblée
une nouvelle expédition en Espagne, pour s'em¬
parer de Barcelone. Il avait déjà fait de grands
préparatifs en conséquence, et la diète accueillit
sa proposition
avec enthousiasme. Rien ne fut
négligé pour assurer le succès de l'entreprise.
Une puissante armée fut réunie, composée d'A-

�INTRODUCTION

XIX

quitains, de Vascons, de Wisigoths, de Bourgui¬
de Provençaux et de Bretons. Elle fut
en trois
corps. Le premier reçut l'ordre
de marcher sous la conduite de Rostaing, comte
de Girone, et de faire le siège de Barcelone. Le
second fut placé sous le commandement de Guil¬
laume de Toulouse, qualifié « premier porteenseigne de la Couronne », avec mission de
s'emparer des pays environant Barcelone, afin
d'empêcher les Musulmans d'aller au secours de
la ville. Quant au roi Louis, il se mit à la tête
du troisième corps, qui campa en Roussillon,
pour être à portée de secourir les deux autres
corps, selon le besoin.

gnons,
divisée

Le

siège de Barcelone fut long et difficile. Il
prit fin que lorsque Guillaume de Toulouse,
après avoir mis en fuite les Sarrasins qui allaient
au secours de la ville, parvint à renforcer luimême les troupes assiégeantes. Il avait duré deux
ans et sept mois, au
témoignage du chroniqueur
contemporain Ermoldus Niger (Ermold le Noir).
Peu après, le royaume de Toulouse s'augmenta
des comtés d'Ausone (Vich), de Lérida, de Girone,
d'Ampurias, d'Urgel, de Besalu, puis de Pampelune, qui devait devenir la capitale du futur
royaume de Navarre, enfin de Terragone et de
Tortose. Des pays conquis stir les Sarrasins au
Nord de l'Ebre, de Pampelune à Barcelone, fut
formée la Marche d'Espagne. Ce fut comme l'a¬
morce des futurs
royaumes ibériques chrétiens,
qui furent peuplés soit des gens originaires de
ne

�XX

INTRODUCTION

Septimanie, soit des chrétiens fuyant la domi¬
Le pays de Barcelone doit
ainsi au royaume de Toulouse la formation de
sa population catalane,
intermédiaire entre les
Français et les Espagnols proprement dits, et
qui lui emprunta ses mœurs et sa langue.
la

nation musulmane.

Cependant, Guillaume était devenu vieux.
religieux, il aspirait à
renoncer à la carrière des armes, à déposer ses
dignités, à quitter sa famille et à fonder un cou¬
vent où il embrasserait la vie monastique. L'acte
était grave et demandait réflexion. Guillaume
alla consulter son vieil ami Benoît, qui avait
fondé une nouvelle abbaye dans une plaine fer¬
tile, entre Lodève et Montpellier, arrosée par un
affluent de l'Hérault, qu'il avait appelé l'Aniane,
en souvenir de la rivière italienne
l'Anio, où,
dans sa jeunesse, il avait failli périr avec son
frère et où s'était décidé sa vocation religieuse.
Benoît ne chercha pas à dissuader Guillaume
de son projet de se vouer à l'état monastique ;
mais il lui rappela le grand rôle qu'il avait joué
et celui qu'il pourrait accomplir encore, dans
l'intérêt de la monarchie Franque et de la Chré¬
tienté, et il lui conseilla d'attendre l'heure favo¬
rable que Dieu lui indiquerait. Satisfait de la
réponse de Benoît et l'esprit rasséréné, Guil¬
laume quitta Aniane ; mais il songeait toujours
à ses projets et donnait un libre cours à ses pen¬
sées profondes. Tout en cheminant, il avait quitté
les champs de vignes et d'oliviers qui entouraient
Doué de sentiments très

�XXI

INTRODUCTION

Aniane et il était passe sur

la rive droite de l'Hé¬
rault, pour pénétrer dans une région inhabitée,
coupée par de sombres taillis. Une gorge abrupte
était devant ses yeux. Un cours d'eau impétueux
le traversait
et il

se

en

bouillonnant. Il

se

trouva finalement dans un

mit à le suivre

véritable désert

de rochers énormes et

bigarres qui se dressaient
pic le long des berges du cours d'eau et qui for¬
maient, des deux côtés, comme un rempart inac¬
cessible. Continuant sa route, il dépassa une
à

cascade retentissante et

se

trouva, dans le val de

Gellone, qui contrastait par

verdure plantu¬
qui l'entouraient.
Il ne pouvait rêver un endroit plus solitaire et
une nature plus conforme à ses désirs, pour y
bâtir le monastère qu'il avait projeté et y finir
ses jours dans la retraite et la dévotion.
C'est
là, en effet, près du torrent du Verdus, qui se
jette dans l'Hérault comme l'Aniane, mais sur la
rive opposée, à quatre milles de l'abbaye qu'avait
édifiée Benoît, que Guillaume devait, à son tour,
construire le couvent de Gellone, avec l'aide de
reuse avec

Benoît et
Cette

sa

les rochers stériles

sous sa

direction.

construction

ment. Pour

assurer

Guillaume dota

fut poussée très active¬

la subsistance des

religieux,

généreusement le couvent et lui

une charte spéciale des biens consi¬
dérables dans les diocèses de Lodève, de Mague-

assigna par

lone, de Béliers et d'Albi. Les propriétés du mo¬
nastère s'accrurent encore par des donations
nombreuses que fit à Guillaume le roi d'Aqui-

�XXII

INTRODUCTION

taine, Louis. Ce prince lui accorda une grande
il y joignit des ornements
d'église en grand nombre, des calices et des patè¬

étendue de terrain ;
nes

d'or

e

d'argent.

Mandé, à la fin de l'an 805, à la diète qui
devait

tenir à Thionville et où

Charlemagne
fit le partage de ses États entre ses trois fils :
Charles, Pépin et Louis, Guillaume de Toulouse
profita de cette circonstance pour demander à
l'Empereur de le relever de ses fonctions et de
l'autoriser à prendre l'habit religieux dans l'ab¬
baye qu'il avait fondée à Gellone. Cette demande
émut profondément le vieil empereur. Le grand
Charles se jeta au cou de Guillaume et pleura,
à la pensée de perdre son serviteur si fidèle et si
vaillant, qui lui avait rendu tant de services et
qui était encore capable de lui en rendre d'autres
non moins importants.
U11 instant, Guillaume
se laissa émouvoir
par les objurgations de son
souverain ; mais il ne tarda pas à se reprendre
et persuada si bien Charlemagne, que celui-cifinit
par acquiescer à ses désirs et lui donna à son
départ, outre de riches présents, plusieurs reli¬
ques pour le monastère de Gellone, entre autres
une portion de la vraie Croix,
que le patriarche
de Jérusalem venait de lui envoyer. Ayant ainsi
obtenu l'agrément de l'Empereur et surmonté
l'opposition de ses proches et de ses amis, qui
avaient 'également traversé ses desseins, Guil¬
laume fit de nombreuses largesses aux divers
membres de sa famille et donna la liberté à ses
se

�INTRODUCTION

XXIII

serfs. Puis il quitta la cour de Charlemagne. Il
passa par l'Auvergne, dont les peuples étaient
soumis à

autorité, et se rendit à Brioude,
pour y déposer ses armes, dans le sanctuaire de
saint Julien, patron des hommes de guerre. Il se
prosterna devant son tombeau, y laissa son hau¬
bert et son écu, offrit plusieurs autres présents,
et, allant dans le vestibule de l'église, y suspen¬
son

armé d'une grande flèche, son carquois
épée. Puis, il prit l'habit de pèlerin et s'ache¬
mina vers Gellone, pour y faire sa
profession
de foi religieuse. Jusque là, Guillaume avait
voyagé en grand seigneur ; mais, depuis qu'il
avait fait à Dieu le sacrifice de ses armes, il
marchait en simple pèlerin, et c'est ainsi qu'il
arriva au diocèse de Lodève, dont dépendait l'ab¬
dit

et

son arc

son

baye de Gellone. En entrant dans ce diocèse, il
d'austérité, se revêtit d'un cilice et ne
marcha plus que nu-pieds et portant religieuse¬
ment dans sa main le morceau de la vraie Croix,
dont l'Empereur lui avait fait présent. Instruits
de son arrivée, l'abbé et les religieux de Gellone
allèrent processionnellement au-devant de lui,
ce qui fit souffrir sa modestie. Ils le conduisirent
ainsi au monastère où il fut revêtu de l'habit
religieux, le jour de Saint-Pierre, 29 juin de
redoubla

Van 806.
Ce

fut un change7nent de vie complet pour ce
guerrier habitué, dès sa jeunesse, aux mou¬
vements bruyants des camps, aux émotions des

rude

combats aventureux, aux distractions et aux hon-

�XXIV

INTRODUCTION

des

souveraines.

Cependant, l'homme
paraître du vieil homme :
le moine fit complètement oublier l'ancien sei¬
gneur. Il s'étudiait à être le plus humble de ses
neurs

cours

nouveau ne

frères
Ardon

en

laissa rien

religion. L'historiographe d'Aniane,

(Smaradge), raconte qu'on le voyait sou¬
vent, monté sur un âne, porter à boire aux reli¬
gieux occupés dans la campagne aux travaux de
la moisson. Les• habits les plus pauvres étaient
les siens. Il prenait part à tous les travaux des
religieux, les aidant tantôt à pétrir le pain, tan¬
tôt à faire la cuisine. Il était toujours plein de
%èle pour les offices et plein d'ardeur pour la
mortification et la prière. Il se plaisait à coucher
sur la dure ; mais il avait fini
par tomber dans
un tel état d'épuisement, que Benoît l'obligeait à
user d'une couche moins dure, et c'est avec peine
qu'il s'y résignait.
Au printemps de l'an 812 (ou 813), sentant sa
fin approcher, il ne put s'empêcher de se rap¬
peler son ancienne notoriété, et, pour se faire
oublier tout à fait du monde, il prit soin de noti¬
fier lui-même sa mort à tous les monastères de
l'Empire franc. Il mourut, en effet, le 28 mai, en
glorifiant Dieu et en lui demandant sa protection
pour l'abbaye qu'il avait fondée, ainsi que pour
ses frères en
religion.
Le vœu suprême de Guillaume de Toulouse a
été exaucé. Peiidant de nombreux siècles, l'abbaye
de Gellone est restée florissante. Et, lorsque la
canonisation de leur fondateur fut prononcée,

�INTRODUCTION

les moines voulant

donnèrent

XXV

perpétuer

le vieux

nom

son souvenir, aban¬
de Gellone, pour le

remplacer par celui de Saint-Guilhem-du-Dèsert.

Jusqu'à la Révolution de ij8ç, le sanctuaire
pas cessé d'être un lieu de pèleri¬
nage très suivi. On y accourait des pays les plus
éloignés, et tous y venaient révérer la mémoire
de Gellone n'a

de saint

Guilhem, sinon implorer sa protection,
princes, comme les prélats, surtout
les gens du peuple. Il était même
fréquenté par
ceux
qui se rendaient aiLx grands pèlerinages de
Rome et de Saint-Jacques-de-Compostelle
et qui
se détournaient de leur
route, soit à l'aller, soit
au retour,
pour y faire leurs dévotions (z).
les rois et les

b

) La Légende. — La Légende ne pouvait que
s'emparer de la vie si remplie, si considérable et
si diverse de Guillaume de Toulouse
; et elle l'a
fait dans certaines chroniques latines du IX"
siècle, puis dans les romans français de la fin du
XI" siècle et surtout dans

ceux

du XIIe. On trouve

d'abord

quelques renseignements dans

en

latins

vers

en

un

poème

l'honneur de Louis-le-Pieux,

roi

d'Aquitaine, écrit une vingtaine d'années
après la mort de Guillaume par Ernoldus Niger.
Ce clerc aquitain avait été disgracié
par Louis-lePieux et relégué à
Strasbourg. Tel Ovide en son

(1) De l'abbaye de Gellone, il ne reste aujourd'hui que des ruines, sur
lesquelles les siècles ont amoncelé les ronces et les mousses, et son
église, devenue l'église paroissiale du bourg de Saint-Guilhem-duDésert.

�XXVI

exil

INTRODUCTION

les bords du Danube, il ne cessait

d'ac¬
Toulouse, devenu empereur des
Francs, de vers où il implorait sa grâce. Pour
le mieux flatter, il avait composé son panégyrique
en
quatre chants, sous le titre de : Carmina in
honorem Hludovici Pii ; mais il faut avouer, avec
M. Bèdier, que le rôle de Guillaume n'y est guère
sur

cabler le roi de

plus considérable que les divers rôles de ses com¬
pagnons d'armes, quoiqu'il y soit indiqué comme
le

principal chef des troupes aquitaines.
Les

en

poètes ont dû apprendre

ce

qu'ils ont mis

des moines
Gellone, qui en avaient conservé
traditions. Or, ces poètes étaient plutôt ceux
Midi que ceux du Nord. Mais où sont leurs

cantilènes, en

romances ou en cansos

d'Aniane et de
les
du

poèmes Ì Ils n'existent plus, soit qu'ils soient
perdus, soient qu'ils riaient jamais été conservés
par l'écriture. Et, par suite, on n'a pas manqué
de dire que, si le Midi a eu de nombreux poètes
lyriques, il n'a jamais eu de poètes épiques en
langue d'Oc. Quoi qu'il en soit, il n'est pas dou¬
teux que la légende de Guillaume de Toulouse
expulsant les Sarrasins de la région occupée par
les Wisigoths riait été profonde et universelle.
Cette diffusion est attestée par le biographe de
Guillaume, qui vivait au début du XII* siècle et
qui nous l'apprend en ces termes : « Quels sont
les chœurs de jeunes gens, quelles sont les assem¬
blées du peuple, quelles sont surtout les réunions
de chevaliers et de nobles, quelles sont les veilles
religieuses qui ne fassent doucement retentir, qui

�INTRODUCTION

ne

chantent

vocibus ?

son

histoire

Evidemment, il

XXVII

cadence, modulatis

en

s'agit point ici de
effet, n'a jamais
été chantée en chœur par toute une nation: elle
est bien trop longue et trop compliquée, et tous
les termes du biographe de Guillaume ne con¬
viennent réellement qu'à des chants courts, vifs,
populaires, mélodiques, mi-narratifs et mi-lyri¬
ques, — des cantilènes enfin. L'Épopée ne vint
que plus tard.
chants

»

ne

épiques. Une épopée,

en

c) Les Épopées. — E11 s'inspirant des chants
primitifs, habituellement fort courts, en les déve¬
loppant et en leur donnant la forme épique, les
Trouvères se sont particulièrement distingués.
C'est ainsi que, au lieu de faire, comme les
Latins avec l'Ỳnéide, des épopées artificielles, ils
o nt fait comme les Grecs avec /'Iliade et l'Odyssée,
des épopées naturelles et vraiment nationales.
Ces épopées, il est vrai, sont bien inférieures à
/'Iliade et à /'Odyssée ; mais c'est surtout parce
que les Trouvères n'avaient pas à leur disposi¬
tion une langue aussi formée et aussi complète
que la langue grecque, au temps d'Homère. Elles
n'en sont pas moins remarquables, malgré leurs
longueurs, leurs banalités désespérantes, leurs
répétitions. Mais, si le style en est trop souvent
médiocre, à quelle hauteur, parfois, ne s'élève pas
la pensée des poètes inconnus qui les composè¬
rent ! Ces chants épiques lsoiit habituellement
désignés sous le nom de « chansons de geste »
(gesta, actions, exploits: gesta Dei per Francos).

�XXVIII

INTRODUCTION

Leurs

sujets, comme nous le fait remarquer le
Jehan Bodel, se réduisent à trois prin¬
cipaux :

trouvère

Ne sont que
De

trois matières à nul homme entendant :
France, de Bretagne et de Rome la Grant.

La « matière de France » renferme les poèmes
qui racontent les exploits de Charlemagne et des
héros associés à sa gloire. La « matière de Bre¬
tagne » comprend les romans qui racontent les
hauts faits d'Arthus, roi de la Grande-Bretagne,
et des chevaliers de la Table-Ronde. Enfin, la
matière de Rome » embrasse les différents poè¬
mes qui ont trait à Vantiquité grecque et latine.
Chacun de ces groupes de poèmes est désigné
sous le nom de « cycles », comprenant le groupe
des poèmes qui offre le développement de la mê¬
me légende et dont le héros principal occupe le
centre. Tel est le Cycle carolingien, qui se subdi¬
vise lui-même en trois gestes. Le trouvère inconnu
à qui nous devons le roman de Doon de Mayence
dit, en effet, qu'il n'y eut que trois gestes au
royaume de France : la première, celle de Pépin
( autrement dite la Geste du Roi ) ; la seconde,
celle de Garin de Mont glane ( ou des Méridio¬
naux) ; la troisième, celle de Doon de Mayence
( ou des hommes du Nord).
«

La

signification poétique de ces trois gestes
indiquée par le trouvère Bertrand de
Bar (Bar-sur-Aube), dans son roman de Girard
de Viane. Il prétend, en effet, avoir « trouvé à
Saint-Denis, dans un livre de grande antiquité,
nous

est

�INTRODUCTION

XXIX

qu'il y a trois gestes de France : la geste du Roi,
qui est la plus riche en prouesses et en chevalerie,
la mieux

fournie de richesses et de châteaux ; la
de Doon de Mayence, à la barbe fleurie,
lignée fière et hardie, qui eût conquis toute la
seigneurie de France, si quelques-uns de ses
membres, Ganèlon par exemple, n'eussent mon¬
tré tant de ruse et de félonie ; enfin, la geste de
Garin de Montglane, dans laquelle il n'y eut ni
lâche ni traître, et dont tous les héros furent
sages, nobles guerriers et hardis chevaliers ; ils
travaillèrent sans repos à aider leur légitime
seigneur en même temps qu'à augmenter hono¬
rablement le nombre de leurs fiefs ; mais ils
mirent constamment par-dessus tout l'intérêt de
la Chrétienté, en confondant et détruisant les
geste

Sarrasins

».

D'après une tradition qui ne paraît pas remon¬
plus haut que le XIIP siècle et due à l'ima¬
gination des poètes épiques, Charlemagne, Doon
de Mayence et Garin de Montglane naquirent le
même jour et à la même heure. En ce moment
ter

solennel, toute la nature se troubla. Le soleil
devint rouge comme du sang, la terre trembla,
une
tempête épouvantable se déchaîna sur le
monde et, particulièrement, sur l'Espagne ter¬
rifiée, où plus de cent châteaux sarrasins s'écrou¬
lèrent sous les coups de l'orage. Puis, trois grands
coups de tonnerre retentirent et la foudre tomba
en même
temps devant le palais de Pépin, roi de
France, devant celui du duc d'Aquitaine et devant

�XXX

INTRODUCTION

celui où allait naître Doon de

Mayence, en creu¬
grands trous d'où sortirent
trois beaux arbres verdoyants et fleuris qui
devaient vivre autant que les trois chefs des trois
grandes familles épiques. La foule se demanda
si la fin du monde n'allait pas arriver ; mais, en
réalité, tous ces prodiges annonçaient la perte
des Sarrasins et le salut de la Chrétienté, la
victoire de l'Eglise et la gloire de la France ... En
attendant, trois nouveau-nés dormaient paisi¬
blement dans les bras de leur mère. Ils s'ap¬
pelaient : Charles, Doon et Garin.
sant dans le sol trois

C'est à la geste

méridionale de Garin de Montglane que se rattache Guillaume au Court-Ne
et voici sa généalogie d'après les poètes épiques.
Son père est Aimeri de Narbonne, le preux et le
vaillant, l' « Aymerillot » de la Légende des Siè¬
cles ; son grand-père est Hernaut de Beaulande,
le fidèle et le noble ; son aïeul est Garin de Montglane, fils de Savari, le sage et le saint (1). Et
tous appartiennent à l'Aquitaine, berceau de la

famille.
Guillaume

a six frères : Ber¬
Comarcis, Hernaut
de Gironde, Garin d'Anséune, Aimer le Chétif,
Guibelin d'Andrénas, tous rudes aux Sarrasins
et pleins de prud'hommie, et cinq sœurs, toutes
alliées à des héros, et dont l'une, Blanchefleur,
au

Court-Ne%

nard de Brebant, Beuve de

(i) Telle est, du moins, la généalogie indiquée par le poème d'Aimeri
de Narbonne.

�INTRODUCTION

XXXI

épouse l'empereur Louis. Guillaume n'est pas
l'aîné : il n'est que le troisième ; mais sa haute
personnalité domine de bonne heure celle de tous
ses frères. C'est l'habitude des
temps légendaires
de préférer les cadets de famille aux aînés et de
les représenter comme les plus intelligents et de
meilleur

cœur.

La Geste de Guillaume s'étend à

ses

frères, à

fils de ses frères et de ses sœurs,
ainsi qu'à leur descendance. Tous, jusqu'au
der¬
nier, Galien le Restauré, sont les défenseurs de
la terre de France et de la Chrétienté, notam¬
ment Vivien, l'héroïque fils de son frère Garin
d'Anséune. Les Chansons dont se compose la
Geste de Guillaume sont au nombre de
vingtquatre et ne comprennent pas moins de cent trente
mille vers ! Sept d'entre elles constituent l'essen¬

ses

neveux,

tiel de

son

i° Les

histoire. Ce sont:
Enfances

Guillaume

consacrées

à

ses

premiers exploits, du vivant de Charlemagne,
qui l'arme chevalier et prévoit qu'il deviendra
le grand soutien de son vaste empire ;
2° Le Couronnement

Looys, où Charlemagne,

se

sentant

mourir, confie son fils Louis à Guillaume,
avec mission
de le défendre contre les ennemis
du dedans et du dehors, et où il lui promet, en
récompense, son invincible épée Joyeuse, qui lui
vient de Clovis, le premier roi chrétien. Guil¬
laume s'acquitte courageusement de cette mis¬
sion.

Il met lui-même la

couronne

de

Charle-

�INTRODUCTION

XXXII

magne sur
ses

la tête de Louis et délivre celui-ci de

vassaux

rebelles ;

j° Le Charroi de Nîmes et 4° la Prise d'Orange
Guillaume, déguisé en marchand,
son neveu Bertrand, en charretier, pénètrent

disent comment
et

dans Nîmes

avec

leurs chevaliers cachés dans des

s'emparent de cette ville, puis d'O¬
où Guillaume fait la conquête de la belle
princesse sarrasine Orable, qu'il convertit à la
religió il chrétienne, à laquelle il fait prendre
au baptême le nom de Guibourc et qu'il épouse
tonneaux,

range,

ensuite ;

50 Le Covenant Vivien et 6° Aliscans racontent

grande défaite de Guillaume par les Sarrasins,
Villedaigne-sur-Orbieu, comme Roland avait
été défait à Ronceveaux, et la revanche glorieuse
qu'il prend, peu après, en chassant les Sarrasins
de Barcelonne et de tout le nord de l'Espagne.
C'est le point culminant de l'épopée de Guil¬
la
à

laume ;

70 Le Moniage Guillaume montre le vieux guer¬
rier ayant perdu sa compagne
de ses nombreuses et longues

Guibourc, fatigué

que son Souverain est en
ment, y mourant en odeur de

danger, et, finale¬
sainteté.

aventures, se reti¬
rant pieusement dans un cloître, mais en sortant
pour reprendre fièrement ses armes, toutes les

fois

La

grande idée poétique qui domine toute ces
ce n'est pas seulement la glorification
personnelle d'un héros : c'est surtout la nécessité
Cansos,

�INTRODUCTION

XXXIII

religieuse et patriotique de délivrer les pays méri¬
dionaux de la domination « païenne », c'est-à-dire
musulmane, et d'assurer ainsi la puissance de
l'Empire franc et le triomphe de la Chrétienté.
A cet effet, les Trouvères commencent par attri¬
buer à Guillaume au Court-Ne% toutes les quali¬
tés nécessaires pour arriver à son but : la force,
la loyauté, la fidélité à la royauté et à la patrie
commune.
Et ils montrent toutes ces qualités
physiques et morales pénétrant, grâce à lui, dans
les populations méridionales et les rattachant
ainsi à l'Empire franc. C'est la première générali¬
sation, et elle est con forme à la vérité historique.
En second lieu, les Trouvères font représenter
par Guillaume au Court-Ne\ la vocation provi¬
dentielle octroyée à la France méridionale, ainsi
préparée, de triompher des Sarrasins qui avaient
déjà conquis l'Espagne et envahi l'Empire franc.
En conséquence, notre héros est chargé symboli¬
quement de combattre sans trêve pour la civili¬
sation européenne et pour la religion du Christ.
Ce fut la seconde généralisation : elle conserve
encore la vérité historique, mais elle lui donne
un

plus libre développement.
Enfin, les Trouvères font intervenir une influ¬
que l'on pourrait appeler sociale, conforme

ence

aux mœurs

de la société

aux

XIIe et XIIIe siècles.

Inspirés par le principe de l'hérédité des charges
et des devoirs féodaux, ils font prédominer dans
l'épopée l'idée d'hérédité de certaines missions
providentielles, la succession, de génération en
5

�XXXIV

INTRODUCTION

génération, de devoirs héroïques. D'où la for¬
mation de plusieurs cycles chevaleresques repo¬
sant

sur

l'idée de famille, mais comprenant non

seulement

qui sont unis par les liens du
sang, mais ceux qui accomplissent les exploits
propres à une race, qui obéissent à une même
mission civilisatrice, qui partagent, en un mot,
l'activité héroïque, chétienne ou politique imposée
aux chefs d'une famille épique.
Si de

ceux

généralisations nous passons aux
sept Cansos que nous venons de citer,
nous voyons que deux seulement sont basées sur
des faits historiques particuliers et certains : la
bataille de Villedaigne-sur-Orbieu (Aude), deve¬
nue dans la Légende la bataille iTAliscans, que la
Canso ne situe jamais, et le Moniage Guillaume,
qui rapporte la conversion, la sainteté et la mort
du grand duc d'Aquitaine à l'abbaye de Gellone.
ces

détails des

Mais

historien ni

chroniqueur ne
conquérant Nîmes,
non plus que délivrant Narbonne et s'emparant
d'Orange. Si ces villes furent libérées des Sar¬
rasins, c'est qu'après la bataille de Villedaigne,
ceux-ci se hâtèrent de repasser les Pyrénées, pour
ne plus reparaître en France. Et les Trouvères
ont attribué cette délivrance à Guillaume, qui,
en
réalité, continua ses exploits non plus en
France, mais en Espagne.

nous

aucun

ont montré

Ce

aucun

Guillaume

qui a rendu populaire la bataille de
Villedaigne-sur-Orbieu, c'est qu'elle eut lieu
dans les mêmes conditions que celle de Poitiers.

�INTRODUCTION

En

XXXV

l'Empire franc avait été
par une armée immense de Musulmans,
et les plus graves intérêts étaient en jeu. Les
Arabes avaient Vambition de s'emparer de l'Em¬
pire franc, comme ils s'étaient emparés de l'Es¬
pagne, et d'y faire triompher l'étendard du Pro¬
phète. Les Chrétiens avaient donc à défendre
793, comme en 732,

envahi

contre eux leur religion, leurs institutions, leurs
propriétés, leur vie même. Pour eux, il ne s'agis¬
sait de rien moins que

du salut de leur patrie
franque et de la destinée de la foi Chrétienne. La
victoire de
mais

due

grâce à

Poitiers, attribuée à Charles-Martel,
surtout à Eudes, duc d'Aquitaine,

habiles manœuvres avec ses fantassins
aguerris, a été hautement célébrée par les His¬
ses

toriens, tandis qu'ils se sont moins occupés de
la

bataille

de

Villedaigne. Les Trouvères, au
une importance capitale
à celle-ci. Ils y ont été incités par les nombreux
chants populaires, militaires et religieux qu'elle
avait inspirés et qui s'étaient conservés jusqu'à
eux. Ils se sont ainsi montrés plus conscients de
la vérité. Si la bataille de Villedaigne-sur-Orbieu
ne
fut pas une victoire, elle eut des résultats plus
définitifs que la bataille de Poitiers. Non seule¬
ment elle obligea les Arabes à repasser précipi¬
tamment les Pyrénées, mais elle permit au roi de
Toulouse d'aller les combattre jusqu'en Espagne
et de s'emparer de Barcelone et de toute la Cata¬
logne. C'est pourquoi, de même que l'Histoire a
exalté, aux dépens d'Eudes, le nom seul de Charcontraire, ont attaché

�INTRODUCTION

XXXVI

les-Martel à l'occasion de la victoire de Poitiers,
de même le nom de Guillaume est le seul qui
soit resté
au

définitivement attaché, dans la Légende,
de l'expulsion définitive des Sar¬
du territoire franc.

souvenir

rasins
Ce

qui

laume

au

aussi aidé à la popularité de Guil¬
qu'à sa valeur mili¬
taire et aux services patriotiques et religieux
qu'il a rendus sont venus se joindre une auréole
de sainteté que n' ont j amais eu ni Eudes ni Char¬
les-Martel et son culte dans un lieu de pèlerinage
crée par lui et fréquenté par de nombreux pèle¬
rins. La Légende est allée plus loin encore. Elle a
fini par attribuer à Guillaume tous les exploits
que ses émules avaient pu accomplir contre les
Arabes. C'est ainsi qu'on retrouve, dans les poè¬
mes qui lui ont été consacrés, le souvenir
de la
prise de Narbonne par Alsamak, en 721, la vic¬
toire que le duc Eudes remporta, cette même
année, sur les Musulmans aux portes de Tou¬
louse, les conquêtes de Carcassonne et de Nîmes
par les Arabes, en 724, et, vers la même époque,
l'attaque d'Arles qui fut si fatale aux Chrétiens.
Et tous ces exploits historiques ont été groupés
si arbitrairement qu'ils ont fini par se synthétiser
sur une seule personnalité, celle de Guillaume
au Court-Neet se cantonner dans deux régions
particulières : le Narbonnais et la Provence.
a

Court-Nec'est

Mais il faut y joindre

bien d'aiitres faits géné¬

qui ont influencé ces récits particuliers,
tels que les progrès de la féodalité, les violences

raux

�INTRODUCTION

des

hauts barons et

la

XXXVII

faiblesse des derniers

empereurs Carolingiens

que les Chansons nous
montrent tour à tour soutenus ou humiliés par

Guillaume

par les membres de sa famille.
Enfin, aux exploits personnels de celui-ci furent
ajoutes ceux de tous les Paladins ayant porté le
nom

de

ou

de Guillaume. Ces Paladins sont

treize. Mais

au

on ne peut citer avec

nombre

certitude

que Guillaume I", comte de Provence, en 961, et
Guillaume I" dit Tcte-d'Etoupe, duc d'Aquitaine,
de 950

à 963.

Ces

confusions ou plutôt ces amalgames
paraissent avoir été tout d'abord l'œuvre des
nombreux pèlerins qui, pendant plusieurs siè¬
cles, se sont rendus aux grands sanctuaires d'Es¬
pagne ou d'Italie et s'arrêtaient à ceux de .la
France méridionale qui se trouvaient sur leur
passage ou qui se recommandaient tout particu¬
lièrement à leurs dévotions. A leur retour dans
leur pays, les récits qu'ils y faisaient, plus ou
moins exacts, plus ou moins amplifiés, servaient
de thème à de nombreux poètes. Il y a même cela
de

remarquable que la plupart des héros chantés
ainsi ont exécuté leurs exploits dans les pays
traversés par les
méridionaux. On

pèlerins et portent des noms
a même dit qu'il y avait des
cours hospitalières, telle celle
d'Ermengarde de
Narbonne, au XII' siècle, où étaient particuliè¬
rement célébrés les héros de l'indépendance méri¬
dionale et où parfois se fabriquaient de toutes
pièces des généalogies rattachant le présent au

�XXXVIII

INTRODUCTION

passé et rappelant les noms de seigneurs locaux
eii
exercice, pour les flatter, tels notamment
ceux
d'Aimeric II et de sa fille Ermengarde,
portés par le vicomte et par la vicomtesse de
Narbonne et donnés arbitrairement au père et à
la mère de Guillaume

au

Court-NeMais il est

aujourd'hui établi

que la légende
Narbonne est antérieure à la vie et

d'Aimeric de
aux exploits
d'Aimeric II, qui dirigea deux expéditions con¬
tre les Maures : l'une en n 14-1116 avec son frère
utérin Raymond-Bérenger, marquis de Barce¬
lone, contre les îles d'Yviça et de Majorque, et
l'autre en 1134, de concert avec Alphonse-Jour¬
dain, comte de Toulouse, pour aller au secours
d'Alphonse I", roi d'Aragon, qui faisait le siège
de Fraga occupé par les Arabes.
d

Entre toutes ces données
Légende, Pròsper Estieu
avait à choisir. S'il avait opté pour l'Histoire,
nous aurions eu un Guillaume de Toulouse
plus
et
plus
complet
authentique, car il nous l'aurait
montré triomphant des Vascons avant de com¬
) Le Romancero.

de l'Histoire et

—

de la

battre les Arabes et faisant de Toulouse le

prin¬
cipal boulevard de la Chrétienté contre l'Isla¬
misme, après en avoir fait un des domaines les
plus importants de l'Empire franc. Mais, en
revanche, il lui aurait enlevé tout ce que la
Légende lui a prêté de chevaleresque et de pit¬
toresque. Comme l'a dit Victor Hugo, entre
Hérodote qui a fait l'Histoire et Homère qui a
fait la Légende, 011 ne saurait dire qui doit être

�INTRODUCTION

préféré. La poésie

XXXIX

grand avantage tantôt de
historique, tantôt de la
deviner. Elle rend mieux que l'histoire la couleur
du temps et l'esprit des civilisations passées. C'est
de l'Histoire écoutée aux portes de la
Légeiide.
On ne saurait donc reprocher à
Pròsper Estieu,
qui, avant tout, est un poète, sa préférence pour
la Légende.
condenser

Mais,

la

a ce

réalité

optant pour celle-ci, il n'a pas cher¬
qu'elle est, sa beauté
est incomparable, et y toucher trop arbitraire¬
ment eût été une profanation. Il n'a pas même
en

ché à la refaire, car, telle

voulu

éblouir outre

mesure

notre

imagination

par des spectacles étranges, ni solliciter notre
esprit et notre cœur par des recherches curieuses
d'érudition savante ou par un
enchaînement

rigoiireux de vérités psychologiques. Il s'est
borné
et c'était bien suffisant — à interpréter
à sa manière, à évoquer plutôt la Légende de
Guillaume au Court-Ne% telle qu'elle a été con¬
sacrée par les Trouvères ; il s'est contenté de
puiser à plein cœur à « cette mer de poésie »,
selon l'expression de Victor Hugo, comme celuici avait puisé son Mariage de Roland dans Girard
de Viane et son Aymerillot dans Aimeri de Narbonne. Et c'est ainsi que, par une heureuse sélec¬
tion des nombreux épisodes légendaires relatifs
à Guillaume au Court-Neç, il a composé la plus
grande partie du Romancero Occitan.
—

Mais
—

ce

n'est pas tout.

auxquels il

a

donné

A ces épisodes épiques
relief saisisant qu'il

un

�INTRODUCTION

XL

trouver toujours dans les
joint des cantilènes lyriques
comme : Los
Planhs del Maure (Les Plaintes du
Maure), l'ode à Las tres Espazas (Les trois
Epées), Lo Lais d'Amor d'Ermengarda (Le Lai d'A¬
mour d'Hermengarde), Lo bèl Cabalher (Le beau
Chevalier), La bêla Orabla (La belle Orable),
La Canson dels Joglars (La Chanson des Jon¬

serait

difficile de

anciens textes

—

il

a

gleurs), La Tristor de Guilhèm (La Tristesse de
Guillaume), Victoria ! (Victoire !), etc., qui con¬
trastent harmonieusement avec les

ques et

récits héroï¬

les tumultueux échos des combats.

Cependant, nous ne sommes pas ici en pré¬
sence de pièces détachées et composées au hasard
de l'inspiration. Le Poète a synthétiquement
groupé tout cela et en a fait une œuvre ayant sa
parfaite unité, sans constituer un poème épique
suivant les formules

tombées

en

classiques actuellement bien

désuétude. Et cette

œuvre

est d'autant

plus variée. Elle ressemble à une mosaïque oùchaque pièce a sa forme propre et sa couleur
distincte, mais où les formes et les couleurs se
fondent dans l'ensemble, pour faire un tout
homogène ayant son caractère particulier.
Ajouterons-nous qu'un souffle puissant et
personnel, tour à tour épique et lyrique et se prê¬
tant aux mille nuances de l'inspiration, parcourt
et anime tout

ce

livre ? Le lecteur

convaincu et sentira vibrer en

vite
lui les accents de
en sera

poésie tantôt pleine d'élan, de fougue, de
passion, tantôt contenue dans le développement
cette

�INTRODUCTION

de

XLI

la

Cela

pensée et dans le cadre de l'exécution.
peut manquer, il est vrai, de certaines fiori¬

tures modernistes et décadentes ;

mais, incontes¬
tablement, on y entend de belle musique où la
trompe de bronze domine quelqiiefois la flûte
de Pan et la lyre d'Orphée. Du reste, chaque
époque a sa manière de penser et de s'exprimer,
et les
Trouvères, ces Primitifs admirables,
n'écoutaient battre letir cœur que pour de gran¬
des causes et non pour suivre dans le bleu ou
dans le noir, dans l'air calme ou dans le vent,
le vol capricieux de leurs rêves ... Ils célébraient
de preux chevaliers poussés par un idéal de
guerre, de conquête et de victoire, pour la plus

grande gloire de la race qui créa la France et
qui fit le triomphe de la Croix sur le Croissant.
Pròsper Estieu s'est inspiré de ces sentiments
et

a

mis

sa

Muse

en

harmonie

avec

leurs modes

d'expression. Ses poèmes sont le reflet exact de
la société féodale aux XP et XIP siècles. Ils rap¬
pellent tantôt les formes simples, naïves, parfois
même brutales, du Couronnement Looys, du Char¬
roi de Nîmes, rf'Aliscans, du Moniage Guillaume,
tantôt les formes plus adoucies, plus savantes,
plus littéraires des Enfances Guillaume et de la
Prise d'Orange. Son Romancero est une des plus
belles

œuvres

de

la

Renaissance

méridionale

actuelle, d'abord par la langue sélectionnée dont
il a usé, que nul, sauf son émule et ami Antonin
Perbosc, n'a maniée avec autant de pureté et de
maîtrise, et où il semble s'être surpassé lui6

�xlii

introduction

qu'il a traités en
ardent patriote de la

même, et ensuite par les sujets

impeccable artiste et en
France

Occitane à

l'honneur de cette France

qu'il aime par-dessus tout, parce qu'elle est,
Michelet, le pays de ceux qu'il
a le plus aimés.

suivant le mot de

Baron Desazars de Montgailhard

.

�SUR

LA

PRONONCIATION
OCCITANE

�-

/

•

.

.

'

�Sur la

prononciation Occitane
i.

—

VOYELLES

i° La voyelle a garde en général le son alphabé¬
tique, quelle que soit sa place dans le mot. Cepen¬
dant, a final atone se prononce, dans plusieurs pro¬
vinces du Midi de la France et en particulier dans le
Haut-Languedoc, complètement fermé, entre a et o.
Ex. : porta (porte), prononcer : porto ; — clastra

(cloître),
2° Il

pr. :

clastro.

occitan. La voyelle e
simple se prononce comme é fermé français. Ex. : pel
(poil), pr. : pèl. La voyelle e surmontée d'un accent
grave se prononce comme é ouvert français. Ex. : pèl

(peau),

n'y

pr. :

d'e muet

a pas

en

pèl.

3° La voyelle

o

simple

a

le

son

fermé (semi-son¬

nant) et

se prononce comme en français ou moyen
dans couleur. Ex. : mon (mon), pr. : moun. La

voyelle

o

surmontée d'un accent grave a le son ouvert

�XLVI

SUR LA

PRONONCIATION OCCITANE

(pleni-sonnant)

comme o
beau), pr. : cros.

français. Ex. : cràs (tom¬

4° La voyelle u a le même son qu'en français,
lorsqu'elle est précédée d'une consonne. Ex. : luna
(lune), pr. : luno ; — segur (sûr), pr. : ségur. Elle
a le même son qu'en
latin ou en italien et se pro¬
nonce donc comme en français ou fermé dans fou,
lorsqu'elle est précédée d'une voyelle avec laquelle
elle forme diphtongue. On a ainsi les diphtongues
au, eu, eu, iu, ou, qui se prononcent : àou, éou,
èou, ìou, òou. Ex. : trauc (trou), pr. : tràouc ; —
beu (il boit), pr. : béou ;— lèu (bientôt), pr. : lèou ;
riu (ruisseau), pr. : riou ; —nòu (neuf), pr. :
—

nòou.

5° Les groupes ai, ei, èi se prononcent aussi en
seule émission de voix, en conservant à chaque

une

voyelle le son qui lui est propre, mais en appuyant
sur la première. :
Ex. : paire (père), pr. : pài-ré ;
—

legeire (lecteur),
pèi-ro.

pr. :

lé-géi-rê; — pèira (pierre),

pr. :

II.

—

CONSONNES
redouble

jamais en occi¬
conséquent, elle a toujours le son dur,
comme dans sable, passer. Ex. : pasat (passé), pr. :
passat. Dans les mots où s a le son doux, comme
dans rose, on écrit toujours z, qui a le même son
qu'en français. Ex. : r'o^a (rose), pr. : ro\o.
i° La

tan.

Par

consonne

s

ne

se

�sur la prononciation

occitane

nlvii

a) Lorsqu'un mot finit par s et que
voyelle, on fait la
liaison. Dans ce cas, s a le son doux de z. Ex. : los
òmes aimables (les hommes aimables), pr. : lou%
remarques :

le mot suivant commence par une

omé% àimablés.
b) Lorsqu'un mot est terminé par s et que le mot
suivant commence par une des consonnes fortes c, p,
t, l's finale du premier mot conserve le son dur. Ex. :
los cants (les chants), pr. Ions cants ; — los prats
(les prés), pr. : lous prats ; — las taulas (les
tables), pr. : las tàoulos.
c) Mais, si le mot suivant commence par une con¬
autre que c, p, t, l's finale du premier mot se
vocalise en i. Ex. : los biòus (les bœufs.), pr. : loni
biòons ; — los mainats (les enfants), pr. : loni
mainats ; — las dents (les dents), pr. : lai dents ;
las fédas (les brebis), pr. : lai fédos ; — los
libres (les livres), pr. : loui libres ; — las fèlhas
(les feuilles), pr. : lai fèillos.
2° La consonne v, souvent imposée par l'étymosonne

—

espagnol, le son de b, dans plu¬
régions occitanes, notamment en Haut-Lenguedoc, en Gascogne et en Guyenne. Ex. : vida (vie),
pr. : bido.
logie,

a, comme en

sieurs

3° Le groupe ch ne se prononce jamais comme en
français. Il se prononce tch, comme dans le mot espa¬

gnol muchacho. Ex. : gauch (joie), pr.

s'emploie après les consonnes
leur donner le son mouillé. En consé¬
le groupe lh se prononce comme en fran-

4° La consonne h
1 et

n

pour

quence,

\

-.gàoutch.

�SUR LA PRONONCIATION OCCITANE

XLVIII

çais ///, et le groupe nh, comme

palha (paille),
pr. :

III.

pr. :

paillo

;

français gn, Ex. :
banhat (mouillé),

en

—

bagnat.

CONSONNES

—

ÉTYMOLOGIQUES

MUETTES

Les

l'étymologie
en

général

ou

(aimer),
(avoir),

pr. :
pr. :

(chanteur),
—

r

de l'Infinitif des verbes. Ex.

àimà;— finir (finir),
abé.

La finale

or et en er.

mestiè;

par
pas

:

i° La finale

2°

finales suivantes, requises
la dérivation, ne se prononcent

consonnes

Ex.
pr. :

r

:

des substantifs

flor (fleur),

cantadou;

pr. :

—

primier (premier),

pr.

et

-.fini

des

flou;

;

:

aimar

—

aber

adjectifs en
cantador

—

mestier (métier), pr.:
pr. :

primiè.

3° La finale t des substantifs et des adverbes
ment ainsi que

des participes

en

en

ant, int, eut. Ex.

:

jurament (serment), flacament (faiblement), tro¬
bant (trouvant), finint (finissant), recebent (rece¬
vant), pr. : juramén, flacamén, trouban, flnin,
rccébén.

4° La finale

des substantifs

in, en, on,
des adjectifs en on. Ex. : pan (pain), vin
(vin), beu (bien), tron (tonnerre), bon (bon), pr. :
pa, bi, bé, tron, bou. Cette lettre a un léger son
ainsi que

n

en an,

�sur la prononciation

occitane

xlix

nasal dans
dans la
d '11

quelques régions ; mais elle était muette
langue des Troubadours et portait le nom

caduc.

iv.

_

ACCENT

TONIQUE

Il y a lieu, quant à l'accent tonique, de
consi¬
dérer deux groupes de mots, suivant que ces mots se
terminent par une voyelle ou par une consonne.
i° Les mots terminés par une

des voyelles a, e, i,
du pluriel ou
finale d'une désinence verbale, ont l'accent tonique
sur l'avant-dernière
syllabe. Ex. : porta, libre,
cementèri ; au pluriel : portas, libres, cementèris;
cànta (il chante), que cante (qu'il chante), cànti
(je chante) ; avec une s : càntas (tu chantes), que
même suivies de la

consonne

s, marque

—

càntes (que tu

chantes).

remarques : a) Les mots terminés par la diph¬
tongue ia suivent généralement la même règle. Ex. :

glòria (gloire), istbria (histoire), victòria (victoire),
pregària (prière). Mais avec les autres diphtongues
terminales, l'accent tonique est sur la première
voyelle de la diphtongue. Ex. : agradtu (agréable),
cantarài (je chanterai).
h) Dans les mots terminés par une triphtongue,
tonique est sur la seconde voyelle de la
triphtongue. Ex. : iòu (œuf), biòu (bœuf), cantariài
(je chanterais).
l'accent

7

�sur

L

la

prononciation occitane

a) L'usage veut, mais fautivement,
quelques substantifs en ia aient l'accent tonique
la première voyelle de cette diphtongue termi¬

exceptions :

que
sur

nale. Ex.

:

patria (patrie),

au

lieu de

:

pàtria.

b) Quelques formes verbales terminées par les
voyelles a, /, seules ou suivies de la consonne s, ont
l'accent tonique sur la dernière syllabe. Dans ce cas,
la voyelle accentuée est toujours marquée d'un accent

Ex. : cantarà (il chantera), cantarià (il chan¬
terait), cantaràs (tu chanteras), cantariàs (tu chan¬
terais). Il en est de même de quelques rares mots
invariables terminés par î ou o. Ex. : aici (ici), aisò
(ceci), acò (cela).
grave.

2°

Les

mots

terminés par une consonne ont en

général l'accent tonique sur la dernière syllabe. Ex. :
poton (baiser), trobador (troubadour), glorios (glo¬

rieux), libertat (liberté), cantam (nous chantons),
cantarem (nous chanterons), que cantem (que nous
chantions), cantat% (chantez), cantaret£ (vous chan¬
terez), que cant et£ (que vous chantiez).
remarques: a) Lorsque le mot terminé par une
n'a pas l'accent tonique sur la dernière

consonne

syllabe, la voyelle accentuée est toujours marquée
d'un accent grave. Ex. : càntan (ils chantent), cantàbem (nous chantions), que cànten (qu'ils chantent).
?

b) Les mots terminés

au

singulier

par as,

pren¬

la voyelle accentuée, afin
de ne pas être confondus avec d'autres mots au plu¬
riel ayant la même forme. Ex. : solàs (soulagement),
nent un

accent grave sur

�SUR LA PRONONCIATION

à

de solas

(seules), fangàs (bourbier), à
fang as (boues), etc.

cause

de

OCCITANE

c) Les participes passés
indiqué exceptionnellement

promès (promis).

\

en es ont

LI

cause

l'accent tonique
aigu. Ex. :

par un accent

��I

ALS

PALADINS

�Als

Paladins

dins lo

campèstre e fugint ciutadins,
d'antan al fonze de sa clastra,
Ai pastat aicest pan poètic dins ma mastra,
Per reviudar la vostra Gèsta, ò Paladins !
erdut

Tal

un

monge

Vostres grands faits, los reveiretz aici-dedins.

Se, de còps, la Dolor foguèt vostra sorrastra,
Dins los miunis bordons
E

vos

mostri tals

qu'ètz

vostra

:

eròs

e

valor

s'enclastra,
campardins !

Cercant, l'espaza al punh, la Glòria perdurabla,
Vostra Aimada ajès nom : Auda, Ermengarda, Orabla,
Degun non vos valguèt, per la Gruèrra e l'Amor.
Quantis n'abètz trucats, de félons verinozes !
E, lauzant per acò vostre bras venjador,
Vos vòlon per Aujòls mos Raibes ufanozes !

�Paladins

Aux

PERDU dans la campagne
et fuyant lhuche,
es citadins,
poétique dans
tel

moine d'antan

un

j'ai pétri

ce

pain

faire revivre votre

au

fond de

ma

son

cloître,

pour

Geste, ô Paladins !

les reverrez. Si, parfois,
mauvaise, votre valeur
s'enchâsse dans mes vers, et je vous montre tels que
vous êtes : héros et francs lurons !
Vos hauts

la Douleur

faits, ici

fut votre

vous

sœur

Cherchant, l'épée au poing, la Gloire immortelle,
que votre Aimée eût nom : Aude, Hermengarde,
Orable, nul ne vous valut, pour la Guerre et l'Amour.
Combien

vous en

avez

pourfendus, de venimeux

félons ! Et, louant pour cela votre bras vengeur, mes
rêves d'homme fier vous veulent pour Aïeux !

�'

.

�II

LO

PALET

DE

ROLAND

s

�Lo

Palet de Roland

bant

Sus

d'anar
son

en

Espanha

destrier Valentiu,

Roland

pasèt un estiu
Negra-Montanha.
debià se regalar
casa del singlar,

Subre la
Com
A la

De La Val-Dots à

Narbona,

De Narbona à La Val-Dots !

�Le

Palet de

Roland

AVANT d'al er en Espagne sur son destrier Vaillantif, Roland

passa un
Noire. Comme il devait

chasse du

sanglier,

De La Valdoux à

Valdoux !

été sur la Montagneprendre plaisir à la

Narbonne, de Narbonne à La

�6o

LO

ROMANCERO

OCCITAN

Riu

plazent de Comba-Escura,
Paladin, quantis còps
L'as mirat prenent sos òps,
Lo

De l'albeta à nèit

escura

!

De qun aire triomfant
Embocaba l'olifant,

De La Val-Dots à

Narbona,

De Narbona à La Val-Dots !

Encara
De

sos

se

vei la trasa

dits subre los ròcs.

Per

jogar als siunis jòcs,
plus d'aquela rasa.
Quand mandaba lo palet,
Lo cambiaba en embelet,

Ne nais

De La Val-Dots à

Narbona,

De Narbona à La Yal-Dots !

Lo bèl

palet qu'acò èra !
rocàs de frejal
Que 1' Valent am Durandal
Arranquèt d'una peirièra.
Un tal bruch sos còps fazian,
Que s' resons se n'auzisian,
Tot

un

�LO

PALET

DE

61

ROLAND

Agréable ruisseau de Combescure, combien de fois
ébats, de la prime aube
attitude de triomphe il
embouchait l'olifant,
vis le Paladin prenant ses
à la nuit noire ! Avec quelle

tu

De La Valdoux à Narbonne,

de Narbonne à La

Valdoux.

On voit

encore

sur

les rochers la

trace

de

doigts. Il n'en naît plus de sa race, pour jouer à
jeux. Quand il lançait le palet, il le changeait
éclair,

De La Valdoux à

ses

ses
en

Narbonne, de Narbonne à La

Vadoux !

Le beau

palet que c'était ! Tout un gros rocher
granit qu'avec Durandal le Vaillant arracha d'une
carrière. Ses coups faisaient un tel bruit, que son
écho s'entendait,

de

�62

LO

ROMANCERO

De La Val-Dots à

OCCITAN

Narbona,

De Narbona à La Val-Dots !

Pèi, Roland faguèt la guerra
E

vers

Ronsas-Vals moric

...

en fasa d'Alaric,
palet quita plus terra ;
Mas, la nèit, los pets de tron
Fan brembar son jòc feron,

Ara,
Son

De La Val-Dots à

Narbona,

De Narbona à La Val-Dots !

�LO

PALET

De La Valdoux à

DE

ROLAND

Narbonne, de Narbonne à La

Valdoux !

et mourut à Ronceface du mont Alaric, son
palet ne quitte plus le sol ; mais, la nuit, les éclats
du tonnerre remémorent son jeu furieux,

Puis, Roland fit la

vaux

...

Maintenant,

De La Valdoux à

Valdoux.

guerre

en

Narbonne, de Narbonne à La

�r

/

—

�III

LAS TRES

ESPAZAS

9

�Las

Tres

Espazas

tres, Espazas encantadas,
Que 's Paladins et 1' grand Emperador
An fait luzir subre l'Aude et lAdor,

OS-AUTRAS

Per

un

Felibre siatz cantadas !

Cari, d'Olivier, de Roland,
Qu'abètz trucat sus la maldita Rasa
Qu'en terra d'Oc venguèt com una aurasa
Portar Mahom e Tarvagant !
Al bras de

�Les

Trois

Épées

Vous trois, Épées enchantées, que les Pall'Aude
adins
et le

grand Empereur ont fait luire sur
l'Adour, soyez chantées par un Félibre !

et sur

Au bras de

Charles, d'Olivier, de Roland, comme
frappé sur la maudite Race qui, tel un ou¬
ragan, vint en terre d'Oc, pour y porter Mahomet et
Tarvagant !
vdus avez

�68

OCCITAN

ROMANCERO

LO

Turpin de Rems vos abià benezidas ;
Vostre poder vos avenia del Cèl,
Pramor qu'abiatz dins lo vostre pomèl
Relicas

raras

e

cauzidas.

Èra garit per sempre de tot mal
Lo que de vos recebià blesadura,
E

perfendiatz d'una lama

segura

Lo cabalher et lo cabal.

Qunis combats vejèt la Val-de-Danha
Entre los Francs e 1' Pòple mescrezent !
Aquí calguèt, Espazas, que 1' Creisent
Se revirèse vers l'Espanha !

Miratz l'ufan del rei
Mas Olivier

a

Justamondur !

levât Auta-Clara,

E 1' cap del rei qu'a tant maurèla cara
Tomba com un espic madur.

Maugrabins desfizant las Espazas,
qu'ètz estats emprudents !
Ètz trasmudats en cadavres pudents,
O

Es subre-clar

Dont

totas

las combas

son razas.

�LAS

TRES

ESPAZAS

69

Turpin de Reims vous avait bénies ; vous teniez
puissance, parce que vous aviez dans
votre pommeau des reliques rares et choisies.

du Ciel votre

Il était
de

vous

guéri

recevait

toujours de tout mal, celui qui
blessure, et vous pourfendiez d'une

pour

sûre lame le cavalier

et

le cheval !

Quels combats vit le Val-de-Daigne entre les
et le Peuple mécréant ! Là, il fallut, Épées,
que le Croissant reprît le chemin de l'Espagne !
Francs

Admirez la fierté du roi

Justamondur! Mais Oli¬
Hauteclaire, et la tête du roi qui a si brun
visage tombe comme un épi mûr !

vier

a

O

levé

Maugrabins défiant les épées, il est bien clair
que vous fûtes téméraires ! Vous voilà changés en
cadavres puants, dont toutes les vallées sont pleines !

�LO

7°

Maure
Ailas !

ROMANCERO

Tamiz, al combat
sus

as

tu Durandal lèu

OCCITAN

grand

vam
s'abaisa

!

E, subre 1' prat ensannozit te laisa
Dobèrt corn un grelhant aglam !

Acò

's, segur, una bêla mesclada.
Quantis crezian reveze l'Iëmen,
Per i tastar los plazers de l'imen,
Que son tombats, la cara asclada !

Dempèi La Mèca, abian vist fòrsa lòcs ;
Mas non sabian qu'en terra de Narbona
Èra un acier d'una trempa tant bona
Que fazià brèca subre 's ròcs

...

Aquel acier sens pauza rega l'aire.
Que 's Paladins son bèls, l'espaza al punh !
Son afanats com dalhaires en Junh,
E la sang raja de tot caire.

Auzisètz

Cari, qu'a lo front en suzor !
Barons, trucatz subre 's Pagans ! Montjòia !
E sa Joioza aucis am bèla jòia
—

Lo rei cordoban Al-Manzor !

—

�LAS

TRES

Maure Tamiz, tu

as

ESPAZAS

grande ardeur

Hélas !• Durandal s'abaisse bientôt

pré ensanglanté, te laisse ouvert
qui germe !

sur

71

au combat !
toi et, sur le

comme un

gland

Sûrement, c'est une belle mêlée. Combien cro¬
yaient revoir l'Yémen, pour y goûter les plaisirs de
l'hyménée, qui sont tombés, le visage fendu !

Depuis La Mecque, ils avaient vu de nombreuses
ils ne savaient pas qu'en terre Narun acier d'une si bonne
trempe qu'il

contrées ; mais
bonnaise était

ébréchait les rochers

...

Cet acier sillonne l'air

sans trêve. Que les Pala¬
beaux, l'épée au poing! Ils se hâtent comme
les faucheurs en juin, et, de toutes parts, le sang

dins

sont

coule.

Entendez
sueur

Et

sa

Charles, dont le front est mouillé de
Barons, frappez sur les Païens ! Montjoie ! —
Joyeuse occit en grande joie le roi de Cordoue

!

Al-Manzour !

*

�LO

72

ROMANCERO

Glòria immortala à las
Ven de

cantar un

Gloria als

OCCITAN

Espazas qu'ara

Trobaire occitan !

grands noms de la Gèsta d'antan :
Durandal, Joioza, Auta-Clara !

�LAS

TRES

Gloire immortelle
vient de chanter !

Geste ancienne

:

aux

Gloire

ESPAZAS

73

Épées qu'un Poète occitan

grands noms de la
Durandal, Joyeuse, Hauteclaire !
aux

��IV

LOS PLANHS

DEL

MAURE

�Los

Planhs del

TAL, agonizant,
Fa resontir sos

—

Per

mostrar mon

me

Abaisa-te

res

Se reveziai

Pramor que

qu'un

mon

bèl

Maure

lo calif Al-Manzor
planhs subre la terra Audenca

bèl

palais

e sa

'splendor,

moment, serra nevenca !

palais,

non

moririai,

d'el m'arribarià la dots de vida.

Aquel palais comol de luts qu'à Cordob ai
Als èlhs dels òrbs torna còp-sec flamba escantida.

�Les

INSI,
tir

—

Plaintes

Maure

agonisant, le kalife Al-iManzour fait retenplaintes sur la terre Audoise :

ses

Pour

me

montrer mon

deur, abaisse-toi,
geuse !
Si

du

pour

un

beau

palais et sa splen¬
instant, montagne nei¬

je revoyais mon beau palais, je ne mourrais
de lui me viendrait la source de vie.

pas, car

Ce

palais plein de lumière que j'ai à Cordoue ral¬
soudain aux yeux des aveugles la flamme
disparue.

lume

�7»

LO

ROMANCERO

OCCITAN

mal, fa debrembar tot ben.
Qu'es, prèp d'el, la bèltat de las joves cantairas ?
Fa debrembar tot

Mai que l'Amor, mai que lo vin, fa pèrdre 1' sen,
Tant montan dels sius òrts embriaïgantas flairas !

Es
E

plus aut que Sedir, plus aut que Cavarnac,
jamai rei Persan n'ajèt tala demora.

Sentisi que per

a tant

Que,

veze

se

O

mon

E

me

el mon còr
lo reveziai, creiriai

Palais, ès

veici

Ailas !

,

d'estac
l'Auròra.

terrèstre paradis,
morent, dins un païs estrange.
un

plazer uman n'es gaire duradis
Qu'es lènh mon bòsc ont tant s'amadura l'irange !

Era

...

aquí lo miu cèl mai bèl que los sèt cèls,
el, nèit e jorn, triomfaba la Luna.

E subre

Aqui venian, seguidas pels esclaus fidèls,
Mas cent molhers, e recebiai bais de caduna.

Mas

perleja à mon front la darrièra suzor.
vida de calif aici finigue

Cal que ma

...

�LOS

PLANHS

DEL

MAURE

79

Il fait oublier tout

mal, il fait oublier tout bien.
Qu'est, auprès de lui, la beauté des jeunes chan¬
teuses ?

Plus que l'Amour, plus que le vin, il fait perdre
raison, tant les parfums enivrants montent de ses
jardins !
la

Il

est

plus haut

que

Sédir, plus haut

que

Kavar-

nak, et jamais roi de Perse n'eut semblable demeure.

le

Je sens que mon cœur lui est si attaché
revoyais, je croirais voir l'Aurore.

O

mon

Palais, tu

voici mourant

en

pays

le Paradis
étranger.

es

que,

si je

sur terre, et me

Hélas !

plaisir humain n'a pas grande durée
Qu'il est loin mon bois où si bien mûrit l'orange !

...

Il était
et sur

là, mon ciel plus beau que les sept cieux,
lui, nuit et jour, la Lune triomphait.

Là venaient, suivies des esclaves fidèles, mes cent
épouses, et je recevais le baiser de chacune.

Mais

mon

front est mouillé de la

Il faut que ma

sueur

vie de kalife s'achève ici !

dernière.

�8o

LO

ROMANCERO

OCCITAN

Ara, s'atuda lo bèl astre d'Al-Manzor !
Allah es grand ! Sò qu'es escriut que se compligue !

�LOS

PLANHS

DEL

MAURE

81

Maintenant, le bel astre d'Al-iManzour s'éteint !
est grand !
Que ce qui est écrit s'accom¬
plisse ! —
Allah

��V

LO

CORN

*

�Lo

entre

Am

A

que

son

Corn

Carl arriba prèp La Grasa
adejà belcòp lasa,

armada

Ronsas-Vals, Roland

Pauza

Los
E lo

so

còrn

e

bufa

monts son
reson

subre

tant que

pòt
pòd.

son

auts, e lo son se perlonga,
n'arriba à Serra-Longa.

♦

�Le

Co-r

i

Tandis que Charles arrive près de La Grasse avec
son

A
souffle

armée

Roncevaux, Roland
tant qu'il peut.

Les monts
son

déjà très fatiguée,

sont

écho arrive à

a

embouché

hauts, et le

Serrelongue.

«

son se

son

cor

et

prolonge, et

�86

LO

ROMANCERO

Lo Rei l'auzis
Barons !

—

Sò

—

:

—

OCCITAN

l'a batalha apramont,

Mas lèu li

respond Ganelon :

Dit per un autre,

qu'auzisètz

es

Pracò, Roland

am pena e

Torna bufar dins

Subre

acò serià mesorga !
lo bruch d'una sorga ! —

grand afan

blanc olifant.

son

pòt la sang fa 'na rajada
E, prèp son front, a 'na vena crebada.
son

S'en va tant lènh lo

grand son de son còrn,
Que Carl l'auzis resontir dins son còr.

Naimes tant-ben auzis

E, pracò, l'òst

E lo Rei dis

:

—

Sonarias pas,

Mas Ganelon
Abètz

es en

cauza parièra,
plena Corbièra.

Es ton

s'abias

pas

còrn, ò Roland !
perilh grand ! —

Sire, non i'a batalha !
pel blanc, lo vièlhum vos trabalha !

Parlatz,

ma

:

—

fe !

com

s'èretz

un

enfant !

Non coneisètz vostre nebot Roland ?

�Le

Roi

barons !

—

—

l'entend

:

—

Cependant, Roland

Sur
de

sa

ses

va

si

nouveau

dans

avec
son

peine et grand effort
blanc olifant.

lèvre le sang coule et,
veines est rompue.

près de

son

front,

cœur.

Naimes aussi entend semblable

dant, l'armée est

Et le Roi dit

sonnerais pas,,

:

en

chose, et,
pleine Corbière.

—

C'est

ton cor,

si tu n'étais

Mais Ganelon
avez

son

loin, le grand son de son cor, que Charles

l'entend retentir dans

Vou-s

y a bataille,
répond :

cela serait mensonge ! Ce
entendez, c'est le bruit d'une source ! —

souffle de

Il

Là-haut, il

Mais Ganelon bientôt lui

Dit par un autre,

que vous

une

«7

CORN

LO

:

—

les cheveux

pas en

cepen¬

ô Roland ! Tu

grand péril !

ne

—

Sire, il n'y a point bataille !
blancs, la vieillesse vous nuit !

Vous parlez, ma foi ! comme si vous étiez un en¬
fant! Ne connaissez-vous point votre neveu Roland?

�88

LO

ROMANCERO

Cornarià 'n
Non

vos

an

res

faguetz,

OCCITAN

lèbre !
el, venir la fèbre !

que per una

per

A-n-aicesta ora, es am los siunis pars
Darrier 'n izard

déjà mòrt als tres quarts

E

qu'a perdut demest qualqua bruscalha
Qual auzarià l'atacar en batalha ?

Cabalcatz donc
La Fransa

es

sens

lènh !

...

vos cracinejar !
Perque tant landrejar ?

—

Roland

pels pòts fa la sang à rajadas
E, prèp son front, a las venas crebadas.

Am dolor
Bufa

granda et majorai afan
totjorn dins son blanc olifant.

E Cari
—

l'auzis,

e

Mos auzidors

Dis

l'Emperaire.

Roland

batalha,

's Francezes l'auzison
non

—

sens

...

motiu bruzison !

—

Es lo còrn de Roland !
perilh es grand !

e son

Montjòia ! adonc, contra la gent Pagana !
E grand félon es aquel que
m'engana ! —

�LO

Il cornerait
de

lui,

ne vous

A cette

d'un izard

Et

un

CORN

89

pour un seul lièvre ! A

an

cause

rendez point malade !

heure, il
déjà mort

est avec
aux

ses

pairs à la poursuite

trois quarts

qu'il a perdu parmi quelque broussaille
l'attaquer résolument ?

...

Qui

oserait

Chevauchez donc
France est loin !

Roland

près de

son

a

sans

Pourquoi

vous

mettre en

peine ! La

tant perdre votre temps? —

des ruisseaux de sang sur ses

front,

ses

lèvres, et,

veines sont rompues.

Avec grande souffrance et
grand effort il souffle
toujours dans son blanc olifant.

Et Charles
—

l'entend,

Mes oreilles

Dit

ne

l'Empereur.

land combat !

est

celui

qui

C'est le cor de Roland
péril est grand !

—

et son

Montjoie ! donc
félon

et les Français l'entendent...
bourdonnent pas sans motif ! —

contre la gent
me

! Ro¬

Païenne ! Et grand

trompe !
13

�LO

go

ROMANCERO

OCCITAN

II

L'Emperador

a

fait

E l' flam de guerra

Cade baron
Los

sonar sos còrns,
aluca tots los còrs.

l'èlme

met

e

pren

gonfalons autant rojes

Los blancs

com

Las lansas

qu'an

nèu

e

l'espaza

que

los blaus

un margue

;

braza,

com

azur,

de bòsc dur

E 's

grands escuts formilhejan per òrta.
Los cabalhers d'aquela òst subre-fòrta
Dizon entre
—

Ah !

se

els, los pèds dins cade estriu
encara viu,

Farem amb el
E

un

plan mai qu'ara

E Cari
—

:

trobam Roland

famós

mortalatge

aurem

gauch sui vizatge !

a dit à son fidèl
Begon :
Que, 'ncadenat, lo Judas-Ganelon

—

�LO

CORN

91

II

L'Empereur a fait sonner ses cors, et l'ardeur de
enflamme tous les cœurs.

la guerre

Chaque baron met le heaume et prend l'épée. Les
gonfalons aussi rouges que braise,
Les blancs

comme

neige et les bleus

comme azur,

les lances emmanchées de bois dur

Et les

grands écus fourmillent dans la
cette armée puissante

campagne.

Les chevaliers de

Disent entre eux, les pieds dans
nous trouvons Roland encore

Ah ! si

Nous ferons
et

bien

visage !

plus

les étriers
en vie,

:

—

compagnie un fameux massacre
maintenant nous aurons joie sur le

en sa

que

—

Et Charles

a

dit à

son

chaîné, Ganelon le Traître

fidèle

Bégon

:

—

Qu'en¬

�LO

92

ROMANCERO

OCCITAN

Seguigue l'òst juscas à Saragòsa !
Per li pagar sa

felonia atròsa,

Lo rei Marsil l'atend segurament...
E ieu tant-ben li debi pagament !

De far

son
compte ai pas lo temps, per ara
En atendent, escrachi sus sa cara ! —

...

�LO

Suive
son

atroce

Le

roi

cette

compte

...

93

l'ost

jusqu'à Saragosse ! Pour lui
félonie,
Marsile l'attend certainement

aussi, je lui dois
A

CORN

son

...

payer

Et moi

salaire !

heure, je n'ai pas le loisir de lui faire son
En attendant, je lui crache au visage ! —

��VI

AIMERIC DE NARBONA

�Aimeric de Narbona

arl

voldrià

plan prendre Narbona ; mas, ailas !
barons li dis qu'ara es
trop las.
E Cari, auzint acò, dona 1' vam à
son ira :
Companhs, òc vezi ! sò que lènh d'aici vos tira,
Acò 's l'amor del cap-foguier,
l'amor del lèit !
Fugisètz donc de mon entorn, abant la nèit !
Pietat ! ara qu'es mòrt Roland lo
Triomfaire,
La Crestiantat n'a
plus que ieu per aparaire !
Cadun de

sos

—

Fugisètz, Borguinhons ! Fugisètz, Francimans,
Angevins, Peitavins, Mancèls, Bretons, Flamans
E non
creguetz qu'aicest comand sià galejada !

Tots los qu'an paur d'aber la
pèl

ensannejada,

!

�Aimeric

de Narbonne

CHARLES voudrait bien prendre Narbonne ; mais,
barons lui dit

qu'il se sent
fatigué, à cette heure... Et, entendant
cela, Charles donne un libre cours à sa colère : —
Compagnons, je le vois ! ce qui vous attire loin d'ici,
c'est l'amour du coin du feu, l'amour du lit ! Fuyez
donc loin de moi, avant la nuit ! Quelle pitié ! main¬
tenant que Roland le Victorieux est mort, la Chré¬
tienté n'a plus que moi pour défenseur ! Fuyez, Bour¬
guignons ! Fuyez, gens de France, Angevins, Poite¬
vins, Manceaux, Bretons, Flamands ! Et ne croyez
point que cet ordre soit une plaisanterie ! Tous ceux
qui ont peur d'avoir la peau ensanglantée, je ne les
hélas ! chacun de

ses

trop

13

�98

LO

ROMANCERO

OCCITAN

Los vòli pas, per sant

Firmin d'Amiènez !
sol, demorarai al païs Narbonez
E, sol, conquistarai aquela bèla terra !
Ah ! n'abètz pron, dels grands rambalhs d'aicesta
guerra
Eh ben ! fe d'Emperaire ! aici sejornarai
Vint longs mezes, s'òc cal, e, s'òc cal, vint de mai,
Juscas qu'i aji 'n palais am pintrura autant bèla
Qu'aquela qu'es dins mon palais d'Ais-la-Capèla !
E, quand seretz tornatz al païs d'Orlean,
En terra de Laon o jol cèl Alaman,
Se qualcun, estonat de vos veze, demanda :
Ont es donc lo rei Carl, que lo Ponent comanda ?
Es que, pr'azard, l'aurian vincut los Sarrazins ?
Cap acatat e de vergonha carmezins,
Li respondretz, Barons, qu'abètz l'ama felona :
Tot

—

—

—

L'abèm abandonat al sièti de Narbona !

Mas Arnaut de Baulanda esclata

—

jos l'afront:
el, se non abiai rufas al front,
Prendriai e gardariai aquela bèla vila ;
Mas s'à mon filh volètz ne faire òfra civila,
Crezi, fe de Crestian ! que, sens tròp lo vantar,
Malgrat sa joventut, podrà vos contentar !
Aimeric es son nom.
Am sa cara de filha,
Car n'a res que vint ans, Aimericòt se quilha
Dabant l'Emperador e li dis umilment :
Que lo Dius qu'a son tròne al mièch del firmament
Garde lo Rei de Sant-Danis, lo Rei de Fransa,
E lo gandigue per totjorn de malauransa !
Auzisètz-me, gent Emperaire ! Aicest païs
M'agrada fòrt, e, com ni baron ni marquis,
—

Sire ! dis

—

—

�AIMERIC

DE

NARBONA

99

saint Firmin d'Amiénois ! Je demeu¬
au pays Narbonnais et, seul, je con¬
querrai cette belle terre ! Ah ! vous en avez assez,
des grands tracas de cette guerre ! Eh bien ! foi d'Em¬
pereur ! je séjournerai ici vingt longs mois, s'il le
faut, et, s'il le faut, vingt de plus, jusqu'à ce que j'y
aie un palais avec aussi belle peinture que celle qui
est dans mon palais d'Aix-la-Chapelle ! Et', quand
vous serez revenus au pays d'Orléans, en terre de
Laon ou sous le ciel d'Allemagne, si quelqu'un, étonné
de vous voir, demande : — Où est donc le roi Charles,
qui gouverne l'Occident? Est-ce que, par hasard, les
veux

rerai

pas, par
tout seul

Sarrasins l'auraient vaincu ?
moisis de
avez

la félonie dans

donné

au

Mais
front

honte,

vous

l'âme

:

siège de Narbonne !
Hernaut

de

tête basse

—

et

cra¬

lui répondrez, Barons, qui
—

Nous l'avons aban¬

—

Beaulande

éclate

sous

l'af¬

Sire, dit-il, si mon front n'était pas si ridé,
je prendrais et je garderais cette belle ville ; mais,
si vous en faites offre civile à mon fils, malgré sa
jeunesse et sans trop le vanter, celui-ci, foi de Chré¬
tien ! pourra vous satisfaire ! Aimeric est son nom.
Avec son visage imberbe comme celui d'une fille,
car il n'a
que vingt ans, Aimerillot se dresse devant
l'Empereur et lui dit humblement : — Que le Dieu
qui a son trône au milieu du firmament garde le Roi
de Saint-Denis, le Roi de France, et pour toujours le
préserve d'infortune ! Écoutez-moi, bel empereur ! Ce
pays me plaît fort, et, comme ni Baron ni Marquis,
—

:

—

�100

LO

ROMANCERO

OCCITAN

A sò que vezi à-n-aicesta ora, non
s'enchauta,
Fasètz-me ne l'autrech, e lo prendrai sens fauta

! —
dizent, l'enfant s'es mes d'agenolhons.
Cari li respond : — Al còr m'as fait de gratilhons,
Sire Aimeric ! Pòs prendre e la vila e la terra !
E vos-aus tots, Barons, ò nòblas gents de guerra,
Debrembatz ma colèra e mon parlar brozesc !
Acò

Com la tristor

a

fait dins

mon

còr òrre cresc,

Dezempèi qu'Olivier e Roland n'an plus vida !
Mas, ara, vezètz plan qu'ai l'ama regaudida,
Que l'estrambòrd me torna e que tot m'es plazent !...
Sus lo

vèspre, Aimeric venciguèt lo Creisent.

�AIMERIC

d'après

DE

NARBONA

IOI

je vois à cette heure, ne s'en soucie,
l'octroyer, et je le prendrai sûrement !
Disant cela, l'enfant s'est mis à genoux. Charles
lui répond : — Tu as chatouillé mon cœur, sire Aimeric ! Tu peux prendre et la ville et la terre ! Et vous
tous, Barons, qui êtes nobles gens de guerre, oubliez
ma colère et mon rude
langage ! Comme la tristesse a
fait dans mon cœur affreuse croissance, depuis qu'Oli¬
vier et Roland sont morts ! Mais, maintenant, vous
voyez bien que j'ai l'âme réjouie, que mon enthou¬
siasme est revenu et que tout me fait plaisir !... —
veuillez

ce

que

me

—

Sur le

soir, Aimeric vainquit le Croissant.

��VII

CARCAS

SALUDA

�Carcas

Saluda

'Emperador qu'a la barba florida
Torna

A

Ronsas-Vals,

d'Espagnha am la
sos

Gloria immortala

dotze Pars

cara

amagrida.

son morts.

à-n-aquels subre-fòrts !

Prèp de la mar, ven de balhar Narbona
A-n-Aimeric, que l'a trobada bona.
Mas

Eginhard : — Sire, non abètz res,
Carcas, ciutat que ne val tres !

Sense

�Carcas

Salue

L'Empereur à la barbe fleurie revient d'Espagne
avec

A

le

visage défait.

Roncevaux,

Gloire immortelle à

ses
ces

douze Pairs
héros !

sont morts...

il vient de donner Narbonne à
Aimeric, qui l'a trouvée bonne à prendre.
Près de la mer,

Eginhard lui dit : — Sire, vous
Carcassonne, cité qui en vaut trois !

Mais
sans

n'avez rien
i*

�io6

LO

ROMANCERO

Acò 's la clau que
Sense Carcas, que

OCCITAN

dorbis l'Aquitània !
val la Sètimània ? —

Cari li

respond : — Clerc, as bêla
bèl-còp l'aire de ta canson !

Aimi

razon

Un bèl

jovent ven de prendre Narbona
L'Emperador prendra ben Carcasona !

Am ! menatz-me

Cintatz-me donc

!

:

Tencendur, mon cabal !
Joioza ! e, peraval,

Barons, mostratz sò qu'es la sang de Fransa !
Los Sarrazins

van

aber malauransa !

—

Long-temps, ailas ! lo grand Emperador
Dabant Carcas demora esperador.

Dóna Carcas
E dins

son

es una

cap

Lo sièti dura, e
Ten à

De

mai d'una

engana

landra

la fièra Ciutat

probar qu'a 'ncara milh e blat.

sos

Que,

vièlha mandra,

se

una truèja grasa
crebant, mostra gran e repasa.

merlets tomba

...

�SALUDA

CARCAS

C'est la clef

Septimanie,

107

qui ouvre l'Aquitaine ! Que vaut la
Carcassonne ?

sans

Charles lui

répond: — Clerc, ta raison est bonne !
J'aime bien l'air de ta chanson !

Un
bonne

jeune homme vient de prendre Narl'Empereur prendra bien Carcassonne !

beau
:

Allons !

amenez-moi Tencendur, mon destrier !

Ceignez-moi Joyeuse ! et,

par

là-bas,

Barons, montrez ce qu'est le sang de
Sarrasins vont avoir du malheur ! —

France ! Les

Longtemps, hélas ! le grand Empereur attend
devant Carcassonne.

Dame Carcas est
ruse

traverse son

Le

qu'elle
De
se

une

esprit

vieille matoise, et plus

d'une

...

siège dure, et la fière Cité tient à prouver
a encore maïs et blé.

ses

murailles tombe

crevant, montre

une

truie grasse

grain et farine.

qui,

en

�I08

LO

E Cari
Los

a

dit

ROMANCERO

:

—

Maugrabins

A

veze

OCCITAN

lor

bestial,
grand mal

encara an pas

E vivon pas de ròs com las cigalas
Perdem plus temps ! Barons, à las

Tots los barons

Déjà

se son

en

!
escalas !

ufanos rambalh

afanats à l'asalh.

s'ensaja, e s'esquinta.
Qun fum de gents dabant la torre Pinta !
Cadun trabalha, e

Mas l'auta torre

es

E crèma tant que

aflambada lèu

deven

un

grand flèu.

Sus l'òst de Cari l'auriu fòc la

S'entre-dorbis

com

madura

degrana,
milgrana,

Pèi s'espotis, dins un gèst sobeiran..
Atal Carcas saludèt Cari lo Grand !

—

�CARCAS

Et Charles

a

dit

:

—

SALUDA

109

A voir leur bétail, les Mau-

grabins n'ont pas grand mal encore
de rosée comme les cigales ! Ne
perdons plus notre temps ! Barons, aux échelles ! —
Et

ne

Tous

vivent pas

les barons

en

fier empressement se sont

déjà rués à l'assaut.

Chacun travaille, et s'essaie, et
foule, devant la tour Pinte !

se

harasse. Quelle

Mais la haute tour est bientôt toute
et brûle tant

qu'elle devient

un

Le feu sauvage l'égrène sur l'ost de
s'entr'ouvre comme une grenade mûre,

Puis s'écroule
que

en

flammes

grand fléau.

Charles, elle

souverain... C'est ainsi
Carcas salua Charlemagne !
en un

geste

�.

'

.'

■

■

�VIII

MARIDATGE

D'AIMERIC

�Lo

Maridatge d'Aimeric

vòl aber per molher Ermengarda,
Sòrre de Bonifàs qu'es lo rei dels
Lombards,

IMERIC

Com ten Narbona
E manda à Bonifàs

dempèi

pauc,

gelós, la garda

mesatgers bragards.
Demest aicestis, que son tots d'un aut paratge,
l'a Gui de Mont-Pensier, Girard de Roselhon,
sos

Ugò de Bargalena am son reguèrg caratge
Allaum, que ten lo gonfalon.
Aimeric lor a dit :
Sabi joventa bèla
Qu'en ciutat de Pavia a granda set d'amor.
Demandatz donc per ieu la man de la piuzèla
Que, de tant lènh, a mes lo miu còr en cremor !
E lo valent

—

—

�Le

Mariage d'Aimeriç

AIMERIC veut épouser Hermengarde, sœur de

Boniface, qui est roi des Lombards. Comme il
tient Narbonne depuis peu, jalousement il la
garde et envoie à Boniface ses hardis messagers.
Parmi ceux-ci, qui sont tous de haut parage, il y a
Guy de Montpensier, Girard de Roussillon, Hugo deBargalenne au sombre visage et le vaillant Alleaume,
qui tient le gonfalon. Aimeric leur a dit : — Je con¬
nais une belle jeune fille qui, en la cité de Pavie, a
grande soif d'amour. Demandez pour moi la main de
la pucelle qui, de si loin, a enflammé mon cœur ! —

i5

�LO

ii4

IS

ROMANCERO

OCCITAN

*

-

Los Narbonezes

Destriers rabents

e

'

B

partits. An bonas lansas,

son

subretot bèls

marcs

d'argent.

Tot

caminant, an amermat las esperansas
De Savari, gros Alaman trop emprudent...
Pèi, sus l'èrba, en cantant, an eisugat lors lamas,
E los vaqui lèu-lèu enta 1' rei Bonifàs.
Aicest, que non coneis sò que bulh dins lors amas,
Los convida à

sa

taula.

—

Abèm d'aur mai que

n'as,

E pagarem nostre ostalher, en Lómbardìa !
Grand mercès, Rei ! — dizon en còr los Cabalhers.
Lo

Rei, tre los auzir, es comol de furia
fornhers, tavernhers, mazelhers
De vendre al prètz major las provezions de boca.
Acò destorba pas los vasals d'Aimeric.
Pagan cent marcs un biòu, vint liuras una cloca,
E se mòstran atal d'un païs subre-ric.
E comanda als

Novèl ordre del Rei

:

—

A tots

es

fait defensa

De vendre lenha als cabalhers mal embocats !

—

Sètimans, non s'enchautant de la despensa,
Crompan, per faire fòc, anaps escrincelats.
Enfin, qu'un es lo vent que vers aisi vos mena,
Senhors ?
a dit lo Rei, mai que jamai renos.
Alavets parla atal Ugò de Bargalena :

Los

—

—

—

Nostre

comte

Aimeric, filh d'Ernaut l'Ufanos,

Te fa saber que per molher cauzis ta sòrre
E que, s'al siu voler metes empachament,
De sa man de valent periràs de mal òrre !

Mentrestant, de

sa

part, te fau lo jurament

�LO

MARIDATGE

D'AIMERIC

115

Les Narbonnais

sont partis. Ils ont bonnes lan¬
destriers rapides et surtout beaux marcs d'ar¬
gent. Chemin faisant, ils ont amoindri les espérances
de Savary, gros Allemand trop imprudent...
Puis,
sur l'herbe, en chantant, ils ont
essuyé leurs épées,
et les voilà bientôt chez le roi Boniface. Celui-ci,
ignorant ce qui bout en leurs âmes, les convie à sa

ces,

table.

Nous

de l'or

plus que toi, et nous paierons
Lombardie ! Grand merci, Roi ! —
disent en chœur les Chevaliers. A ces mots, le Roi
entre en grande fureur et ordonne aux fourniers,
taverniers et bouchers de vendre au plus haut prix
les provisions de bouche. Cela ne trouble point les
—

notre

avons

hôtelier,

en

d'Aimeric. Ils payent cent marcs un bœuf,
vingt livres une poule couveuse et montrent ainsi
qu'ils sont d'un très riche pays. Nouvel ordre du
Roi :
Il est interdit à quiconque de vendre du bois
aux Chevaliers impertinents !
— Les Septimaniens,
ne
se
préoccupant guère de la dépense, achètent,
pour faire du feu, des hanaps ciselés. — Enfin, quel
est le vent qui vous amène ici, Seigneurs ? — a dit
le Roi, plus que jamais hargneux. Alors s'exprime
ainsi Hugo de Bargalenne :
vassaux

—

Notre

Aimeric, fils d'Hernaut le Fier,
qu'il choisit ta sœur pour épouse et
que, si tu mets empêchement à sa volonté, de sa
main de vaillant tu périras d'affreuse mort ! Cepen¬
dant, de sa part, je te fais le serment qu'Hermengarde
—

te

comte

fait savoir

�LO

ROMANCERO

OCCITAN

Qù'Ermengarda la Bêla aurà 'n polit doari
En païs Narbonez e 'n païs Aquitan,
E que l'Espanha aurà tant-ben, s'es necesari...

Ara, aici sèm pr'auzir ta vots de bon Crestian !
Lo

Rei-i- tot trebolat.
Ma

vers sa sòrre

s'abansa

—

:

sòrre',-escotatz-méj Vos ai trobat pr' espos '
e fòrt, e som
segur :d'abansá
Que vos agradarà ! — Fraire car, taizatz-vos !
Sabètz que pér mai d'un foguèri demandada ;
Qu'ai refüzat lo.Dòge e Savari lo Rie...
Aprenètz donc qu'aimariai mai èstre cremada
Qu'espozar un baron, se non es Aimeric ! —
Ma sòrre" ! es Aimeric que vostra man demanda !
Es Aimeric ? M'abètz dobèrt lo Paradis,
E belèu morirai d'aber jòia tant granda !
Qu'Aimeric vengue lèu dins aiceste païs ! —
—

Un baron ric

—

—

�KO

la Belle

MARIDATGE

D'AIMERIC

beau douaire

117

pays Narbonnais
Aquitain, et qu'elle aura aussi l'Espagne,
si c'est nécessaire... Maintenant, nous sommes ici
pour ouïr ta voix de bon Chrétien ! —
et en

aura

un

en

pays

Le

Roi, bouleversé, s'avance

vers sa sœur :

Ma sœur, écoutez-moi ! Je vous ai trouvé pour
époux un baron riche et fort, et je suis sûr d'avance
qu'il vous plaira ! — Frère cher, taisez-vous ! Vous
savez que
par plus d'un je fus demandée ; que j'ai
refusé le Doge et Savary le Riche... Aprenez donc
que j'aimerais mieux être brûlée qu'épouser un baron,
si ce n'est Aimeric !
Ma sœur ! c'est Aimeric qui
—

—

demande votre main !
vez

prouver
en ce

le

—

C'est Aimeric ? Vous m'a¬

Paradis, et je mourrai peut-être d'é¬
joie si grande ! Que bientôt Aimeric arrive
pays ! —

ouvert

�.

P'-

.

'

�IX

LO LAIS D'AMOR D'ERMENGARDA

�Lo

Lais

d'Amor

INS una

d'Ermengarda

clastra,

en

Lombardia,

Abiai cregut trobar ma via ;
Mas lo dius Amor me soris...

Qu'Aimeric

Te
Per

E carirai

vengue

vau

lèu dins aiceste païs !

laisar, bèla Italia,

anar

dins l'Occitanxa

Que l'Sarrazin endoloris,
aquí lo que tant me caris !

�Le

Lai

d'Amour

d'Hermengarde

Dans un cloître, en Lombardie, j'avais cru trou¬!
ver

rit...

voie ; mais le dieu Amour me sou¬
Que bientôt Aimeric arrive en ce pays

ma

Je vais te quitter, belle Italie, pour aller
d'Oc que le Maure ravage, et, là, je
qui tant me chérit !

pays
celui

dans

ce

chérirai

16

�LO

122

ROMANCERO

OCCITAN

Sabi que 1' Dòge
E dirà qu'ai pr'el
A

Car la flor

aurà furìa
felonìa.
grand tòrt d'aimar qui l'orris,
de mon còr, non es pr'el que floris !

Que pòd

me far sa gelozia !
Ai set de la dosa ambrozia

E,

com

Que del grand mal d'Amor garis !
ieu, d'aquel mal mon Aimeric moris !

Am

gauch cambiarai de patria,
alegria.
sofris,
vendra lèu dins aiceste païs !

Per que mon còr tròbe
Se com lo|miu son còr
Aimeric

�LO

Je sais

LAIS

D'AMOR

D'ERMENGARDA

123

le Doge sera furieux et m'accusera de
grand tort d'aimer qui le déteste, car la
fleur de mon cœur, ce n'est pas pour lui qu'elle s'é¬
panouit !
félonie. 11

que

a

Que m'importe sa jalousie ? J'ai soif de la douce
qui guérit du grand mal d'Amour! Et, com¬
moi, mon Aimeric meurt de ce mal !

embroisie
me

Avec

joie je changerai de patrie, pour que mon
allégresse. Si son cœur souffre comme
mien, Aimeric viendra bientôt en ce pays !

cœur

le

trouve

��X

L'ENFANTESA

DE

GUILHÈM

�L'Enfante sa de Guilhèm

IMERIC

de Narbona

Cade an,

li dona

uros. Sa molher,
filh que serà Cabalher.

es

un

Bernat, Garin, Ernaut, Guilhèm, Beuve grandison,
Mentre que 's Sarrazins vers l'Espanha fugison.

Pèi, cinq filhas vendran. Quand aurà lo pel gris,
una
Blanca-Flor
emperairis !

Ne veirà

—

—

Déjà, sos bèls mainats, dins son palais de marbre,
Semblan, à son entorn, los regrelhs d'un bèl arbre.

�L'Enfance

de

Guillaume

Aimeric de Narbonne est heureux. Chaque année,
sa compagne
valier.

lui donne

un

fils qui

sera

Che¬

Bernard, Garin, Hernaut, Guillaume, Beuve gran¬
dissent, tandis que les Sarrasins s'enfuient vers l'Es¬
pagne.

Puis, cinq filles viendront. Quand il aura les che¬
gris, il en verra une — Blanchefleur — impé¬

veux

ratrice !

Déjà, ses beaux enfants, dans son palais de mar¬
bre, ressemblent, autour de lui, aux surgeons d'un
bel arbre.

�128

LO

Mas sò
Es de

ROMANCERO

OCCITAN

qu'ara à

veze

son còr de paire es lo mai
l'ardor de Guilhèm l'Ufanos.

Aicest n'a que setze ans, e
Maures aucits o trasmudats

Malgrat qu'aje quatre
Comanda

com

un

ans

rei à

son

dos,

raiba
en

de

que batalha,
varletalha.

mens que son

ainat,

fraire Bernat.

S'èra mèstre, còp-sec

partirià per Aurenja,
E, gracia à-n-el, la Crestiantat aurià revenja !
Ailas ! deu

plegar dabant son paire car
Que lo vòl adobat Cabalher pel grand Cari.
se

L'ira
E

qu'a dins lo còr, cal, ara, que la domte
s'enangue à Paris am sos fraires e 1' Comte...

Atal

ne

fa comand l'eiretier de

Pr'un mesatger montât

Pépin,
subre un miòl sarrazin.

�l'enfantesa

Mais

de

guilhèm

129

qui est le plus doux à son cœur de père,
c'est de voir l'ardeur de Guillaume le Fier.
ce

Celui-ci n'a que

taille, Maures occis

seize
ou

réduits

Quoiqu'il ait quatre
il commande

ans, et

comme un

en

il ne rêve
servitude.

que

ba¬

ans de moins que son aîné,
roi à son frère Bernard.

S'il était le maître,

il partirait tout de suite pour
Orange, et, grâce à lui, la Chrétienté aurait revanche!
Hélas ! il doit s'incliner devant
veut le

voir armé Chevalier par

A cette
a

dans le

et le

heure, il faut qu'il dompte la colère qu'il
et parte pour Paris avec ses
frères

cœur

Comte...

Ainsi
un

père cher qui
le grand Charles.
son

l'ordonne,
messager monté

de l'héritier de Pépin,
mulet de race sarrasine.

au nom

sur un

17

��XI

LA

CONQUISTA DE BAUCENT

�La

Conquista de Baucent

filhs, que tots an bêla mina
Devers Paris En Aimeric camina

mbe sos

aprèp la ciutat de Beziers
subre lors destriers
Venon d'Aurenja. Aquí, la rèina Orabla,
Qu'a pel negros e la cara agradabla,
Lor a promés d'èstre lèu la molher
Del fier Tibaut que rènha en Arabia.
Uèi, per Guilhèm, es un jorn d'alegria.
Pel primier còp, es sui prat batalher
E va poder, sens èstre Cabalher,
Faire rajar un pauc de sang pagana...
E tròba,

Un fum de Turcs que,

—

Veiretz lèu-lèu que som

E que, malgrat que
Non som nascut per

n'aji

de vostra grana

pas alberc,
com un clerc

viure

!

—

�La

Conquête de Baucent

Avec ses fils, qui ont tous belle apparence, Aimeric chemine

vers Paris et trouve, après la
Béziers, une foule de Turcs qui, sur
leurs destriers, viennent d'Orange. Là, la reine Orable
aux cheveux noirs et au visage séduisant leur a pro¬
mis d'être bientôt l'épouse du fier Thibaut qui règne
en Arabie. Ce jour, pour Guillaume, est un jour de
grande joie. Pour la première fois, il est sur le pré
de bataille, et, sans être encore Chevalier, il va pou¬
voir faire couler un peu de sang païen...

cité de

—

Vous

et que,

verrez

bientôt que

je suis de votre race

quoique je n'aie point haubert, je ne suis pa s
vivre comme un clerc ! — Ainsi Guillaume

né pour

�LO

134

ROMANCERO

Atal Guilhèm

OCCITAN

parla à son paire
còsta
Que fièrament
el es cabalcaire.
Pèi, dins sa man n'ajent qu'un tròs de pal,
ara

Tomba suis Turcs

e

los

met en

Lo bèl combat ! Mas los Turcs
E los Crestians

non son

grand mal.
sèt mila,

son

belèu sèt cents.

Quantis d'aicests veiran la granda Vila ?
Çjuantis sui prat demoraran jazents ?
Déjà lo Comte es pres, ò malauransa !
Que devendran, dis el, los mius enfants,
Que Cari espèra^al dos païs de Fransa ? —
Guilhèm respond : — Seran tots triomfants !
E lo siu pal fend los caps com milgranas.
Espaventats, los Turcs viran talons,
Abandonant armas et gonfalons
E de lors mòrts cobriguent monts e planas.
—

—

Mas, sautant rius com un auzèl, praval,
Qu'es clone aquel tant afogat cabal ?

Dejos la sèla
Son mòrs

es

a cobèrta brodada ;
d'aur e val mila bezants...

Acò's Baucent,
Manda
—

E

en

qu'ai Prince dels Pagans
prezent Orabla la Mannada.

Lo bèl destrier !
ne

farai

mon

Rabentament
Lo monta

e

sosca

companh,
:

—

—

Me 1' cal

la vida ! —
la brida,
Vaqui lo miu cabal ! —

l'aganta

dis

Guilhèm.

per

per

�LA

CONQUISTA

DE

BAUCENT

135

parle maintenant à son père qui fièrement chevauche
près de lui. Puis, en sa main n'ayant qu'un tronçon
d'épieu, il court sus aux Turcs et les met en grand
mal.

Le beau combat ! Mais les Turcs

sont sept

mille, et les Chrétiens ne sont pas, peut-être, sept
Combien, parmi ceux-ci, verront la grande
Ville ? Combien sur le pré demeureront étendus ?
Déjà, ô malheur! le Comte est prisonnier! —Que de¬
viendront, dit-il, mes enfants, que Charles attend au
doux pays de France ? — Guillaume lui répond : —
Tous seront triomphants ! — Et son épieu entr ouvre

cents...

les têtes

comme

grenades. Épouvantés, les Turcs s'en¬

fuient, abandonnant armes et gonfalons et
morts couvrant monts et plaines.

de leurs

Mais, là-bas, franchissant les ruisseaux comme
oiseau, quel est donc ce cheval si fougueux ? Il a,
sous la selle, une housse brodée ; son mors est d'or
et vaut mille besants... C'est Baucent, qu'Orable la
Belle envoie en présent au Prince des Païens. —Quel
un

destrier ! songe Guillaume. — Il faut qu'il
m'appartienne ! et j'en ferai mon compagnon, pour
la vie !
Rapidement, il le saisit par la bride, l'en¬

beau

—

fourche et dit

:

—

Voilà

mon

cheval !

—

��XII

CARL

E

GUILHÈM

�Cari

e

Guilhèm

Guilhèm es arribat à Sant-Danis,
un rei
vincut, que subre lo parvis
De la Grand-Glèiza, dabant
Cari, porta Joioza.
Non podent mestrejar son ama coleroza,
Lo buta am son gròs punh e li dis rudament
;
Aprèp Cari, es à ieu que Joioza aparten !
Vaqui per tu ! — Subre una ancola de capèla
A resquitat un pauc la reiala cerbèla.
RE

que
A vist

—

E Cari

a dit :
Lo damaizèl fa bon debut !
Serà pros cabalher, se non es Belzebut !

En

atendent,

—

de ma vista disparegue ! —
Guilhèm respond: — Que Cari me 'n cregue!

que

Plan rezolgut,

�Charles

et

Guillaume

DÈS que Guil aume est arrivé à Saint-Denis,Neil

parvis de la
Basilique, devant Charles, porte Joyeuse.
pouvant maîtriser sa colère, il le pousse avec son
gros poing et lui dit rudement : — Après Charles,
c'est à moi que Joyeuse appartient! Voilà pour toi ! —
Sur le contrefort d'une chapelle a giclé un peu la
cervelle royale. Et Charles a dit : — Le damoiseau
a

vu

un

débute bien ! Il

Belzébuth !
yeux

!

—

roi vaincu qui, sur le

sera preux
En attendant,

chevalier, s'il n'est
qu'il disparaisse à

Bien résolu, Guillaume répond :

—

pas
mes

Que

�140

Portar

LO

ROMANCERO

Joioza dabant ieu

es

OCCITAN

aber tòrt !

Lo que

d'aisi m'arrancarà, lo vezi mòrt ! —
L'Emperador potent qu'a vincut tantis reizes
E que jamai n'a conegut los grands desreizes,
Aquel que fa fugir Normans e Sarrazins,
Que fa dels riuzes clars de riuzes carmezins
E que segurament ten dins sa man la Bòla,
Tant-lèu qu'auzis Guilhèm, com lo fèlhum tremola.
Bèl Emperaire, dis aicest, som colèric.
Perdonatz-me ! Ai dins lo còr sang d'Aimeric ! —
Es lo filh d'Aimeric, jovent? Qu'adonc t'abrasi !
Sentisi que lo gauch dins mon còr fa 'n aigasi
E que seras de mon Empèri lo pilher ! —
—

—

Atal Guilhèm per

Cari foguèt fait Cabalher.

�CARL

E

GUILHÈM

141

Charles m'en croie ! Porter

Joyeuse devant moi, c est
qui m'arrachera d'ici, je le vois
mort !
Le puissant Empereur qui a vaincu tant
de rois et qui jamais n'a connu les grands désastres,
celui qui met en fuite Normands et Sarrasins, qui
change les ruisseaux clairs en ruisseaux cramoisis
et tient sûrement le Globe en sa main, tremble
comme
feuillage, dès qu'il entend Guillaume. — Bel
Empereur, dit celui-ci, je suis irascible. Pardonnezmoi ! J'ai dans le cœur sang d'Aimeric ! — Tu es le
fils d'Aimeric, jeune homme? Que je t'embrasse ! Je
sens que la joie tombe à verse en mon cœur et
que tu
seras le pilier de mon Empire
! —
avoir tort ! Celui
—

Ainsi Guillaume fut fait Chevalier par

Charles.

��XIII

DELIBRANSA

DE

NARBONA

�La

Delibransa de Narbona

EMPÈI

qu'Aimeric

Los Turcs

Tibaut d'Arabia
Am

un

una

Pietat !

ciutat,

molher

com

ara,

qu'a

es anat en

tornats e

Fransa,
venjansa.

vòlon

dabant Narbona

òst de Turcs

La fòrta
Es

es

son

qu'an

cara

ferona.

qui la garda ?
Ermengarda.

nom

faras, Dóna sètimana,
?

Per fòrabandir la Rasa pagana

�La

Délivrance de Narbonne

Depuis qu'Aimeric est allé en France, les Turcs
sont revenus et

Thibaut d'Arabie
ost

de Turcs

au

veulent

est

se

venger.

devant Narbonne

avec

un

visage farouche.

Qui garde, maintenant, la forte Gité ? Ce n'est
qu'une épouse qui s'appelle Hermengarde.

Hélas ! comment
pour

chasser la

race

feras-tu, Dame de Septimanie,
païenne ?
19

�LO

ROMANCERO

OCCITAN

Aquel fier Tibaut, qu'a 'spozat Orabla,
Es vengut te far guerra espaventabla.
Arriba 1'

reson

de

ta

malauransa

Jusc'à Sant-Danis, qu'es
Al

en

dosa Fransa.

dezesper grand la Cort s'abandona ;
non pèrd lo cap Guilhèm de Narbona.

Mas

—

Sire, dis à Cari lo grand Emperaire,
vos quitar ! Pr'aval, ai afaire ! —

Me cal

Pèi, à-n-Aimeric : — Vos, mon valent paire,
Podètz demorar prèp de l'Emperaire !
Vos espantetz pas ! S'abètz pres Narbona,
Vos la gardarà mon espaza bona ! —

E

Guilhèm, lo còr comol d'esperansa,
Quita Sant-Danis, qu'es en dosa Fransa.
Es subre

Que,

Baucent, e tant l'esperona,
esclaire, arriba à Narbona.

com un

Tre que vei aquí Tibaut d'Arabia,
Truca sus son cap am bêla furia.

�DELIBRANSA

LA

Ce fier Thibaut,
faire

une

qui
épouvantable

a

NARBONA

147

épousé Orable, est

venu te

DE

guerre.

La nouvelle de ton infortune arrive

jusqu'à Saint-

Denis, qui est en douce France.

La Cour s'abandonne

au

grand désespoir ; mais

Guillaume de Narbonne reste calme.

—

que

je

Sire, dit-il au grand empereur Charles, il faut
vous quitte ! Par là-bas, j'ai affaire ! —

Vous, mon vaillant père,
rester près de l'Empereur !

Puis, à Aimeric :
vous

pouvez

Ne

vous

bonne,

ma

—

épouvantez point ! Si vous avez pris Nar¬
bonne épée saura vous la garder ! —

Et, le cœur plein d'espoir, Guillaume quitte SaintDenis, qui est en douce France.

Baucent, et tant il l'éperonne,
il
arrive
à Narbonne.
éclair,
Il est

un

Dès
tête

sur

que,

tel

qu'il voit Thibaut d'Arabie, il le frappe à la

avec

belle fureur.

�148

LO

Tibaut

es

ROMANCERO

blesat,

Los Turcs fan

son

vers

OCCITAN

òst s'espaventa,

mar

fugida rabenta

Guilhèm, triomfant, fugir los regarda ;
Pèi, va abrasar sa maire Ermengarda.

Aimeric
Narbona

pòd plan demorar en Fransa
sens el a
'gut delibransa !

:

�LA

Thibaut

fuient

va

DELIBRANSA

DE

NARBONA

149

blessé, son ost s'épouvante, les Turcs
rapidement vers la mer.
est

Guillaume, triomphant, les regarde fuir ; puis, il
sa mère Hermengarde.

embrasser

Aimeric
bonne

a

peut bien séjourner en France : Nar-

été délivrée

sans

lui !

�'

■

.

.

: ;

�XIV

LO
DELS

DESPARTIMENT

ENFANTS

D'AIMERIC

�Lo

dels

Despartiment

Enfants d'Aimeric

i

Aimeric à son entorn a sos sèt filhs
Que, totis sèt, se tenon muts e plan umils.
Lor paire va parlar, e lor maire
Ermengarda
pel darrier còp los baiza e los regarda.
RA,

Belèu

Filhs !

(parli

pas per vostre fraire Guibelin,
tròp jove e qu'es mon Benjamin)
En demorant aici, non fazètz cauza bona !
Sabètz que n'abiai res, quand prenguèri Narbona,
E que non som pron ric per vos enriquir tots.
Bernat, mon car ainat, escota plan ma vots,
E que lèu-lèu ma bêla espéra sià complida !
—

Qu'es

encara

�La

des

Séparation

Enfants d'Aimeric

i

Maintenant, Aimeric autour de lui a ses sept
fils

qui, tous les sept, gardent le silence et
bien humbles. Leur père va parler, et
leur mère Hermengarde les couvre de baisers et les
contemple peut-être pour la dernière fois.
sont

Fils, (je ne parle pas pour votre frère Guibelin,
qui est encore trop jeune et qui est mon Benjamin)
il n'es pas bon que vous restiez ici ! Vous savez que,
quand je pris Narbonne, je ne possédais rien et que
je ne suis pas assez riche pour vous enrichir tous.
Bernard, mon cher aîné, écoute bien ma voix, et que
—

20

�LO

154

ROMANCERO

Lo ric duc de Brebant
Es

mon

a

'na filha polida.

amie. Vai à Brebant

Se la filha

OCCITAN

e

fai-te aimar !

plai, la te caldrà 'spozar ! —
N'ajent, per tot deque, res qu'una espaza bona,
Bernat subitament es partit de Narbona.
Aurà lèu per molher la filha de Brebant
E, la primièra nèit, engendrarà Bertrand,
Bertrand lo Paladin qu'espantarà lo Maure,
Quand fonsarà subre el am la furor d'un taure.
te

II

Ara, Aimeric à son entorn a sos sièis filhs
Que, totis sièis, se tenon muts e plan umils.
Lor

paire va parlar, e lor maire Ermengarda
pel darrier còp los baiza e los regarda.

Belèu

—

pel sedós negreja jos ton nas !
fortuna, en Lombardia n'as !
l'i querre ! Ton Grand es lo rei de Pavia.

Garin,

S'aici
Vai

non

com
as

N'a ni filhas ni filhs. Adiu !

e

bona via !

Mas debrembi

quicòm... Com te sabi pron viu,
Castiga un pauc ta lenga, e, tornamai, adiu ! —
per tot deque, res qu'una espaza
Garin subitament es partit de Narbona.

N'ajent,

bona,

Quand aurà pres Anseuna als Turcs, lo pros enfant
un polit dròlle : Vivian,
Vivian lo Valent, qu'aurà jamai la canha
E que, pietat ! morirà jove à Vila-Danha...

Aurà d'Eustasa

�LO

bientôt

ce

que

de Brebant

a

155

DESPARTIMENT

j'espère s'accomplisse ! Le riche duc

une

fille belle. C'est mon ami. Va à
Si la fille te plaît, il fau¬

Brebant et fais-toi aimer !
dra

que tu

l'épouses !

—

N'ayant,

pour tout

bien,

qu'une bonne épée, Bernard soudainement est parti
de Narbonne. 11 aura bientôt pour femme la fille de
Brebant et, la première nuit, engendrera Bertrand,
Bertrand le Paladin qui épouvantera le Maure, quand,
tête basse, il fondra sur lui comme un taureau.

II

Maintenant, Aimeric autour de lui a ses

six fils

qui, tous les six, gardent le silence et sont bien hum¬
bles. Leur père va parler, et leur mère Hermengarde
les couvre de baisers et les contemple peut-être pour
la dernière fois.
—

poil soyeux et noir se mon¬
! Si tu n'as pas de la fortune ici, tu
Lombardie ! Va l'y chercher ! Ton grand-

Garin,

comme un

tre sous ton nez
en

as

en

père est le roi de Pavie. Il est sans postérité. Adieu !
et bon voyage ! Mais j'oublie quelque chose... Com¬
me je te sais assez violent, châtie un peu ta langue,
et, de nouveau, adieu ! — N'ayant, pour tout bien,
qu'une bonne épée, Garin soudainement est parti de
Narbonne. Quand il aura pris Anséune aux Turcs,
le preux enfant aura d'Heustace un fils joli : Vivien,
Vivien le Vaillant, qui jamais ne connaîtra la mol¬
lesse et qui, hélas ! mourra jeune à Villedaigne...

�I5&amp;

LO

ROMANCERO

OCCITAN

III

Ara, Aimeric à son entorn a sos cinq filhs
Que, totis cinq, se tenon muts e plan umils.
Lor paire va parlar, e lor maire Ermengarda
Belèu pel darrier còp los baiza e los regarda.
Ernaut, l'auzèl qu'a pluma a lèu fòranizat !
faguèron tos ainats, lo mez pasat.
De viure sens fa res quora auràs donc vergonha ?

—

Atal

Am ! sias lèu arnescat, per anar en Gasconha
Lo comte de Gironda a déjà lo pel gris.
Es

mon

amie. Sa filha bêla

Delibra-lo dels

Turcs,

Ernaut subitament

es

e

es

!

Beatris.

ta fortuna es bona !

—

partit de Narbona !

IV

Ara, Aimeric à son entorn a quatre filhs
Que, totis quatre, aquí son muts e plan umils.
Lor

paire va parlar, e lor maire Ermengarda
pel darrier còp los baiza e los regarda.

Belèu

Guilhèm, Beuve, Aïmer, seretz paures barons,
la Narboneza aurà de Turcs ferons ! —
N'ajent, per tot deque, res qu'una espaza bona,
—

Tant que

�157

III

Maintenant, Aimeric autour de lui a ses cinq fils
qui, tous les cinq, gardent le silence et sont bien
humbles. Leur père va parler, et leur mère Hermengarde les couvre de baisers et les contemple peutêtre pour la dernière fois.
Hernaut, quand l'oiseau est emplumé, il sort
Ainsi, le mois passé, firent tes deux
aînés. Quand donc auras-tu honte de vivre sans rien
—

bientôt du nid !

faire ? Allons ! sois bientôt équipé, pour aller en
Gascogne ! Le comte de Gironde a déjà les cheveux
gris. C'est mon ami. Béatrix est sa fille belle. Déli¬
vre-le des Turcs, et tu auras grande fortune ! — Her¬
naut soudainement est parti de Narbonne !

IV

Maintenant, Aimeric autour de lui a quatre fils
qui, tous les quatre, sont là silencieux et bien hum¬
bles. Leur père va parler, et leur mère Hermengarde
les couvre de baisers et les contemple peut-être pour
la dernière fois.
—

Guillaume, Beuve, Aïmer, vous serez piètres

barons, tant que la Narbonnaise aura
rouches !
N'ayant, pour tout bien,
—

des Turcs fa¬
qu'une bonne

�158
Los

LO ROMANCERO OCCITAN

tres

fraires

còp-sec

son

partits de Narbona.

que se sentis una ama de lion,
Aurà la fìlha e lo reialm del rei Ion ;

Beuve,

Aïmer combatrà contra 's Maures
E farà lèu de Sauramonda

sa

d'Espanha

companha.

Per quant al pros Guilhèm, à Paris es tornat.
Es el que salvarà tot sol la Crestiantat
E que saurà tenir am bêla aseguransa

Joioza, qu'es

encara

al punh de Cari de Fransa !

Ara, Aimeric al costat d'el n'a res qu'un filh.
Es Guibelin, que se ten mut e plan umil.
Son paire parla plus, e sa maire Ermengarda,
Soscant als enanats, lo baiza e lo regarda.

�LO

DESPARTIMENT

159

épée, les trois frères soudain sont partis de Narbonne. Beuve, qui se sent une âme léonine, aura la

Yon. Aïmer luttera contre
prendra Sauremonde pour
épouse. Quant à Guillaume, il est revenu à Paris.
C'est lui qui sauvera tout seul la Chrétienté et qui
saura tenir avec une belle hardiesse Joyeuse, qui est
encore au poing de Charles de France !

fille et le royaume du roi
les Maures d'Espagne et

qu'un fils.
qui est silencieux et bien humble. Son
père ne parle plus, et se mère Hermengarde, son¬
geant à ceux qui sont partis, le couvre de baisers et
Maintenant, Aimeric auprès de lui n'a

C'est Guibelin,

le

contemple.

��XV

SUPLICI

DE

GUIBELIN

si

�Lo

Suplici de Guibelin
i

EMPÈI que son partits los sièis filhs d'Aimeric,
Se mòstran tornamai los Turcs d'Ab-el-Melik.

La rabia dins la sang e la cara ferona,
Enròdan com un fum la ciutat de Narbona.

Belèu

qu'aiceste còp triomfaran, enfin !
se fa vièlh, plan jove es Guibelin...

Aimeric

Guibelin, per segur, n'a que dotze
Mas déjà dins son còr la Valor se

ans

à

pena ;

remena.

�Le

Supplice de Guibelin
i

Depuis que les six enfants d'Aimeric sont partis,
les Turcs d'Abd-el-Mélik

se

montrent de

nou¬

veau.

La rage

dans le

sang et

tourent comme une nuée la

Cette

le visage furieux, ils

en¬

cité de Narbonne.

fois, peut-être, ils triompheront, enfin ! Aivieux, Guibelin est bien jeune...

meric devient

Guibelin, pour sûr, n'a à peine que douze ans ;
déjà dans son cœur la Valeur se démène.

mais

�IÓ4

ROMANCERO

LO

OCCITAN

Quand vei jos las parets las cornas del Creisent,
Se sentis grand azir pel Pòple mescrezent.

mèstre, estretament lo garda ?
qu'atal òc vòl la comtesa Ermengarda.

Perque lo clerc,
Pramor

D'èstre
Un

com un

jorn, truca

son

esclau, lo mainat n'a lèu pron.
mèstre al bèl mitan del front,

son

Emponha fièrament una espaza luzenta
E tomba

com un

tron

sus

la gent mescrezenta.

per semenar à son entorn la Mòrt,
Son bras d'enfant, pietat ! encara es pas pron

Pracò,

fort.

Que Guibelin es bèl am sos longs pelses saures !
Mas lèu, dins la mesclada, es prezonier dels Maures...

II

Aimeric,

sus

Son tant

car

torre, es palle.
Guibelin en crots

sa

Qu'a donc vist ?
Jezus-Crist !

com

�LO

SUPLICI

DE

GUIBELIN

Quand il voit sous les murailles les cornes du
Croissant, il se sent grande haine pour le peuplç
mécréant.

Pourquoi le clerc, son maître, le garde-t-il étroi¬
qu'ainsi le veut la comtesse Hermengarde.

tement? Parce

D'être
Un

comme un

jour, il frappe son maître au beau milieu du
Saisit fièrement

me

esclave, le bel enfant en a assez.

un

tonnerre sur

une

front,

luisante épée et tombe com¬

la gent

mécréante.

de lui, son
assez fort.

Pourtant, pour semer la Mort autour
bras

d'enfant, hélas ! n'est

pas encore

Que Guibelin est beau avec ses longs cheveux
bientôt, dans la mêlée, il est prison¬

blonds ! Mais

nier des Maures...

II

Aimeric, sur sa tour, est pâle, Qu'a-t-il donc vu
Son si cher Guibelin en croix comme Jésus-Christ.

?

�i66

LO

Pels Turcs,

£

—

se pauzan

ROMANCERO

cruzificar

Maldita Rasa, per

Valon

un

atal de la

encara mens

OCCITAN

dròlle

guerra

es

òbra santa,

alasanta...

la quala los Crestians
la rasa dels cans !

que

Lo pez de ma dolor va 'spotir mai d'un morre
Atal clama Aimeric quilhat subre sa torre.

!

III

Paladins eroïcs à Ronsas-Vals tombais,

Gautier, Turpin, Roland, Olivier,

agaitatz !

Agaitatz Aimeric que sortis de Narbona
E que la set de la venjansa ara enfurona !
Demest los

Maures, Aimeric se fa 'n camin

Devers la crots ont,

pantaisos,

es

A lèu fait d'arrancar los clabèls
E d'embrenicar Turcs

com

Guibelin.

sanguinozes

de clòscas de

nozes.

—

�LO

SUPLICI

DE

GUI BELIN

Turcs, crucifier un enfant est œuvre
sainte, et c'est ainsi qu'ils se reposent de la guerre
Pour les

accablante...
Maudite Race, pour

—

lent

encore

Le
seau

!

laquelle les Chrétiens va¬
des chiens !

moins que la race

ma douleur va écraser plus d'un mu¬
Ainsi clame Aimeric dressé sur sa tour.

poids de
—

III

héroïques tombés à Roncevaux, Gau¬
thier, Turpin, Roland, Olivier, regardez !
Paladins

Regardez Aimeric qui sort de Narbonne et que la
rend maintenant furieux !

soif de la vengeance

Parmi les
vers

Il

Maures, Aimeric se fraie un chemin
pantelant.

la croix où Guibelin est

a

bientôt arraché les clous

les Turcs

comme

des coques

sanglants et broyé
de noix.

�i68

LO

Ara,

a

ROMANCERO

OCCITAN

pauzat son filh subre Son grand escut
un
pauc mai content que n'es vengut.

E s'entorna

De

lènh, l'òst dels Pagans, espantat, lo regarda...
es lèu sui faudal d'Ermengarda !

E Guibelin

�LO

Maintenant,
et

s'en

SUPLICI

sur son

retourne un

peu

DE

GUIBELIN

169

grand écu il a posé son fils
plus content qu'il n'est venu.

De

loin, épouvanté, l'ost des Païens le suit des
yeux... Et Guibelin est bientôt sur le giron d'Her-

mengarde !

11

��XVI

CORONAMENT

DE

LOIS

�Lo

Coronament

Loïs

dins sa barba florida,
Que devendran Fransa carida
E tot l'Empèri, quand, colcat dins lo tombèl,
Non podrai traire ma Joioza del forrèl,
Per far demorar siaus los pòples tant nombrozes
Que d'èstre ajogatats se sentison febrozes ?
Qui sab se mos barons non espèran ma mòrt
E non emplegaran lo vièlh dret del plus fòrt
Contra mon filh Loïs, jovent de cara palla,
Pauruc e flac, que non arriba à mon espalla ?
Qu'ensajaran los Maiencezes en furor
Contra Loïs, quand lo veiran Emperador ?
Com aicest portarà la pezuca corona
Que, de l'Elbe à l'Ador, del Tibre à la Garona,
ARL, en pasant
S'es demandat

la

de

:

man

—

�Le

Couronnement

de

Louis

En promenant la main dans sa barbe fleurie, Char¬
les

s'est demandé

Que deviendront ma
l'Empire, quand, couché
dans la tombe, je ne pourrai plus tirer ma Joyeuse
du fourreau, pour tenir apaisés les peuples si nom¬
breux qui, parce que soumis, se sentent enfiévrés ?
Qui sait si mes barons ne désirent pas ma mort et
n'emploieront point le vieux droit du plus fort contre
mon fils Louis, jeune homme au pâle visage, peureux
et faible, qui n'arrive pas à mon épaule? Qu'essaie¬
ront les Mayençais furieux contre Louis, quand ils
le verront Empereur ? Comment celui-ci portera-t-il
la lourde couronne qui, de l'Elbe à l'Adour, du Tibre
:

France chère et tout

—

�LO

174

ROMANCERO

OCCITAN

Saisons, Francs, Lombards e félons ?
A-n-aquel soscadis, monta los escalons
Fa tremolar

—

De la Dolor l'ama de Carl lo Triomfaire.

Enfin, s'es dit :

—

Ara, ai trobat sò que cal faire !

—

Dabant Loïs, que tant li cauza son torment,
Dins La Capèla-d'Ais Carl ten grand parlament.

Aquí, son los barons aimats de l'Emperaire,
Quaranta abats, quatorze bisbes e 1' Sant-Paire.
L'emperiala Corona es al mièch de l'autar.
Degun, sens tremolar, non la pòd agaitar.

l'Apostòli sant mesa granda es cantada.t
Agenolhat, Loïs a l'ama espaventada.
E Carl s'es arborat, e, de sa fòrta vots,
Per

A

son

flac eiritier dis aisò dabant tots :

Miu filh

carit, se te sentises aziransa
grands pecats ; s'es en Dius sol ton esperansa ;
Se vós fugir Lutsuria e Felonia ; s'as
Pron fòrsa per luchar contra lo Satanas ;
Se debes, tant qu'auràs la béluga de vida,
Aparar l'orfanèl, la veuza adolentida,
E se jamai non vòs trahir ton jurament,
Pren aicesta Corona ! Es a tu qu'aparten !
Si-que-non, laisa-la ! —

—

Pels

Auzint

A cent

—

aquel troneire,
lègas d'aquí Loïs voldrià se veire.

Miu filh

carit,

se te

sentises

pron

d'ufan

�LO

CORONAMENT

DE

LOIS

175

à la

Garonne, fait trembler Saxons, Francs, Lom¬
A cette pensée, l'âme de Charles
le Triomphant monte les échelons de la Douleur...
bards et félons ?

—

Enfin, il s'est dit
faut faire !

:

—

Maintenant, je sais

ce

qu'il

—

Devant

Louis, qui est la grande cause de son
Charles tient cour plénière dans La Chapelle-d'Aix. Là, sont les barons aimés de l'Empe¬
reur, quarante abbés, quatorze évêques et le SaintPère. La Couronne impériale est placée au milieu
de l'autel. Nul, sans trembler, n'ose la regarder. Par
VApostole saint la grand' messe est chantée. Age¬
nouillé, Louis a l'épouvante dans l'âme. Et Charles
s'est levé, et, de sa forte voix, dit ceci devant tous à
tourment,

son

faible héritier

:

Mon fils chéri, si tu te sens haine pour

les grands
si ton espoir est en Dieu seul ; si tu veux fuir
Luxure et Félonie ; si tu es assez fort pour lutter con¬
tre Satan ; si, tant que tu auras une étincelle de vie,
tu dois défendre l'orphelin et la veuve affligée, et si
tu ne veux jamais trahir ton serment, prends cette
Couronne ! C'est à toi qu'elle appartient ! Sinon, n'y
touche pas ! —
—

péchés

;

Entendant

ce

tonnerre,

Louis voudrait

se

voir à

cent lieues de là.

—

Mon fils

chéri, si tu te

sens assez

de fierté pour

�LO ROMANCERO

176

Per comandar

un

OCCITAN

òst d'emperaire roman ;

las aigas de Gironda
qu'es tant larga e prigonda,
Pr'anar vencir lo Turc al païs d'Iemen,
Pren aicesta Corona ! Es à tu qu'aparten !
Si-que-non, laisa-la ! —

Se raibas de pasar
E l'Oceana Mar,

Loïs

Que se crei arribat à son ora
—

a

tant

flaquièra,

darrièra.

vòs èstre juste e bon,
glòria, acatar lo felon,
Glèiza, conortar la valentiza
carit,

Miu filh

es que

Ausar lo pros en

Servir la
E

castigar com òc se deu

l'ensolentiza ?

Valensa te manten,
Pren aicesta Corona ! Es à tu qu'aparten

Se n'es atal

e se

Si-que-non !...

—

Mas Loïs,

E, blanc autant que
—

Non ès

!

mon

à-n-aquels mòts, trantòla

nèu, sui paziment redòla.

filh ! Acó se vei subre ton

front !

colquèt ambe qualque capon !
Non ès mon filh, te dizi ! Autrament, de ta boca
La pròba sortirià qu'ès branca de ma soca !
Abatz ! prenètz cizèus, tondètz aquel bastard !
Serià pecat de faire un rei d'un tal coard !
Mas espéras dins el serian espéras vanas...
Que sià monge al mostier e sone las campanas ! —
Ta maire

se

Los bisbes e

's barons

son en

grand espavent

�LO

commander

CORONAMENT

DE

LOIS

177

d'empereur romain ; si tu rêves
de passer les eaux de Grironde et la Mer
Océane, qui
est si large et si
profonde, pour aller vaincre le Turc
ost

un

pays d'Yémen, prends cette Couronne ! C'est à toi
qu'elle appartient ! Sinon, n'y touche pas ! —
au

Louis
heure

se

est

sent

si

faible, qu'il croit

que sa

dernière

arrivée.

Mon fils

chéri, veux-tu être bon et juste, éle¬
gloire, abaisser le félon, servir l'É¬
glise, réconforter la vaillance et châtier l'insolence
—

ver

le preux en

elle le mérite? S'il

comme

lance

te

Mais, à ces
neige, roule
—

front !

est

ainsi

et

si

Vail¬

soutient, prends cette Couronne ! C'est à toi

qu'elle appartient ! Sinon...

la

en

—

mots, Louis titube et, aussi blanc que
sur

les dalles.

Tu n'es pas mon fils ! Cela se voit sur
Ta mère se coucha avec quelque
lâche

ton

! Tu

n'es pas mon fils, te
dis-je ! S'il en était autrement,
la preuve que tu es branche de ma souche sortirait
de tes lèvres ! Abbés ! prenez des ciseaux et tondez ce
bâtard ! Ce serait

Mon

péché de faire un roi de ce poltron !
lui serait un vain espoir... Qu'il soit
moûtier et qu'il sonne les cloches ! —

espoir

moine

Les

au

en

évêques et les barons

sont dans

une

grande
»3

�i78

lo

romancero

occitan

E tremòlan autant que
Dizon entre els

Caler copar

:

—

las fèlhas al vent.
Ailas ! qun malastros

lo pel al filh de l'Emperaire !

afaire !
—

Mentrestant, l'ambicios Ernaut l'Orleanez
S'abansa e dis à Cari : — Sire, vostre filh n'es

qu'un mainat bon per servir la mesa.
N'a que quinze ans, non a finit son enfantesa,
E n' faire uèi un emperaire es pas aizit.
Encara

Sire, veirem acò, quand aurà mai grandit.
ans ! Dins tres ans, lo refondi !
Ne fau un Cabalher bon e pros, e n' respondi ! —
L'Emperaire à-n-Ernaut anaba dire : Oc,
Fizatz-me-lo tres

Quand Guilhèm de Narbona intra dins lo Sant-Lòc.
D'un còp de punh, aucis Ernaut, pren la Corona,
L'enfonza jusc'al còlh de Loïs, e, ferona,
Sa vots atal dins la capèla resontis :
Auzisètz tots un Cabalher que non mentis !
Ernaut èra un félon, e n'a 'gut malauransa !
Es ieu sol que serai lo grand Baile de Fransa ! —
—

Alavets, Cari, plorant de gauch, à Guilhèm dis :
Ieu mòrt, auràs Joioza, espaza de Clovis ! —
—

�LO

CORONAMENT

DE

LOIS

179

épouvante et tremblent comme les feuilles au vent. Ils
disent entre eux:— Hélas ! quelle malheureuse affaire!
Falloir couper la chevelure au fils de l'Empereur ! —

Cependant, l'ambitieux Hernaut l'Orléanais
et dit à Charles : — Sire, votre fils n'est

vance

s'a¬
en¬

qu'un enfant bon à servir la messe. Il n'a que
quinze ans, il est encore dans l'enfance, et en faire

core

aujourd'hui

n'est pas facile... Sire,
cela, quand il aura un peu plus grandi.

un empereur, ce

nous verrons

Confiez-le-moi pendant trois ans ! En trois ans, je le
transforme ! J'en fais un Chevalier bon et preux, et

j'en réponds ! — L'Empereur allait dire : oui ! à Her¬
naut, quand Guillaume de Narbonne entre dans le
Saint-Lieu. D'un coup de poing, il tue Hernaut,
prend la Couronne, l'enfonce jusqu'au cou de Louis,
et, furieuse, sa voix retentit ainsi dans la chapelle :
Entendez tous un Chevalier qui ne ment point !
Hernaut était un félon, et cela lui a porté malheur !
C'est moi seul qui serai le grand Bailli de France ! —
—

—

Alors, Charles, pleurant de joie, dit à Guillaume :
Après ma mort, tu auras Joyeuse, épée de Clovis ! —

��XVII

MORT

DE

CORSOLT

�La

Roma,

Mòrt

de

Còrsolt

dins tots los païzes latins,
qu'un clam : « Los Sarrazins ! Los Sarrazins !
Los filhs de Mahomet, tala una mar que monta,
An envazit l'Euròpa, ont degun non los domta.
Tenon l'Espanha e tot lo terraire Aquitan,
E 's clar per tots que lor triomfe es plan certan.
Ara, desbarcan suis ribatges d'Italia
Galafre e Tenebrèu, reizes dont la fúria
Espaventa còp-sec tota la Crestiantat.
A lor sèla de caps son penjats, ò pietat !
Que son de lors vincuts una orresca despolha.
Déjà, son prezoniers Gaifier, rei de la Polha,
Son òst nombros, sa filha bèla e sa molher.
La santa Glèiza es en perilh. Lo cabalher
S'auzis

com

»

�La

Mort

de

Corsolt

ARome, comme dans tous les pays latins, onSarra¬
n'en¬

Les Sarrasins ! Les
Mahomet, telle une marée
montante, ont envahi l'Europe, où nul ne les domp¬
te. Ils tiennent l'Espagne et tout le terroir d'Aqui¬
taine, et il est clair pour tous que leur triomphe est
bien certain. Maintenant, débarquent sur les rivages
d'Italie Galafre et Ténébré, rois dont la sauvagerie
épouvante soudain toute la Chrétienté. 0 pitié! à leur
selle des têtes pendent, qui sont l'horrible dépouille de
leurs vaincus. Déjà, sont prisonniers Gaifier, roi de
Pouille, son ost nombreux, sa fille belle et son épouse.
La sainte Église est en péril. Le cavalier qui annonce
tend

sins !

qu'un cri
»

: «
Les fils de

�184

LO

ROMANCERO

Qu'anoncia acò dins Roma

es

OCCITAN

auzit

pel Sant-Paire.

Es que

Mahom, ò Crist ! pòd èstre triomfaire?
aicest, en enautant los èlhs al cèl.
A dit tant-ben :
Engarda-nos d'afros mazèl !
Ajuda-nos e fai miracle, ò Dius de glòria !
E que Roma crestiana
aje granda victòria !
Finis à pena sa
pregaria, quand Guilhèm
—

—

A dit

—

—

Intra
Es

e

una

dis

:

—

granda

Mahom

Paire-Sant, sò que tots dos volèm
causa,, e cal que se compligue !

es
Satanàs, e 's grand temps que perigue !
l'ajuda de Dius, es ieu que 1' vencirai,
E podètz creire
que, pr' acò, pron valor ai !
Non ajetz desconòrt ! Lo
qu'amont senhoreja

Am

Saurà

mostrar à

qui

son

asistensa autreja.

Sant-Paire, ajem fe granda à-n-aquel

Per azard, som vengut
E pregar per Loïs,

aici

per

faire

que tot

un

pòd !

vòt

serà rei de Fransa,
granda malauransa
! Fizatz-vos à-n-aicest bras !
que

E veici que

Vos

m'an dit

amenasa

que

Aicest bras de Guilhèm de
s'apauzar es las.
Los Maugrabins lo sentiran subre lor
closca.
Se lo veziatz asclar
cerbèls, clamariatz : Osca !
Dizon que lor gigant Còrsolt aurà ma
pèl.
Oc sabi pas ; mas es
segur que serà bèl
Nostre combat. Espèri plan

que, s'abètz leze,
faretz l'onor d'anar lo veze
E que, quand triomfant de Còrsolt
m'auretz vist,

Sant-Paire,

me

Voldretz dire mercès per ieu à
Jezus-Crist !

L'endeman, l'Apostòli

es anat à

—

'Spramonte

�MORT

LA

DE

cela dans Rome est ouï par

omphant ?
a

le Saint-Père.

Mahomet, ô Christ ! peut être tri¬
dit celui-ci, en levant les yeux au ciel.

Est-ce que

—

Il

185

CORSOLT

a
dit aussi

:

—

Préserve-nous d'un affreux

car¬

! Aide-nous et fais un miracle, ô Dieu glorieux!
Rome chrétienne ait grande victoire ! — Il
peine sa prière, lorsque Guillaume entre et
dit :
Saint-Père, ce que, tous deux, nous voulons,
c'est une grande chose, et il faut qu'elle s'accom¬
plisse ! Mahomet est Satan, et il est grand temps de
l'anéantir! Avec l'aide de Dieu, c'est moi qui le vain¬
crai, et vous pouvez croire que, pour cela, j'ai assez
d&amp; courage ! N'ayez point inquiétude ! Celui qui trône
là-haut saura montrer à qui il accorde son appui...
Saint-Père, ayons foi absolue en Celui qui peut tout !
Par hasard, je suis venu ici pour faire un vœu et prier
nage
et

que
finit à

—

pour Louis, qui sera roi de France. Et voilà qu'on
m'a dit qu'un grand malheur vous menace ! Fiez-vous
à ce bras ! Ce bras de Guillaume est las de ne rien

Maugrabins le sentiront sur leur nuque.
voyiez écraser les cervelles, vous crieriez:
bravo ! Ils disent que leur géant Corsolt aura ma
peau... Je n'en sais rien ; mais ce qui est sûr, c'est
que notre combat sera beau. J'espère bien que, si
vous
avez loisir, Saint-Père, vous me ferez l'hon¬
neur d'aller le voir et que, quand vous m'aurez vu
triompher de Corsolt, vous voudrez bien dire merci
pour moi à Jésus-Christ ! —
faire. Les
Si

vous

Le

le

lendemain, VApostole est allé à

Aspramonte
»4

�186

LO

Ont Guilhèm
Subre

ROMANCERO

e

OCCITAN

Còrsolt combaton. Cal que monte

serra, per seguir, plan atentiu,
grand duèl qu'es, per la Glèiza, deciziu.
Orror ! que vei ! Guilhèm blesat ! Son cap sanneja !
Pracò, trantòla pas e bèlament maneja
L'espaza qu'à son punh es grifa de lion.
Còrsolt lo Maugrabin, montât subre Alion,
Ven de trencar son èlme e 'n pauc de sas nazicas...
Ailas ! quand sus son corps pasèron las relicas,
una

Lo

Los bisbes trop presats debrembèron son naz...
Maldit Pagan ! clama Guilhèm, ara
pron n'as

!
E, d'un sol còp, copa lo cap del potent Maure ;
Pèi, lo pòrta al Sant-Paire e dis : — Guilhèm es paure
Mas, quand dona à la Glèiza, es pas d'arracacòr ! —
—

Los Romans

an

cantat \o

Te Deum

en

còr.

;

�LA

où

Guillaume et

MORT

DE

187

CORSOLT

Corsolt combattent.

Il faut qu'il
suivre
pour
attentivement le
grand duel qui, pour l'Église, est décisif. Horreur !
que voit-il ! Guillaume blessé ! Sa tête est couverte
de sang ! Pourtant, il ne chancelle pas et manie su¬
perbement l'épée qui, à son poing, est griffe de lion.
Corsolt le Maugrabin, monté sur Alion, vient de
trancher son heaume et un peu de ses narines
Hélas ! quand sur son corps ils passèrent les reli¬
ques, les évêques trop affairés oublièrent son nez...
Maudit Païen ! clame Guillaume, tu en as assez,
maintenant !
Et, d'un seul coup, il coupe la tête
du terrible Maure ; puis, il l'apporte au Saint-Père et
dit :
Guillaume est pauvre ; mais, quand il donne
à l'Église, ce n'est pas à regret ! —
monte sur une

colline,

...

—

—

—

Les Romains

ont

chanté 1 e Te Deum

en

chœur.

�■

'

'

;

'

'

M.

.

#

il

.

�XVIII

LO
DE

MARIDATGE

GUILHÈM

DEL

CORT-NAZ

�Lo

de

Maridatge

Guilhèm

OMA

es

en

del

Cort-Naz

fèsta. Ambe la filha de Gaifier

En Guilhèm del
La blesadura

Cort-Naz, aicest jorn, se marida.
qu'à son naz recebèt ier,

N'i'a per pron temps, abant qu'à fons siague
Mas non i sosca lo valent Triomfador

garida

Qu'ara balha lo bras à Promeza carida.

La santa Glèiza

'gut dins el son salvador,
Car, Còrsolt mòrt, los Sarrazins son en fugida,
E l'autar de Sant-Pèire es en granda esplendor.
a

;

�Le
de

Mariage

Guillaume

au

Court-Nez

Rome est en fête. En ce jour, Guil aume au CourtNez

se

blessure

marie

qu'il

avec

la fille du roi Gaifier. La

reçut hier à son nez,

Il y en a pour assez
tout

lant
sa

longtemps, avant qu'elle soit
guérie ; mais il n'y songe guère, le vail¬
Triomphateur qui, maintenant, donne le bras à

à fait

Promise chère.

La sainte Eglise a eu en lui son sauveur, car, Corsolt mort, les Sarrasins sont en fuite, — et le maîtreautel de Saint-Pierre est splendidement ornée.

�LO ROMANCERO OCCITAN

192

L'union de Guilhèm

princesa grazida
alegria a mes tot lo pòple roman,
l'Apostòli sant l'aura lèu benezida.
am

En
E

Mesa

comensa, e, déjà, dins sa man
l'anèl d'aur qu'ai dit de son Aimada

granda

Guilhèm

a

Va li balhar lo dret d'èstre

un

uros

uman.

La filha de

Gaifier, prèp d'el agenolhada,
Espéra 1' Sacrament, quand per dos cabalhers
La porta de la glèiza es còp-sec alandada.

Espantant, aicest clam fa reson suis pilhers :
Cari, lo grand Cari es mòrt dins son Ais-la-Capèla,
E Loïs es trahit per tots sos familhers ! —

—

Dins los dits de Guilhèm l'anèlet d'aur

Quna pallor

a

Pietat ! Amor

trampèla.
1' vencidor dels Sarrazins !
per el non farà la nèit bèla...

Loïs es en perilh, e som aici-dedins ?
Romans, fazètz-me plasa, o veiretz mortalatge !
E vos, Sant-Paire, estalbiatz donc los mòts latins !

—

�LO

MARIDATGE

L'union de Guillaume

GUILHÈM

DE

avec une

a mis en grande joie
le saint Apostole l'aura

princesse qui lui

peuple de Rome,

agrée

tout le

et

bientôt bénite.

La

193

commence, et, déjà, Guillaume a
main l'anneau d'or qui, au doigt de son Ai¬

grand'messe

dans

sa

mée,

va

lui donner le droit d'être

un

humain heureux.

Gaifier, agenouillée auprès de lui,
Sacrement, quand par deux cavaliers la
porte de la basilique est ouverte soudain.
fille de

La

attend le

Terrifiant, ce cri retentit sous la voûte: — Char¬
les, le grand Charles est mort en son Aix-la-Chapelle,
et

Louis est trahi par tous ses

L'anelet d'or tremble

ne

—

doigts de Guillaume.

a le vainqueur des Sarrasins
fera pas pour lui la nuit belle...

Quelle pâleur
Amour

aux

favoris !

Louis est

! Hélas !

péril et je me trouve ici? Romains,
place, ou vous verrez massacre ! Et vous,
Saint-Père, économisez donc les mots latins !
—

en

faites-moi

55

�194

LO

ROMANCERO

OCCITAN

Se maridar, lo naz en

Pèi, èstre

en

sang? Non
gauch, quand à Loïs

Non i soscatz ! Volètz adonc

me

es

l'uzatge !

es fait afront
faire otratge ?

A Dius siatz totz ! De tot aisò n'ai mai que pron
Acò dizent, Guilhèm s'arbora e, trist, potona
La filha de Gaifier castament

Atal lènh de tots dos

sus

lo front.

fugiguèt l'Ora bona.

?

!

—

�LO

Se

MARIDATGE

marier, le

nez

DE

GUILHÈM

195

ensanglanté? Ce n'est pas l'usa¬
quand à Louis on fait affront?
Voulez-vous donc m'outrager?

ge ! Puis, être en joie,
Vous n'y songez pas !

A Dieu soyez tous
—

Disant

! J'ai plus qu'assez de tout ceci!
se lève et, attristé, baise

cela, Guillaume

chastement

sur

le front la fille de Gaifier.

Ainsi loin de

tous

deux s'envola l'Heure bonne.

�'

,

�XIX

GRAND

BAILE

DE

FRANSA

�Lo

grand Baile de Fransa

os

Del

trahidors

an

triomfat ! Lo flac Loïs

Dins lo mostier de Tors

un mez

Acelin lo

son

poder emperial

Mas Guilhèm

dempèi
Normand, ajudat per
es ara l'uzurpaire.
lènh. Auzisètz-lo

déjà !
cerbèl, vos lo farai rajar
Jusc' als talons ! Acò 's atal qu'auretz corona !
—

E
A

non

languis.
paire,

es

Félons ! vostre

va

—

salvar Loïs En Guilhèm de Narbona !

còps de pèd, à còps de punh, fòrabandis
del mostier ont languisià Loïs,
d'Acelin, estabozis son paire

Los monges
Ascla 1' cap

E dis al filh de Carl

:

—

Encara ès

l'Emperaire !

—

�Le

grand Bailli de France

Les traîtres ont triomphé ! Le faible Louis lan¬
guit depuis

mois dans le monastère de
Normand, aidé de son père,
l'usurpateur du pouvoir impérial.
un

Tours. Acelin le

est

maintenant

Mais Guillaume n'est pas loin. Entendez-le déjà
Félons ! votre cervelle, je vous la ferai couler

! —
jus¬

qu'aux talons ! C'est ainsi
—

que vous aurez couronne !
Et Guillaume de Narbonne va sauver Louis ! A

de pied, à

coups de
moûtier où Louis

poing, il chasse les moi¬
languissait, fend la tête
d'Acelin, étourdit son père et dit au fils de Charles :
Tu es encore l'Empereur !
coups
nes

—

du

�LO

200

Mas,

ROMANCERO

OCCITAN

camparòls fòlhs, dins tots los terradors
espelits los vasals trahidors :
Amaronde à Bordèus, Dagobert à Belcaire,
E Julian à Sant-Gili, e d'autres de tot caire.
Ara

com

son

Guilhèm los vencis tots. Acò li pren tres ans.

E, quand son acabats aquels trabalhs presants,
L'Alcid novèl, qu'ai còr del Rei met alegransa,
Non l'es res que de nom, lo grand Baile de Fransa !

�LO

GRAND

BAILE

DE FRANSA

201

champignons vénéneux, mainte¬
les terroirs les vassaux
traîtres : Amaronde à Bordeaux, Dagobert à Beaucaire, et Julien à Saint-Gilles, et d'autres un peu par¬
tout... Guillaume les vainc tous. Il y emploie trois
ans. Et, quand ces urgents travaux sont finis, le nou¬
vel Alcide, qui met l'allégresse au cœur de son Roi,
ne l'est pas que de nom, le grand Bailli de France !
Mais, tels des

nant

se

montrent dans tous

��XX

LA

CANSON

GARIN

D'ANSEUNA

�La

Canson

Garin

de

d'Anseuna

i

UBRE

's camps

Garin

batalhers, abià la lansa bona
d'Anseuna, filh d'Aimeric de Narbona.

que lo Valent aje fait son degut,
Sèt reizes sarrazins, un vèspre, l'an vincut.

Malgrat

L'an vincut

e

l'an

mes

dins la prezon escura

Ont lo ròc

es

Mas lo rei

Marlotez, que coneis sa valor,
e planhe sa dolor.

mofut, tant

Es anat l'atrobar

a

granda frescura.

�La
de

Chanson

d'Anséune

Garin

i

SUR les champs de batail e, il avait bonne lance,
Garin

d'Anséune, fils d'Aimeric de Narbonne.

Quoique le Vaillant ait fait ce qu'il devait, sept
sarrasins, un soir, l'ont vaincu.

rois

Ils l'ont vaincu et l'ont mis
où le

roc est

moussu, tant

Mais le roi
est

allé le

il

a

en la prison obscure
grande fraîcheur.

Marlotez, 'qui connaît sa vaillance,
plaindre sa douleur.

trouver et

�2o6

—

LO

Al

nom

ROMANCERO

d'Allah !

OCCITAN

Garin, se vos te faire Maure,
dels pèds al cap te daure !

Vòli que tot mon aur,

Mas doas filhas

seran

las tiunas doas

E tornaràs luchar subre 's camps

Se vòs l'Andalozia ambe

molhers,
batalhers.

capitala,
L'auràs, tant-lèu sortit de ta prezon mortala !

—

sa

—

Taiza-te, Marlotez ! A tos bens agradius,
jamai ! Lo Crist sol es mon Dius !

I tastarai

Tas filhas sian
Mon Aimada

Auzint
Sortis

pels de ta

es

en

rasa caresadas !
Fransa ont vòlan mas

pensadas !

acò, lo Rei, de granda ira enrabiat,
ten, sèt ans, lo Valent engabiat.

e

II

—

Santa

Tre que

Vierge ! perque, defora, aquel tapatge?
vòli dormir, cal que quicòm m'empache !

—

�—

LA

CANSON

Au

nom

DE

GARIN

D'ANSETJNA

d'Allah ! Garin, si tu veux te

Maure, je veux que tout mon or te dore

207

faire

des pieds à

la tête !

Mes deux filles
combattras de

Si

tu veux

dès

ras,

—

biens

seront

nouveau sur

tes

deux épouses, et tu

les champs de

bataille.

avec sa capitale, tu l'au¬
sorti de ta mortelle prison ! —

lAndalousie

que tu seras

Tais-toi, Marlotez ! Je ne goûterai jamais
agréables ! Le Christ seul est mon Dieu !

à tes

Que tes filles soient caressées par ceux de ta race !
Aimée est en France où mes pensées s'envo¬

Mon

lent !

—

Entendant

de, sept

ans,

cela, le Roi, fou de colère, sort et gar¬
le Vaillant dans sa prison.

II

—

Sainte

Vierge ! pourquoi, dehors, tout ce ta¬
dormir, il faut que quelque

page ? Dès que je veux
chose m'en empêche !

�2o8

LO

ROMANCERO

OCCITAN

Belèu que se marida una filha del Rei !
Belèu que vau morir ! Que grand es mon

E

desrei !

Garin, dins l'escur trigosant sas cadenas,
qu'es vengut lo jorn que finirà sas penas.

Crei

—

Garin !

non

a

picat l'ora de ton trespàs,
se marida
pas !

E la filha del Rei uèi

Es ton giulher que parla, e sa vots non
t'engana.
Es fèsta dins la vila : es la Pascor pagana.

Subre lo

planai grand, s'arbora un taulador
en van ensaja
sa valor.

Ont cade Maure

Jusquas

ara, degun non l'a virat de
E Marlotez es fòlh o se n' manca de

A dit

:

—

Tant que

Veicì sò
—

Me

Se

Poparan plus los mainats al trosèl,
lo taulador sera dret jos lo cèl ! —

qu'ai giulher Garin

ton

caire,
gaire.

ven

de respondre

Mèstre volià los sius Maures

:

confondre,

permetrià d'èstre, un moment, cabalcador
Subre 1' cabal que me preguèt long de l'Ador.

—

�LA

CANSON

DE

GARIN

D'ANSEUNA

20Ç

Peut-être, une fille du Roi se marie ! Peut-être,
vais-je mourir ! Combien grand est mon trouble ! —

Garin, traînant ses chaînes dans l'obscurité,
venu le jour qui finira ses peines.

Et

croit

—

qu'est

Garin ! l'heure de ton

aujourd'hui, la fille du Roi

trépas n'a
ne se

pas

marie

sonné, et,

pas

!

geôlier qui parle, et sa voix n'est nulle¬
trompeuse ! La ville est en fête : c'est la Pâques

C'est ton
ment

païenne.
Sur la

grand' place,

un

tablador (*) s'élève, où

chaque Maure essaie en vain sa valeur.
Encore, nul ne l'a renversé, et Marlotez est

fou

survie point de le devenir.

ou

Il

dit

a

:

—

Les enfants

au

maillot

ne

téteront

plus, tant que le tablador sera droit sous le ciel !
Voici

ce

—

qu'au geôlier Garin vient de répondre :

Si ton Maître voulait confondre tous ses Maures,

—

Il

permettrait de chevaucher, un moment, le
qu'il me prit le long de l'Adour...

me

cheval

(i) Tréteau élevé contre lequel, les jours de fête, les Maures combattaient
a

cheval

avec

la lance.

27

�210

E

veirià,

Sò

Lo
—

—

—

LO

ROMANCERO

tant-ben,

se,

qu'es Garin, quand

me

OCCITAN

tornaba

ma

lansa,

contra un taulador

giulher es anat parlar à Marlotez :
Rei, Garin vòl sortir de la prezon ont
Garin

lansa !

se

es

!

—

—

sortirà, tant qu' aurà 'n buf de vida !
Rei,, l'ama de Garin es de valor claufida !
non

—

—

—

—

Garin

es

un

vincut ! Garin

Rei, Garin dis

que

es

un

giaor !

—

vòl crebar lo taulador !

—

III

Sus

cabal de guerra e dins lo punh sa
Vers lo rei Marlotez lo Paladin s'abansa.

—

—

son

lansa,

Garin, te creziai mòrt ! — T'enganabas, ò Rei ! —
Garin, pareises flac ! — Es fort lo qu'ai Crist crei !

Acò

disent, Garin s'es sinhat, e, pecaire !
Còp-sec lo taulador resquita de tot caire !

—

�LA

DE

CANSON

GARIN

D'ANSEUNA

211

Et il

ce

verrait, s'il voulait aussi me rendre ma lance,
qu'est Garin, quand il se lance contre un tabla¬

dor !

—

Le

geôlier est allé parler à Marlotez
sa prison ! —

:

—

Roi,

Garin veut sortir de

de vie !

—

Garin

—

—

ne sortira pas, tant qu'il aura un souffle
Roi, l'âme de Garin est pleine de valeur ! —

Garin

—

est un

vaincu ! Garin est

Roi, Garin dit quil veut

crever

giaour !

—

le tablador !

—

un

III

Sur

cheval de guerre et sa lance au
Paladin s'avance vers le roi Marlotez :

—

et,

a

poing, le

Garin, je te croyais mort ! — Tu te trompais,
Garin, tu parais faible ! — Il est fort, celui
foi au Christ ! —

ô Roi !

qui

son

—

Parlant ainsi, Garin a fait le signe de la croix,
pitié ! le tablador vole soudain en éclats !

�212

LO

Los Maures

an

ROMANCERO

clamat

:

—

OCCITAN

Gos de

Crestian, à mòrt

Mas lèu viran talons dabant lo Subrefòrt.

La lansa de Garin dins los Maures

E, dins

un res

se

planta

de temps, n'aucis mai de milanta.

Pèi, à galaup, lo Valent torna al siu païs
de La que tant caris !

Ont tròba los potons

Subre 's camps batalhers, abià la lansa bona
Garin

d'Anseuna, filh d'Aimeric de Narbona.

�LA

CANSON

DE

Les -Maures ont crié
mort

!

—

GARIN

:

—

d'ANSEUNA

2x3

Chien de Chrétien, à

Mais ils s'enfuient bientôt devant le Héros.

La lance de Garin s'enfonce dans les Maures et,
en

peu

de temps,

Puis,
où il

au

trouve

Sur les

en

occit plus de mille.

galop, le Vaillant revient dans son pays
les baisers de Celle qu'il chérit tant !

champs de bataille, il avait bonne lance,
d'Aimeric de Narbonne.

Garin d'Anséune, fils

�■

�XXI

BÈL CABALHER

�Bèl

Lo

O

Cabalher

bèl Cabalher arriba
Ont

A

a

batalhat

d'Espanha

contra

's Sarrazins.

tròt, òm vei que non a la canha
destrier val mila rosins.
Que n'a fait, de mòrts, darrier la montanha,
son

E que son

Lo bèl Cabalher !

Tre

qu'es aribat dins la ciutat fòrta
Ont, dempèi sèt ans, Eustasa languis,
Vòl saber sulcòp s'aicesta es pas mòrta.
La guerra es finida, al lèntan païs !
Qun gauch per sa Miga ! E tusta à sa porta
Lo bèl Cabalher.

�Le

Beau

Chevalier

Le beau Chevalier arrive d'Espagne où il a com¬
battu contre les Sarrasins. On

voit, à son trot,
indolence et que son destrier vaut
mille roussins. Qu'il en a
fait, des morts, derrière la
montagne, le beau Chevalier !
qu'il n'a

pas

Dès
ans,

qu'il arrive dans la cité forte où, depuis sept
Heustace languit, il veut savoir sans tarder si

celle-ci n'est pas morte. La
guerre est
tain pays !
à sa porte,

finie, au loin¬
Quelle joie pour son Amie ! Et il frappe
le beau Chevalier.

�2Ï8

LO

ROMANCERO

OCCITAN

Quand auzis tustar, la Bêla, estonada,
Desbarra

porta e

sa

l'entre-dorbis.

Jès ! sul moment, crei que s'es enganada.
Es plan El, pracò, qu'aquì li soris !
Mas, se reculant, fuch la potonada
Del bèl Cabalher.

Ma

—

Miga,

perque me

fas trista

cara

?

Garin, lo fìlh d'Aimeric !
m'as vist, antan, mens amagrit qu'ara,

Som
Se

ton car

Mon còr

d'amor sempre ric.
qu'ès miuna e que som encara

per tu

es

Oh ! dis-me

Ton bèl Cabalher !

—

Res que
Te rizes de
—

La
E

masca

de te veze, acò se devina :
ieu, non m'ès plus fidèl !
a parlat ! E 1' cap me bronzina,

m'es pezuc fardèl,
Dempèi qu'ès l'espos d'una Maugrabina,
mon

paure amor

Félon Cabalher !

—

Que lo Satanàs d'una arpia ferona
en Infern la que t'a mentit !
Tu sòla, ès ma Dóna, e seràs barona,

—

Enfonze

qu'aurai pasat l'anèl a ton dit
Sosca que, per tu, refuzèt corona
Aicest Cabalher !

Tre

—

!

�LO

BÈL

CABALHER

219

Quand elle entend frapper, la Belle, étonnée, dé¬
la porte et l'entr'ouvre. Jésus ! sur l'instant,
elle croit qu'elle s'est trompée... C'est bien Lui, pour¬
tant, qui là lui sourit ! Mais, se reculant, elle fuit les
barre

baisers du beau Chevalier.

Ma

Mie, pourquoi as-tu pour moi triste visage?
Je suis ton cher Garin, le fils d'Aimeric ! Si, autre¬
fois, tu m'as vu moins amaigri qu'à cette heure, mon
cœur est toujours riche d'amour pour toi. Oh ! dismoi que tu es mienne et que je suis encore ton beau
—

Chevalier !

—

En te voyant,

cela se devine : tu te moques de
moi, tu ne m'es plus fidèle ! La sorcière a parlé ! Et
ma tête bourdonne, et mon pauvre amour est pour
moi un fardeau bien pesant, depuis que tu es l'époux
d'une Maugrabine, félon Chevalier ! —
—

Qu'avec sa furieuse griffe ISatan enfonce en
qui t'a menti ! Toi seule,, tu'es ma Dame,
et tu seras baronne, dès que j'aurai passé l'anneau
à ton doigt ! Songe que, pour toi, il refusa une cou¬
ronne, ce Chevalier-ci ! —
—

Enfer celle

�LO

220

ROMANCERO

OCCITAN

S'acò n'es atal, fai-me una abrasada
vai, sens muzar, querre un capelan !
Ara, la mala ora es enfin pasada !

—

E

Vòli dabant Dius te balhar
E per tu,

ma man

Garin, èstre caresada !
L'uros Cabalher !

—

�LO

BÈL

CABALHER

221

ainsi, embrasse-moi et, sans tarder, va
chapelain ! Maintenant, la mauvaise heure
est enfin passée ! Je veux t'accorder ma main devant
Dieu et par toi, Garin, être caressée ! — L'heureux
S'il

en

chercher

est

un

Chevalier !

��XXII

PREZA

DE

NIMES

�La

Preza

de

Nimes

i

1' rei Loïs
Guilhèm, aprèp grand parladis,
Com aiceste podrà, dins la terra Occitana,
Vencir los Maures qu'aqui fan granda pavana ?
Urozament qu'amb el es son nebot Bertrand
Que, tot sol, val un òst, tant son coratge es grand.
Adonc, l'oncle e 1' nebot cabalcan cap à Nimes,
Sens desclabar las dents, tot-ben que sian entimes.
Soscan. Jamai non venciran aquel Otrant
Qu'en ciutat Nimezenca es ara sobeiran !
Maladiccion ! los Sarrazins sont trop nombrozes,
M

los dos mila cabalhers que

A balhats à

E 's combats dels Crestians

van

èstre malastrozes...

�La

Prise

de Nîmes

i

roi Louis
Avec les deux mil e chevaliers que lediscussion,
Occitane,

après grande
pourra-t-il, en terre
vaincre les Maures qui font là grande rumeur ? Heu¬
reusement, il a auprès de lui son neveu Bertrand, qui,
tout seul, vaut un ost, tant son courage est grand.
Donc, l'oncle et le neveu chevauchent vers Nîmes,
sans mot dire, quoiqu'ils s'aiment beaucoup. Ils son¬
a

donnés à Guillaume,

comment

celui-ci

gent. Jamais ils ne pourront vaincre cet Otrant,
maintenant, est souverain dans la cité Nîmoise !
lédiction ! les Sarrasins sont en trop
et les

qui,
Ma¬

grand nombre,
désastreux...

combats des Chrétiens vont être

»9

�226

LO

ROMANCERO

OCCITAN

Mas, tot d'un còp, Bertrand n'es plus en pensament
E, tot rizeire, dis : — Bèl oncle, del moment
Que non sèm los plus forts, s'emplegabem la ruza ?
Se mon idèia non val res, vos fau escuza ! —
Parla, Bertrand ! — Eh ben ! que diriatz d'un carrech
De mercadiers plan provezits qu'aurian autrech
D'intrar dins Nimes?
Que n' diriai ? Que lor cabensa
Serià mai granda que n'es granda ta valensa ! —
E se, nos-aus, podiam nos faire mercadiers ? —
I som, Bertrand ! Anam vencir los arlandiers !

—

—

—

—

—

II

Vers Nimes

van

tot dosament nombrozes

carris.

Son cargats

de tonèls e s'arrèstan jols barris.
Qui los mena ? Eh ! per Dius ! dos gaujozes lurrons
Que serià malaizat de prendre per barons !
Que vendètz, mercadiers ? — dizon en còr los Maures.
Per nos crompar tot sò qu'abèm, ètz plan
trop paures!—
Lor respondon Guilhèm e son nebot Bertrand.
Abèm de tot : d'encens, d'alun e de safran,
De pebre, d'argent-viu, de cuèr e de candèlas,
De drap burèl, de drap porprat e de gonèlas !
Abèm encara : èlmes, albercs, lansas, escuts
E 'spazas que non son espazas de vincuts !
Laisatz-nos donc intrar, e jos vòstras parpèlas,
Senhors, espandirem aquelas cauzas bêlas !
—

—

—

—

�LA

PREZA

DE

NIMES

227

Mais, soudain, Bertrand n'est plus attristé et, tout
souriant, dit : — Bel oncle, puisque nous ne sommes
pas les plus forts, pourquoi n'emploierions-nous pas
la ruse ? Si mon idée ne vaut rien, je vous demande
pardon ! — Parle, Bertrand ! — Eh bien ! que diriezd'un charroi de marchands bien

approvisionnés
qui pourraient entrer dans Nîmes? — Ce que j'en di¬
rais ? Que leur bonne fortune serait plus grande que
ta grande vaillance ! — Et si, nous, nous pouvions
nous faire marchands ?
J'y suis, Bertrand ! Nous
allons vaincre cette race de pillards ! —
vous

—

II

tranquillement de nombreux
chargés de tonneaux et s'arrêtent sous
les remparts. Qui les conduit ? Eh ! par Dieu ! deux
joyeux compères qu'il serait malaisé de prendre pour
barons !
Que vendez-vous, marchands ? — disent en
Vers

Nîmes

vont

chars. Ils sont

—

chœur les Maures.

—

Pour

nous

acheter tout

ce

que

avons, vous êtes bien trop pauvres ! — leur ré¬
pondent Guillaume et son cousin Bertrant. — Nous
avons de tout:"]de l'encens, de l'alun et du safran,
du poivre, du vif-argent, du cuir et des chandelles,
du drap de bure, du drap pourpré et des cottes d'ar¬
mes ! Nous avons encore : heaumes, hauberts, lances,
écus et des épées qui ne sont pas épées de vaincus !
Laissez-nous donc entrer, et, Seigneurs, nous dé¬
ploierons sous vos yeux toutes ces belles choses ! —
nous

�228

LO

ROMANCERO

OCCITAN

III

Los carris

son

intrats dins Nîmes !

Un son-de còrn s'auzis tres

còps

Alavets,
las parets
la grand plasa
sus

E de tots los tonèls que son sus
Sortison cabalhers fazent un bruch d'aurasa.

Montjòia ! dis Guilhèm, dementre que Bertrand
Ajusta : — Pels Pagans va i' aber mercat grand ! —
Am alegria cada espaza tusta e trenca...
L'òst dels Crestians a pres la ciutat Nimezenca !

—

�LA

PREZA

DE

NIMES

229

III

Les chars sont entrés dans Nîmes !
de

cor

retentit trois fois

sur

Alors,

un son

les murailles et de tous

qui sont sur la grand'place sortent des
qui font un bruit de tempête. — Montjoie !
dit Guillaume, tandis que Bertrand ajoute : — Il va
y avoir grand marché pour les Païens ! — Avec
allégresse chaque épée frappe et tranche... L'ost des
Chrétiens a pris la cité Nîmoise !

les

tonneaux

chevaliers

��XXIII

BÊLA ORABLA

�La

Bêla Orabla

RABLA, la molher de Tibaut d'Arabia,
Es rèina dins
Aurenja e n'a gaire alegria.

Dempèi qu'a vist lo fòrt Guilhèm
Pr' el

son

còr

es

rozent

Guilhèm d'amor per ela

E,

per

d'un

dins

a son ama

la conquistar, farià don de

son

bèl

òrt,

subrefòrt.

amor

claufida,

sa

vida.

Qu'es bêla aquela Sarrazina ! e que sos èlhs
Negres e vius son plan ondrats de longs parpèlhs !
Guilhèm ! demora
Es pron solida" vai !

—

am

e

ieu ! Ma torre Glorieta

pica qui s'i fréta.

�La

Belle

Orable

O RABLE, femme de Thibaut d'Arabie, est reine
dans

Orange et n'a guère allégresse.

Depuis qu'en son beau jardin elle a vu le fort
Guillaume, son cœur brûle pour lui d'un indomptable
amour.

Guillaume
pour

a

l'âme emplie

d'amour

pour

elle, et,

la conquérir, ferait don de sa vie.

Que cette Sarrasine est belle ! et que ses yeux
longs cils !

noirs et vifs sont bien adornés de

—

Guillaume ! demeure avec moi.!

Gloriette est

assez

solide et pique

Va !

ma tour

qui s'y frotte...
3°

�LO

234

Guilhèm !

es

E t'aber per

Se

mon

ROMANCERO

res que tu que vòli
per espòs,
companh de lèit me serià dos !

senhor Tibaut s'entorna

M'apararà contra el
E,

se

OCCITAN

ta

d'Arabia,
geloza furia.

de t'agradar, Guilhèm ! lo bon ur ai,
plazer, Crestiana me farai ! —

Per te faire

Quand Orabla a parlat, Guilhèm la potoneja,
E son còr, jos l'alberc, de grand gauch pataqueja.
Los Turcs
Lo pros

En
E

pòdon venir ! Auran à qui parlar !
Guilhèm es prèst à 's desgargamelar !

atendent, la bêla Orabla es batizada
novèl espos li fa granda abrasada.

son

A

'gut per batistèri 'n larg e prigond dore
E porta, ara, lo nom de Comtesa Guiborc.
Trobaires

e

De Guilhèm

joglars, entonatz la lauzenja
e Guiborc que s'aiman dins Aurenja !

�LA

Guillaume !

ce

mari, et t'avoir

BELA

ORABLA

n'est que

toi

que

pour compagnon

235

je

de lit

veux

me

pour

serait

doux !

Si mon seigneur Thibaut revient d'Arabie, ta
jalouse fureur me défendra contre lui.

me

Et, si j'ai le bonheur de te plaire, Guillaume
ferai Chrétienne, pour te faire plaisir ! —

! je

Quand' Orable a parlé, Guillaume la couvre de
baisers, et, sous le haubert, une grande joie fait pal¬
piter son cœur.

venir ! Ils auront à qui parler !
Guillaume est prêt à leur couper la gorge !

Les Turcs peuvent
Le preux

En
nouvel

attendant, la belle Orable est baptisée et son
époux lui fait grand embrassement.

pour baptistère une jarre large et pro¬
fonde et, maintenant, elle porte le nom de Comtesse
Guibourc.
Elle

a

eu

Troubadours et

jongleurs, entonnez le los de Guil¬
qui s'aiment dans Orange !

laume et de Guibourc

w

��XXIV

LA

CANSON

DELS

JOGLARS

�La

Canson

INS

dels

Joglars

l'aire siau tinda,

Per

Canson,
qu'agradivas sian las oras

E dins los còrs trobatz reson,

Rebècs, violas, mandoras !

Los

perfums de las flors
S'espandison per òrta ;

Renaison las amors,

Quand la fredura

Dins l'aire siau

Per

es

mòrta.

tinda, Canson,

qu'agradivas sian las

oras

E dins los còrs trobatz reson,

Rebècs, violas, mandoras !

!

�La Chanson

R

Jongleurs

dans l'air

calme, Chanson, pour qu'a¬
gréables soient les heures ! Et trouvez écho
dans les cœurs, rebecs, violes, mandores !

ETENTis

Les
les

des

parfums des fleurs s'exhalent par les champs ;
renaissent, quand la froidure est morte.

amours

dans l'air

calme, Chanson, pour qu'a¬
gréables soient les heures ! Et trouvez écho dans les
cœurs, rebecs, violes, mandores !
Retentis

�240

LO

ROMANCERO

L'auzèl bastis
Dins lo

OCCITAN

son

nids

ramut

E lo tristum

brancatge,
fugis

De cade fresc
caratge.

Dins l'aire siau tinda, Canson,
Per qu'agradivas sian las oras !
E dins los còrs trobatz
reson,

Rebècs, violas, mandoras !

Lo

riu, subre

L'èrba tendra

sos

bòrds,

caresa

;

Raja de

tots los còrs

La dots

d'embrïaigesa.

Dins l'aire siau
Per

tinda, Canson,
qu'agradivas sian las oras

E dins los còrs trobatz
reson,

Rebècs, violas, mandoras !

Vidalbas als garrics
Fan milanta abrasadas ;
Per aimadors africs
Dònas

son

caresadas.

!

�LA

CANSON

L'oiseau bâtit
et

son

DELS

JOGLARS

241

nid dans les branches

la tristesse s'enfuit de

feuillues,
chaque frais visage.

Retentis dans l'air calme, Chanson, pour qu'a¬
gréables soient les heures ! Et trouvez écho dans les
cœurs, rebecs, violes, mandores !

Sur
la

ses

source

bords, le ruisseau

caresse

d'ivresse coule de tous les

l'herbe tendre

;

cœurs.

Retentis dans l'air

calme, Chanson, pour qu'a¬
gréables soient les heures ! Et trouvez écho dans les
cœurs, rebecs, violes, mandores !

Les clématites font
ments ; par

ardents

aux

chênes mille embrasse-

amoureux

dames sont caressées.

31

�242

LO

ROMANCERO

Dins l'aire siau
Per

OCCITAN

tinda, Canson,

qu'agradivas sian las

oras
E dins los còrs trobatz reson,

!

Rebècs, violas, mandoras !

La sang non raja plus
Dins las pradas d'Aurenja ;

Jol cèl

en

La Pats

a

grand trelus,
pres revenja.

Dins l'aire siau
Per

tinda, Canson,

qu'agradivas sian las

oras
E dins los còrs trobatz reson,

!

Rebècs, violas, mandoras !

Nostre Comte novèl
A pauzat son espaza,

E, dins lo siu castèl,
Dóna Guiborc l'abraza...

Dins l'aire siau
Per

tinda, Canson,

qu'agradivas sian las

oras

E dins los còrs trobatz reson,

Rebècs, violas, mandoras !

!

�LA

CANSON

DELS

Retentis dans l'air calme,

JOGLARS

243

qu'a¬
gréables soient les heures ! Et trouvez écho dans les
cœurs,

Chanson,

pour

rebecs, violes, mandores !

Le sang ne coule plus dans les plaines d'Orange ;
le ciel éclatant, la Paix a pris sa revanche.

sous

Retentis dans l'air calme,

Chanson, pour qu'a¬
gréables soient les heures ! Et trouvez écho dans les
cœurs, rebecs, violes, mandores !

Notre
son

Comte

a déposé son épée, et,
château, dame Guibourc l'embrase...
nouveau

Retentis dans l'air

en

calme, Chanson, pour qu'a¬
gréables soient les heures ! Et trouvez écho dans les
cœurs, rebecs, violes, mandores !

�244

LO

ROMANCERO

OCCITAN

La Comtesa

qu'abèm
qu'es plus Sarrazina,
Jols potons de Guilhèm,
E

De viu

plazer frezina...

Dins l'aire siau tinda, Canson,
Per qu'agradivas sian las oras !
E dins los còrs trobatz reson,

Rebècs, violas, mandoras !

�LA

Notre

CANSON

DELS

JOGLARS

Comtesse, qui n'es plus Sarrasine,

baisers de Guillaume frissonne de

245

sous

les

plaisir...

Retentis dans l'air calme,
Chanson, pour qu'a¬
gréables soient les heures ! Et trouvez écho dans les
cœurs,

rebecs, violes, mandores !

��XXV

VOT

DE

VIVIAN

�Lo

ilh

Lo

Vòt

de Garin d'Anseuna

jovejVivian

Ambe tos
Serà lèu

sos

es dins
cozins

nebot de

e

Guilhèm,

plazer estrèm

—

:

n'a 'na ribambèla

e

Cabalher, dins Aurenja la Bèla.

Lo solelh de Pascor
Los

de Vivian

casa

1' temps

Maugrabins

ibèrnal.
festanal.
l'aire !

son siaus. I'aurà bèl
Auzisètz los trinhons que regaudison
La comtesa Guiborc

Intran dins la

e

Guilhèm

son

aimaire

grand glèiza e, jos los auts arcèls,
Son lèu seguits per cabalhers e damaizèls.
Déjà, dabant l'autar ont lo bisbe oficia,

—

�Le

Vœu

de Vivien

Fils de Garin d'Anséune et neveu de Guil aume,
le

jeune Vivien ressent un plaisir extrême : avec
cousins
et il en a un grand nombre
sera bientôt
Chevalier, dans Orange la Belle.
tous ses

—

il

—

Le soleil de

Pâques chasse le temps d'hiver. Les
Maugrabins sont calmes. La fête sera belle. La com¬
tesse

Guibourc et

son

ardent Guillaume

entrent

dans

la

basilique, et, sous la haute voûte, sont bientôt sui¬
vis des chevaliers et des damoiseaux. Déjà, devant
l'autel où

l'évêque officie, Vivien, à

genoux, promet

3»

�2

LO

50

ROMANCERO

OCCITAN

Vivian, à genolhs, promet am cortezia
Que sempre apararà la veuza e l'orfanèl
E serà de la Glèiza

un

servidor fidèl ;

Pèi, Guilhèm li fa don de l'èlme e de l'espaza,
E Vivian sentis qu'a de gauch l'ama raza.
Èlhs virais vers Guilhèm, man dèstra vers la Crots,
Lo novèl Cabalher arbora atal la vots :
—

Auzisètz-me, bèl Oncle à qui grand respèct debi !

Aicesta espaza, es de tot còr que la recebi,
E fau lo vòt sacrat, dabant Dius e los Sants,

jamai recular dabant Turcs o Persans ! —
respond : — Nebot, dizes fadeza,
Car recular, quand cal, es cauza plan permeza !
Se vòs sempre tenir un parier jurament,
De

Lo Comte li

Me caldrà lèu

anar

à ton enterrament !

—

s'es vertat que venèm d'auzir mesa,
Juri, pel segond còp, que tendrai ma promesa ! —
—

Bèl Oncle,

Filh de Garin d'Anseuna

e

nebot de Guilhèm,

Ton vòt te metrà lèu dins lo malaize estrèm ;

plagas en ribambèla
rajar plors, dins Aurenja la Bèla !

Auràs subre ton corps
E faràs

�LO

courtoisement

VOT

DE

VIVIAN

251

qu'il défendra toujours la

veuve

et

sera un fidèle serviteur de l'Eglise ; puis,
Guillaume lui fait don du heaume et de l'épée, et

l'orphelin et

âme est emplie de joie. Les yeux
Guillaume, la main droite vers la Croix,
le nouveau Chevalier parle ainsi : — Ecoutez-moi,
bel Oncle à qui je dois grand respect ! Cette épée,
c'est de tout cœur que je la reçois, et je fais le vœu
sacré, devant Dieu et les Saints, de ne jamais reculer
Le Comte lui répond :
devant Turcs ou Persans !
Neveu, tu parles follement, car reculer, quand il
le faut, est chose bien permise ! Si tu veux tenir tou¬
jours un pareil serment, il faudra que j'assiste bientôt
Bel Oncle, s'il est vrai que nous
à tes funérailles !
venons d'ouïr la messe, je jure, pour la seconde fois,
Vivien sent que son
tournés

vers

—

—

—

je tiendrai ce que j'ai promis !

que

Fils de Garin d'Anséune et
ton vœu te mettra

de Guillaume,

bientôt dans le malaise extrême ;

de plaies, et tu feras couler
larmes, dans Orange la Belle !

toi corps

des

neveu

sera couvert

��XXVI

BATALHA

DE

VILA-DANHA

�La

Batalha de Vila-Danha

i

INS

aquel jorn, à Vila-Danha-subre-Orbiu,
Guilhèm demorèt viu.

Sol de tot l'òst crestian,

Per que Tibaut pògue à Guilhèm raubar Orabla,
Los Sarrazins van faire guerra espaventabla.

Se brembant de Peitiers

L'idèia del revenge

e

de Cari lo Martèl,

escalfa lor cerbèl.

L'emir Abd-el-Melik, que non crenh los desreizes,
Ven de mandar sos brèus als sius trenta-e-tres reizes.

�La

Bataille

de.

Villedaigne

i

E n ce jour, à Vil edaigne-sur-Orbieu, seul de tout
l'ost chrétien,

Guillaume survécut.

Pour que Thibaut puisse ravir Orable à Guil¬
laume, les Sarrasins vont faire une guerre épouvan¬
table.
Se souvenant de Poitiers et

de

l'idée de la revanche échauffe leur

L'émir Abd-el-Mélik,

tes, vient

d'envoyer

ses

qui

ne

brefs à

Charles-Martel,

cerveau.

craint
ses

pas

les défai¬

trente-trois rois.

�256

LO

Tots

son

Que,

per

ROMANCERO

OCCITAN

Es tot l'Islam
vencir lo Crist, arriba com un lamp.

venguts à son rampèl.

Subre la còsta

Narboneza, quantas vêlas !
Aquí i'a mai de |Turcs qu'ai cèl non i'a d'estelas.
Aquels de l'Arabia ambe los Sirians
An fait la pats, e son seguits per los Persans.

Que
Se

vas

non

donc devenir, ò terra de Narbona,
ora, espazabona?

t'apara, à-n-aicesta

Urozament que

L'ardor

Vivian a dins la|sang
qu'empacha de sentir l'espiu al flanc !

Autant fièr que 1'
Lo còr de Vivian

—

garric, qnand sus la forèst venta,
coneis l'espaventa.

non

Gerard, Gui, Uc, Guichard, Gautier, Gaudin, Bertrand,
cozins, ajetz coratge grand !

O miunis sèt

Es per

lo Crist, e per Narbona, e per Aurenja
Que, contra 's Maures, nos cal uèi bêla revenja !

Atal dis
E tot

son

Vivian, jqu'a sang cauda cora foc,
òst de bèls jovents li respond : Oc !

—

�BATALHA

LA

A

qui,

son

pour

DE

appel, tous sont

VILA-DANHA

venus.

C'est tout l'Islam

vaincre le Christ, arrive comme un éclair.

Sur la côte
les ! Il y a

Narbonnaise, que de nombreuses voi¬

là plus de Turcs que d'étoiles au ciel.

Ceux de l'Arabie ont fait la
et

257

paix

avec

les Syriens,

ils sont suivis des Persans.

Que vas-tu donc devenir, ô terre de Narbonne,
à
si, cette heure, une bonne épée ne te défend ?
Heureusement, Vivien

a

dans le

l'ardeur qui
flanc !

sang

empêche de sentir les coups d'épieu au
Aussi fier que

la

le chêne, quand le vent souffle sur
forêt, le cœur de Vivien ne connaît pas l'épou¬

vante.

Gérard, Guy, Hue, Guichard, Gautier, Gaudin,
Bertrand, ô mes sept cousins, ayez grand courage !
—

C'est pour le Christ, et pour Narbonne, et pour
Orange que, contre les Maures, il nous faut aujour¬
d'hui belle revanche !

—

Vivien, dont le sang est aussi chaud que
feu, et tout son ost de beaux jeunes hommes lui
répond : oui !
Ainsi dit

le

33

�258

LO

ROMANCERO OCCITAN

Alavets, lo valent, l'espaza al punh, am jòia,
Intra dins la mesclada, al bèl clam de : Montjòia !

A-n-aquel clam, lo pros Gerard de Comarcis
Espandis rete-mòrt Yal-man^or Margaris.

E Gautier lo Valent contra Gaifier

se

lansa

E, d'un sol còp, li trauca 1' fetge ambe sa lansa.

Mas lo rei Cariòt

a

blesat

E 1' nebot de Guilhèm

Acò

es

Vivian,
tot

banhat de sang.

l'espanta, tot d'un còp ; de rabia plora,
se venjar, abant sa darrièra ora.

Tant voldrià

Jos l'èlme, dis: — Oncle Guilhèm, me planguetz pas,
Se, tantis Maures vius, vau tant lèu al trespas ! —

E
Li

Gerard, que còsta el bèlament batalheja,
parla atal : — Maladiccion ! ton front sanneja

Jamai podrem vencir ! Sèm dins perilh estrèm !
Mon bèl cozin, faguem venir l'oncle Guilhèm ! —

—

Li

aquel castèl, Gerard, subre la serra ?
respond Vivian. Anem-z-i ventre à terra ! —
Vezes

!

�BATALHA

LA

DE

VILA-DANHA

259

Alors, le vaillant, l'épée au poing, entre avec al¬
légresse dans la mêlée, au beau cri de : Montjoie !

A
mort

ce

cri, le

preux

Gérard de Comarcis étend roide

Val-man^or Margaris.

Et Gautier le Vaillant contre Gaifier

et,

d'un seul

coup,

lui troue le foie

Mais le roi Cariot

a

blessé

avec sa

Vivien, et le

Guillaume est tout

baigné de

Sur le coup,
tant il voudrait

venger, avant sa

Sous le

heaume, il dit

précipite
lance.

neveu

de

sang.

cela l'épouvante
se

se

;

il pleure de rage,
dernière heure.

— Oncle Guillaume,
ne
de
plaignez point, si, tant
Maures encore vivants,
je vais si tôt au trépas ! —

:

me

E

Gérard, qui magnifiquement combat auprès de
lui, lui parle ainsi : — Malédiction ! ton front saigne !

Nous
en

jamais vaincre ! Nous sommes
grand péril ! Mon beau cousin, appelons l'oncle
ne

pourrons

Guillaume !

château, Gérard, sur la colline ? lui
répond Vivien. Allons-y ventre à terre ! —
—

Vois-tu

ce

�2Ò0

ROMANCERO

LO

Traucant l'òst dels

OCCITAN

Pagans, dont fan

un

grand mazèl,

Los cabalhers crestians arriban al castèl.

sang a rajat, en plana e subre
E Vivian es tot cobert de blesaduras...

Que de

Mentrestant,
—

auturas !

gaujos e dis ara à Gerard :
donc l'oncle Guilhèm, que se fa tard !

es

Vai querre

II

es, pr'aval, lo qu'am
Acò 's Guilhèm d'Aurenja

Quai

Joioza tant rambalha ?
intrant dins la batalha.

Subre Baucent, que fa de sauts
Lo Paladin, enquièt, clama : —

Com
De

bras

de trenta pèds,
O nebot, ont ès ?

potent e sa lama luzenta !
lènh, Abd-el-Melik l'agaita am espaventa.
son

Am l'escut

S'enfonza

en

com

es

e lo front en suzor,
cunh dins los Turcs en furor.

abant
un

—

—

�BATALHA

LA

DE

2ÓI

VILA-DANHA

Trouant l'ost des
massacre,

Païens, dont ils font un grand
les chevaliers chrétiens arrivent au châ¬

teau.

Comme le sang a coulé, dans la plaine et sur les
hauteurs ! Et Vivien est tout couvert de blessures...

Cependant, il est joyeux et dit maintenant à Gé¬
:
Va donc chercher l'oncle Guillaume, car il

rard

—

est tard !

—

II

Quel est, là-bas, celui qui tant se démène avec
Joyeuse? C'est Guillaume d'Orange entrant dans la
bataille.

le

Baucent, qui fait des sauts de trente pieds,
Paladin, inquiet, clame : — O mon neveu, où es-

tu

?

Sur

—

Comme
sante

! De

son

bras est

puissant et

son

épée lui¬

loin, Abd-el-Mélik le regarde avec épou¬

vante.

L'écu
fonce

en

avant et

comme

un

le front couvert de sueur,

coin dans les Turcs furieux.

il s'en¬

�2Ó2

Es

LO

tant

ROMANCERO

acarnasit subre los Turcs

Qu'am lor

sang

Ven d'aucir

ferojes,
cambia lèu prats verts en bèls prats rojes.

Mas que vòl
Guilhèm vei

dire aisò? Al mièch de la mesclada,
son cap una espaza levada.

sus

just lo temps de

E vei

qu'es Vivian,

Levant
—

e Bruiant d'Arguemor
d'Auquetin, filh de Cador.

Tempestèu

E fa dos tròses

A

OCCITAN

son

èlme

Per Dius !

del còp mortal,
lo saluda atal.

se parar
que

d'aur, li dis
bèl nebot,

mon

am sa vots

non

i

vas

de

fòrta
man

:

mòrta !

Perdonatz-me, bèl Oncle ! Es lo sang qu'ai perdut,
Que cauza un pauc que non vos ai reconegut !

—

Ai lo

Son

vejatz ! mas entralhas
barrejadas bèlcòp tròp am mas ferralhas...
ventre

Altorn de
Car

—

—

mon

dobert e,

mon

alberc

destrier

sus

vos

las cal estacar,

tot acò

pòd trabucar !

—

Mas, dins un tal estat, Vivian, que vòs faire? —
Non recular, per èstre al Cèl lèu triomfaire ! —

—

�BATALHA

LA

leur sang

sur

263

les Turcs farouches,

rouges.

Tempesté et Bruyant d'Argued'Auquetin, fils de Ca-

Il vient d'occire
et

mor

VILA-D'ANHA

qu'avec
il change bientôt les prés verts en beaux

11 est si acharné

prés

DE

il fait deux tronçons

dour.

Mais que signifie ceci ? Au milieu de la
Guillaume voit une épée levée sur sa tête...

Il

a

peine le temps de parer le coup mortel, et
c'est Vivien, qui le salue ainsi.

à

voit que

Levant
sante :

mêlée,

—

son

heaume

Par Dieu !

de main morte !

d'or, il lui dit de

mon

voix puis¬
n'y vas pas

sa

beau neveu, tu

—

Pardonnez-moi, bel Oncle ! C'est le sang que
j'ai perdu, qui cause un peu que je ne vous ai pas
—

reconnu

!

J'ai le ventre ouvert et, voyez ! mes entrailles
beaucoup trop mêlées à mon armure...

sont

les attachiez autour de mon hau¬
destrier peut trébucher sur tout cela ! —

Il faut que vous

bert,

car mon

—

Mais, dans

Ne pas
dans le Ciel ! —
faire ?

—

tel état, Vivien, que veux-tu
reculer, pour triompher bientôt

un

�264

LO

ROMANCERO

OCCITAN

Tornamai, al combat va lo filh de Garin,
E son bras poderos aucis mant Maugrabin.

Entristezit

e fièr, dabant parier coratge,
(juilhèm, mai que jamai, de Turcs fa mortalatge.

Ailas ! aicestis

son

E Guilhèm n'a lèu

Tal

milhers,
qualques cabalhers !

encara cent

plus

que

lion, al fum dels Maures se barreja,
E, juscas solelh colc, son espaza lauceja...
un

Dins

aquel jorn, à Vila-Danha-subre-Orbiu,
crestian, Guilhèm demorèt viu.

Sol de tot l'òst

�LA

BATALHA

VILA-DANHA

DE

2b5

le fils de Garin va au combat, et
puissant tue maint Maugrabin.

De nouveau,
son

bras

Attristé et fier devant

fait, plus

que

jamais,

Tel

un

lion, il

plus

se

tel courage,

un carnage

Hélas ! ceux-ci sont
laume n'a bientôt

un

encore

que

Guillaume
de Turcs.

cent

mille, et Guil¬

quelques chevaliers !

mêle à cette nuée de Maures, et,

jusqu'au soleil couchant,

son

épée brille comme un

éclair...
En

ce

jour, à Villedaigne-sur-Orbieu, seul de tout

l'ost chrétien, Guillaume survécut.

34

�'

�XXVII

TRISTOR

DE

GUILHEM

�La

Tristor

de

Guilhèm

d'Aurenja atal es lagremaire :
l'jorn on,t sortiguèri de ma maire

INCUT, Guilhèm
—

Maldit sià

Maldit sià lo Solelh que,

Maldita, aicesta nèit !

e

dempèi, me fa lum !
maldit, l'estelum !

Dius potent, Dius unie que l'Univers adòra,
Fai que los miunis èlhs non revejen l'auròra

Belèu,

me vos

punir, ò Senhor subre-naut,

D'aber pres per molher la molher de Tibaut !

!

�La Tristesse

de

Guillaume

VAINCU, Guil aume d'Orange se lamente ainsi :
—

Maudit soit le

jour où je sortis de

ma

mère !

Maudit soit le Soleil

qui, depuis, m'éclaire ! Mau¬
dite, cette nuit ! et maudits, tous les astres !

Dieu

puissant, Dieu unique adoré par l'Univers,
revoient plus l'aurore !

fais que mes yeux ne

Peut-être, veux-tu me punir, ô très haut Seigneur
d'avoir pris pour femme la femme de Thibaut !

�LO' ROMANCERO

270

O tu, que m'as permés
Dius tant bon ! perque

A

OCCITAN

de delibrar Narbona,
donc ta bontat m'abandona ?

'Spramonte, Còrsolt non foguèt lo plus fort...
valgut qu'aquì foguèsi mòrt !

Com aurià mai

Sabes
E

me

qu'ai aparat la religion Crestiana,
la rasa Pagana !

veici vincut per

Venes de far que,

de tot l'òst, demori sòl !

Demest tantis de mòrts, com non aber trebol ?

Dempèi

lo Solelh esclaira aicesta terra,
jamai vist tant malastroza guerra !

que

Non s'èra

E vòli, mentrestant, sens demandar pietat,
JM'aclinar umilment dabant ta volontat.

Tu, qu'ès lo Sobeiran qu'à son dit ten los astres,
Debes saber perque_delargas los malastres !

D'abòrd que fas la lei à las constellations,
Es que pòs t'enganar sui sòrt de las nacions ?

Descadenas la mar, balhas fòc à l'esclaire,
Fas tremolar los monts, ès lo grand buf de

l'aire,

�TRISTOR

LA

O

DE

GUILHÈM

271

toi, qui m'as permis de délivrer Narbonne, Dieu
pourquoi ta bonté m'abandonne-t-elle ?

si bon !

A

Aspramonte, Corsolt

ne

fut

Comme il aurait mieux valu que

pas le plus fort...
là je fusse mort !

Tu sais que j'ai défendu la religion Chrétienne,
vaincu par la race des Païens !

et me voici

Tu viens de faire que,
seul !

de tout mon ost, je reste
Parmi tant de morts, comment ne pas avoir

grand trouble ?
Depuis

jamais

que

le Soleil éclaire cette terre,
si désastreuse !

on

n'avait

vu une guerre

Et

je veux, cependant, sans demander
cliner humblement devant ta volonté.

pitié, m'in-

Toi, qui es le Souverain qui tient les astres à
doigt, tu dois savoir pourquoi tu donnes libre
cours aux catastrophes !
son

Puisque tu fais la loi aux constellations,
le sort des peuples ?

pour¬

rais-tu te tromper sur

Tu déchaînes la mer, tu donnes

le feu à l'éclair,
le grand souf¬

fais trembler les montagnes, tu es
fle de l'air,
tu

�LO

2"]2

E
A

ROMANCERO

comprendriai
Vila-Danha,

Sò que

Que

sa

OCCITAN

la rasa dels Pagans,
vincedora dels Crestians ?

perque
es

fas es plan fait ! E la miuna ama tròba
dolor prezenta es per ela una espròba...

mon còr mai potent que mon
Ai fe dins tu ! E fai de ieu sò que voldràs

Senhor, vòli

bras !

!

�LA

Et
à

TRISTOR

DE

GUILHÈM

je comprendrais pourquoi la

race

273

Païenne est,

Villedaigne, victorieuse des Chrétiens ?
Ce que tu

que sa

fais est bien fait ! Et mon âme trouve
douleur présente est pour elle une épreuve...

Seigneur, je veux mon cœur plus puissant que
bras ! J'ai foi en toi ! Et fais de moi ce que tu

mon

voudras !

35

�■

.

�XXVIII

MORT

DE

VIVIAN

�La

A

nèit

Mòrt

es

de Vivian

arribada,

e

Guilhèm, à l'azard,

Subre Baucent cobèrt d'escruma

Demest los

es

cabalcaire.

mòrts, tròba Bertrand, tròba Gerard,
longament, tot lagremaire.

E los abrasa

Mas

qu'es donc devengut son nebot Vivian,
Qu'a vist, blesat à mòrt, tornar dins la mesclada ?
O comtesa Guiborc, vos, que l'aimàbetz tant,
Quand conestretz sa fin, corn seretz dezolada ! —

—

�La

Mort

de

Vivien

La nuit est venue, et Guil aume chevauche au
hasard

Parmi

sur

Baucent

les morts,

Gérard, et, les

couvert

d'écume.

il trouve Bertrand, il trouve
pleurs, il les embrasse lon¬

yeux en

guement.
Mais
a

vu,

—

quand
solée !

qu'est donc devenu son neveu Vivien, qu'il
blessé à mort, revenir dans la mêlée ?

O comtesse
vous
—

Guibourc, vous, qui l'aimiez tant,
sa fin, comme vous serez dé¬

connaîtrez

�278

LO

Tot d'un
Acò 's

ROMANCERO

OCCITAN

còp, entrevei quicòm prèp una font.
bèl nebot, qu'es jazent jos un arbre.

son

Es

mòrt, segurament. l'a qu'à veze son front,
Son blanc front de jovent, qu'es mai fred que lo marbre.

Sus

alberc

son

E subre

sos

sanglent sas doas mans fan la crots
a rajat sa cerbèla.

dos èlhs

Alavets, de Guilhèm s'auzis atal la vots :
Ara, mon bèl nebot, al Cèl as vida bèla !

—

Mas

com

farai,

Qu'èras brabe

Perque
Faziàs

me

e

sens

cal te

encara

tu, per vencir los Pagans ?
e de tu pauc vantaire !

valent

veze

mòrt, mòrt à vingt

ans

?

tant bezonh à ton terraire !

Jamai subre un destrier montèt un tal baron !
Ailas ! quand, l'an pasat, te balhèri l'espaza,

Sosquèri que jamai non te veiriai barbon,
Tant l'amor dels combats te fazià l'ama raza !

O gauch

Bolèga

! à-n-aquels mòts, Vivian fa 'n sospir,
lo cap e dis d'una vots flaca :

un pauc

—

�LA

MORT

DE

VIVIAN

279

Soudain, il entrevoit quelque chose, près d'une
son beau neveu, qui
est couché sous

fontaine... C'est
un

arbre.

Il est mort, certainement. Il n'y a qu'à voir son
front, son blanc front d'adolescent, qui est plus froid
que le marbre.

Ses deux mains

glant et

sa

cervelle

sont

a

croisées

coulé

sur son

sur ses

heaume

deux

san¬

yeux.

Alors, la voix de Guillaume retentit ainsi : —
Maintenant, mon beau neveu, tu as belle vie dans le
Ciel !
Mais

Païens ?

ans

ferai-je, sans toi, pour vaincre les
Que tu étais bon et vaillant et modeste !

comment

Pourquoi faut-il que je te voie mort, mort à vingt
? Ton pays avait encore tant besoin de toi !

Jamais sur un destrier ne monta un tel baron !
quand, l'an passé, je te donnai l'épée,

Hélas !

Je songeai que jamais je ne te verrais vieux, tant
l'amour des combats emplissait ton âme ! —

O joie ! à ces mots, Vivien
la tête et dit d'une voix faible

soupire, agite
:

un peu

�28o

lo

romancero

occitan

Sentisi que per

l'autre Monde vau partir...
Que partiriai content, s'abiai l'ama sens taca !
—

—

A ieu confesa-te

Mon bèl nebot !

—

Bèl Oncle,

com

à-n-un

Qu'es donc acò

—

capelan,
que te tracasa

?

li respond tristament Vivian,
vezètz sol à-n-aicesta plasa,

Pramor que me

Dabant los Turcs ai

Mea

—

culpa ! Que Nòstre-Senhe

Vivian

Es

me

perdone !

Mon bèl nebot, non as

Demora siau ! E

E

reculat, segurament !

sa

es

bêla

—

trahit ton jurament !
etèrna
glòria
Dius te done ! —

garit del remords escozerit,
ama al Cèl monta esperdigalhada.

déjà mièja-nèit. Guilhèm subre Baucent
Fa, prèp son nebot mòrt, la funèbra velhada.

—

�LA

MORT

281

VIVIAN

DE

Je sens que je vais partir pour l'Au-Delà ! Que
je partirais content, si j'avais l'âme sans tache ! —
—

Confesse-toi à moi

—

beau

neveu

Bel
vous

!

à

chapelain, mon
Qu'est-ce donc qui te chagrine ? —
comme

un

Oncle, lui répond tristement Vivien, puisque
voyez seul en cet endroit,

me

J'ai reculé devant les Turcs, c'est bien certain !
culpa ! Que Notre-Seigneur me pardonne ! —

Mea

Mon

—

ment

!

beau neveu, tu

Sois tranquille !

gloire éternelle !
Vivien est

Et

n'as
que

trahi ton ser¬
Dieu te donne la

pas

—

guéri de son cuisant remords et
au Ciel, toute joyeuse.

sa

belle âme monte

Il
laume

est

déjà minuit. Près de

sur

son neveu mort,
Baucent fait la veillée funèbre...

Guil¬

��XXIX

LA

FUGIDA

DE

GUILHÈM

�La

Fugida de Guilhèm

AUCENT, à punta

d'alba, anilha fièrament.
destrier, dis Guilhèm, non es dins l'espavent.
E, ieu, tremolariai ? S'ai perdut la partida,
Ai encara lo temps de far bêla fugida !...
O ma cara Guiborc ! qun grand malcòr
auretz,
Quand, aicest vèspre, dins Aurenja me veiretz
Intrar sol, lo cap bas, e la rabia dins l'ama !
Mas raibem plus, qu'a set de sang ma bona lama !
—

Mon

—

E, tot d'un còp, Baucent fa 'n espectaclos saut.
Esmerèl, qu'es lo filh d'Orabla e de Tibaut,
Ven de traucar

son

flanc d'un

mèstre-còp de lansa.

�La

Fuite

de

Guillaume

A la prime aube, Bauçent hennit fièrement. — Mon

destrier, dit Guillaume, n'est pas épouvanté,
et, moi, je tremblerais ? Si j'ai perdu la partie,
j'ai encore le temps de faire une belle retraite!... O
ma chère Guibourc !
quelle grande tristesse vous aurez,
quand,ce soir, vous me verrez entrer dans Orange,
seul, la tête basse, et la rage dans l'âme ! Mais ne
rêvons plus ! car ma bonne lame a soif de
sang ! —

Soudain, Baucent fait un saut extraordinaire. Esmerel, qui est le fils d'Orable et de Thibaut, vient
de trouer

son

flanc d'un

maître-coup de lance. Guil-

�286

LO

ROMANCERO

OCCITAN

Guilhèm l'a vist. Sarrant las dents, subre
E 1' manda lèu al paradis de Mahomet.
Danebier dabant el

el

se

lansa

presenta : li met
de fer trencant à travers la garganta.
Enfin, Abd-el-Roflan, qu'a 'na espaza giganta,
Subre 1' prat apareis, montât sus Folatis :
Gaujozament, Guilhèm en dos lo despartis.
se

Un pauc

Mas lo paure
De lo

Baucent pèrd

veze morent com

son sang e trantòla.
Guilhèm se dezòla !

E, pracò, cal fugir ! Lavets, al rei vincut
Guilhèm arranca l'èlme e l'alberc e l'escut,
Fa de tot acò bèl sa novèla armadura,
Laisa Baucent e pren Folatis per montura.
Ara, es salvat ! Clama : —Mahom e Tarvagant!
Los Sarrazins lo prenon per Abd-el-Roflan

—

E dabant el aclinan vite lor caratge.
Veni d'aucir Guilhèm ! lor dis dins lor

lengatge,
pensi plan qu'aurai Aurenja, abant deman ! —
Qun gauch pels Turcs ! Mas lèu es clar per mant Pagan
Qu'es Guilhèm que fugis e cèrca delibransa.
Alavets, dins tot l'òst, s'auzis qu'un clam : « Venjansa ! »
Lo rei Baudus lo perseguis. Acò 's en van :
Guilhèm es déjà lènh, e Folatis a vam !
—

E

�LA

laume l'a

vu.

FUGIDA

DE

GUILHÈM

287

Serrant les dents, il s'élance sur lui et

l'envoie bientôt

paradis de Mahomet. Danebier se
présente devant lui : il lui met un peu de fer tran¬
chant au travers de la gorge. Enfin, Abd-el-Roflan,
qui a une épée géante, monté sur Folatis, apparaît
sur le
pré : joyeusement, Guillaume le coupe en deux.
au

Mais le pauvre Baucent perd son sang et
celle. Comme Guillaume se désole de le voir

chan¬
mou¬

! Et, cependant, il faut fuir ! Alors, Guillaume
arrache au roi vaincu le heaume, le haubert et le bou¬
rant

clier, fait de tout cela
Baucent et

monte

sauvé ! 11 crie

:

—

sa

nouvelle

armure,

abandonne

Folatis. Maintenant, il est
Mahom et Tarvagant ! — Les Sar¬
sur

rasins le prennent pour
leur visage devant lui.

Abd-el-Roflan et inclinent

Je viens d'occire Guillaume ! leur dit-il en leur
langage, et je pense bien que j'aurai Orange, avant
demain ! Quelle joie pour les Turcs ! Mais, pour
maint Païen, il est bientôt évident que c'est Guillaume
qui fuit et cherche délivrance. Alors, dans tout l'ost,
on n'entend qu'un cri : « Vengeance ! » Le roi Baudus se met à sa poursuite. C'est en vain : Guillaume
est déjà loin, et Folatis a belle ardeur !
—

��XXX

COMTESA

GUIBORC

�La

Comtesa

Guiborc

i

XJILHÈM, dabant Aurenja, a dit d'una vòts fòrta :
Amic portier ! à ton Senhor dorbis la
porta !
Som lo comte Guilhèm! Abaisa donc lo
pont ! —
Lo portier, li vezent èlme vert sus lo
front,
Lo pren per un Pagan e ten
pòrta barrada.
Mentrestant, a sentit qu'a l'ama trasvirada
E va dire à Guiborc :
Comtesa, un mescrezent
Montât subre un destrier autant bèl
que Baucent,
Prèp lo pont-levadis, demanda retirada !
A l'espaza à la man, e
gaire non m'agrada.
Es tot cobert de
sang ! Enfin, dis qu'es Guilhèm !
Crezi qu'aurem
grand mal, Comtesa, se 1' crezèm !
—

—

—

�La

Comtesse

Guibourc

i

Devant Orange, Guil aume a dit d'une voix
forte

:

—

Ami

portier !

Seigneur! Je suis le

donc le pont !
sur le
front, le

ouvre

la porte à ton

comte Guillaume! Abaisse

Le portier, lui voyant heaume vert
prend pour un Païen et laisse la porte
bien fermée. Cependant, il se sent saisi d'une
grande
frayeur et va dire à Guibourc :
Comtesse, un mé¬
créant, monté sur un destrier aussi beau que Baucent, près le pont-levis, demande asile ! Il a l'épée
—

—

à la main

et ne me plaît
guère. Il est tout couvert
! Enfin, il dit qu'il est Guillaume ! Je crois
qu'il nous adviendra grand mal, Comtesse, si nous

de sang

�LO

zg2

La

comtesa

E, dins
Sa

Guiborc

un res

vots a

ROMANCERO

Ma

tota

trebolada

de temps, suis merlets s'es quilhada.
:
Que demandas, vasal ? —

resontit

Guilhèm l'auzis
—

es

OCCITAN

Guiborc,

e

—

fortament li dis atal

som

Tot l'òst d'Abd-el-Melik

Dorbisètz vite !

:

Guilhèm ! Alandatz-me la porta !
me

fa marrida

escorta

!

Mescrezent, intraras pas !
qu'à Guilhèm ! Non ès Guilhèm, ailas ! —
Comtesa, abètz grand tòrt de non voler me creire !
Som seguit pels Pagans, e lèu los anatz veire ! —
Jamai n'ai vist Guilhèm aber paur dels Pagans !
Guilhèm sab mai que tu los mòts embrïaigants ! —
—

Dorbirai
—

—

Al fonze de

son

còr,

E l'òst dels Turcs

Mas Guilhèm trai

com

Guilhèm se dezòla !
e la terra n' tremola...

s'abansa,
son

èlme

dis

:

Me crezètz pas

?
Guiborc, agaitatz donc mon naz ! —
Guiborc lo reconeis e va dorbir la pòrta,
Quand, còp-sec, vei pasar, gemegaires per òrta,
Dos cents Crestians que los Turcs menan al trespas.
Alavets, dis : — Non ès En Guilhèm del Cort-Naz,
D'abòrd que 1' sang non se revira dins tas venas,
Quand vezes de Crestians que trigòsan cadenas ! —
Vòl m'esprobar, sosca Guilhèm, e non a tòrt !
Vau li mostrar que som sempre Guilhèm lo Fort! —
Torna estacar son èlme e, brandisent sa lama,
Tomba suis Maugrabins, jos los èlhs de sa Dama.
Qun mortalatge bèl ne fa, dins un moment !
Trauca escuts, fend albercs, semena l'espavent
E fa tant qu'als captius balha la delibransa.
Guiborc, subre sa torre, es en granda alegransa.
Eh ben !

—

cara

e

—

�LA

COMTESA

GUIBORC

293

le croyons

! — La comtesse Guibourc est dans un
grand trouble et, immédiatement, monte sur les crénaux. Sa voix a retenti :
Que demandes-tu, vas¬
sal ?
Guillaume l'entend et fortement lui répond
ainsi :
Ma Guibourc, je suis Guillaume ! Ouvrezmoi la porte ! Tout l'ost d'Abd-el-Mélik est à ma
poursuite ! Ouvrez vite ! — Mécréant, tu n'entreras
pas ! Je n'ouvrirai qu'à Guillaume ! Tu n'es pas Guil¬
laume, hélas ! — Comtesse, vous avez grand tort de
ne pas vouloir me croire ! Les Païens me
poursuivent,
et bientôt vous les verrez !
Je n'ai jamais vu Guil¬
laume avoir peur des Païens ! Guillaume sait plus
que toi les mots qui enivrent ! —
Comme, au fond de son cœur, Guillaume se dé¬
sole ! Et l'ost des Turcs s'avance, et le sol en est
—

—

—

—

ébranlé... Mais Guillaume ôte

Vous

son

heaume

et

dit

:

—

pas? Eh bien ! chère Guibourc,
regardez donc mon nez ! — Guibourc le reconnaît et
va ouvrir la
porte, quand, soudain, elle voit passer,
gémissant dans la campagne, deux cents Chrétiens
que les Turcs conduisent au trépas. Alors, elle dit : —
Tu n'es pas Guillaume au Court-Nez, puisque
le
sang ne se retourne pas dans tes veines, quand tu
ne me

croyez

vois des Chrétiens enchaînés !

Elle

m'éprouGuillaume, et elle n'a pas tort ! Je vais
montrer que je suis
toujours Guillaume le Fort !
—

veut

ver, songe

lui
—

11 rattache

tombe

les

son

heaume et,

brandissant

son

épée,

Maugrabins, sous les yeux de sa Dame.
Quel beau massacre il en fait, en un instant ! Il troue
écus, fend hauberts, sème l'épouvante et fait tant
qu'il délivre les captifs. Sur sa tour, Guibourc a
sur

�LO

294

ROMANCERO OCCITAN

Ne descend lèu

e dis :
Guilhèm es plan atal !
E, tre qu'aiceste torna, alanda lo portai.
—

—

II

Dementre que

los Turcs s'abansan

Al còlh de

Guilhèm Guiborc

son

vers Aurenja,
long-temps se penja.

Pèi, lo despelha e dis, en cambiant de color :
Segur, mon bèl Amic, abètz granda dolor !
E vezi que, malgrat vostra estranja armadura,

—

Non arribatz aici salvat de blesadura...
Leialament

espozèri dabant Dius
baizes agradius ;
Es per l'amor de vos que non som plus Pagana,
E, s'òc cal, morirai per la grand Fe crestiana !
Mas una cauza, ara, me met en grand trebol :
Es, per vos faire intrar, d'aber trait lo ferrol !
S'èretz Guilhèm, seriatz seguit de vostra armada !
Veiriai à vostre entorn la joenesa aflambada,
Vostres nebots : Bertrand lo Pros e Guinemant,
Gerard e Gui lo Brun, subretot Vivian !
Non ètz Guilhèm d'Aurenja, e ne som espantada ! —
Per sant Pèire e la Vierge ! acò 's vertat
probada
Que d'èstre tornat sol me fa granda dolor...
Tant-ben, vos parlarai sens cap de biscontor :
A Vila-Danha, es mòrt mon jove
parentatge !
Non demora que ieu d'aquel fièr baronatge !
E recebèri

—

vos

vostres

�LA

COMTESA

GUIBORC

295

grande joie. Elle en descend bientôt et dit : — Guil¬
laume est bien ainsi !
Et, dès que cèlui-ci revient,
elle ouvre la grand porte.
—

II

Pendant que les
Guibourc se suspend

Turcs s'avancent vers Orange,
longtemps au cou de son Guil¬
laume. Puis, elle le déshabille et lui dit, toute pâle :
Sûrement, mon bel Ami, vous avez grande dou¬
leur ! Et je vois que, malgré votre armure étrange,
vous n'arrivez pas ici sans blessures... Je vous épou¬
sai loyalement devant Dieu et je reçus vos baisers
agréables ; c'est parce que je vous aime que je ne
suis plus Païenne, et, s'il le faut, je mourrai pour la
grande Foi chrétienne ! Mais, à cette heure, une
chose cause mon grand trouble : c'est d'avoir ôté la
barre pour vous faire entrer! Si vous étiez Guillaume,
vous seriez suivi de votre armée ! Je verrais autour
de vous les jeunes hommes enflammés, vos neveux :
Bertrand le Preux et Guinemant, Gérard et Guy le
Brun, et surtout Vivien ! Vous n'êtes pas Guillaume
d'Orange, et j'en suis épouvantée ! — Par saint
Pierre et la Vierge ! il est bien vrai que j'ai grande
douleur d'être revenu seul... Aussi, je vais vous par¬
ler sans feinte: à Villedaigne, toute ma jeune parenté
est morte ! De tous ces fiers barons, il ne reste que
—

�296

LO

ROMANCERO

Vergonha sul miu
Los Turcs

Auzint

Pèi,

a

an

nom

triomfat...

OCCITAN

! Lo Dius bon m'a maldit !
e

me som

enfugit !

—

acò, Guiborc pel sòl reta es tombada.
clamat : — Santa Maria coronada,

Entrestant que per

ieu tantis jovents son morts,
Prenètz-me, se vos plai, dins los celestials òrts !
Fazètz que siai lèu mòrta e siai lèu enterrada,
Per que de ma dolor siai vite delibrada !
—

Dins

Aurenja

e Narbona, ara, i'a malcòr grand.
Gerard, Gautier, Vivian e Bertrand !
Mòrts tant-ben : Joserant, Gaudin de
Pèiralada,
Guichard e Guielin... Qun dòl per l'encontrada !
Son mòrts

:

Pracò, Guiborc
—

Amie ! dis à

de

prigond esmai.
Guilhèm, dezesperem jamai !

reven

son

Los raises del solelh m'an tornat esperansa...
Per aber bona ajuda, anatz còp-sec en Fransa !
I veiretz grands barons, vostre paire

Aimeric
Emperaire, qu'es tant rie ! —
Comtesa, me cargatz d'emposibla bezonha !
Anar e Fransa, ieu, pr' i mostrar ma
vergonha ?
E subretot

nostre

—

Non i

Aquel

soscatz

! Vezètz Guilhèm lo

Vencidor,

de Còrsolt foguèt triomfador,
Lo fìlh d'Aquel que, tot jovent, prenguèt Narbona,
Lo Comte del Cort-Naz, enfin, èstre en
persona
A Sant-Danis e dire aquí, lo roje al
front,
Que los Turcs l'an vincut ? Pasarià per capon !
I mandarai un mesatger, s'òc vos
agrada... —
Es tu qu'i anaràs, o serai malcorada !
que

—

—

�LA

COMTESA

GUIBORC

moi ! Le Dieu bon m'a maudit ! Les Turcs

omphé... et je

me

suis enfui !

297

ont

tri¬

—

Entendant cela, Guibourc est tombée raide

sur

le

sol.

Puis, elle a crié : — Sainte Marie couronnée,
puisque pour moi tant de jeunes gens sont morts, pre¬
nez-moi, s'il vous plaît, dans les jardins célestes !
Faites que je sois bientôt en terre, pour que
je sois
vite délivrée de

ma

souffrance !

—

Dans Orange et Narbonne, maintenant, il
y a
grande tristesse. Sont morts : Gérard, Gautier, Vi¬
vien et Bertrand! Morts aussi : Josserant, Gaudin de
Pierrelée, Guichard et Guielin !... Quel deuil pour
le pays !

Pourtant, Guibourc revient de son profond émoi.
Guillaume, ne désespérons jamais !
Les rayons du soleil m'ont rendu espoir... Pour avoir
grand secours, allez tout de suite en France ! Vous
y verrez de puissants barons, votre père Aimeric et
surtout notre Empereur,
qui est si riche ! — Aller en
France, moi, pour y montrer ma honte ? Vous n'y
songez point ! Voyez-vous Guillaume le Vainqueur,
celui qui triompha de Corsolt, le fils de Celui qui,
tout jeune,
prit Narbonne, le Comte au Court-Nez,
enfin, être en personne à Saint-Denis et, là, dire, le
rouge au front, que les Turcs l'ont vaincu ? On le
prendrait pour un lâche ! J'y enverrai un messager,
si cela vous agrée... — C'est toi qui vas
y aller, ou
je serai dans la tristesse ! — Je partirai donc ! Mais
—

Ami! dit-elle à

38

�298

LO

ROMANCERO

Partirai donc ! Mas

OCCITAN

faretz, cara molher,
de cabalher ? —
Per m'aparar, as dit ? Am las veuzas nombrozas
Dels que son mòrts dins tas batalhas malastrozas,
N'aurai pron, apren-z-òc ! pr' aparar mon castèl
E faire, jols merlets, chapladis subrebèl !
Enfin, corn es vertat qu'ai novèla crezensa,

—

Per

plan

com

vos aparar, sens cap

—

Pr' acalhausar los Turcs aurai mascla valensa !

—

III

Al pros comte Guilhèm, qu'en Fransa va partir,
Guiborc dis ara :
Auriai grand gauch de te seguir.
—

Oc

pòdi pas. Me cal gardar la Ciutadèla ;
pòs èstre certan que te serai fidèla !
E tu'? Belèu que, quand seràs à Sant-Danis,
Trobaràs, per t'aimar, barona o balairis...
Debrembaràs Guiborc, que non es de ta rasa,
E non tornaràs plus aici prendre ta plasa ! —
Mas

Lo

Comte, qu'es segur d'èstre un espos fidèl,
Escampa tantis plors, que n' banha son forrèl.
Taizatz-vos, genta Amiga ! e non ajetz tracases !
N'abrasaran jamai que vos los miunis brases !
Per sant Pèire de Roma, aici fau jurament,
Auzisètz plan ! de non cambiar de vestiment,
De non beure de vin, de non manjar pebrada,
—

�LA

comment
vous

COMTESA

ferez-vous, chère

défendre,

sans

nul

GUIBORC

compagne,

Chevalier ?

défendre,^as-tu dit ? Avec les

299

—

nombreuses

pour bien
Pour me
veuves

de

qui sont morts dans tes combats désastreux, j'en
aurai assez, apprends-le ! pour défendre mon châ¬
teau et faire, sous les créneaux, un beau massacre !
Enfin, comme il est vrai que j'ai nouvelle foi, pour
lapider les Turcs j'aurai mâle vaillance ! —
ceux

III

Au preux comte Guillaume, qui va aller en France,
Guibourc dit maintenant : — J'aurais
grande joie de
te

suivre.

Je

le peux. Il faut que je garde la Cité ;
être certain que je te serai fidèle! Et toi?
Peut-être, quand tu seras à Saint-Denis, tu trouve¬
ras, pour t'aimer, baronne ou ballerine... Tu oublie¬
ras Guibourc,
qui n'est pas de ta race, et tu ne revien¬
dras plus prendre ta place ici ! —
ne

mais tu peux

Le^Comte, qui est sûr d'être un époux fidèle, vers e
de pleurs, qu'il en mouille le fourreau de son
épée. — Taisez-vous, gente Amie ! et n'ayez nul
tant

souci! Mes bras n'embrasseront

jamais que vous! Par
Rome, je fais ici le serment, écou¬
! de ne pas changer de vêtement, de ne pas
vin, de ne pas manger poivrade, de ne pas

saint Pierre de
tez-bien
boire du

�LO

3°°

De

non

dormir

E de laisar

Juscas

que

Guiborc

ma

ROMANCERO

sus

pluma

boca

veuza

o

OCCITAN

jos cortina ondrada
bais,

de tot

siai tornat dins aiceste palais !

—

plora de gauch, d'amor e d'esperansa,
es partit per la terra de Fransa.

E Guilhèm

�LA

dormir
ma

sur

plume

bouche

veuve

pas revenu

dans

Guibourc

COMTESA

ou sous
de tout

ce

GUIBORC

301

courtine ornée et de laisser
baiser, tant que je ne serai

palais !

—

pleure de joie, d'amour et d'espoir, et
parti pour la terre de France.

Guillaume est

�-■

'

■

%t

■

.

:ì

�XXXI

LOS

DOS

FRAIRES

�Los

Dos

Fraires

QUEL fièr cabalher que com un embelet
Ven de sortir d'Aurenja e fa lo molinet
Am

son

Acò 's Guilhèm

qu'ai solelh es tant luzenta,
Folatis, bèstia rabenta.

espaza

sus

Pren lo camin de Fransa

e

s'enva

com

lo vent.

Per òrta, qui lo
Cor lo jorn, cor

vei a còp-sec espavent.
la nèit, jamai res non l'arrèsta.
Sa lama, dins son punh, sempre al combat s'aprèsta
Pracò, n'aucis degun, juscas à Orlean.
Mas, aquí, an grand tòrt de 1' tratar de bregand,
E balha mal de mòrt à cinquanta ensultaires...
Tots los de la ciutat son anats, suplicaires,
Trobar dins
E li

an

dit

:

son
—

castèl lor bon senhor Ernaut
Un Turc

ven

de

nos

faire

asaut

!

�Les

E

Deux

fier chevalier
comme

un

Frères

qui vient de sortir d'Orange

éclair

et

fait le moulinet

avec

son

épée qui brille tant au soleil, c'est Guillaume
sur
Folatis, bête rapide. Il prend le chemin de France
et va comme le vent.
Qui le voit à travers la cam¬
pagne a soudain épouvante. Il court le jour, il court
la nuit, jamais rien ne l'arrête. Dans son
poing, sa
lame est toujours prête au combat. Pourtant, il n'occit personne, jusqu'à Orléans. Mais, là, on a
grand
tort de le traiter de
brigand, et il met en mal de mort
cinquante insulteurs... Tous ceux de la cité sont allés,
suppliants, trouver en son château leur bon seigneur
Hernaut

et

lui ont dit

:

—

Un Turc vient de

39

nous

�3°6
De

LO

nos

Es fort

ROMANCERO

mazelar
com un

Venjatz-nos,

tots

lion

per

lo crezèm
e

belèu

pietat !

OCCITAN

plan capable !

qu'es lo Diable !

—

Ernaut, tre los auzir,
còr comol d'azir.
l'espaza levada,
Va vers Guilhèm, qu'abià représ sa cabalcada.
Filh de Mahom ! li dis, vas périr de ma man ! —
Guilhèm respond : — Belèu que morirai deman ;
Mas, uèi, es tu que vas à Dius rendre ton ama ! —
E li porta, en rizent, un tant bèl còp de lama,
Que lo descend, com un pelhòt, de son cabal !
Espatarrat, Ernaut, pracò, non a grand mal ;
Mas sentis que son front es roje (de vergonha...
Coneisi qu'un baron qu'aje una tala ponha :
Acò 's Guilhèm lo Fort, qu'es mon fraire tant car ! —
Atal a dit. Guilhèm repren : — Cal s'esplicar !
A ton parlar, ai plan comprés qu'èras mon fraire ;
Vaqui perque t'ai solament virat de caire ! —
Se sentis per lo Turc un
Monta sus son destrier e,

—

—

Subre.'s prats
Los dos fraires

d'Orlean per la Lèira arrozats,
se son longament abrasats.

�LOS

DOS

FRAIRES

assaillir ! Nous le croyons bien
sacrer tous ! Il est fort comme

c'est le Diable !

"Vengez-nous,

307

capable de

nous mas¬

un

lion et,

peut-être,

par

pitié !

—

Dès

qu'il les entend, Hernaut sent que son cœur
s'emplit de haine pour le Turc. Il monte sur son
destrier et, l'épée haute, va vers Guillaume, qui
avait repris sa chevauchée. — Fils de Mahom ! lui
dit-il, tu vas périr de ma main ! — Guillaume lui ré¬
pond : — Je mourrai peut-être demain ; mais, aujour¬
d'hui, c'est toi qui vas rendre ton âme à Dieu ! —
Et, en riant, il lui donne un si beau coup d'épée, qu'il
le descend de son cheval, comme une loque ! Étalé
sur le sol, Hernaut,
pourtant, n'a pas grand mal ;
mais il sent que son front est rouge de honte... —
Je ne connais qu'un baron qui ait une telle poigne :
c'est Guillaume le Fort, qui est mon frère si cher ! —
Il a dit ainsi. Guillaume reprend : — Il faut s'expli¬
quer ! A ton parler, j'ai bien compris que tu étais mon
frère ; voilà pourquoi je t'ai seulement renversé ! —
Sur les
deux frères

prés d'Orléans arrosés par la Loire, les
se

sont embrassés

longuement.

��XXXII

GRANDA
DE

COLÈRA

GUILHÈM

�La

Granda Colèra

de

Guilhèm

i

Sant-Danis, an dit à Guilhèm lo Baron
Que Loïs e sa Cort son partits per Laon
E qu'aqui Blanca-Flor dèu èstre coronada
Emperairis, abant la fin de la jornada.
Donc, Guilhèm vers Laon cabalca vitament
E sentis dins son cap un grand rebulhiment.
Com serà recebut per Loïs l'Emperaire ?
Ambe grand gauch, segur, pramor qu'es son bèl-fraire.
Pracô, quand se dirà vincut pels Sarrazins,
Belèu plan qu'à Lois vendran qualques frezins ;
Mas aiceste sab plan que, se pòrta corona,
Es gracia subretot à Guilhèm de Narbona...

�La

Grande

Colère de

Guillaume

i

A Saint-Denis, on a dit à Guil aume le Baron que
Louis

et sa Cour sont partis pour Laon et que,
là, Blanchefleur doit être couronnée Impéra¬
trice, avant la fin de la journée. Donc, Guillaume
chevauche à la hâte vers Laon et sent un grand trou¬
ble en son esprit. Comment sera-t-il reçu par l'em¬
pereur Louis ? Avec grande joie, certainement, puis¬
qu'il est son beau-frère. Pourtant, quand il s'avouera
vaincu par les Sarrasins, peut-être bien que Louis
sentira quelque frisson ; mais celui-ci sait bien que,
s'il a été couronné, c'est surtout grâce à Guillaume

�LO

312

Am !
Ont

ROMANCERO

OCCITAN

Guiborc, pacientatz ! Vendra lèu aquel jorn
bèl òst Guilhèm prèp vos farà retorn !

am

Sa sòrre Blanca-Flor
Vers el tota la Cort

va

va

li faire abrasada !

venir

apreisada ;
joglars,

Per el resontiran las violas dels
E

tots

aquels

onors

à

son

còr

seran cars

!

Mas

qu'es acò ? Déjà, lo veici dins la vila,
E degun non li fa saludacion civila !
Degun n'es afanat pr' èstre son escudier,
Quand, dabant lo palais, descend de son destrier !
Antan, pracò, quantis venian li prendre rennas
E li faire 1' bèl-bèl, dementre que las fennas
A las fenèstras brandisian los mocadors !

Uèi, dabant el tots los varlets son fugidors...
E quala Dóna, per mirar son arribada,
En ciutat de Laon s'es
Guilhèm sentis

com

un

pauc desrengada ?
grand fòc dins son cerbèl

un

E, sol, estaca Folatis à-n-un ormèl.
A
—

—

—

parlan atal, los curïozes :
Jès ! qui 's aquel ? — Es lo baron dels pezolhozes !
Se crei que 1' recebran, am tal arnescament ! —
Belèu qu'es un malaut qu'a plus son sentiment ! —

son

entorn

Guilhèm anaba

castigar los maldizeires
còp com freules veires,
Quand, de la part del Rei, venon li demandar
Qual es e sò que vòl. —
Esclau ! vau m'esplicar !
Dis alavets Guilhèm am sa vots la plus fòrta.
Ton Mèstre m'a laisat ensultar à sa porta !
E los embrenicar d'un

—

�LA

GRANDA

de Narbonne... Allons !
viendra
dra

ce

COLÈRA

313

Guibourc, patientez ! Bientôt

avec un bel ost, Guillaume revien¬
! Sa sœur Blanchefleur va l'embrasser ;

jour où,

vers vous

empressement toute la Cour va s'avancer vers
lui ; pour lui retentiront les violes des jongleurs, et
tous ces honneurs lui seront chers! Mais qu'est ceci?
avec

Déjà, le voici dans la ville, et nul ne le salue civi¬
Nul ne s'empresse pour être son écuyer,
quand, devant le palais, il met pied à terre ! Autre¬
fois, pourtant, qu'ils étaient nombreux, ceux qui
venaient prendre les rênes de son destrier et lui
prodiguaient mille flatteries, tandis que les femmes
agitaient leurs mouchoirs aux fenêtres ! Aujourd'hui,
tous les varlets fuient à son approche... Et quelle
Dame, pour admirer son arrivée, s'est un peu déran¬
gée, en la cité de Laon ? Guillaume sent comme un
grand feu sous son front et, seul, attache Folatis à
lement !

un ormeau.

Autour de

lui, les curieux parlent ainsi : — Oh !
quel est donc celui-là ? — C'est le baron des pouil¬
leux !
S'il croit qu'on le recevra, avec un tel accou¬
trement !
C'est peut-être un malade qui n'a plus
—

—

sa

raison !

—

Guillaume allait châtier les insolents
d'un coup comme

de fragiles

verres,

et

les briser

quand, de la

part du Roi, on vient lui demander qui il est et ce
qu'il veut. — Esclave ! je vais m'expliquer ! dit alors
Guillaume

de

plus grosse voix. Ton Maître a
permis qu'on m'insulte à sa porte ! Va donc lui dire
sa

♦

40

�LO

3i4

ROMANCERO

Vai donc li dire
E que,

ieu,

som

OCCITAN

qu'es capon o beligas
Guilhèm, lo comte del Cort-Naz !

II

La fèsta del Coronament

es

arribada.

Dins la sala d'onor del

palais, comolada
drap d'aur lo plus rie,
Prèp Lois l'Emperaire es lo vièlh Aimeric,
Prèp Blanca-Flor se ten la comtesa Ermengarda
Que, malgrat son pel blanc, es encara bragarda.
E son aquí : Bernat, Beuve, Ernaut, Guibelin,
De cabalhers vestits del

Ambe lors Dònas dins la seda
Dels encensiers

montan

Pensadas de cadun

non

vapors
son

e

dins lo lin.

embrïaigantas,

estomagantas,

E 1'

rire, jos la vota, esclata en cent resons,
's joglars fan tindar lors cansons.
Enfin, tot cala, e Blanca-Flor, agenolhada,
Per l'Emperaire Emperairis es coronada.
Dementre que

Pracò, prèp de la porta e darrier un pilher,
Se ten, mut e soscaire, un afros cabalher.
Qu'a degut batalhar ! La sang lo taca encara
Un èlme

vert

Sarra

una

E

còr bat

son

de Sarrazin

espaza

jos

sus

sa

cara

;

;

pelhandros mantèl,
l'enclutge lo martèl.
Dabant la gaujoza asemblada,

com

Acò 's Guilhèm !

es

son

sus

—

�LA

GRANDA

COLÈRA

315

qu'il

est un lâche ou un niais et que, moi, je suis
Guillaume, le comte au Court-Nez !
—

II

La fête du Couronnement est arrivée.

Dans la

salle d'honneur du

palais, emplie de chevaliers vêtus
du plus riche drap d'or, près de
l'empereur Louis est
le vieil Aimeric, près de Blanchefleur se tient la
comtesse
Hermengarde qui, malgré ses cheveux
blancs, est encore belle. Et sont là : Bernard, Beuve,
Hernaut, Guibelin, avec leurs Dames dans le lin et
la soie. Des vapeurs enivrantes montent des encen¬
soirs, les pensées de chacun ne sont guère tristes, et,
sous la
voûte, les éclats de rire retentissent nom¬
breux, pendant que les jongleurs font entendre leurs
chansons. Enfin, tout se tait, et Blanchefleur, à
genoux, est couronnée

Impératrice

Cependant, près de la
se

tient,

Comme il
de sang ;

muet
a

et

par

l'Empereur.

porte et derrière un pilier,

songeur, un
dû combattre ! Il est

chevalier affreux.
encore

tout souillé

un heaume vert de Sarrasin est sur son
visage ; il serre une épée sous son manteau en gue¬
nilles, et son cœur bat comme le marteau sur l'en¬
clume. C'est Guillaume! Devant la joyeuse assemblée,

�LO

3l6

ROMANCERO

OCCITAN

Sentis que non pód plus tenir boca clavada.
Tot d'un còp, furïos, s'abansa vers Lois,
Lènh d'el jita son èlme, e veicì sò que dis :

garde long-temps en santat, cara Maire !
garde tant-ben, ò mon valoros Paire !
E vos-aus, Fraires, demoratz galhards e bons,
Sens jamai vos fizar als coronats félons !

—

E

Dius

vos

vos

Ah ! los félons ! Aici los vezi ! Aici los teni !

!
!
còr tant cambiadis ?

Es per los castigar qu'ara dabant els veni
Lor cara deven palla, an grand treboladis
E perque donc servan un
Reiòt Loïs, te brembas plus,

à-n-aicesta ora,
D'aquel que te balhèt ajuda salvadora,
Quand lo grand Cari, volià faire copar ton pel !
Qu'abià razon de non te "creire nascut d'el !
S'èras lo filh de Cari, non te fariai vergonha !
Te cal soscar qu'ai costat d'el n'ès res que ronha !
Reiòt Loïs, n'ès qu'un bastard e qu'un capon !
Oc dizi clarament, en ciutat de Laon !
E tu, ma Sòrre, se compren que siàs ligada
A-n-aquel estequit, dont lo vici t'agrada !
Per èstre dinna d'el e meritar son bais,
M'as laisat ensultar dabant aicest palais !
Oc sabi, tombi mal, demest vostra ondradura ;
Per intrar à la Còrt, ai paura vestidura ;
Abètz lo roje al front de m'aber per parent,
Pramor que mèrqui mal e que som sens argent...
Mas vos caldrià saber que, subre la planeta,
Es propre e bèl aquel qu'a la conciensa neta !
La miuna l'es ! A Vila-Danha-subre-Orbiu,

�LA

il

sent

qu'il

il s'avance
et

voici

ce

GRANDA

COLÈRA

317

plus se taire. Soudain, furieux,
Louis, loin de lui jette son heaume,
qu'il dit :
ne peut

vers

Dieu vous garde en santé, Mère chérie ! et vous
garde aussi, ô mon valeureux Père ! Et vous, Frères,
soyez toujours bons et vigoureux, sans vous fier
jamais aux félons couronnés ! Ah ! les félons ! Ici,
je les vois ! Ici, je les tiens ! C'est pour les châtier
que, maintenant, je me présente devant eux ! Leur
visage pâlit, ils sont dans un grand trouble ! Et pour¬
quoi donc gardent-ils un cœur si versatile ? Petit
roi Louis, tu ne te souviens plus, à cette heure, de
Celui qui te donna aide puissante, quand le grand
Charles voulait faire couper ta chevelure ! Comme il
avait raison de croire que tu n'étais pas né de lui !
Si tu étais le fils de Charles, tu n'aurais pas honte
—

de moi ! Il faut que tu songes que tu

n'es qu'un drôle,

auprès de lui ! Petit roi Louis, tu n'es qu'un bâtard
et qu'un pleutre ! Je le dis clairement, en la cité de
Laon ! Et toi, ma sœur, je comprends que tu sois
unie à cet avorton, dont le vice te plaît ! Pour être
digne de lui et mériter son étreinte, tu m'as laissé
insulter devant ce palais ! Je le sais, j'arrive en
importun au milieu de toutes vos parures ; pour
entrer à la Cour, j'ai de pauvres habits ; le rouge
vous monte au front, quand vous songez que je suis
votre parent, parce que je suis mal équipé et que je
suis
sur

sans

vous

faudrait savoir que,

terre, est propre et beau celui dont l'âme est
souillure ! La mienne l'est ! A Villedaigne-sur-

cette

sans

fortune... Mais il

�LO

ROMANCERO

OCCITAN

Ai fait sò

qu'ai pogut, e, sol, n'arribi viu !
solas, ai vòstras minas trufandièras !...
Qun fum de Maures, de la Mar à las Corbièras !
Tots mos nebots son mòrts! Mòrt, Gerard!
Mòrt, Bertrand!
Morts, Gautier, Uc e Gui ! Mòrt, ailas ! Vivian !
N'ai plus d'òst ! e, malgrat la miuna espaza bona,
Los Turcs intraran lèu dins Aurenja e Narbona !
Acò vos es égal ! Qu'enchautan Sarrazins,
Per tot

S'abètz bêlas

amors

e

se

bebètz bons vins !

Aval, en terra d'Oc, joves barons perison :
Aicî, las gents de Cort nèit e jorn se gaudison !
A. vos-aus los plazers que vos an
pauc costat, &lt;
E que Guilhèm salve tot sol la Crestiantat !
Acò pòd plus durar, al reialme de Fransa !
Non ès ma sòrre, Blanca-Flor! xMe cal
venjansa!...—

A-n-aquels

probant que pensa sò que dis,
gèst d'aucir l'Emperairis ;
Mas Ermengarda dabant el s'es arborada,
E l'espaza luzenta en l'aire es demorada...
Guilhèm

a

mots,
fait lo

III

Com

un

rai de solelh traucant

Al mitan de la

una

Cort, qu'es dins un
apareis, Aelis la joventa.
Dabant Guilhèm furios, en plorant

nibol,
grand trebol,

Aelis

se prezenta

�LA

GRANDA

CÓLÈRA

319

Orbieu, j'ai fait ce que j'ai pu, et, seul, j'en arrive
tout réconfort, j'ai vos airs moqueurs!...
Quelle nuée de Maures, de la Mer aux Corbières !
Tous mes neveux sont morts ! Mort, Gérard ! Mort,
Bertrand ! Morts, Gautier, Hue et Guy ! Mort, hélas !
Vivien ! Je n'ai plus d'ost ! et, malgré ma bonne
épée, les Turcs entreront bientôt dans Orange et
Narbonne ! Cela vous est égal ! Que vous importent
les Sarrasins, si vous avez belles amours et si vous
buvez bons vins ! Là-bas, en terre d'Oc, les jeunes
barons meurent : ici, les gens de Cour nuit et jour
sont en joie ! A vous tous, les plaisirs qui ne
vous
ont coûté guère ! et que Guillaume sauve tout seul
la Chrétienté ! Cela ne peut plus durer, au royaume
de France ! Tu n'es pas ma sœur, Blanchefleur ! et
je veux me venger !... —
A ces mots, prouvant qu'il est sincère, Guillaume
a fait le geste de tuer l'Impératrice ; mais Hermengarde s'est dressée devant lui, et la luisante épée est
vivant ! Pour

demeurée

en

l'air...

III

Tel

de soleil trouant une nuée, au
Cour, qui est dans un grand trouble,
apparaît, Aélis la jouvencelle. Devant Guil¬
furieux, elle se présente en pleurant et dit : —
un

milieu de la
Aélis
laume

rayon

�LO

320

E dis

ROMANCERO

OCCITAN

:
Bèl Oncle, de ma maire ajetz pietat !
'gut tòrt, s'a rigut, quand vos an ensultat ;
Mas largatz contra ieu vostra colèra auriva !
Se non volètz m'aucir, fazètz-me cremar viva
O dins païs lentan mandatz-me à l'abandon,
—

A

E que ma

Maire, vostra Sòrre, aje perdon !

Agenolhada als pèds de Guilhèm, la mainada,
lagremants, atend sa destinada.

Los èlhs tot

—

Bêla

neboda, dis Guilhèm,

en

l'abrasant,

Arboratz-vos ! e, per sant Pèire, lo grand Sant!

N'ajetz plus marriment ! Fau gracia à vostra maire
E fau gracia tant-ben à Loïs l'Emperaire !
Mas, sens vos, plan segur, me faziai lor borrèl ! ...—
E Guilhèm

a

remés

son

espaza

al forrèl.

�LA

GRANDA

COLÈRA

321

Oncle, ayez pitié de ma mère ! Elle a eu tort,
a ri, quand on
vous a insulté ; mais déchaî¬
nez contre moi votre grande colère ! Si vous ne voulez
pas m'occire, faites-moi brûler vive ou exilez-moi
en un pays lointain, et que ma Mère, votre Sœur, soit
pardonnée ! —
Bel

si elle

Agenouillée
en

aux

larmes, attend

sa

pieds de Guillaume, la fillette,
destinée.

nièce, dit Guillaume, en l'embrassant,
saint Pierre, le grand Saint !
n'ayez plus du chagrin ! Je fais grâce à votre mère
et je fais grâce aussi à l'empereur Louis ! Mais, sans
vous, sûrement, je les exécutais !... —
—

Belle

relevez-vous ! et, par

Et Guillaume

a

remis

son

épée

au

fourreau.

41

��XXXIII

CANT DE VICTORIA

�Cant

de Victòria

OGLARS, entonatz cansons
!

—

de victòria !

Guilhèm s'es cobèrt d'immortala glòria

Am l'òst valoros que

De Maures

A revist

a

fait

Guiborc,

un

a

ten de Loïs,
bèl chapladis.

revist Aurenja,
revenja.

Contra Abd-el-iMelik a pres sa

E l'Emir vincut
Am

a fugit sus mar
granda furor e malcòr amar.

�Chant

de Victoire

JONGLEURS, entonnez chansons de triomphe! Guil¬
laume s'est couvert d'immortelle

—

fait

Avec l'ost valeureux

un

Il

a

gloire !

qu'il tient de Louis, il

a

de Maures.

beau

massacre

revu

Guibourc, il

a revu

Orange, il

a

pris

sa

revanche contre Abd-el-Mélik.

Et l'Émir

vaincu

a

fui

fureur et tristesse amère.

sur

la

mer

avec

grande

�326

LO

ROMANCERO

Guilhèm l'a

Ambe, dins

seguit juscas Barcelona
punh, son espaza bona.

son

Tantis Turcs

Mas,

ara,

OCCITAN

son

morts,

salvada

es

qu'es

una

pietat...

la Crestiantat !

Non tornaran plus en terra Occitana
Aquels Turcs venguts de terra lentana !

Non los veiretz

plus, los òrres Pagans,

Vos escalabrar, monts Pireneans !

O

Cari, enterrat à-z-Ais-la-Capèla,
certan qu'as venjansa bêla !

Pòs èstre

Asiauza Olivier ! Asiauza Roland !
*

Dis-lor que

Guilhèm

ara es

triomfant !

Aprèp Ronsas-Vals, la batalha granda,
Per los Mescrezents, veici la desbranda !
Auta-Clara,
Maures,

Als

Mas

e

tu, fòrta

segur,

Durandal,
faguèretz grand mal

;

l'Espaza qu'es la mai vincedora,

Es la que

Guilhèm ten, à-n-aicesta

ora

!

�CANT

Guillaume
bonne

épée

C'est

Mais,

l'a suivi

VICTORIA

jusqu'à Barcelone

327

avec

sa

poing.

pitié de voir que tant de Turcs sont morts...
la Chrétienté est sauvée !

ores,

Ils
Turcs

au

DE

ne

reviendront

venus

d'une

plus dans la terre Occitane, ces

terre

lointaine.

Ces affreux Païens, vous ne les
escalader, monts Pyrénéens !

verrez

plus vous

qui es enseveli à Aix-la-Chapelle, tu
être certain que tu as été bien vengé !

O Charles,
peux

Tranquillise Olivier ! Tranquillise Roland ! Dis¬
maintenant, Guillaume a triomphé !

leur que,

Après Roncevaux, la grande bataille, voici la
défaite des Mécréants !

Hauteclaire, et toi, forte Durandal, vous fîtes,
sûrement, grand mal à tous ces Maures ;

Mais

l'Épée la plus victorieuse, c'est celle

Guillaume

tient, à cette heure !

que

�328

LO

Joioza

a

ROMANCERO

OCCITAN

vincut enfin l'Al-Coran,

Grand-mercès al bras de Guilhèm lo Grand !

Atal

an

tindat

cansons

de victòria

Per Guilhèm cobert d'immortala

glòria.

�CANT

Joyeuse

a

DE

ont

329

vaincu enfin le Coran, grâce

de Guillaume le Grand !

Ainsi

VICTORIA

au

bras

—

retenti chansons de

laume couvert d'immortelle

triomphe
gloire.

pour

Guil¬

��\

XXXIV

MONGE

DE

GELLONA

�Lo

Monge de Gellona

lo

pòple e qual es lo reialme
dit la valor al combat
Del Paladin que non ajèt espalme,
Quand per Còrsolt son naz foguèt trencat ?
Tots an lauzat En Guilhèm de Narbona,
Aquel baron, dont l'espaza tant bona
Auciguèt tantis Sarrazins !
UAL es

Que

A

son

Plan

non an

entorn, tal lo chuc dels razins

jos los pèds del mostaire,
riuzes carmezins,
abià lo talh copaire.
Com batalhèt suis ribals de l'Orbiu,
Contra Abd-Allah-Melik, l'emir auriu,
escrazats

La sang fazià de
Tant son espaza

E

sa

cordilhada de Maures !

�Le

Moine

de

Gellone

Quel est le peuple et quel est le royaume qui
n'ont pas

dit la valeur guerrière du Paladin
qui n'eut pas défaillance, quand son nez fut
tranché par Corsolt ? Tous ont loué Guillaume de
Narbonne, ce baron, dont la si bonne épée massacra
tant de Maures !

Autour de

lui, tel le jus des raisins jbien écrasés
pieds des fouleurs, le sang coulait en ruis¬
seaux cramoisis,
tant son épée avait le tranchant
aiguisé. Comme il combattit, sur les bords de l'Orbieu, contre Abd-Allah-Mélik, l'émir farouche, et sa
sous

les

ribambelle de Maures !

�LO

334

ROMANCERO

OCCITAN

Dempèi bèl temps, n'abià plus pelses saures,
E, sempre fòrt, mostraba als Maugrabins
Que de valor bons Crestians non son paures,
Tant qu'an contra els cobejozes vezins.
Mas lo Creisent fuch Aurenja e Narbona,
Pasa la mar, pèrd enfin Barcelona...
Guilhèm dis adiu als combats.

Pics

e

Tots

sos

patacs, per el, son acabats.
nebots subre los

prats de guerra
à son caire tombais ;
Guiborc es mòrta, e l'an portada en terra
l'a plus de Turcs, per ne faire mazèl...
Adonc, Guilhèm va conquistar lo Cèl
Son

un

per un

Dins lo monastier de Gellona.

Carl lo

Grand, qu'uèi

a

celèsta

corona

E fa belèu la guerra à Belzebut,
Ven d'aparestre à Guilhèm de Narbona,
Mentre
—

Al

Car

as

qu'aicest dins son lèit es jagut.
Cèl, li dis, prèp ieu auràs ta plasa,
vencit la mescrezenta Rasa
E

venjat

mon

nebot Roland !

—

;

�LO

MONGE

DE

GELLONA

335

Depuis beau temps, il n'avait plus cheveux blonds,
et, toujours fort, il montrait aux Maugrabins que
bons Chrétiens ne sont jamais pauvres de vaillance,

qu'ils ont contre eux des voisins envieux. Mais le
Orange jet Narbonne, il passe la mer,
perd enfin Barcelone... Guillaume dit adieu aux

tant

Croissant fuit

combats.

Coups donnés et reçus, pour lui, sont finis. Tous
neveux, sur les champs de bataille, sont, l'un
après l'autre, tombés à ses côtés; Guibourc est morte,
et on l'a portée en terre ; il n'y a plus de Turcs, pour
en faire massacre... Donc, Guillaume va conquérir
ses

le Ciel dans le monastère de Gellone.

Charles le

Grand, qui, aujourd'hui, a la couronne
peut-être la guerre à Belzébuth, vient
d'apparaître à Guillaume de Narbonne, pendant que
celui-ci repose dans son lit. — Au Ciel, lui dit-il, tu
auras ta place près de moi, car tu as vaincu la Race
mécréante et vengé mon neveu Roland ! —
céleste et fait

�336

LO

ROMANCERO

Ara, pèds nuts,

un

OCCITAN

ciri dins la

man,

Lo pros Guilhèm pauza son armadura
Subre 1' tombèl del màrtir sant Julian.

Son èlme
Subre

d'aur, qu'a manta embotidura,
front non l'estacarà plus.
sa glòria aje celèst trelus,

son

Vòl que
E

va se

cobrir d'un cilici.

Dins lo

mostier, Guilhèm, fraire novici,
foguèt eròs grand.
Agenolhat, tant que dura l'ofici,
Sempre junant, se confesant, pregant,
Lo cap razat en forma de corona,
La nèit e 1' jorn, lo Monge de Gellona
A debrembat que

Trabalha à devenir

un

Sant !

�LO

MONGE

Maintenant, pieds

DE

nus,

GELLONA

un

337

cierge à la main, le

preux Guillaume dépose son armure sur le tombeau
du martyr saint Julien. Son heaume d'or, qui a mainte

bosselure, il ne l'attachera plus sur son front. Il veut
que sa gloire ait le céleste éclat, et il va se couvrir
d'un cilice.

Dans le moûtier,

Guillaume, frère novice, a ou¬
grand héros. Agenouillé, tant que
l'office dure, toujours jeûnant, se confessant, priant,
la tête rasée en forme de couronne, le Moine de Gellone travaille, nuit et jour, à devenir un Saint !
blié

qu'il fut

un

43

��ENSENHADOR

��ENSENHADOR

Introduction

Sur la

vu

prononciation Occitane

xliii

X.

Als Paladins

53

ii.

Lo Palet de Roland

57

m.

Las Tres

65

iv.

Los Planhs del Maure

75

v.

Lo Còrn

83

vi.

Aimeric de Narbona

vil.

Carcas saluda

viii.

Lo

ix.

Lo Lais d'Amor

x.

L'Enfantesa de Guilhèm

Espazas

95
103

Maridatge d'Aimeric
d'Ermengarda

ui
...

119
125

�LO ROMANCERO

342

OCCITAN

Conquista de Baucent

xi.

La

XII.

Cari

XIII.

La Delibransa de Narbona

143

XIV.

Despartiment dels Enfants d'Aimeric.
Lo Suplici de Guibelin

161

XVI.

Lo Coronament de Loïs

171

XVII.

La Mòrt de Còrsolt

181

XVIII.

Lo

189

xix.

Lo Grand Baile de Fransa

XX.

La Canson de Garin d'Anseuna

XV.

e

131

Guilhèm

137

Maridatge de Guilhèm del Cort-Naz

151

197
.

.

.

203

XXI.

Lo Bèl Cabalher

215

XXII.

La Preza de Nimes

223

XXIII.

La Bêla Orabla

xxiv

La Canson dels

XXV.

Lo Vòt de Vivian

XXVI.

La Batalha de Vila-Danha

253

xxvil.

La Tristor de Guilhèm

267

231

Joglars

237
247

xxvill.

La Mòrt de Vivian

275

xxix.

La

XXX.

La Comtesa Guiborc

283
289

xxxi.

Los dos Fraires

xxxii.

La Granda Colèra de Guilhèm.

xxxill.

Cant de Victoria

323

xxxiv.

Lo

331

Fugida de Guilhèm

Monge de Gellona

303
.

.

.

309

�ACABAT

D'ESTAMPAR
lo

VII de

Julhet MCMXIV

subre las prensas

d'Edicion

Societat
37,

de la

Occitana

Carriéra de la Bafa,
A

CASTÈLNÒUDARI

37

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