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                  <text>Claire TORREILLES
Telaranha d’Enric Espieux (1923 - 1971)
L’espèra de l’alba

�Telaranha d’Enric Espieux (1923 - 1971)
L’espèra de l’alba
par Claire TORREILLES
Communication donnée dans le cadre de la journée d’études

Les manuscrits du poème (1930-1960)

Université Paul Valéry, Montpellier, le jeudi 23 octobre 2014

�Telaranha est le premier recueil d’Henri Espieux (1923-1971) édité par l’IEO dans la collection Messatges,
le 15 juillet 1949 à Toulouse (tiré à cent exemplaires numérotés avec un dessin de Marcel Strohmenger). Cet
ouvrage1 de 35 pages est composé de treize poèmes occitans avec la traduction française en regard. Il est le
septième de la collection, créée par Ismaël Girard et la revue Oc, commencée en 19422, arrêtée de 1943 à 1945,
reprise en 1946 avec deux recueils de Robert Lafont et Léon Cordes3. Deux années séparent Telaranha du
sixième ouvrage de la collection paru en 1947, Poesias de Santillana4.
Prendre place dans la jeune collection Messatges est pour Espieux une entrée en poésie vivement désirée, à
la fois participation à la renaissance littéraire de l’Institut et marque de reconnaissance de la part de ses aînés :
Max Rouquette et René Nelli, comme de ses contemporains, en particulier Robert Lafont et Félix Castan.
Provençal, né à Toulon, Henri Espieux vit à Paris. Il y fréquente les Occitans du cercle des « Amis de la langue
d’oc », Louis Berthaud, Jean Mouzat, Bernard Lesfargues dont il est le plus proche par l’âge, et surtout Jean
Lesaffre qui a été pour lui « lo mai amistos di guides », comme il le dit dans les « Confessions5» qu’il entreprend
de rédiger sur son itinéraire d’occitaniste et dont nous n’avons conservé que des fragments (cf annexe 1).
Adhérent de l’IEO, il entre, à la Libération et sans doute par l’entremise de Jean Cassou, au CNE (Comité
national des écrivains) dont le journal Les Lettres Françaises devient, à partir du numéro 6, le véritable organe.
Sa correspondance avec Robert Lafont, conservée au CIRDOC, est riche de 531 lettres qui vont de 1947 à
19716. Nous nous sommes fondés pour éclairer les années de gestation et de publication de Telaranha, sur un
corpus d’une soixantaine de lettres, de 1947 à 1950. Nous avons également consulté les lettres écrites à Max
Rouquette, de 1949 à 1950, soit vingt-deux lettres conservées à la Médiathèque Emile Zola de Montpellier7.
Le fonds Espieux du CIRDOC contient également, pour la même période, deux lettres de Robert Lafont8 et
de Max Rouquette9 recopiées par leur destinataire.
La première lettre à Robert Lafont, du 28 février 1947, est adressée avant tout au fondateur et directeur du
journal L’Ase Negre qui a six mois d’existence10. Espieux se montre lecteur militant et avisé : « La lucha que tenetz
a la testa de l’Ase Negre es un grand gaug per totei leis Occitans ». Il
a des idées sur la typographie, la place de la publicité et propose son
concours. Il est enchanté de voir son nom dans le compte rendu
sténographié de la dernière assemblée générale de l’IEO « Foguère
estabosit de me veser au nombre dei colauraires dau centre dei
Relacions Forestieras. Es un onor qu’es pas de dire… », et bientôt
en effet son adresse va figurer dans l’organigramme de l’IEO comme
celle du « Centre de Paris »11. C’est aussi au poète Robert Lafont
qu’il s’adresse, à l’auteur de Paraulas al vielh silenci et co-auteur de
la toute récente Anthologie12, livre important et précieux à ses yeux.
Dans la même lettre Espieux rappelle son attachement à la graphie
alibertine, tout en regrettant qu’il n’y ait pas de grammaire « segon
lei dialectes provençaus ». Enfin, en post scriptum, il ajoute : « Vos
mandi dos pichots poemas de ieu. Es Lesaffre que m’i a engatjat ».
Par chance, ces poèmes annoncés (ils sont trois en réalité) : Lo vent
que s’enarca, Romius d’amor, La votz pura sont présents dans le
dossier de correspondance constitué par Robert Lafont.
1 - « Aqueste quasern » / « Ce cahier », dit l’éditeur, dans le pavé de justificatif de tirage.
2 - Respectivement, en 1942 : Poesies catalanes de Josep Sebastian Pons, Entre l’esper e
l’absencia de René Nelli, Somnis de la nuoch de Max Roqueta.
3 - En 1946 : Paraulas al vielh silenci de Robert Lafont, Aquarela de Léon Cordes.
4 - Poesias de Santillana presentadas per Jean Cassou, Pierre Darmangeat et Max
Roqueta.
5 - CIRDOC. ESP.01-01-01. Langue-poésie. [f°28] et [f°37 - 47].
6 - Nous remercions vivement Fausta Garavini de nous avoir autorisée à consulter
cette correspondance et nous remercions Aurélien Bertrand du CIRDOC pour son aide
bibliographique.
7 - Médiathèque Emile Zola. Mtp. Fonds Max Rouquette (rés.) MRC [f° 0107 à 0129].
8 - CIRDOC. ESP 01-03-07. Libre de memorias. Lettre non datée.
9 - CIRDOC. ESP 01-01-01. Langue-poésie. Lettre du 8 février 1950.
10 - En janvier 1946 paraît le n°6.
11 - Revues Oc de 1949, 2e de couv. « Centre de Paris, delegat Enric Espieux, 15 carriera Spontini, Paris XVIe ».
12 - « La jeune poésie occitane, Anthologie composée par Bernard Lesfargues et Robert Lafont », Le Triton bleu, J. Chaffiotte, Paris, 4e trimestre
1946.

1

�Cette première lettre donne sinon le ton – la légère gêne du premier contact laissera vite place à une spontanéité
amicale - du moins les thèmes d’une correspondance où les préoccupations militantes et organisationnelles
(développer les abonnés du journal, les adhésions à l’IEO, adopter telle ou telle stratégie…) occupent autant
de place que les échanges sur la création poétique, les chemins de la nouvelle littérature occitane, les œuvres en
cours et, de façon récurrente, les questions de langue et de graphie. Nous le disons en manière d’avertissement,
parce que l’accent mis sur la réflexion poétique ne permet pas d’évoquer la très intense activité de construction
culturelle commune dans laquelle tous sont engagés, Lafont, Castan, Rouquette, Lesfargues, Espieux, dans le
temps même où ils font œuvre personnelle.
Le premier des trois poèmes, Lo vent que s’enarca, sera aussitôt publié par Robert Lafont dans l’Ase Negre n°
8 d’avril 1947 où Espieux signe également un article sur le film de Georges Rouquier Farrebique. Le manuscrit
présente deux corrections. La première est d’Espieux qui remplace « caps » par « caus », forme de provençal
maritime. La seconde est de
Robert Lafont qui remplace
« estalas » par « estelas », forme
de provençal rhodanien. À ces
deux corrections la version
imprimée ajoute deux autres :
l’accord fait au participe passé
« sachuts » et la suppression des
majuscules de début de vers.
La ponctuation comprend
quelques incohérences qui
incombent à la fois à l’auteur
(virgule après « ceu » et point
après « auceus ») et à l’éditeur
(point final). Le poème ne
fera pas partie du recueil
Telaranha, mais la thématique
est en place : mouvement du
vent sur la mer, promontoires
battus des vagues, eau noire et
mise en scène du moi dans le
paysage tourmenté et déchiré jusqu’au ciel « ma vela / se creba eis estelas ». Certes, rien de ponsien dans ces
premiers vers publiés. C’est plutôt Verlaine que l’on entend avec l’eau qui pleure avec le ciel. Plus d’un lecteur
en restera à cette première impression de la poésie d’Espieux.
Le poème est précédé d’un chapeau en italiques : « Après los joves poetas, ja coneguts, de Provença, l’Ase
Negre es urós de presentar a sos legeires un jove poeta encara inedich, Enric Espieux », lequel justifie la place du
poème dans la rubrique « Poesia d’en Provença ». Sous ce titre sont cités un ou plusieurs poèmes disposés au
centre de la page, comme l’étaient en janvier 1947 (n° 6) deux poèmes de Max-Felip Delavouet et de Charles
Galtier, en référence l’article de fond de Charles Camproux : « La poesia provençala d’ara » sur les poètes de
l’école de Marsyas et Sully-André Peyre. Voici Espieux accroché à un mouvement auquel il refuse d’appartenir,
bien que la personnalité et la poésie de Peyre ne lui aient pas été indifférentes, comme il apparaît dans ses
« Confessions ». Il reste la provençalité que non seulement il ne récuse pas mais qu’il revendique et sous le signe
de laquelle il placera Telaranha, comme nous le verrons.
C’est dans une lettre du 13 septembre 1947 qu’Espieux commence à parler de Telaranha à Robert Lafont en
lui renvoyant la pièce de théâtre La cabana dont ils se sont longuement entretenus dans les lettres précédentes :
Te mande un vintenau de poemas que i dise Telaranha, amb La cabana. Ai la materia d’un segond
recuelh que i dise Lo bels Narcissus en la fon (cf. Bernard de Ventadorn) mai lo mande a Roqueta.
Cette annonce d’un recueil existant est couplée avec celle d’un autre devant être envoyé à Max Rouquette.
Espieux est coutumier de la mise en parallèle, en rivalité poétique en quelque sorte, de deux des gloires de son
panthéon. Il est certain qu’il a « de la matière », écrivant d’abondance, à ce moment-là et pendant toute sa vie.
Mais il est moins certain qu’il enverra à Rouquette ce recueil dont il lui parlera aussi beaucoup.

2

�Cette annonce est précédée cinq jours plus tôt d’une belle lettre de
confidence poétique. Le 8 septembre, il répondait à Lafont sur l’envoi
de deux poèmes : « Lo rei malaut » et « Solèus verds », en lui envoyant
à son tour deux poèmes : « Toradas », dédié à Lesfargues et « De negra
nuech », dédié à Lafont lui-même. Il lui disait le bonheur d’avoir été
« initié à la gestation » de « Solèus verds » et entreprenait de lui revéler,
autant qu’il était possible, son analyse de la boîte noire13 de « Toradas » :
Toradas
		
A Bernard A Lesfargues
		
Les péninsules démarrées…
		
(Rimbaud)
Mai lis aucelums cabussats ?
Ges d’aubres an viscut mai amont.
Ai ! Roca crusa que badalha
E revoluna e se gangassa
Coma una qu’es mau derrabada…
Una ersa freja, ralh de peira,
E li puegs, nascuts de fatorgas,
Ebris de nivas, blaus de gloria.
Oc-ben, lis aucelums sont morts !
Mai l’ala di serres trantalha,
L’estec di causas caravira,
L’enlusiment petrificat
Rebala si ponchas crudelas,
E dins lo ceu nus coma lausa
Li testaus desencadenats
Destimborlats de vogar sema
Is esposcadas d’orizont
Se van prefondar au soleu.
On remarque le passage de la graphie lei
/ dei à li / di, qui dans la correspondance a
lieu en août 194714. Ce poème développe
les images marines et minérales de Lo vent
que s’enarca mais avec une ampleur formelle
(trois strophes de longueur croissante) et une
orchestration puissante qui opère une véritable
métamophose des éléments : pétrification de la
vague et envol des promontoires en allés dans le soleil. Espieux donne quelques clés géographiques et poétiques.
Puei qu’i siam, escusa me de te mostrar lo biais qu’emplegueri per fargar lo poema « Toradas », dedicat a
Lesfargas, amb per epigrafia [p. 3 ro] un troç de Rimbaud (… les péninsules démarrées). Legissieu dins lo
darrier n° de Quaserns dau Triton blau lo poema de Lesfargas sus lis auceus… M’agradava… Mai un vers
m’era en odi, non per la forma, mai per l’idea : « L’unique oiseau qui vit toujours ».
Lo promier vers de mon poema era fach. Es una mena de parlar, qu’aqueu vers l’ai tornat limar quatre ou
cinq cops. Lo veici :
« Mai lis aucelums cabussats ? »
E puei li causas s’engimbreron ansin. Auceu a congrelhat autura, puei aubre, un mond lunar privat de vida,
13 - Il est souvent question, aussi bien dans ses lettres à Robert Lafont que dans celles à Max Rouquette de la place et du fonctionnement de
« l’écriture automatique » dans la création.
14 - Lettre du 11 aoüt 1947. La question a été abordée le 10 juillet 1947 : « P.S. Quant a li / lei, bessai as rason […] Sieu vengut a la forma li en
plaça de lei estent que fau servar l’unitat dau provençau. Es la lectura d’un librilhon de Berthaud que o m’a fach compréner. Mai sai pancara se
servarai pas de formas maritimas que son identicas au lengadociàn : come / coma ; ame / ami ; uelh / iue ; kiue / cuech etc […] De qu’en penses ?
Faudriá escriure a Roqueta. M’en entrevarai. »

3

�fach de rocas esterlas coma li nauts testaus dis alentorns de Tolón (pensi sobretot au Codón, coneisses ?)
Mai aqueu mond es coma una brofonia muda e subran jalada… Alara lo vers de [p. 3 vo] Rimbaud m’es
vengut trevar. S’aquelis ersas de peira anavan « démarrer » emai eli ? Tant leu pensat, tant leu escrich. Lis
auceus son morts, mai li puegs an tremolat, an pres son vou, per anar, emai eli, cabussar. Cabussar onte ?
Dins lo soleu. Cf Banville
« Et le clown éperdu d’amour
Alla rouler dans les étoiles ».
Non sai se la resulta t’agradarà, l’esperi, mai tant de causas son restadas non expremidas. Lo darrier vers
subretot me sembla inacabat.
[…]
Nelli, i perdone fòrça per aver escrich la plus bela ilustracion d’un tema que me treva totjorn, li caps, li
testaus (« caps qu’ai sachuts, ralhs de peira, ponchas crudelas, espatlas dau baus » etc…) Vole parlar de
« Coma un taur eternal, la serra
Espera encara, cap beissat… »15
Avent legit aquò, ai perdut tot esper de mielhs expremir aquelis esperóns de Provença que, quant de cops,
me sieu chalat a regardar fin au lassitge, fin qu’au bomir, sens m’en poder destacar. Aqueli puegs son ma
vida. La mar, lo ceu, d’acordi, non podi m’en passar. Mai quora lis ai, son coma un aire que m’agolopa.
Per li tastar, fau que m’aluenche. Mai [p. 4 vo] aquelis ersas de peire son una presencia, una insulta au ceu,
una arpa, e i a tant d’espandida dins son moviment tant de vanc, amb un biais crudel e indiferent. Ventor,
Santa Victoria, Codón subretot, tanben li colas de Marsilha-Veire. I podieu escalar mai aquò me semblava
enebit, sacrilege, entre que lo Farón boniás e la Santa-Bauma pietadosa se laissavan caucar sens colera.
Lettre du 8 septembre 1947.
Le poème naît de la relation privilégiée à un lieu, considéré comme sacré : la chaîne des monts toulounais
et en particulier le Coudon, décrits comme un monde stérile, lunaire, privé de vie mais exerçant sur l’auteur
une fascination ancienne et de la présence intime d’une parole poétique venue de divers horizons, à diverses
époques, en occitan et en français (Lesfargues, Banville, Rimbaud, Nelli). Le mouvement rhétorique de réponse
à un vers en français de Lesfargues paraît tout aussi déterminant dans la genèse du poème que l’image venue
de Rimbaud et qui traverse les strophes 2 et 3, depuis « coma una qu’es mau derrabada » jusqu’à « li testaus
desencadenats » qui traduit exactement « les péninsules démarrées ». Dans la référence à Nelli on peut lire,
outre l’image forte du taureau pétrifié prêt à charger, l’atmosphère magique qui baigne le poème d’où l’image
est tirée et que Philippe Gardy analyse comme « une plongée au plus ancien et, donc, au plus réel du monde,
à la fois humain et cosmique, à la croisée des espaces et des temps.16 »
Le recueil Telaranha qui a tout de suite trouvé son titre mais qui mettra quelque temps à trouver sa forme
définitive est alors envoyé à Félix Castan, directeur de la revue Oc, occupé notamment à préparer l’acte fondateur
de la renaissance littéraire de l’Institut avec le numéro spécial de 1946-47-48 (n°169)17.
Castan écrit à Lafont, le 22 novembre 194718 : :
[f°594 v°] Los poemas d’Espieux son fort prometeires : ço que lor mancariá es un bocin mai de
construccion, d’arquitectura e d’atmosfer. Trop de polits detalhs, me sembla.
et à la fin de la même lettre :
Epòca trebla, mas ne sortirà quicom de bel, ne soi persuadit. La liquidacion del monde vielh pot pas anar
tot lis. Ton sempre. FC
Espieux de son côté demande à Lafont de l’aider à « faire le tri » :
Me parles de Telaranha. Crese que i a pron de causas qu’an d’estre mandadas au fuoc. Se voles ajuda me
a li destriar.19
Lettre à R. L. du 27 oct. 1947.
15 - René Nelli, Entre l’esper e l’abséncia, 1942. Poème IV. Lo masc. « Com un taur eternal, la sèrra / Espèra encara, cap-baissat / La nuèit que
l’agenolharà / Jos las piadas de la Verge. »
16 - Gardy, Philippe, René Nelli, la recherche du poème parfait. Garae Hésiode, Carcassonne, 2011, p. 56.
17 - Henri Espieux signe dans ce numéro un article d’idées : « Lo provincialisme de Vichy » p. 84-85.
18 - CIRDOC. LAF 0/02, 1943-1964. Lettres de Felix-Marcel Castan à Robert Lafont.
19 - Cette phrase est écrite dans la marge.

4

�Et plus tard, l’avis circonstancié de Lafont ayant été donné, il revient plus volontiers sur le sujet :
Ame ton biais de t’exprimir subre-tot quora me parles de Telaranha (lo titol agrada a Roqueta) e de
mi poemas. Ame tanben la critica que ne fas. En gros, sieu d’acordi ambe tu e tis entresinhes me saran
precios, ne sauprai profichar.
et encore :
M’agradaria de repréner pan per pan ambe tu cadun de mi poemas vists segon ti criticas, mai lis ai pas sot
la man e es bensai pas la pena. Ma maja gaug es que « Aliscamps » t’ague pas trop deçauput. Per quant
au « saut en davant luenh de Peyre », bensai qu’as rason mai i siam pancara. Es de verai que l’influència
de Peyre sus me es estada quasi nulla, estent que l’ai pas legit que l’Antologia de Nelli (gramaci per tis
entresinhes) ont m’aviá deçauput, ai de lo dire.
M’es meravilha de veire coma as sachut trobar qu’au mieu lis imatges (dirai lo mot, lo Vèrb) eran preexistents au ritme. I a de cops ont ai capitat, d’autres non.
Lettre à R. L. du 7 nov. 1947.
L’écho de la réaction de Castan est donné par Espieux dans une lettre que l’on peut dater de la fin 1947 :
Oc, Castan me n’a parlat de Telaranha. Me manda de flors, mens que tu, e me reprocha unis expressions
« mesas a la moda per nostres ainats immediats dins la rega de Pons e que vendràn leu banalas atal coma
una punta de preciosetat ». Ajusta : « d’alhors es un reprochi general que cal far a tota nostra poesia
actuala e tu justament as l’aire de t’adralhar cap a mai d’originalitat… »
[…] Castan a remandat Telaranha a Lagarda. Me’n vole de non en aver fach un doble per que Roqueta
lis espera. Enfin ai escrich a Lagarda de lis envejar a Roqueta (Max).
Letra à R. L. s.d. (fin 1947).
Dans toute la période qui précède l’édition du recueil, de septembre 1947 à août 1949, une des difficultés
sera l’absence de double du manuscrit. Une fois qu’il les a envoyés à Castan, Espieux n’a plus ses poèmes et il se
reproche de ne pas avoir fait de copie. Il est très désireux de les faire envoyer à Rouquette, malgré l’agacement
souvent exprimé par ailleurs de Castan qui rappelle que si Rouquette est secrétaire général, c’est lui qui a été
nommé directeur des publications de l’IEO :
Roqueta a la pretencion que podi pas admetre de se far comunicar de textes abans estampatge. Sa critica
aprep, basta, mas cada responsable sus la basa definida per las amassadas generalas de la «politica » de
l’Institut deu èsser mestre de sas iniciativas sens contrarotle prealable.
Lettre à R. L. du 25 août 1946.
Certains poèmes circulent encore cependant entre Lafont et Espieux à la fin de 1947 et en 1948, comme
« Aliscamps » et « Telaranha » auxquels sont portées des corrections :
Segur « Telaranha » es lo mot dau recuelh. Mai l’ai trevirada, puei « lo latin dau matin » a casut,
qu’amaves pas, mai la fin e « sa grandor » son estats trasmudats. Per que ? Per que me sieu dich de la metre
en musica, una musica que bressava mi camins d’a pe dins la greva dau metro (uros occitans qu’an ges
de metrò, se ditz pasmens que Marselha, bensai…). E coma aquela version novela te podria estre utile,
te la mande çai-jonh. Oc, « Telaranha » es la clau dau poema. I a aqui un resson d’aquel planh classic sus
l’auba que « tant tost ven », i a tanben una idea per nosta Occitania ; enfin i a quauqua ren de mon estec
pantaisaire que congrelha de raive subre-beus e qui prefera li deissar per d’autri raives, venguda l’ora de
li realizar. Te mandarai Lo bels Narcisus en la fon o pusleu vau lo mandar a Roqueta que te lo passarà.
Podriá estre la fin de Telaranha, emai que siá pas trop parier. Quora Castan aura legit Telaranha diga-i de
la mandar a Roqueta.
Lettre à R.L. du 7 novembre 1947.
La nouvelle version de « Telaranha », présenté comme le « poème clé », est jointe à cette lettre. Les corrections
vont dans le sens d’une recherche d’harmonie et de musicalité en mode mineur où la « grandeur » est proscrite.
Le poème représenterait la lueur de l’aube troubadouresque au cœur de la nuit du recueil, lueur intime accordée
à des rêves plus vastes pour le destin de l’Occitanie.20
20 - « E adés serà l’auba » occupe une place centrale et symbolique dans le recueil Paure mai que li paures, sabe qu’es un païs, publié par Jean
Larzac aux éditions 5 Vertats, 1970, p. 11.

5

�Is estelas
Radarelas
Rata-penadas de ma nuech
Se mor lo cant de mon ennuech
E poncheja
L’auba clara
Que clareja
Dins l’amara
Languison
de l’eiganha
Telaranha
Enviscada
dins l’astrada
dau resson
E coma ara
Sus li terras
La nebla roja dau soleu
Estrenh la carce de mon ceu
De fonction et de tonalité bien différentes, le poème « Aliscamps »
fait l’objet de beaucoup d’échanges et de corrections. Le jugement de
Lafont importe vivement à Espieux, comme on le voit dans la lettre
du 7 novembre citée plus haut, à propos de ce poème inaugural du
recueil, poème long, poème phare, appelé « Tombeu per Federico
Garcia Lorca » (dans l’édition définitive tombeu deviendra ataüt).
L’évocation d’un lieu sacré de la mémoire provençale est associée à celle
du poète espagnol dont Max Rouquette avait révélé aux occitans la
voix si proche, le « chant profond »21 dans un compte rendu fait dans
Oc (ivèrn 1943)22 des Poèmes du « Cante rondo » traduits en français
par Pierre Darmangeat. Aucune lumière dans ce « romavatge d’infern »
où des eaux stagnantes côtoient des fleuves de sang23 et qui préfigure
par certains aspects, surtout dans les premières versions, le caractère
sacré du « Rèi mort » de Delavouët24. La version manuscrite que nous
avons trouvée, à la suite de la lettre du 9 mars 1948, est de la main
de Robert Lafont. Espieux lui avait demandé en effet, en février de la
même année, de recopier pour lui « Aliscamps » et de l’envoyer au jury
du concours de la « Ginèsta d’aur » à Perpignan organisé à l’occasion
des Jeux Floraux du 4 mai 1948 :
Se pòs, te demande de i mandar mon poema dedicat a Lorca, vole dire
« Aliscamps » que n’ai pas de doble a l’ostal.
Lettre à R. L. du 26 février 1948.

21 - Max Rouquette traduit « cante rondo » par « cant prigond ». Il traduira le Cante rondo en
occitan. Poèma dau Cante Jondo de Federico García Lorca, Version occitana de Max Roqueta,
Edicion establida per Felip Gardy, Letras d’oc, 2010.
22 - Oc, n° 165, p. 21-23.
23 - Mouzat écrit dans Oc, en juillet 1950 : « En primièr, lo cadavre de Federico García Lorca
davala al fil d’un flume aclapat d’ombra devers d’Aliscamps anuechats, malastrucs de
negror. »
24 - Max-Philippe Delavouët (1920-1990) publie en 1961 aux éditions du Bayle-Vert Istòri dóu
Rèi mort qu’anavo à la desciso. Henri Espieux écrit à Robert Lafont le 18 novembre 1949 : « Ai
getat aquesti jorns la promiera forma d’un poema que vole sonar « descisa » o quicom coma
aquò. Es escrich sus lo ritme d’« Aliscamps » qu’es tanben (me’n avise uei) lo dau poema de
Camprós [en marge : dins ton antologia]. Mai per l’aspecte propriament musicau, ai cercat
quicom de leri e de linde, desparier dau viscos e dau greu d’« Aliscamps ».

�et il l’en remercie :
Sias gent de lis aver mandats al senher Grando mis « Aliscamps ». Non sai se lo nom de Federico Garcia
Lorca me sera d’ajuda en aquel concors mai espere que la qualitat que i destriaves lo poirà far escalar fins
a la branca dis aucels per emplegar lo vocabulari peirenc…
Lettre à R. L.du 9 mars 1948.
Ensuite, il demande à avoir communication de cette copie sur laquelle il opère encore plusieurs modifications
dont témoignent les lettres de 1948.
PS : manda me se pòs lo text de « Aliscamps». M’en dises tant de polidi causas que m’es venguda enveja
de lo tornar legir (n’ai degun record) e coma m’es vejaire que mon recuelh me revendra pas abans pas
mau de temps…
Lettre à R. L. du 1er mai 1948.
Te mande pereu la nova version d’« Aliscamps». Me pense qu’auras rectificadas d’espertu li decas de typo
di poemas que te passeri l’autre jorn.
Lettre à R. L. du 25 juillet 1948.
« Aliscamps » : ai suprimidas las estrofas 7, 8 e 9. Per ara i pode pas canviar mai.
Lettre à R. L. s.d. (1948)
Des autres poèmes qui composent Telaranha, il a perdu le souvenir et il en parle avec quelque amertume,
toujours avec l’idée d’autres publications possibles.
Non sai ont es mas Telaranha e farai pas un moviment per la trobar. Mai ai pro de poemas per faire
un recuelh. Tre rintrat, farai mon causit e lo mandarai a Girard amb viradura. Bensai pareissera en
decembre. Quinze poemas bensai.
Lettre à R. L. s.d. (1948)
Robert Lafont publie en 1948 dans Occitania deux poèmes courts d’Espieux, l’un intitulé « Ciucles de
monts » (genier 1948, n° 3) annoncé comme « trach de Telaranha, per paréisser leu », l’autre (julh 1948, n°
5) : « Desbaus », dédié à Joan Mozat. Ni l’un ni l’autre ne figureront dans le recueil. Un choix de trois autres
poèmes qu’il avait soumis à Espieux avait reçu cette réponse :
Vese que ton chausit de mi vers es pusleu estrech. N’as retengut que tres – e sieu d’acordi e te gramacieu.
Sieu d’acordi a despart de « Debanament » qu’es pas madur de segur mai que m’agrada.
Lettre à R. L. s.d. (1948)
En janvier 1949 commence avec Max Rouquette, alors secrétaire général de l’IEO, une correspondance
fervente de la part d’Espieux qui dit à plusieurs reprises la longue admiration qu’il nourrit envers celui qui lui
a révélé la poésie occitane contemporaine et qui vient de lui dédier Lo flume grand :
Sieu ieu pas qu’un element de vosti batalhons – mentre que vos, vos coneissieu ben abans que de coneisser
l’IEO. Somnis de la nuoch an après au provençau que sieu a dobtar de Mistral. Sabieu pas se li eriatz pas
contemporaneu, sabiai pas que vostre poesia.
Lettre à M. R. du 21 mars 1949.
Foguet un temps ont granda era ma solesa, tant granda que se pot pas dire. Foguet un temps que
descurbriguere Somnis de la nuoch sus una tauleta de la « Libraria regionalista ». E d’aqueu temps vos ne
garde un deute que jamai ren poira pagar.
Lettre à M. R. du 24 avril 1949.
Il lui demande bien entendu ce qu’il pense de Telaranha :
Vos mande amb aquela letra uni poemas, li i disieu Lo bel Narcissus. N’avia un vintenau quora ne parlave,
ara n’i a que la sobra. Per quant a Telaranha que se passeja entre Lafont, Castan e Lagarde, me pense
7

�que l’avetz ara. Lafont m’en a fach una critica di longas e di senadas, agradiva totjorn, mai sensa trop
d’indulgencia. Es un bon critic, e sis autri criticas afortisson mon jutjament sus eu. Adonc vos mande
aquo que sera la finida de Telaranha. I siguetz pas trop crudeu, mas aguetz pas paor de dire voste entier
vejaire. L’Occitania m’es cara pas que per quauqui pichoti vers.
Lettre à M. R. du 10 janvier 1949.
Mais il l’entretient surtout de ses projets, d’« une grande littérature occitane » qu’il voudrait écrire avec
Lesfargues, d’une sextine à laquelle il travaille depuis plusieurs mois, de la poésie de Lorca, de ses échanges
avec Nelli, de son admiration pour la poésie de Cordes, de la thèse de Mouzat, de la théorie de Bachelard qu’il
appelle «psiquisme ascencionau » et qu’il applique à l’oeuvre de Rouquette25… Il évoque aussi ses propres écrits
critiques ou philosophiques :
Ai dins mi cartabeus un sistema complet de filosofia solipsista que redigiguere i a d’ans e d’ans en
mistralenc… Li disieu « monoïsme ».
Lettre à M. R. du 10 janvier 1949.
Il commente abondamment les écrits publiés de Max Roquette, de Verd Paradis qui l’éblouit et
que me pareis dever estre lo mai linde e lo mai revolumaire assai de prosa poetica dempuei la Bestia dau
Vacarès.
Lettre à M. R. du 10 janvier 1949.
Il raconte comment certains poèmes le hantent comme « Lo vielh pecat » dont il fait un long commentaire26
et qu’il a mis en musique :
Ai trobat la musica dau « Vielh pecat », es la d’un slow italian qu’ausiguere per lo promier cop a Tolon
au cors d’una « surprise partie ». I avia aqueu jorn un auristre dau tron de Dieu. E tot lo sant clame dau
jorn cante lo « Vielh pecat » !
Lettre à M. R. du 10 mai 1949.
Dans une lettre datée du 24 avril 1949, il évoque la correction des épreuves de Telaranha :
PS Lo 15 de junh : Fai mai d’un mes qu’aquela letra es començada, ne sieu tot vergonhos. Finisse de veire
lis esprovas de Telaranha. Te ne ploguet de correccions e de correccions, mai ara sieu content.
Cet aveu nous permet de lire les corrections de Telaranha comme des corrections suggérées par l’éditeur sans
doute, mais approuvées et en partie réalisées par l’auteur. On trouve ainsi dans Oc de juillet 1949, trois poèmes
d’Enric Espieux, « trach de Telaranha, a l’estampa » : « Aliscamps » (en memôria de Federico-Garcia Lorca),
« Mirau » (a Max Roqueta), et « Sobernas » (à B.-A. Lesfargues).
« Aliscamps » comprend sept quatrains en rimes croisées, mais sensiblement différents de la version de février
1948 recopiée par Lafont. La strophe 3, sur le thème de la berceuse funèbre, accentue l’image d’étouffement27 :
« d’aigas morta’aclaparelas / d’una mort e d’un ressôn » au détriment de la mélodie un peu légère : « d’aigas
mortas d’una mort / d’una mort e mai de mila ». Les strophes 5, 6 et 7 introduisent une référence plus
explicite au poète andalou et à sa mort, supprimant la mythologie de l’enfer (« demons » et « cats-fers ») pour
une allusion plus moderne aux « argusins ». La version définitive accompagnée de la traduction ne présentera
avec cette version d’Oc que des variantes de graphie : au vers 5 : « malanconias &gt; malancónias » ; au vers 7 :
« testimonias &gt; testimònias » ; au vers 10 : « ressôn » &gt;« ressón » ; au vers 12 : « cançôn » &gt; « cançón » ; aux vers
21-22 et 23, de même, « memôria, Andalôs et glôria » sont écrits : « memória, Andalós et glória ». Au vers 15
« lonc » est corrigé en « long » et au vers 27, « remavatge » en « romavatge ». Enfin, la dédicace « en memôria
de F-G Lorca » devient « ataüt per F-G Lorca ». Dans toutes les versions consultées, la syllabe finale féminine
du vers 13 (« volencia » que Lafont écrit « voléncia ») et celle masculine du vers 15 (« silenci ») riment selon la
prononciation provençale.
Le second poème du recueil, intitulé « Sobernas », est le poème dont Espieux avait commenté la première
version sous le titre de « Toradas ». Les manuscrits successifs constituent bien ici « le témoignage quasi
25 - CIRDOC. Ms 62. « Max Rouquette poète du ciel », 1950, Conférence d’Henri Espieux aux Amis de la langue d’oc recopiée par Max Rouquette.
26 - Lettre du 15 décembre 1949.
27 - Espieux écrit dans un texte (fragment, s.d.) sur la « caforna » dans Mirèio : « La sentida de « caforna » es a l’origina de Aliscamps ».

8

�archéologique du parcours d’un auteur à travers les conflits constitutifs du sens du texte » comme l’écrit Michel
Espagne28. Outre le titre, plusieurs modifications ont été apportées à cette version : le vers de Rimbaud mis en
exergue a disparu, seule la dédicace à Lesfargues subsiste. La nécessaire correction du solécisme, au premier vers
(« Mai lis aucelums cabussats ») et au vers 10 (« Oc-ben lis aucelums son morts ») fait place en occitan à des
tournures nominales qui ne sont pas conservées en français dans l’édition.
Mai lo capbus de l’aucelum ? v. 1 (Mais les oiseaux précipités ?)
Malamanha sus l’aucelum. v. 10 (Le malheur est sur les oiseaux.)
Par un étrange glissement dont on ne voit pas la nécessité poétique - l’auteur ayant fait la brillante démonstration
du contraire - et dont on pressent qu’il correspond à des impératifs typographiques29, fréquemment rencontrés
alors dans les éditions occitanes, la citation de Rimbaud « Les péninsules démarrées »se trouve déplacée au
troisième poème du recueil intitulé « Solomi ». Certes le premier vers rappelle l’enrochement des péninsules,
« li mont-caumas, li toradas », mais leur « démarrage » n’est pas le thème central du poème, beaucoup plus
orienté vers une rêverie crépusculaire prolongée dans le poème IV : « Nocturn ».
Le poème central déjà cité « Telaranha », traduit par « Arantèle30 », est modifié quant à sa ponctuation :
chacune des trois strophes correspond à une phrase commencée par une majuscule et terminée par un point.
Quelques variantes ont été apportées à un texte déjà beaucoup travaillé de l’aveu même du poète. Le vers
4 resserré semble éviter le redoublement du possessif présent au vers 3. Ainsi : « Se mor lo cant de mon
ennuech » devient « Jai la canta de l’enueg ». La modification des rimes des deux derniers vers remplace un
cliché verlainien « la nebla roja dau soleu / estrenh la carce de mon ceu » par un symbolisme géographique un
peu plaqué et qui, pour le coup, ajoute un de ces effets de « grandeur » précédemment pourchassés : « la nebla
roja dau sorgent / estrenh la cárcer d’Occident ».
On ne peut rien dire des corrections apportées au poème XI « Debanament » dont on sait qu’elles ont été
nombreuses mais dont on n’a pas trouvé de trace. Espieux dit à ce sujet à Max Rouquette :
Telaranha seria ben dins la rega vostra que lo descursiu e lo descriptiu n’es fora-bandit. Particularament
« Debanament », qu’es tres exactament lo joc di forfenas en mis uelhs barrats, cremats e estabosit per aver
espinchat de trop pres un lum trop fort. Es veraiament espetaclos de veire coma lis images nascudas en
aquela escasença son dins la rega generala dau recuelh…
Lettre à M. R. du 8 janvier 1950.
Le poème « De negra nuech » dédié à Robert Lafont et qu’il lui avait envoyé dès septembre 1947 se trouve
placé en avant-dernière position (poème XII), et peu modifié31 sinon dans l’esprit d’une harmonisation
graphique qui met « pro » pour « pron », « aga » pour « ague », mais assez intempestivement « cel » pour « ciele »
où l’on aurait attendu « ceu », comme dans les poèmes I (« ont es lo ceu ? ») et XI (« ceu de negror ).
La parution de Telaranha, retardée, semble-t-il, jusqu’en septembre 1949, occupe activement Espieux :
bulletins de souscription à diffuser, recensions à organiser dans les revues et journaux occitans et français. Le
bulletin de souscription dont il est question en juin 1949 arrive en même temps que celui de Charles Galtier,
ce qui met les deux Provençaux en concurrence :
Telaranha sortis vers lo 15 d’agost. Li soscripcions arriban pauc a cha pauc. Mai la sortida proxima del
recuèlh de Galtier32 es pas per m’ajudar. Basta i ai mandat mon chèque.
Lettre à R.L. julh 1949.
De façon générale il se montre très directif :
Siai bensai un pauc trop practic mai vau mielhs que Telaranha sia crompada e non mosiga sus li tauletas
de l’IEO.
Lettre à R.L. s.d. 1949.
28 - Michel Espagne, De l’archive au texte, Recherches d’histoire génétique, PUF 1998, p. 24.
29 - « Toradas » rebaptisé « Sobernas » comprenait 18 vers, une citation en exergue et une dédicace, le poème suivant « Solomi » n’avait ni
exergue ni dédicace et se composait de quatre quatrains. La tentation de reéquilibrer les masses typographiques était grande.
30 - Le titre du recueil était traduit « Telaraigne » dans le bulletin de souscription.
31 - v. 3 : « autièra lea di pibolas »&gt; « autiva lea… » ; v. 4 « ont grelha » &gt; « que grelha » ; v. 5 « pron » &gt; « pro » ; v. 6 « ague tastat» &gt; « n’aga tastat» ;
v. 6 : « la flairor » &gt; « lo flaire » ; v. 8 « lo ciele » &gt; « lo cel ».
32 - Lou Creirès-ti ?…, Le Croirez-vous ?… Poème provençal, traduction française en regard, Marsyas, 1949.

9

�Il donne à Robert Lafont, en juillet 1949, le
modèle d’une annonce parue dans La République
du Var, à faire paraître dans « le journal de Max
Allier33 » ou d’autres publications françaises. Il le
remercie de lui avoir promis un article dans Les
Lettres Françaises :
As agut lo gentum de me prometre un article
sus Telaranha dins Li Lettres Françaises tre
ton exemplari reçauput, te demande de
i pensar. Telaranha es encara lo cant de la
Provença, mai de la Provença minerala. E
pasmens i ai ensajat de i metre d’umanitat…
Lettre à R.L. s.d.
Il lui explique en détail la marche à suivre :
Telaranha. Encara mercé per ton acordi. Lo
mai practic es de trasmetre ton article a Elsa
Triolet, secretaria generala dau CNE, 2 rue
de l’Elysée, Paris, VIIIe. Es per lo SG que
Violaines passet son article sus l’IEO. Fau*
mandar a Elsa Triolet un exemplari de Telaranha (li anonciar dins ta letra)
* fau de far e non de faler (en note dans la marge)
Lettre à R.L. du 4 octobre 1949.
La réception de Telaranha lui fournit l’occasion d’approfondir et de s’expliquer à lui-même les intentions et
les gestes de la création poétique.
Max Roquette le félicite pour « lo cant jovent de [sa] poesia » et poursuit :
M’agrada de vos veire escriure força e long. Aime aquela gisclada de pensada e d’images. Vos gramacie
per lo « Psaume dau vent ». I reconoisse quicom vengut de mos verses e quicom d’autre qu’es adeja
d’Espieux. La violencia per cop me sembla un pauc forçada, mas tot aquò s’amadura en una força segura
d’ela. Es larg, cargat d’er, de lum e de mar. I flaire las aulors santas de mon Tolón.
Lettre à H. E. du 14 février 1950.
Espieux annonce de son côté un « changement profond d’attitude » poétique :
Lo gentum de vostre jutjament sus Telaranha m’es una gaug. E pasmens sabe que lo ton de mis poemas
avenidors sera tot diferent. Qu’ai escapat a la nuech, a la prigondor per anar vers la lutz e lis auturas. Lo
recuelh venent (ai ja un cinquantenau de poemas) marcarà un canviament prigond d’actitud. E Nietzche
e Shelley me seran guitz e li carrieras de Paris dins lo vent e la plueja*, e lo record de l’agudesa doça e
crudela d’aqueli colas de Tolon e que sabetz.
Lettre à M. R. 8 de genier 1950.
À Lafont dont il avait recopié une longue lettre le félicitant d’avoir trouvé la voie du « trobar clus » et lui
recommandant de ne pas chercher à s’en échapper trop tôt, il répond comme à Max Rouquette :
Clus que clus, mon trobar a calat d’estre negre.
Lettre à R.L. du 8 septembre 1950.

33 - La Marseillaise.

10

�Dans la même lettre, il semble, pour contredire les nombreux commentaires sur la « noirceur » de Telaranha
ou sur son intellectualisme34, vouloir aller vers une poésie plus sereine et plus ample, en donnant pour exemple
certains poèmes « modificats e, de cops que i a, coflats » comme « Desbaus »35 qui avait été publié dans
Occitania en janvier 1948. Il ne cesse de méditer sur le style de Telaranha, sur ses modèles et ses perspectives,
tout en reconnaissant qu’il est encore loin de pouvoir écrire son « art poétique » :
Te dirai volontiers – aprèp lectura de Paraulas e de Flaüta - que ton inspiracion me sembla mai vesina de
la d’un Peyre que de la d’un Roqueta, d’un Mozat, d’un Rebol. A quicom de l’esperit de Telaranha (que
li deu fòrça, dau Telaranha de « Nocturn » e de « Telaranha » e non pas de « Sobernas » e « Solomi »),
d’un esperit que n’ai patit de longa e qu’ai defugit, de l’esperit di poemas frances qu’escriguere un cop era.
Lettre à R.L. du 8 septembre 1950.
Espieux conduit cependant depuis plusieurs années, avec subtilité et persévérance, une réflexion originale
sur la théorie poétique, cherchant des modèles philosophiques chez Nietzsche36, Jung, Bachelard, Sartre….
et ne cessant de disserter sur les poètes proches qu’il lit et relit, copie et recopie et étudie selon une méthode
de comparaison et de classement que pratiquera plus tard, d’une certaine manière, Felix Castan. Il ébauche,
par exemple, dans une lettre du 7 juin 1952, une
opposition systématique entre Manciet et Lafont
ainsi que, dans une note du 15 mars 195037, une
comparaison entre Mouzat et Rouquette. Il participe
à l’hommage rendu par Oc à Godolin38, réfléchit à la
spécificité de la création occitane dans l’histoire39 ou
bien trace les grandes orientations de la poésie occitane
contemporaine, entre l’influence des troubadours,
l’inspiration du folklore et la proximité du surréalisme :
Se vos mon vejaire, me pensi que tu, amb
d’autres, tau que Lagarde, Rouquette e bessai
Roudin e Nelli, avetz trespassats li raras de
tota poesia actuala, per venir picar a la porta
d’una presencia mai discernida, presencia que
ieu tamben assagi d’enviscar dins mi poemas.
Se l’escola poetica occitana avia’n nom, li
dirieu presencialisme. Non sai s’es d’acordi,
mas aimarieu d’en discutir amb tu. Conoissi
pas pron li poetas occitans per poder destriar d’autres sorgents, pasmens parlarieu volontier de l’escola
nihilista de Peyre, de l’escola academica de Provença de Gasconha e di Juec Floraus, de l’escola engatjada
de Reboul, R. Tricoire e Camprós, e bessai de la joina escola formala e japonizanta d’Esteve e de Manciet.
Lettre à R. L. du 11 août 1947.
Cette réflexion se situe dans le fil de l’article paru dans Oc (genier 1949) sur l’anthologie du Triton Bleu : « La
jeune poésie occitane » de Lafont et Lesfargues40, article remarquable par sa connaissance nuancée de chacun et
34 - « Castan a parlat d’un « fil carnal » que mancava. A agut rason » Lettre à R.L. du 8 octobre 1950. Jean Mouzat dans Oc (juillet 1950) décrit
Telaranha comme une perle noire, l’expression d’une fièvre noire : « aquela febre negra es lo mal de la jove generacion, lo mal del novel segle ».
Dans une émission radiophonique du 24 février 1950, Charles Camproux aurait parlé à propos de Telaranha (selon les notes d’H. E.) d’une
« épidémie d’indéfinissable » et d’un « je ne sais quel parfum de poésie occitano-parisienne ». Quant à Sylvain Toulze, il entend dans Telaranha :
« un clica-claca de vocables que voldrian fisar lo buf poetic a sa raise primièra » et s’élève contre « de jocs de mandarins francimands que capusan
a sai pas qual bizantinisme estèrle » (Gai Saber, Estiu 1950). Espieux lui écrit une longue lettre où il explique que les sources d’« Aliscamps » sont
plus complexes qu’il ne pense : « son la vida de Lorca, la pintura de Van Gogh e mai que mai la sentida aguda, negra e despoderada que me
dintret al cor en legir lo cant V de Mirelha, fai un brave moment d’aquo… ».
35 - Mais le poème annoncé ne figure pas dans le dossier.
36 - Il traduit de nombreuses pages d’Ainsi parlait Zarathoustra (Antau moriguèt Zaratostra). CIRDOC, ESP 01-01-08. Libre de memorias.
37 - CIRDOC, ESP 01-03-07. Libre de memòrias.
38 - « Cernida de Godolin », Oc 172, avril 1949, p. 31-45. L’approche d’une certaine façon sociocritique d’Henri Espieux laisse apercevoir
l’historien de l’Occitanie qu’il deviendra. Godolin lui inspire des considérations personnelles sur la renaissance des lettres d’oc dans un contexte
de francisation des élites. Il voit dans cette œuvre poétique et dans le mouvement qu’elle a influencé une posture de résistance à l’idéologie
dominante : « La condicion literaria occitana es pas constituida que de varlets e d’oportunistas ». p. 31.
39 - « Lo veu dau temple », Oc 174, octobre 1949, p. 13-19. La réalité historique de l’Occitanie lui apparaît comme cyclique et difficile à définir
autrement que comme « una realitat que supera barbarias e civilisacions » et qui n’existe que « dins la carn, dins lis omes e dins li causas e non
pas dins lis institucions ».
40 - Claire Torreilles, « Les premières anthologies occitanes et l’ouverture d’un champ littéraire », in P. Gardy et M-J Verny, Max Rouquette et le
renouveau de la poésie occitane, Montpellier, PULM, 1997. p. 311-327.

�par l’évocation enthousiaste de ce qui fait, dans « le sang, la chair et les chants de la jeunesse», le mouvement
collectif de la renaissance occitane :
Ne raja de toti lis encontradas, Provença, Gasconha, Catalonha, Lemosin, Lengadoc. « L’aire sentís a
batre, l’aire sentís a gran ». Max Roqueta, lo primier, per drech de cap-d’obra, lo que, tre ara, tant coma
a Guilhem IX, podem sonar « maiestre certan ».
Le temps de Telaranha est pour Henri Espieux particulièrement fécond, en inspiration poétique, en
amitiés, en projets, en engagements et reconnaissances. La consécration vient de Girard qui, en 1950, lui
confie la direction littéraire de Messatges, à laquelle il se consacre avec conviction, seul jusqu’en 1958, puis en
collaboration avec Bernard Manciet. Il aura ainsi l’occasion de publier des poètes découverts par les occitanistes,
comme Robert Allan, Pierre Rouquette, Denis Saurat (dont il traduit Encaminament Catar), Maxence (dont il
traduit Sòrga en 1958), plus tard, Serge Bec, Yves Rouquette, mais aussi des poètes amis comme Jean Mouzat,
Felix Castan, Bernard Lesfargues, André Lagarde, Max Allier, Bernard Manciet, Robert Lafont, dans une
période des plus exaltantes, où il s’agit, comme dit Castan, de « témoigner d’une vie multiple qui veut prendre
naissance et briller de tous ses feux»41, en produisant des « Messages de la réalité occitaniste et non des Messages
de personnalités ».
De cette convergence de vers, d’images et de musiques naîtra :
La cara – tota joi et jovent – d’un gèni d’oc que degun sabiá.
La poésie n’est pas pour cette génération une détente en marge de l’action, mais une composante de l’action
elle-même :
Las oras consacradas a la poesia son pas raubadas a la batesta.[…]
La poesia es un terraire mau conegut e ricas menas e seuvas poderosas i son bensai rescondudas que
nostre trabalh saupriá ne tirar de ricors practicas.
Projet de rapport sur Messatges, proposé à Castan42.(s. d.)
La métaphore de l’archipel, chère à Philippe Gardy, exprime chez Espieux la dialectique de l’un et du
multiple : des îles isolées ont un puissant ancrage commun dans une chaîne sous-marine :
Ne vene a concebre la poesia coma un arquipeu. Salisson de la mar lis isclas dins son nus e son esparpalhat
e pasmens se sentis la prigonda unitat e lo vam de la cadena montanhesa resconduda per lis aigas dins lo
mistèri blau de la mar.
Lettre à R. L. du 7 juin 1952.
Mais Espieux, en dépit d’une production qui ne faiblit pas, se montre dans ces années-là plus soucieux du
bien commun que la reconnaissance de son œuvre personnelle. Il ne sera plus publié dans Messatges avant
1969 : Breiz Atao : poëmas d’Enric Espieut, Joan Larzac e Ives Roqueta. Il publie chez Seghers, en 1954, avec
le poète wallon Albert Maquet : Luire dans le noir / Lutz dins l’escur, recueil pour lequel il demande à Robert
Lafont de « nettoyer la graphie »43. Il édite ensuite plusieurs « trobas » aux éditions fondées par lui : Telo
Martius, à Toulon. Ce sont : Falibusta en 1962, Òsca Manòsca en 1963, Finimond en 1967, recueils de grande
qualité mais peu représentatifs du volume et de la puissance de sa poésie dont on peut se faire une idée grâce
aux ouvrages rassemblés et publiés ensuite par Jean Larzac : Paure mai que li paures sabe qu’es un païs en 1970,
Lo temps de nòstre amor, lo temps de nòstra libertat (1972), et Joi e jovent (1974). Les manuscrits conservés au
CIRDOC (Inventaire des manuscrits isolés et fonds Henri Espieux) laissent penser qu’une grande partie de
cette poésie, dont plusieurs recueils composés, est encore inédite.

40 - Claire Torreilles, « Les premières anthologies occitanes et l’ouverture d’un champ littéraire », in P. Gardy et M-J Verny, Max Rouquette et le
renouveau de la poésie occitane, Montpellier, PULM, 1997. p. 311-327.
41 - « testimoniar d’una vida multipla que vol naisser e escandilhar », « Messatges de la realitat occitanista e non pas Messatges de personalitats ».
Lettre de Castan recopiée par H.E. s. d.
42 - Publié dans Oc n° 179, janvier 1951, p. 29-33.
43 - « Ara ai un grand servici a te demandar : poirias me netejar la grafia ? » Lettre du 8 décembre 1952 à R. L.

�Bibliographie
Œuvre poétique publiée d’Henri Espieux
Telaranha, Toulouse, IEO, Messatges, 1949. 14 p.
Luire dans le noir / Lutz dins l’escur (avec A. Maquet), Poèmes provençaux et wallons, préface de René Nelli,
Paris, Seghers, 1954. 39 p.
Falibusta, tròbas, l’espieut, Toulon, Quaserns tolonencs de la poesia occitana, 1962. 22 p.
Òsca Manòsca, tròbas, Toulon, Telo Martius, 1963. 15 p.
Finimond, tròba, Toulon, Telo Martius, 1966. 16 p.
Breiz Atao (avec I. Rouquette et J. Larzac), Toulouse, IEO, Messatges, 1969. 61 p.
Cançon de Garona, tròba, Agen, Cap e cap, 1971. 4 p.
Lo temps de nòstre amor, lo temps de nòstra libertat, Toulouse, IEO, Messatges, 1972, 14 p.
Joi e jovent, Toulouse, IEO, Messatges, 1974, 195 p.

Annexe I
Confessions (fragments)
Ces « Confessions » commencées en français, reprises en occitan, occupent une série de feuillets manuscrits
dont on n’a conservé que des fragments 1. On peut les dater de la fin de l’année 1949, d’après l’annonce faite à
Max Rouquette dans deux lettres de 1949 et la référence à l’article de Roger Barthe « La branca dels aucels »,
Oc n°172, avril 1949 (p. 37-50).
Faudra que fague quauque jorn un pichot resumit de mon evolum de Mirelha i Somnis.
Lettre à M. R. du 3 mai 1949 [MRC 109]
Vos ai parlat de Confessions, sera pas la promiera. I aguet la de Lafont dins Oc ont parlava de son
jovent jurassenc ont descurbriguet la lenga. La d’Elena Cabanas e de Lagarda (aquela requista) dins
l’Ase Negre. Son de fachs vivents, que donan de color a de revistas generalament trop impersonalas.
Lettre à M. R. du 12 juillet 1949 [MRC 0111]
***
[f°28] Je veux simplement faire un retour sur moi-même et examiner par quel processus moi, Provençal de
naissance et d’hérédité et qui plus est parent de félibres divers (sans parler du poète Joseph Mange) j’en suis
venu à me ranger du côté occitan et adopter les idées et la graphie de l’IEO.
***
[f° 37] Lo drama de la lenga moderna, ço ditz Rogier Barthe2. Parlarieu pusleu de comedia qu’aquelis istorias
de grafia an de que regaudir lo mai menebre. Mai, coma es pancara « finnita la commedia »ensajarai de far mon
pro per clavar la question. Per aquo debanarai come ieu Provençau ne soi vengut a l’occitanisme. D’aqueste
evolum desgatjarai li conclusions que me semblan s’impausar e respondre is interrogacions de Barthe.
[f°37] Nascut a Tolon, lo sort, en l’escasença una promocion militara, faguet que me trobere un mes pus tard
a Lyon, ont visquere fins a mi detz ans. L’exili [f° 38] non sariá estat malastrós se mi parents, nascuts borges,
aviàn servat l’us de la lenga. Non aguere chabença atau que mon paire, e ma maire encara plus pauc, lor era
impossible d’articular tres frasas en lenga nostra […]
1 - CIRDOC, ESP 01-01-01. Langue-poésie.
2 - Les réactions sont nombreuses à l’article de Roger Barthe, mais Espieux ne figure pas parmi les personnalités dont les réponses sont publiées
dans Oc n° 175, janvier 1950 (p. 21-49).

13

�Vague lo sort de me remandar a Tolon ont aguere l’ur de poder prener contacte amb mon parlar patriau.
Contacte pas pro que li mitans borgés de Tolón son, cadun o saup, li mai [f° 39] afrancesats de Provença, e lo
majorau Peire Fontan me vendrà pas contra-istar. De conversas amb li gents dau pople, de frasas ausidas per
carrieras, una colonia de vacanças ont mi companhs se revenjavan de si regents en emplegar jornalament lo
parlar de si paires. E pas mai.
Literatura. Aguere mai de chabença, que l’escur que se’n emmantelan generalament li letras d’oc era estat un
pauc dissipat per ieu. Quau vos a pas dich que me doneron per libre de pretz un obratge d’E. Ripert sus la [f°
40] Provença, e que, coma pensatz, i parlava di trobadors, de Mistral, d’Aubanel etc. A dotze ans, sabieu, sens
saber tot sabent, ço qu’era un felibre. Aqui mai, de felibres, n’i aviá mai d’un (n’i a encara) per mieg mi parents,
e ma maire parlava totjorn e amb una tala reverencia que dins mon esperit d’enfant, jutjatz veire, un felibre me
pensava qu’era un academiciàn.
Coma aquò, sabieu qu’existissiá una literatura provençala […]
[f° 41] Dau temps qu’ere dins mi setge ans, ma maire me convidava a legir Mirelha. Qu’era tant polit, qu’era
daumatge que non posquesse la legir dins lo text mai i aviá la revirada. Ieu disieu pas de non. Mai lo libre se
trobava pas sus li tauletas de la libraria peirenala, que…
Tant fach, tant va… La guerra s’endevenguet e ne sabieu pas mai, ni sus la lenga, ni mai sus la literatura. Un
cop mai ma familha prenguet lo camin [f° 42] de l’ubac, Paris aquesta vegada. La talent m’agantet de mielhs
coneisser mon païs d’origina, son istòria, sa geografia e sa lenga. Me fasieu una gaug de poder charrar patois
i vacanças amb li pacans e li pescadors. Aprener lo patois. Coma ? Me foguet conselhat d’escriure a un mieu
oncle felibre. Sa responsa foguèt : Mirelha.
Mai coma ? ço diguere, lo patois es lo provençau e lo provençau es lo patois. Estudiant Mirelha, podrai aprener
a parlar, aprenent a parlar, podrai legir Mirelha. Osca ! […]
[f°43] Adonc, legiguere Mirelha - la legisse totjorn – estudiere la lenga – l’estudie totjorn. Mirelha, puei la
Miougrana entreduberta, e d’obratges patoisants. Ne sortissieu pas. Mon bonur era grand.
Era majament fach d’ignorencia. Lo Felibrige de Ripert me faguet descubrir que la lenga d’oc s’espandissia pas
[f°44] dins lo sol territori de Provença. Mai coma ne disiá pas grand causa, restave un pauc sus ma fam.
Ara, o Peyre, anas tremolar, que rescontreri l’enemic. Vole dire aqueste occitaniste savi e valent qu’es Joan
Lesaffre que foguet per lo jovent qu’ere lo mai amistos di guides. Se veguerem dos cops, mai lo marrit mestre
aviá ‘gut lo temps de mandar son verni. Me faguet abonar a Oc. Orror, orror, orror !
Avisatz-vos que trobere polida aquela lenga. E que ne venguere leu a la preferar a la de Mistral. Me rementave
pas plus la grafia de Perbosc e d’Estiu dins l’Antologia [f°45] de l’Amor provençal, e coma aquela grafia m’avia
rebutada. Assorbiguere la grafia d’Alibert sens dificultat. D’autant mai que me pensave que de la man d’ailà
dau Rose se prononciava coma s’escriviá dins Oc. Vesieu pas grand monde. Encara una illusion que s’esvaliguet
quora Lesaffre me venguet dire, a nostre rescontre, dos ans apres, que i aviá aqui pas qu’una grafia. Per parlar
franc, me’n dobtabe, que se trobet aqui, eilà, uni texts de Camprós e de Lafont que retrasiàn furiosament lo
provençau.
Era pas qu’una grafia ! Resulta ! Qunta gaug, ieu, Provençau, podrai vestir [f°46] ma parladura ansin. Lo plaser
dau jovent que quita si bralhetas per cargar de bralhas longas e mai que mai lo plaser de veire aquela grafia blau
d’acier rigida e sinuosa.
Aponche que, tot furnant dins li librariás parisencas, agantere un jorn una pesca preciosa, vole parlar di Somnis
de la nuoch de Max Roqueta. Mistral, l’amave – d’abord que se’n parlava força, puei m’agradava. Roqueta,
deguna exegesi, degun comentari me i aviá preparat. Avia que si poemas per me parlar. L’escotere, e la cançon
que me balhet, sabetz, o Peyre,[f°47] l’oblidarai jamai. E se aquela grafia alibertenca m’es estada tant cara, es
qu’era per ieu, non la creacion d’un quimiste, mai la carn visible e lo corps de la blosa poesia de Roqueta.
Furnar, furnar totjorn, descubriguere alor li felibres. Li felibres me parleron de Mistral e dau passat. Mistral e lo
passat son dins mon cor. Podián ren me balhar, si donas lis avieu dejà. Lis occitanistas me balheron sa fisança,
sa fe, me parleron d’eli, de ieu.
Encara pus tard …

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&lt;div style="text-align: justify;"&gt;De 1947 &amp;agrave; 1949, Henri Espieux attend avec une certaine f&amp;eacute;brilit&amp;eacute; la publication de son premier recueil aux &amp;eacute;ditions de l&amp;rsquo;IEO (Coll. Messatges)&amp;nbsp;: &lt;em&gt;Telaranha&lt;/em&gt;. Espieux fr&amp;eacute;quente depuis plusieurs ann&amp;eacute;es les po&amp;egrave;tes occitans Bernard Lesfargues, Jean Mouzat, Bernard Manciet, il conna&amp;icirc;t Ren&amp;eacute; Nelli et Max Rouquette. Une correspondance s&amp;rsquo;engage, tr&amp;egrave;s riche, avec Robert Lafont au d&amp;eacute;but de 1947. Plusieurs des treize po&amp;egrave;mes constitutifs de &lt;em&gt;Telaranha&lt;/em&gt;, en particulier les deux premiers et le po&amp;egrave;me central qui donne son nom au recueil&amp;nbsp;: &amp;laquo;&amp;nbsp;Is estelas / radarelas&amp;hellip;&amp;nbsp;&amp;raquo; lui sont envoy&amp;eacute;s. Ils sont comment&amp;eacute;s, repris, oubli&amp;eacute;s et perdus et relus &amp;agrave; nouveau par l&amp;rsquo;un et par l&amp;rsquo;autre des deux jeunes po&amp;egrave;tes. Ces &amp;eacute;changes donnent lieu &amp;agrave; des publications interm&amp;eacute;diaires (dans &lt;em&gt;l&amp;rsquo;Ase Negre&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;Occitania&lt;/em&gt;). Ils sont surtout la marque d&amp;rsquo;une intense activit&amp;eacute; cr&amp;eacute;atrice et critique o&amp;ugrave; l&amp;rsquo;on voit s&amp;rsquo;ouvrir les perspectives des &amp;oelig;uvres &amp;agrave; venir. Nous nous bornerons &amp;agrave; explorer les commentaires, interrogations, corrections et variantes des po&amp;egrave;mes d&amp;rsquo;Espieux dans cette br&amp;egrave;ve p&amp;eacute;riode d&amp;rsquo;attente de publication.&lt;/div&gt;&#13;
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              <text>Espieux, Henri (1923-1971) -- Critique génétique</text>
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