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                  <text>21a Annada

Febrièr 1940

Lo

•N" 184

Saber
Gai

Revista de l'ESCOLA OCCITANA
c^»

Dis

Aup i Plrenèu

.

F. Mistral.

TOLOZA
14,

Carrlèra

dels

Arts,

14

Lo Numéro: 2 fr.

�LO

GAI

SABER

Revista de l'ES COLA OCCITANA
AOMIN1STRACION

L,ibi-ai-ia Privât,

r

14, Oarrièra deis Arts, TOLOZA

Abonaments

( Pransa

&lt;

:

I

_

-

: un an

C. C. Toloza 1673
...

20 fr.

.

Bstrange

: un an

,

.

.

30 fr.

ENSENHADOR
del N* 184

( Febrièr 1940)

ACADÉMIE DES JEUX FLO¬
RAUX

'

:

LA DIRECTION

j

LA DIRECTION

:

Abbé SARRAIL

langue d'Oc en 1940.
XXIme Fête de 1 'Escòla Occitana.
obsèques de Prosper Estieu

Les

:

Discours.

:

Discours.

M, DELRIEU:
Pierre AZÉMA

Concours de

Discours.

:

I.-ROZÈS DE BROUSSE
Armand PRAVIEL

:

Discours.
Discours.

:

loseph SALVAT :
Discours.
Philippe FAURÉ-FRÉMIET: Le Destin d'un poète
Abbé

tieu.

Le prochain
core

:

Prosper Es¬

numéro du GAI SABER (mars) sera en¬
l'hommage de l'Occitanie à Prosper

consacré à

ESTIEU, notre regretté Capiscôl.
Les lecteurs du GAI SABER sont
ler

au

renouve¬

plus tôt leur abonnement s'ils tiennent à

cevoir

ce

reçu une

numéro

spécial

rue

pour

lequel

re¬

nous avons

collaboration nombreuse et variée.

20 francs minimum.

14,

priés de

—

Madame Edouard Privât,

des Arts, Toulouse,

c.c.

Toulouse, N° 1673.

�Lo Uaì Saber, n"

febrièr

184.

1940.

ACADÉMIE DES JEUX FLORAUX

Concours de

langue d'Oc

en

1940

72 ouvrages ont pris part à ce concours.
Les prix suivants ont été décernés :

a) FLEURS.
1. La

Clanque d'Arezia, poème, par Émilien Barreyres, à
(Seine), a obtenu une Primevère ;

Joinville-le-Pont
2. Très

Balladas

frontalièras, par

Frédéric Cayrou,

de

Montauban, vétérinaire-capitaine aux Armées, ont obtenu
le Souci, prix du genre ;
3. A Nòstra-Dama del Cimèl,

Liban, sonnets à la Vierge, par M.
Lasserre, d'Auvillars (Tarn-et-Garonne), capo¬
ral aux Armées, ont obtenu une Primevère ;
4. Sur la Routo, sonnets libres, par M. Marcel Fournier,
de Chancelade (Dordogne), lieutenant aux Armées, ont ob¬
A Nòstra-Dania del

l'abbé Paul

tenu

un

Œillet.

5.

Enigmes de la fadrineta, pièce, par M. Gumersind Gomila, à Perpignan, a obtenu un Rappel de Primevère.
MENTIONS HONORABLES

b) FLEURS.
1. Pels

quatre-vingts

ans

de Mirèlha, poème, par Raymond

Lizop, félibre majorai, à Toulouse

;

2. La Lauzenja de IVòstra-Dama de Consolacion,
Vierge, par M. Clovis Roques, félibre majorai,
l'Hérauit (Hérault).
3. L'Angelus del Ser,
Toulouse ;
4. Triptic,

pièce,

par

pièce,

par

hymne à la
à Clermont-

M. Joseph Cantagrel, à

M. Joseph Dengerma, à Suc (Ariège).

î
o

✓

=
"i

�LO

3°

En outre,
vants

l'Académie

a

GAI

SABER

décerné les

prix

en

espèces sui¬

:

Un prix de 800 francs à M. Léon Cordes, de Siran (Hé¬
rault), caporal aux Armées, pour ses comédies en vers et
en

prose ;

Un

prix de 700 francs à M. Henri Mouly, à Yillefranchede-Rouergue, pour son livre : Éléments de langue Occitane.
Enfin, un prix d'Académie de 1000 francs a été attribué à
Mlle Suzanne Dobelmann, archiviste-paléographe, bibliothécaire-en-chef cle la Ville de Toulouse, pour son étude ma¬
nuscrite
cle

: Histoire de la Langue de Cahors depuis le Alll""' siè¬
jusqu'à la lin du XVIme.

XXI""' fête de l'Escòla Occitana

La guerre
néré
toute

et le grand deuil causé par la mort de notre vé¬
Capiscol Prosper Estieu nous obligent à supprimer
réjouissance à l'occasion du XXIe anniversaire de l'As-

cbla Occitana.

Cependant cet anniversaire

les 2 et 4 mai.

sera

dignement commémoré

Le 2 Mai : A 14 heures, à l'Hôtel d'Assézat et de Clémence
Isaure, séance publique, regionaliste et félibréenne : rapport

de M. le professeur Feugère, mainteneur de l'Académie
des Jeux Floraux, sur le grand prix Fabien-Artigue de prose ;
rapport sur le concours de langue d'oc par M. J.-Rozès de

Brousse, félibre majorai, sous-capiscôl de YEscòla Occitana;
lecture des poésies couronnées. — Après la séance acadé¬

mique, réunion du bureau de ì'Escòla Occitana.
Le 4 mai

:

A 10 heures, messe solennelle à la

basilique N.-

D. de la Daurade en mémoire des mainteneurs et maîtres èsJeux défunts, et tout particulièrement de MM. Jules Marsan
et Emile

Thouverez, et de notre regretté capiscol Prosper
placées sur l'autel

Estieu, A l'issue de la messe, les fleurs
seront remises aux lauréats présents.

Les circonstances nous obligent à supprimer le banquet
annuel de I'Eseòla. Toutefois le bureau se fera un plaisir de

recevoir
lauréats
29 avril.

en

un

dîner intime, le 2 mai à 19 h. 30, ceux des
annoncer leur venue avant le

qui voudront bien lui

LA DIRECTION.

�LO

Les

GAI

SABER

31

obsèques de Prosper ESTIEU

C'est par une froide matinée d'hiver, le mercredi 13
décembre 1939, que furent célébrées, dans son village
natal de Fendeille près de Castelnaudary, en Lauragais,
les

obsèques de notre regretté capiscol Prosper Estieu.

Obsèques simples et émouvantes,

comme

il les eût

désirées.

Après la messe recueillie dans la vieille église, le cor¬
tège s'achemina vers le cimetière, précédé par les en¬
fants de l'école.

�LO

32

GAI

SABER

Le deuil était conduit par les enfants et petits-en¬
fants du poète : Marcel Estieu, Madame Mireille et
M. Prat. Les cordons du poêle étaient tenus par
MM. Pierre Azéma, J. Rozès de Brousse, l'abbé Salvat,

majoraux du Félibrige, et Armand Praviel, mainteneur
des Jeux Floraux.
On remarquait autour d'eux le poète Jean Lebrau,
représentant M. le Préfet de l'Aude; M. Delrieu, ins¬
pecteur d'Académie de l'Aude; M. le D' Girou, prési¬
dent de la Société des Arts et Sciences de Carcassonne,
capiscol de 1 'Escòla Audenca; M. Nouvel, maire de Fendeille, et plusieurs conseillers municipaux; M. Bastide,
représentant la Municipalité de Castelnaudary; M. Giboulet, représentant l'Ecole Normale d'Instituteurs de
Carcassonne; M. Olive, vice-président des Amis de la
Ville et de la Cité de Carcassonne; le peintre Paul Sibra
et M. Delestaing, vice-président et trésorier des Grilhs
del Lauragués; le poète Guilhem de Nauroza; le sculp¬
teur Malacan; MM. Arcis et Escourrou, instituteurs pu¬
blics; M. Faure, président du Syndicat d'Initiatives de
Pamiers; le poète
appaméen
Gratelot-Lemercier;
M'»eS Foyssac, Rouanet et Thiébaut. M"e Claire Dissel,
MM. Hermet, Faure, Mazières, et d'autres escolans des
Grilhs del Lauragués et du Colètge d'Occitania, M. Deleuze, administrateur de la Caisse d'Epargne de Castel¬
naudary, M. Boyer, caissier, etc...

population de Fendeille, de nombreux habi¬
Castelnaudary et des environs accompagnèrent
le corps du grand poète jusqu'au cimetière, où furent
prononcés les discours suivants.
Toute la

tants de

�JLO GAI

SABER

33

M. L'ABBE SARRAIL
Curé

de

Fendeille.

Mesdames, Messieurs,
Souffrez qu'au nom de Monsieur le Maire, du Con¬
seil Municipal et de tous les habitants, une voix de la
terre natale s'élève pour saluer bien bas et accueillir
dans notre cimetière la dépouille de notre illustre com¬

patriote, Prosper Estieu.
La grande voix du Terradou s'est tue. Le chantre de
la terre natale a réalisé son rêve : demeurer à jamais
sous les ombrages et dans le cadre familier des paysa¬
ges de sa jeunesse; dormir son dernier sommeil, bercé
par le gazouillis des passereaux et les trilles du rossi¬
gnol, cachés dans l'épaisse frondaison des cyprès cen¬
tenaires; attendre le temps solennel de la résurrection
dernière en espérant que des résurrections temporelles
surgiront de ci de là pour le plus grand bien de la terre
nôtre.

Nous sommes fiers aujourd'hui de posséder les restes
vénérés de l'illustre occitan. Le cimetière où il repose
est harmonieux et accueillant. Il se trouve sur la route
de

Mirepoix et de Montségur.

Quand
de vous arrêter au¬
près de ce tombeau : dans notre temps, c'est ce poète
qui gardait le plus haut la flamme éternelle de ce
Pèlerins du rêve occitan, c'est votre route.

vous

la parcourrez, ne manquez pas

rêve et en connaissait le mieux tous les secrets.
En terminant, je ne puis m'empêcher de citer

les

paroles extraites de sa chanson qui, dans d'autres cir¬
constances, fait notre joie :
I

a

déjà longas annadas,

Es aqui que som nascut

qu'ai fait mas safranadas
Aqui donc siai rebondut !
E

Le

poète

a

réalisé

son

:

rêve. Sa famille a exécuté sa

volonté.

Qu'il en soit béni
ment remerciée !

!

Que

sa

famille

en

soit profondé¬

�LO

34

GAI

SABER

M. DELRIEU
Inspecteur d'Académie

de

l'Aude.

Mesdames, Messieurs,
Au moment où

Prosper Estieu nous quitte à jamais,
pouvait laisser partir celui qui fut son
loyal serviteur pendant près de 42 ans sans lui adresser
un adieu ému, sans évoquer ici, avec les voix autorisées
qui exprimeront le témoignage de leur profonde sympa¬
thie à ce prince des félibres, ce que fut l'instituteur et ce
qui fit la grandeur de l'homme.
l'Université

Né

en

ne

terre

occitane, dans

il sentit s'éveiller

en

lui

sa

ce

village de Fendeille où

vocation de maître rural et

de poète des humbles, Prosper Estieu entrait à
Normale de Carcassonne à l'âge de 16 ans. Il s'y

l'Ecole
distin¬
gua, dit son Directeur, par son amour de l'étude, ses
manières polies, sa parole douce et avenante.
Trois ans après, en 1879, il débutait comme institu¬
teur-adjoint à Coursan. Fils unique de veuve, il béné¬
ficia d'une dispense de Service Militaire qu'il accomplit
en deux périodes de 28 jours. Il ne tarda pas fonder un
foyer, à goûter les joies simples et douces de la famille.
Mais la

nostalgie de l'ondulation des collines natales

le ramène dans le Lauragais, aux Brunels d'abord, aux
Crozès ensuite. A ces fils de paysan qu'il aime d'un

profond, il dispense un enseignement raisonné
l'Inspection Primaire remarque déjà en
lui un maître de grand avenir dont l'activité dépasse le
cadre de nos écoles primaires par une curiosité natu¬
relle pour les études d'art, de littérature et d'archéolo¬
gie.
amour

et éducatif et

Titulaire de la Mention Honorable à l'occasion

de

l'Exposition Scolaire de 1884, nous le retrouvons, en
1889, Directeur d'école à plusieurs classes à Ginestas.
Il abandonne cette direction d'une école de chef-lieu

�LO

de canton pour se

GAI

SABER

35

rapprocher du clocher natal. Dès

1891, il enseigne à Fraisse-Cabardès où, au hasard d'une
visite récente, j'eus l'agréable surprise de découvrir son
inscrit

nom

sur

le

registre matricule, d'une belle écri¬
dans ses rapports

ture moulée, celle qu'il employait
avec l'Administration Académique.
ensuite à Ribouisse où

se précise son talent,
inspiration devait s'élever
aux plus hautes cimes de l'art poétique. C'est enfin dans
son cher Lauragais qu'il résidera, 9 années durant, à
Raissae-sur-Lampy. Il y prend sa retraite le 31 décem¬
bre 1913, après 42 années dépensées à la formation in¬
tellectuelle, morale et civique de ces petits paysans qui
fréquentaient nos écoles publiques, de ces générations
terriennes qui, dès les premiers jours d'août 1914, d'un

Il

exerce

à Rennes-le-Château où

cœur

son

viril et résolu.

«
s'en allaient vers le Nord plein d'embûches,
Sauver le miel du monde et mourir pour les ruches. »
...

Ame généreuse, éducateur et poète, sincère et enthou¬
siaste, Prosper Estieu représente une longue tradition
d'honneur et d'attachement au devoir, qui est la tradi¬
ses maîtres appelés à la tâche
sacrée de former la jeunesse de notre France.

tion de l'Université et de

le jeune instituteur ne se révélât au
la beauté prenante de son admi¬
rable Terradou, dans un poème d'une belle inspira¬
tion démocratique, il saluait l'école laïque de l'avenir
au moment de la grande rénovation scolaire de 1881.
Et pour avoir les coudées franches dans cette défense
de son idéal, il n'hésita pas à se mettre en congé durant
Avant

que

monde intellectuel par

une

année pour consacrer

entièrement à la

presse

lo¬

fougueuse de son juvénile talent. Tout ce
qu'il fait, il le fait par dévouement, par amitié, par con¬
viction et jamais par calcul.
cale l'ardeur

De

son

à l'Ecole Normale où avaient mûri ses
pieux souvenir. Au dé¬
vie, le 4 juillet 1935, il effectuait un pèleri-

passage

rêves d'avenir, il avait gardé un
clin de

sa

�36

LO

nage,

GAI

SABER

combien émouvant, à l'Ecole Victor-Hugo de Carancienne Ecole Normale qu'il avait quit¬

cassonne, son

tée 56

ans

auparavant.

fait, l'école, la démocratie, la terre maternelle du
Lauragais furent les trois grandes passions de sa vie.
En

Ces passions lui ont réservé des joies bien vives
quand elles le mettaient en communion complète avec

impérieux besoin d'activité généreuse, quand elles
inspiraient des harmonies nouvelles pour brosser la
fresque poétique des travaux champêtres au rythme des
son

lui

saisons.

français, d'un
rendu un écla¬
tant hommage, non seulement en lui conférant le titre
de Chevalier de la Légion d'honneur, en 1933, mais en¬
core et surtout en contribuant à la diffusion de la poésie
occitane dans l'enseignement supérieur puisque, l'an
dernier, le cours public de M. Guillaumie, professeur de
langue romane à la Faculté des Lettres de Bordeaux,
était consacré à l'œuvre de Prosper Estieu, où, à travers
la langue chaude, vibrante et colorée des « lauraires »
languedociens, brille le clair génie de la grande France,
Ce modeste instituteur-poète est si
classicisme si pur, que l'Université lui a

immortelle éducatrice des démocraties et de l'humanité.

Mesdames, Messieurs, à l'instant même où nous nous
séparons de notre Prosper Estieu, nous n'avons pas
d'autre consolation à vous présenter qu'un rappel bien
imparfait d'une vie, belle et pure jusqu'à son dernier
soir, où nous trouverons de la force et du courage aux
minutes amères. Au nom de l'Université, au nom de
M. le Recteur et en mon nom personnel, je m'associe à
la douleur des siens, au deuil de l'Ecole Occitane et du
Félibrige, et vous donne l'assurance que l'Université
saura maintenir impérissable le souvenir de l'un de ses
plus fidèles et glorieux serviteurs.

�lo

gai

saber

37

M. PIERE AZEMA
Majoral

Syndic

de

la

du

Félibrige,

Maintenance

de

Languedoc.

Donas, Moussus,

majourau Prouspèr Estiéu, lou
Felibrige
de Lengadoc, — dirai même dau Lengadoc tout entiè, lou Lengadoc counscient, lou que sap la noublessa de soun
sang e la grandou de soun istòria.
Davans lou

cros

dau

sendic de la Mantenencia lengadouciana dau
vèn clinà l'oumenage de toutes lous felibres

Aquela noublessa, aquela grandou, gaire las an pas
e enauradas autant couma Prouspèr Estiéu;
pèr amor d'acò, nostra lausenja i' es deguda.

cantâdas
e,

S'es dich de Mistral qu'en dous mots lou

poudièn
pouèta e patriota prouvençau. Autamben, au¬
tant simplament e vertadièirament, Estiéu se pot défini:
pouèta e patriota lengadoucian.

défini

:

Lou

pouèta, s'es souvent parlât, se parlarà souvent ensoun art, de sa mestria dau vèrbe, de soun inspiracioun aboundousa e variada. S'es lausat e se lausarà soun gàubi requist d'esçrincelaire de sounets, lou
vanc fougous de soun 1 iris me, la
força de sas evoucaciouns epicas... D'aquelas qualitats, aderé pourtèroun
testimòni Lou Terradou
que seguèt una revelaçioun
—, las Flors d'Occitania, La Canson Occitana, Lo Ro¬
mancero. Occitan, pèr pas cità que quaucas obras majouras. Mès se la lira de Prouspèr Estiéu vibrava à toutas las auras de l'esperit e dau cor — couma autretems
viravoun, à toutas las. auras dau païs lauragués, las alas
d'aqueles vièls moulis que tant aimava — sabiè tout
cop la quità pèr prene en mans lou flahutet rustic, e
reviéudà l'encantament de la cansoun poupulària, lou
cara

de

—

ressoun

embelinaire das èrs terradourencs.

�3»

gai

lo

saber

Es que, poupulàri e terradourenc, el hou èra
nascut dau pople e visquent dins lou pople,

tamben;
aviè delonga vougut demourà ras dau terraire, pèr ensegnà lou
pople e l'ensegnà de tout biais. Lou titoul de soun primiè libre demora pèr el una divisa : Estiéu es un ome
dau « Terradou », sourgit de la terra nostra, n'en counouguent las vertuts, n'en prouclamant las liçous, n'en
praticant lous debés.
Sa

pouësia raja de

soun amour

de la terra mairala,

l'obra dau pouèta es enfioucada de la fe dau patriota.
Canta la gèsta dau Païs d'oc, ploura sas doulous,
e

glòrias, célébra sous eros e sous martirs,
encò das autres, la fiertat d'una
longa e bella istòria trop descounouguda. Escoulan e
amie de Fourès, reçachèt d'el lou flambèu cremant de
la flamba patriala; l'a mantengut e tengut naut, l'a pas¬
sât sempre viéu as que ioi lou plouroun e que lou passaenaussa

sas

apren as uns, empusa

ran

à lous de deman.

En

aquestas

mescloun

ouras

grèvas, ounte tant de làguis

pèr Estiéu, embé lou
cor e

se

à nostro dòu, couma pas dire que Prous-

cantèt dins

Païs

sous verses

aimèt

d'oc,

dins

soun

la França erouïca e amis-

tousa, la França qu'aurà vista très cops dins sa vida
faire bàrri de car contra lous assauts de la barbarxa...
Sous iols, ai las ! se soun clugats sus aquela visioun
darrièira... E maugrat soun bèu vielhounge e soun obra
ben coumplida, nostre tristun es grand de veire aicî

d'acioun arderousa, de saupre jalat
sang de brasa, arrestat lou batedis

jagut aquel

ome

dins sas
de soun

generous.

venas soun
cor

Oi, nostre tristun es grand, — mès noun pas sens
espéra. D'el se pot redire ço que Mistral cantava das
Primadiès

:

Soun mort li bèu disèire,
Mai li voues an clanti !

Prouspèr Estiéu

es

mort, mès

sa

voués tamben

a

�LO

GAI

SABER

39

clantit, pouderousa, e es estada ausida. Davans soun
cros, afourtissèn nostra fe à sa respelida -— e à la Res-

pelida.
E Iou suprême adissias
lisançous.

que

ié largan,

es un

adissias

Vous lou disèn, afric oubriè qu'avès troubat lou
grand repaus, lùehaire afougat ara endourmit dins la
pas eterna, mèstre que quitàs de disciples afeciounats
e fidèls, pouèta e patriota enfin qu'avès counougut la
joia, davans de parti, de saupre que s'esperloungava lou
ressoun de vostra autièira rampelada : « Lengadocians,
remembratz-vos !»
Lous Lengadoucians se remembroun, e se remembraran
en

longamai; e, dins
plaça lou noum

bella

cantaire dau Terradou

e

remembrança, demouraran
l'image de Prouspèr Estiéu,
priéu de la Patria.
sa
e

M. J. ROZES DE BROUSSE
Majoral

du

Félibrige,

l'Académie des Jeux Floraux,
Sous-capiscol de l'Escòlci Occitana.

Mainteneur

de

Al nom de YEscòla Occitana e del Colètge d'Occitania, veni à vòstra crôza, Mèstre valeros e venerat Amie,
vos portar lo darnièr adius sus aquesta tèrra.

Ara, enfin ,vos anatz pauzar, dins aquel Fendelha del
brès, dins aquela tèrra lauragueza, qu'ai long d'una
vida benezida per las Muzas occitanas, abètz tant naut
e

tant bèlament cantada.

Vôstres amies, aquelis qu'an poscut, son venguts, àn-aquesta ora darnièra, far companha à sô que demòra,
materialement, de vos. Mas, quantis, trop luènh de nosautres, an pas poscut se jonhe à-n-aquesta dolenta sezilha ! Lo

capolièr Marius Jouveau, dòna Frédéric Mis¬
veuza del Mèstre de Malhana, lo majo-

tral, la nôbla

�LO

40

GAI

SABER

Perbòsc, vòstre fraire de cor et d'èime,
companhs del Consistôri son retenguts tant
luènh, dins la tèrra provensala e suis ribatges de la Mar
ral

Anton in

vòstres

mièchterrana !
Mas aquelas que màncan pas, aici, son vòstras Obras
immortalas, que me sembla veire, acampadas al entorn de vòstre cròs, coma una ronda de blancas estatùas vestidas de porpra e coronadas de laurièr. Veici
Lou Terradou e las Flors d'Occitania; veici La Canson
Occitana e Lo Romancero Occitan; veici Lo Flahut Oc¬
citan e Las Bucolicas de Vergili, e Lo Fablièr Occitan,
e Las Oras cantairas, e lèu, se Dius òc vòl, Las Oras luscralas. Se ténon per la man ambe las autras filhas de
vòstra pensada : L'Escòla Audenca, L'Escòla Mondina,
Montsegur, L'Escôla Occitana, Lo Gai Saber e Lo Colètge d'Occitania. Totas son aici, les mans plenas de las
garbas d'aquel gran del esperit qu'abètz poderozament
semenat.

La Cigala del Ort, qu'abètz eiretada, en 1900, del
majorai Langlade, es ara en dòl; mas portarà totjorn la
glôria d'èse estada la cigala de Prospèr Estiéu.
Escribèretz

un

jorn dins Las Oras cantairas :

Parelh al Pèd-de-Cabra,

Dins

mon

Fau, ambe

Ajèretz

enrodat dels boièrs,

Arcadia,
trefozir los laurièrs.

terraire d'Oc, qu'es una autra
mas cansons,

razon

de parlar atal, ò Mèstre. Vôstres lau¬

rièrs trefozison e sempre trefoziran dins lo terraire d'Oc
e la literatura occitana, jos la garda de Dius e de santa
Estèla que vos an fait, ne sèm segurs, bona aculhensa
al Paradis felibrenc.

�LO

GAI

SABER

4«

M. ARMAND PRAVIEL
Soci
Censeur

Si, dans

une

de

du

Félibrige,

l'Académie

des

Jeux Floraux.

circonstance plus solennelle, l'Académie

des Jeux Floraux, par la voix de son secrétaire perpé¬

tuel, rendra un public hommage au grand poète qui l'a
honoré, aucun règlement ne lui interdit de venir
dire ici, devant son cercueil, sa douleur et sa reconnais¬

tant

sance.

Il y a quarante ans, au lendemain des heures histo¬

riques, où le comte de Rességuier et Théodore Ozenne
restauraient les concours occitans sous l'égide de Clé¬
mence Isaure, Prosper Estieu fut des premiers, avec
Gaston Jourdanne et Achille Mir, à saisir la portée de
cette évolution académique. Il nous apporta lou Termdou que nous couronnâmes aussitôt, et son ami, le
baron Desazars de Montgailhard lui ouvrit toutes
grandes les portes de l'Hôtel d'Assézat. Dès lors, c'est
grâce à lui, que les plus grands noms de la littérature
méridionale sont venus fleurir les palmarès de nos
Jeux Floraux, et même, comme Antonin Perbosc et
Philadelphe de Gerde, l'ont rejoint dans le jury.
Ne croyez pas qu'il fut un académicien honoraire :
jusqu'aux extrêmes limites de sa vue et de ses forces, il
a été notre conseil, notre lumière, examinant scrupu¬
leusement les textes de nos concours, rehaussant de sa
présence nos fêtes et nos banquets, illustrant de sa si¬
gnature nos recueils et nos publications. Ce grand lyri¬
que avait été longtemps professeur. Il lui en était resté
une merveilleuse souplesse à juger les hommes et les
œuvres, parfois d'un mot vif, volontairement exagéré,
mais toujours juste. Et ce passionné savait aussi, au
milieu des circonstances délicates, faire preuve de la
plus haute sagesse, de la plus sereine équité.
Nous qui, avec admiration, avons
son

ombre,

nous

cheminé 40 ans à
avec lui,

avions rêvé de commémorer

�LO

42

SABER

GAI

80e anniversaire, de lui redire, en une
intime, notre reconnaissance et notre fidélité.
Hélas ! C'est dans une cérémonie funèbre que nous lui
apportons nos fleurs ! Mais si nous souffrons doulou¬
reusement de ne les offrir qu'à un cercueil muet, tou¬
tefois avons-nous confiance que sa grande âme sent les
frémissements de la nôtre au delà des mystères du tom¬
cette année, son

fête

beau.

M. L'ABBE JOSEPH SALYAT
Mon Mèstre
Es lo oòr
vòstra

e mon

Amic,

gonfle d'una prigonda emocion que, dabant
vòli prene la paraula al nom de

crôza,

vôstres amies. E me contentarai de remembrar dos
bèls jorns de ma vida passais alprèp de vos, los jorns
ont

vos

diguèri lo primièr

e

lo darnièr adius.

primièr foguèt dins vòstra esoòla de Raisac, ont
m'aculhiguèretz amistozament al temps ont comensabi
d'intrar dins la familha felibrenca. Aquel jorn del
estiu de 1922, sentiguèri vòstre còr creinant del amor
de nôstra lenga e de nôstra patria, e, ambe vòstra abrasada, faguèretz de ieu vòstre filh aimant e devôt, me
comunicant vòstra fe dins la rezurgida occitana.
Lo

Dempèi, ambe
rem

qun amor,

ensemble, lo mèstre

e

ambe

quna

union trabalhè-

lo dicipol.

Un jorn del ibèrn de 1939, Nôstre-Senhe del cèl nos
faguèt rencontrar pel darnièr còp. Vòstra ama.totjorn
dreita e franca, abia viscut dins l'angoisa del grand pro¬
blème de nôstra destinada. La consolacion li venguèt à
l'ora marcada. Vôstre dicipol, vôstre filh èra tant-ben
un ministre del Senhor, e, coma un enfant somés, clinèretz vôstre cap pezuc de pensada jos la man beneziseira que vos donèt tôt al côp lo perdon e la patz.
Al

reveire, Mèstre

e

Amic, dins las clarors celestialas.

�LO

GAI

SABER

43

Sus la tèrra, vòtra òbra santa se perseguirà. Los vòsabandonaran pas vôstre pretsfait, los èlhs

tres filhs
sempre

adreitats

cap

al rocàs de Montsegur.

*
*♦

Sur ces mots, prononcés avec émotion par le plus
fervent des disciples, l'assistance se sépara.
De nombreux

télégrammes étaient

parvenus

à la fa¬

mille, beaucoup d'admirateurs et d'amis n'ayant pu
assister aux obsèques : le capoulié du Félibrige Marius
Jouveau; les présidents Albert et Maurice Sarraut; le
grand ami et compagnon de gloire du poète, Antonin
Perbosc; l'amiral d'Adhémar, secrétaire perpétuel de
l'Académie des Jeux Floraux; MM. A.-J. Bóussac,

Roger Lafagette, Dalga, maire de Montjard, etc...
Les journaux régionaux : La Dépêche, la Garonne,
L'Eclair, donnèrent le compte rendu des obsèques du

majorai.
LA DIRECTION.

�LO

44

GAI

SABER

LE DESTIN D'UN

POÈTE:

Prosper ESTIEU
Dans
per

un

de

...

derniers sonnets, encore inédit, Pros¬

ses

Estieu écrit

:

Oc sabi

'nfin, perqué donc som nascut :
ajuda à l'Obra Mistralenca
trïomfant lo pòple d'Oc vincut !

Es per portar
E

veze

Sous le dramatique climat de l'Europe contempo¬
raine où, loin de tendre vers l'unité

spirituelle et l'ac¬
les peuples s'affronter pour
défendre
fût-ce avec le plus cruel égoïsme — les
droits du sang et de la langue, le destin historique de la
langue d'Oc apparaît le plus étonnant et le plus gran¬
cord

fécond,

nous voyons

—

diose.
La

première

en

date parmi les langues littéraires

filles du monde latin, illustrée par les Troubadours, elle
tient aussi le premier rang parmi les langues oppri¬

mées, traquées, interdites. Durant plus de cinq siècles,,
pression sans exemple s'exerce contre elle pour

une

l'empêcher d'être
mes,

A

une

de constituer

ses

langue écrite, de stabiliser
monuments classiques.

ses

for¬

l'unité française, la plus
former. Mais celle-ci ac¬
quise, voici que la langue brimée, proscrite des écoles,
ajoute soudain au bagage poétique de tous les pays et
de tous les temps les chefs-d'œuvre épiques de Mistral..
Des Alpes aux Pyrénées, de la Méditerranée à l'Océan,
ce

prix seul

—

croit-on

cohérente du monde,

s'éveillent

et

—

a pu se

chantent

les

nouveaux

troubadours,,

poètes inspirés, mainteneurs de la conscience méridio¬
nale, ouvriers d'une ère classique qui déjà garantit la
pérennité du parler d'Oc.

�LO

GAI

SABER

45

Parmi ceux-ci, Prosper Estieu est l'un des plus fa¬
meux,

tant pour

son

génie lyrique

que pour son

labeur

de philologue et d'humaniste.
L'effort littéraire du Félibrige devait avoir d'ailleurs
et c'est là un fait remarquable — de plus vastes con¬
séquences que la seule restauration d'une langue pros¬
—

crite,

brusquement

enrichie

d'impérissables

chefs-

d'œuvre.

Certes, le Midi aurait aujourd'hui mauvaise grâce à
plaindre sérieusement des « Franchimands ». Tel
Athènes vaincue soufflant son génie sur le monde ro¬
main, en secrète rançon de sa soumission séculaire à la
Couronne de France, c'est bien l'âme du Midi qui a
répandu de Marseille à Lille et de Rennes à Strasbourg
ce respect de la conscience humaine et de la liberté,
cette horreur de la violence et de la dictature qui carac¬
térisent la race française dans ce qu'elle a de meilleur.
Douce et subtile revanche d'un peuple entre tous mal¬
traité jadis.
se

Toutefois, malgré la perfection de l'unité française,
de cruel
dont il
fallait tirer justice.

il restait entre le Nord et le Midi quelque chose
et d'obscur, une assez vilaine page d'histoire

Enseigner que la Croisade contre les Albigeois fut
pie, passer sous silence la longue suite de crimes
et de massacres qui l'illustrèrent, falsifier jusqu'à la
rendre odieuse ou stupide la philosophie des cathares,
c'était, plus de six cents ans après le drame, faire
preuve encore ou de honte ou de peur. L'Eglise et
l'Etat, on doit le reconnaître, quelles que fussent les
tendances de ce dernier, demeuraient complices pour
jeter le voile sur un passé peu honorable, dont le pre¬
mier effet fut de retarder de deux siècles l'apparition
œuvre

de la Renaissance.

Mais qui s'en souciait ?

Tandis que le Père Lacordaire, tout en faisant l'éloge
hagiographique de saint Dominique, reconnaît que la

�LO

46

GAI

SABER

se mua très vite en entreprise politique et
de conquête, jusqu'à couvrir dès lors les pires,
excès, Michelet lui-même demeure équivoque.

Croisade
guerre

Seuls deux protestants, Sismondi et Napoléon Peyrat,.
osèrent proclamer que la Croisade fut une abomination
et laver le Midi de ses crimes imaginaires, inventés et

grossis pour justifier l'invasion et la

main-mise.

appartenait aux nouveaux troubadours de com¬
pléter leur œuvre.
Il

Déjà Mistral notait dans les commentaires de son
: « Bien que les historiens français condam¬
nent généralement notre cause, quand nous lisons dans
les chroniques provençales le récif douloureux de cette
guerre inique, nos contrées dévastées, nos villes sacca¬
gées, le peuple massacré dans les églises, la brillante
noblesse du pays, l'excellent Comte de Toulouse, dé¬
pouillés, humiliés, et, d'autre part, la valeureuse résis¬
tance de nos pères, il nous est impossible de ne pas être
ému dans notre sang et de ne pas redire avec Lucain :
« Victrix causa Diis placuit, sed victa Catoni. »
Calendau

la Provence n'avait
guère souffert le martyre des villes languedociennes :
Béziers, Carcassonne, Lavaur, Toulouse. Plus sensibles
Mais Mistral était de Provence et

ancêtres, ce sont des FéFourès le premier, puis Prosper
Estieu, qui entreprirent non seulement de relever la
langue d'Oc avec Mistral et les Provençaux, mais de
réhabiliter un peuple qui, tout en domptant ses vain¬
queurs, tout en donnant à la France totale plus de la
moitié de son génie, avait perdu dans une guerre in¬
juste, et sous l'inculpation des plus affreux péchés, le
droit primordial d'user officiellement de sa propre
langue.
au

malheur de leurs propres

libres du Lauragais,

Il faut reconnaître que, depuis un quart de siècle, les
jugements ordinairement portés sur la Croisade contre
les Albigeois ont singulièrement changé. Le cri justi¬
cier des poètes a mis fin à cette sorte de conspiration

�LO

GAI

SABER

du silence qui laissait les méridionaux,
dans l'ignorance de leur histoire.

47

en

premier lieu,

Il suffît d'ailleurs d'attirer vivement l'attention des
hommes sur des faits dramatiques, même fort anciens,
pour apercevoir que l'on avait en main tous les docu¬
ments historiques possibles, et qu'il suffit de les exa¬

miner

loyalement pour découvrir le véritable sens
d'événements négligés et cependant considérables.
C'est là ce qui s'est produit quant à la tragédie albi¬
geoise.
Toutefois, l'effort des Félibres devait avoir une troi¬
sième conséquence, la plus imprévue et la plus gran¬
diose peut-être.
Ils avaient rendu justice à la langue d'Oc en la re¬
plaçant, par leurs œuvres, au rang des plus illustres
langues littéraires du monde.

Ils avaient rendu justice aux peuples d'Oc

en

révi¬

sant le

procès historique des Albigeois. Mais cette révi¬
sion entraînait l'examen des doctrines cathares qui,
tenues pour hérétiques, servirent de prétexte à la
Croisade; elle mena tout droit au suprême refuge, à la
fois spirituel et temporel des Albigeois, à Montségur, en
Ariège; elle ouvrit l'ère d'une nouvelle «' Queste du
Saint-Graal

».

Reprenant les thèmes historiques et lyriques de Na¬
poléon Peyrat, dès le début de ce siècle, Prosper Estieu
avait invoqué Montségur pour la revanche spirituelle
de l'Occitanie.
0 castèl de

Mont-Segur,
un cant venjaire
Contra l' Nord ensannejaire

Inspira-me

E los amies del Escur !

Quelles forces mystérieuses, quels courants occultes,
à la rescousse pour amplifier et exhausser
jusqu'au plan mystique l'œuvre des nouveaux trouba¬
vinrent

dours ?
Nul

ne

peut le dire, car eux-mêmes n'avaient pas

�48

LO

GAI SABER

prévu la soudaine transfiguration d'un effort qui visait
seulement à réparer les injustices de l'histoire.
En

quelques années, Montségur a polarisé l'atten¬

tion des Initiés du monde entier, de tous les hommes
tant soit peu versés dans la connaissance des tradi¬
tions ésotériques. Par là-même, son château ruiné, sa
pointe mémorable, sont redevenus avec une certaine
intensité ce qu'ils furent sans doute au XIIP siècle : un
lieu de communion sacrée et d'illumination où, par ins¬
un

tants, le Graal mystique se pose.

dépit des recherches profanes qui souillèrent par¬
— naïve revanche des appétits infé¬
rieurs
la Coupo Santo du Félibrige y fut officielle¬
ment transportée cette année, le jour symbolique de la
En

fois Montségur
—

Pentecôte.
D'abòrd que

Mont-Segur

a

vist la Copa Santa...

s'écria Prosper Estieu,
Lo còr estrambordat, ai res plus qu'à morir
Pr'anar dire à Mistral: « La grand Obra es complida! »

L'œuvre est accomplie sur le plan humain et de nou¬
veaux matériaux lui sont offerts sur le plan mystique..

Considérons à présent, de plus près, la tâche per¬
sonnelle menée à bien par

Prosper Estieu, en plus de
quarante-cinq ans de labeur, et le grand exemple qu'il
nous donne aujourd'hui.

Après Lou Terradou (1895), Prosper Estieu a publié
poèmes occitans, en particu¬
lier La Carison Occitana (1908).
de nombreux volumes de

Ses

ouvrages

actuellement inédits sont au moins
dignes d'admiration.

aussi nombreux et

�LO

GAI

SABER

49

Retiré à

Pamiers, rue d'Emparis, entouré de soins
fille Mireille et son gendre, il vit à peu près uni¬
quement dans une seule chambre, allant de sa table de
travail à son lit, prenant un livre, écrivant presque
sans cesse. Mais, à l'entendre parler, il semble
que les
murs soient transparents, car, de là, il
aperçoit claire¬
par sa

ment la totalité de l'univers.

En

qui concerne la restauration de la langue d'Oc,
philologique de Prosper Estieu est des plus con¬

ce

l'effort

sidérables.
On sait qu'en écrivant provençal, Mistral ne restau¬
rait

qu'un dialecte, si beau, si vivant fût-il. Or, du

Rhône aux Pyrénées, des Pyrénées à l'Océan, la langue
non écrite s'est peu à peu abâtardie en sous-dialectes
et

patois. Imaginez le français non écrit, et essayez sou¬
qu'on le prononce — puisque vous
n'avez aucune tradition graphique — tantôt à Lille et
tantôt à Marseille. Imaginez les innombrables orthogra¬
phes, monstrueuses ou grotesques, sans structure éty¬
mologique, que vous obtiendrez ainsi.
dain de l'écrire tel

Ainsi faisaient pourtant — et souvent font encore —
les doux poètes de clocher, félibres d'occasion qui, tout
en

servant la

langue d'Oc, l'abâtardissaient davantage.

Antonin Perbosc et Prosper Estieu résolurent d'uni¬
fier la langue écrite des Alpes aux Pyrénées. Mais com¬
ment ?

Non seulement en rejetant tout gallicisme, mais en
cherchant, jusqu'en dessous de la graphie mistralienne
et même contre elle, la graphie étymologique, seule
susceptible de relier entre eux tous les patois et dialec¬
tes d'Oc; en stabilisant cette graphie autour des don¬
nées classiques puisées dans l'œuvre des Troubadours
et dans le mémorable recueil

:

Las

leys d'Amors, qui

contient toutes les règles de prosodie et de grammaire
de

langue d'Oc, contresignées, bien avant l'époque de
légendaire Clémence Isaure, par les sept fondateurs
de la « Compagnie du Gai Savoir » à Toulouse.
L'effort de Perbosc et d'Estieu n'est pas resté vain
la

�LO

5°

GAI

SABER

puisque l'Ecole Occitane, à Toulouse, et le Collège
d'Occitanie, fondé à Castelnaudary, ont, à quelques
années d'intervalle, adopté leur méthode.
En ce qui touche la réhabilitation historique du
Midi, l'influence d'Estieu fut au moins aussi décisive.

génialement créé de toutes pièces l'épopée
dans les temps modernes : Mireille,
Calendal, le Poème du Rhône. Au drame de la Croisade,
il n'a fait que de brèves allusions, nous l'avons dit, si
poignantes fussent-elles.
Mistral

de

la

a

Provence

Le

premier, dans la « Canson Occitana », Prosper
reprend le ton passionné et déchirant des trou¬
badours devant la ruine de leur pays. Le premier il
crie vraiment vengeance, vengeance morale et spiri¬
tuelle, pour la mémoire des grands aïeux et le renom
de la terre d'Oc. Le premier depuis Bertrand de Born,
et Peire Cardenal, le génial poète de la Croisade, il re¬
Estieu

trouve l'accent du sirventés.
Nul

ne
doute que le large mouvement d'idées qui
oblige à réviser l'histoire et conduit aujourd'hui
tant d'hommes à Montségur, comme sur une montagne
sainte, a pris abondamment sa source dans La Canson

nous

Occitana.

Montagne-Sainte, Montségur l'est bien, aux yeux de
Prospér Estieu, à un double titre : temporellement,
c'est là que les derniers défenseurs de la liberté occitane
ont organisé la suprême résistance; c'est là qu'ils ont
lutté jusqu'à l'heure de la trahison, sans doute, et de
la mort sur le bûcher; spirituellement, c'est là que le
meilleur de la conscience occitane s'est purifié dans le
renoncement, exalté dans le martyre.
Et voici qui nous conduit vers le plan mystique.

Ici,
glorieux poète ne prend point parti. Toutes nos repré¬
sentations risquent d'altérer les quelques instants d'il¬
lumination où nous éprouvons mystérieusement la pré¬
le

sence

du divin.

On sait que Napoléon

Peyrat,

comme

d'ailleurs Sis-

�LO

GAI

SABER

51

mondi,
ment

a vu surtout dans ce que l'on nomme couram¬
l'hérésie albigeoise une première Réforme.

Rien n'est plus naturel de la part de ces protestants
généreux et fervents. D'après eux, la religion des Catha¬
res aurait marqué la volonté de restaurer le Christia¬
nisme primitif, la pure loi évangélique, et de briser la
puissance d'un clergé aux mœurs si évidemment disso¬
lues, aux passions temporelles si avouées, que les écri¬
vains religieux — le Père Lacordaire lui-même — fu¬
rent obligés d'en consigner le témoignage historique.
Il est certain que ces fameux « Manichéens » du Midi
n'avaient qu'un seul Livre Sacré et que ce livre était
l'Evangile selon saint Jean. Mais voilà qui, précisé¬
ment, nous mène bien au delà d'un simple effort de ré¬
formation.
La

philosophie, la religion des Cathares procède di¬
pensée gnostique, alexandrine ou py¬
thagoricienne. Elle propage soudain, en Occident, non
rectement de la

seulement l'ésotérisme chrétien, mais l'ésotérisme de
tous les temps, et le mysticisme oriental qui, déjà, avait

inspiré au monde catholique ses règles d'ascèse et ses
disciplines monastiques.
Bien plus que des Réformateurs, les Cathares nous
apparaissent aujourd'hui comme des Initiés, maillons
d'une chaîne que nulle persécution ne peut empêcher
jamais de se reformer.
Toutefois, dans leur désir d'accéder à la Vraie Lu¬
mière de Dieu, ils enseignèrent la désaffection de la lu¬
mière du Jour, œuvre illusoire — avec les couleurs, les
formes, et toutes les jouissances de la vie — du dange¬
reux Prince de ce Monde, démiurge créateur de la ma¬
tière et, momentanément, rival du Père.
Notre poète a trop aimé et trop chanté la terre et le
ciel, le Terradou natal, les formes et les couleurs, les
êtres et les choses, il a trop humainement, gravement
et tendrement opposé la vie à la mort, pour sembler à
nos yeux « albigeois », au sens philosophique et reli¬
gieux du mot.

�LO

52

GAI

SABER

Mais le catharisme n'est pas seulement doctrine :

il
purification.
L'amour du monde, quand l'homme ne s'y enlise pas,
est bien souvent, par transparence, l'amour de Dieu.
Saint François n'aime-t-il pas, du plus limpide
amour, toutes les fraternelles créatures ? La règle mys¬
tique, ce n'est pas de chercher toujours du nouveau et
de l'au-delà, mais de ne pas s'immobiliser, de ne pas se
figer dans les formes, de garder toujours le sens de la
transparence.
Le sens de la transparence, Estieu l'a eu au plus haut
point, car les murs même de sa chambre sont, pour lui,
transparents. Et quiconque a la faveur de partager son
amitié et de le bien connaître aperçoit ceci : que cet
homme bientôt octogénaire,
est action et

Dins

écrit-il,

un

a

an

intrarai dins

beau dire

mos

quatre-vints

ans,

:

Ai pecat per paraula; ai pecat per

mal-creire;
accion,
freule com lo veire,

ai pecat per
E lo Ben, dins mon ama, es

il n'a

jamais nourri

une

pensée de haine contre quelque

vivant que ce fût. S'il a stigmatisé la « Buse » Montfort
et les bourreaux de sa race, ceux-là Dieu les juge !
Dans son existence d'homme, jamais le désir de
nuire, fût-ce pour sa propre sauvegarde, ne s'est em¬
paré de lui; jamais nulle ambition ne l'a fait agir, si¬
non celle de mieux faire. S'il a aimé la vie,
jamais nulle
convoitise

ne

l'a fait esclave.

Poète, il a lié dans une gerbe unique d'effusions
l'amour des choses visibles et l'amour des choses invi¬
sibles. Màis, ce faisant, peut-être a-t-il atteint, sans
même y songer, le suprême degré de la Sagesse cathare.

"\

Philippe FAURE-FREMIET.

(septembre 1938.)
-T

Imp. d'Editions Occitanes

£

|

\

*

___

-

Gastelnaudary. Le Gérant: A„.PRAVIEL.

�EN VENTE A.

l'Imprimerie d'Editions Occitanes
3, Quai du Port

-

CASTELNAUDARY

Prosper ESTIEU.
Lou

Terradou, sonets occitans

franceza, (
Flors

vol. in-8°,

i

300

p.)

—

ambe

rare

.

traduccion

fr.

30.

»

d'Occitania, sonets occitans ambe traduccion

franceza, (1 vol. in-8°, 280 p.)

fr.

20.

»

La Canson

Occitana, poèmes en lenga d'Oc, ambe
franceza, (1 vol. in-8°, 264 p.) fr.
20. »

traduccion

Lo Romancero Occitan,

poèmes en lenga d'Oc, ambe
franceza, (1 vol. in-8", 344 p.) fr.
20. »

traduccion

Lo Flahut

43 chansons avec musique, texte
franç. pouvant se chanter dans les
deux langues, (1 vol. in-8°, 104
p.)
fr.
46. »

occitan

et

Occitan,

traduct.

.

Las Bucolicas de Vergili en

ritmes occitans ( 1 vol-

in-8, 68 p.)

fr.

Lo Fabiier Occitan, ambe lexic

(1 vol. in-8,
Las Oras

.

170

p.)

40.

»

occitan-francés
fr.

20.

»

Cantairas, sonets occitans ambe traduccion
carrat xvi-276 p.) . fr.
20. »

franceza, (1 vol. in-8

Des conditions

spéciales pour lâchât des œu¬
Prosper Estieu seront consenties à ceux
de nos esco-lans qui souscriront au
tirage à part
de l'Hommage du Gai Saber au
grand majorai.
.(15 francs).
vres

de

�Règles de Phonétique Occitane
i° VOYELLES.

accentué

—

a,

seul

ou

dans le corps d'un mot,

français ; mais s'il
féminine, il est semi-son¬
nant et se prononce entre a et o, suivant la région
e sonne comme é fermé français, et è comme è ou¬
vert français ; —- i équivaut à i français ; — u
égale¬
ment ; mais,
après une voyelle, il a le son ou fran¬
çais ; — ô.ouvert se prononce comme o français, et
o fermé comme ou français.
constitue

ou

non, sonne comme a

une

terminaison

—

2° CONSONNES. — b, c, d, f, g, j, 1, m, n, p, q
( toujours
suivi de u ), r, s, t, z sonnent comme en français ; mais
c devant e et i est sifflant comme s français; —- j sonne

tz, dans certaines régions ; —■ m se prononce
à la fin de la ire pers. du pluriel des verbes ;
n est muet, sauf
quelques rares exceptions, à la fin
des substantifs ; — r est souvent muet à la fin des
substantifs et des adjectifs, sauf en Provence, ainsi
comme

comme-n
—

qu'à l'infinitif;
muet à

s est toujours dur et sifflant; — t est
participes présents et de la plupart
ment; —- v sonne comme b, sauf en Pro¬
—-

la fin des

des mots

en

vence.

3° GROUPES.

—

ch, lh, nh se prononcent: tch, ill, gn.

PARAITRA PROCHAINEMENT

Las Oras luscralas
(LES HEURES CRÉPUSCULAIRES)
Sonnets de PROSPER ESTIEU
avec

traduction

française et portrait
(200 pages in-8)

du poète

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              <text>Lo Gai Saber. - Annada 21, n° 184 febrièr 1940</text>
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              <text>Vignette : https://occitanica.eu/files/original/fbac1cffb6566e1e16d9209bd86874e8.JPG</text>
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              <text>Lo Gai Saber (&lt;a href="http://occitanica.eu/omeka/items/show/13154"&gt;Acc&amp;egrave;s &amp;agrave; l'ensemble des num&amp;eacute;ros de la revue&lt;/a&gt;)</text>
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              <text>&lt;div style="text-align: justify;"&gt;&lt;em&gt;Lo Gai Saber&lt;/em&gt; est une revue litt&amp;eacute;raire occitane publi&amp;eacute;e depuis 1919. La rubrique &lt;em&gt;L'&amp;Ograve;rt dels trobaires&lt;/em&gt; est consacr&amp;eacute;e &amp;agrave; la po&amp;eacute;sie, la rubrique &lt;em&gt;Bolegadisa occitana&lt;/em&gt; donne des informations sur l'actualit&amp;eacute; de l'action occitane. La revue fait aussi &amp;eacute;cho des publications du domaine occitan et des r&amp;eacute;sultats du concours annuel de po&amp;eacute;sie occitane de l'Acad&amp;eacute;mie des Jeux floraux.&amp;nbsp;&lt;/div&gt;</text>
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              <text>&lt;div style="text-align: justify;"&gt;Lo&amp;nbsp;&lt;em&gt;Gai Saber&lt;/em&gt;&amp;nbsp;es una revista liter&amp;agrave;ria occitana publicada dempu&amp;egrave;i 1919. La rubrica&amp;nbsp;&lt;em&gt;L'&amp;Ograve;rt dels trobaires&lt;/em&gt;&amp;nbsp;es consacrada a la poesia, la rubrica&amp;nbsp;&lt;em&gt;Bolegadisa occitana&lt;/em&gt;&amp;nbsp;balha d'informacions sus l'actualitat de l'accion occitana. La revista se fa tanben lo resson de las publicacions del domeni occitan e dels resultats del concors annadi&amp;egrave;r de poesia occitana de l'Acad&amp;egrave;mia dels J&amp;ograve;cs florals.&lt;/div&gt;</text>
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              <text>Fauré-Fremiet, Philippe (1888-1954)</text>
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              <text>Perbosc, Antonin (1861-1944)</text>
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              <text>Praviel, Armand (1875-1944)</text>
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              <text>Rozès de Brousse, Jean (1876-1960)</text>
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              <text>Azéma, Pierre (1891-1967)</text>
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