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Prouvènço e Catalougno : Les rapports occitano-catalans dans l’histoire – Philippe Martel

Prouvènço e Catalougno : Les rapports occitano-catalans dans l’histoire1
Philippe Martel, Professeur émérite, Université Paul-Valéry Montpellier
« Prouvènço e Catalougno, unido per l’amour », unies par l’amour, écrivait Frédéric Mistral
dans un de ses grands poèmes de jeunesse, l’Odo i troubaire catalan2.
Amour, sans doute, mais dans toute histoire d’amour, même si toutes ne finissent pas mal,
il y a des moments d’orage ou de bouderie. Les rapports entre les deux versants des Pyrénées et
entre deux peuples qui partagent un certain nombre de points communs et de souvenirs partagés
sont anciens. Et depuis deux siècles, ils constituent un élément important de l’histoire des deux
renaissances jumelles qui des deux côtés de la frontière politique héritée de l’histoire travaillent à
la défense et à l’illustration de leurs langues et de leurs pays.
La rencontre entre la renaixença et la respelido était quasiment obligatoire. Ce qui la
justifiait, c’était la parenté des langues, au point qu’on s’est longtemps demandé, et certains se le
demandent encore, s’il ne s’agissait pas au fond d’une seule et même langue (nous n’entrerons pas
ici dans ce débat, assez peu soluble d’ailleurs, au fond). Parenté des mémoires, aussi, même si c’est
surtout à la période médiévale que l’on peut parler d’une histoire en grande partie commune. Et,
donc, similitude dans les discours renaissantistes produits au XIX e siècle, ce siècle de la découverte
des « nationalités ». Oui, la rencontre ne pouvait pas ne pas avoir lieu.
Mais, on l’a suggéré, l’histoire des relations entre les Catalans et les Occitans est assez
agitée, faite d’avancées et de reculs, de prises de distance et de retrouvailles. Il n’est pas question
ici d’en donner une sorte de récit bien lisse, privilégiant la célébration de la germanor, de la
frairetat. Il est bien plus fructueux, si l’on considère que ces relations sont importantes et doivent
être maintenues et développées, d’analyser sérieusement la façon dont elles ont fonctionné au
cours des siècles qui précèdent. C’est ce que l’on va faire ici, de façon certes sommaire, non sans
recommander à qui veut en savoir plus de se référer à ceux qui sont allés le plus loin dans ces
analyses, en particulier, August Rafanell, auteur en 2006 d’un ouvrage, La il.lusio occitana3, dont
l’érudition et l’esprit critique font un outil essentiel.

I- Retour aux sources.
Bien entendu, notre histoire ne commence pas avec les poèmes qu’échangent félibres et
poètes des Jochs Florals de Barcelone en ces années 1859-1861 qui sont celles des retrouvailles.

Ce texte de Philippe Martel sur l’histoire des relations entre la Catalogne et la « Provence » entendue au sens de Pays
d’Oc est celui d’une conférence prononcée à Aix en Provence le 16 Mai 2019 lors de la Convention du Forum d’Oc de
Provence-Alpes-Côte d’Azur, organisée en partenariat avec le Cercle Català de Marsella, dont le thème visait à dégager
les démarches susceptibles de faire partager le travail de promotion de l’occitan dans des milieux dont il n’est pas la
cible principale.
2 Poème daté de 1861, publié dans Lis Isclo d'or, 1876.
3 Barcelona, Quaderns Crema, 2006, 2 vol.
1

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Prouvènço e Catalougno : Les rapports occitano-catalans dans l’histoire – Philippe Martel
Elle commence, au fond, au temps où sur les ruines de l’empire romain de nouvelles entités
politiques et culturelles apparaissent. Sans remonter jusqu’au royaume wisigoth des Ve et VIe
siècles, il est clair qu’à la fin du premier millénaire entre Barcelone, les Alpes et le Massif Central
on a affaire à un même monde. Les uns et les autres partagent une même culture. On peut
disserter indéfiniment, on l’a dit, sur le degré exact de parenté entre catalan et langue d’oc, mais
on ne peut nier que parenté étroite il y a, supérieure à celle qui unit les deux langues aux autres
langues romanes, français, italien ou castillan, pour prendre celles qui sont géographiquement les
plus proches. Les premières chartes en langue vulgaire, à la fin du XI e siècle, notamment les
serments de fidélité entre « fidèles » et seigneurs, mobilisent la même terminologie, les mêmes
formules, et si on peut identifier des traits différentiels fondamentaux (cosa / causa, les coses / las
causas, pare / paire), la morphologie verbale est la même et le lexique, avant l’irruption plus tard
des influences françaises d’un côté, castillanes de l’autre, est largement commun. Il y a des
trobadors catalans qui adoptent, sans problème, l’occitan comme langue de création, et c’est un
Catalan, Raimon Vidal de Besalù, qui écrit au XIII e siècle un des premiers traités de rhétorique
courtoise, les Razos de trobar.
Du point de vue politique, les rapports sont tout aussi étroits, puisque la dynastie comtale
de Barcelone contrôle la Provence, le Gévaudan et Millau, et s’assure la fidélité d’un certain
nombre des comtes et vicomtes entre Béarn, Foix et futur Languedoc dans la lutte qui les oppose,
pour la maîtrise totale de l’espace occitan, aux comtes de Toulouse. Les liens familiaux ne sont pas
moins révélateurs : Raimon IV de Saint-Gilles, à la fin du XI e, est le demi-frère des deux comtes
successifs de Barcelone à la même époque. C’est le temps, au début du XIII e siècle, où le trobador
alpin Albertet de Sisteron, dans une tenson célèbre (et petit bijou de second degré), oppose les
« Français » aux « Catalans » en attribuant à ces derniers un domaine qui regroupe Gascogne et
Provence, Auvergne, Limousin et Viennois (Dauphiné) ; seule manque à l’appel la partie centrale, le
futur Languedoc, puisque le nom n’existe pas encore, et qu’il n’y en a alors pas de meilleur à
proposer.
Il n’y a donc rien que de très normal à ce que lorsque le comte de Toulouse est vraiment
menacé par les croisés de Simon de Montfort, Pere II d’Aragon-Barcelone, son beau-frère, vienne à
son secours. Comme on sait, ça se termine mal, sur le champ de bataille de Muret en septembre
1213.
Et par la suite, les liens se distendent. La Provence passe à une dynastie capétienne au
milieu du XIIIe, en 1258 Jaume Ier, le fils de Pere II, renonce à toute prétention sur le nord des
Pyrénées pour se consacrer désormais à une politique de conquête méditerranéenne et ibérique.
Significativement, dans son autobiographie, le Libre dels feits, quand il relate ses discussions, peu
amènes, avec ses sujets montpelliérains, il les fait parler en occitan, marquant bien ainsi la
différence avec son catalan, alors même que Montpellier est sa ville natale… Et, deux siècles plus
tard, en 1423, alors que les comtes capétiens de Provence sont en conflit avec l’Aragon pour la
maîtrise de l’Italie, c’est une flotte catalane qui vient attaquer le port de Marseille…
Cela veut-il dire que les relations sont définitivement rompues ? Non. Simplement, elles
prennent une autre forme, loin des grands calculs géopolitiques, désormais réservés aux rois de
France : celle des migrations nord-sud.

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Prouvènço e Catalougno : Les rapports occitano-catalans dans l’histoire – Philippe Martel
Il y a toujours eu des courants migratoires entre Catalogne et espace occitan. Après tout,
Charlemagne avait bien accueilli des réfugiés du sud refoulés par les Musulmans, au moment
même où occitan et catalan se détachaient définitivement de leur matrice latine. Et par la suite,
c’est avec des Occitans que se mène en partie la Reconquista, sur son versant castillan et navarrais
comme sur son versant aragonais et catalan. Au point qu’au XVI e siècle, pratiquement un Catalan
sur cinq est en fait un immigré occitan de première génération, ce que l’on appelle en catalan un
gabatx, mot d’ailleurs emprunté à l’occitan, qui désigne ainsi les montagnards du Massif Central
(pour les Alpes, c’est gavot.) Dans un cas comme dans l’autre, ce terme qui désigne des migrants
pauvres est plutôt péjoratif. Et il est appelé à survivre en catalan, jusqu’à nos jours, pour désigner
ceux qui viennent du nord des Pyrénées, en fait de tout l’ensemble de l’espace occitan, Alpes
comprises. Au demeurant, le flux nord-sud s’est poursuivi jusqu’au XIX e siècle, avant de s’inverser
lorsque des migrants valenciens et catalans viennent s’engager comme ouvriers agricoles dans les
vignes languedociennes, ou comme mineurs dans les mines de charbon du rebord du Massif
Central. Ils sont, disons-le, accueillis avec une cordialité proportionnelle à celle dont les Catalans
avaient pu faire bénéficier leurs Occitans : on les appelle en Languedoc les Kroumirs4… Mais qui
aurait pu alors expliquer aux uns et aux autres que tel Gavaldà débarquant du côté de Montpellier
vers 1900 n’était en fait rien d’autre que le descendant d’un Gévaudanais parti de ses montagnes
lozériennes au Moyen Âge ?
On ne doit pas oublier non plus le maintien de relations culturelles : il est frappant de voir
que Catalogne et Occitanie partagent un répertoire ancien de chansons populaires du type
romances, et qu’au XVIIe siècle des auteurs catalans ont pu adapter des pièces de théâtre occitan
d’origine biterroise, en transposant le jeu diglossique français haut/occitan bas de l’original en…
catalan haut et occitan bas.

II- A l’époque contemporaine, les retrouvailles.
Certes, elles commencent mal. En 1808, Napoléon 1 er entreprend d’ajouter l’Espagne à son
Empire, ce qui suscite une réaction violente et victorieuse dans la péninsule, débouchant en 1812
sur un essai de transformation libérale dans le prolongement de la lutte de libération, qui aurait pu
fonder un consensus national réel en Espagne si une première restauration bourbonique n’avait
pas stoppé net ce processus. Les Catalans du temps sont partie prenante dans cette lutte
nationale, et n’acceptent pas la transformation du Principat, en 1812, en quatre départements
français, même quand l’Empire leur concède une prise en compte, modeste, de leur langue.
Ce qui va permettre aux Occitans et aux Catalans de nouer de nouveaux contacts, dans
l’oubli de cette première crise, c’est la découverte d’un patrimoine culturel commun, sur fond de
romantisme et de goût du Moyen Âge comme des cultures dites populaires.
À vrai dire, dès le XVIIIe siècle, des érudits avaient commencé, des deux côtés de la
frontière, à s’intéresser aux Trobadors : c’est Antoni Bastero, côté catalan, qui ouvre la voie, en
faisant du catalan la descendante la plus représentative d’une langue romane qui avait été
commune à toute la Romania avant que les langues filles, espagnol, italien, français, s’en séparent :
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Kroumirs : surnom donné, au XIXe siècle, aux immigrants espagnols et italiens en Languedoc, à partir du nom d'une
tribu de Tunisie qui avait eu maille à partir avec les Français au moment de la colonisation.

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Prouvènço e Catalougno : Les rapports occitano-catalans dans l’histoire – Philippe Martel
cette thèse (audacieuse...) sera reprise par le Provençal Raynouard aux tout débuts du XIX e, mais
au profit du provençal cette fois.
De la même façon, dans leur appréciation des Trobadors, il est intéressant (et à la fois
amusant et attristant) de voir que chacun entend bien tirer la couverture courtoise à soi.
C’est clair côté catalan, où les pionniers de la Renaixença caressent volontiers l’idée que si il
y a eu des troubadours en Provence, ils ne sont somme toute que les disciples des Catalans dont la
langue a vivifié la leur dès que les Barcelonais ont acquis la Provence. Et en 1841, dans son Gayté
del Llobdregat qui est le vrai démarrage de la Renaixença, Rubio i Ors annexe froidement comme
ancêtres de son catalan Guilhem IX d’Aquitaine, ou Bertrand de Born, le Périgourdin, cité, il est
vrai, par Dante, ce qui n’est pas rien.
Raynouard considère bien entendu que c’est le contraire qui se produit, tandis que le
Tarnais Rochegude, dans son Parnasse Occitanien de 1819 fait de Toulouse la capitale de la
littérature d’oc médiévale. Les Limousins ne sont pas encore entrés dans la danse avec leurs
propres trobadors (et ils n’en manquent pas) mais cela ne va pas tarder. Quant aux historiens, à la
même époque, côté français Sismonde de Sismondi, donne en 1813 une étude, d’ailleurs peu
informée, sur les Trobadors, avant de publier en 1823 un volume de sa grande Histoire des
Français où est traitée la Croisade albigeoise : dans les deux cas, il fait du catalan une variante de la
langue d’oc, et englobe dans la nationalité en formation des « Provençaux » aussi bien l’ensemble
des terres d’oc que la Catalogne. Il y a là, dès le départ, l’ébauche de malentendus ultérieurs.
En attendant, il est frappant de voir comment dans les premiers textes renaissantistes
catalans, outre les références à la langue « romane » des Trobadors , ou à la Llengua d’och, voire
au llemosi, on trouve de façon récurrente un argumentaire similaire à celui que développent au
même moment les fondateurs de la renaissance d’oc, notamment l’idée que la langue est en train
de se perdre, alors que c’est celle du berceau et des enchantements de l’enfance. On a signalé plus
haut le discours des historiens sur la croisade albigeoise : la défaite de Muret constitue, de même,
une référence commune, quoique peu flatteuse.
À ce stade, chacun mène son propre parcours de son côté de la frontière. Il faut attendre
1859 pour que la situation change radicalement, et que les deux renaissances se rencontrent enfin.
C’est l’année de la parution de Mirèio de Mistral, saluée à Paris, et qui va faire du groupuscule
félibréen le véritable centre de la Respelido d’oc. Et, à Barcelone, c’est l’année de la résurrection
des Jochs Florals, le grand concours littéraire fondé au Moyen Âge sur le modèle des Jeux Floraux
de Toulouse. Parmi les discours prononcés à l’occasion de ce concours destiné à relancer la
création littéraire en catalan, on en trouve deux qui se réfèrent explicitement au triomphe de
Mirèio : Antoni de Bofarull donne en exemple aux poètes catalans les poètes d’oc, Jasmin, mais
aussi « Mistral, autor del poema en provensal titulat Mirèio, al qui altres notabilitats literarias de
la Fransa comparan indistintament a Virgili y a Homero ». Et il y a Victor Balaguer, alors tout jeune,
qui dans son discours évoque « l’autor del Mereyo » (sic) salué par Lamartine comme acteur de
« la restauracio de la llengua provensal, dolsa germana de la nostra » (douce sœur de la nôtre)».
Mistral et Balaguer ne le savent pas encore mais ils sont appelés à se voir.

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Prouvènço e Catalougno : Les rapports occitano-catalans dans l’histoire – Philippe Martel
L’année suivante, pour la première fois, un auteur catalan, Calvet, venu en Provence pour
raisons professionnelles, en profite pour rencontrer ces félibres qui entourent l‘auteur de
« Mereyo ». A partir de là, commence une période particulièrement féconde dans l’histoire des
rapports occitano-catalans. En 1861, Mistral écrit sa grande Odo i troubaire catalan5, où le
souvenir des trobadors, mais aussi celui du roi En Pere sont convoqués pour dessiner un projet
d’avenir : la construction d’un nouveau monde dans lequel, sous le signe de la Liberté, les petits
peuples séparés pourront retrouver un destin commun, sans toutefois remettre en cause, dans le
cas des Catalans et des Occitans, leur appartenance respective à la France et à l’Espagne.
Peu de temps après, Victor Balaguer, qui outre ses qualités poétiques d’ailleurs moyennes,
est aussi militant politique dans les rangs de « libéraux » que la monarchie espagnole apprécie
peu, est obligé de fuir la répression qui le menace chez lui, et de trouver refuge en France. Et ce
refuge, ce sont ses amis félibres qui le lui fournissent. Se développe alors entre lui et Mistral une
relation de collaboration, sur le plan politique, qui explique que quand Mistral monte à Paris en
1867 pour présenter son second poème, Calendau, Balaguer le suit, et, semble-t-il, les deux
compères en profitent pour essayer de trouver des interlocuteurs dans les milieux politiques
français du temps, sans résultat appréciable au demeurant.
L’année suivante marque l’apogée de ces premières retrouvailles entre Catalogne et pays
d’oc. Autorisé à rentrer à Barcelone, Balaguer occupe la présidence des Jochs Florals de cette
année. Il en profite pour inviter, en mai 1868, une délégation de félibres, dirigée par Mistral, qui
peuvent alors avoir l’illusion d’être salués en frères par un peuple de Barcelone, qui au vrai salue
d’abord des Français qui ont aidé Balaguer dans son exil. C’est une des rares occasions au cours de
la vie de Mistral où il peut avoir le sentiment d’être reconnu par un peuple, même si ce n’est pas
tout à fait le sien.
Quelques mois plus tard, en septembre, les félibres invitent leurs amis catalans à une
grande fête tenue à Saint-Rémy, suivie par des correspondants d’une bonne partie de la presse
française, notamment de gauche, solidaire, contre la monarchie espagnole, de Balaguer et de ses
amis libéraux accueillis par une banderole en castillan (fraternidad de los pueblos !). Mistral profite
de l’occasion pour lancer son premier grand discours programmatique, « Çò que voulèn », sans se
rendre compte que les journalistes présents n’y comprennent pas grand-chose.
Apogée : une fois arrivé en haut, il est fatal qu’on doive redescendre. Quelques jours à
peine après les fêtes de Saint-Rémy, une révolution en Espagne met fin (provisoirement) au règne
des Bourbons. Dans le nouveau régime qui va se mettre en place au prix de plusieurs années de
guerre civile aboutissant à une seconde restauration bourbonique, Balaguer va jouer un grand rôle,
et occuper diverses positions officielles qui l’amènent à prendre ses distances par rapport à la
défense de la culture catalane, et, plus encore par rapport aux amis d’outre-Pyrénées. On va dès
lors assister à un reflux dans les rapports entre les deux renaissances, même si ponctuellement des
relations persistent, mais éclatées : il y a un axe Barcelone-Montpellier entre les années 1870 et
1880, reliant des Catalans et des Languedociens, tandis que de leur côté les Provençaux se sentent
plus à l’aise avec des auteurs valenciens, conservateurs pour l’essentiel et méfiants à l’égard de
l’évolution que le catalanisme connaît au même moment à Barcelone et qui le mène vers un
5

Lire à ce sujet, Philippe Martel, « Le Félibrige : un incertain nationalisme linguistique, in Mots, dossier « Le langage
du politique », 74, 2004, p. 43-57, en ligne à l’adresse https://journals.openedition.org/mots/4273, repris dans Martel,
2015, Études de langue et d’histoire occitanes, Limoges, Lambert-Lucas, p. 149-161.

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Prouvènço e Catalougno : Les rapports occitano-catalans dans l’histoire – Philippe Martel
positionnement de plus en plus politique, fondé sur une revendication autonomiste. Mistral a bien
essayé en 1876, au moment de la refondation du Félibrige avec un nouveau statut, de faire une
place aux Catalans dans l’organigramme de l’association, en leur offrant quelques postes dans le
Consistoire des majoraux, mais c’est peu efficace, et en 1893 il faut bien reconnaître que les
Catalans ne sont pas disposés à s’engager vraiment dans le Félibrige, et ne sont pas intéressés par
des titres de majoraux, qu’on leur enlève donc.
Il faut attendre le début du siècle suivant pour que des relations plus étroites se renouent,
mais c’est à vrai dire entre deux marginalités.
Côté occitan il y a Antonin Perbosc et Prosper Estieu qui intègrent à leur revue Occitania un
collaborateur catalan, Josep Aladern : ce jeune homme rêve alors de ressusciter une grande
« Occitanie » qui unirait les deux côtés des Pyrénées : c’est le temps où apparaissent les premières
cartes associant une Catalogne descendant jusqu’au pays Valencien, et une Occitanie recouvrant
l’ensemble des terres d’oc.
C’est au même moment que le théoricien du nationalisme catalan conservateur, Prat de la
Riba, dans son ouvrage programmatique La nacionalitat catalana, définit les terres du Midi occitan
comme l’aire d’expansion potentielle d’un « etnos iberica » dont le foyer central serait la
Catalogne. Mais Prat de la Riba n’a aucun contact avec quelque occitaniste ou félibre que ce soit.
Pas plus que Maragall, le grand poète catalan du temps, qui salue en 1907 la révolte des vignerons
languedociens dans son poème « Els focs de la Sant Joan » : « Miracle, fills d’Occitania, / L’esperit
d’oc s’ha despertat » [réveillé]. Mais ce ne sont que quelques vers. La guerre de 14 va mettre fin à
ces rêves. Les disciples de Prat de la Riba affichent alors leur soutien à la Triple alliance dirigée par
l’Allemagne, tandis qu’une partie du catalanisme de gauche, autour d’un Rovira i Virgili
notamment, adopte une position contraire qui amène des volontaires catalans, un millier au
maximum selon Rafanell, à s’engager aux côtés de l’armée française. De toute façon, les enjeux du
conflit mondial relèguent loin dans l’ordre des priorités la question des rapports entre Catalans et
gens de la langue d’oc.
L’après-guerre modifie la donne. Dès 1923, l’Espagne est soumise à une dictature militaire,
celle de Primo de Rivera qui s’empresse de supprimer le statut d’autonomie, la Mancommunitat,
qui avait été accordé quelques années plus tôt à la Catalogne. Du coup, certains catalanistes, se
définissant comme républicains, essayent de résister, y compris par une tentative de
pronunciamiento, comme l’Espagne en a connu des dizaines depuis le début du XIXe siècle. C’est un
échec, et leur leader, Francesc Macià, est obligé de quitter l’Espagne. Et comme par hasard, le
soutien qu’il trouve de l’autre côté des Pyrénées lui est fourni par des félibres toulousains. On se
retrouve dans le même cas de figure que du temps de l’exil de Balaguer, et les Catalans sauront
s’en souvenir.
Mais Macià et son Esquerra Republicana Catalana ne sont pas les seuls à s’intéresser à la
question occitane. Du côté droit de l’échiquier catalan, des maurrassiens comme Estelrich et
surtout Josep Carbonnell se montrent attentifs à l’égard d’un foyer toulousain, autour de la toute
nouvelle revue Oc qui se montre solidaire du combat des Catalans. Alors même que Primo de
Rivera est encore au pouvoir, en 1927, une grande revue artistique catalane, L’amic de les arts,
consacre un numéro spécial à la nouvelle littérature occitane qui se développe au même moment.

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Prouvènço e Catalougno : Les rapports occitano-catalans dans l’histoire – Philippe Martel
L’année suivante, Carbonnell, avec le soutien officieux du catalanisme de droite dirigé par la Lliga
regionalista, fonde une Officina de relacions meridionals : l’adjectif, paradoxal vu d’une Catalogne
pour qui le pays d’oc n’est certes pas situé au sud, a pour but essentiel d’éviter toute polémique
entre félibres provençaux qui n’accepteraient pas l’adjectif « occitan », et félibres « occitans » qui
refuseraient l’adjectif « provençal »…
Le centenaire de Mistral donne lieu à des célébrations solennelles à Barcelone, et c’est le moment
où les Catalans rentrent en grand nombre dans un Félibrige qui ne les attirait plus depuis une
quarantaine d’années. C’est aussi le moment où l’officina de Carbonell participe au financement
de revues occitanes, et à celui d’ouvrages comme la grammaire d’Alibert, qui reconnaît comme
modèle le grand normalisateur du catalan Pompeu Fabra, ou comme le poème du vétéran
provençal Valère Bernard, La Legenda d’Esclarmonda.
Au même moment, Charles Camproux, un des animateurs principaux de l’occitanisme
politique représenté par le tout nouveau Partit Occitanista, publie des chroniques occitanes dans
la presse quotidienne de Barcelone. Ces quelques années représentent une sorte de nouve l
apogée des relations entre les deux versants des Pyrénées.
Cela veut-il dire que les relations des deux renaissances « bessones » sont au beau fixe ? Ce
n’est pas si simple.
Le débat fait rage entre historiens médiévistes catalans (Ferran Soldevila d’un côté, Ramon
d’Abadal de l’autre) sur la question de savoir si en 1213 un État occitano-catalan aurait pu naître, et
ce débat continue de nos jours.
Et en avril 1934, un certain nombre de sommités de l’intelligentsia catalane, dont certains
avaient pu avoir antérieurement de la sympathie pour les occitanistes, publient un véritable
manifeste, Desviacions en els conceptes de llengua i de pàtria, qui vise explicitement à rejeter
toute idée d’une communauté de destin entre Occitans et Catalans. Les arguments développés
dans ce texte importent peu ici. Ce qui compte c’est la motivation du manifeste. Il est clair que
pour un catalanisme politique engagé depuis les débuts de la seconde république espagnole dans
des rapports tendus avec le gouvernement central, dominé en 1934 par une droite peu encline à
accepter la moindre revendication autonomiste, il n’est pas vraiment opportun de se référer à un
horizon d’attente transfrontalier, en valorisant la fraternité entre deux peuples séparés par une
frontière à laquelle les deux États, espagnol et français, accordent une importance fondamentale.
Dans ce bras de fer, qui va d’ailleurs déboucher quelques mois plus tard sur une défaite provisoire
du catalanisme et l’emprisonnement du président Lluis Companys, l’occitanisme n’est d’aucun
secours, et les catalanistes le savent fort bien.
Comme on sait, dès l’été 36, la guerre civile, une de plus, impose aux institutions de la
Generalitat des urgences qui ont peu à voir avec les considérations sur la parenté entre langues
des deux versants des Pyrénées.
La défaite des républicains est aussi celle des autonomies « espagnoles ». Et c’est alors que
la galaxie occitane, félibres « occitans » et « mistraliens » fraternellement unis, retrouve le rôle de

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Prouvènço e Catalougno : Les rapports occitano-catalans dans l’histoire – Philippe Martel
base arrière pour les militants catalans que Mistral en 1866, puis les occitanistes toulousains des
années 20, avaient déjà assumé. Certes, les réfugiés catalans accueillis par leurs confrères d’oc sont
pour l’essentiel des intellectuels ou des écrivains, pas des ouvriers anarchistes qui sont laissés au
bon accueil que leur réserve à Gurs6 et autres lieux la République française. Certes, les félibres de
droite, voire maurrassiens, qui acceptent (sauf exceptions) d’aider les Catalans manifestent bien,
dans leurs revues, que leur sollicitude ne s’étend pas aux plus « rouges » de ces Catalans. Mais
globalement le réflexe de solidarité fonctionne. On peut même se demander si somme toute la
solidarité avec des frères de Catalogne pourchassés par le régime franquiste n’a pas constitué pour
bien des occitanistes du temps (avec d’autres considérations, certes) un vaccin contre toute dérive
collaborationniste : comment s’allier avec ceux qui avaient aidé Franco à bombarder Barcelone ?
Pétainistes, oui, et certains jusqu’au bout. Pro-nazis, non7.
Après la guerre, alors que Franco échappe au sort de ses anciens amis italiens et allemands,
les rapports entre Occitans et Catalans reprennent, dans les limites permises par la situation. Les
Jocs Florals peuvent être organisés, parfois, au nord des Pyrénées. C’est un occitaniste marseillais,
Claude Barsotti, bon connaisseur de l’histoire des rapports occitano-catalans au XXe siècle par
ailleurs, qui est le correspondant en France de la revue théorique du PSUC, le parti communiste
catalan, Nous horitzons. Les occitanistes en général font volontiers le voyage de Barcelone, pour
renouer les liens avec ceux des catalanistes qui n’ont pas été forcés à s’exiler. Et l’idée que catalan
et occitan font partie d’un même ensemble n’est pas étrangère au discours occitaniste du temps.
Parmi ceux qui sont le plus engagés dans ce maintien des liens transpyrénéens, il y a Robert
Lafont, et il n’est donc pas étonnant de voir qu’après la fin du franquisme, il est actif dans plusieurs
entreprises visant à rapprocher les deux mouvances. La plus récente, peu avant sa mort, étant
l’Eurocongrès 2000, dont l’ambition était de penser le développement conjoint de la Catalogne et
de l’espace occitan dans un cadre européen qui ferait de ces deux entités une sorte de contrepoids
méditerranéen à la « banane » rhénane, la zone de développement économique qui court de Bâle
à Rotterdam et Londres. Dans l’organigramme de cet Eurocongrès, où voisinaient intellectuels,
écrivains, historiens, économistes, et acteurs de l’économie réelle -essentiellement catalans
d’ailleurs, figuraient des Provençaux, notamment le regretté Gui Martin et Philipe Langevin.
On n’aura garde d’oublier le Comitat d’Agermanament Occitano-Catalan (CAOC, plus
modeste dans ses ambitions et qui existe encore. Et on ne peut passer sous silence le fait qu’un
certain nombre de Valenciens, hostiles comme déjà leurs prédécesseurs du XIXe à l’hégémonie,
réelle ou supposée, de Barcelone, défendent l’idée d’une grande Occitanie dans laquelle leur
variété, définie comme « occitane » se verrait reconnue comme distincte du catalan...
La germanor, les liens entre Catalogne et pays d’oc ont donc perduré. Mais sont-ils aussi
intenses que le souhaiteraient les plus convaincus ? Ce n’est pas si sûr. On a évoqué, chemin
faisant, les moments où ces liens se distendaient. Il nous faut maintenant essayer d’expliquer
pourquoi.
Le camp de Gurs est un camp de concentration construit près d'Oloron-Sainte-Marie dans les Basses-Pyrénées par le
gouvernement Daladier entre le 15 mars et le 25 avril 1939 pour interner les personnes fuyant l'Espagne après la prise
de pouvoir du général Franco.
7 À ce sujet, nous nous permettons de renvoyer notamment à notre article « Lo Calen, ou la voie de l’occitanisme
marseillais dans l’entre-deux-guerres », in M.J. Verny, éd. A l'entorn de l'accion occitana (1930-1950) : Paul Ricard,
Jorgi Reboul, Carles Camproux, Max Rouquette, Actes du colloque de Septèmes les vallons - 2 février 2013.
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Prouvènço e Catalougno : Les rapports occitano-catalans dans l’histoire – Philippe Martel

III- Quelques éléments d’explication
On comprend bien pourquoi il y a eu rencontre, au départ. Au-delà de la parenté
linguistique et dans une certaine mesure historique entre les deux versants, il est certain que la
découverte mutuelle de cette parenté constituait un atout pour les acteurs des deux renaissances.
En fait, elle leur permettait de changer d’échelle. Là où il y avait deux provinces périphériques
soumises à deux États à la légitimité incontestable, on découvrait un même peuple, dont le
territoire enjambait la frontière, et dont le destin pouvait désormais se rêver au niveau européen,
par la prise de distance avec la tutelle des États. C’est de cela que parle le grand poème de Mistral,
l’« Odo i troubaire catalan », c’est cela, au-delà de la gratitude due à des amis qui ont soutenu des
exilés (situation qui s’est répétée tout au long des deux siècles), qui explique l’attention portée au
Félibrige ou à l’occitanisme par un Balaguer ou un Macià, ou par les promoteurs catalans de
l’Eurocongrés, sans parler du rêve d’une grande Catalogne allant jusqu’en Auvergne d’un Prat de la
Riba.
Sauf que ça ne marche que jusqu’à un certain point. Il ne faut pas négliger d’abord des
raisons toute matérielles. Il faut attendre 1878 pour qu’il y ait une liaison ferroviaire directe et
continue entre Montpellier et Barcelone, et au-delà, l’Espagne. La même année, invité aux grandes
fêtes latines organisées par les félibres à Montpellier, le Valencien Llorente passe 24 heures dans le
train... Cela ne facilite pas les échanges sérieux et réguliers. Mais il y a autre chose.
On a vu qu’après 1870 et plus encore après 1880 l’amitié entre les uns et les autres
faiblissait nettement. Il y a bien sûr la trajectoire politique de Balaguer, dont on a parlé. Il y a
surtout un certain nombre de maladresses de la part des félibres, qui refroidissent l’ardeur des
Catalans. Ainsi, les Félibres considèrent, et disent, que le catalan n’est somme toute qu’un dialecte
d’oc au même titre que le limousin ou le gascon, et que ses écrivains, s’ils ont leur place parmi les
majoraux, doivent accepter qu’elle soit minoritaire. Et certains, au nord, n’hésitent pas à affirmer
imprudemment non seulement que c’est côté occitan qu’il y a historiquement les meilleurs
trobadors (les Catalans, on l’a dit, sont persuadés du contraire), mais encore que somme toute,
c’est la Provence qui a donné le signal de la Renaixença, d’où la fureur d’un Rubio i Ors, bien placé
depuis 1841 pour savoir de quoi il retournait au juste.
Par ailleurs, si les Catalans, assez tôt, se donnent la peine de traduire les œuvres de Mistral,
les Provençaux se montrent fort peu curieux de ce qui s’écrit en catalan : sur les 199 ouvrages en
langue d’oc recensés minutieusement par Mistral entre 1872 et 1880 dans les bibliographies
annuelles qu’il donne à l’Armana Prouvençau, le véritable organe central du Félibrige, on ne trouve
que 4 titres catalans, alors même que la littérature catalane en ces années commence à connaître
un grand essor, quantitatif et qualitatif. Il est assez symptomatique aussi que la langue normale des
correspondances entre Mistral et ses amis catalans soit… le français.
Plus profondément, il faut faire intervenir l’évolution des stratégies des uns et des autres.
Après 1870 et la défaite de la France face à la Prusse, le raidissement nationaliste français incite les
félibres à se montrer prudents, de façon à éviter tout soupçon de visées séparatistes. Du coup,
l’amitié avec les Catalans devient susceptible de nourrir de tels soupçons. Sauf à associer les
Catalans, et les Espagnols en général, dans le grand rêve latin que Mistral caresse dans les années
70, l’idée d’une grande alliance des peuples du sud contre le péril germanique, qui peut

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Prouvènço e Catalougno : Les rapports occitano-catalans dans l’histoire – Philippe Martel
éventuellement paraître acceptable aux yeux des décideurs français, dans l’hypothèse bien sûr où
ils le prennent au sérieux et acceptent que Mistral joue un rôle dans l’affaire. Le rapprochement
entre l’Italie et les Empires centraux au début des années 80 met fin de toute façon à ce rêve.
Et puis, il y a le fait tout simple que le catalanisme se dégage bientôt de ses origines
purement littéraires pour se poser en mouvement politique revendicatif face à Madrid. Pour les
raisons qu’on vient de voir, une telle évolution est impensable côté français, sinon comme vague
projet fédéraliste en chambre agité par quelques jeunes gens qui se calment assez vite.
Il n’est donc pas étonnant que du coup, les catalanistes les plus décidés en viennent à
trouver l’amitié félibréenne plus encombrante qu’utile. Certains d’ailleurs les y aident grandement.
Un auteur castillan, Franciso Tubino, publie en 1880 à Madrid une Historia del renacimiento
literario contemporanéo en Cataluna, en fait, une longue diatribe contre les tendances antiespagnoles croissantes qu’il attribue à cette littérature. Et il a l’idée lumineuse d’opposer aux
catalanistes les plus fougueux l’exemple à suivre de ces félibres « qui chantent les fleurs, l’amour, le
bon vin » et se gardent bien de se livrer à ces « inopportunes attaques contre Paris et le centre de
la France que l’on rencontre en nombre si déplorablement grand dans les écrits catalanistes quand
il est question de Madrid ou de la Castille ». Ce n’était pas là le genre de choses que les Catalans
aimaient à lire. Pas plus qu’ils n’apprécient le fait que Mistral trouve l’ouvrage tellement bon qu’il
fait incontinent de Tubino un sòci, un membre étranger associé du Félibrige : c’est ce qui s’appelle
choisir son camp. Il ne faut donc pas s’étonner de voir Valenti Almirall, le vrai fondateur du
catalanisme politique, la chose et le nom, consacrer au Félibrige en 1884 quelques lignes
venimeuses :
Les félibres vivent dans une contrée où croissent la vigne et l’olivier et où le soleil prodigue ses feux…
Pour eux comme pour le Français le plus français du Nord, la France est la Nation par excellence et
Paris est le cerveau du monde… C’est pour cela que quand Mistral s’écrie d’un ton mystérieux et
d’une voix enflée « ah, si l’on voulait m’entendre, ah, si l’on voulait me suivre », [citation de la
« Coumtesso » de 1866, le plus radical des poèmes « nationalitaires » de Mistral] il ne réussit qu’à
nous faire sourire.

On conviendra que c’est bien rude. De fait, si Almirall maintient des liens avec les félibres de
Montpellier, il ne s’intéresse plus à ce qui se passe du côté de Maillane.
Bien sûr, la mémoire des enthousiasmes initiaux perdure, et c’est ce qui permet des
retrouvailles régulières, mais, en dehors de l’aide matérielle que les uns et les autres peuvent se
fournir mutuellement, cela ne va jamais bien loin, d’autant plus que ceux qui sont les plus engagés
côté catalan dans le renouveau des liens transpyrénéens ne sont pas forcément les plus
représentatifs : que pèsent un Aladern, ou un Estelrich, ou même un Carbonnell, dans le paysage
culturel et politique catalan dans la première partie du XXe siècle ? De fait, ce sont les Occitans qui
apparaissent comme les plus demandeurs dans les moments de retrouvailles, les Catalans se
montrant plus prudents, et surtout plus pragmatiques : pour eux, il est clair que Catalans et
Occitans ne jouent pas dans la même cour.
Et c’est là qu’il faut faire intervenir des mécanismes plus profonds que la simple
incompatibilité d’humeur entre tel ou tel acteur de cette histoire. Le fond du problème réside dans

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Prouvènço e Catalougno : Les rapports occitano-catalans dans l’histoire – Philippe Martel
la distance objective entre la nature même des deux mouvements, elle-même liée à la distance
entre deux situations nationales. Pour être clair, le catalanisme n’est pas l’occitanisme parce que la
Catalogne n’est pas l’Occitanie, et ce tout simplement parce que l’Espagne n’est pas la France.
La sociologie des deux renaissances n’est absolument pas identique. Si toutes deux
associent dès le départ des éléments idéologiquement et politiquement très divers – droite et
gauche mêlées – le statut social des uns et des autres est très différent. Le catalanisme recrute
assez vite dans la haute bourgeoisie et les élites économiques et intellectuelles du Principat, avant
d’étendre progressivement son influence sur une partie des classes moyennes, puis des classes
populaires. Côté occitan, on a affaire à des représentants des nouvelles couches moyennes de la
société méridionale, qui ne touchent ni les élites régionales qui ont déjà commencé à rompre avec
la pratique de la langue, ni les classes populaires encore occitanophones mais qui commencent à
rêver de ne plus l’être.
En fait, on a affaire à deux sociétés qui n’ont pas grand-chose de commun.
Pour résumer, l’espace occitan est au XIXe siècle et encore largement au XXe une périphérie
sous-développée dans une France développée dont le vrai centre est au nord. Cette France est un
vieil État-Nation solide, qui n’est remis en cause par personne : il peut bien y avoir deux France qui
se combattent tout au long du siècle, celle de l’Ordre et celle du Mouvement, mais toutes deux se
définissent comme la France, et toutes deux, somme toute, s’accommodent fort bien d’un
centralisme qui garantit la puissance de l’État et son contrôle sur la société. Ajoutons que cette
France est en train de se constituer un Empire colonial qui fait d’elle une puissance mondiale. Dans
cette France, il n’y a pas de place pour une quelconque revendication « nationale » émanant des
périphéries. Et les félibres eux-mêmes, dans leur masse, se sentent suffisamment intégrés au
système pour ne pas éprouver le besoin de voir dans le Félibrige autre chose qu’un supplément
d’âme littéraire. C’est très exactement ce que dit, cruellement, Almirall dès 1884.
En revanche, la Catalogne est une région développée dans une Espagne qui globalement ne
l’est pas, sinon dans ses périphéries basque et catalane justement.
Une Espagne qui a manqué le virage progressiste initié par les Cortes de Cadix en 1812, sur
la base du consensus national issu de la Guerra del Francés, pour se retrouver corsetée dans une
société encore largement féodo-cléricale, couronnée par une dynastie Bourbon peu charismatique
qui en deux siècles a quand même dû quitter trois fois le pouvoir (pour le retrouver d’ailleurs
chaque fois…)
Un régime dont Unamuno dira qu’il n’est corrigé en bas que par l’anarchie, et en haut par le
pronunciamiento. Une société largement analphabète au XIXe siècle (Catalogne comprise,
d’ailleurs), qui manque donc du système scolaire qui en France permet la diffusion d’un récit
national suffisamment attrayant pour entraîner l’adhésion.
Une Espagne qui passe un siècle, entre 1820 et 1898, à perdre l’empire colonial qu’elle avait
bâti trois siècles plus tôt sans jamais parvenir à l’exploiter au profit de son propre développement
métropolitain, sauf quand la Catalogne, étant enfin autorisée au XVIII e à accéder au marché du

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Prouvènço e Catalougno : Les rapports occitano-catalans dans l’histoire – Philippe Martel
nouveau monde, va en tirer une partie des capitaux qui permettront son décollage industriel, chez
elle.
On peut comprendre qu’assez vite les intellectuels catalans commencent à se sentir à
l’étroit dans ce pays, et à imaginer autre chose : soit un statut de véritable centre d’une Espagne
épousant enfin la modernité telle que la voient les élites industrielles catalanes, soit, si cela ne
marche pas, une prise de distance passant soit par une revendication autonomiste, soit
directement par un nationalisme qui pourra alors utiliser dans son récit national la référence à une
Grande Occitanie d’outre-Pyrénées, quitte à abandonner cette référence quand elle ne lui semble
plus utile dans ses négociations avec Madrid : c’est ce genre de calcul très rationnel et dépourvu de
toute sentimentalité qui nous semble aux origines du manifeste de rupture de 1934. Quelle que
soit la tactique adoptée, le catalanisme a les moyens de la mener, sauf quand un pronunciamiento,
justement, l’en empêche.
Bref, il y a encore des Pyrénées. Cela veut-il dire qu’il n’y a pas lieu de travailler à entretenir
et renforcer les liens historiques entre ceux qui, de chaque côté de la montagne partagent malgré
tout tant de choses et tant de souvenirs, heureux ou dramatiques ? Bien sûr qu’il faut les renforcer,
ces liens. Les conditions actuelles permettent de les rendre bien plus directs et réguliers que du
temps de Mistral et des trains qui roulent à 30 à l’heure au sud de Port Bou ou des lettres qui ne
vont pas beaucoup plus vite. À condition, bien sûr, de savoir exactement d’où on part, et de quelle
manière on peut échanger, dans une indispensable meilleure connaissance mutuelle.
Au travail !

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              <text>LLACS Univ MTP 3</text>
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              <text>Article scientifique</text>
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          <name>Catégorie</name>
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