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                  <text>"Patrimoine culturel immatériel
et arts du spectacle vivant en pays d’Oc :
vestiges ou chantiers ?"
de Claude ALRANQ

Extrait de Latinité, Méditerranée et mondialisation culturelle. Actes du colloque international,
Sète, Samedi 6 et dimanche 7 juin juin 2009. Actes réunis par Joan-Danièl Estève.
Béziers, Lo Centre Inter-Regional de Desvolopament de l'Occitan, 2010.

�Patrimoine culturel immatériel
et arts du spectacle vivant en pays d’Oc :
vestiges ou chantiers ?
de Claude ALRANQ
Auteur, metteur en scène, comédien, ancien directeur
du département des Arts de l’Université de Nice
Évolution des idées reçues en matière d’identité et de
patrimoine culturel
Le sentiment d’appartenance serait aussi vieux que l’Homme…
Entre l’Homme préhistorique qui s’identiﬁait à un ancêtre-totem animal ou végétal et l’Homme du XXIème siècle qui part en campagne électorale ou sportive en brandissant des drapeaux, il y a quelques nuances.
Disons que la différence tourne toujours autour de trois éléments :
la langue, le territoire, les us-et-coutumes.
L’Histoire est venue illustrer cette ronde avec des dieux, des héros,
des rois ou des stars… Bref, arrêtons-nous seulement sur les trois
dernières tentatives pour rationaliser ce sentiment d’appartenance.
1 / Dès la ﬁn du XVIIIème siècle, les romantiques ont vu en lui « le
génie de chaque peuple ». Et dès le XIXème siècle, le mot folklore
(introduit par l’anglais William Thoms en 1846) prendra à sa charge
ce « savoir du peuple » qui nourrira d’ailleurs tout le réveil des nationalités européennes, pour le meilleur (la conscience d’être acteur et
créateur d’une culture spéciﬁque), comme pour le pire (les dérives
nationalistes et la ﬁxation des spéciﬁcités en modèles puis en normes
conservatrices).
En France, Van Gennep (1873-1957) réalisera le premier travail
méthodologique pour faire de ce folklore « la science du savoir
populaire ».
- 116 -

�2 / À la Libération, compte tenu du sort que le pétainisme ﬁt du
mot folklore, une autre terminologie s’imposa : les arts et traditions
populaires. L’ethnographie prit le relais du folklorisme.
Malgré les acquis de l’anthropologie anglo-saxonne et le succès des
recherches de Lévi-Strauss, la pensée française réduisit rapidement
ce nouvel élan en le classant dans la rubrique du « traditionalisme ».
Cette régression ne ﬁt pas renoncer Lévi-Strauss, elle coupa cependant les ailes au mouvement d’éducation populaire qui s’emparait de
ce domaine, lequel s’engourdissait en un néo-folklorisme. Quant à
la recherche, elle préférait s’investir dans le « Tiers Monde » ou la
muséographie… que Mistral avait par ailleurs précédée en créant le
Muséum Arlatenc.
3 / Aujourd’hui, l’UNESCO entreprend un refondement conceptuel : le patrimoine culturel immatériel.
La Convention de 2003 le déﬁnit ainsi :
« Le P.C.I. se manifeste dans les domaines suivants :
- Les traditions et expressions orales y compris la langue comme vecteur du
P.C.I.
- Les arts du spectacle (comme la musique, la danse, et le théâtre traditionnel)
- Les pratiques sociales, rituels et événements festifs
- Les connaissances et pratiques concernant la nature et l’univers, les savoirfaire liés à l’artisanat traditionnel… »
Cette redéﬁnition est bienvenue car elle mobilise les regards sur
les parties les moins visibles du patrimoine culturel général. Outre
les monuments historiques, outre les sites naturels, il est ici question
d’applications qui ne subsistent pas que dans des vestiges mais aussi
dans « l’immatérialité » des œuvres collectives et individuelles du
génie humain. Ne sauvons pas que les vestiges, intéressons-nous aussi
à « l’esprit » qui les a créés.

Le patrimoine culturel immatériel en pays d’oc
En pays d’oc, le P. C. I. jouit-il des mêmes faveurs que celles que le
patrimoine culturel matériel connaît depuis les années 1980 ?
- 117 -

�Relevons ces domaines : sites naturels et paysages, monuments
architecturaux, produits régionaux et savoir-faire afférents, écomusées, fêtes saisonnières, célébrations historiques…
La ruée est impressionnante et les pays d’oc, pays de vieille culture,
la mérite.
Non moins impressionnante est la ruée des opérations artistiques et
culturelles qui sont censées animer ces espaces patrimoniaux : visites
guidées ou théâtralisées, randonnées à thème, reconstitutions historiques et jeux de rôles, concerts et hit parade, son-et-lumière, marchés,
foires, ferias et confréries, banquets de cour et cour des miracles…
Du star-système aux circassiens, du groupe folklorique au petit rat
de l’opéra, chacun va à la soupe ou au don de soi, dans les tenues les
plus hétéroclites et pour les causes les plus variées. Si vous en doutez, courez sur Internet et visitez les sites médiévaux, Renaissance,
Empire, 1900… : vous serez surpris par le nombre de spécialistes, de
compagnies amateurs et professionnelles, qui se mettent à disposition
pour ce type d’aventure.
Après tout, pourquoi pas !
Mais le patrimoine culturel immatériel des pays d’oc, a-t-il sa place ?
Sufﬁt-il que la face émergée du patrimoine culturel explose pour
que le patrimoine de l’intériorité prospère ?
Ici, en France particulièrement, le lien entre paysages, monuments,
produits des terroirs, fêtes de saints, événements de l’Histoire… et
personnes humaines, communautés culturelles qui les ont enfantés
n’est que très rarement établi, mis en scène, ouvragé, valorisé. Leur
langue même est le plus souvent ignorée.

Le discernement de l’UNESCO
L’UNESCO a prévu cette discrimination. Aussi a-t-elle précisé
dans sa déﬁnition du P. C. I. :
- 118 -

�« Le P. C. I. qui doit être protégé par la Convention :
- Est transmis de génération en génération
- Est recréé en permanence par les communautés et les groupes, en fonction de leur milieu, de leur interaction avec la nature et de leur histoire
- Procure aux communautés et aux groupes un sentiment d’identité et de
continuité
- Contribue à promouvoir le respect de la diversité culturelle et de la
créativité humaine
- Est conforme aux instruments internationaux relatifs aux droits de
l’Homme
- Est conforme aux exigences de respect mutuel entre les communautés et
de développement durable…
Le P. C. I. est à la fois traditionnel et vivant. Il est constamment recréé
et transmis…
Beaucoup d’éléments du P. C. I. sont mis en péril par la mondialisation,
les politiques uniformisantes et le manque de moyens, d’appréciation et de
compréhension qui, ensemble peuvent finir par porter atteinte aux fonctions et aux valeurs de ces éléments et entraîner le désintérêt des jeunes
générations…»

Patrimoine culturel immatériel et arts du spectacle vivant
1 / Enjeux :
En passant d’une déﬁnition par domaines à une déﬁnition par fonctions, l’UNESCO revient sur les principes du droit, de la science et
de la conscience : le P. C. I. doit être sauvé et l’impulsion économiste
ou consumériste ne garantit pas cette mise en œuvre. Combien de
pays en crise sont dans l’obligation de chosiﬁer leur art pour qu’il
puisse devenir une denrée touristique !
L’UNESCO prend soin de préciser la place qu’occupent les arts du
spectacle vivant dans le P. C. I. Ils interviennent à 2 niveaux :
t en tant que tels pour transmettre leur patrimoine dans la dialectique création/tradition
- 119 -

�t en tant que vecteurs d’expression d’un autre domaine, par exemple :
le chanteur qui scande le score de la pelote basque ou le bonimenteur
dans une foire traditionnelle, ou bien encore l’orant ou le chœur dans
les arts du sacré … Au delà même, ils participent à cette forme ou à ce
savoir-faire particulier que la langue d’oc nomme biais, gaubi ou èime.
Comme toutes les déﬁnitions, cette précision peut pécher par défaut
ou par excès. Prétendant qu’aujourd’hui les gens vivent, mangent,
s’habillent et habitent pareillement, à quoi bon s’embarrasser de ces
nuances ? Au contraire, redoutant que tous les gens ne deviennent
semblables, n’est-il pas souhaitable de cultiver les différences ?
Alors, comment situer le P. C. I. dans cette problématique ? Et en
particulier, les arts du spectacle vivant qui ont mission de s’accomplir
dans le beau et le vrai…
Dès lors que l’on opte pour l’expression minoritaire (l’oc en l’occurrence), on postule pour la diversité. N’est-ce pas parce que la vie
recherche la vie qu’elle procède par la différenciation des espèces ?
Pourquoi les sociétés historiques procèdent-elles autrement si
souvent ?
2 / La pénalisation historique
Au risque de répéter une vieille litanie occitaniste, il convient de
rappeler que les huit siècles d’hégémonie francienne ont laissé des
traces indélébiles.
t objectives dans les empêchements constitutionnels, administratifs
et ﬁnanciers frappant la langue et la culture d’oc.
t subjectives dans les comportements hérités de cet ostracisme :
t Chez les vainqueurs, entêtement récurrent à ignorer cette réalité
t Chez les vaincus, honte de soi ou ﬂagornerie de soi paralysant
l’esprit créatif autochtone dans les affaires de l’art comme dans
les affaires tout court.
- 120 -

�t Chez les « vavassors » (élite locale se partageant les pouvoirs
octroyés par l’Etat central), décompensation du sentiment d’infériorité par un suivisme castrateur et une sur-valorisation des
modes et modèles dominants.
Cette pénalisation historique intégrée dans les structures mentales
de l’individu et de la collectivité explique en partie pourquoi les arts
du spectacle occitan ne sont pas plus présents sur le marché du patrimoine comme dans la provende publique du spectacle reconnu.
Il demeure qu’en la personne des Mistral, Maurel, Palay, Césaire
Daugé, Camelat, Henri Mouly… ils ont été les premiers à ouvrir le
chantier artistique patrimonial et à le maintenir présent jusqu’à nos
jours. De l’évocation historique aux rituels de noces ou de décès, en
passant par les pastorales et les charivaris, ils ont contribué au recensement et à la transmission d’une culture ancestrale considérable.
Aujourd’hui, ces arts du spectacle vivant, sont-ils à même de prolonger un chantier que l’actualité réclame ou seront-ils submergés par
les artefacts qui répondent à ce marché sans prendre en compte ses
racines, ses couleurs et ses raisons ?
3 / Malheurs et heurs de l’espace occitan
L’espace méridional connaît la 3ème « grande invasion » démographique de son histoire. Après les Indo-européens du premier millénaire avant le Christ, après les invasions dites barbares des IV, V,
VI et VIIèmes siècles. Voici une arrivée massive de populations qui
bouleversent les données culturelles locales…
Les gens d’ici et les gens d’ailleurs sont à la recherche de repères
civilisationnels et existentiels qui re-interrogent la problématique
culturelle de demain.
Que va-t-il advenir du P. C. I. des pays d’oc ?
Que va-t-il advenir des autres patrimoines ?
- 121 -

�Comment ces richesses issues de l’Histoire humaine résisteront-elles
à une mondialisation aveugle ? Ne peuvent-elles pas parvenir à offrir
une alternative par le respect et la diversité ? Et les dangers pesant sur
l’environnement et le climat n’obligent-ils pas à cette alternative ?
Il y a huit siècles que les arts du spectacle occitan regardent la mort
dans les yeux. Ils ont une certaine expérience du problème. Peut-être
faut-il leur rafraîchir la mémoire en actualisant cette expérience sous
forme de questions.
Quand on n’est pas assez fort tout seul, se pose la question de l’Autre.
Linguistiquement, gagne-t-on à lui apparaître monolingue, bilingue,
ou inter-linguistique ?
Artistiquement, se résume-t-on mieux dans le folklore, le patrimoine,
la création… ou dans un tout assumant la vocation passé-présent-avenir ?
Culturellement, donnons-nous l’image de groupes retranchés dans
notre sanctuaire ou dans des chantiers ouverts à la transmission, c’està-dire à la formation et à l’inter-action avec les publics, les associations,
les producteurs, les autres cultures ?
Professionnellement, afﬁche-t-on des modes de production et de
diffusion copiant les lois du marché (d’un marché préférant la mode
au talent, le son au texte, l’affairisme à la cogestion, l’événement à la
rencontre…) ou sommes-nous l’exemple d’un fonctionnement qui
repose sur d’autres valeurs, d’autres ressources, d’autres façons d’être
ensemble ?
Citoyennement, faut-il pleurer ou rager contre la République uneet-indivisible ou faut-il appeler à toujours plus de république pour en
arriver à la démocratie multiculturelle ?
Hors frontières, demeurons-nous muets ou faisons-nous parler de
nous avec des projets qui convainquent l’Europe ou l’UNESCO de
notre aspiration à être local et universel sans déchirement du corps et
de l’âme ?
- 122 -

�4 / Le pont
Toutes ces questions tournent autour d’un axe opératoire : aimonsnous sufﬁsamment l’Autre pour bâtir le pont qui permettra d’aller à
sa rencontre ?
Chez nous en Occitanie, l’Autre est complexe : il est d’ailleurs, il est
d’ici, il est en nous… Alors comment bâtir le pont ?
« Que l’Autre comence. Ieu l’ai pas sonat ! » C’est bien vrai mais il est
là, et au fond de nous quelque chose nous empêche de le foutre à la
porte.
Alors comment bâtir le pont qui va de l’Un à l’Autre ? Qui le bâtira ?
Certains nantis préfèreront sortir le chèque en blanc de leur
représentativité publique plutôt que de mettre en œuvre des idées :
aussitôt une campagne médiatique déferle et par le pont pompeusement inauguré déferle une autoroute qu’il devient trop dangereux de
traverser… pour aller vers l’Autre.
D’autres préfèreront le TGV parce que le TGV a de bonnes locomotives qui peuvent venir chercher les pauvres wagons que nous
sommes et les amener en « vedettes américaines » vers des terminaux
si indéterminés qu’on ne termine jamais d’attendre l’Autre.
Oui, toutes ces questions tournent autour d’un axe opératoire :
trouver le bon maçon qui fasse un bon pont pour aller de moi à l’Autre.
La tradition avait cela de bon que même le diable travaillait pour la
bonne cause. Avec lui arrivait toute une dramaturgie et un imaginaire
capables de jongler avec les vieux démons et les nouvelles sagesses.
« Qual per bastir lo pont ? Pas Degús ? »
De ce côté-ci, c’est l’occitanité de l’Un. De ce côté-là, c’est l’étrangeté de l’Autre. Entre les deux, le diable bâtissait un pont : celui de
l’occitanitude, un équilibre, un fragile équilibre… mais ﬁn-ﬁnale, ils
- 123 -

�ont la peau dure, les ponts du diable ! Un pauvre chat passait par là,
le diable était payé avec son âme. La route était ouverte de l’Un vers
l’Autre.
Chers lecteurs, n’allez pas croire que les arts du spectacle occitan
ont renoncé à bâtir les ponts de l’occitanitude. Et c’est justement
parce que ces tentatives abondent que nous appelons à réﬂéchir sur
ces chantiers :
t le renouveau des carnavals languedociens et béarnais
t la résurrection des fêtes nautiques de Voga Mostra avec les chantiers d’insertion du Grau du Roi
t le festival des Hautes Terres et sa façon de rendre à la bourrée
auvergnate le rôle et la fonction qu’a toujours su garder le ﬂamenco
andalou
t Théâtraude et la mise en spectacle de la gastronomie
corbiero-minervoise
t l’embellie du châtaigner avec ses écomusées, ses veillées et le succès
populaire du « Camin castanhièr »
t « l’Oenodyssée » du Théâtre de la Rampe, « les fenêtres qui parlent »
de l’Art Compagnie, « Macarel show » de Cauhapé, les célébrations
historiques de Gargamela
t Dubertrand et ses chorégraphies jouant aux quilles, Cantalàs et
ses pâtisseries dansantes, « Langue de Peille » et ses pantomimes
trans-générationnelles autour du rugby, du pays et du voyage…
t Le jeune groupe de Pébrin qui re-invente les fêtes saisonnières
avec les totems du cru, la production Sirventès qui multiplie les
initiatives artistiques autour du patrimoine…
Le dernier en date : le groupe des « Mametas » endiablant les « te
tu-te ieu ». On n’en ﬁnirait pas de multiplier les exemples qui prou- 124 -

�vent que les chantiers du P. C. I. d’oc vont tambour battant mais ils
sont fragiles et les responsables des affaires publiques ne prennent
pas toujours le temps de voir ce qui se passe… alors que la vie est en
marche pour répondre aux questions de la vie.

Propositions pour une nouvelle et archaïque pertinence
1 / Recentration du sujet :
À présent que nous avons vu :
t que le patrimoine culturel en général attire un grand public d’ici et
d’ailleurs
t que le patrimoine culturel immatériel et les arts du spectacle vivant
occitan n’en proﬁtent pas sufﬁsamment malgré de notoires succès,
il convient de passer aux propositions.
Toutefois ces propositions ne seront pertinentes que si nous parvenons à redéﬁnir les arts du spectacle occitan eux-mêmes.
Ils jouent sur deux champs d’application :
t le plan conventionnel du spectacle tel que le déﬁnit l’usage français et occidental : spectacles, récitals, concerts, bals… dans des
lieux habituels. Sur ce terrain, chaque groupe (de l’occitanité ou de
l’occitanitude) procède plus ou moins comme leurs collègues des
autres cultures.
t le champ d’application plus patrimonial du spectacle festif, rituel,
célébratif… Et à ce niveau, il convient de se démarquer du cadre
franco-« parisien » pour retrouver le sens, les vecteurs et les territoires du phénomène artistique dans sa fonction ethno-culturelle.
Rappelons une dimension inaliénable du P.C.I. déﬁni par la
Convention de l’UNESCO : « le dépositaire de ce patrimoine est l’esprit
humain, le corps humain étant le principal instrument de sa représentation
ou — littéralement — de son incarnation. Les connaissances et le savoir-faire
- 125 -

�sont souvent partagés par une communauté et les manifestations du P.C.I. sont
souvent des événements collectifs. »
La méthode dite « universaliste » (et de fait ethno-centriste) des
arts du spectacle vivant fonde ses œuvres sur le génie individuel de
l’artiste. Ce génie est indéniable mais il ne doit pas occulter le génie
collectif d’une culture, à savoir des contenus, des formes et des
espaces-temps qui appartiennent à la communauté culturelle que l’on
nomme évasivement « la tradition ».
Hier à l’ouverture du colloque, le président de la commission régionale des sports disait : « le vrai progrès n’est-il pas une tradition qui se
prolonge ? »
C’est très bien vu, à condition de ne pas prendre la tradition au pied
de la lettre mais au soufﬂe de son esprit. Si vous le voulez bien, citons
la Bible : la lettre aux Corinthiens (3,6).
Le Christ dit : « C’est lui (Dieu) également qui nous a rendus capables
d’être ministres d’une nouvelle alliance, non de la lettre mais de l’esprit, car la
lettre tue mais l’esprit vivifie. »
Pour retrouver cet esprit, il faut re-questionner les origines de
chaque tradition.
t Revenir aux « origines », c’est essayer de comprendre la différence
entre la prestation « traditionnelle » et le spectacle « marchand ». Le
but de la prestation patrimoniale n’est pas d’accomplir des exploits
héroïques qui font mentir la nature et ses limites, mais des performances humaines qui re-équilibrent les rapports entre la cité, la
nature et les dieux, même si ces performances humaines sont des
prouesses.
t Revenir aux « origines », c’est essayer de comprendre pourquoi
l’ethno-centrisme occidental a pratiqué des divisions entre les arts
(théâtre / danse / chant / musique…), la thérapie et les sports, entre
la création et la tradition, entre l’artiste, l’amateur passionné et le
public averti, entre le corps, l’âme et la psyché… ?
- 126 -

�t Aux « origines », il y a fusion : fusion de l’Homme qui se sait parent
du végétal, de l’animal, de la Terre et du Ciel, et qui invente l’art
comme un langage mettant en communion (communication) toutes
les forces de la réalité et du mystère.
t En revenant aux « origines », il ne s’agit pas de copier les origines. Il
s’agit modestement de retrouver le ﬁl du sens qui conﬁe au patrimoine
culturel immatériel une fonction initiatique : être d’ici et de maintenant, sans rompre le lien passé-demain, vie-et-mort, local-et-universel.
Pour cette vocation, nul besoin de séparer les genres mais plutôt de
les mettre au secret de l’harmonie du monde :
t l’inter-culturalité pour vivre son occitanité ou son occitanitude sans
perdre l’Autre.
t la trans-disciplinarité pour entraîner musique, théâtre, danse,
savoir-faire divers… dans le chant général d’une collectivité qui
aspire à la fête ou au rituel ou à la célébration d’une cause commune
t l’aﬁcion c’est-à-dire une participation non hiérarchique procédant
sur le principe du « don » (qui n’est pas la gratuité).
Bien entendu, la démarche est utopique, d’autant plus utopique que
nous sommes des sociétés rompues à toutes les roueries. Mais cette
utopie des « origines » est indispensable pour assumer et imaginer le
lendemain des êtres-et-des choses.
Certes on peut faire table rase et tout inventer à partir de rien, mais nous
quittons le domaine du P. C. I. et il ne sufﬁt pas de re-inventer pour disposer
d’une culture. Les pays d’oc ont la chance d’avoir sauvé des naufrages de
l’Histoire sufﬁsamment de patrimoine culturel immatériel pour trouver des
racines prêtes à l’authentiﬁcation des données et à l’aventure des greffages.
Épargnons-nous du vide car c’est le vide qui appelle à des absolus
dangereux ou à des contrefaçons insipides. Cependant, gardons-nous
aussi du certain : dans le domaine des arts, la liberté seule a le génie de
pressentir l’urgence. Mais évitons au patrimonial le faux-usage…
- 127 -

�Une fête du vin sans l’esprit dionysiaque n’est qu’une foire à la
dégustation. La danse d’un totem languedocien hors de sa mythologie
n’est que « folklore ». Une reconstitution historique sans la culture de
l’Histoire n’est qu’un corso costumé. Une confrérie sans transmission
d’un savoir-faire-et-être n’est qu’un jeu de rôle. Une danse traditionnelle sans aptitude pour danser hier dans demain n’est qu’un arbre
sans feuillage. Un patrimoine languedocien-catalan muet, honteux
ou pudibond sur ses racines linguistiques et culturelles n’est qu’une
ménagerie sans animaux.
2 / Business, science et conscience
Le patrimoine tient une place considérable dans l’économie du
Languedoc-Roussillon : 14,8 % de l’économie touristique – 3 millions de visiteurs – 1,46 milliards de chiffres d’affaires (dernière
étude connue : 2006). Comme nous l’avons vu, il suscite une foule
de manifestations artistiques et culturelles. Combien osent-elles dire
leur nom ? Quel accompagnement existe-t-il en amont pour préparer
leur personnel professionnel ou associatif à l’aventure ? Combien de
temps encore la contrefaçon ambiante résistera-t-elle à l’épreuve d’un
marché mondial qui produit partout les mêmes grimaces ?
Néanmoins le Languedoc-Roussillon a mis en place un dispositif
de tourisme culturel efﬁcace en même temps qu’il a pris des initiatives heureuses pour promouvoir son « identité » (CIRDÒC, Total
Festum, Sud de France…), et dresser-encourager des inventaires
indispensables (« patrimoines en région »…)
Alors pourquoi ne pas conjuguer tous ces atouts en convenant d’une
politique patrimoniale et territoriale où le festif, l’éducatif, l’économique, la formation, la tradition et la création iront de concert ?
Le patrimoine culturel régional a besoin de son patrimoine culturel
immatériel pour retrouver son âme. Et le patrimoine culturel immatériel régional a besoin de retrouver son occitanité et son occitanitude
pour rejouer son rôle dans les échanges entre l’ici et l’ailleurs, le comprendre et l’entreprendre…
- 128 -

�La Maison des Cultures du Monde qui est le siège du Centre
International d’Ethno-scénologie française a pris pour devise : « C’est
en s’affirmant soi-même que l’on devient universel. Enrichissons-nous de nos
différences. »
Faisant des patrimoines culturels immatériels son sujet d’études,
l’anthropologie les a sufﬁsamment parcourus pour aujourd’hui choisir
d’appeler « ethno-scénologie », « ethno-choréologie », « ethno-musicologie »… les sciences qui prétendent interroger (sans ethno-centrisme)
les arts relevant des cultures du monde. Les pays d’oc peuvent aspirer
à ﬁgurer dans cet état des lieux. Ils doivent y jouer leur rôle et c’est
dans ce chantier qu’ils seront proﬁtables à eux-mêmes et à autrui.
Jouer leur rôle, c’est tenir au présent leur portée anthropologique :
« L’humanité a inventé une infinité de pratiques sacrées et profanes pour célébrer les dieux et la nature, pleurer les morts, soigner les vivants, communiquer,
se donner du plaisir, provoquer la crainte ou l’admiration, convaincre, séduire
et aimer. Ces pratiques ont un caractère commun : celui de lier le symbolique
à la chair, des individus en étroite association du corps et de l’esprit qui leur
confère une dimension spectaculaire… » (Manifeste du Centre d’Ethnoscénologie française)
3/ Proposons…
« Sud de France » a urgemment besoin de capitaliser son P. C. I.
et ses « actaires » (toute personne ou tout groupe s’employant à sa
conservation, à sa créativité, à sa diffusion et à sa transmission). Il a
tout autant besoin de déﬁnir des formations capables de re-investir
les savoir-faire patrimoniaux dans tous les réseaux qui, de l’école à la
maison de retraite, cultivent les usages et les inventions de la diversité
active.
Les arts du spectacle vivant désireux de se pencher sur le P. C. I.
méridional doivent se mutualiser sur des projets conçus pour stimuler
la recherche, la complémentarité (trans-générationnelle, -disciplinaire,
-sociale) et l’expression d’œuvres signiﬁcatives. Que ce soit avec
ses instruments de musique, ses danses ou ses sports traditionnels,
- 129 -

�ses totems et ses rituels autour des saisons ou des productions
emblématiques, ses célébrations festives ou spectaculaires face à
l’environnement, la mémoire ou le devenir, les pays d’oc ont bien du
grain à moudre.
Ces chantiers sont bellement entrepris mais il faut les aider et ils
doivent s’aider à sortir de la réserve. Ils gagneraient à s’ouvrir aux
« arts de la rue » et à se mettre en réseau sur un projet européen, interculturel, avec des partenaires étrangers qui poursuivent les mêmes
buts.
La représentativité territoriale de ces performances tiendra moins
dans la mousse médiatique de leur résonance que dans la vérité
humaine et culturelle de leur offrande, la durabilité et l’inventivité de
leur tradition.

- 130 -

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              <text>"Patrimoine culturel immatériel et arts du spectacle vivant en pays d'Oc: vestiges ou chantiers ?"/ Alranq, Claude/ Extrait de Latinité Méditerranée &amp; mondialisation culturelle, Colloque International, Sète (Samedi 6 et Dimanche 7 juin 2009)/ réunis par Joan-Daniel Estève/ Béziers, CIRDOC, 2010</text>
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              <text>&lt;p style="text-align: justify;"&gt;Auteur, metteur en sc&amp;egrave;ne, com&amp;eacute;dien, ancien directeur du d&amp;eacute;partement des Arts de l'Universit&amp;eacute; de Nice, Claude Alranq intervint en 2009 dans le cadre du colloque international Latinit&amp;eacute;, M&amp;eacute;diterran&amp;eacute;e et mondialisation culturelle, sur la th&amp;eacute;matique du PCI (Patrimoine Culturel Immat&amp;eacute;riel) et des arts du spectacle vivant en terre d'Oc.&lt;/p&gt;&#13;
&lt;p style="text-align: justify;"&gt;Soulignant l'&amp;eacute;volution d'une notion aujourd'hui reconnue et clairement d&amp;eacute;finie par l'UNESCO, Claude Alranq s'interroge sur le devenir des arts du spectacles vivants en langue minoritaire, dans une soci&amp;eacute;t&amp;eacute; contemporaine confront&amp;eacute;e &amp;agrave; la mondialisation et &amp;agrave; l'homog&amp;eacute;n&amp;eacute;isation culturelle.&lt;/p&gt;&#13;
&lt;p style="text-align: justify;"&gt;Une fois l'&amp;eacute;tat des lieux et les sp&amp;eacute;cificit&amp;eacute;s des arts du spectacles vivants en pays d'Oc &amp;eacute;tablis, Claude Alranq s'interroge sur les d&amp;eacute;fis pos&amp;eacute;s dans le contexte actuel &amp;agrave; ce type de patrimoine culturel immat&amp;eacute;riel, et &amp;eacute;nonce une s&amp;eacute;rie de propositions susceptibles de contribuer au soutien de l'action des porteurs de projets dans ce domaine.&lt;/p&gt;</text>
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