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                  <text>EN FRANÇAIS OU EN PATOIS,
SUIVIES

D'ENTRETIENS SUR L'HISTOIRE,
LES TRADITIONS,

LES LÉGENDES, LES MOEURS,

DU PAYS NARBONNA1S ,

ETC.,

��POÉSIES

NARBONNAISES.

��POÉSIES

NARBONNAISES
EN FRANÇAIS OU EN PATOIS,

D'ENTRETIENS SUR L'HISTOIRE,
LES TRADITIONS,

LES LÉGENDES ,

LES MOEURS,

ETC.,

DU PAYS NARBONNAIS ,

PAR

H. B I R A T.

De cet épais recueil le mérite est tiieti mince;
Parbleu , ce sont (tes Vt*£ fafcng^ien province !
Us ont un autre tb'rt.'ceÇir d'fijte badins.
Quoi, par le temps qui" court ! pauvre auteur, je te plains ;
Car, d'après Lamartine et sa secte mystique,
Le rire abaisse l'âme et n'est pas poétique;
Même dans La Fontaine il est futile et bas; .
Il médit, il persiffle , et ne console pas. "
H. B.

TOME PREMIER.

C.i.0.0.
BÈZIERS
NARBONNE,
EMMANUEL

GAILLARD ,

IMPRIMEUR-LIBRAIRE.

18(!0.

OFFICE REGIONAL DE LA CULTURE
CIRDOC

OC0013141

�GAG

A/326266

4 52-

A

+i

�PREMIER AVANT-PROPOS.

Aucune idée de bénéfice n'a pu entrer dans la tète de
l'auteur de cet ouvrage. Ses précédentes publications le
constituèrent en perte. Si, contre toute attente, il n'éprouve
pas un dommage proportionné à l'importance et au coût
de celle-ci, il ira le dire à Rome, et faire chanter aux échos
du colisée, dans un idiome qu'ils comprendront sans doute,
puisqu'il dérive du latin, l'hymne de sa reconnaissance
envers ses concitoyens bien-aimés. Les hôtes jaseurs de ce
grandiose monument, qui voltigent à la manière des hirondelles sous ses voûtes séculaires, seront ravis de se dire
l'un à l'autre, d'arcade en arcade, que les narbonnais ont
enfin rendu justice à leur poëte longtemps dédaigné ; qu'ils
lui ont su gré dans sa vieillesse d'avoir, en marchant sur
les traces&gt;de Terentius Varro (historien, poëte satirique et
natif de Narbonne comme lui ), célébré la gloire et les
malheurs de cette fille préciputaire de Rome, qu'un décret
du sénat, provoqué par le plus grand orateur de son
temps, fit sortir toute armée et parée des attributs de la
souveraineté, des entrailles de la capitale du monde, et

�II

PREMIER AYANT-PROPOS.

(juc c'est avec une partie des irais de son livre , miraculeusement recouvrés, que le chantre enjoué du pays atacin a
effectué son pèlerinage , pour s'acquitter d'un vœu fait à
une époque de découragement poétique.
Narbonides Musœ, paidô minora cunamus !

Muses de

Narbonne, prenons un ton moins emphatique ! et faisons,
en style d'imprimerie, comprendre à nos concitoyens, lesquels paraissent l'ignorer, surtout à Monsieur Just-Pasteur
Roques, ancien marchand mercier, qui jette les hauts cris
à chacune de mes publications, lui si généreux pour toute
autre chose, que les éléments principaux du prix d'un livre
sont la composition, la correction, la mise en page et en
l'orme et tous les apprêts du tirage ( le papier et l'encre n'y
figurent que pour un tiers, tout au plus) ; d'où il résulte
que plus est réduit le nombre des exemplaires auxquels on
le tire, plus l'exemplaire coiite cher. Peu ou point de bénéfice à retirer d'une publication restreinte.
Cela posé, l'auteur de celle-ci, la main sur sa conscience, qu'il presse fortement en donnant ces explications
(comme une petite fille presse l'estomac à soufflet de son
bébé pour le faire crier), et qui tire ainsi du fond de cette
conscience une voix dont ses lèvres sont incapables d'altérer la sincérité, affirme au public narbonnais que dans
l'hypothèse la plus favorable, celle de l'écoulement complet , rapide et sans frais, des cinq cents exemplaires, en
deux volumes, dont l'édition se compose, il lui sera
impossible, au prix de douze francs l'exemplaire, de rentrer dans tous ses déboursés. Aussi conjure-t-il ceux de ses
amis de Narbonne et des communes voisines, dont les suffrages ont été son unique stimulant dans le rude labeur
qu'il a accompli, notamment MM. les membres de la Société

�PREMIER AVANT - PROPOS.

III

archéologique, aujourd'hui ses confrères, à la glorification
desquels il a consacré un bon tiers de sa prose, et MM. les
membres de la Société philharmonique, dont il faisait
jadis partie, et dans le sein de laquelle il espère bien
rentrer quand, ayant renoncé à son ingrat métier, il sera
redevenu Hercule Birat tout court, d'user de leur influence
sur leurs proches, leurs connaissances et leurs clients,
pour que l'échec qui le menace n'atteigne pas des proportions telles qu'il ait lieu d'en être doublement affecté ; car sa
bourse et sa réputation courent également hasard dans
cette circonstance décisive. Il les met l'une et l'autre sous
la sauvegarde de l'estime et de la bienveillance que les amateurs de sa manière d'écrire lui ont constamment témoignées.
Les notes destinées, dans la pensée primitive de l'auteur,
à expliquer ou justifier quelques passages de ses poésies,
ne sont plus aussi nécessaires par suite des développements
qu'il a donnés à ses aperçus historiques sur le pays : elles
ne sont encore qu'ébauchées. L'achèvement et l'impression
de ce complément de son livre, qui peut avoir de l'intérêt
pour les lecteurs sérieux, dépendront de l'accueil fait au
texte par le public narbonnais (*).
Ah çà, ne suis-je pas bien sérieux moi-même dans cette
obsécration à la troisième personne ! Est-ce là le moyen
de conjurer la disgrâce que je redoute ? Cet avant-propos
ne vaut rien ; il n'y a pas le plus petit mot pour rire, à
(*) Ceux qui seront fâchés de ne pas trouver à la fin de mes deux volumes les notes en question, en trouveront une partie dans mes publications précédentes qui parurent avec des remarques auxquelles je ne renoncerais qu'à regret, car elles obtinrent le suffrage de la plupart de mes
lecteurs.

�IV

SECOND AVANT-PROPOS.

moins qu'on ne veuille voir une raillerie dans la partie de ma
réclame qui s'adresse à MM. les archéologues de Narbonne,
s'il est vrai que je ne les aie pas traités dans mon livre avec
tout le respect que méritent leurs travaux scientifiques et
littéraires. En voici un autre à la première personne, qui
plaira peut-être davantage, car j'ai ri en le faisant, et mon
style en aura retenu quelque chose.

SECOND AYANT-PROPOS.
-xjnaoc

La plupart de mes lecteurs qui ne s'attendaient qu'à la
publication, depuis longtemps annoncée, de toutes mes
poésies, seront bien surpris de voir que, dans les deux
volumes que je mets en vente, la prose l'emporte sur les
vers. Peut-être en seront-ils fâchés, vu le prix élevé de
ces volumes, bien que ma prose embrasse une grande
partie de l'histoire de Narbonne. A tort ou à raison, j'ai
cru que ce travail, qui m'a beaucoup coûté, ne serait pas
sans intérêt pour eux, et que je ferais bien de mêler dans
mon ouvrage l'utile à l'agréable , surtout si, par un tour
de force bien difficile à faire, l'utile pouvait rivaliser de
gaieté, malgré le sérieux du fond, avec l'agréable. Si je
me suis trompé, j'en porterai la peine. Dans le cas contraire , j'obtiendrai parmi les prosateurs du pays le rang
modeste que m'ont valu parmi ses poètes mes fantaisies
rimées. Je serais très-heureux de ce résultat , car la qualification de poëte, que l'on me donne de tout côté, ne
laisse pas que d'avoir ses inconvénients ; elle a plus d'une

�SECOND AVANT-PROPOS.

Y

fois, même dans la bouche de mes meilleurs amis, l'air
d'un persiflage.
Un soir que je rentrais dans Narbonne par la porte de
Perpignan, j'avisai, assis sur un tertre, une douzaine
d'enfants de troupe, gais, proprets, en tenue militaire
soignée, qui se faisaient des niches. A mon grand étonnement, je fus reconnu par le plus âgé, et je l'entendis dire
à ses camarades : « Ce vieux bourgeois qui passe , la tête
&lt;( baissée , est M. Hercule Birat, le poëte narbonnais. » Ce
titre de poëte fit rire toute la bande , et bientôt, grands et
petits, jusqu'à un bambin à face joufflue, pas plus
haut que ma canne, qui, gêné dans ses mouvements par
son pantalon garance et sa tunique bleue, dont le collet
rigide lui serrait fortement le cou, devait regretter la jaquette qu'il portait encore quinze jours auparavant, obéissant comme à un mot d'ordre, se mirent à crier, en se
contenant tant que je fus près d'eux, et puis à gorge
déployée pendant que je m'éloignais en pressant le pas :
« Poëte, poëte , poëte, poëte ! » Le vieux caporal, qui leur
servait de mentor, ne voyant pas sans doute une grosse
injure dans cette appellation, les laissa s'égosiller à leur
aise, et moi je me gardai bien de chercher à les faire taire,
dans la crainte de les animer davantage. Je cherchai plus
tard à savoir comment il se faisait que je fusse connu de
ces soldats en herbe, dont les parents étaient tous étrangers à Narbonne, et j'appris que le plus grand, fils du
maître-tailleur du régiment, avait entendu plus d'une fois
son père lire, ou chanter en tirant l'aiguille sur son établi,
mes couplets anti-socialistes. Si j'entre dans un café, il est
bien rare que quelqu'une de mes connaissances ne vienne
au (levant de moi, en me saluant du nom de poëte. A ce

�VI

SECOND AVANT-PROPOS.

mot, les étrangers lèvent la tête, et me regardent de cet
air de mauvaise humeur dont ils accueillent les chanteurs
ambulants, qu'ils se hâtent d'éconduire avec une pièce de
petite monnaie, pour n'être pas troublés dans leur lecture,
et pour n'avoir pas les oreilles écorchées de leurs chants
criards ou de leurs instruments discordants.
Dans le plus petit événement qui se passe à Narbonne on
veut voir le sujet d'un poëme, tout au moins d'une chanson , et c'est toujours à moi que l'on s'adresse, comme si
ma veine ne pouvait jamais tarir. Je m'en excuse dans les
termes les plus polis et par les meilleures raisons que je
puisse trouver, mais j'ai le regret de voir que personne ne
croit à mon insuffisance, et que je m'aliène bien des sympathies par mes refus. La voulez-vous plus belle? on m'attribue fort mal à propos toutes les facéties anonymes, spirituelles ou non, qui courent dans le public, bien que pour
parer à ce désagrément j'aie déclaré bien haut et à plusieurs reprises que je m'étais fait une loi de marquer de
mon estampille tous les produits de mon usine poétique.
Tout récemment, j'ai passé, à mon grand chagrin, pour
l'auteur des vers patois qu'un plaisant a faits à propos de
la mort du grillon de MM. Champollion frères, sur la foi
de Monsieur Salvy, homme de plume ou de bureau, qui,
n'ayant jamais vu que ma signature, affirmait, sans croire
charger sa conscience, avoir reconnu dans cet opuscule
mon style et mon écriture. C'est à n'y plus tenir ! Mon ami
d'Aragon, dont je crains l'abord depuis que je me mêle
d'écrire, ne Anent jamais à moi sans me demander en ricanant combien de centaines de vers j'ai faits dans la journée.
Cette éternelle question de : « Qitantis dé cents hersés as
faïtis bel? » me fait perdre contenance, et me donne des

�SECOND AVANT-PROPOS.

VII

crispations. On croit généralement que je ne pense qu'à
rimer des bagatelles. M. le docteur Pech en est si persuadé
qu'il ncmanque pas, quand il me rencontre dans la rue,
de m'appliquer ce passage d'Horace : &lt;c Ibam fortè vid sacré...
nescio quid meditans nugarum, totus in Mis. » Cette réminiscence n'est qu'à l'usage de M. Pech, mais on serait porté
à croire que l'Exegi monumentum du môme poëte est aussi
connu que le Gloria patri, car presque tout le monde m'en
fait honneur quand, interrogé sur l'époque de la publication démon livre, je l'indique approximativement. Aucun
de mes questionneurs n'a jamais fini le vers, pas même
M. Vignes ! ce qui ne prouve pas invinciblement qu'on
n'en sache pas le second hémistiche. Si j'ai ambitionné le
titre de poëte, j'en suis bien puni, je vous l'assure. Les
louanges auxquelles j'avais la faiblesse d'être sensible m'obsèdent aujourd'hui, surtout de la part de ceux qui n'ont
rien retenu de mes œuvres, et auxquels je me permets de
dire quelquefois, sur le ton du sévère Boileau :
« .J'aime qu'on me conseille, et non pas qu'on me loue. »

Je me rappelle avoir lu, dans un conte de Voltaire, qu'un
grand seigneur, nommé Irax, dont le fond n'était pas mauvais , était corrompu par une vanité excessive, et ne souffrait jamais qu'on l'osât contredire. Le premier ministre du
roi de Babylone , qui l'aimait malgré ce grand défaut, parvint à l'en corriger de la manière suivante : On lui envoya
de sa part un chœur de musiciens et de chanteurs, un maître d'hôtel avec des cuisiniers et plusieurs chambellans,
qui ne devaient pas le quitter. Le premier jour, à son réveil , on lui chanta une cantate qui dura deux heures ; on
y portait aux nues ses avantages physiques et ses talents.

4

�VIII

SECOND AVANT - PROPOS.

Après la cantate, un chambellan lui fit une longue harangue , dans laquelle on le louait de toutes les qualités qu'il
n'avait pas ; après quoi, on le conduisit à table. Le diner
dura plusieurs heures, pendant lesquelles il ne put ouvrir
la bouche pour parler sans que les chambellans, à l'envi
l'un de l'autre, ne se recriassent d'admiration sur son bon
goût et ses bons mots. La cantate laudative termina le repas.
Cette journée fut délicieuse pour le vaniteux Irax , bien
persuadé qu'un mérite tel que le sien était digne de tous
ces honneurs. La seconde lui parut moins agréable, la
troisième fort gênante, la quatrième insupportable et la
cinquième un vrai supplice. Enfin, outré d'entendre toujours célébrer, sur le même ton, en vers comme en prose,
ses vertus, son savoir et son esprit, il écrivit au ministre
pour le supplier de le débarrasser de tout cet ennuyeux
entourage de chanteurs, de musiciens et de chambellans,
lui promettant bien d'être désormais moins vain et plus
appliqué à son devoir
Il tint parole.
Cinq jours de flagorneries excessives — ce n'est pas
trop — firent donc sentir à Irax le prix de la modestie.
Eh bien ! je crois que deux jours de ce traitement, peutêtre même un seul, auraient suffi pour le purger de son
vice, si, à ses côtés, deux ou trois autres seigneurs, plus
sots et plus ridicules que lui, eussent été l'objet des mêmes
adulations.
Comme je n'avais pas la vanité d'Irax, on ne peut douter que douze années de louanges, à brûle pourpoint, non
pas en musique, c'est vrai, car je n'ai pas reçu la plus
petite sérénade de nos orphéonistes, ni de nos amphyonistes, leurs rivaux ; non pas à table non plus, car il n'en a

�SECOND AVANT-PROPOS.

IX

pas même coûté à qui que ce soit une demi-tasse de café ;
on ne peut douter, dis-je, que douze années de louanges
ne m'aient guéri du plaisir de m'entendre dire à Narbonne,
par presque autant de personnes que d'habitants , dont un
bon nombre n'y entendent rien , que mes poésies, et même
que ma prose, ce qui me surprenait davantage , sont fort
amusantes. Eb bien ! Messieurs, Mesdames et Mesdemoiselles , l'accueil que vous ferez à mon livre va prouver si
ces éloges sont sincères. Il n'en coûtera à chacun ou à chacune de vous que douze francs pour cela
Douze francs !
ce n'est que la bagatelle d'un franc par an pour douze années de récréation littéraire que je vous ai déjà procurées,
sans compter celles qui les suivront, et auxquelles participeront vos descendants, durant une longue suite de siècles,
puisqu'on veut absolument que j'aie le droit de dire en
latin : « Exegi mormmentum œre perennius.... » OEre perennius, entendez - vous, M. Vignes! ce qui signifie, en
français,que j'ai terminé un monument plus durable que...
mais non, je ne me sents pas le courage de traduire le mot
œre; je mériterais d'être écorché tout vif comme Marsyas,
si j'avais l'air de me comparer au prince des poètes satiriques passés, présents
et futurs.
Si mes appréhensions touchant le débit difficile de mon
livre se réalisent, comme je ne tomberai pas pour cela
dans l'extrême pauvreté, je ne me couvrirai pas la tète de
mon manteau, à l'imitation d'Anaxagore, dans la résolu tion de me laisser mourir de faim ; mais quand vous viendrez , ô mes parcimonieux compatriotes ! sans souci de ma
disgrâce, que vous auriez pu facilement prévenir, me reprocher de ne plus rien faire pour votre amusement , je
vous répondrai ce que répondit ce grand philosophe à son

�X

SECOND AVANT-PROPOS.

ancien disciple Périclès, à Périclès qui, l'ayant négligé dans
sa vieillesse, moins par ingratitude que par un oubli peutêtre excusable de la part du premier magistrat d'Athènes,
tout entier aux affaires de l'Etat, était accouru trop tard
pour le secourir dans sa misère : « Ceux qui ont affaire
« d'une lampe ont soin d'y verser de l'huile. — Le repro(( che était doux, c'est la remarque du judicieux Rollin,
« mais vif et pénétrant. Périclès aurait dû le prévenir. Bien
(( des lampes s'éteignent ainsi dans un État par la négli« gence de ceux qui devraient les entretenir. » La lampe
du poète, Messieurs et Mesdames ! c'est son imagination,
et l'huile de cette lampe, le cas que l'on fait de ses œuvres,
et qui se prouve, non pas seulement en les prônant, mais
en les achetant, surtout lorsque le poète, avec un désintéressement assez rare par le temps qui court, ne veut que
rentrer dans ses frais.

�PRÉFACE GÉNÉRALE.

« Enfin, si dans mes vers je ne plais et n'instruis,
« Il ne tient pas à moi, c'est toujours quelque chose, »
LA FONTAINE.

HABITANTS DU PAYS NARBONNAIS !

Ce livre d'un de vos concitoyens n'est qu'à votre adresse.
Ce sont vos mœurs dans la première moitié de ce siècle
de transition, qui a déjà vu tant de changements dans vos
habitudes et dans vos goûts, et qui en verra bien davantage ; vos monuments, vos sources, vos rivières , vos prairies, vos vignobles et vos olivettes, que j'ai voulu décrire ;
vos proverbes aussi originaux que frappants de vérité, dont
j'émaille ma prose et mes vers ; ce sont les refrains chantés
par vos pères qui vivifient près de la moitié de mes couplets ; vos pèlerinages, vos superstitions drolatiques et
quelques usages singuliers, encore en vigueur il n'y a pas
trente ans, et dont votre pruderie s'effaroucherait aujourd'hui , car vous êtes plus moraux, je veux le croire, mais
certainement moins rieurs que vos insouciants devanciers,
qui font le sujet de mes badinages ; ce sont encore les plus
grands événements de notre histoire véritable ou fabuleuse,

�XII

PRÉFACE GÉNÉRALE.

parés autant que je l'ai pu des agréments d'une poésie enjouée , que vous trouverez dans mes entretiens ; c'est enfin
votre vieux patois, qui se francise tous les jours, et qui
perd par cette altération son sel, sa couleur et son énergie
(comme les eaux de notre étang par leur mélange avec
celles de la Robine), dont je stéréotype les restes dans ce
volumineux recueil. — « Quid rides? mutato nomine de te
fabulé narratur » , disait le poète Horace à un avare dont
il comparait le supplice à celui de Tantale,"et avaient dit
ou fait entendre avant lui à leurs lecteurs les fabulistes
grecs et latins dont les apologues contribuent tant à l'agrément de ses satires. Pour moi, qui, mettant de côté la
mythologie et la fable proprement dite, vous ai conservé
la forme aussi bien que la voix humaine, et vous ai fait
poser, ô mes concitoyens ! sans vous assimiler aux illustres damnés de l'enfer des païens, sans vous affublèr non
plus de la peau d'un bœuf, d'un renard ou d'un singe, mais
tels que vous êtes au physique comme au moral, j'ai bien
le droit de vous dire, vu la spécialité de l'œuvre et la
liberté que j'ai prise, mais que vous avez complaisamment
ratifiée, d'appeler mes personnages par leurs noms : Sermtis nominibus, de vobis fabula narratur.
Oui, Narbonnais, les fables de mes opuscules, dans
lesquelles tout ce que je viens d'énumérer se trouve amalgamé comme toutes sortes de poissons ou de viandes le
sont dans une matelote ou dans un pot-pourri, oui, ces
fables sont des portraits d'après nature ; des paysages de
votre campagne ( marécageuse dans les plaines , aride sur
les coteaux) ; des marines de votre plat et sablonneux littoral, que j'ai faites aussi vraies qu'il m'a été possible ; de petit s
trumeaux enfin, attendez-donc!.. dé mirmlléts... Oh, quel

�PRÉFACE GÉNÉRALE.

XIII

joli mot patois que je rencontre !.. dé mirailléts d'un poli qui
laisse fort à désirer sans doute, d'un étamage défectueux
sur bien des points, mais dans lesquels vos traits, ceux du
pays atacin, amplifiés ou réduits quelquefois, mais jamais
contrefaits, ne sont pas sans ressemblance.
On m'a fait bien des reproches, j'ai essuyé d'amères
mortifications, j'en endurerai probablement encore ; cela
ne m'a pas empêché de continuer mon œuvre, à bâtons
rompus toutefois. Son imperfection , que je ne me dissimule pas, tient presque autant à votre indifférence, ô mes
concitoyens! qu'à mon insuffisance : « Eh quoi! toujours des
sujets locaux ! quelle manie ! me disait-on. Faites donc quelque chose d'un intérêt général. Vous ne pouvez arriver à
la réputation, à la vulgarisation de vos œuvres que par
là. » Je le sentais aussi bien que mes critiques plus ou
moins bienveillants, car c'est la marchandise, l'enseigne
tout au moins qui fait la chalandise, et ma marchandise
ne peut guère se débiter que sur notre petit marché ; mais
j'avais le précepte d'Horace dans la tête, et ne me croyais
pas de force à porter un bien gros fardeau. Tout n'a-t-il
pas été dit d'ailleurs, et même supérieurement versifié ?
Fi d'un sujet traité cent fois, qu'on a la prétention de rajeunir ! Fi surtout d'un plagiat déshonorant ! C'est, pour
continuer ma comparaison, se servir d'une brouette de
louage pour soulager son dos et ses flancs ; le plus chétif
mercenaire peut la pousser. Parlez-moi d'un beau crocheteur (comme nous en avons tant dans les deux sexes, à
Narbonne ), portant sa lourde charge avec tant d'aisance,
qu'il trotte toujours au lieu de se traîner.
« Le nombre des élus au Parnasse est complet »

�XIV

PRÉFACE GÉNÉRALE.

plus complet de nos jours que du temps de Voltaire, à qui
ce vers appartient ; aussi, pour couper court à des rixes
sans cesse renaissantes entre les maîtres de l'ancienne école
et ceux de la nouvelle, et pour éviter la cacophonie résultant de la différence des genres, le grand Corneille, faisant
fonction de chef d'orchestre, l'a-t-il dédoublé, en réléguant
sur la plus basse cime de la double montagne les romantiques de notre siècle, et en maintenant sur la plus élevée
les classiques, proprement dits, ses anciens possesseurs,
dont il préside alternativement avec Racine le chœur bien
plus illustre. Mais si les sommets du Parnasse parisien sont
combles, il en est autrement de l'Hélicon languedocien. Là
des places sont encore inoccupées (bien qu'un essaim de
lauréats, décorés d'églantines, de violettes ou de soucis,
s'efforce tous les ans d'en atteindre le faîte) ou mal occupées; on peut s'y camper moins difficilement. Une autre
raison, tout aussi forte, acheva de me déterminer.
Tout est mode en France, on le sait -du reste, et c'est
Paris qui donne le ton en tout et pour tout. Soit caprice,
soit insuffisance, les vers badins n'y ont plus cours, à ce
que j'entends dire. L'ostracisme contre leurs auteurs passés,
présents et futurs a été décrété par les archontes actuels de
la république des lettres, plus rigoristes que leurs devanciers. La fable, le conte , 1 eglogue , la satire, le poème
comique, héroï - comique, tout cela est à i'index. Dans le
genre sérieux, la tragédie et le poème didactique sont depuis quarante ans proscrits. L'épopée, mal réussie par
Voltaire lui-même, tout grand poëte qu'il était, a été assassinée , contre leur intention du reste, par Baour-Lormian
et ses dix à douze complices. L'ode profane ou religieuse
et l'élégie mélancolique sont donc avec la comédie rimée,

�PRÉFACE GÉNÉRALE.

M

qui n'est pourtant pas en bien bonne odeur, et la légende
que j'allais oublier, les seules formes de poésies distinctes
sur lesquelles il soit permis de s'exercer encore. Mais il y a
longtemps que l'on joue plus ou moins heureusement les
mêmes airs; je pourrais peut-être les exécuter comme le
commun des versificateurs, j'ai préféré en changer et reve:
nir au mode abandonné ; mais, pour ne pas emboîter le
pas derrière quelqu'un de mes facétieux devanciers, pour
ne manger que dans mon assiette, toute petite et grossière
qu'elle est, de même qu'Alfred de Musset ne boit que dans
son verre, j'ai pris, pour théâtre de mes compositions drolatiques , la partie du Languedoc qu'arrosent principalement
l'Aude et ses affluents, et qu'encadrent les Corbière», la
Montagne noire et la Méditerranée ; pour sujets, des faits
arrivés dans ce coin de la France méridionale ; et pour
héros, des personnages passablement originaux, de l'agrément desquels j'ai dû me passer quelquefois, car la plupart seraient à même depuis longtemps de continuer dans
l'autre monde leurs excentricités, si l'on y conservait, ainsi
que le croyaient ou faisaient semblant de le croire, Hésiode , Homère et Virgile, les passions et les tics que l'on a
eus dans celui-ci.
« Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux. »

« Quelle hardiesse de la part de M. Birat, dans le choix
&lt;( d'une pareille épigraphe ! » disait M. le professeur A***,
en rendant compte de ma première publication, la Fête de
Notre-Dame du Cros. «. C'est prendre l'engagement d'amu« ser le lecteur ; c'est lui dire : ne chicanez pas trop sur le
« fond et sur la forme de mon poème, car il vous diver-

�XVI

PRÉFACE GÉNÉRALE.

&lt;( tira. Heureux qui peut , comme M. Birat, après avoir
« tant promis, tenir presque toujours parole !
« Nous sommes rassasiés d'élégance, a dit quelque part
« M. Villemain. Cette pensée nous paraît très-juste. Nous
(( sommes rassasiés d'élégance, c'est à dire de cette froide
« élégance, fruit du travail et de l'imitation, de cette élé«
«
«
«
«
«
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«

gancc symétrique, mérite secondaire et presque banal
aujourd'hui comme la facilité d'écrire, ce fléau de notre
époque ; de cette élégance qui fait les hommes diserts et
qui est si loin de la véritable éloquence ; de cette élégance
qui ne dit rien à l'âme et n'est que le calque industrieux
mais stérile de nos grands écrivains ; mais M. Villemain
n'a jamais dit : Nous sommes rassasiés de bonne plaisanterie. Hélas non ! la bonne plaisanterie n'est pas
chose commune assurément, même chez les français, le
plus spirituel de tous les peuples ; surtout en poésie,
surtout dans le genre héroï-comique , cette forme vieillie
moins par la mode que par l'impuissance, moins par la
révolution littéraire telle que nous l'ont faite Chàteaubriand et Mme de Staël, que par la stérilité des esprits
dans l'art de badiner avec grâce
La gai té franche, le
badinage agréable, la variété, l'agrément des divers
tableaux que M. Birat a su retracer avec une grande
vérité locale et une grande finesse d'à-propos, nous font
penser que son poème restera, parmi les habitants de
l'Aude, comme un portrait de famille habilement esquis-

&lt;(
«
«
«
((

sé, et parmi les gens de goût comme une peinture fort
divertissante où la malice est toujours tempérée par la
bienveillance et ne dégénère jamais en satire personnelle.
Ne pourrons-nous faire pour la Haute-Garonne ce que
M. Birat a fait pour l'Aude avec tant de succès ? »

�PRÉFACE GÉNÉRALE.

.

XVII

Le poème auquel l'auteur de cet article faisait une assez
belle part d'éloges, que d'autres écrivains justement renommés , que notre grand chansonnier lui-même ne traitèrent pas plus mal, n'était dans ma pensée qu'un prélude
à d'autres compositions du même genre ; mais le peu de
succès de cette publication me dégoûta. Ce ne fut que treize
ans après que, reprenant la plume dans un but d'utilité
publique, et pour venir en aide à la cause de l'ordre si
compromise par la révolution de février, en reproduisant
les scènes tumultueuses qui eurent lieu à Narbonne, et
dont le personnel se composait principalement de paysans
et d'ouvriers, je fis d'une pierre deux coups : je déversai
le ridicule sur les plagiaires insensés d'une époque néfaste,
et je continuai mes peintures de mœurs locales et mes descriptions du pays narbonnais. Le retour de la Fête de Sigean,
Henri Bat ou la prise de La Nouvelle, les Arpenteurs, etc.,
toutes ces productions ont le même cachet et à peu près les
mêmes qualités et les mêmes défauts que leurs aînées. Le
gros sel, un peu terré, le piment et l'ail en sont l'assaisonnement , bien plus que le sel attique et le miel de notre
terroir; voilà pour le goût ! La marjolaine, la menthe et le
romarin sont les plantes d'un arôme prononcé que j'ai mises à contribution pour en garnir mon bouquet de ReineMarguerites , de genêts et de pompons d'or ; voilà pour
l'odorat et la vue ! Une versification rarement harmonieuse,
mais plus rarement rocailleuse aussi, ne flattera pas toujours l'ouïe, mais ne la révoltera pas non plus. Quelques
feuilles d'ortie qui, par mégarde, croyez-le bien, se trouvent mêlées aux fleurs de ce bouquet chairmêtre, peuvent
chatouiller un moment les doigts ou les narines, mais ne
les feront pas saigner. Je vous devais ces observations dans

�XVIII

PRÉFACE GÉNÉRALE.

ma préface générale. Maintenant que vous savez, ô mes
concitoyens ! de quelle manière vos cinq sens de nature,
poétiquement parlant (car, au figuré, une pièce de vers
est un ragoût, un parfum, un chant, une peinture ou un
tissu), peuvent être affectés par mes bizarres compositions,
et le peu d'avantage, pour l'esprit et le cœur, qui peut
résulter de leur lecture, c'est à vous de voir si vous voulez
y mettre votre argent; vous voilà bien prévenus ! J'irai
plus loin, même à mon préjudice et sans fausse modestie :
je crois à peine la moitié de tout ce qu'on m'a dit de flatteur, parce que je suis de la bonne école, voyez-vous ! et
que les premières tirades de vers que j'appris, dans mon
adolescence, étaient tirées des bons écrivains de notre plus
grande époque littéraire. Que si j'ai lu depuis quelques
volumes de poésie nouvelle, je n'en ai, sans savoir pourquoi , presque rien retenu ; aussi lorsque je compare mes
œuvres à celles de ces auteurs sublimes, j'éprouve le même sentiment de confusion dont je suis affecté quand, sous
le rapport de la taille, de l'embonpoint ou de la figure, je
me suppose en présence du démesuré M. Gavaudan, du
corpulent M. Vié, et du magnifique M. Murailhe, ou bien,
sous le rapport religieux, en regard de certains hommes
excellents, dont j'ai le nom au bout des lèvres, mais que
je ne nommerai pas, pour ne pas blesser leur humilité toute
chrétienne.
Ceci n'est pas une spéculation, ô mes concitoyens ! Vous
plaire, sinon vous instruire est mon unique envie. Si j'étais
aussi bon dégustateur de vins que de vers et de prose , je
me ferais courtier peut-être ; ce serait un bien meilleur calcul. Tout le monde aime en effet le bon vin, et y met volontiers le prix. Il en est de même de la bonne chère. On aime

�PRÉFACE GÉNÉRALE.

XIX

aussi beaucoup la musique profane, qui procure des sensations très-agréables, mais dont je crois pouvoir dire,
sans me rendre coupable d'injustice à son égard (Dieu
m'en préserve, malgré ses torts envers la poésie, dont elle
tend incessamment à se séparer, quand sa véritable fonction est de la seconder ! ), qu'elle n'excite pas toujours les
meilleures passions du cœur, qu'elle élève rarement 1 ame,
et qu'elle ne dit rien à l'esprit.
Le luxe des meubles et des vêtements. celui des marbres , des bronzes et des tableaux, des mausolées surtout, font des progrès qui étonnent; mais le goût des livres, de la poésie en particulier, se perd de jour en jour.
Je croirais volontiers que c'est la faute des poètes de notre
époque, si je trouvais beaucoup de gens à Narbonne qui
sussent par cœur cent vers, je ne dis pas d'Horace ou do
Virgile, mais de Racine, de Molière ou de Boileau. S'il en
est plus de trois, en dehors des collèges, daignez me les
nommer. Hélas ! la politique, l'imagerie, l'archéologie mal
entendue, la spéculation sur les spiritueux ou sur les actions
des chemins de fer, la passion de la musique qui fait presque une dignité de la profession de maitre de piano, l'habitude de la vie de café, d'où résulte tout au moins la perte
de plusieurs heures de jour et de nuit, qui pourraient être
mieux employées qu'à fumer stupidement ou coquettement
cinq ou six cigarres à la suite l'un de l'autre et à s'entretenir de futilités, ont remplacé le goût des bons livres qu'on
étudiait autrefois à tout âge. Soyez donc de votre siècle
affolé de richesses et d'appétits sensuels, ô mes concitoyens ! ne rêvez plus, comme on rêvait jadis, de gloire
et de poésie ! Fumez, chantez, lisez les romans d'Eugène
Sue et des auteurs de son école ; faites des collections d'es-

�XX

PRÉFACE GÉNÉRALE.

tampes , de médailles, de curiosités de toute sorte ; gagnez
de l'argent, amassez-en beaucoup ! Avec de l'argent on se
fait habiller à Paris du fond de la province, on décore sa
maison au goût du jour, on embell t son jardin, on réjouit
son ventre ; on voyage comme un mat de navire, comme un
coffre de commis-voyageur peut-être, mais enfin on voyage ; l'ornement de l'esprit ne vient qu'après, ou ne vient
pas du tout. La plus belle description poétique, celle de
la grotte fabuleuse de Circé, celle des jardins féériques
d'Alcine ou d'Armide, vaut-elle un grangeot au Quatourze,
en vue de l'étang de Bages ; un parterre d'un demi hectare , vers Belvèze ou le Riveyrot, rehaussé d'une grotte
en rocaille, si petite qu'elle soit, planté d'arbres, d'arbustes et de fleurs véritables, que l'on cultive de ses propres
mains, que l'on respire, non pas en idée, mais à plein
nez ? Le coloris du poète le plus imagé, vaut-il jamais
celui de la nature, si brillant, si étonnamment varié ? Les
jouissances intellectuelles sont pour ceux qui n'en ont pas
d'autres, n'est-ce pas ? de même que la philosophie a été
inventée, dit-on, par quelque esprit chagrin, pour se consoler de n'avoir pas le sou ; et ce qui nous ferait croire
(pensent peut-être quelques-uns d'entre-vous, s'ils ne le
disent pas) que dans l'opinion des littérateurs eux-mêmes,
les jouissances de l'esprit ne suppléent pas les autres, c'est
qu'ils se dépitent souvent de n'avoir pas de quoi se procurer celles-ci, ce qui ne nous arrive jamais à propos des
leurs : Spïritus post nummos. C'est une opinion comme une
autre, ô mes concitoyens ! je ne vous la reproche pas trop
vertement, car l'esprit et le savoir engendrent souvent la
vanité et le pédantisme, et font négliger même des devoirs
essentiels... L'esprit après les écus, soit; mais non pas la

�PRÉFACE GÉNÉRALE.

XXI "

vertu pratique que conseille un intérêt bien entendu ; celle-ci
doit marcher avec les écus dont elle est la conservatrice.
« Nous avons aujourd'hui de meilleures finances, de
&lt;( meilleurs cuisiniers, de meilleurs praticiens en toute
(( industrie qui se rapporte au bien-être et aux jouissances
(( matérielles de la vie », disait M. de Saint-Marc Girardin
dans un de ses articles insérés au Journal des Débats.
(( Nous avons aussi, je le crois, de meilleurs fils, de
«
&lt;(
«
&lt;(
«

meilleures femmes, de meilleurs maris. Nous avons plus
de bon sens applicable, plus de raison, plus de prévoyance f plus de souci de notre intérêt bien entendu, en
un mot, plus de vertu pratique
nous avons moins
d'esprit. »

Si M. de Saint-Marc Girardin ne s'est pas trompé dans
cette appréciation de la société actuelle, si Narbonne n'est
pas plus mal partagée en vertu pratique que les autres
villes de France, et si, d'un autre côté, les gens d'esprit
sont dans bien des cas plus bêtes que les autres, félicitez vous, ô mes concitoyens ! d'avoir moins d'esprit que vos
pères, qui ne connaissaient du confortable ni le mot, ni
la chose ; mais quand vous l'aurez tous pointu comme une
masse de fendeur de bois ou comme un fond de cuve,
vous aurez perdu votre qualité sociale la plus distinctive,
vous serez..... halte-là ! j'allais insulter quelque localité
voisine, qui ne me l'aurait jamais pardonné
vous serez
Serbes, Moldaves, Sarmates, Tatards, que sais-je encore !
vous ne serez plus narbonnais.
Parmi les personnages que je fais agir et parler dans mes
compositions, il en est qui ne sont pas précisément pleins
de vie, ni même à demi-pleins, mais qui en ont encore
quelques restes dans un corps cacochyme. Je leur demande

�XXII

PRÉFACE GÉNÉRALE.

bien pardon de les avoir nommés sans leur permission.
Je comptais bien n'en avoir pas besoin, mais ils sont plus
vivaces que je ne croyais. Ils s'opiniàtrent à ne pas me
mettre tout à fait à l'aise. Les membres de notre ancien
tribunal, par exemple, attendent M. Estrade avec impatience (*). Je crois voir feu M. Bardy jeter sur son bureau
sa toque de dépit (comme quand il lut le testament si extraordinaire de M. Miquel, son collègue), en s'écriant :
« Pomairol ! Dantras ! Goutelle ! allez savoir au greffe si
M. Estrade est arrivé. » Mais M. Estrade ne veut pas partir.
Il se précautionne tant qu'il peut contre les rhumes, les
catharres, les indigestions et les rétentions d'urine. J'en
dis autant de MM. Joseph Avrial, Jalabert, etc., qui se
momifient de jour en jour, et de quelques autres qui ont
atteint trois âges d'homme. Eh bien ! puisqu'ils se chauffent encore de notre soleil et du même bois que nous ; puisqu'ils s'approvisionnent encore, par eux-mêmes ou par
leurs servantes, sur notre marché, et qu'ils jouent avec
plaisir au domino ou au tric-trac avec des gens dont ils
pourraient être les bisaïeuls, qu'ils se montrent donc à mon
égard aussi bons... vieillards, j'allais dire aussi bons enfants , que ceux de leurs concitoyens vivants, dont les
noms constellent mes badinages déjà édités. Ah ! s'ils me
jetaient chacun un caillou seulement, je serais enseveli
sous un amas de ces durs projectiles qui dépasserait en
hauteur le soubassement en rocaille dans lequel est implanté le grand christ de la Mission, au milieu du cloître
(*) Cette préface était faite depuis plusieurs années, le lecteur doit
s en apercevoir. Je suis loin d'en être content, mais dans la lassitude
d'esprit où je me trouve, je ne me sents pas le courage de la refaire: la
lira fui voudra !

�PRÉFACE GÉNÉRALE.

XXI11

de Saint-Just; et si toutes les femmes sur le compte desquelles j'ai fait rire, non pas individuellement, mais in
globo, par corps d'état, par paroisse ou quartier do paroisse , en voulaient à ma peau , jamais martyr païen, juif ou
chrétien, n'aurait été plus déchiqueté. Il n'en sera rien,
puisque les rouges, malgré les griefs qu'ils croient avoir
contre moi, ne m'ont pas même égratigné. Pourquoi tant
de tolérance, quand d'ordinaire nocet vati musa jocosa suo,
c'est que l'on voit très-bien que je suis sans malice, et,
qu'à la différence de la plupart des satiriques, ma gaîté,
qui amuse, n'a rien de commun avec la causticité qui fâche.
J'ai compris dans cette publication des pièces déjà imprimées à des époques différentes, auxquelles j'ai fait quel-»
ques corrections, mais fort peu d'additions : l'inspiration
qui m'animait quand je les composai, s'est évanouie avec
les événements qui m'en gratifièrent. Je ne pourrais les
enrichir sensiblement que dans des circonstances semblables. Dieu veuille nous en garder vous et moi, ô mes concitoyens de toutes les opinions ! vous, pour ne pas voir
de nouveau des ennemis mortels dans vos maîtres ou vos
valets , quelquefois même dans vos parents et vos amis
véritables, tant la passion politique nous aveugle ! et moi,
pour ne pas être exposé à subir tout de bon la sentence
prononcée dans le pot-pourri de ma Passion prétendue. Mes
épaules , comme tous mes autres membres , s'affaiblissent
tous les jours. Mon dos affecte la courbure de celui du vieux
M. Cabanel ; et, pour promener dans tous les quartiers de
la ville une Marianne, même de bois ou de carton, dressée
sur un palanquin décoré de drapeaux et de lauriers, il
faut, non pas de chétifs vieillards comme moi, mais des
gaillards jeunes et bien découplés. J'avais pris l'engage-

�XXIV

PRÉFACE GÉNÉRALE.

ment de ne plus écrira, et de mettre en pratique le conseil
si prudent d'Horace :
« Solve senescentem mature sanus equum. ne
« Peccet ad extremum ridendus et ilia ducat ! » ,

je ne l'ai violé qu'en bien petite partie, mes nouveaux
opuscules étaient faits depuis deux ans. Je vous fais cette
fois mes adieux tout de bon , narbonnais , comme poëte ;
mais comme habitant de votre caduque cité, je ne vous
quitte pas ; c'est au milieu de vous que je souhaite de mourir, et c'est là-bas, sur le chemin de Perpignan, en vue de
la fontaine et de l'église de Saint-Paul, entre la maisonrouge et la métairie de M. Coural, jadis possédée par le bon
'M. Enjalric, d'originale et excentrique mémoire, que je
désire être enterré.
Près du ravin que Carvalho (*)
Traita d'outrageuse manière.
Dans six pieds de gravier et d'eau
Mon corps redeviendra poussière.
Quand les brouillards du vent marin
Flotteront sur nos marécages,
Je viendrai, d'un pas incertain ,
Errer sur leurs fangeux rivages.

(bis./

Aussi léger qu'une vapeur.
De mon ombre mélancolique
Les grenouilles n'ayant pas peur
Poursuivront leur rauque cantique ;
Mais dès qu'au savonneux lavoir
Claquera le battoir sonore,
Au fond de mon sombre mauoir
Je fuirai la naissante aurore.

(bis.)

( *) On sait que cet ingénieur en chef de la Compagnie du chemin de fer de Bordeaux à Cette a
pour le besoin de sa mauvaise cause, dénoncé , dans un de ses mémoires , le
un torrent des plus dévastateurs , qui ne pourrait , en temps d'orage,
VOIE FERRÉE , SUR VSE LO.\CUEI'R DE

geftt son compagnon de route.

6

KH.OMÈTRES

RKC DE

VEYRET

t

comme

CHEMINER CÔTE A CÔTE DE

LA

, sans que le volume énorme de ses eaux subnacr-

�PRÉFACE GÉNÉRALE.

XXV

Voilà des adieux qui ont quelque chose d'ossianique, n'est-ce
pas ? Il faut, pour plus d'agrément, les chanter sur l'air
de : Le cor retentit dans nos bois.
Un mot sur M. Enjalric, puisque je viens de prononcer
son nom, qu'il soit ou non déplacé dans cette préface.
Cet amant passionné de la belle nature passa toute sa vie
à chercher des sources pour alimenter sa fontaine pyramidale , et voulut absolument, malgré le dictionnaire de Noël,
que cette fontaine, pour laquelle il fit une inscription latine , fut en latin comme en français du genre féminin ; une
nayade, que le paganisme représentait sous une figure de
femme, n'ayant jamais dû, d'après lui, être comprise dans
le genre masculin. Faites comme ce digne homme, ô mes
concitoyens ! et vous surtout M. Coural, qui payez aujourd'hui les contributions de cette métairie ; lisez comme lui
les Harmonies de la nature; plantez des arbres, au lieu de
les arracher pour en faire des sabots, comme tel de vos
voisins que je pourrais nommer, et qui mériterait que la
Claire- Viêale, remontant vers sa source, se fit un nouveau
cours; cherchez des sources ou faites-les chercher par
l'abbé Paramcllc , donnez-leur le genre que vous voudrez,
les amateurs d'ombre et d'eau courante, comme le sont
surtout les poètes, vous béniront et ne vous reprocheront
pas les solécismes ! Je vous préviens seulement d'une
chose, c'est que si, à l'exemple de M. Enjalric, vous
poussez la bonté dame jusqu'à suspendre au socle de votre
fontaine, pour la commodité des voyageurs, avec une chainette de fer, une coupe d'une matière quelconque, vous
n'en trouverez pas deux le lendemain, et que, si pour
vous précautionner contre le soleil, vous vous coiffez d'un
chapeau de fer blanc, vous courrez le risque, quel que

�XXVÏ

PRÉFACE GÉNÉRALE.

soit le pouvoir réflecteur du métal, de mourir d'un catharre, ou tout au moins de trouver, en vous décoiffant,
quelques lambeaux de la peau du front collés à l'intérieur
de ce singulier couvre-chef.
C'est donc dans notre cimetière que je désire être enterré.
Puissent mes vœux être exaucés ! mais pour finir cette préface par un dicton patois : « Oimt és lou cos és la mort » ,
où est le corps, là est la mort, et je puis être la pâture des
vers loin du sol natal, ce qui serait une aggravation de
charge pour mon exécuteur testamentaire, désigné dans
ma Passion, à qui en outre incombe mon épitaphe, car
l'art héraldique et le style lapidaire sont l'étude de toute sa
vie. S'il me compare, dans l'article biographique qu'il me
destine, à quelque oiseau chanteur, que ce ne soit ni au
cygne, qui ne chante pas même au moment de sa mort,
n'en déplaise aux poètes ; ni au rossignol, ce héraut du
printemps, dont je n'ai pas la voix mélodieuse; ni au
serin, ni même au chardonneret ; ce serait trop flatteur, et
l'on ne doit aux morts que la vérité. Qu'il ne compare pas
non plus mon ramage à celui de la cigale, qui plaisait tant
à Théocrite et à Anacréon (est-ce que les cigales du mont
Hymette ou du mont Etna sont plus heureusement douées
que celles des Amarats? que quelque naturaliste me le
dise ?). J'ai bien au moral quelque chose de commun avec
cette hôtesse babillarde des buissons, avec cette chanteuse
imprévoyante delà saison caniculaire, mais, sous le rapport
du chant, je vaux un peu mieux, je l'ai moins criard et
moins monotone. Entre ces extrêmes de la gent virtuose
ailée n'est-il pas quelque oiseau mélancolique au fond,
sous une apparence de gaîté, quelque volatile , amant de
la solitude, dont le chant agréable ait l'air d'un persifflage ?

�PRÉFACE GÉNÉRALE.

XXV»

Attendez-donc !... Il existe, parmi les bipèdes emplumés,
au gosier flexible et sonore, une espèce très-nombreuse
que l'on nomme la famille des moqueurs. Elle comprend ,
je crois, les merles et les pinsons. Le merle siffle agréablement , son ramage est, dit-on, composé de plusieurs phrases; mais il est essentiellement imitateur, et c'est à cet
instinct qu'il doit son épithète. J'ai des prétentions à l'originalité ; ce nom-là ne me va pas, et puis , je ne veux pas
que l'on dise de moi, par moquerie : C'est un beau merle !
Le pinson a le chant moins flùté, mais aussi plus mordant
et plus gai... Eh parbleu ! ne dit-on pas d'un homme jovial
qu'il est gai comme un pinson. Mes vers de toute dimension ne sont-ils pas gais, voyons ? ils n'ont que ce mérite,
d'accord ; mais ils ne l'ont pas à un degré ordinaire. D'un
autre côté, quelques naturalistes prétendent que la dénomination donnée à ces oiseaux vient de ce qu'ils pincent
fortement quand on veut les prendre. Eh bien ! quel est
celui de mes lecteurs qui doute que je ne pusse aussi bien
pincer que piquer, si je le voulais, et qu'on n'en portât la
marque ? Tout bien considéré, ce nom de pinson donne
une juste idée de mes œuvres, si non de mon humeur qui
importe fort peu à mes lecteurs et à mes lectrices. Je recommande cette comparaison à mon ami Bonnel ; aucun de
mes concitoyens ne s'étonnerait de me voir appelé par lui
le Pinson narbonnais.
S'il plaît un jour à quelque peintre de la ville de faire
mon portrait, pour le placer en regard de celui de Jasmin,
dans la grande salle du musée , il fera bien de me représenter assis au coin de ma cheminée de cuisine, tenant de
la main gauche un tout petit balai, et de la main droite
un bout de crayon avec lequel j'écris des vers sur le man-

�XXVIII

PRÉFACE GÉNÉRALE.

teau intérieur de cette cheminée, comme sur un pupitre.
Ce petit balai me sert en guise d'étoupe pour les effacer quand
je les ai portés sur mon calepin. Je le lègue au musée,
avec celle qui fut pendant trois ans ma muse, la Marianne
petite m, que vous connaissez, et que j'ai retirée de mon
alcovc parce que ses reins servaient d'asile à des insectes
incommodes. Item, puisque, sans me l'être proposé, cette
préface prend la forme d'un codicile, je lègue à mon ami
Roques , ancien marchand mercier, dont la papillote gauche
fut brûlée par une balle décochée par un vétéran, lorsque
la garde nationale entrait tambour battant au port de La
Nouvelle, sans répondre au qui vive du vieux factionnaire , que le sifflement d'un cers des plus courroucés ne permit pas d'entendre ; je lègue, dis-je, à mon ami Roques,
comme témoignage de ma reconnaissance pour le plaisir
qu'il se donne de lire, tous les soirs avant de s'endormir,
quelques-uns de mes couplets, pourvu que ce ne soit pas
comme narcotique
(il s'en défend , je l'en crois sur parole) , la planchette de soixante centimètres carrés sur
laquelle je les écris dans la belle saison, près de la fenêtre
de ma chambre. Item, je lègue à chacune des communes
ou fraction de communes rurales sur lesquelles je me suis
égayé dans mes opuscules, en commençant par les plus
pauvres, un exemplaire à prendre dans les dix ou douze
douzaines dont je n'aurai pu trouver le débit, affront dont
je me vois menacé.
Je prie mon ami Calmette, pharmacien, de décomposer
par le moyen chimique le plus sûr l'esprit de mes poésies
franco-patoiscs, qui se compose de deux éléments bizarrement amalgamés. 11 voudra bien mettre, sans les laisser
évaporer, dans un flacon de verre bien bouché , chacun

�PRÉFACE GÉNÉRALE.

XXIX

de ces éléments, et l'aire cadeau de ma part du flacon F,
contenant, je suppose, le principe français, à mon ami
Cauvet, avocat, et du flacon P, qui récèlera le principe
patois, au chantre des amours de la Magarè, quand il se
fera connaître, pour que la petite dose d'esprit que je leur
lègue, en application du proverbe on ne donne qu'aux riches,
proverbe encore plus vrai de nos jours que du temps de
nos aïeux, peu soucieux de laisser des millions à leurs héritiers directs ou collatéraux; pour que cette petite dose
d'esprit, dis-je, venant en accroissement de celle que leur
a si libéralement départi la nature, ils continuent après
moi, mais avec plus de bonheur, pour le charme de leurs
loisirs et l'amusement de nos concitoyens , l'œuvre que je
n'ai que commencée. La matière ne leur manquera pas,
car la mine que j'ai ouverte, sans assez consulter mes forces, est à peu près intacte. S'il convient à mes facétieux
légataires de procéder à ma manière, et de choisir pour
cadres de leurs peintures de mœurs, des événements purement locaux, je crois leur rendre un véritable service en
leur indiquant pour sujet d'un poëme divertissant, l'enlèvement de la pierre dite des Pèlerins. Ge beau morceau de
sculpture fit, dit-on, partie de la frise d'un temple dédié
à Jupiter tonnant. Il embellit plus tard une des entrées de
l'ancienne église de la Major (Sainte-Marie majeure), achetée par la pauvre confrérie de Saint-Roch, et fait aujourd'hui l'ornement de notre musée. L'événement que je rappelle eut lieu en 1834, et faillit occasionner une grosse
émeute. Le héros de ce poëme ne pourrait être, à mon
avis, que M. Jalabert, doyen de la Société archéologique
et son fondateur. Ses complices dans ce rapt célèbre seraient MM. les membres de cette société. Feu le grand

�XXX

PRÉFACE GÉNÉRALE.

Margerit, pèlerin des plus zélés, qui opposa à la rapacité
des archéologues la plus vive résistance, aurait toutes les
qualités requises pour jouer le rôle d'Hector dans la burlesque épopée. L'aumônier de la confrérie, d'une part
(c'était, je crois, M. Darbon); d'autre part, feu M. Tallavignes, alors maire, figureraient comme médiateurs dans
l'accommodement qui devrait finir la querelle. Quelques
centaines de francs rendirent taisants, comme on sait, les
servants de saint Roch. Ce saint et son fidèle quadrupède
restèrent impassibles ; ce qui prouve que, craignant d'être
délogés, l'accord eut leur tacite approbation. La confrérie,
en effet, avait des dettes criardes, et les dettes ne se paient
pas plus avec des coquilles de pèlerin (quand elles viendraient , non pas de la mer Morte, où l'on n'en trouve aucune , mais de Beyrout ou de Jaffa), qu'avec des coques de
noix. D'ailleurs, la pierre était d'origine païenne. Les aigles
qui y sont sculptées sont les aigles romaines et pas du tout
l'emblème de quelque évangéliste, et figurent bien mieux,
en cette qualité, dans un musée panthéiste qu'à la porte
d'une église. Si je ne me trompe, il y a dans le fait que
j'indique un joli sujet de badinage. Je le propose à mes
deux légataires sus-nommés. Traité en français ou en
patois, il ferait le même plaisir à nos concitoyens.
Je fais enfin, pour le repos de leur conscience, à ceux
des acheteurs de mes opuscules qui ne m'ont pas payé, et
que je m'abstiendrai de nommer, pour ne pas leur délivrer
en quelque sorte un brevet de stupidité ou de lésine (ne
serais-je pas un peu turc, si je leur jouais ce tour ?), ce
qu'on appelait en droit romain legatum liberationis, un legs
de libération. Il est bien entendu que cette grâce ne peut
s'étendre aux acheteurs de mes œuvres complètes. Mais

�PRÉFACE GÉNÉRALE.

XXXt

comme il est fort possible que quelques personnes, ayant
acheté ces deux volumes par entraînement, viennent à s'en
repentir, je m'oblige formellement, tant je tiens peu à ce
que mon livre figure dans la bibliothèque d'un sot, à le reprendre dans le cours de la semaine (délai de rigueur),
s'il m'est rapporté en bon état.
Je demande bien pardon à tous ceux de mes amis que
j'ai pu ennuyer quelquefois en leur débitant des tirades de
mes vers. Je les prie de croire que lorsque je l'ai fait, sans
y être invité, ce n'a pas été par une démangeaison vaniteuse , mais pour me procurer des renseignements dont
j'avais absolument besoin.
Me voilà bien tranquille maintenant que j'ai mis ordre à
mes affaires spirituelles.... je veux dire littéraires; n'équivoquons pas ! Je n'aurai plus qu'à me promener, à lire la
gazette, à causer avec mes amis* des affaires du temps,
des commérages de notre maligne cité, à visiter les travaux
du chemin de fer (quand il plaira à la Compagnie de les
commencer ), à m'ébaudir enfin lorsque j'entendrai par-ci
par-là quelqu'un de mes couplets chanté par nos fashionnables, nos couturières et nos manœuvres. Quelle douce existence si le temps était au beau fixe et si ma santé pouvait
se soutenir encore trente ans ! J'ai donc écrit ma dernière
phrase, comme prosateur, et rimé ma dernière strophe,
comme chansonnier. Le fameux proverbe serment d'ivrogne
ne me sera pas applicable, bien sûr ! ma vie littéraire n'a
pas été tellement heureuse que je m'y raccroche à l'occasion , comme fait un moribond à l'existence physique. Le
nombre des gourmets en poésie diminue tous les jours ;
mais, en revanche, pour un pauvre pâ...pà...pà...pâtissier comme Sallis, le bègue, que nous avions, il y a trente

�PRÉFACE GÉNÉRALE.

ans, nous en aurons bientôt une douzaine qui feront d'excellentes affaires, et dont les portraits feront, comme celui
de Limouzis, l'ornement de nos expositions futures. Les
méringues, les biscuits glacés, les bâtons de Jacob, etc.,
voilà ce qu'il faut à notre bourgeoisie blasée en fait de lecture et de poésie. L'art d'écrire ne donne plus aucune considération, si l'on n'est pas, comme M. Ournac, maître d'écriture.... il déconsidère bien plutôt! J'entendis l'autre jour,
et ce mot me blessa jusqu'au fond du cœur, un vieux sergent-de-villc dire, en me montrant du doigt à un paysan
qui cherchait des limaçons le long d'une haie : « Aïssis
Moussu Birat, és un brabé farçur ! » Je ne suis donc qu'un
farceur pour bien des gens ! « Insère, Daphni, pyros, mitte
or Aine vîtes ! » ou plutôt, que le vers y soit ou non, je ne
suis pas un Saumaise : Fac, Birat, hemistichos ; mitte ordine
versus ! M. de Lamartine ne prenait-il pas en pitié luimême, l'an dernier, la gloire littéraire ! Plus d'additions,
plus de corrections surtout ! c'est cela qui est un travail de
chien. Il faut avoir intérêt à l'ajournement indéfini d'une
œuvre quelconque pour, sans en sécher d'ennui, faire et
défaire sans cesse, comme Pénélope, la même besogne.
Chez moi, c'est tout le contraire. J'aurais plus de profit et
moins d'ennui à pêcher à la ligne, comme M. Cirai père,
au bas de la cascatelle du moulin du Gua, des anguilles de
cinquante à la livre, ou bien à façonner au tour des morceaux de buis pour en faire des tontons do fuseau, comme
le vieux M. Seguier, qu'à limer et à polir ad unguem des
vers de toute dimension. Serrons-donc tout ce fatras jusqu'au jour de l'impression, si impression il y a jamais !
car je suis bien tristement impressionné par tant de mécomptes... Eli bon, bon, bon .' vieux forgeron, abandonne

�PRÉFACE GÉNÉRALE.

XXXIII

l'enclume !... Ah, parbleu ! je tiens là le commencement
d'un refrain qu'il m'est très-facile d'achever en suivant la
comparaison. Eh bon, bon, bon ! vieux forgeron, la Urne et
le... et le... et le charbon. C'est bien cela ! et pourquoi donc
m'en tiendrais-je au refrain ? quelques couplets dédommageraient peut-être le lecteur du peu d'attrait de ma prose.
Ce n'est pas pour mon plaisir au moins, oh non ! et d'ailleurs
tous les poètes ne font - ils pas en vers leurs adieux au
public ?
A forger un volume
i)e vers qu'on dit piquants.
Mon esprit se consume
Comme à vingt ou trente ans.
Eh bon . bon. bon ! vieux forgeron
Abandonne l'enclume,
Eb bon, bon, bon ! vieux forgeron ,
La lime et le charbon.
J'en ai mal à la gorge ;
La vapeur d'un fourneau
N'est pas du sucre d'orge
Que l'on dissout dans l'eau.
Eh bon ! etc.
Oe cendraille et de suie
Mon visage est tout noir.
Allons, que je m'essuie,
Car je fais peur à voir !
Eh bpn ! etc.
Par l'éclat de la braise
Mes yeux sont presque éteints,
Et ce lourd marteau pèse
A mes débiles mains.
Eh bon ! etc.
J'ai servi la pratique
l'as cher et lestement,
Et pourtant ma boutique
Baille après le chaland.
Eh bon ! etc.

�xxxrv

PRÉFACE

GÉNÉRALE.

« Au clapier court la pierre ,
« Il pleut sur le mouillé, »
El l'on me jette à terre
Comme un vieux clou rouillé.
Eh bon ! etc.
Je veux que l'on m'égorge;
Qu'en guise de piston,
Un bon soufflet à forge
M'enfle comme un ballon :
Eh bon ! etc.
Qu'avec de l'eau bouillante
On me rince la peau
Si, jusqu'en l'an quarante .
Je touche aucun marteau.
Eh bon ! etc.
Au pauvre prolétaire
Toi qui sers de surplis ,
Quitte mon dos, ma chère !
Tes destins sont remplis.
Eh bon ! etc.
Sur un bâton plantée
Va-t-en dans mon enclos,
D'un feutre surmontée,
Faire peur aux pierrots.
Eh bon, bon, bon! vieux forgeron
Abandonne l'enclume,
Eh bon, bon , bon ! vieux forgeron ,
La lime et le charbon.

Si ces couplets manquent de chaleur, je mérite les plus
grands reproches, car je suis censé les avoir composés
dans un milieu très-échauffé.
Au moment de terminer cette longue préface par la formule révérentielle la plus révérencieuse que l'on puisse
trouver, il me vient une idée à laquelle je n'avais pas pensé
jusqu'ici, et je ne puis trop m'en étonner. J'ai chanté mon

�PRÉFACE GÉNÉRALE.

XXXV

pays en toute sincérité, sans le dénigrer ni le flatter, je
puis me rendre cette justice ; mais ai-je donc oublié qu'il
fût, il y a près de deux cents ans , traîné dans la fange de
ses égoûts par deux poètes de taverne, par deux francs
libertins qui ne durent leur verve qu'au bon vin de son
terroir ? Et je ne te vengerais pas, ô ma ville natale ! Si
ferai-je,' parbleu ! Vite , ma meilleure plume, mon plus
beau papier, mon encre la plus noire ! Où le trouverai-je
ce maudit Voyage de Chapelle et Bachaumont ? Le voilà sur
mon dernier rayon , tout moisi, tout chargé de poussière,
aussi noir, aussi laid que les âmes de ses auteurs ! je le
tiens d'une main tremblante de colère
À l'œuvre, à
l'œuvre ! ils en riront jaune dans l'autre monde, ces drôles-là ! et Voltaire, Boileau, Gresset, Panard, etc., auprès
desquels ils se faufilent comme des geais parmi des paons,
ou plutôt comme des merles parmi des rossignols , les banniront bien vite de leur société , quand ils connaîtront toute
leur malice, pour les renvoyer à celle de l'obscène et plat
Grécourt et de leur ancienne connaissance l'infâme d'Assoncy, que les vieilles bagasses de Montpellier voulaient
brûler à petit feu quand ils y passèrent (*). Donc quelques
pages encore avant de finir tout à fait, ô mes concitoyens !
vous les lirez ou vous ne les lirez pas, que diable ! vous
(*) Bachaumont s'amenda dans sa vieillesse, et se confessa sans doute
des insultes ordurières qu'il avait vomies contre le sexe narbonnais, mais
Chapelle mourut dans l'impénitence finale, à l'âge de 70 ans. « Son ago« nie, dit un écrivain de l'époque, fut une indigestion mêlée d'ivresse ,
«
«
«
«
«

son dernier trait d'esprit une saillie contre la tempérance, et sa dernière demande celle d'un verre de vin de Bordeaux.... II avait assisté
longtemps aux soirées de Ninon, mais l'ivrognerie de ce poète étant
devenue extrême, Mn* de Lenclos finit par lui interdire sa maison.
L'intercession de Boileau ne put le faire rentrer en grâce. »

�XXXVI

PRÉFACE GÉNÉRALE.

en êtes bien les maîtres. Mais si, vous les lirez pour votre
consolation ! il est bon que notre administration municipale les lise, pour qu'elle s'occupe un peu plus de redresser et d'élargir nos rues, sans acception d'hôtel ou de masure; pour qu'elle songe à donner un écoulement plus
facile à nos égoûts, afin que les étrangers, déjà séduits
par la magnifique entrée de notre ville, par le joli jardin
du musée, par la belle façade de la Mairie , enfin par le
grandiose de notre demi - cathédrale, puissent circuler
partout sans marcher sur la pointe du pied et sans se boucher les narines ; il est bon que nos grisettes les lisent,
pour qu'elles tiennent leurs cœurs et leurs appas en garde
contre les freluquets de passage, quelque beaux diseurs
qu'ils soient. Soyons propres comme des Hollandais, ô
mes concitoyens ! soyez pures comme des vestales, ô mes
concitoyennes ! pour que le libelle abominable de Chapelle
et Bachaumont tombe dans le dernier mépris.
Ceci n'est encore qu'un préambule ; je veux les étriller
de main de maître. Écoutez , écoutez !
Vers le milieu du XVIIe siècle, quelques années avant
que la sollicitude du cardinal de Bonzy pour les intérêts
de la province , en général, et de sa ville archiépiscopale ,
en particulier, eût fait élever pour la sûreté des voyageurs
la magnifique chaussée qui traverse la plaine de Coursan ,
deux beaux-esprits parisiens, de passage à Narbonne,
dépités d'y avoir été retenus pendant deux jours, à la suite
d'un gros orage dont la pluie torrentielle submergea nos
environs, mirent leur verve satirique en commun dans un
opuscule moitié prose et moitié vers, pour déverser le
ridicule sur notre vénérable cité. La France lettrée applaudit à ce badinage bien cruel pour Narbonne et ses habi-

�PRÉFACE GÉNÉRALE.

XXXVII

tants. Voltaire en faisait grand cas. Laharpe le regardait
comme un petit chef-d'œuvre. 11 ne jouirait pas aujourd'hui, à son apparition, de la même faveur. La Muse du
badinage, dont je suis le dernier et le plus malingre nourrisson, parce que s'étant épuisée à nourrir mes frais et
brillants devanciers, elle dût suppléer au lait qui lui manquait par du lait de chèvre, que je suçais à l'éponge ou
au biberon dans sa crèche délaissée, la Muse du badinage
n'a plus de culte parmi nous. Nos aïeux courbèrent la tète
sous tant de sarcasmes. Aucun d'eux ne se sentit de force
à récriminer contre ces insulteurs, et à faire revenir les
esprits d'une opinion si défavorable à notre ville. Plus tard,
Lefranc de Pompignan , auteur du Voyage en Languedoc et
en Provence, rendit à Narbonne plus de justice en attestant
« qu'il n'y plut pas, qu'il n'y tonna même pas pendant plus
« de quatre heures de séjour qu'il y fit, et que jamais le
&lt;( ciel ne fût plus beau que lorsqu'il en partit. Mais vu le
« local enterré », dit-il, dans une suite de rimes alternativement identiques :
«
«
«
«
«
«
«
«

Mais vu le local enterré
!)e la cité primaliale,
Nous croyons, tout considéré,
Que quand la saison pluviale ,
Au milieu du champ labouré.
Ferme la bouche a la cigale,
Toutes les eaux ont conjuré
D'environner, bon gré, mal gré,

«
«
«
«
«
«
«
«

La ville archiépiscopale ,
Ce qui rend ce lieu révéré
Un cloaque beaucoup trop sale,
De quoi Chapelle a murmuré ;
Mais d'un ton si peu mesuré
Qu'il en résulte grand scandale,
Au point qu'un prébendier lettré
De l'église collégiale

�PRÉFACE GÉNÉRALE.

XXXVIII
«
«
«
«
«

Nous dit, d'un air très-assuré.
Que ce voyage célébré
N'était au fond qu'oeuvre de balle
Et que Narbonne, qu'il ravale,
Ne l'avait jamais admiré. »

avec grande raison , d'après moi :
« Bien n'est beau qae le vrai ; le vrai seul est aimable » ,

et surtout admirable, et la partie du fameux Voyage qui
nous concerne n'est ni vraie ni bien poétique. Notre ciel
est un ciel d'airain presque aussi avare de pluie que celui
de la Palestine. Tandis qu'ailleurs petite pluie abat grand
vent, ici grand vent vient de petite pluie. Les marchands
de parapluies ne font chez nous d'affaires passables que
grâce au vent de cers, qui les tort et les met en pièces. La
bonne chaussure y dure plus qu'ailleurs, ce qui est un
fléau pour la tannerie (que de fois M. Gayraud en a jeté
les hauts cris !), et les grenouilles sont moins préoccupées , dans la fange de nos marais, de la forme de leur
gouvernement que de la prolongation de leur vie languissante. Nous savons par une longue et cruelle expérience
que quand l'hiver a été sec, les récoltes en fourrages et en
céréales manquent presque complètement. Quelques semaines d'un temps gras, que nous devons plus au vent humide
de la mer qu'à la sollicitude de saint Sigismond , préviennent seules une disette totale. Narbonne n'était pas plus
vilaine, à cette époque, que mille autres villes de même
population, et avait de plus beaux monuments que la plupart d'entr'elles. Notre population n'était pas, tant s'en
faut, plus ignorante que celles des villes voisines, car on
a toujours cultivé les lettres à Narbonne, qu'un ancien
auteur appelle l'asile des sciences et l'Athènes des Gaules. C'est

�PRÉFACE GÉNÉRALE.

XXXIX

à Narbonne , j'en répondrais, et non pas in aere crasso de sa
bicoque de Pompignan, que le poëte Lefranc, ébloui de la
splendeur de notre soleil, trouva devant l'hôtel de la Dorade , pendant qu'on lui préparait, à la sauce piquante, une
dorade comme on n'en pèche que sur notre littoral, la
magnifique strophe qui l'a immortalisé, et c'est à Narbonne
aussi, j'en suis sûr, que M. Auguste de Labouisse , poëte
érotique et receveur des droits réunis, qui trouvait réunis
dans la personne de son Éléonore tous les agréments du
corps et de l'esprit (l'hymen a aussi son bandeau), composa ses meilleures élégies et notamment son fameux quatrain sur les sept péchés commis journellement par le juste.
Les fièvres étaient alors plus communes à Narbonne
qu'ailleurs, d'accord; on y vivait pourtant longtemps et
bien, et tel cuisinier de l'archevêque, moins célèbre que
Vatel, que grandit tant sa fin tragique, l'aurait peut-être
éclipsé dans les cuisines de Versailles ou de Marly. Faire
grande chère avec peu d'argent, c'est le triomphe du cuisinier, et aux yeux des gastronomes, là gloire du pays où
l'on peut se procurer cet inestimable avantage.
Depuis lors tout est en progrès ici. On y recule au moins
une maison tous les ans. L'air y est devenu plus sain. Nos
chaussées sont plus hautes et mieux entretenues qu'autrefois. Quarante borne-fontaines lavent cinq fois par mois,
sinon la nuit du moins le jour, nos rues malheureusement
encore étroites et tortueuses. Le port de La Nouvelle, qui
a pris un si grand accroissement, et avec lequel nous avons
d'incessantes relations par terre et par eau, est devenu
comme un faubourg de Narbonne. Notre musée et notre
bibliothèque, que nous envient les cités voisines, sont visités avec intérêt, non seulement par des masses de paysans,

�Iti

PRÉFACE GÉNÉRALE.

de militaires et de bonnes d'enfant, mais par tous les voyageurs qui ont vingt-cinq centimes à donner au concierge.
Nous avons dans le jardin de ce musée un accacia si beau
dans sa décrépitude qu'aucun peintre de passage n'a jamais
manqué de le dessiner sur son album ; enfin cette ville, si
décriée par des écrivains si peu sérieux, est honorablement
mentionnée dans tous les dictionnaires géographiques, tant
sous|le rapport agricole, industriel et commercial, qu'au
point de vue artistique et littéraire. Encore quelques années,
et, le chemin de fer aidant, nous balancerons Béziers, Perpignan et Carcassonne. Voilà ce qu'était Narbonne, au
temps de Bachaumont, ce que nous sommes, en l'an de
grâce 1855, et ce que nous serons dans peu de temps !
Voyons maintenant ce que valent ces vers si célébrés des
deux beaux-esprits en question :
« Dans cette vilaine Narbonne
« Toujours il pleut, toujours il tonne. »

Mensonge à la centième puissance !
« Une nuit doneques tant il plut,
« El tant d'eau celle nuit il chut, »

11 chut ! Cette chute de vers n'est pas des plus heureuses
et le doneques très-harmonieux. La répétition du mot nuit
est une cheville.
« Que la campagne submergée
« Tint deux jours la ville assiégée. »

Peut-on dire d'une manière plus plate et plus incorrecte que
l'eau qui couvrait une partie de notre plaine interceptait les
communications de la ville avec la campagne, du côté de
Béziers ? Ce couplet ne vaut absolument rien.
« Que cela ne vous surprenne point ! Quand il pleut six

�PRÉFACE GÉNÉRALE.

((
«
«
«
«
«
(c
«
«

XLI

heures dans cette ville, comme c'est toujours par orage,
et qu'elle est située dans un fond tout environné de montagnes, en peu de temps les eaux se ramassent en si
grande abondance, qu'il est impossible d'en sortir, sans
courir le risque de se noyer. Nous voulûmes pourtant
le hasarder, mais l'accident d'un laquais emporté par
une ravine et qui, sans doute, était perdu si son cheval
ne l'eût sauvé à la nage, nous fit rentrer bien vite, pour
attendre que les passages fussent libres. »
Et quand il se serait noyé, ce laquais, qui ne pouvait
être qu'un bien mauvais garnement (tel maitre , tel valet),
la belle affaire ! Un demi-siècle auparavant, sur ce même
point, le roi Louis XIII, la reine, le duc de Richelieu ,
toute leur suite, toute leur escorte, composée de plusieurs
régiments, faillirent se noyer en masse. La catastrophe,
quoique partielle, fut épouvantable. Si quelque poëte de
cour, en rimant un aussi tragique événement, eût médit,
à ce sujet, de Narbonne, de ses alentours, de son fleuve
et de ses habitants, qui n'en pouvaient mais, on le lui
aurait pardonné, mais tant d'outrages pour un drôle à qui
quelques pintes d'eau limoneuse faillirent faire perdre pour
toujours le goût du vin... quelle méchanceté ! quelle noirceur !
Le second morceau, composé de quatre strophes , vaut
un peu mieux, fl n'est pas sans esprit, et les vers, bien
que négligés, sont tournés agréablement.
« Des messieurs que nous trouvâmes se promenant sur
« la grande place, et qui nous parurent être des princi« paux du pays, ayant appris notre aventure, crurent
(( qu'il était de leur honneur de ne nous laisser pas en« nuyer... » (Voilà un aveu de l'urbanité exquise de nos

�XLII

PRÉFACE GÉNÉRALE.

aïeux qui mérite d'être remarqué, car il fait ressortir l'impolitesse et l'ingratitude de leurs détracteurs.) « Ils nous
« voulurent donc faire voir les raretés de leur ville, et nous
(( menèrent d'abord dans l'église cathédrale qu'ils préten« daient être un chef-d'œuvre pour la hauteur des voûtes.
« Mais nous ne saurions pas dire au vrai
« Si l'architecte qui la fit
« La fit ronde , ovale ou carrée,
« Et moins ençor s'il la bâtit
« Haute, basse. large ou serrée; »

Comme ce la fit, dit deux fois, et ce la bâtit sont élégants !
Cette strophe est mal bâtie.
« Car arrivés dans ce saint lieu,
« Nous n'eûmes jamais d'autre envie
« Que de faire des vœux à Dieu
« De ne le voir de notre vie. »

Le mot jamais est plus qu'une cheville là où il se trouve; il
le fallait au quatrième vers. N'est-il pas surprenant que ces
messieurs ayant levé la tète ( après avoir fait leurs vœux à
Dieu de ne revoir de leur vie l'église de Saint-Just) pour
examiner le fameux tableau du Lazare, n'aient pas admiré
la légèreté et l'élégance d'une voûte de quarante-trois mètres dans œuvre, supportée par des piliers si élancés, et
qu'ils se soient étonnés du ton sombre d'un tableau représentant une tombe et de la hideuse figure d'un lépreux,
mort depuis quatre jours , et à demi ressuscité ?
« Ce qu'on y montre encor de rare»

Il fallait rigoureusement, puisque pas un mot de prose ne
sépare cette strophe des précédentes, qu'elle commençât,
comme elles, par un vers à rime masculine.
« Est un vieux et sombre tableau... »

�PRÉFACE GÉNÉRALE.

XLIII

Un tableau est-il vieux à cent ou cent cinquante ans ? et,
en fait d'œuvre d'art, la vétusté est-elle un si grand vice ?
Tous les musées, toutes les églises ne sont-ils pas parés de
vieilles toiles ?
« Où l'on voit sortir un Lazare.. »

Un Lazare ! comme qui dirait un lésard.
« A demi mort de son tombeau ;
« Mais le peintre l'a si bien fait,
« Sec, pâle, hideux, noir, eiFroyable,
« Qu'il semble bien moins le portrait
« Du bon Lazare que du diable. »

L'h du mot hideux étant aspirée, le deuxième vers est faux.
Il n'y a pas d'homme, dans une pareille situation, qui ne
fut sec, pâle, hideux, noir, effroyable, mais il n'y a pas
non plus de bon poëte qui se permette une telle accumulation d'épithètes, et l'on n'a pas rigoureusement l'air d'un
diable parce qu'on est tout cela.... Notez que ces grands
connaisseurs en peinture ne remarquèrent pas le seul
défaut de cette belle toile, c'est-à-dire la taille de Lazare.
Elle est telle que si on s'imagine ce personnage debout,
ainsi que ceux des témoins que l'on voit occupés à Je débarrasser de son suaire et des bandes dont ses jambes sont
liées, il les dépassera de tout le buste.
Nos rimeurs impertinents, continuant en prose*leurs
gentillesses, disent ensuite : « Ces messieurs » (les principaux de la ville, entendez-vous ! c'est à dire la meilleure
noblesse de Narbonne , peu nombreuse, à la vérité, d'après
un vieux dicton, puisqu'on la rassasierait toute avec un
chapon truffé, mais remarquable par sa courtoisie et l'élégance de ses manières), « ces messieurs ne furent pas

�XLIV

PRÉFACE GÉNÉRALE.

&lt;( contents de nous avoir fait voir ces deux merveilles, ils
(( eurent encore la bonté, pour nous régaler tout à fait,
&lt;( de nous présenter à deux ou trois de leurs plus polies
« demoiselles qui tombaient en vérité de la... » (Ma plume
se refuse à tracer même l'initiale du mot salivé par.ces
vilains ). « Voilà tous les divertissements que nous eûmes
« à Narbonne !... Voyez par-là si deux jours que nous y
« demeurâmes se passèrent agréablement ! — Toi qui nous
« as si bien divertis... » Nous voici arrivés au dernier morceau , celui des imprécations :
«
»
«
«
«

Digne objet de notre courroux,
Vieille ville toute de fange,
Qui n'es que ruisseaux et qu'égouts,
Pourrais-tu prétendre de nous
Le moindre vers à la louange !

«
«
«
«
«

Va ! tu n'es qu'un quartier d'hiver
De quinze ou vingt malheureux drilles.
Où l'on peut à peine trouver
Quatre ou cinq misérables filles
Aussi malsaines que ton air.

« Va ! tu n'eus jamais rien de beau !... »

Jamais ! c'est un peu fort
pas même du temps des
romains ! la plupart des historiens latins témoignent du
contraire. Eh quoi ! le mausolée de Philippe-le-hardi, brisé
par nos septembriseurs de 1793, et les tombeaux de nos
archevêques, qui ne furent pas plus respectés, et le somptueux maître-autel de la cathédrale, érigé par la munificence du cardinal de Bonzy, qui aurait éprouvé le même
sort, si les démolisseurs n'avaient pas redouté d'être écrasés sous ses débris, ne décoraient-ils pas alors l'église de
Saint-Just ? Et les tentures provenant de la manufacture
royale des Gobelins, données à son église primatiale par

�PRÉFACE GÉNÉRALE.

XLV

Mgr. de Vervins, un des plus zélés et des plus aumônieux
de nos prélats ; et celles dont le travail surpassait incomparablement la matière, bien qu'elles fussent d'or et de
soie, qui tapissaient le chœur de Saint-Just, témoignage
splendide de la piété de l'archevêque François Fouquet, de
Bélisle, qui les avait héritées de son malheureux frère,
surintendant des finances de Louis XIV, lequel les avait
acquises de Jacques II, roi d'Angleterre , réfugié en France ; et le soleil d'or massif, où l'on exposait le saint sacrement , d'une pesanteur telle , dit Piganiol de la Force, qu'il
fallait huit clercs pour le porter, et nos orgues grandioses
dont les pareilles ne se trouvent pas dans toute la chrétienté;
et les centaines de chandeliers, lampes, lustres ou candélabres d'or, d'argent, de cristal, incrustés de pierreries,
qui inondaient de lumière la sacro-sainte basilique les jours
de grande solennité ; et la statue de marbre de ce pieux
chevalier que nous appelons Moussu dé las Bordos, à laquelle
il ne manque encore qu'un doigt de la main, tout cela
n'était-il pas de toute beauté ?
N'allais-je pas omettre les verrières, merveilleusement
peintes, des hautes fenêtres ogivales de Saint-Just ? c'était
tout un musée religieux dont il ne reste que des fragments.
Lorsqu'elles étaient traversées, à l'orient ou au midi, par
les rayons d'un soleil brillant, qu'elles réfractaient, elles
parsemaient les murs, les piliers et les dalles de figures de
toute forme et de toute couleur, dont le mélange et la mobilité kaléïdoscopiques donnaient des distractions involontaires aux fidèles les plus fervents.
Mais c'est surtout le trésor de Saint-Just qu'il fallait voir !
Qui ignore, dans le midi de la France, que ce qu'il renferme encore (après le pillage en grand de l'époque révo-

�XLM

PRÉFACE GÉNÉRALE.

lutionnaire et les voleries successives qui l'ont appauvri
depuis) en crosses archiépiscopales, ostensoirs, reliquaires, dyptiques, calices, manuscrits du moyen âge , etc.,
fait l'admiration des plus grands personnages admis à le
visiter.
«
«
«
«

Va, lu n'eus jamais rien de beau.
Rien qui mérite qu'on le prise ;
Bien peu de chose est ton tableau ,
Et bien moins que rien ton église ! »

Des trois couplets, atrocement injurieux, qui composent
ce morceau, le premier est le mieux fait. Les rimes en er
du second n'ont pas la même consonnance et choquent
l'oreille. Les noms de nombre multipliés font un mauvais
effet en poésie, et ces auteurs n'en ont pas été sobres. Les
épithètes de malheureux et de misérable sont à peu près
synonymes. Que signifie d'ailleurs cette qualification de
quartier d'hiver ? Les habitants d'un pays aride où le
thermomètre ne descend pas vingt fois par an au-dessous
de zéro, y sont-ils en quartier d'hiver ? Qui dit quartier,
dit une fraction ! Quand on passe toute sa vie dans un
pays, on n'y est pas en quartier d'hiver, ni en quartier
d'été. On peut d'ailleurs être en quartier d'hiver dans un
très-bon pays ; un général d'armée les choisissait tels autrefois , quand la saison des frimats suspendait les hostilités. Cette strophe est plate et triviale. La troisième, qui
finit énergiquement tout le morceau, est déparée par le
second vers, qui dit la même chose que le premier.
J'ai cité les vers les plus mordants et peut-être les mieux
tournés de l'opuscule. Ab illis discite omnes! Je ne suis que
de la troisième force dans Fart de badiner avec grâce, mais
si j'avais vécu dans ce temps-là, j'aurais lavé la tète, moi

�PRÉFACE GÉNÉRALE.

XLVlï

tout seul, à ce duo mal élevé qui manqua aussi grossièrement à tous les devoirs d'une hospitalité patriarcale, et
j'aurais peut-être fait rire à leurs dépens. Le démon de la
satire, ô mes concitoyens ! ne vous a suscité un vengeur
que bien tard ; mais enfin l'Exoriare aliquis nostris ex mœnibus ultor du prébendier lettré dont parle l'auteur du Voyage
en Languedoc et en Provence est exaucé ; et je vous ai relevés , ô mes concitoyens ! vous surtout, ô mes fraîches
et propres concitoyennes ! d'une humiliation imméritée.
Non, ce ne sont pas quinze ou vingt malheureux drilles que
les vingt-cinq membres de notre Société archéologique, qui
pourraient dans une occasion extraordinaire se renforcer
d'un pareil nombre , comme le fait un Conseil municipal ;
ce ne sont

pas

davantage quatre ou cinq malheureuses filles

malsaines que ce charmant essaim de grisettes à la tournure
si gracieuse, au minois si piquant, à la langue si bien pendue ; et ce sont enfin moins de coups de pied que de chiquenaudes , qué d'éspoutidos, pour parler leur langage, que
la déesse d'Amathonte adresse par leur entremise à nos
galants verts, gris - pommelés ou blancs, et même aux
beaux-esprits de passage trop entreprenants. En tous cas,
si quelque coureuse punit ceux dont je parle de leur incontinence , elle fit bien.
Vous me saurez donc gré, ô mes concitoyens ! de ce
plaidoyer en faveur de notre pays, quelque long qu'il
soit, car il prouve invinciblement que ce pays en vaut un
autre, sous tous les rapports, lorsque les esprits y sont
tranquilles et que chacun s'occupe de ses affaires; et, si vous
prenez une lorgnette pour en examiner les défauts et les
qualités, vous mettrez l'œil à l'objectif, proprement dit,
pour juger des premiers, à l'oculaire pour apprécier les

�XLVIII

PRÉFACE GÉNÉRALE.

autres, et vous ne me donnerez pas le déplaisir de voir
chez mon libraire, surtout dans ma chambre, Yamas toujours entier de mes publications. Ce faisant, je prie Dieu,
saint Paul Serge, qui convertit nos aïeux à la foi chrétienne , et les bienheureux Just et Pasteur, sous le vocable
desquels notre cathédrale fut bâtie, qu'ils vous aient, ainsi
que notre vénérable cité, en leur sainte garde. Ainsi soit-il.

�POÉSIES NARBONNAISES.

POÈME EN DEUX CHANTS, AVEC INTERMÈDE.

PREMIER CHANT.

Le grave et colossal Jean-François Amadou,
Arpenteur-géomètre ; Albert, sec comme un clou ;
Lauticr, borgne et ventru, mais d'humeur joviale ,
Et Mathurin Pépi, suisse, à la cathédrale ,
(Pépi qui cumulait sa sainte fonction
Avec celle de garde et de porte-jalon , )
Allaient à Bizanet 1 pour œuvre d'arpentage.
Il fallait préciser, après maint arbitrage ,
Mainte expertise vaine et quatre à cinq arrêts ,
Qui grevaient les plaideurs d'incalculables frais ,
D'un hernie 2 communal la limite indécise.
Nul des deux contestants n'entendait lâcher prise :
Le maire était têtu, plus têtu Racagel ;
La justice en suait, et le petit Miquel 3

�2
Absorbé, qui l'eut cru ! par la fâcheuse affaire,
Devenait incivil et ne saluait guère;
Lui qu'on voyait avant, Philinte doucereux ,
Et des plus gros procès jugeur insoucieux ,
Prodiguer ses saluts des mains et de la tête,
En tournant sur son pied comme une girouette.
Sa mignarde moitié, qui toujours à souhait,
Dans un lit paresseux, de sa main recevait
Le chocolat surfin , qu'avec un soin extrême ,
Dans un poêlon bien net, il délayait lui-même ,
Voyant son cher Miquel s'alambiquer l'esprit
Sur ce maudit procès, et, presqu'au saut du fit,
Trotter vers le palais , plus diligent qu'Estrade

4

,

Craignait, non sans raison, qu'il ne tombât malade.
Je dirai plus

On sait que sa dévote main ,

Dans la nef de Saint-Paul, promena le bassin
Pendant près de trente ans. Doyen de la fabrique,
Sitôt que résonnait sous la voûte gothique
Le grand Magnificat ou le chant du Credo,
Radieux et s'armant de son brillant plateau
Que rehaussait toujours une fine manchette,
Du bedeau précédé, Miquel menait la quête.
Son œil inquisiteur , on ne l'évitait pas.
Ses timides consorts se traînant sur ses pas
De son patelinage admiraient les ressources.
La glu de ses propos des plus avares bourses
Tirait tantôt un sou , tantôt un double liard....
Tous lui payaient tribut, moins le riche Viard

5

,

Dont le grognement sourd accueillait sa supplique.
Eh bien, tant que dura le plaid diabolique,
Ce cher bassin de l'œuvre, enviable entre tous,
11 le laisse à Bruel, sans en être jaloux,
Ou s'il daigne parfois recueillir quelque offrande,
Il dit : « Chien de procès ! » et non : Dieu vous le rende.

�3
Revenons : une borne indiquée au compoix ,
Juges, experts, clients, mettait tout aux abois;
Mais un jour l'avocat qui dirigeait l'affaire ,
Laget6, dont au Palais la mémoire est si chère,
Après avoir longtemps , à la chaleur du jour,
Exploré vainement les vacants d'alentour ,
Examiné le plan , compulsé son grimoire ,
Pensant avoir conquis une solide gloire
En découvrant le bloc, objet du différend,
Au point où le voulait l'intérêt du client,
Haletant, saupoudré d'une poussière ocreuse,
Le regard inspiré, la face radieuse ,
A pas précipités descend d'un mamelon,
Criant : « Je l'ai trouvé. — Tout de bon? — Tout de bon. —
« Apportez une pioche : ou je suis une buse,
« Ou c'est là qu'est la borne. » Ainsi dans Syracuse
Un docte géomètre et d'un fort numéro ,
Près duquel Amadou n'eût été qu'un zéro ,
D'une distraction impossible, incroyable,
Qu'absorbait la science au lit comme à la table ,
Etant dans la piscine où son bras surnageait,
Découvrit tout à coup le secret qu'il cherchait,
Et, s'élançant du bain sans mettre sa chemise ,
Courut les carrefours de la cité surprise,
Criant : « Je l'ai trouvé, j'ai découvert les lois
« Des corps dans l'eau plongés et leur perte de poids.
« Que le monde savant s'incline et m'applaudisse ! »
11 eut maille à partir avec dame police ;
Mais enfin le problème était bien résolu;
Comme loi d'Archimède il fut partout reçu.
Laget fut moins heureux ; car , comptant sans son hôte ,
S'il ne trouva la borne, il égara sa botte
Et s'en revint, non pas comme il était venu,
Mais débraillé, lassé, pied chaussé , l'autre nu.

�4
Je retourne à mes gens que j'ai mis en voyage.
Lautier faisait fléchir une jument hors d'âge;
L'expert rural Albert, juché sur un cheval,
Vacillait sur le dos de l'étique animal;
Pépi trottait à patte en balançant sa trique ;
Et le docte Amadou , trônant sur sa bourrique ,
De ses pieds effleurant les cailloux du chemin ,
Portait enveloppés d'un crasseux parchemin,
Les titres et papiers afférents à la cause.
Pour se reconforter en faisant mainte pause,
Chacun avait son plat, qu'il mettait en commun :
Amadou , Yesloufat7 au suave parfum ;
Lautier, un cassolet fait d'oie et de génisse

8

;

Albert, l'ami du porc , quatre empans de saucisse
Qu'épiçait un peu trop la femme Sans-souci

9

,

Et qui mettait bientôt un gosier à merci ;
Mais le suisse Pépi n'apportait à la masse
Que de très-longues dents , un appétit vorace ,
Des radis de la veille , item, un peu de sel,
Dans un feuillet jauni de quelque vieux missel.
C'était au mois de mars , j'allais dire ventôse.
Le Gers

10

leur adressait poussière à forte dose.

Tout le long du chemin Lautier goguenardait ;
De sa voix de lutrin maître Amadou chantait,
Prenant de temps en temps en cachette une prise,
Le Parce Domine, cet air touchant d'église ;
Albert, léger d'esprit, léger aussi de corps ,
Pour résister au vent faisait de vains efforts,
Et se prenant aux poils de l'épaisse crinière,
En lésant son thorax, soulageait son derrière;
Mais le suisse Pépi, comme s'il dût un jour
Dans la garde civique être maître-tambour ,
Tout en morigénant et frappant le pauvre âne ,

�Comme un jongleur adroit faisait jouer sa canne.
A l'heure où le soleil sur la Clape 11 brillait,
Au bout de l'aqueduc l'escadron se trouvait.
Des Corbièrcs 12 déjà les mulets à la fde ,
Chargés d'un buis tortu , s'avançaient vers la ville.
Les nymphes de Fontfroide
en court et brun jupon ,
Abritant leurs attraits sous leurs lourds capuchons,
Fléchissant les genoux et filant vent arrière,
S'éclipsaient par moments dans des flots de poussière ;
Elles obéissaient au caprice du vent,
Tantôt au petit trot et tantôt en courant. —
« Holà ! quels gros mollets nous montre la commère , »
Fit tout à coup Lautier. &lt;c Peut-être j'exagère.
« Ceux de maître Amadou ne les surpassent pas ;
« Mais les jambes d'Albert sont de vrais échalas. —
« Toujours mauvais plaisant. Avec ton ventre obèse
« Et ton asthme incurable, étais-tu bien à l'aise
« Quand la veuve Pradal, à Beaupré, l'autre jour ,
« Nous fit, pour se venger, ce traître et méchant tour.
« Tu ne t'en souviens plus. Sans ma main tutélaire ,
« Vieux silène aviné ! de l'eau de la rivière
« Tu te serais gorgé. Tendu comme un archet,
« Le cuir de ta bedaine eût éclaté tout net ;
« Et l'on t'eût vu flottant avec livide face,
« Rigide et sans chaleur, le long d'une joncasse 14,
« Comme un chien submergé , dont l'aspect odieux
« Offense l'odorat et révolte les yeux. —
« Tu fis défaut, Pépi, pour cause de service. »
Reprend Lautier. « Avec ton habit d'écrevisse ,
« Ton tricorne emplumé, ton large baudrier
« Richement galonné , comme un laquais princier ,
« Sur toute la couture , et devant et derrière,
« Ta canne à grosse pomme et ta longue rapière,

�G
Tu paradais. Ce soir , Marquet te remplaça. —
Eh bien , » dit Amadou, « Je vais lui conter ça.
Mais longeons le fossé. Prends bien garde à la bête !
Voici venir à nous une lourde charrette ,
Dont le guide imprudent dort comme un bienheureux.
J'avais examiné l'objet litigieux;
Et tout la condamnait, le plan , la toise et l'acte;
Mais l'intérêt parfois donne la cataracte.
Je suis fixé , Messieurs , or sus , délibérons.
Là-bas, sous cet ormeau, venez, nous jugerons
Gomme autrefois jugeait, sous l'arbre de Vincenne 15,
Le grand roi Saint Louis. Je dis , et les amène
A l'ombrage d'un arbre et près du rec-mayral '6;
Là, nous instituons le petit tribunal.
Mais la veuve Pradal et curieuse et fine,
Comme il n'en fut jamais , se glisse à la sourdine
Comme un souple reptile, à travers ceps et blés ,
Se tient coite à dix pas des experts assemblés ,
En retenant l'haleine et présentant l'oreille.
Vit-on jamais, Messieurs, prétention pareille?
Vous avez pour confront, au Cers , un rec-mayral.
Depuis un laps de temps presque immémorial,
Chacun de son côté tous les ans le recure.
La trace en est patente et maint témoin l'assure ;
Et vous venez, Madame, enjambant le fossé,
Saper les tamaris de Balthazar Quincé !
Ne trouvez pas mauvais que l'on vous l'interdise.
Tel est mon sentiment, et tout autre est sottise.
Mon avis , comme on pense , obtint un plein crédit.
Elle en conçut, sans doute , un violent dépit,
Et s'éloigna de nous sans tambour, ni trompette ;
Elle avait sous la main une vengeance prête.
La veille ou l'avant-veille il avait plu menu ;
Le chemin tout boueux et mal entretenu ,

�« Piétiné par les bœufs et d'ailleurs subinergeable ,
« Était sur plus d'un point à peine praticable;
« Jusques au coude-pied nous nous étions mouillés,
« Et nos bas en étaient encore tout souillés.
« Mais au retour , ma foi, ce fut bien autre chose.
« Partons d'ici, Messieurs , avant qu'il soit nuit close.
« Et je prends les devants. Je n'eus pas fait cent pas...
« Holà , Messieurs, que vois-je? et que ne vois-je pas?
« Je vois devant mes yeux un vaste marécage ;
« Et pour nous en tirer ne vois point de passage !
« C'est un tour de la vieille ; elle a tout entendu ;
« Et voyant son espoir, il s'en faut peu , perdu ,
« Dans sa démoniaque et maudite colère,
« Elle aura , tout en grand, lâché la martelière.
« Du courage, Messieurs, et donnons-nous la main ;
« La saison de l'hiver n'est pas propice au bain ,
« Je ne le sais que trop , grâce à mon rhumatisme ,
« Mais quoi, faut-il attendre un plus grand cataclisme,
« Et que la nuit au ciel tende son noir rideau?
« D'un pas délibéré j'entre aussitôt dans l'eau.
« Grimaud, le dégraissé, s'accroche à l'autre rive;
« Mais le poussif Lautier s'en allait en dérive.
« Pour comble de disgrâce il cheoit dans un grand trou.
« Qui le remit sur pied?... Le poignet d'Amadou. »
En devisant ainsi, la brigade loquace
A main gauche enfilait le chemin de Lagrasse

17,

Et tournait le derrière au bourg de Montredon lK
Cependant le soleil plus haut sur l'horizon
Adoucissait du Cers la rigoureuse haleine,
Au point où des hauts-lieux commence l'âpre chaîne,
Ils rompent vers la droite et gagnent Bizanet,
Dans le terroir duquel est assis Quillanet,
Grange ombreuse et riante , et qui, par parenthèse ,

�Me fournit une rime et me met bien à l'aise ;
Mais je n'en parle pas pour le besoin du vers,
Car son maître et seigneur 19, chasseur des plus experts
Et des plus courageux , qui, durant trente années,
Chassa dans nos forêts ou sur les Pyrénées ,
Méléagre nouveau , non pas un vil gibier,
Ni le timide cerf, mais l'ours , le sanglier ;
Qui, toujours à cheval, dans son humeur errante ,
Au son bruyant du cor , guidant sa meute ardente ,
Et doué des instincts des barons d'autrefois,
Ne connut le bonheur qu'en battant les grands bois ;
Était un des tenants de la cause pendante. —
« Oh ! Messieurs , » dit Pépi, « l'idée est excellente !
« C'est bien là le pays de ces bons champignons
« Que sur notre marché l'on nomme Mourrillons.
« S'il ne faut, comme on dit, que se baisser et prendre
« J'en suis un. Vous verrez que sans vous faire attendr
« En rodant la garrigue à l'heure du loisir,
« Et, le ventre au soleil, au lieu de m'assoupir,
&lt;( Je m'en vais en farcir panetière et sachelte
•
« De quoi faire pâmer ma fille Pépinette ;
« Elle a pour la cuisine un penchant déclaré ;
« Je l'offre pour madone 20 à Monsieur le curé. —
» Pépi, » dit Amadou, « que le Ciel te bénisse !
« Car tu chéris sa loi; mais aussi qu'il maudisse
« Et livre au châtiment du grand diable d'enfer ,
« La masque 21 de ce bourg qui, pas plus loin qu'hier,
« Surprit la bonne foi de la vieille Martine
« En lui vendant bien cher des fragments d'aubergine
» Pour de francs Mourillons parfumés et de choix.
« Puis, faites des ragoûts à vous lécher les doigts !
« Ce n'est pas moi, Pépi, que l'on eût pris pour dupe;
ce Mais quand à mon bureau , tout pensif, je m'occupe
« A déchiffrer un titre ou dresser un rapport,

�9
« On me tire à la bourse et l'on me fait grand tort. »
A ce point du chemin Lautier qu'impatiente
De l'âne d'Amadou la marche par trop lente ,
Dit au petit Albert : — « Ils vont à pas comptés;
« Accélérons le pas. Nous sommes mieux montés.
« Au clocher de Saint-Paul c'est huit heures qui sonnent.
« Le froid et l'appétit, mon ami, me talonnent. —
« Volontiers, » dit Albert, en piquant son bidet.
La cape sur les yeux Amadou poursuivait. —
« Ma femme , tu le sais, très-bonne ménagère,
« Est souvent languissante et valétudinaire,
« Et ne paraît en bas qu'à neuf heures ou dix ;
« Sans cela ma maison serait le paradis.
« Il ne peut lui manquer; car elle est fort dévote.
« Je lui tins bien compté, trente ans, la dragée haute.
« On en glosait beaucoup. J'étais fort combattu ;
« Tout en prisant bien haut sa grâce et sa vertu,
«. L'adresse de ses doigts, son talent culinaire.
« Je pouvais,regretter sa fraîcheur printannière,
« Mais devais-je m'en plaindre, ayant laissé flétrir
« Un fruit que j'aurais dû trente ans plutôt cueillir?
« Ce qui me retenait c'étaient de vieux adages
« Accrédités partout par de soi-disant sages
« Qui s'étaient attrapés, Socrate notamment
« Que sa femme Xantippe excédait bien souvent,
« La Fontaine, Molière et tant d'autres , tant d'autres,
« Grecs, Latins ou Français, qui s'étaient faits apôtres
« De l'heureux célibat ; mais enfin je me dis
« Que difficilement j'obtiendrais un sursis ;
« Que l'épreuve était faite et que tant de constance,
« Tant de discrétion méritaient récompense. —
« Et vous étiez aussi las de faire l'amour
« Derrière un crible étroit, dont la basane à jour ,

�10
Si bien que vous lissiez , ne vous défendait guère
Des regards curieux , du vent, de la poussière;
Un large paravent eût été votre fait. —
Pour me blottir ainsi j'étais par trop discret,
Trop jaloux de l'honneur de Thrézou Tallavigne ,
D'un objet qu'en mon cœur j'avais estimé digne
De partager un jour et ma table et mon lit.
Un paravent d'ailleurs eût gêné le débit
De sa légumineuse et sèche marchandise.
Elle ne restait pas , Pépi, longtemps assise.
Thrézou ! des haricots. Thrézou ! des petits pois.
Cuisent-ils bien au moins? Ah Pépi, que de fois
Nous fûmes dérangés ! Qu'il m'était incommode
De ne pouvoir à fin mener ma période,
Lorsque je lui peignais en termes ravissants ,
L'heur qui nous attendait dans quatorze ou quinze ans
A l'âge où de l'amour les flammes s'alanguissent,
Où serrant leurs outils , les plus pressés finissent 22 ;
Où l'on peut espérer de n'avoir point d'enfants,
Maussades , vcrmineux , pleureurs et turbulents !
Quand le grain trop chargé de vanne et de poussière
Rendait, c'était fréquent, le crible nécessaire,
Pour servir les chalands, de place elle l'était;
Puis devant la chandelle elle le remettait ;
Et nous recommencions notre amoureux manège ;
Et tous les soirs j'usais du même privilège.
De nombreux quolibets nous étions assaillis.
Ils ne se mariront, ma foi, qu'in extremis.
Ils attendent au moins d'avoir la soixantaine.
De fleurs de camomille on parera leur chaîne.
Est-ce en cheveux blanchis qu'on se doit marier ?
Deux tisons vermoulus enfument le foyer.
Cela me touchait peu, mais bien sa patience ,
El ses propos sensés et sa longue constance.

�H
Dans de tels sentiments survint la foire d'août :
Force jouets d'enfant, des tas d'ognons partout,
En Bourg comme en Cité, sur la double esplanade ,
Au Cagnard, au Mazel, et devant la Dorade

23

.

Je me suis demandé souvent, à ce propos ,
Où passent tant d'ognons , tant d'ails et de poireaux ?
Si tu le sais, Pépi, réponds à ma demande. —
Le bas peuple est nombreux et la misère grande.
Ah ! Monsieur Amadou , les ognons et les aulx,
Qu'ils soient ou crus ou cuits, ce sont-là nos perdreaux *
J'en ai dans mon grenier qui dressent de longs germes ;
Ils étaient excellents étant charnus et fermes ;
L'hiver les a flétris et leur goût s'est perdu. —
Reçois mon compliment : c'est très-bien répondu.
Je reprends mon récit au point de la demande.
Sous l'auvent de Renouard j'avise une marchande
Qui vendait des étuis de minime valeur,
De forme variée et divers de couleur.
J'en eus trois pour dix sols : l'un vert, c'est l'espérance
Le second bleu : lisez fidélité, constance;
Le troisième était blanc, signe de pureté,
De candeur, de franchise et d'ingénuité :
Tous attributs, Pépi, qu'on admirait en elle.
Je me disais : voyons, quel choix fera ma belle ?
Discrète, un lui suffit ; elle en laissera deux ;
Pour me déterminer j'attends ce choix douteux;
Si le vert la séduit, pendant cinq ans d'attente
Je la laisse espérer. Que si le blanc la tente,
Son arrêt est dicté, je retire Festoc ;
Elle doit rester vierge et je la laisse au croc.
Choisit-elle le bleu? Sans tarder davantage ,
Je serre les doux nœuds d'un heureux mariage.
Aimable Thérézou ! n'en accusez que vous;
Si vous choisissez blanc, vous n'avez point d'époux.

�12
n Elle prit l'étui bleu. — Mon ami, me dit-elle ,
« Quand j'attendrais cent ans , je vous serais fidèle.
&lt;( Je n'y pus plus tenir , et lui sautant au cou ,
« Dans huit jours on dira : Bonjour, la d'Amadou 25.' —
« D'être bien indiscret j'accepte le reproche.
« Les deux autres étuis les mîtes-vous en poche? —
« Les reprendre , Pépi, j'étais par trop galant
« Et par trop généreux! Je fis incontinent
« Présent de l'étui blanc ( Thrézou n'était pas seule )
« A Mam'selle Lambert, qui, maussade et bégueule,
.« L'ayant bien mérité, ne trouva point d'époux.
« Le vert porta bonheur à Mam'selle Dourtous,
« Qui, malgré ses chicots, sa mine réchignée ,
« Avec un épicier se casa dans l'année. —
« Lous améliès, oungan, han fia bouno faïssou 28 ; —
« Mèn sioï appercégut ; soun nébaïrats dé flou.
« Mais où sont mes consorts? Ils m'ont laissé derrière.
« Mon ânesse n'a pas son allure ordinaire ;
« Astruc l'aura frustrée, à coup sûr, ce matin. —
« Possible qu'elle songe à son jeune poulain ,
« Qui fier, ébouriffé , prodigue de ruade ,
« Le jour que nous tirions le plan de Capoulade,
« Fit perdre l'équilibre à Barthou, le taquin,
« Qui, contre un tronc noueux, s'égratigna la main. —
« D'un travail des mieux faits épiloguant le style ,
« Il venait justement de m'échauffer la bile ,
« Disant qu'en mes rapports on rencontrait toujours
« Un français équivoque et des mois hors de cours.
« Ignorant ! petit sot ! expert-caricature ,
« Dont le compas debout excède la stature
« Do près d'un demi-pied! qui, pour s'orienter ,
« Etale sa boussole ! et qui ne sait compter
« Que son bàrêtne aidant ! Il perd la tramontane
« Quand il ne trouve pas une.surface plane,

�43
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À côté rectiligne et sans angle rentrant.
Son embarras alors est fort divertissant;
Car , vois-tu bien , Pépi, pour opérer à l'aise ,
Nous partons quelquefois de la fausse hypothèse
D'un sol rectangulaire et presque régulier.
C'est amoindrir la pièce ou bien l'amplifier;
Mais puis nous ajoutons ou retranchons l'espace
Qui tantôt la réduit et tantôt la dépasse.
Tout cela , vois-tu bien , trouble son intellect.
Et c'est à moi, Pépi, qu'il manque de respect !
Moi, qui, sans rapporteur, comme sans graphomètre ',
A deux minutes près, estimerais peut-être
L'angle le plus obtus ; qui souvent d'un mailheul,
&lt;t D'un ralouble , d'un pré, sans compas , d'un coup d'œil,
« Aux plaideurs stupéfaits ai dit la contenance.
« Si l'on m'avait choisi pour la carte de France,
« J'aurais su mesurer l'arc du méridien
« Compris entre Paris et la cité d'Amien,
« Un peu mieux que Picard 27, j'en donne ma parole.
« Je soupçonnai, Pépi, l'abaissement du pôle,
&lt;( Qui renfle l'équateur, rien qu'en faisant un soir
« De Madame Amadou tourner le dévidoir. 28
« L'insolent ! il devrait respecter mon derrière.
« J'ai pu jusqu'à présent dominer ma colère ;
« Mais un jour, n'en déplaise à son ange gardien,
« De ses lardons grossiers je me vengerai bien. —
« Comme Monsieur Miquel, vous êtes le modèle
« Des époux complaisants. — Mais moi, je suis fidèle ;
« De ma servante Agar , au mépris de Sara ,
« Un petit Ismaël jamais ne proviendra.
« Étouffant dans son cœur une honteuse flamme ,
« Un digne marguillier ne trompe pas sa femme.
« C'est un compte à régler entre Saint-Paul et lui.
« Je me rencontrai donc, dis-je, avec Maupertuy ,

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La Caille, Cassini, Bouguer, La Condaminc. —
Il ne me faudrait pas la grande Condoumine 29
De Monsieur Chefdebien , pour faire mon bonheur.
Un enclos suffirait. Voyez sur la hauteur
Ce mailheul de cinq ans qu'a taillé la serpette
Quelle longueur de ceps ! quelle belle olivette
En ombrage le tour ! Si j'en étais seigneur ,
Je dirais au curé : Votre humble serviteur.
Voici mon fourniment. Ajustez à la taille
De Boniface Alric ou de François Ripaille,
Mon habit galonné. — Nous pouvons trouver mieux.
Alric est dos-vouté; de plus, il est cagneux 30.
Parlez-moi de Cabart, c'est un robuste drôle ;
Il porterait, ma foi, la chaire sur l'épaule
Avec l'abbé Maynaud, le gros prédicateur !
Un tel suisse, àSaint-Just, ferait beaucoup d'honneur.
Pour un bedeau , jamais on ne se met en peine ;
Les Mas en offriraient une demi-douzaine 31 ;
Au coin des hommes forts ils sont tous bien marqués ;
Leurs coups de latte aux chiens seraient bien appliqués.
Ripaille est tout malingre, et je doute qu'il croisse. —
Je suis rassasié des messes de paroisse,
D'ouvrir toujours la marche ou d'être au fond du chœur
Guindé, rébarbatif comme un valet de cœur.
Je veux tâter aussi d'un peu de messe basse ,
A l'heure de midi.. Sans crier : Place ! place !
Sans déranger personne ou tapper en passant
Le sol du bout ferré de ma canne d'argent ;
Sans plumet, ignoré , tapi dans un coin sombre,
Des dévots attardés j'augmenterai le nombre;
Par vingt ans de harnais ayant bien mérité
Des offices sans fin , bon Dieu ! d'être exempté.
ce Je n'irai désormais , vivant, au cimetière
« Qu'à mon corps défendant, ou bien pour père ou mère. —

�13
&lt;* Il le faut avouer : tu m'étounes parfois. —
« On apprend à siffler avec le merle au bois. —
« Arrêtons-nous ici. Certain besoin me presse;
« Assiste-moi, Pépi, car j'ai mal à la Tesse
« Et les pieds engourdis. Ah ! depuis quelque temps
« Je souffre de la goutte , et mes pas sont pesants.
« Moi perclus , tout décline, et la géométrie
« Ne saurait que languir dans ma triste patrie.
« Et comment de mon art n'avoir point de souci,
«. Quand on voit un Larraye , et j'ajoute un Roussy 32
« Quitter , l'un son archet, et l'autre sa palette
« Pour manier l'arpent, l'équerre et la planchette.
« Le cal us ennoblit la main d'un maître-expert;
« Barbouillez une enseigne ou donnez un concert !
« Crois-en , mon cher Pépi, ma science et mon âge ;
« Qui s'applaudit jamais d'un double apprentissage?
« On ne peut obtenir un heureux résultat
« Qu'autant qu'on se cramponne à son premier état.
« Dès mes plus jeunes ans s'annonçait ma nature:
« De mon berceau, Pépi, je prenais la mesure.
« Tel le fils putatif du noble Amphytrion ,
« Dont maint flasque lutteur ose usurper le nom,
« Grand par son origine et plus grand par ses œuvres
« Dans son berceau , dit-on , étouffa deux couleuvres.
« Je marchais sur le sol d'un pas mal assuré ,
« Que j'y traçais déjà cercle , ovale ou carré.
« Que deviendront mes plans , mon compas et ma chai
« Quand je ne serai plus? ah ! j'en suis bien en peine.
« Nul de mes successeurs par moi n'est avoué.
.« Il faut se résigner, que le Ciel soit loué !
« Comme fit Alexandre, en une seule ligne
« J'en fais l'objet d'un legs. Je les laisse au plus digne.
Cependant on arrive au quartier-général.

�if)

Du plaideur Racagel c'est l'enfumé rasai 33.
Son valet empressé prend soin des haridelles;
A trois bouts de chevron accroche aubarde et selles ,
Et rend le même honAeur au roussin qu'aux chevaux.
Racagel, à son tour, à ses hôtes nouveaux,
Mais au doyen surtout fait mainte politesse,
Offre un gluqueux grenache

34,

et sa femme s'empresse

D'un combustible*sec de garnir le foyer.
Quelques pommes de pin embrasant l'amandier ,
On se chauffe, on plaisante, on parle de l'affaire.
Dès la pointe du jour , la grange hospitalière
Contenait force gens qu'intriguait le procès :
Le fougueux Narbonnès , l'ami des Sous-Préfets ;
Maury, le maréchal, homme à figure sombre,
Son adjoint, son bras droit, encor plus que son ombre;
Le vieui troupier Tournier, surnommé La Terreur,
Qui servit sous Ségur dans les Gardes-d'honneur,
Et qui, grand amateur , non du jus de réglisse ,
Mais du cognac, hanta la salle de police
Plus souvent qu'à son tour ; le fossoyeur Martrou
Qui, pour trouver la borne , a creusé plus d'un trou ,
Et qui porte sa pelle avec sa rabacière 35,
Tout prêt à s'acquitter de son dur ministère ;
Bonnes , Nembrod du lieu, dont l'énorme lévrier ,
Si l'on l'eût laissé faire , eût mangé tout entier
Le dîner d'Amadou, fort à sa convenance ;
Mais le jaloux Pépi le tenait à distance ;
L'instituteur , enfin, Maury, le béquillard,
Des deux talons fourbu , mais nullement traînard ,
Qui, sur deux courts bâtons , appuyant son corps grêle ,
Sautait deçà , delà, comme une sauterelle.
On entoure Amadou , l'on ne peut se lasser
D'ouïr sa grosse voix et son grave parler ;
De voir sa riche taille et sa large envergure,

�17
30

La barbe d'arjalal
qui pare sa figure,
Son poing prodigieux et son blanc râtelier,
Si terrible aux produits de Sallis, pâtissier ;
Qui pourrait en douter , quand tout le inonde assure
Qu'il casse sans effort l'amande la plus dure. —
« Avant de commencer avalons un morceau, »
Dit Lautier, qui déjà dégainait son couteau,
Et qui pour l'affiler s'agenouillait à terre,
Ayant vu dans un coin l'oblongue et noire pierre
Dont usait Racagel pour aiguiser sa faulx.
« Abondez dans mon sens , sans quoi, nescio vos ;
« On n'aura rien de moi sans un tel préalable. —
« Si vous pouviez , Messieurs , avoir pour agréable
« Un perdreau que j'ai là , dans mon garde-manger,
« Foi de bon campagnard, ce serait m'obliger. —
« A vos provisions nous ne ferons point brèche ,
« Racagel ! on peut bien boire un verre d'eau fraîche,
« Un coup de vin encor, mais point d'et-cœtera.
(( A l'expert Amadou nul ne reprochera
« D'avoir des contestants jamais mangé la soupe.
(( Des plaideurs défiants, l'œil armé d'une loupe
« Épie avidement toutes nos actions ;
«. Nous avons-là , d'ailleurs , d'amples provisions ;
« Chacun, graisseuse ou non, apporte sa serviette;
« Mais nous accepterons volontiers une assiette,
« Avec un baquet d'eau pour décrasser nos mains. »
C'était un vrai plaisir de voir nos pèlerins
Chacun à qui mieux mieux jouer de la mâchoire.
Mais Amadou se verse un dernier coup à boire
Dans son coco verni ; de l'aigu cure-dent
Rend à son râtelier son émail éclatant ;
Se frotte la gencive avec une serviette.
Quand après tous ces soins sa bouche est fraîche et nette,

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J'ai déjeûné, parbleu! de très-bon appétit;
Allons sur le terrain et vidons le conflit.
Mais avant de partir j'ai deux mots à vous dire : —
Toujours même chanson ! sois court et fais nous rire,
Sans cela je te quitte au milieu du sermon. —
Il sera mi-parti sérieux et bouffon. —
A moi donc le bouffon ! il me sied à merveille;
Mais au sententieux, je ferme mon oreille.
Albert, Pépi, vous tous, faites votre profit
Du premier point; pour moi, le second me suffit;
Je suis à vous bientôt. — Mes amis ! plus j'y pense,
Et plus d'un si grand art j'admire l'excellence;
Il était inutile au temps de l'âge d'or,
Tout était en commun. J'accorde bien encor
Que sous les rois-pasteurs il fût peu nécessaire ;
La terre était inculte, et l'on ne plaidait guère
Qu'en cas de violence ou vol, tort au prochain ,
Dans son troupeau , ses serfs, dans sa famille enfin.
L'arpent, dans ces débats , n'était d'aucun usage ;
On chassait, on péchait, on caillait le laitage ;
Mais pas un grain de blé pour mettre sous la dent;
Dès-lors point de bornage, et partant point d'arpent.
Noé planta la vigne, il faut dire une treille,
Et quand il s'enivra de la liqueur vermeille,
Et qu'il montra tout nu ce qu'on ne doit point voir ,
11 n'avait ni cuvier, ni tonneau , ni pressoir ;
Il pressait dans ses doigts la bienheureuse grappe ,
Sans danger, à coup sûr, de maculer sa nappe.
Point de mailleul encor, ni champs... Des prés, des bois,
Produit de la nature. A sa mort toutefois
II se fit un partage, et tel, on peut m'en croire,
Qu'on n'en verra jamais de pareil dans l'histoire.
Mais pour former les lots on ne vit point d'experts,
Ils furent limités par des monts et des mers,

�19
(( Des fleuves , des détroits ou le désert immense.
« Sem eut toute l'Asie en pleine jouissance ;
« Le lot B comprenait le terroir africain
« Avec Madagascar où l'air n'est pàs bien sain ;
« Du monde alors connu la meilleure partie,
« L'Europe, de Japhet composa la lotie ;
« Il fut donc possesseur du sol de Quillanet,
« Dont fut Ananias le premier ramonet.
« La fable nous en offre un de plus grandiose;
« Mais personne n'y croit et ce n'est pas sans cause.
« En tout cas, Jupiter fut le mieux partagé ;
&lt;( Il s'adjugea le ciel, comme le plus âgé,
« A Neptune octroyant des dauphins le domaine,
&lt;c Et des huîtres aussi... Pour Lautier, quelle aubaine !
« Le basané Pluton se fit beaucoup prier,
« Pour être des enfers le prince et le geôlier.
« Il eût fallu voler pour faire un tel partage,
« Nager comme un requin, se griller le visage.
« Mais les fils de Noé s'étant beaucoup accrus ,
« Le fœtus du bétail ne leur suffisant plus,
« Ni le miel, ni le lait, ni les glands, ni la pêche,
« Il fallut empoigner ou l'aroir ou la bêche ;
« Alors on planta borne; alors un arpenteur
« Fut un homme important à qui l'on fit honneur ;
« Et ce peuple étonnant qui régna sur la terre
« Par les lois , par les arts, mais surtout par la guerre,
« Pour que le sol d'autrui fût toujours respecté ,
« Fit d'une froide pierre une divinité
« De qui les arpenteurs durent être les prêtres ;
« Ils avaient tout pouvoir sur les gardes-champêtres ,
« Qui faisaient sentinelle à leur porte, la nuit,
« Et mettaient le holà quand le plus léger bruit
« De ces hommes sacrés venait troubler le somme ;
« Ils étaient bien rentés. Ah, Paris n'est point Rome !

�20
« Et nous manquons encor d'un bon code rural,
« Alors que de nos lois l'amas phénoménal
« Augmente tous les ans. — Et ta pédanterie, »
Interrompit Lautier venant de l'écurie ,
« Va croissant tous les jours. Cocotte avait besoin
« D'un bon breuvage au blanc, pour y tremper son foin ;
« Elle toussait un peu. Mon cher ! ta ramonette , «
Dit-il à Racagel, « est gentille et grassette,
« Mais réchignée en diable, et ne trouve pas bon
« Qu'on veuille lui passer la main sous le menton.
« Il s'en est peu fallu que d'un bon coup de pèle
« Elle me régalât, la farouche femelle ! —
« Elle aurait très-bien fait, vieux satyre effronté ! »
Puis reprenant d'un ton empreint de majesté : —
« C'est aux États-Unis, Messieurs, qu'on apprécie
« Les hommes comme nous ; et j'ai lu dans la vie
« De ce grand Wasingthon 37 qui défendit les droits
« Du peuple Américain et lui donna des lois ;
« Qu'avant d'être nommé major dans la milice,
« D'arpenteur-géomètre il fit longtemps l'office.
« L'épée est un plumeau pour qui tint un arpent.
« La carte d'un empire, après tout, n'est qu'un plan.
&lt;c Un congrès d'arpenteurs tenu dans Dresde ou Vienne,
« Eût de nos potentats réglé les droits sans peine;
« J'ai, par mon arbitrage , éteint plus de procès
« Que Jouy fils et Saux n'en plaidèrent jamais.
ic Que de fois , chez Canel, ma prudence alarmée
« A su pronostiquer les revers de l'armée !
ce Napoléon, disais-je, affronte comme un fou
« Le soleil de Cadix, les frimats de Moscou.
« Pour lui je crains l'hiver, je crains la canicule ;
« Il doit repasser l'Ebre et surtout la Vistule.
&lt;( J'étais honni, berné par un tas de benêts ;
&lt;( J'étais un radoteur ; mais peu de jours après

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Jean-François Amadou, faible esprit, pauvre tète ,
A ses contradicteurs opposait la gazette.
Quand je les eus cent fois matés et confondus ,
Je demandai mon compte et je ne revins plus ;
Ces vendeurs de canelle avaient trouvé leur maître.
Quel cas fait-on chez nous d'un expert-géomètre?
A-t-il place d'honneur aux fêtes, au saint lieu?
S'il est marguillier38, oui ; mais autrement, adieu !
Pour qui sont les bons mêts, les perdreaux, les bécasses?
Pour de riches oisifs, pour un tas de bagasses
Qui font du jour la nuit et de la nuit le jour ,
Qui n'aiment que le jeu, les festins et l'amour.
Point de truffes pour nous, mais des pommes de terre,
Au maigre encor , fiât ! Comme un homme de guerre
Je prétends néanmoins mourir sous le harnais ;
Mais si j'avais un fils , jamais , au grand jamais ,
11 n'expertiserait; que plutôt pour les nuques
11 tissât des bonnets ou frisât des perruques ;
Il se fit peillerot39 ou marchand d'amadou ,
Ou couvreur , en danger de se casser le cou !

«
«
«
«
«
«
«
«
«
«
«
«
«

Je le fis bien connaître un jour. De Jean Barrière
Je suis l'ami de cœur , sa famille m'est chère ;
Il voulait de son fils faire un expert-juré,
Et de mon dévoûment se tenait assuré.
Ce fils vint me trouver ; il est vaillant et sage ;
Pour le bien renseigner, je lui tins ce langage :
Malheureux ! vous voulez vous donner un état
Qui l'emporte en fatigue au métier de soldat?
Lancez-vous, croyez-moi, dans toute autre carrière.
Nous gagnons peu, mon fils, au travail qu'il faut faire;
Demandez à Lautier, voyez le vieil Azeau ;
Toujours la même veste et le môme chapeau.
Quant à Bruel, chargé d'une grosse famille,

�22
« S'il soutient sa maison et dote mainte fille
« C'est que sa pauvre femme, en couche tous les ans,
« Lui vaut autant de legs qu'elle lui pond d'enfants.
« Le vieux Bardy, qui craint d'enfler notre fortune ,
« Sur trois vacations nous en fait sauter une.
« Sans la mort de mon oncle et son legs bien venu,
« A dîner te- bouilli ferait tout mon menu.
« Il sait bien cependant qu'on m'a fait banqueroute ;
« Que mon avoir décroît à flot, non goutte à goutte.
« Dans le pouff effronté d'un gros négociant
« Je ne pus recueillir que quinze ou vingt pour cent;
« Je lui prêtais à cinq cependant
le tartare !
« Aussi j'ai retiré mes fonds de la bagarre 40.
« Pour être un arpenteur sortable et sans défaut,
« Il en est un sur cent, savez-vous ce qu'il faut ?
« S'aguerrir à la marche, au chaud, à la froidure ;
« Souffrir la faim , la soif et coucher sur la dure.
« Est-ce là tout ? non pas ; car il importe encor
« Qu'il ait le bras d'Hercule et la voix de Stentor.
« Le compas à la main, quand je me précipite,
« Les ailes d'un moulin ne tournent pas plus vite ;
« Des bouts de l'instrument rasant toujours le sol,
« Qu'il soit accidenté, pierreux , ou ferme, ou mol.
« J'éternuais un jour étant sur l'esplanade;
« Alaux fils m'entendit du fond de la Dorade.
« Si, pour me soulager, je force le clapet,
« Chacun de s'étonner.... fichtre ! quel maître p...! 41
« Et pour tuer le ver et bien casser les croûtes,
« Il faut de fortes dents, tenez , j&amp;les ai toutes 42 ;
« Et pour briser les os de poulet ou canard ,
« Je dame le pion aux mâtins du Cagnard.
« Il nous faut de bons yeux ; le gravier, la poussière,
a Avec le vent surtout, les fouette et les altère.
« Les miens sont des meilleurs ; je serais peu surpris,

�« Au clocher de Saint-Just de voir un lézard gris.
« Pour Sainl-Jean-de-Barrou, le juge nous délivre,
« Certain jour, un mandat. J'avais pris de quoi vivre
« Pour quatre ou cinq repas; mais un chien de berger,
« Dans une vieille jasse 43 où je fus héberger ,
« Découvrit le bissac, et la gloutonne bête
« D'un beau merlan grillé ne laissa que la tète.
« Il était tard, un gros orage s'annonçait ;
« Focce foin au pailler, soit; mais la faim pressait.
« On nous offre quatre œufs ; nous étions trois. Malpeste !
« Faisons en frire trois. Avec celui qui reste
« Et deux ou trois grains d'ail, la bergère fera
« Une minestre 44 à l'ail qui nous restaurera.
« J'étais au coin du feu; là , je regardais faire ,
« En me grattant le dos , la vieille cuisinière.
« L'eau bout grand train, la bonne, et c'est bien le moment.
« Avec le sel et l'œuf, de mettre le piment. —
« Oh ! fazèn aoutromèn. E tcnets ! b'anals béïré ;
« Y métèn l'ai que cal, mè loti fazèn pas queïré 45. —
« C'est du nouveau , sans doute, et voyons jusqu'au bout ;
« Elle met un sel noir et l'œuf dans l'eau qui bout,
« Sur des tranches de pain répand une huile louche,
« Et qui puait très-fort ; cela fait, dans sa bouche
« D'un ail avec son germe elle prend quelque peu,
« Et, pour mieux l'écraser , met mâchoires en jeu ,
« Toute prête à souffler au plat qui se mitonne
« Ce coulis dégoûtant.... Y pensez-vous, la bonne !
« Et tout incontinent je retire le plat.
« Qu'alliez-vous faire là ? — Gachats ! un al boufat 4(i. « Vous procédez ainsi ? Chacun a sa méthode,
« C'est fort bien; mais, chez nous, nous suivons autre mode.
« Si de votre al boufat j'avalais deux morceaux,
« Je vomirais , ma chère , et trippes et boyaux.
« Je fis à ma manière, et, grimpant par 1 échelle

�« Après avoir repu , sur la paille nouvelle
« Nous fûmes nous coucher, nantis de trois bourras
« Qui, tout troués et courts, nous servirent de draps
« Voilà ce que je dis au fils de Jean Barrière.
« Ceci le dégoûta. La semaine dernière
« J'appris que , bien fixé sur le choix d'un métier,
« 11 était apprenti chez Gout, le chapelier. »
Je vous laisse à penser si le récit fit rire !
Mais pour Lautier surtout ce fut un vrai délire.
De son ventre opulent les ressauts et les bonds
Finirent par forcer et gances et boutons;
11 s'exclamait, pleurait et se roulait par terre.
Tel, nous dit Cervantès, dans une alpestre sierre,
Le noble Don Quichotte au milieu de chevriers
Ignorants, mais loyaux; gueux, mais hospitaliers ;
Assis sur l'escabeau, la dextre toute pleine
De glands lisses et verts, cet âpre fruit du chêne,
Donnait à sa faconde un libre et plein essor,
Et vantait les vertus et l'heur de l'âge d'or,
Qu'il voulait ramener par ses hautes prouesses ;
Tandis que bravement accroupi sur ses fesses,
L'heureux Sancho-Pança, son glouton écuyer,
De chèvre ou de biquet tenant un gros quartier,
Avalait des morceaux de la dure grillade,
Aussi gros que le poing; puis, à la régalade,
Festoyant un grand broc 47 rempli d'un vin vermeil,
Semblait à l'astrolabe observer le soleil.
Nos experts bien repus, de table se levèrent,
Et puis , quittant la grange, à droite ils côtoyèrent,
Guidés par Racagel, un grand ravin pierreux,
Qui devait les conduire au point litigieux.

�2b

Enfin, sur le terrain , objet de cette guerre ,
On arrive. Amadou fixe au bâton l'équerre ;
( Quelle équerre, lecteur ! un cul-de-lampe en bois,
Où se croisaient deux traits formant quatre angles droits.)
Comme un léger plumeau, la place sous l'aisselle;
Arme son autre main de son compas fidèle ,
Généreux, éprouvé, qui, sous son bras puissant,
Va, depuis quarante ans , l'espace dévorant,
Et dont les crocs usés et l'armature lisse,
Sur un bois rembruni, dénotent le service.
Il n'a pas oublié son carnet, ses crayons;
Pépi le suit, chargé d'un faisceau de jalons ,
Guidons improvisés et qui font reconnaître
La base et le zig-zag de tout le périmètre.
On s'encourage à l'œuvre, et bientôt le plateau ,
Sur toute la surface, offre un vaste réseau
De triangles divers et de quadrilatères,
Que font, en se coupant, les perpendiculaires.
Chacun fait ce qu'il peut pour éviter l'erreur
En mesurant la base, ainsi que la hauteur
Des différents lopins sur lesquels il opère,
Et qui tous réunis font la figure entière.
Pépi surtout, Pépi fut admirable à voir;
De son digne patron il surpassa l'espoir.
Il eût de sa sueur trempé douze chemises ;
Mais, le brave garçon, où les aurait-il prises?
En cornpta-t-il jamais autant dans son trousseau?
Tout au plus la moitié. A part son oripeau .
Il était ce que sont les flambards de marine 48,
Toute sa garde-robe était sur son échine ;
Mais , un jour de dimanche, il avait tout l'éclat
D'un général d'armée et même d'un prélat.
Ainsi fait maint acteur, radieux sur la scène,

�Hors de là , souffreteux et do pauvre dégaine.
Pépi, disais-je donc, fut admirable à voir;
Il fit dans ce grand jour bien plus que son devoir.
Comme un bon timonnier qui, les yeux sur la proue
Et l'index aimanté, fait pivoter la roue
Du gouvernail mobile , et, d'une prompte main ,
Tantôt serre le vent et tantôt porte plein,
Mais revient toutefois , après chaque embardée 49,
A l'aire du compas 50, qui lui fut commandée
Par l'officier de quart, alors que celui-ci
De toute la manœuvre assuma le souci ;
Tel le suisse Pépi, toujours docile et leste ,
Observe de son chef la parole et le geste ;
Il parcourt le terrain vingt fois dans tous les sens ,
Il signale les points ou rentrants ou sortants ,
D'un chemin carrelai51 il voit ici le signe;
Direct est ce côté , cet autre est curviligne ;
Et cet autre qui rampe au bas de ce mourrel52,
Se brise brusquement et forme un cap-martel5S.
Une haie est au cers 54, il va la reconnaître;
Au marin c'est un rec, il sait quel est son maître ;
Racagel l'a creusé, car dans son champ plus bas
Des eaux du communal il a craint les dégâts.
Selon que le requiert l'infaillible pinnule 55,
Il saute à droite, à gauche, il avance ou recule.
Un jalon vient-il d'être incliné par le vent,
Il accourt, le redresse et le rend résistant,
Jaloux de n'encourir le plus petit reproche;
Puis il rejoint son maître et se place à sa gauche ;
A sa droite, nenni ! car, de l'arpent brutal
Qu'agite d'Amadou le bras phénoménal,
Non sans grande raison, il craint une nazarde :
Chat échaudé, dit-on , de l'eau tiède se garde56.
Il n'a pas oublié qu'un jour qu'à Pastouret57

�Son patron , plein d'ardeur, faisant le moulinet
Avec son grand compas, partait d'un pied rapide ,'
Du bout de l'instrument, mu par ce bras d'Alcide,
Il reçut un atout qui fit jaillir son sang,
Lui brouilla la cervelle et le mit sur le liane.
Finissons ces détails ; le style didactique ,
Même dans un Delille, est parfois narcotique.
Pourquoi ne pas finir ici mon premier chant ?
J'ai déjà huit cents vers. — Huit cents vers ! — Tout autant
Et, si je comptais bien, peut-être davantage.
Ton exclamation, cher lecteur, m'encourage;
Elle semble indiquer que tu n'as pas baillé ;
Je craignais le contraire. En effet, émaillé,
Ou plutôt hérissé, le besoin de la rime
M'impose l'autre mot, ne m'en fais pas un crime;
En effet, hérissé, lardé de termes d'art
Et même de palais, c'est un bien grand hasard
Que ce macaronique 58 et didactique ouvrage,
Ayant un gros pédant pour premier personnage,
Et tissu de longs, lourds et lents Alexandrins,
Ne te soit pas encor, l'ami ! tombé des mains.
Il n'en est rien ; tant mieux ! merci de l'indulgence.
Pour ne pas plus longtemps lasser ta patience,
Sur l'usage commun, jaloux de me régler,
Pour mon deuxième point, je dois me réserver
Assez d'entrain, d'esprit, ainsi que de matière,
Pour en bourrer un chant d'épaisseur ordinaire.
Je laisse donc mes gens, le compas à la main,
Chacun de son côté, mesurer le terrain ,
Et Pépi gambader d'une façon si leste.
Quand cela leur plaira, qu'ils fassent la sieste;
Je vais faire la mienne à l'abri de ce Brcl59,
Planté de peupliers.... Oh! je vois Racagel,

�28
Arnaud, Tournier, Poudou , le maréchal-à-forge,
Prêts à se prendre aux poils et se couper la gorge;
Je vois aussi venir des monts environnants,
La hâchette à la main, les bûcherons ardents ;
Et, la jupe à l'envers, accourir furieuses,
Des ceps mis en fagot les incultes lieuses....
Allons vite au village avertir le curé !
Si, comme son troupeau , le pasteur est timbré,
Quel malheur ! aux huissiers, aux juges ordinaires ,
Succéderont bientôt des rigueurs nécessaires ;
Et le Préfet enfin, pour en avoir raison ,
Dans ce bourg enragé logera garnison.

�INTERMÈDE.
Quand j'en fus détourné par une batadeste

1,

Lecteur ! tu t'en souviens , pour faire la sieste,
Rengainant mon crayon, serrant mon calepin,
J'allais porter mes pas vers le bosquet voisin.
Ce n'était pas , bien sûr , pour y chercher l'ombrage
Aux premiers jours de mars. Émondés , sans feuillage,
Ces arbres qu'ont flétris les vents et les frirnats,
A leur écorce près, ressemblent à des mâts.
Ainsi déshonorés , leur aspect me rappelle
Le havre Narbonnais , le port de La Nouvelle

2

;

Ce port qui n'était rien quand j'étais faible enfant;
Ce port dont j'ai chanté, sur un mode plaisant,
La prise humiliante en l'an mil huit cent treize ;
Ce port, seul débouché de tout un diocèse ,
Où, sur trois cents vaisseaux , l'on embarque nos vins,
Pour Malte, l'Algérie et les États-Romains;
Ce port qui, bien tenu , peut justement prétendre
A contre-balancer Agde, Cette et Port-Vendre;
Mais quand , par son commerce, il fait tant pour l'Etat,
L'État, qui le croirait ! l'État se montre ingrat
Et fait la sourde oreille. Hélas ! il lui marchande
Les modiques secours que son chenal demande.
Soixante mille francs , dit-on , sont suffisants,
Pour le désencombrer de ces sables mouvants ,
Dont le vent du Marin gorge son embouchure....
Puisqu'il doit tout à l'art et rien à la nature,
Allons ! que le budget, moins parcimonieux ,
Lui donne de bon cœur, mais en attendant mieux,

�Ce subside annuel, pour que, dans son mouillage ,
Les bâtiments marchands du plus petit tonnage ,
Ne soient plus obligés, en entrant ou sortant,
Les uns de transborder sur un frêle chaland
Les trois quarts , à peu près, de leur lest, de leur charg
Les autres d'embarquer leur marchandise au large.
Capitaine , armateur, matelots , passagers ,
Qui d'un plus long retard pressentent les dangers,
Impatients du frein, dans un loisir inerte ,
De leur temps, de leurs frais , vont déplorant la perte;
Heureux encor , heureux , quand quelque coup de vent
Ne vient pas les surprendre au fort du chargement,
Et ne les force pas , en coupant leurs amarres ,
De chercher un refuge aux îles Baléares,
Ou de tenir la mer par un temps orageux,
Secoués , balottés par un roulis affreux
Qui fait craquer agrès , antennes et mâture ,
Et donne à la charpente une horrible torture,
De peur de faire côte et d'aller se briser,
Se perdre corps et biens contre un fatal rocher !
Tu ne t'attendais pas à ce morceau, je gage,
Lecteur ! Il me détourne en effet du village
Où j'allais , quand j'eus vu Racagel furieux,
Prêt à se prendre aux crins, à se pocher les yeux,
Avec ses adhérents , Tournier, Poudou , Bouzigue ,
Contre les bûcherons venus de la garrigue3 ,
Et contre l'adjoint môme, à Narbonnès, si cher !
L'os des os de son maire et la chair de sa chair.
Je me disais : Bien mieux que je ne saurais faire,
Le curé de ces gens contiendra la colère.
Je trouvai le brave homme , en dehors du hameau ,
Lisant son bréviaire au pied d'un vieil ormeau.
Informé de la rixe, avec le plus grand zèle ,

�m
II courut avec moi, pour calmer la querelle ,
Vers le petit bosquet où nos fiers champions
N'en étaient pas venus encore aux horions ;
Mais se montrant le poing, du pied frappant la terre ,
En termes outrageants se renvoyaient la pierre. —
« Messieurs! d'un tel éclat je suis confus pour vous, »
Leur dit le bon pasteur, « Eh, mais, êtes-vous fous ! —
« C'est un usurpateur du bien de la commune ;
« On a beau planter borne , il n'en respecte aucune. —
« L'usurpateur, mon cher ! quand tu le chercheras ,
« Mets la main sur ta tête et tu le trouveras 4. —
&lt;( Pour tromper les marchands , c'est un rusé compère ;
« Il baptise son vin; demandez à Lignère. —
« Nul pour vendre son grain n'a plus que toi le tact ;
« Tu mets un litre d'eau, maraud ! dans chaque sac. —
« De votre devancier il vendit les chasubles
« A l'orfèvre Rolland; il en fit trois quadruples. —
« On ne sert pas longtemps chez maître Racagel ;
« Il a fait trois valets depuis la Saint-Michel. —
« Ah ! ah ! pour mes valets je suis dur, à l'entendre ;
« Et toi, pour ta servante on te trouve trop tendre. —
« De tes mauvais propos à la fin je suis las. —
« Et moi bien plus encor ; ose avancer d'un pas ! —
« Ah, Messieurs ! c'est trop fort; cessez, cessez, de grâce !
« Ou, tournant le talon, j'abandonne la place, »
S'écria le Pasteur. « Au nom d'un Dieu de paix,
(( Attendez pausément la fin de ce procès ;
« Il est en bonnes mains. Ce peuple vous contemple ;
« Vous lui donnez, Messieurs, un bien fâcheux exemple ;
« Il vous imitera , chrétiens trop égarés !
« Et ce que vous semez vous le récolterez.
« Qu'entends-je ! un magistrat et des contribuables,
« L'un des plus imposés , d'injures déplorables
« Se chargent à l'envi, comme font deux goujats !

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Ces faits calomnieux vous ne les croyez pas.
Lorsque le bruit courut de cette autre expertise ,
J'entendis , l'autre soir , sur le seuil de l'église,
Hommes faits et vieillards , femmes et jeunes gens ,
Se dire l'un à l'autre : Oh , nous sommes contents !
Ce n'est plus cette fois un expert ordinaire
Que le juge a nommé pour éclaircir l'affaire,
Et revoir le travail de Barthe et de Grimaud;
On nous envoie enfin l'arpenteur qu'il nous faut.
Voilà ce qu'on disait, vous le disiez vous-même ;
Et maintenant, Messieurs , que vous avez la crème
Des experts de la ville et du département,
Vous allez l'affliger par votre égarement !
Je le dis à regret, pour peu que cela dure,
J'en réfère à l'évêque et je quitte la cure.
J'aimerais mieux cent fois desservir le Spesquis 5,
Où l'on ne trouve pas l'ombre d'un tamaris,
Le désolé Spesquis, aux maigres pâturages,
Dont trente meurt-de-faim et vingt chèvres sauvages
Composent le bétail et tout le personnel,
Que de rester ici ; c'est la tour de Babel.
Vous vous fâchez toujours; ah! plus d'une aridclle 6,
Qui dans son sot orgueil à bas jeta la selle,
S'est sous le bât courbée, et pour son écuyer
N'a plus eu qu'un ignoble et crasseux charbonnier.
C'est en cherchant le mieux qu'on tombe dans le pire.
Vous me regretterez , je puis vous le prédire.
Un jour vous vous direz : Ce bon curé Monteils,
Qui nous donnait à tous de si sages conseils ;
Ce vieillard si bénin, si gai, si sociable,
Tout entier à son œuvre , à l'autel comme à table,
Qui prenait nos enfants sur ses faibles genoux,
Qui maintes fois jouait aux quilles avec nous ,
Dont nous trouvions si bons les guindouls '• en compole.

�35
&lt;( 'À~h ! nous ne l'avons plus et c'est bien notre faute.
« Epargnez-vous, Messieurs , d'inutiles regrets ,
« Et pour l'amour de moi, vite, faites la paix.
« Laissez faire son cours au moins à la justice,
« Et Dieu vous revaudra ce léger sacrifice.
« Vous vous trouverez bien de suivre mes avis.
« La raison, je le vois, rentre dans vos esprits ;
« Et moi, par ce sentier, je rentre au Presbytère.
« Au revoir, mes amis, je reprends ma prière. —
« A l'entendre, je suis un vendeur déloyal. —
« A l'entendre, j'ai pris un terrain communal. —
« 11 n'est pas étonnant que je prenne la mouche ,
« Je ne suis pas méchant, mais gare à qui me touche ! —
« Cette imputation allume mon courroux.
« Quand on boit du vinaigre on ne crache pas doux 8. —
« Si vous recommencez j'ai donc perdu ma peine.
« Pour un autre sermon, oh ! je n'ai plus d'haleine.
« Allons ! en braves gens reprenez vos travaux. »
Il dit : et nos gaillards se quittent dos à dos.
L'un d'un tertre éboulé va réparer la brèche,
Et l'autre, de sa main rugueuse x forte et sèche ,
Façonner sur l'enclume, à grands coups de marteau,
Le fer devenu souple au feu de son fourneau.
Que Dieu les accompagne ! il est temps de reprendre
Cet attrayant récit que je fais trop attendre;
Où le fil s'est rompu, je vais faire un nœud plat9 ;
C'est ce qui m'est resté de mon premier état.

FIN DE L'INTERMÈDE

�DEUXIÈME CHANT.

n■

Qu'un bon porte-jalon est un grand avantage
Pour un vieil arpenteur, et comme il le soulage !
Un mouvement de tête ou de bras est compris.
Que de pas épargnés , et surtout que de cris !
Voire de jurements ! D'être bon catholique
Amadou se piquait. Il fut de la fabrique
Doyen trente-cinq ans ; mais son péché mignon,
( Quel dévot n'en a pas ! ) c'était le gros juron.
Il en fit résonner , dans sa longue carrière,
Les échos de la Clape et ceux de la Corbière ;
L'Alaric 1 sourcilleux lui-même en retentit ;
Et du Col de Viviès 2 la caverne en mugit.
Au début, mon héros n'eut pour auxiliaire
Que le premier venu, quelque vil mercenaire
A quinze sols par jour , et rarement encor,
Car, pendant bien longtemps, son bon chien Thermidor
Fut son coadjuteur. Modèle des caniches,
Thermidor lui portait les jalons et les fiches,
L'étui, le calepin, et maintes fois sa dent
S'imprima sur l'équerre et même sur l'arpent.
Ce chien si bien dressé, pour ses courses champêtres ,
Comme tous ses pareils, n'avait ni bas, ni guêtres.
Ses pattes, sans patins , de terre se souillaient,
Et d'un limon fangeux bien souvent s'enduisaient.
Quand arrivait enfin le moment délectable
Pour son maître et pour lui, d'aller se mettre à table, —
A table ! un chien ! — mais oui, car pour ces bons amis
Le boire et le manger bien souvent furent mis
A l'ombrage d'un arbre, au pied d'une masure,

�Sur l'herbe desséchée ou sur la pierre dure ;
Point de chaises, c'est clair; pas môme d'escabeaux.
Sur le dos accroupis, nos heureux commensaux
Ainsi que même siège avaient donc môme table.
Quand arrivait enfin le moment délectable,
Amadou lui disait d'une sévère voix :
« Thermidor ! Thermidor ! je vous l'ai dit cent fois;
(( Mais quoi ! vous vous moquez de mes mercuriales
« On ne vient pas manger avec les pattes sales.
« Vite, allez les laver. » Le chien obéissant
Au plus prochain ruisseau s'en allait en trottant ;
Dans le courant limpide il trempait à la hâte,
Jusqu'au pli des genoux, et l'une et l'autre patte;
Et l'ablution faite, en jappant revenait
Prendre sa faible part du champêtre banquet.
Tel était Thermidor, de son maître la joie,
De Madame encor plus.... La mort en fit sa proie.
Encor deux ans de vie, un peu plus, un peu moins,
Au chien le plus savant il eût donné des points.
Troublé dans ses amours par une chambrière,
Il reçut un grand coup de pinces au derrière
Ce fut sa fin. Pendant trois mois il se traîna,
Mangeant à peine. En vain Viramond 3 le soigna,
Viramond, de Salelle, expert vétérinaire;
S'il ne le sauva pas , qui donc eût pu le faire ?
En vain la d'Amadou, le soir et le matin ,
Bien souvent dans la nuit, le pansa de sa main
Il expira. Monsieur et Madame jurèrent,
Ce serinent solennel toujours ils l'observèrent,
De n'avoir plus de chiens, de chat mâle non plus.
Mais je reprends le cours de mon récit diffus.
Oh ! qu'un aide-arpenteur est utile à son maître,
Disais-je un peu plus haut, s'il est ce qu'il doit être :

�S'il est intelligent et ferme de jarret,
Obéissant, actif, comme Pépi l'était.
La mémoire est aussi chez lui très-précieuse,
Quand celle du patron est courte et paresseuse.
Albert, le gros Lautier étaient tous deux partis,
Il faut en convenir , comme deux étourdis ,
Pensant qu'ils trouveraient, dans quelque métairie ,
Quelque berger oisif, un valet d'écurie,
Pour leur tenir la chaîne et planter les piquets.
Racagel les pourvut, mais de deux grands benêts.
Albert, fort dégourdi, put prendre patience;
Mais Lautier la perdit, et pour lui quelle chance !
Il faillit se casser les jambes et les bras ,
Et môme la caboche.... On le verra plus bas.
Je dois auparavant remplir une lacune ;
Sans y bien regarder on en trouve plus d'une
Dans mon narré. J'ai dit que Jacques Racagel,
(Il avait pour conseil l'avoué Caraguel,
Et Monsieur Narbonnès pour sa partie adverse,
En qualité de maire. ) avec chance diverse,
Depuis un très-long temps, mordicus contestait
Contre les habitants du bourg de Bizanet,
Je crois avoir aussi parlé de quelque borne
Qu'on chercha vainement sur le penchant d'un morne ,
Et que de Bizanet le corps municipal,
Jaloux de conserver le patis communal,
Accusait Racagel , possesseur limitrophe ,
D'avoir fait supprimer, pour augmenter l'étoffe
De son mince domaine, aux dépens de Yhermas 4,
D'un bon cinquième au moins; l'autre niait le cas,
Et prétendait jouir conformément aux titres. —
« Les experts précédents étaient tous des bélîtres.
« La borne disparue , en bas on la cherchait ;

�57
« Elle était bien plus haut ; plus tard on le verrait. »
Il ajoutait encor : « J'ai plus de contenance !
« C'est possible après tout; mais bien moins,.qu'on ne pense.
(( Je ne suis pas le seul que borne le vacant ;
« Que s'il est écorné, poursuivez Jean Parrant,
« Monsieur de Chefdebien, Maury , Poudou, Bouzigue.
« Vous me sciez le dos avec votre garrigue.
« Je n'en ai pas un pan ; je gagerais mon cou
(( Qu'on trouvera la borne et je vous ai dit où.
« Je n'en ai pas un pouce , et tel qui me chicane
« Et me fait un procès en tient plus d'une canne. »
Tel était l'argument de Messer Racagel
Devant le premier juge et même sur l'appel.
Révoltant à la fin parut un tel système.
Le tribunal outré, pour en finir quand même,
Avait donné mandat au plus fameux expert,
Amadou, qu'assistait Lautier ainsi qu'Albert,
Du têtu Racagel d'arpenter l'héritage,
Et donner son avis sur le futur bornage.
Arrivés sur les lieux avec leur attirail,
Us s'étaient tous les trois partagé le travail.
Le quartier du Marin d'Albert fut la besogne.
C'étaient de grands Mailleuls, non de plant de Bourgogne,
Mais de Pic-Poul, mêlé de souches de Tarret5.
Le ténement du Cers, tout semé à'esparcet6,
Echut au gros Lautier ; mais la part médiane,
En jachère et froment, et comme la main plane ,
Pour sa part du Lion , Amadou, l'avisé,
Se l'adjugea. C'était le lot le plus aisé.
Ce détail, j'en conviens, n'est pas trop à sa place ,
Mais il n'est pas bien mal ; bon lecteur, fais-moi grâce !
Pour t'en récompenser, je m'en vais à présent
Du malheureux Lautier te conter l'accident :

�38
Le terrain de Lautier formait un pentagone.
En dehors il restait une petite zone
Assez irrégulière, et longeant un ravin
Aux bords très-escarpés, dont le lit était plein
De rocs et de cailloux que les eaux de l'orage
A grand bruit y roulaient des monts du voisinage.
Arrivé là , Lautier fait le tour du terrain,
Sur son petit carnet en trace le dessin ,
Ouvre son grand compas , tire de la rainure
La barrette mobile, et par la vis l'assure ,
Combine son affaire, et de son sot valet
Tire tout ce qu'il peut, moins que rien en effet ;
De planter un jalon il n'était pas capable.
Las de l'endoctriner, Lautier le donne au diable ;
Il s'emporte ; le sang dans les veines lui bout;
D'instrumenter tout seul enfin il se résout.
Quand il eut, au moyen de deux diagonales,
Divisé la figure en trois parts presque égales,
Son compas à la main , il marche à pas comptés,
Et de chaque triangle arpente les côtés.
Restait à mesurer l'étroite et longue zône ;
Pour en venir à bout, il biaise, il tâtonne :
« Si je la coupe ainsi ; si je la prends par là ;
« Faisons-en deux lopins ; eh mais oui ! c'est cela;
« Du point B au point E tirons la ligne droite.
« A gauche, si je perds ce morceau, sur la droite
« J'ai son équivalent, et tout est compensé.
« Bravo ! bravo Lautier ! ça va, très-bien pensé. »
Et le voilà parti; mais sa masse l'attardé.
Ainsi va lourdement une grosse guimbarde
D'un plomb pesant chargée ; ainsi sur un canal
Se traîne un gros chaland que tire un vieux cheval ;
Il souffle comme un bœuf qui tire la charrue
Dans une. terre forte; à grosse goutte il sue....

�59
Ce qui fait que malgré le temps froid et le vent,
Ayant quitté sa cape et son bombas 7 pesant,
Sur le gilet à manche il n'a plus que la blouse.
« Un,deux, trois, quatre, cinq, six..huit, neuf.. onze,douze.»
11 s'arrête un moment et tire son cahier.
Au point le plus extrême était un vieux cormier,
Malingre, tortueux , à la cime rugueuse,
Qu'étreignaient quelques jets d'aubépine et d'yeuse,
D'arbustes inféconds c'était un vrai fouillis ,
Hanté par quelques rats et force lézards gris.
Un gros tas de cailloux, communs dans ces parages,
Etait le seul engrais de ces plantes sauvages.
Lautier, plein de fatigue, y vient tout haletant,
L'épieu dans une main et dans l'autre l'arpent,
Y reposer son ventre et ses fesses charnues,
Et faire le calcul des cannes obtenues 8.
Il a mis, par malheur, le pied sur un caillou
Qui le fait trébucher. Le bord sans garde-fou,
Déjà très-surchargé, sous ce gros corps s'éboule;
Avec lui le clapier. L'arpenteur perd la boule,
Et, criant : « Sioï perdut ! » jusqu'au fonds du ravin,
Roule avec les cailloux, son carnet à la main.
Sur la rive opposée étaient quelques lieuses
De fagots de sarments, jeunettes et rieuses ;
Elles ont vu rouler, d'en haut, jusques en bas,
Cette masse de chair ayant jambes et bras,
Qu'elles prirent d'abord pour un ours véritable.
Leur méprise cessant, d'un rire intarissable
Elles partent ensemble, et sans Pierre Poudou
Qui passait près de là, la bêche sur le cou
Et la serpe à la main, pour aller à sa vigne,
Jusqu'à la fin du jour cette engeance maligne
Fût là restée à véir ce spectacle touchant,

�40
Sans venir au secours du pauvre patient.
Au bout d'un long quart-d'heure, on vient ; on le relève....
Il a repris ses sens et sort comme d'un rêve.
« Bon! rien de fracturé, » dit-il en se tâtant.
« Mais à chaque expertise il m'en vient presque autant.
« De rocs et de cailloux, grand Dieu ! quelle avalanche !
« J'ai mal au côté droit, mais bien plus à la hanche.
« Peut-être je me trompe, il me semble, Poudou ,
« Qu'en tout autre pays moins dur est le caillou...
« Et bien moins dur aussi le cœur des jouvencelles.
« Mais j'en ai pourtant vu, Poudou, de bien cruelles
« Fêter, comme l'on dit, Pâque avant les Rameaux 9.
« Si vous tombez un jour comme moi sur le dos,
« Ce n'est pas tant au dos que vous aurez l'enflure,
« Et vous n'en guérirez, sottes ! je vous assure,
« Qu'au bout de quelques mois. Oh ! par ce casse-cou
« Je ne remonte pas. Assiste-moi, Poudou.
« De passer tant au bord je n'aurai plus l'envie.
« Je suis comme les chats , et j'ai plus d'une vie.
« A la fin cependant.... Bah, je l'esquive encor !
« L'ane d'un pauvre diable en serait plutôt mort10. »
Cette fois sans pitié l'assistance put rire ;
Car Lautier grimaçait comme eût fait un Satyre.
Dans ce même moment, le coude sur l'épieu,
Amadou, fatigué, se reposait un peu.
Il pensait.... croyez-vous que ce fût à l'affaire?
Du tout, un autre objet est venu l'en distraire.
Je vous ai déjà dit qu'il était marguillier,
Et de tout le conseil le meilleur conseiller.
Le tronc qu'on fait courir ne portait pas grand'chose ,
Et ce penseur pensait ( ce n'était pas sans cause )
Que quelque enfant de chœur, par exemple Bertrand ,
Malgré son air sournois , très-mauvais garnëment,

�41

Pouvait, la retournant d'une manière adroite,
Soustraire quelques sols de l'infidèle boîte,
En s'aidant au besoin d'un bout de fil d'airain.
« Comment donc prévenir un semblable larcin ?
« Sera-ce en adaptant par-dessous l'ouverture
« Une gaine en peau douce, au bas bout sans couture
« Qui, les pièces et sols devra laisser passer
« Pour en remplir le tronc et non pour le vider ?
« On tromperait, ainsi, morbleu ! la convoitise
« De ces petits fripons qui font tort à l'église. »
Ce moyen semble bon, mais le chantre Baissas
L'a trouvé. C'est assez ; sa fierté n'en veut pas.
« Sera-ce en employant trois ou quatre chaînettes
« D'acier ou de laiton et par Pétronil faites ?
« En retournant le tronc le trou se bouchera,
« Et ce qu'il contiendra , fichtre ! il le retiendra ,
« Et bien plus sûrement qu'une peau ne peut faire.
« J'en remontre à Baissas ; c'est une chose claire, »
Dit-il, en appliquant son index droit au front.
« Mais rejoignons nos gens et voyons ce qu'ils font. »
Il marche vers le Cers et ne voit plus personne.
11 entend de grands cris ; ce brouhaha l'étonné.
Il détache Pépi pour savoir ce que c'est ;
Le suisse va, s'informe et rapporte le fait.
« Encore un accident ! quelque jour mon confrère
« Se cassera le cou , » dit-il, « qu'y puis-je faire?
« Quand on est borgne, eh bien, fichtre ! l'on ne doit
« De ce même côté, longer un mauvais pas. »
Du plus loin qu'il l'a vu , Lautier, tout en furie,
De sa plus grosse voix l'apostrophe et lui crie :
« Ah, coquin d'Amadou ! ce n'est pas par hasard
« Que toujours du travail m'écheoit la pire part ;
« D'être trop bon enfant voilà ce qui m'arrive.
« Un autre fois, maraud ! tu longeras la rive ,

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« A ton risque et péril. Chacun craint pour sa peau.
« Pour un gourmand tout seul n'est pas un bon morceau
Après cette semonce, avec plus de courage
Que l'on ne l'aurait dit, il retourne à l'ouvrage.
Ainsi fit son doyen qui lui céda Pépi.
Quant au petit Albert, sous un grand roc tapi,
D'un champ tout contrefait pour tracer la figure ,
Il n'apprit que plus tard cette mésaventure.
A l'heure où le soleil passe au méridien,
Pour y stationner un instant, presque rien,
Le temps de regarder du haut de l'hémisphère ,
Le chemin qu'il a fait, celui qui reste à faire ,
Pépi fut dépêché vers le rural manoir,
Pour dire qu'on viendrait, seulement sur le soir,
Manger près du foyer, vu la grande distance ;
Mais que , pour se refaire et réjouir la panse ,
De Messieurs les experts il avait mission
De leur expédier quelque provision
Dans le creux du rocher où, le cul sur la pierre,
Us narguaient le grand vent qui soufflait par derrière ;
Lautier recommandant, plutôt dix qu'une fois,
De ne point oublier ni le vin, ni les noix,
Ni le morceau choisi d'un piquant sassenage,
llien de ce qui pouvait donner goût au breuvage
Ou réveiller la soif, fussent quelques poireaux 12 !
Je n'ai jamais bien su quels furent leurs propos
Pendant ce doux relâche, et s'ils se disputèrent,
Car Amadou, Lautier, rarement s'accordèrent.
Je n'en dirai donc rien ; j'en ferais tout autant
De leurs raisonnements au casai, en soupant,
N'était la question plaisante et délicate
Que proposa Lautier en écurant sa jatte.
Du style obscène et bas je suis peu coutumier ;

�45
Si mon conte déplaît ce sera le dernier.
Deux orateurs surtout s'arrachaient la parole ;
L'un très sententieux ; l'autre grossier et drôle.
On avait beaucoup ri du chagrin sans pareil,
A perdre l'appétit, à bannir le sommeil,
Du sensible et bonnas Monsieur Barthe-hypolhèquo l3,
Quand Patanrè, coiffé de sa calotte grecque,
Guidant, le fouet en main, son escadron trottant,
En passant lui cria d'un ton impertinent,
( Quand il saVait fort bien qu'en un seul jour de bêche,
Que la glèbe fût tendre qu bien compacte et sèche,
On pouvait aisément façonner Vignolet 14 ) :
« Monsieur Barthe, avez-vous besoin d'un ramonet? »
Mot dont il eût dû rire, innocent persiflage
Qui blessa son bon cœur comme eût fait un outrage.
On avait rapporté maint trait original,
Et du juge Débrach et du greffier Pascal ;
Les jurons du premier en sommant l'auditoire,
D'avoir à s'abstenir de jurer au prétoire «j
Le mutisme du clerc, un tantin loup-garou ,
Quand le juge criait : « Répèto Pascalou 16 »;
L'impossibilité de pénétrer l'enceinte
De son appartement, à moins qu'en terre sainte
On le transporte à bras dans un lit de sapin,
Trépassé subitô, sans prêtre et médecin;
Comment dans un scellé, suivi d'un inventaire,
Le juge le surprit, bouillonnant de colère,
Lisant au lieu d'écrire.... Oh ! je le donne en cent :
Un conte puéril, la belle au bois dormant 17.
« Té f.... un'injounctiou sé bos pas millou faïré. —
« E iéou ma démission sé mé f.... d'un quaïré 18.

�44
Albert fournit son trait en réclamant son tour.
En termes fort piquants il raconta qu'un jour
Un certain magistrat, aux Toinons peu farouche,
Quitta , sur le matin, la maritale couche ,
Pour aller s'ébaudir avec un laideron.
Madame, s'en doutant, revêt vite un jupon;
Sur la pointe du pied descend à la sourdine
Par l'escalier donnant au fond de la cuisine ,
Et surprend les causeurs.... Tout autre, à son époux
Eût fait un train d'enfer dans son dépit jaloux.
Celle-ci point; au lit elle fut se remettre.
Mais au petit lever, elle fit bien connaître
A la pendarde au moins qu'elle n'ignorait rien.
« Ton travail ne suffit ; tu te charges du mien ;
« C'est trop de dévoûment. Çà ! détalons , ma chère;
« Qu'ai-je besoin de toi pour ce que je puis faire? » —
«
«
«
«
«
«
«
«
«
«
«
«
«
«
«
«
«

Je voudrais bien aussi dire mon petit mot,
Et par un trait plaisant acquitter mon écot. —
Ah ! tu quoque 19, Pépi, soit, mon cher , à ton aise ;
Il n'est aucun de nous à qui cela ne plaise.
La circonstance excuse un peu de liberté ;
Prends ce coup de grenache, et bois à ma santé. —
A vous ! à moi surtout ! Comment un pauvre hère
Dont l'oripeau d'emprunt cache mal la misère,
Pourrait-il s'oublier! Puisse, maître Lautier,
Sans chaise ou sans échelle , enfourcher son coursier !
Crever le grand Pourret à la marche, à la course !
Ne soupirer jamais en soupesant sa bourse !
Et libre, avant huit jours, d'un ventre sans pareil,
Se ployer comme un jong et se baiser l'orteil,
Sans altérer en rien son régime ordinaire,
Long sommeil, court travail, gais propos, grande chère!—
Bravo, bravo , Pépi ! » Ce fut comme un concert.

�45
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«
«

Qui diable » disait-on « l'aurait cru si disert ! —
Puisse de maître Albert augmenter le volume,
De manière à peser un peu plus qu'une plume.
Pour cela , que faut-il ? Vivre moins soucieux ,
Le mot va m'échapper— moins parcimonieux.
Faire un an d'un jambon ! c'est trop. Un, deux mois, passe !
Point de minestre à l'ail.... de bonne soupe grasse.
Les œufs ont bien leur prix ; mais qu'ils soient le ciment
De ces lardons bien frits de jambon succulent,
Qu'on trouve sous la dent avec tant de délice.
Il faut de bon moellon pour faire une bâtisse....
Qu'il arrose le tout de ce vieux Pincarda
Qu'il hérita » dit-on «deson oncle Sarda. —
Eh quoi! de mieux en mieux; mais c'est une merveille. —
Et croyez-vous, Messieurs , que je sois sans oreille?
Que les doctes propos de Monsieur Amadou
Soient semés sur le sable ou bien sur le caillou ?
Que, son servant soigneux, aux champs comme à l'église,
Sous un tel remouleur mon esprit ne s'aiguise ?
Et qu'au fond de la nef, quand je suis au repos,
Je baille à contempler les gothiques arceaux,
Des vitraux irisés les austères figures ;
A compter sur mes doigts les sombres arcatures
De l'ogive élancée hérissant le sommet,
Qui, se donnant la main, comme pour un ballet,
Depuis quatre cents ans attendent en silence
Le moment de se joindre , en une ronde immense ,
A leurs plus jeunes sœurs que hâlent le grand air,
Les ardeurs de l'été , les frimats de l'hiver ;
Qui n'entendent jamais ni motets , ni cantiques ,
De l'orgue solennel l'imposante musique,
Mais du Cers, du Marin, les aigus sifflements,
Sous les piliers tronqués, dans les arceaux béants ?
Non. Du prédicateur j'écoute le langage ;

�40
« A vivre saintement son onction m'engage.
« En agissant ainsi, j'obtiens double profit,
« Car j'épure mon âme et j'orne mon esprit.
« Nous n'avons pas toujours de bien grands clercs en chaire.
« Joubert y vient hurler , et Garnier y vient braire ;
« Pourtant, bien disposé, je rentre à la maison.
« Eh! dites-moi, Messieurs, mettons qu'un court-bouillon
« D'un poisson frais, charnu , vous soit servi sur table ;
« Vous avez faim— Mais quoi ! la sauce est peu louable,
« Fade ou trop épicée ou trop aqueuse ; eh bien !
« Ne trouverez-vous pas cependant le moyen
« De tromper l'appétit avec la matelotte ?
« Vous courrez au poisson : merlan, lisse ou cabotte ,
« Et vous répudîrez le fade ingrédient.
(c D'un sermon, l'Évangile est le grand élément.
« Tout va bien quand au texte on joint un commentaire
« Clair, facile, entraînant; mais, dans le cas contraire,
« Le verbe de Jésus , sa suave douceur,
« Voilà mon mets à moi

Nargue de l'orateur ! »

Muets d'étonnement, nos gens se regardèrent..
S'ils veillaient ou rêvaient un moment ils doutèrent.
La femme Racagel, celle de son valet,
Qui vidaient un lapin pour le mettre en ciyet,
Et dans leur sacristain saluaient un gros âne,
Se disaient à mi-voix que, s'il portait soutane,
Cet homme, à l'air grossier, en chaire prêcherait
Mieux que l'abbé Gazagne ou Monsieur Ritouret.
Cette approbation unanime et visible,
Chatouillant de son cœur la fibre très-sensible,
Notre nouveau docteur , bien sûr d'être écouté ,
De son digne patron proclama la santé:
« A Monsieur Amadou! Dieu veuille que la.stalle
« Dont les bras recourbés, dans notre cathédrale,

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« Pressent sa longue échine et ses robustes flancs,
« Porte son étiquette encor vingt ou trente ans !
« Longtemps après sa mort que nul ne s'y prélasse ,
« S'il n'a sa riche taille et sa sévère face,
« Son menton de chanoine, et s'il cède le pas,
« Pour le creux et le goût, au grand chantre Baissas.
« Et puissé-je, à la mort du sonneur Gharlemagne,
« Être hébergé gratis, et gagner ce qu'il gagne,
« Bien qu'en prenant sa loge, et sonnant le bourdon,
« Il faille résigner mon habit à galon,
« Ma canne à grosse pomme et ma lame rouillée,
« Qui, d'un sang pur pu non, ne fut jamais souillée.
&lt;c D'un souhait aussi cher , en attendant l'effet,
« Voici ce qu'à Gruissan le bedeau me contait :
« Un jour de jubilé, sur la place publique,
« Douze marins trappus, chacun avec sa chique,
« Et le cul goudronné, portant un christ de bois
« Bien peint, bien étoffé, fléchissaient sous le poids.
« Pour le dresser sur pied, caliorne et cordage,
« Mus par un cabestan, furent mis en usage.
« Hisse ! Tire ! Tiens bon ! Tout à coup, patatras !
« Le grelin casse net; voilà mon christ à bas.
« Maint fidèle en pâtit. Malheur à qui fut proche !
« Car il endommagea gravement la caboche
« De l'un de ses porteurs qui, blême et déconfit,
« A quatre fut porté gémissant dans son lit.
« Il faillit en crever, et longue fut la cure.
« Un soir que de son mal subissant la torture,
« On appréhendait fort de le voir trépasser,
« Le curé Passenaud vint pour le confesser,
« Et tromper de Satan l'espérance maudite ;
« Du chevet du mourant un grand jet d'eau bénite
« L'eut bientôt fait partir. Alors, d'un cœur contrit,
« Avec de grands soupirs, commence le débit

�48
«
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«
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«
«

Des péchés de tout poids grevant la conscience
D'un bambocheuc fini qui, dès l'adolescence ,
Bouzins et cabarets hantait comme un vaurien ,
Et s'était tout permis , tout, excepté le bien.
Jusques-là, le blessé fut calme et sans reproche.
Mais l'abbé Passenaud ayant tiré de poche
Un crucifix mignon de laiton ou d'argent,
Qui, de la catastrophe était fort innocent ;
Et posant sur sa lèvre avec un doux langage,
D'un assuré pardon cet adorable gage
A cet aspect fatal, voilà le moribond
Qui tressaille, rugit, fait voler au plafond,
Par un coup imprévu, Christ, lorgnon, bréviaire,
S'abandonne au transport d'une aveugle colère ,
Et, prêt à s'élancer de dessus son grabat :
Faï-t'én là ! cria-t-il, tounpaïré m'a tuat 20.
D'autres disent crèbat. Le pilotin Christophe
Ayant dans le bas-ventre accipé l'apostrophe. —
Et d'autres , » dit Lautier , « prétendent que ce mot
( A chaque bourg sa gloire ! ) est d'un pêcheur Bajot 21. —

« Vous êtes des conteurs on ne peut plus aimables, »
Dit Racagel. « Merci des moments agréables,
« Qu'au milieu des ennuis de ce maudit procès,
a Vous me faites passer; mais enfin tous les frais,
« Caraguel me l'a dit, ( il ne se trompe guère )
« Seront pour le perdant, et c'est en quoi j'espère.
« Je voudrais bien aussi vous récréer un peu ,
« Mais nous ne sommes pas égaux à pareil jeu.
« D'un grossier campagnard n'attendez pas merveille.
« Quoi, vous ne buvez plus !... Françoise , une bouteille !
« Ayant fait la semaille et bien bouché mon vin ,
« J'allai près de Canet passer la Saint-Martin 22
« Chez mon cousin Rastoul ; sa femme était en couche ;

�49
« A peine dirait-on que la discrète y touche,
« Et pourtant, il lui doit deux nouveaux rejetons
« Du sexe féminin , bien venus et tout blonds.
« A coup double bientôt augmentent les familles ;
(( Trop de vignes, dit-on, comme aussi trop de filles

53

,

« Sont un tort. Maladroit ! Or donc, un beau matin ,
« Ayant sauté le lit pour aller au moulin,
« Qui, comme un château-fort, domine la rivière 24,
« (Je venais m'y pourvoir, auprès de la meunière,
« D'un couple de canards et d'un boisseau de mil
« Pour faire du millas à rôtir sur le gril. )
« Je vis au bas du pont et contre une masure
« Des chaudronniers , tout noirs d'habit et de figure,
« Qui, dans l'étain dissout au feu d'ardents brasiers,
« Les pinces à la main, argentaient des cuillers
« Qu'ils frottaient proprement avec la fine étoupe.
« Autour d'eux des badauds la curieuse troupe
« S'amusait de leur œuvre et de leur charabia. —
« Diou biban ! disait l'un , l'autre jour, à Roubia ,
« J'ai ri comme un bossu ; quelle histoire- plaisante ! —
« Et de quoi rites-vous, orfèvre sans patente,
« Sournois des plus subtils avec un air grossier ? »
Dit, d'un ton goguenard, un apprenti meunier
Singeant leur pantomime en tortillant les hanches.
« C'était le bon moyen de montrer vos dents blanches ;
« Car à l'extérieur, du bas jusques en haut,
« Vous êtes, sans mentir, noir comme un escarbot, —
« Que me veut ce pierrot à poudreuse figure ?
« Luron qui, d'un setier, extrais triple mouture

25

,

« Si de ton parchemin on voyait le dedans,
« Peut-être pourrais-tu prêter à rire aux gens !
« Attrape !... Il plut du Cers la semaine dernière ;
« L'Orbieu , Cessé, l'Ougnou, mainte et mainte rivière
« Répudre, Rivocel, fossés, ravins , ruisseaux,

26

,

�50
« Dans l'Aude dégorgeaient d'énormes masses d'eaux. —
« Et notre Jourre donc ! Dans le jardin de Bonne

27

« On peut voir le limon à la hauteur d'une aune.
« Dans l'humide final de Madame Cartault,
« Jusques aux porte-fonds barbottaient les tonneaux.
« On sonna le tocsin à Raissac. A Salelle,
« La rivière atteignit au plus haut de l'échelle ;
« Et, pour tout dire enfin, l'Aude emporta le bac
« Du moulin de Canet et celui de Cuxac.
« Le pauvre batelier , criant miséricorde,
« Se sauva comme un chat en remontant la corde ,
« But un coup d'anisette et fut se mettre au lit. —
« Sans doute , il y ronfla de très-bon appétit.
« È lu porto, goujat ! aquélo cassérolo ,
&lt;( A m'aquél coubri-plat, co dal mestré d'èscolo ;
« A Moussu Berthoumiou, lou padé è lou farrat ;
« Aquélo lécofroyo, à Moussu lou curât28;
« Tourno lèou. De Roubia , l'adjoint ou bien le maire,
« Possesseur très-chanceux, au bord de la rivière,
« D'une large saussaie et d'un ample terrain,
« Pour se garder de mal, traite avec un voisin ,
« Qui lui cède un terrain de faible contenance,
« Sablonneux, si l'on veut, mais de haute importance,
« Par sa position au Cers de l'acquéreur.
« Le contrat quittancé, le nouveau possesseur
&lt;( Fait un grand abatis de troncs et de branchage,
« Plante de forts piquets le long du riverage,
« Et roule jusqu'au bord de grands quartiers de roc ,
« Pour vaincre du courant le remoux et le choc.
« De quoi lui servit-il ? Il y fut pour sa peine ;
« Et tout cela dura... combien? une semaine.
« A grands coups de tonnerre assaisonné d'éclairs,
« Après un long Marin, survient un vent de Cers
« Dé pléjo à farradats

30

2Q;

! L'Aude croît, croît encore ,

�51
« Ébranle les piquets, creuse, éboule, dévore,
« Livre un dernier assaut, fait si bel et si bien ,
« Que de la forte digue il ne reste plus rien.
(( L'obstacle balayé , la pièce est envahie,
« Et déjà des deux tiers elle est presque amoindrie.
« Monsieur Nombel arrive et voit ce grand dégât.
« Êntuzo un paouc lou foc ! dé que badés, goujat

31

/.

« Il ouvre de grands yeux, il trépigne , il se fâche.
« Pataflaou ! à ses pieds s'affaisse et se détache
« Un bloc mal soutenu que la vague dissout,
« Comme un morceau de sel dans un chaudron qui bout.
« Il recule, chancelle, et s'offense une côte....
« Furieux, hors de lui, du talon de sa botte
« Il pousse les débris dans le flot destructeur,
« Et l'apostrophe ainsi : mange, mange, voleur !
« N'en as-tu pas assez ? tiens, tiens, avale encore !
« L'Aude le prend au mot et sans pitié dévore
« Ce qui restait du champ nouvellement acquis ;
« H ne s'en tint pas là. Tè, rambo aquél outis !
« A foundré lous cuillès fat mé passa lou mollé.
« Éntindés, ou sios sourd! al ségur.... ficut drollé,
« Dinnaras à mièchour am'un croustét dé pa. —
« È m'anjayots tout soul la salcisso, papa

32

? —

« D'un champ si cher payé, pas même une punière !
« C'est égal; et je sais ce qui me reste à faire.
« Il vole à la maison, enjambe l'escalier ;
« Ouvre son secrétaire en sapin ou noyer ;
« Cherche dans un coffret où sont ses paperasses ,
« De ses titres divers les poudreuses liasses ;
« A bientôt aperçu, parmi de vieux contrats ,
« Le titre dont s'agit :

VENTE NOMBEL-BARTAS ,

« Dûment expédié par Pechredon, notaire ;
« Et, prompt comme un lévrier , retourne à la rivière ;
« Il arrive essoufflé, tout suant, sans chapeau ,

�52
«
«
«
«
«
&lt;(
«

Sans souci du danger se plante au bord de l'eau ;
Et là, le titre en main, fouetté par la raffale,
En ces termes amers sa colère s'exhale :
J'ai beau me garantir ; par un sort entêté,
Le dommage se fait toujours de mon côté,
Tandis qu'à l'autre bord, d'Antoine Malaterre,
A mes dépens , morbleu, croît et s'étend la terre !
K Quand j'enrage, il jouit, ce fripon, ce pendard,
Qui, si le bon Dieu veut, siégera tôt ou tard,
« Entre deux garde-manche, en pleine cour d'assise ;
« Qui vola deux dindons à la foire de Bize 33,
« Un porc à Saint-Marcel, à Siran un jambon 34;
« Qui, rimailleur grossier d'une sale chanson ,
« Au bon curé Ricome et sa servante Jeanne,
« En temps de carnaval, fit un soir courir l'âne !
« Que n'ai-je tout mon bien sur un mont, sur un pic ,
« Sur le Tourril sauvage ou \e Pech d'Alaric 35 /
« Je ne faucherais pas de la belle luzerne ;
&lt;( Mais je ne verrais pas , le cœur gros et l'œil terne,
« De ce fleuve maudit les empiétements,
« Et de ce vieux coquin les agrandissements.
« J'ai pourtant de Roubia restauré la chapelle,
« Et doté le curé d'une chape bien belle !
« Est-ce avoir du guignon ! Avaloir ! scélérat !
« Tu m'enlèves le champ.... tiens ! voilà le contrat. —
« En achevant ces mots, il chiffonne, il lacère
« Son titre, et par lambeaux le jette à la rivière ;
«
«
«
«
«
«
«

Le flot l'emporte , et lui, fier d'un exploit si beau,
Crotté jusques aux reins, regagne son hameau. —
Ma foi, dit Amadou, ce conte en vaut un autre ;
Toutefois, Racagel, vous y mettez du vôtre.
Jamais, au grand jamais, un méchant sla-brasa 36
Ne conta de la sorte et ne périphrasa. —
Un bon poisson grillé veut une rémoulade ,

�« Messieurs, et le cerfeuil sied bien à la salade. »
Pendant ces beaux discours, les pieds sur les chenets,
Narbonnès et Maury devisaient du procès.
Tournier, que son instinct attirait à la cave,
Avait pour un moment déserté le conclave.
Dans la tasse d'argent qui brille dans sa main,
De l'ami Racagel il veut tâter le vin ;
Il perce une barrique et le trouve un peu louche. —
« Je n'en veux pas, dit-il, au moins pour vin de bouche,
« Car il n'est pas limpide et tourne à l'aigre-doux.
« C'est bon pour du trois-six. Ceci dit entre nous.
« Il ne faut pas, mon cher, que mon avis te fâche.
« Ce que je prise fort, vois-tu, c'est ton grenache ;
« Je te le ferai voir et sans faire semblant.
« Vite un verre à Tournier ! Puis à tous s'adressant :
&lt;( Vous avez tous blagué, Messieurs, à tour de rôle ;
« Personne n'en veut plus ! j'empaume la parole ;
« Je croque le marmot depuis assez longtemps ;
« Court et bon, disait l'autre, et vous serez contents.
(( Dans les gardes-d'honneur j'ai fait, en Allemagne ,
« Sous Monsieur de Ségur, ma première campagne.
« J'ai joué du bancal à Lutzen, à Leipsitt,
« Plutôt en vieux troupier, nom de d... ! qu'en conscrit.
« Cinq cents bouches à feu crachèrent la mitraille
« Pendant près de trois jours. Le gain de la bataille
« Nous passa sous le bec à Leipsick ; mais trahis ,
« Nous eûmes sur le dos un monde d'ennemis.
« Il nous fallut enfin songer à la retraite ;
« Je pars des quatre pieds, et sans tourner la tête,
« Un vendredi matin, sorti de Magdebourg,
« Je traversais le Rhin , le dimanche , à Strasbourg.
« Ayant fait ce trajet plus vite qu'en patache ;
« Ayant perdu manteau , pelisse et sabretache ,

�■

54
Sans avoir bu deux doigts de Chenach ou Chenich,
Creux comme un lanterne et sec comme un stockfisch ,
Je fus à l'hôpital, où je pus me refaire.
Un jour Napoléon, qu'accompagnait Bessière,
Vint pour nous- inspecter , ( non pas à l'hôpital,
Car peu de temps après , j'enfourchai mon cheval,
Qui se trouva fort bien de vingt jours de litière. )
Un jour Napoléon , escorté de Bessière ,
De Bertrand , de Grouchy , de Rapp , l'aide-de-camp,
Vint pour nous inspecter, et l'on battait au champ.
Arrivé près de moi, tout à coup il s'arrête
Et me toise de l'œil des pieds jusqu'à la tête.
Mon colback sur les yeux , et mon dolman pendant,
Sur mon épaule gauche attaché gentiment,
Mon bancal, ma giberne , avec ma carabine,
Brillants, bien astiqués, enfin ma bonne mine ,
Le frappent. En riant, qui me dit : — Cavalier !
Vous êtes en défaut ; trop long est l'étrier ;
Vous perdrez l'équilibre à la moindre secousse,
Et ne pourrez charger ; haussez-le d'un bon pouce. —
Sire ! que je lui dis ; ( qui ne fut resté coi ? )
Oh, vous n'y viendrez pas tout de même pour moi !
Napoléon surpris de ma réponse fière,
Dans sa poche de cuir servant de tabatière ,
Prend du tabac, l'aspire , et du doigt me montrant,
Il dit à haute voix au général Bertrand : —
ic J'aime dans un soldat, s'il est solide au poste
« Et soumis à ses chefs , une bonne riposte ;
« Le pays s'y révèle, et je gagerais bien,
« Bertrand, que ce bon bigre est un Méridien. —
« Il dit, et du talon avec sa suite il pique.
« Le soir où le feu prit à l'Opéra-Comique,
« Je me trompe, Messieurs , ce fut à l'Odéon ,
« Sur mon grand cheval noir , moi, j'étais de planton.

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«

L'Empereur , son petit, qui têtait sa nourrice ;
Le médecin Dubois z'avec l'Impératrice,
Etaient venus z'entendre un opéra nouveau.
On crie : Au feu !!! Pompiers, mariniers, porteurs d'eau»
Soudain furent en l'air. De la Place à la Seine ,
La garnison sur pied, sur vingt points, lit la chaîne.
On n'entendait que cloche et que bruit de tambour.
Je cuisais dans mon jus, nom d'un chien ! comme au four.
Chacun lit son devoir ; mais tout fut inutile.
Je vois l'Impératrice, au bas du péristyle ,
Dans un tohu-bohu de gens en désarroi,
Estropiés , rôtis , bouillis, que sais-je moi !
Je pousse mon cheval droit au milieu du groupe;
Je la joinds, je l'enlève et je la mets en croupe.
Je la sauvai, Messieurs. Au moins deux ou trois fois
(Tournier n'est pas vantard) j'ai mérité la croix;
Mais mon chef d'escadron sachant qu'à sa maîtresse ,
Lolotte, aux cheveux roux, une grosse Suissesse,
J'avais donné dans l'œil, en crevait de dépit,
Et loin de me servir, le gueusard me nuisit !
De la gloire et des coups j'ai quitté la carrière;
Et je suis en trois-six, à c'te heure, agent d'affaire ;
Et si, de quoi pomper, j'ai manqué bien souvent,
Lorsque je chevauchais, blanc-bec, au régiment,
En revanche aujourd'hui j'ai plus de cent bouteilles
D'un rancio fameux , et qui, sur les oreilles ,
Tape quand on en boit un demi-litre au plus.
Notre curé s'y prit j il en fut tout confus ;
Mais une seule fois, dit-on, n'est pas coutume.
Pour toi , noir forgeron, fameux batteur d'enclume,
Tu le portes trop bien ! È tabès , moun amie 37,
Né tastaras pas pus ; faï-z-y la croutz, bernic !
Maoury, toun gargaillol és coumo uno trèmèjo 38 ;
Pér té désaltéra cadro pagèlo é mii'jo.

�50
«
«
«
«

J'en dirai tout autant à Monsieur Narbonnès ,
Car il m'en a fait une , è né beïrén d'espés 39.
Mais mon gosier s'altère et me demande à boire.
A vos santés , Messieurs, j'ai fini mon histoire. »

A Monsieur Amadou le récit ne plut pas ;
Il était royaliste à trente-six carats.
Contre l'usurpateur il clabaudait sans cesse
Avec ses grands amis, le bon Barthez-jeunesse ;
Le vieux jugeur Jouy qui, sur les fleurs-de-lys,
Avec Cambacérès , s'assit au temps jadis 40 ;
Et ne comprit jamais la fortune étonnante
De l'archi-chancelier, tête forte et savante ;
L'ingénieur Figeac , connu par maint écrit,
Ingénieux, piquant, plein de grâce et d'esprit ;
Honnorat, le marchand, que Marseille vit naître ,
Ce que son parler gras faisait assez connaître ;
Enfin Pailhiez , le borgne, et le riche Viard,
Que l'on aurait fessé pour un sou, pour un liard ,
Et qui serait tombé du pays de la lune,
De vesces plein la main , sans en répandre aucune.
Amadou n'aimait pas tous ces grands batailleurs,
Ces fiers traineurs de sabre au ton rogue, et d'ailleurs ,
Dans ce récit empreint d'un pur bonapartisme,
Il trouvait mainte craque et maint anachronisme.
Le mot méridien aussi mal appliqué
Par un grand personnage , avait surtout choqué
L'homme, de qui la main sûre autant que chrétienne,
Traça dans sa paroisse une méridienne.
Impossible au surplus d'aller de Magdebourg,
A course de cheval, en deux jours, à Strasbourg;
Il le savait. Souvent, avec son ami Barlhe 4|,
De l'Europe ébranlée il consulta la carte ,
Et quand un feu d'enfer .embrasa l'Odéon,

�57
Captif sur son rocher était Napoléon ;
Sur un trône ducal siégeait l'impératrice ;
Et son fils à huit ans n'était plus en nourrice.
« Les jours sont courts encor, dit Lautier, le caquet
« Doit finir. Phœbus baisse, et voici le bouquet.
« Vouloir avant la nuit regagner notre gîte,
« Possible ne sera qu'en partant au plus vite;
« C'est pourquoi je finis par une question ,
« Bien délicate au moins. Messieurs, attention!
« Par un sentier étroit, montueux et sauvage,
« Certain jour, un vacher menait au pâturage
« Deux vaches qu'il pressait de son long aiguillon ;
« Elles venaient de rompre un pénible sillon,
« Et marchaient pesamment, notez bien , à la file.
« Savoir le nom du rustre est, je crois, inutile.
« Au point le plus ardu, celle du premier rang,
« Que tourmentait la mouche attachée à son flanc,
« S'arrête, et de sa queue , au nerf long et flexible,
« S'évertue à chasser cet insecte nuisible;
« Le train s'arrête net ; l'impatient vacher
« Fait bien tout ce qu'il peut pour le faire marcher,
« Mais son piquant trop court n'atteint pas la première,
« C'est de quoi dût pâtir la vache de derrière,
« Car le rustre irrité, lâchant un gros juron,
« Au dos de la seconde implante l'aiguillon ;
(( Celle-ci d'avancer ainsi mise en demeure,
« Se dresse, prend le trot, et bien à la mal'heuro,
« Elle enfile sa corne assez profondément
« Tout juste dans l'anus de celle de devant.
« On m'a compris, je crois, et maintenant pour rire ,
« Tout en jouant des dents, laquelle pouvait dire
« Avoir la corne au c? — La première , pardi,
Dit le petit Albert, comme un franc étourdi ;

�58
« C'est clair comme le jour. A question pareille,
« Un enfant de deux ans répondrait à merveille ;
« Elle dût le sentir et bien cruellement ;
« Et, j'ai la corne au c..., dire pertinemment. —
« Pourquoi pas la seconde ? » interrompit le suisse,
Qui dépêchait alors un empan de saucisse.
« Mais j'ai le gosier sec ; passez-moi le flacon,
« Et puis de mon avis je dirai la raison.
« Ce vin est un peu doux ; c'est du cru de Livière,
« Ou de quelque mailleul le long d'une rivière.
« Ménager le bon vin pour des collatéraux,
« C'est, passez-moi le mot, se conduire en nigauds.
« Une comparaison , la ferai-je ? je n'ose ,
« A mon opinion donnera gain de cause.
&lt;( Après certain besoin , quand vous avez, Lautier ,
« Déchiré comme un sot le carré de papier,
(( Dont la frêle épaisseur de l'œillet vous sépare ,
« ( Ce cas peut arriver, il n'est même pas rare. )
« Ne pouvez-vous pas bien dire : Grand maladroit !
« J'y suis pris cette fois, et j'ai la bague au doigt.
« Le cas est tout pareil; la vache de derrière
« A pu se récrier de la même manière. —■
« Grossier 42 ! » dit Amadou, faisant suivre d'un rot
Fort mal dissimulé, ce désobligeant mot;
« Qui dit corne tout court n'en définit aucune;
« Corne, baudet, cheval, encensoir, table ou lune ,
« Tout substantif enfin, c'est à comprendre aisé,
« Exige un autre mot pour être précisé.
« Un pronom possessif serait bien nécessaire
« Devant ou corne ou... dos, pour nous tirer d'affaire;
« Car l'article le, la, Messieurs, attention!
« Ne peut déterminer une solution
« Satisfaisante; eh bien ! moi, je vois la semelle
« Dès qu'on lève le pied; aussi, quelque nouvelle

�59
Que soit la question , mon esprit droit et vif,
Rarement en défaut, n'a pas été tardif
A trouver la réponse exacte, incontestable;
C'est, j'en suis aussi sûr que nous sommes à table ,
Que les deux animaux pouvaient également
Dire avoir corne au
dos ; tel est mon sentiment. —
Tel est ton sentiment, eh ! c'est des trois le pire , »
l'écrie alors Lautier, en éclatant de rire.
Passez-moi cependant ce reste d'estoufat.
Je vais , pauvre Amadou , te faire échec et mat.
Discutons avec calme , et qu'aucun ne se fâche.
La bête de devant, ni la seconde vache,
Ni toutes deux non plus, sois en bien convaincu ,
N'ont pu distinctement dire : j'ai corne au c
Pourquoi? c'est qu'excepté dans quelque parabole,
Toute vache mugit, mais n'a pas la parole.
Eh bien, grand Amadou ! te voilà bien capot.
Passe encor pour Pépi, qui pourtant n'est pas sot.
Je te dirai ton fait, fameux crache-sentence !
Nul de nos marguilliers ne t'égale en prestance.
Tu sais à ['Alidade, ami, tirer un plan,
A son index horaire ajuster un cadran ,
Mesurer un terrain d'anguleuse figure,
Déchiffrer à ravir toute vieille écriture,
Départir à des hoirs rapaces, en discord,
Par des lots tous égaux , l'héritage d'un mort ;
De la borne d'un champ, saisir le caractère;
Mais les bons mots , mon cher, ne sont pas ton affaire.
J'en suis fâché pour toi, fameux savant en us .'
Mais , a dit un grand clerc , non omne possumus. —
Il faut le pluriel; omnia, dit Virgile. —
Eh bien , soit omnia. La critique est futile.
Vous vous trompez Albert, Pépi, tout bonnement;
Mais ce n'est pas ainsi que se trompe un savant,

�60
« Magistrat, médecin, géologue, antiquaire....
« C'est ce qu'a dit si bien le comique Molière ;
« C'était son sentiment, qu'en faits comme en propos ,
« La science est sujette à faire de grands sots. »
Le plaisant, à ces mots, sable un coup de blanquette,
Serre ses instruments, compas, jalons, planchette,
Et montrant du soleil le rapide déclin :
« Assez pour aujourd'hui, nous reviendrons demain. »
Et tous quatre, enfourchant jument, cheval, bourrique
Regagnent en trottant le foyer domestique.

Octobre 1855.

�SIGEAN SAUVÉ.

��PRÉFACE.

Narbonne, ce I" Avril 1852.

A MES LECTEURS HABITUELS ,

Mes bons amis, (car vous l'êtes à double tilre, vous
m'aimez et vous me lisez, vous chantez même quelquefois
mes chansons), le bienheureux coup d'état auquel je dois,
tout au moins, de n'avoir pas promené sur mes épaules,
dans toute la ville, en exécution d'une menace tant de fois
proférée, la Marianne, sortie de son galetas, et dressée
sur un palanquin triomphal, pavoisé de drapeaux et de
lauriers, et de n'avoir pas de nouveau pour locataires
obligés les membres très-nombreux, très-exigeants et trèsbruyants du club de l'union ; ce coup d'état si bien réussi
a tué la chanson politique. Plus de ridicule à déverser sur

�64
d'anciens adversaires qui, bon gré maigre, cessent de
troubler, par leurs vociférations, leurs chants et leurs
menaces, le repos des citoyens paisibles. J'ai parfaitement
compris que le dégoût de tout ce qui a quelque rapport
avec la politique, que la générosité surtout, me faisaient
une loi d'abandonner un genre qui ne peut jouir de quelque
faveur qu'en temps de discorde civile. Mais la muse badine
a plusieurs martinets à son service. Elle ne se borne pas
toujours à châtier vertement ou plaisamment les mœurs
dans la comédie, la satire ou la chanson. Le poème héroïcomique est naturellement de son ressort. C'est là môme
qu'elle triomphe, car elle peut s'y élever jusqu'au sublime,
mais à la condition de ne pas se soutenir à cette hauteur,
d'être plus enjouée que grave, de marier les grandes aux
petites choses, et de fondre par un art heureux tous les
styles dans ses originales compositions. Le sublime luimême n'est pour elle qu'une ruse, que le moyen le plus
sûr de ménager au lecteur le plaisir de la surprise, de
donner à l'âme cette secousse qui vient d'un contraste
inattendu, et de rencontrer le trait heureux qui nous fait
rire du rire des honnêtes gens.
Toutes les choses humaines ont leur côté plaisant : c'est
par ce côté qu'il faut les montrer dans le poème héroïcomique. Lesujetdemonbadinage seraitdes plus heureux
s'il n'y manquait pas une action. Bien que le but soit
patriotique et qu'il ne s'agisse, ni de placer contre la résistance d'un chantre orgueilleux un lutrin dans le chœur, ni
de revendiquer, les armes à la main, en mettant en feu
toute l'Italie, et en brouillant toutes les divinités de
l'Olympe, le seau d'un puits enlevé par des voisins inso-

�68
qui menacent même, par la bouche d'un de leurs chefs,
de faire pis :
« E tornero, se me ne vien talento,
« Dov' è quel pozzo e caccherovi dentro. »

mais de débusquer un ennemi sérieux d'un fort emporté
par surprise; les moyens employés en sont plaisants par
eux-mêmes et par leur énorme disproportion avec ce but.
Tout un arrondissement s'émeut et s'alarme pour expulser
de La Nouvelle une trentaine de matelots anglais, qui s'en
sont volontairement allés pendant ces formidables préparatifs, après la réalisation de leur projet, c'est-à-dire,
après avoir inquiété et mis sur les dents, sur ce point du
littoral de la Méditerranée, une nombreuse population ,
comme une poignée de leurs camarades l'avait déjà fait,
ou le firent quelques jours après, à la Ciotat, à SaintLaurent de la Salanque, etc. La montagne enfante une
souris. Point d'autre trophée de celte mémorable campagne qu'un pauvre cul goudronné, qui se livre aux Sigeannais, comme à des libérateurs, et qui n'est pas même
Anglais.
Votre malignité, mes bons amis, car vous en avez une
bonne dose, malgré vos sentiments affectueux à mon égard,
ne trouvera cette fois rien à reprendre dans ma composition, sous le rapport des convenances. Ce n'est pas que
j'aie jamais donné lieu à une critique raisonnable à ce sujet.
Il n'y a point de quoi fouetter un chat dans tout ce que
j'ai fait jusqu'ici, tandis qu'il y a quelque chose à louer
sous le triple rapport moral, politique et littéraire. C'est par
les beaux côtés que je voudrais ressembler à mes modèles.
Non seulement vous ne trouverez pas dans mes opuscules
5

�66
les obscénités qui révoltent souvent dans les grands poëmes
badins , mais vous n'y rencontrerez pas même les petites
licences que se sont données, à la faveur d'un genre qui eu
permet nécessairement quelques-unes, Tassoni, La Chapelle , Scarron, etc. Aucun de mes personnages ne porte
les lunettes que, dans la Secchia Rapita, le Potta de Modène
suspend au nez de Nazidioni. Si Monsieur Amadou se gratte
le dos devant un bon feu, pendant qu'à Saint-Jean-de-Barrou
la métayère lui prépare cette minestreà l'ail, cet albouffat
qui le révolta si fort, vous ne lirez pas un jour, dans mon
poëme encore inédit des Arpenteurs - géomètres, de trait
pareil à celui qui, dans Y Enéide travestie, termine le tableau
du contentement des justes et des héros aux Champs-Elysées.
Le M. d'Assoucy, de Bachaumont, le M.e Simon, du sermon
de Moussu Sistré peuvent-ils être mis en parallèle pour la
décence avec mon malheureux Fritz-, prisonnier volontaire
des volontaires Sigeannais? Je me serais bien gardé, après
deux jubilés surtout, de mettre à cheval sur un lutrin un
enfant de chœur dont le fond des chausses aurait été rapiécé
avec quelques feuillets d'un vieux antiphonaire, contenant
une partie essentielle de l'office du jour, comme se l'est
permis Gresset, le plus décent pourtant des poêles badins.
J'ai peint des curés à table à Notre-Dame du Cros ; mais
ils ne sont pas plus gourmands que les chanoines de la
Sainte-Chapelle. Si des poêles badins de longue haleine je
passe aux chansonniers, oh ! c'est ici que ma pudeur
relative embaume ou rayonne, comme vous le voudrez,
car vous ne pouvez pas me rendre responsable des énormités
vociférées, dans le Pot-pourri de ma Passion, par des
communistes que je baffoue.

�67
Ce petit poème est, comme ses devanciers, hérissé de
noms propres de personnes et de lieux. Je n'y suis pas
plus méchant que d'ordinaire. J'ose espérer que les honnêtes gens de Sigean et de Narbonne, que j'y fais figurer
d'une manière qui n'a rien de déplaisant, joindront leurs
rires à ceux des lecteurs désintéressés, ou du moins ne
m'en voudront pas plus que les nombreux Narbonnais
blancs, tricolores ou rouges nommés dans mes autres productions. On s'alarma grandement à Sigean, c'était bien
naturel. Ne s'effraya-t-on pas même à Narbonne dont on
mura deux portes, et où tant d'habitants cachèrent leurs
effets les plus précieux? Mais après une première émotion
bien passagère, l'on s'arma du mieux que l'on pût, et le
danger ayant perdu, par des renseignements ultérieurs,
moins exagérés que les premiers, les proportions énormes
que la panique lui avait données, les Sigeannais marchèrent sur La Nouvelle, sans attendre leurs auxiliaires.
Je ne garantis pas toutes les circonstances du fait, bien
qu'aucune ne soit de mon invention. Les principales sont
incontestables. Le débarquement des Anglais eut lieu le
10 novembre 1815, par un beau clair de lune, per arnica
silentia lunœ, vers une ou deux heures du matin. La prise
du fort fut signalée par des fusées au croiseur anglais
brick, corvette ou frégate, dont une partie de l'équipage
l'avait escaladé. Il y eut un garde-côte de tué; ses restes
furent ensevelis dans le sable, près du brise-lame du fort,
par la piété du capitaine Viennet, commandant de la garde
nationale de Narbonne, comme ceux du Grand Pompée le
furent jadis, sur la côte de Pcluse, par les soins religieux
d'un vétéran de son armée.

�68
Un pauvre diable, surnommé Saupiquet , reçut une
blessure fort grave à la tête ; en mourut-il ? je l'ignore, et
j'apprendrais avec plaisir de ses nouvelles, s'il vit encore.
Ses camarades, jaloux de conserver leurs propres côtes,
sinon la côte, dont la garde leur était confiée, comme disait
agréablement M.eRoube, ami du calembourg, ou demandèrent quartier, à l'exemple de l'ami Gout, ou s'en allèrent
à la débandade. M. Mairie, maire de Sigean, eut réellement avec Cadenat, le lieutenant du fort, le colloque que
je lui fais rapporter pour sa justification prétendue. C'était
un homme aussi énergique qu'éclairé, qui fut porté, en
181 S, à la chambre des représentants du peuple, par la
confiance de ses concitoyens. Le militaire retraité , Henri
Dat, que j'ai un peu poétisé , était un sergent de grenadiers, couvert de blessures. D'après la version qu'on m'a
faite, il prit le commandement d'un peloton de volontaires
recrutés à la hâte parmi d'anciens soldats et d'intrépides
chasseurs. En disséminant tambours, trompettes, comportes, conques-marines , tout ce qui peut faire du bruit,
à l'extérieur de Sigean, dans la direction de La Nouvelle;
en faisant tirer sur plusieurs points des coups de fusil ; il
réalisa ce tapage assourdissant que je décris, et qui dut
faire croire aux Anglais que des forces considérables allaient
incontinent tomber sur eux. Ai-je eu tort de poétiser
Henri Dat et ses compagnons d'armes, alors que nous ne
sommes séparés de cette époque que par un intervalle de
quarante ans ? Je trouve ma justification dans ce passage
d'un excellent article du journal des Débats, signé Rigault.
M. Rigault faisant la comparaison du Cid de l'histoire avec
leCid des vieilles légendes, est d'avis que le Cid idéalisé

�69
par la tradition, est plus vrai que le Cid réel de l'histoire.
« Ce qui importe à l'humanité, dit-il, ce n'est pas ce
« qu'il y a historiquement de plus réel ; c'est ce qu'il y a
« moralement de plus beau , de plus noble , de plus par« fait. Inévitablement, l'histoire sera toujours battue par
a la poésie. Comparez le tableau de David qui représente
« Napoléon passant le mont St.-Bernard, avec celui de
« Paul Delaroche, sur le môme sujet. Le Napoléon de
« David, calme sur un cheval fougueux , c'est la poésie ;
« celui de M. Delaroche, tranquille sur un mulet, c'est
« l'histoire. Lequel des deux est le plus vrai ? c'est le
« Napoléouii cheval. D'abord le cheval fougueux s'accorde
« mieux que le mulet avec l'idée qu'on se fait de Napoléon.
« La vérité dans les arts est surtout une vérité d'imagina« tion; déplus, il se mêle toujours, quoiqu'on fasse, un
« peu d'idéal à l'exactitude la plus historique. Vous vous
« piquez de n'être qu'un historien, malgré vous vous
« serez poëte. Une preuve que l'humanité s'inquiète bien
« moins de ce qui est exact que de ce qui est beau, de
« l'histoire que de la poésie, c'est qu'après tout, l'huma« nité est la complice ou plutôt l'ouvrière de tous ces
« mensonges charmants dont l'histoire des peuples est
« remplie. »
Voilà qui est bien pensé et supérieurement écrit. Conformément à ce principe, n'ai-je pas eu raison de faire du
sergent retraité Henri Dat un soldat-laboureur plutôt qu'un
garçon de café, voire même qu'un maître cafetier, profession qu'il avait avant de partir pour la guerre et qu'il
reprit à son retour?
Le lieutenant Cadenat, dont la négligence fut cause de

�70
la prise du fort, fut traduit devant un conseil de guerre.
Il dut à la restauration son élargissement de la prison des
Hauts-Murats, h Toulouse, où il avait été écroué.
Les Messieurs de Sigean montrèrent, pour la plupart,
autant de résolution que les paysans de leur

dirai-je

bourg ou cité ? de leur cité ; ils tiennent beaucoup à cette
qualification et je veux leur être agréable. Il en fut de
même à Narbonne où les muscadins et les ouvriers composèrent les deux premiers détachements; le troisième,
formé de paysans, ne partit qu'après. Ces paltes-rousses,
comme on les appelle, se firent longtemps tirer l'oreille.
Aussi les meilleurs morceaux ne furent-ils pas pour eux à
Sigean. Les pains de mupition ayant même manqué, et
M. le curé n'ayant pu, malgré ses ferventes prières, opérer le miracle de leur multiplication, on leur donna six
liards par tête pour se sustenter, ce qui les fit fumer
sans pipe. Malheureux furent les lapins et les poulets qui
leur tombèrent sous la main.
Un pauvre matelot, Allemand d'origine, dit-on, que de
mauvais traitements, immérités sans doute, (j'ai besoin
de l'estimer, ce pauvre Frilz ! ) avaient dégoûté du service
des Anglais, et qui, pour ne pas se rembarquer avec eux,
s'était caché du côté de l'étang dans la vase et le goémon,
se livra , nouvel Acheménide ,
Macie confecta supremâ ,
Ignoti nova forma viri, miserandaque cultu.

se livra, disje, aux Sigeannais comme à des libérateurs.
Il n'y a rien d'imaginé dans le trait de la Camargue
rapporté par mon héros. La razzia projetée parles Anglais
tourna à leur confusion et même à leur dommage; plusieurs

�71
furent éventrés par les bœufs sauvages; un plus grand
nombre qui avaient grimpé sur des arbres, dont ils n'osèrent pas descendre, furent faits prisonniers parles gardes
nationales des environs, accourues au bruit du tocsin.
On le voit, il y a assez de vérité historique dans mon
poème; on en exige bien moins en général. La muse badine
est essentiellement menteuse ; elle n'est pas môme obligée
de môlcr l'utile au doux ; il lui suffit d'amuser. Par cela
même n'a-t-elle pas son utilité? Ne faut-il pas à l'homme
des récréations dans cette garrigue do, labeur, de misère
et de larmes?
Un trait comique, une vive saillie,
Marqués au coin de l'humaine folie,
Consolent mieux qu'une froide leçon
Que prêche en vain l'ennuyeuse raison.
( GBESSET.)

Je n'avais d'abord pensé qu'à faire une complainte drolatique sur l'air de : Dans une forêl des Ardennes , etc., ce
qui fit que j'adoptai la strophe de six vers de huit pieds,
qui lui va parfaitement ; j'en ai eu du regret ensuite. C'est
un cadre trop circonscrit pour le développement d'une
idée. Le cercle de la strophe, d'ailleurs, devant presque
toujours être celui de la période, et son artifice étant de
tenir l'esprit en suspens jusqu'à l'entière révolution de la
pensée, toute cadence molle et faible détruit l'effet des
premiers vers, quelque bons qu'ils soient. S'il n'est pas
toujours possible de terminer le distique par un trait plaisant; il faut tout au moins, à la fin du dernier vers, frapper
le sol d'un pied vigoureux■. C'est ainsi que finissent les
rondes des marins sur le gaillard-d'avant. Quand cette

�72
condition difficile est remplie, les repos de la muse, plus
fréquents que dans les tirades des poëmes h rimes plates
ou mêlées, et surtout plus réguliers (comme seraient
ceux d'un voyageur qui, allant de Sigean à La Nouvelle,
s'assiérait un moment sur chaque borne du chemin) et
la vivacité de son allure quand elle reprend sa marche,
conduisent le lecteur, sans le fatiguer, jusqu'à la fin du
poëme qu'il a quelquefois le regret de voir trop tôt terminé.
Je ne me flatte pas d'un pareil succès,
pauci quos aequus amavit
Jupiter, dis geniti potuere, etc.

Ces quelques pages de préface étaient nécessaires pour
l'intelligence du sujet et pour faire la part exacte de la
fiction et de la vérité dans mon opuscule. Et maintenant
que ma conscience d'auteur est à l'abri, lecteurs malins,
sinon inalévoles, qui arguëz contre ma pudeur de deux
ou trois mots à double entente dont il faudrait une centaine
pour constituer une pécadille, ne soyez pas plus immodestes
dans vos actes que je ne le suis dans mes couplets.
Votre dévoué,

H. B,

P. S. Mon poëme ne se composait, lorsque je torchai cette préface, que
d'un millier de vers ; Dat en était l'unique héros. Je craignis plus tard
qu'il ne fût pas assez amusant. C'est pour lui donner plus de piquant,
sans offenser les oreilles chastes, que j'y ai introduit trois nouveaux personnages purement imaginaires, qui sont : le coiffeur Vincent Lebon, le
vieux médecin Lebret et sa servante Clairou. Ai-je eu une bonne idée?
N'ai-je pas au contraire démesurément alongé un badinage qui doit être
toujours court, au jugement de Voltaire, ce grand maître du genre? Je
ne suis pas sans crainte à cet égard.

�SIGEAN￼
FOÈME HÉROÏ-COMIQUE EN TROIS CHANTS ,

AVEC ÉPILOGUE.

PREMIER CHANT.

« Et quorum pars nulla fui.
VIRGILE.

Une nuit d'automne où la lune
Plus brillante qu'un plat d'argent
Sous la vitrine d'un marchand,
Au front sans dentelure aucune 2,
Dans la mer plane se mirait
Comme dans un trumeau bien net;
Favorisés par une brise
Qui du fort permettait l'accès,
Les matelots d'un brick anglais
L'escaladèrent par surprise.
Ils assommèrent sans efforts
Deux garde-côtes ivres-morts.

�74
Quatre à cinq drôles s'échappèrent
En chemise et les pieds déchaux.
En gens qui n'étaient pas manchots ,
Les chicards bretons se ruèrent
Sur deux ou trois tonneaux de vin
Mis sur cul dans un tour de main.
Saupiquet 3 sur une barrique
Pelotait avec l'ami Gout;
Au moment où criant : Atout !
11 part de la dame de pique,
D'un atout longitudinal
Il est atteint à l'os frontal.
Il vit du coup plus de chandelles
Qu'on n'en allumait à Sion,
Dans le temple de Salomon ,
Aux jours de fêtes solennelles;
La splendide écharpe d'Iris
Et les quinquets du paradis.
Son brutal agresseur redouble ;
(Du brick c'était le bosseman 4,
Brandissant son large yatagan)
Mais à temps, remis de son trouble,
Saupiquet, prompt et délié,
S'efface et zest !... gratte du pied.
On eût pu le suivre à la trace
De son sang mêlé de sueur;
Et cependant toujours farceur,
Il disait, s'essuyant la face :
« Saupiquet ! pauvre Saupiquet !
« C'est un coup qui compte au piquet. »

�L'ami Gout craint pour sa cabosse ;
D'un naturel mollasse et doux,
Il demande grâce à genoux.
On le bourre à grands coups de crosse,
Puis on laisse là ce vilain
Tout à loisir cuver son vin.
Lecteur, le bourg de La Nouvelle,
Qui s'est tant agrandi depuis ,
Ne consistait qu'en vingt gourbis 5,
Ayant un hangar pour chapelle,
Où cent mauricauds affamés
Rampaient sous leurs toits enfumés.
Couchés sur l'algue ou sur la dure,
En proie aux puces, aux mouchards,
Ils buvaient l'eau de leurs puisards
A très-haute température;
( Dans la canicule s'entend, )
Celle à peu près d'un lavement.
Les malheureux n'avaient pour vivre
Que des cancres, des limaçons ,
Tout au plus de chétifs poissons
De cent ou deux cents à la livre ,
Se réservant le seul fretin,
Du reste ils achetaient du pain,
Un peu de rance, des gourganes 6.
A leurs ragoûts, à leur couleur,
A leurs haillons , à leur odeur
On les eût pris pour des gitanes.
Leurs femelles, au laid minois,
Avaient pour peigne leurs dix doigts,

�76
Nommés par elles les apôtres '.
Singulière comparaison
Qui confond mon humble raison !
Douze, on le sait, furent les autres.
Le zèle acharné de ceux-ci
Avait de l'emploi, dieu merci !
Des pasteurs ruraux le modèle,
Passenaud 8 les catéchisait ;
Et pas trop fort ne se fâchait,
Lorsque changeant une voyelle
Sur son nom, objet de leurs ris,
Ils se permettaient des lazzis.
Lorsque dans les ras de marée,
Entre La Nouvelle et Gruissan,
Déferlait le flot mugissant,
La passerelle retirée,
Dans quelque hutte il s'abritait,
Et de sépious 9 se repaissait.
Rien à piller chez cette engeance !
Mais au port étaient rassemblés
Quelques bateaux chargés de blés
Pour la Corse et pour la Provence,
Par Honnorat, très-bon chrétien,
Et par le juif Jassé-Cohen.
C'était une bonne capture
Pour les faméliques anglais,
Longtemps privés de vivres frais,
Dont le biscuit en pourriture,
Piqué des vers, rongé des rats,
Aurait rebuté nos forçats;

�77
Mais la sainte de ces parages 10,
Que dévots, bien qu'un peu fripons,
Avaient imploré les patrons,
Satisfaite de leurs hommages,
Et d'un collier à grains de jais,
Des Anglais trompa les projets.
En attendant, cette huaille
Ointe de suif et de goudron,
Du fort enclouait le canon ;
Et des grabats farcis de paille,
Joints aux engins de l'arsenal,
Faisait un feu phénoménal.
Cependant, la triste nouvelle
Dans Sigean se répand bientôt :
« Les Anglais viennent au grand trot ;
« Ils ont saccagé La Nouvelle.
« Sauvez-vous , matrone, tendron,
« A ces loups de mer tout est bon ! »
Pris d'une forte cacarelle
Plus d'un bourgeois s'est alité.
Pour sa chaste virginité
Frémit mainte sempiternelle.
Chiens et gens, dans chaque maison,
Hurlent au même diapason.
Après quinze ans de mariage,
Une marchande de harengs,
Fière d'un ventre jusqu'aux dents,
Se pavanait dans le village ;
La panique de cette nuit
Soudain fit avorter son fruit.

�78
Le curé, son clerc, son vicaire,
Donnent le signal du départ.
« Que bienheureux est le lézard ! »
Criait Berot, l'apothicaire.
Asphyxié dans un tonneau
Faillit périr Roch, le bedeau.
Des Razouls la tribu prudente,
Bisaïeul, aïeul, père et fils,
Désertant le natal logis,
Le cœur gros, la voix larmoyante,
Dans une voiture-omnibus
Détalait avec ses écus.
Hélas ! à peine au premier acte,
D'un déjeûner ample et friand u,
En mets bien truffés, abondant,
Us laissèrent la dinde intacte.
Le spectacle de leur douleur
De Cochrane 12 eût brisé le cœur.
Un des plus effrayés, sans doute,
Ce fut du fisc disgracieux
Le receveur peu belliqueux;
A peine remis de sa goutte,
Toutéeloppé, le pauvre Foin 13
Ne pouvait pas aller bien loin ;
Surtout portant dans sa cassette,
En rouleaux, un millier d'écus ,
Les uns disent moins, d'autres plus,
Dernier produit de sa recette ;
Vers le cimetière, au couchant,
Il se traînait clopin-clopant.

�79
«
«
«
«
«
«

0 morne et sacré domicile
Des trépassés ! se disait-il,
Ne saurais-tu, dans ce péril,
Offrir aux vivants un asile ?
Du train dont je vais, à Portel
Je ne serais qu'à la Noël. »

14

En ce moment, par aventure,
Le cimetière était désert,
Et l'huis redoutable entr'ouvert,
Avec la clé dans la serrure ;
Il s'y glisse, et sans peVdre temps
Il donne deux toues en dedans.
Le fossoyeur avait, la veille,
Creusé contre le mur un trou ,
Rien qu'à la hauteur du genou,
En attendant, pour une vieille
Qu'un double litre de vin cuit
Faisait partir sans sauf-conduit.
Que ne peut un danger extrême,
Ou cru tel, dans un faible cœur,
En proie à la sombre terreur,
Quand avec tant d'amour on s'aime !
Dans ce trou de deux pieds de fond,
S'il s'étendait tout de son long,
Ayant pour coussin sa cassette,
Viendrait-on ici le chercher ?
Peut-il ailleurs mieux se cacher !
L'ennemi peut faire retraite,
Les vents et les flots sont changeants :
C'est beaucoup de gagner du temps.

�80
Cette idée il la réalise.
Le voilà donc, l'agent fiscal,
Faisant le mort de peur de mal,
Et n'osant humer une prise.
« Paul, disait-il, mon bon patron,
« Que ce ne soit pas tout de bon ! »
Dans cette commune épouvante,
Mairie, le podestat du lieu 15,
Mettant tout son espoir en Dieu,
S'écriait d'une voix vibrante :
« On nous livre à nos"ennemis.
« Sigeannais, nous sommes trahis !
«
«
«
«
«
«

Avec quelques hommes d'escorte
J'étais hier sur le chenal.
Cadenat, ceci marque mal !
Et je viens vous prêter main-forte. —
Bah ! dit le garde-magasin,
De ces croiseurs je ne crains rien. —

«
«
«
«
«
«

Mais voyez-donc quelles bravades !
Ce brick, toutes voiles au vent,
Du bord va toujours s'approchant;
Faites feu de vos caronnades 16 ;
Dans la coque ou dans les agrès
Envoyez-lui quelques boulets. —

«
«
«
«
«
«

Il est trop loin ; votre œil vous trompe.
Le vent dort ; il fait calme plat ;
Ses voiles portent sur le mât.
Sans eau, fait-on jouer la pompe? .
Il faut du vent pour cheminer,
Aussi bien qu'au sol pour vanner. —

�81

'

« Cadenat! voyez ces nuages,
« Us accusent le vent de Cers.
« Tenez vos yeux tout grands ouverts &gt;
« J'écarte en vain de noirs présages,
« Vos gens pourraient se relâcher,
« Dans la redoute allez coucher.
« Depuis quelque temps, sur la côte,
« Les douaniers sont sur les dents.
« D'inaccoutumés mouvements
« Se manifestent dans la flotte.
« Chaque jour s'étreint le blocus,
« Et nos pêcheurs ne pèchent plus.
« Vous nous privez, Anglais barbares,
« De dorades et d'esturgeons ;
« Car, de ces beaux et bons poissons,
« Leucate et Bages sont avares

17.

« Tout gros turbot pris au filet
« Est d'ailleurs raflé par Boudet18.
« Dix à douze bateaux de charge ,
« Frétés par Coussière et Giral,
« Attendent, au bout du chenal,
« Le moment de gagner le large.
« Cadenat ! vous tenez en mains
« Le sort de nos marchands de grains.
« Le mois dernier, une corvette
« Lâchant sa bordée à la fois,
« Abattit l'arbre de la croix
« Planté sur le môle de Cette.
« Fréjus , Antibes , Saint-Tropez

19

« Sont en garde contre l'Anglais. —
6

�82
«
«
«
«
«
«

Dans son plein se lève la lune.
Monsieur Mairie, croyez-le bien!
Ces aventureux coups de main
Ne réussissent qu'à la brune.
Je ne comprends pas tant d'émoi ;
Le plus responsable c'est moi. —

«
«
«
«
«
«

Oui, c'est toi, sur mer ou sur terre,
Inexplicable Cadenat !
Quiconque compromet l'État
Est traduit en conseil de guerre ;
Impéritie ou trahison,
Gare une balle ou la prison !

a
«
«
«
«
«

Hélas ! ce fut en lune pleine,
Qu'à petit bruit, rasant les flots ,
Les Grecs, partis de Ténédos,
Surprirent la cité Troyenne ;
Et que le rénégat Julien 20
Ouvrit l'Espagne au Sarrazin !

«
«
«
«
«
«

Mais quand tant de soin vous assiège,
On peut perdre le souvenir
De faits que la férule en cuir
D'un gâcheux apprend au collège ;
Et j'ai d'ailleurs, depuis vingt ans,
Secoué la poudre des bancs.

«
«
«
&lt;(
«
«

Sigeannais ! voilà ma conduite,
Elle est louable assurément ;
Et maintenant, sur ma jument,
Je pars pour Narbonne au plus vite ;
Je vais vous chercher du secours,
Tenez bon seulement trois jours. » ai

�Les plus forts perdaient donc la tête.
Sigean vers sa chute a penché.
Nos descendants auraient cherché
De ce bourg populeux l'assiette ;
Mais, dans un soldat plein de cœur,
Dieu leur suscitait un sauveur.
Un troupier à tête chenue,
Qui de tout danger se gaussait,
Avait déposé le mousquet
Pour la pioche et pour la charrue ;
Ce vieux grognard, ce vrai soldat,
Las ! il n'est plus , pauvre Henri Dat
Au fond d'un petit ermitage ,
Ce moderne Cincinnatus
Échenillait ses choux-cabus.
Certes, il n'était pas sans ouvrage !
Noir était le bout de ses doigts,
Comme s'il écossait des noix.
«
«
«
«
«
«

Cela tient vraiment du prodige !
Sous chaque feuille un gros essaim
Pas un chou qui soit frais et sain,
Il n'en restera que la tige ;
Si je vais prendre mon briquet,
J'en fais un abatis complet.

«
«
«
&lt;(
«

Ils charmaient l'œil l'autre semaine
Aujourd'hui tout est infecté.
Si ce n'est pas un sort jeté
Par la vieille masque Germaine,
Que je vous abhorre à présent,
Papillons, qu'enfant j'aimais tant,

n

�« Murmura-t-il, c'est une peste ! »
Mais le tumulte et les sanglots
Ont pénétré dans son enclos.
Il tressaille, et, quoique sans veste,
D'un saut, enjambant le perron,
Il monte au haut de la maison.
Il met le nez à la fenêtre :
« Qu'ont-ils donc à gueuler là-bas ?
« Quelqu'un aura sauté le pas,
a Quelque pailler prend feu peut-être
« Pour la première fois, crédieu !
« Dat n'est pas le premier au feu. »
Muni d'un seau, d'une comporte,
Il courait au puits communal,
Quand un garde-municipal
Passe, essoufflé, devant sa porte,
Avec son fusil sous le bras ;
De l'autre il activait le pas
D'un marmot que suivait sa femme ;
Oh ! s'il la perdait en chemin,
Bien loin d'en avoir du chagrin,
Comme le fuyard de Pergame,
De joie exulterait son cœur ;
Elle buvait comme un sapeur.
Priant Dieu que l'Anglais l'emporte,
En passant d'un pas diligent,
Il heurte notre ancien sergent
Qui sortait avec sa comporte :
« Dat, voici votre dernier jour !
« Moi je décampe sans tambour. »

�85
En mots pressés, il lui raconte
Le fort pris, le canon cloué
Et le trois-couleurs baffoué....
Le fier Dat eu rougit de honte.
« L'honneur le veut ; mon ami Jean,
« Il faut, dit-il, sauver Sigean. —
«
«
«
«
«
«

Sauver Sigean n'est pas facile ;
S'il faut en croire le rapport
Du garde-côte Batifort,
Ils sont peut-être trente mille. —
Trente mille ! mon pauvre ami,
Tu rêves sans être endormi.

«
«
«
«
«
«

Quelles balivernes étranges !
Ils sont donc, dans leurs bâtiments,
Aussi pressés que des harengs,
Et plus nombreux que les oranges
Qui nous viennent de Port-Mahon
Ou de Palma, saines ou non !

«
«
«
i «
«
«
«
«
«
«
«
«

Un bâtiment n'est pas une arche
Aussi grande que tout Sigean ;
On n'en construit plus sur ce plan
Depuis Noé, le patriarche.
Les plus grands vaisseaux de Toulon
Ont moins de deux cents pieds de long
Ton garde-côte a la berlue.
Ceux qui répètent ces propos
Sont des poltrons ou des nigauds.
Un brick anglais était en vue ,
C'est vrai ; mais je me trompe fort
S'il a soixante hommes à bord.

�8G
«
«
«
«
«
«

J'ai servi sous le prince Eugène,
Et dans un fameux régiment.
J'ai trois blessures par devant,
Mais bon poignet, et je dégaine....
Il en sera ce qu'il pourra.
Quiconque a du cœur me suivra.

«
«
«
«
«
«

Assez longtemps par la garrigue,
Sur un étang, dans un jardin,
Tu donnes la chasse au lapin ,
Au canard, bizet ou bec-figue;
Viens aveG moi, mon ami Jean ,
Tirer ta poudre au Cormoran ! »

Dat a repris sa roupe grise 23,
Son vieux bonnet de grenadier,
Son briquet qu'il laissait rouiller,
Et s'est dirigé vers l'église.
Jean, qu'électrise son regard,
Du danger veut avoir sa part.
Son petit garçon, il le laisse
Aux soins de Madeleine Dat.
« Si vous avez de bon muscat,
« Prenez garde à mon ivrognesse. »
Un morceau de gâteau d'anis
De l'enfant fait cesser les cris.
Tel qu'un limier de bonne race,
S'il voit, du trou de son chenil,
Son maître prendre le fusil,
Avec le havresac de chasse,
S'élance, et dans quatre ou cinq bonds ,
Tout joyeux , est sur ses talons :

�Tout aussi prompt, le vaillant garde,
Ayant consolé son bambin,
Renverse, d'un revers de main,
Sa Créuse louche et camarde ;
Presse ses reins pour le combat
Et court sur les traces de Dat.
Sous une porte charretière ,
A deux pas du sacré parvis ,
Et comme un troupeau de brebis
Que la peur du loup agglomère ,
Jeunes et vieux, tout éperdus,
En chœur braillaient leur In manus.
Teint de sang et non de cinabre,
Ils venaient de voir Saupiquet,
De voltigeurs ancien cornet,
Le chef fêlé d'un coup de sabre.
De Sigean cet autre Bayard
Était porté sur un brancard.
Mait Dat paraît.... et sa présence
Ranime ces infortunés.
Tel des Troyens prédestinés 24
Hector relevait l'espérance.
Soudain expirent les sanglots ;
Il les réconforte en ces mots :
«
«
«
«
«
«

Quoi, l'équipage d'un seul lougre
Provoque un deuil si général !
Pour vous remonter le moral
Quoi, dans Sigean pas un bon bougi
Si comme moi vous étiez vingt
Nous en ferions du plum-pudding.

�«
«
«
«
«
«

Ne perdez pas la tramontane ;
Chez soi l'on est dix fois plus fort.
Nous aurons bientôt pour renfort
Les gendarmes et la douane.
Vous êtes des mâtins au plat,
Soyez des braques au combat.

«
«
«
«
«
«

J'ai fait la guerre en Allemagne.
A la bataille d'Austerlitz
J'en tuai trois, j'en blessai dix;
J'attrapai la gale en Espagne.
Avec trois chevrons, court d'argent,
Je n'ai que mon prêt de sergent.

«
«
«
«
«
«

La Camargue a vu sur sa plage w,
Parmi les joncs et les roseaux,
Ses fiers étalons, ses taureaux,
Des Anglais faire un grand carnage.
Ceux qui ne furent point occis,
Venus pour prendre, furent pris.

«
«
«
«
«
«

Pâles et froids comme des marbres ,
Et sans pouvoir fuir, contenus
Par les quadrupèdes cornus,
Ils restaient perchés sur les arbres»
Leurs habits , d'ardente couleur,
Du bétail doublait la fureur;

«
«
«
«
«
«

Et leurs désolés camarades,
Qui de la croisière lassés ,
Et du scorbut fort menacés,
Espéraient faire des grillades
De la chair de ces animaux,
Soupèrent avec des fayaux.

�89
« Ce qu'ont pu des buffles stupides ,
« Faites-le, Sigeannais tremblants !
« Pour vos femmes, pour vos enfants,
et Mordieu ! montrez-vous intrépides ;
« Si les cornes vous font défaut,
« N'avez-vous pas fusils et faulx 26 ?
«
«
«
«
«
«

Quoi, nous verrions dans nos familles
Ces mécréants, gibier d'enfer,
Qui crèvent sans dire un pater 2',
Lamper nos vins, flétrir nos filles !
Pour conjurer un si grand mal
Je me fais votre général. »

Il dit : relève sa moustache
Et fend l'air de son braquemart28.
Du plus grand jusqu'au plus moutard
Chacun a pris un air bravache.
« Vive Dat ! Qu'il soit notre appui,
« Il faut vaincre ou mourir sous lui ! »
Le cœur leur vient de proche en proche ;
Qui s'arme d'un mauvais fusil,
D'un sabre sans pointe ou sans fil,
Qui d'une faulx, qui d'une broche....
Le coude au corps, le corps d'aplomb,
Chacun se met en rang d'oignon.
Mais je veux avoir ton suffrage,
Lecteur, avant d'aller plus loin.
Le plus beau talent a besoin
Que d'un C'est bien, on l'encourage.
Pour moi chétif c'est un régal
D'entendre un Ce n'est pas bien mal.

�90
Dès ses premiers jets, l'aubépine
Montre et fait sentir son piquant.
L'esprit de l'homme en fait autant,
Mais à quarante ans il décline.
J'en ai quinze au moins par delà ;
Point de sève à cet âge là.
Tu fais, je crois, la sourde oreille.
Par hasard t'étais-tu flatté,
Si loin de la grande Cité,
D'ouir quelque rare merveille ?
T'ai-je récréé jusqu'ici,
Ça, voyons? — Eh ! couci-couci27.

l'IN DU PREMIER CHANT

�9Ï

DEUXIÈME CHANT.

Oh ! que l'exemple a de puissance,
Lorsque pour franchir un bourbier,
D'un bond, le vigoureux bélier 1
Sur les pas du berger s'élance ;
Jusqu'au plus galeux du troupeau
Tout saute bientôt le ruisseau.
Pour me conformer à l'usage
Par le vieil Homère introduit,
Et qu'un troupeau servile suit
Et suivra, bien sûr , d'âge en âge,
Dans tout poëme belliqueux,
Badin, grave, ou tenant des deux ;
Permets, lecteur, que j'énumère
Ceux des plus huppés Sigeannais
Qu'on vit courir sus aux Anglais.
Laissant donc là le populaire,
Je n'illustrerai que dix noms,
Des meilleurs ou du moins des bons.

�92
Le nom de corps auxiliaire
Aux Narbonnais ne convient pas.
Quand ils parurent l'arme au bras,
Il ne restait plus rien à faire ;
Mais du jeu de leurs longues dents
Sigean se ressentit deux ans.
Charlemagne a ceint la rapière.
A l'exemple de son patron,
Il veut mener l'Anglo-Saxon
D'une vigoureuse manière.
Il le haïssait en chrétien,
En Français , en marchand de vin.
a Le vin est tiré : j'en veux boire, »
Criait Peyre armé d'un tromblon.
« Je serai digne de mon nom.
« On ne dira point dans l'histoire :
« Sauveur, de l'honneur dériva.
« Ce Sauveur-là , zup !... se sauva. »
Czar Cauvet, épris d'un beau zèle,
Pour éclaireur s'était offert ;
Mais dans la bagarre il se perd,
Et prend le Lac pour La Nouvelle.
Au pays des distraits, ma foi,
C'est celui-là qui serait roi !
«
«
&lt;(
«
«
«

Quel massacre on m'en verrait faire !
Qui plus que Vigne a le sang chaud !
Mais je suis perclus et pied bot;
Pour tous, Messieurs, au sanctuaire
Je vais prier en bon chrétien ;
On n'est pas marguillier pour rien.

�93
Grimaud, juge ; Ferrier, notaire,
Faisaient rage : il fallait les voir.
Mais de leurs charges, le devoir
S'oppose à leur ardeur guerrière.
De leurs jours chacun a souci ;
Au fond de leur âme eux aussi.
Conta leur dit : « Votre vaillance
« Vous met au rang des Décius.
« Nous serons vainqueurs ou vaincus ;
« Vainqueurs, qui tiendrait audience
a Pour expédier ces forbans ?
« Et vaincus, que de testaments ! —
«
«
«
«
«
«

Sur mon cheval Frontin, j'arrive
De Villefalse au grand galop.
Angles ne sera pas de trop
Car la lutte doit être vive.
Bien montés sur de forts mulets
J'emmène avec moi trois valets.

«
«
«
«
«
«

J'avais entr'ouvert ma croisée
Pour humer le frais matinal,
Quand, vers le phare du chenal,
Dans l'air serpente une fusée.
Presque au même instant, pon, pon,
J'entends des feux de mousqueton.

«
«
«
«
«
«

Point de doute, vers La Nouvelle
S'engage, dis-je, un grand combat !
Allons soutenir Cadenat.
Une heure après j'étais en selle.
Sur mon chemin, de toutes parts ,
Quels tableaux frappent mes regards !

�94
&lt;c Ah ! c'est à vous tirer des larmes,
« A vous faire éclater le cœur !
« Laissons la fuite et la terreur
« A qui ne peut porter les armes ;
« Mais nous, créés pour protéger,
« Gourons au devant du danger.
« La soif du combat me dévore.
« Au cri de : Vive l'empereur !
« Suivons le sentier de l'honneur.
« Et Vive l'empereur encore !
« Demain j'entre dans les dragons;
« J'aurai gagné mes éperons. —
« Soldat sans peur et sans reproche,
« S'est montré le fier Saupiquet, »
Dit à son tour Pierre Cauvet.
« S'il vient à passer l'arme à gauche,
« Concitoyens reconnaissants,
« Jurons d'adopter ses enfants !
« Mais nous avons, dans nos murailles,
« Un vagabond plus gueux que Job,
« Qui de travail a toujours trop ,
« Et n'est bon qu'à pourrir des pailles.
« Ce fureteur de poulailler,
« Ce sac à vin, c'est Montpellier.
« Tout à l'heure, sur la grand'place,
« Francès lui présente un fusil. —
« Nani, moun Dious ! lui répond-il,
« Faisant une laide grimace,
« Das coutraous sioï pas gés jalons ;
« N'eï pas lou soou ; anats-y bous

2

!

�95
«
«
«
«
«
«

Stigmatisons cette impudence
En préconisant la valeur.
C'est ainsi que notre empereur
Dans les cœurs souffle sa vaillance.
A mon avis, ce chenapan
Doit être chassé de Sigean. —

« Avec une bonne savate, »
Fit Dat, « à grands coups de battoir,
« Qui jaspant son parchemin noir,
« Le rende à jamais cul-de-jatte ;
« Qu'il crève dans un hôpital.
« Cauvet, je vous fais caporal ! —
«
«
«
«
«
«

Messieurs, dit Victor Tallavigne,
Moi je porterai le drapeau.
Si je ne le tiens pas ferme et haut,
De mon prénom je suis indigne.
Au discours que Dat vous a fait,
Je crois bon d'ajouter ce trait :

«
«
«
«
«
«

Au temps où régnait Henri quatre,
Nos fiers voisins les Leucatois,
Pendant le laps de plus d'un mois
Tinrent, sans se laisser abattre,
Contre une horde d'ennemis
Par la Catalogne vomis.

«
«
«
«
«
«

Dans la place était une femme 3,
Constance Cézelly-Barry,
Dont captif était le mari.
Sous le corset, quelle grande âme !
Barry doit être mis à mort
Si sa femme ne rend le fort.

�96
«
«
«
«
«
«

Que répond la comtesse altière ? —
Vous violez le droit des gens.
Du père de mes deux enfants
L'existence, hélas ! m'est bien chère ;
Si Dieu le veut, il périra,
Mais Leucate résistera. —

«
«
«
«
«
«

Aussi, quand la ligue expirante
Du Béarnais subit la loi,
Le trait est beau, lui dit le roi,
Du château restez gouvernante.
Elle était, soit dit en passant,
Jeune et belle, et le roi galant.

«
«
«
«
«
«

Nous touchons au moment suprême ;
Mais nous avons pour commandant,
Non pas une femme, un enfant,
Mais la fleur du trente-troisième 4.
La patrie a sur nous les yeux,
Un bon coup de peigne, Messieurs !

«
«
«
«
«
«

Si pour montrer un grand courage,
Si pour atteindre à la hauteur
De ce petit peuple pêcheur,
Il faut vivre de coquillage,
Redressez-vous sur vos ergots ,
Grands consommateurs d'escargots 5 !

Le magister a la parole :
« Avant le combat, les Romains »
Dit-il « consultaient les devins
« Et les poulets du Gapitole ;
« Quelquefois , un simple accident
« Pronostiquait l'événement.

�97
«
«
«
«
«
«

Un jour, de sa fille en bas âge,
Paul-Émile, ce grand romain 6,
Apprend le trépas de son chien ;
Il en tire un heureux présage.
César, se rendant au sénat,
Bronche, et pressent l'assassinat.

«
«
«
«
«
«

En débarquant en Angleterre,
Guillaume, le fameux Bâtard ,
Trébuche, et faisant un écart,
Patatras ! se flanque par terre;
Il la presse de ses deux mains :
Elle est à moi, car je la tiens.

«
«
«
«
«
«

J'ai mon pronostic, qu'on m'écoute :
Je fus à Narbonne, mardi,
Au cabaret du Coq-hardi,
Pour y boire et casser la croûte.
Sur l'enseigne de ce bouchon
Un coq triomphe d'un lion.

«
«
«
«
&lt;(
«

Nous avons l'aigle pour emblème :
L'aigle au coq dame le pion 7 ;
Le léopard craint le lion.
Le succès n'est plus un problème.
Je le prédis : l'aigle français
Vaincra le léopard anglais. »

Un long cri répond à l'augure
De l'instituteur communal;
L'enthousiasme est général,
Les Anglais vont la passer dure :
Fussent-ils cinq cents bien comptés ,
Point de doute, ils seront frottés.

�98
« Comme le savant pédagogue,
« Je crois qu'ils ne seront pas blancs , »
Dit tout à coup, sortant des rangs,
Vincent Lebon, coiffeur en vogue.
C'était un garçon efflanqué,
Blême, maigre et le dos arqué.
De Roquecourbe, en son jeune âge,
A Sigean il était venu,
Léger d'argent, à peu près nu,
Pour se mettre en apprentissage
Chez le perruquier Poitevin 8,
Qui forma ses mœurs et sa main.
Bientôt, sous cet habile maître,
L'art du peigne et du faux-toupet
Pour lui n'eut plus aucun secret.
C'est ce que l'on put reconnaître
Quand, las de servir de garçon ,
Il rompit avec son patron.
Voici dans quelle circonstance :
Par la pratique un jour pressé,
Ayant, parmégarde, cassé
Un plat à barbe de faïence,
Poitevin, en pointe de vin 9,
Pour le frapper leva la main.
Indigné de cette menace
Que lui révéla son miroir,
Vincent brise son démêloir,
Et le lui jetant à la face,
A ce vieillard trop pétulant,
Il casse son unique dent.

�1)9
Mais quand il vit gisant à terre
Le sexagénaire chicot,
Déraciné deux ans trop tôt,
Reprenant son doux caractère,
A son maître il tendit les bras.
Poitevin ne pardonna pas.
Trop sensible lui fut la perte :
Aussi tirant de son gousset
Trente sous qu'il lui redevait,
Et lui montrant la porte ouverte,
Sur l'heure il le congédia.
Dans tout le bourg quel aria 10 /
Soudain s'exaltèrent les têtes.
Ce même jour, vingt paysans,
Dix charretiers, trente artisans ,
Retirèrent leurs savonnettes.
Parmi les Messieurs , Dom Ferrier
Se désabonna le premier ;
D'autres suivirent son exemple.
S'étant fait, dans moins de vingt jours ,
Dans la bourgade, aux alentours,
Une clientèle assez ample ,
Au bout d'une tringle, un matin ,
Vincent arbora son bassin.
Son échoppe fut bien pourvue.
Sur sa poudre, sur son onguent,
Doublant, triplant et quadruplant,
Il aurait eu pignon sur rue
Et grangeot aux champs quelque jour
S'il n'avait pas connu l'amour.

�400
Il voulut se mettre en ménage.
Mal habile à se sustenter,
Il ne pouvait que regretter,
En se repaissant de fromage,
La bonne soupe et le boudin
De Jacqueline Poitevin.
Et, sans compter le confortable,
Il lui manquait un commensal.
Sans vis-à-vis point de régal,
Aurait-on des faisans sur table.
Las d'être seul, Vincent Lebon
Songe à se caser tout de bon.
Il était quelque peu poète ,
Ne tournant pas mal le couplet
Quand il présentait un bouquet
A Clairou, le jour de sa fête,
Clairou, soubrette au ris moqueur ,
Dont il ne put gagner le cœur.
Ce cœur pourtant était sensible.
Une nuit d'avril, ce dit-on,
Clairou mit au monde un poupon
Avec le moins de bruit possible,
Mais si chétif, en vérité,
Que pour néant il fut compté.
Mais qui donc en était le père ?
On en glosait au puits, au four.
Les uns disaient : Eh ! c'est Piécour,
Le garçon de l'apothicaire ;
D'autres, un sergent douanier;
Et d'autres, Rouch, le taillandier.

�101
Lui Vincent savait bien qu'en croire ,
Car, un beau matin , au chevet
Du lit du vieux docteur Lebret,
Il avait vu, ciel, quel déboire !
Deux coussins encore affaissés
Du poids qui les avait pressés.
Or, ces coussins d'égal volume,
Couverts d'un fourreau de bazin,
Et portant sur un traversin
Comme eux bourré de fine plume,
S'étalaient à ses yeux blessés,
Non super, mais juxtà posés.
Et sur un fauteuil, dans l'alcôve,
Notre barbier put aussi voir
Un béguin de taffetas noir,
Item un fichu couleur mauve
Dont la donzelle, en se pimpant,
Gazait son sein proéminent.
Ce qui rendait peu récusable
Le témoignage des coussins,
C'est que, depuis quinze jours pleins,
La Lebret, vieillote haïssable,
Qu'affligeait un gros goitre au cou,
Était aux bains de La Malou.
Pour lui s'éclaircit le mystère :
Tout entier à son désespoir,
Et tirant son meilleur rasoir ,
De se couper la jugulaire
Il fut bien tenté ; le destin
Lui réservait plus noble fin.

�102

Un autre eût fait le sacrifice
D'un museau des moins avenants
Qui lui faisait les grosses dents ;
Mais , soit faiblesse ou maléfice,
Vincent, loin de se dégager,
En perdit, hélas ! le manger.
Quelques vers ornaient son enseigne.
On y déchiffrait ces rébus,
Qu'encadraient tous les attributs
D'un coiffeur : rasoir, brosse, peigne,
Ciseaux , savonnette, bassin,
Faux-toupets, l'ustensile enfin :
« AUSSI PUR DE SANG QUE LA BRETTE
D'UN BENOÎT SUISSE AU SAINT MANOIR ,
JAMAIS N'A ROUGI MON RASOIR
DES ERREURS DE MA MAIN DISTRAITE.
PASSANT , SUR LA FOI DE SON NOM ,
ENTRE CHEZ LE BARBIER LEBON ". »

« MON DOUX RASOIR ET MA LANCETTE
ENTR'EUX SONT EN PARFAIT ACCORD ;

Si

LE PREMIER JAMAIS NE MORD ,

L'AUTRE A SAIGNER EST TOUJOURS PRÊTE.
DES ARTISTES COMME VINCENT
ON N'EN TROUVE PAS VINGT SUR CENT ! »

Ces couplets, d'un style emphatique
de l'autre étaient en regard.
Un troisième , assez goguenard,
Rappelant l'histoire tragique
D'un bourriquet irrésolu,
Au bas de l'enseigne était lu : •
L'un

12

,

�103
« NE FAIS PAS L'ANE DE LA FABLE ,
NE SACHANT QUEL BOISSEAU CHOISIR ,
ET DE FAIM SE LAISSANT MOURIR.
ENTRE L'UN ET L'AUTRE VOCABLE ,
L'AMI , GLISSE UN TRAIT-D'UNION,
ET TU LIRAS VINCENT-LEBON.

»

« Comme notre digne aruspice , »
Dit le personnage décrit,
« Je crois que, dans ce grand conflit,
« Des goddem nous ferons justice;
« Que sans attendre du renfort
« Nous les expulserons du fort.
« Mais, ciel ! que de chapeaux de reste ;
« Que de mentons ronds ou pointus ,
« De crânes pelés, chevelus,
« Ne soignera plus ma main leste !
« Que de mâchoires dans ce bourg,
« ( Ceci soit dit sans calembourg )
« Fatalement hors de service,
« Dans quelques jours, dans peu d'instants ,
« Se passeront de cure-dents,
« D'opiat et d'eau dentifrice !
« Déjà , sur nos pierreux coteaux .
« J'entends les cris des noirs corbeaux.
« Notre archi-distrait camarade,
« Monsieur Cauvet, ne revient pas ;
« Le sonneur peut sonner son glas.
« De Bergelie ou de La Prade,
« Avec mon pas trotte-menu,
« Je serais deux fois revenu.

�404
«
«
«
«
«
«

La Clairotte me désespère.
Je veux de la main d'un anglais
Mourir ou savoir les projets
De cette troupe sanguinaire ;
Connaître leur nombre, et le sort
De mes pratiques sur le port.

((
«
«
«
«
«

Mais j'exige une récompense,
Si je reviens dispos et frais,
Qui ne vous mettra pas en frais. —
Si j'étais maréchal de France
Ou préfet du département,
Brave coiffeur , assurément

«
«
«
«
«
«

Tu l'aurais, fit Dat, tout de suite.
Mais que peut un pauvre piou-piou 13?
Attends donc... non loin de Moscou,
J'atteignis un Kalmouck en fuite,
D'un coup de fusil dans les reins ;
Il avait sur lui dix florins,

&lt;(
«
«
«
«
«

De plus une fort belle pipe
Qui figure le Grand sultan
Avec une lune au turban.
Par droit du plus fort je la grippe :
Je la prise son pesant d'or.
Pour un fumeur c'est un trésor.

« Puisse-t-elle acquitter ma dette f —
« Et qu'en ferais-je , malheureux ! »
Répondit l'artiste en cheveux :
« Pour une seule cigarrette,
« Que je fumai chez Azibert,
« Je vis ma boutique à l'envers,

t

�103
«
«
«
«
«
«

Et j'eus deux jours la tète lourde ;
Mais intercède, s'il te plaît,
Auprès du bon Monsieur Lebret,
Pour que Clairou ne soit plus sourde
Aux vœux d'un amant consumé
D'un feu par ses yeux allumé. —

« Pas n'est besoin qu'on intercède , »
Répond Lebret alors présent.
« Ami, j'aime ton dévoûment ;
« Il est d'un prix à qui tout cède.
« Je te la donne, et pour la dot,
« Par bon contrat, le cabanot.
«
«
«
«
«
«

Ombragé d'une double treille,
Et flanqué de deux beaux cyprès ;
Du bourg ni trop loin, ni trop près,
C'est un charmant vide-bouteille ;
On voit de là le Canigou
Et la côte jusqu'à Brescou.

«
«
«
«
«
«

Avec la Clairou, tête-à-tête,
Que de fois, attablés au frais,
J'y mangeai d'excellents rougets ;
J'y bus de bons coups de blanquette !
Joyeux, chantonnant, un peu gris ,
De nuit je rentrais au logis.

«
«
«
«
«
«

Il fallait entendre ma femme
Et son radotage importun ;
Mais, bah ! nous étions deux contre un ;
Je lui laissais chanter sa gamme.
Eh bien ! Vincent, ce cabanot,
Je te le donne pour la dot.

�106
« Viens ça, mon cher , que je t'embrasse ! »
Qui fut heureux? Ce fut Vincent;
Il fit un saut extravagant,
Sans mentir, de près d'une brasse.
« Quoi, je posséderais Clairou !
« Mes amis , j'en deviendrai fou.
«
«
«
«
«
«

Je la vis un jour mal peignée,
Sa coiffe toute de travers,
Troussant des sarments encor verts
Que mon âme fut indignée !
Pour tes boucles, pour ton chignon,
Chez moi, Clairou, sont à foison

«
«
«
«
«
«

Huiles , parfums , pâtes, essences,
Et du bon savon Monpelas,
Pour ton cou blanc, pour tes beaux bras ;
Époux, toutes mes jouissances
Seront, te drapant d'un peignoir ,
De t'attifer matin et soir.

«
«
«
«
«
«

Mais à présent l'honneur m'appelle,
Et je m'en vais à travers champs,
Mailleuls, prés et marais-salants ,
En espion , vers La Nouvelle.
Si j'y péris, Monsieur Ferrier ,
Je lui lègue mon fonds entier ! —

14.

« Ces mots suivis de ton paraphe ,
« Quand ils seraient même au crayon , »
Dit le digne tabellion ,
« Font un testament olographe 13.
« Il faut les dater de Sigean ,
« Avec le jour , le mois et l'an.

�107
«
«
«
«
«
«

D'ailleurs, n'es-tu pas militaire 16 ?
En ce jour, rentiers, paysans,
Nous le sommes, petits ou grands ;
Moi, j'y serai pour mon salaire.
Puiss6-je ne pas perdre plus ,
J'abonnerais pour mille écus ! »

Vêtu d'une jaquette noire 17,
( Présage d'un sort malheureux. )
Et son bonnet noir sur les yeux,
Vincent part sans manger ni boire ;
En poupe, un bon Cers le poussant,
Vers la côte il s'en va trottant.
Près du chantier de Jacques Teste,
Un crapaud croise son chemin.
Au temps jadis , pour un Romain
C'était un présage funeste,
Mais, dans notre siècle esprit-fort,
On n'y croit plus, et l'on a tort.
En un clin-d'œil, de Tallavigne
Il franchit la grange et le parc.
11 fait, à la croix de Saint-Marc l8,
De la foi du chrétien le signe ,
Et marmotte en hâte un pater,
Qui se perd, hélas ! dans la mer.
Il touche à la vingtième borne ,
Son pas ne s'est pas ralenti,
Il a dépassé Frascati 19 ;
Enfin , au détour d'un gros morne ,
Il voit, par la houle bercés ,
Des bateaux les mats élancés ;

�108
Et sur un fond d'azur immense,
Le fort, au sévère contour,
Dont ne décorent plus la tour
Les nobles couleurs de la France,
Mais de l'insulaire abhorré
Le drapeau pourpre et bigarré 20.
Il a dévidé sans encombre
Presque les deux tiers du chemin.
Tout succède à son grand dessein.
Jusqu'ici d'un anglais pas l'ombre,
Mais quelques rares fugitifs
Attardés, vieux ou maladifs. —
«
«
«
«
«
«

Hola hé ! tête sans cervelle,
Homme fait ou gaudelureau !
Si vous tenez à votre peau,
Vous n'irez pas à La Nouvelle ;
On n'y trouverait pas deux chats.
Que n'ai-je votre bon compas !

«
«
«
«
«
«

De la Berre et de la Robine 21
J'aurais déjà traversé l'eau.
J'avais égorgé mon pourceau ;
Quels beaux flancs ! quelle large échine !
Son lard, éclatant de blancheur ,
Avait bien trois doigts d'épaisseur.

«
«
«
«
«
«

D'une main qui n'est pas novice ,
Avec ma servante Catin,
Après avoir fait le boudin
Je travaillais à la saucisse ;
De mon hachis , fait à souhait,
Le dernier boyau se gorgeait ;

�10'J
«
«
&lt;(
«
«
«

Et cependant, en matelote,
Avec des couennes de jambon ,
Cuisaient le foie et le rognon ;
Mais j'avais compté sans mon hôte.... —
Sauve qui peut ! voici l'Anglais ! —
Je fuis et gagne les marais.

«
«
«
«
«
«

Je tombe et me blesse à la cuisse,
A me traîner je suis réduit....
Mais c'est égal, l'Anglais maudit
N'aura pas toute la saucisse,
Car, j'en emporte autour du cou
Deux fois la longueur d'un licou. »

D'un si notable préjudice
Qui se plaignait à si hauts cris?
C'était un vieux tailleur d'habits,
Jaune comme du pain d'épice;
Et qu'à son étrange collier
On aurait pris pour un cordier.
Le coiffeur ne l'écoute guère.
Parmi certains effets perdus,
II voit luire un ou deux écus22...
Point de convoitise vulgaire ;
Il passe outre, et du même train
Va toujours ; il arrive enfin.
A l'opposite de la barre,
C'est-à-dire vers le Mistral,
Tout à fait au fond du chenal
Était une vieille gabarre
Que, pour refondre en son entier,
On devait remettre au chantier.

�110
Il y saute et grimpe à la hune ;
Par le trou dit le trou-du-chat M,
Là , s'étendant le ventre à plat,
Il jette les yeux sur la dune;
La mer, le môle et ses brisants
Ont frappé ses regards perçants :
Il voit, au large, un brick de guerre
Louvoyer , faire des signaux ;
Aller et venir des canots
De terre à bord, du bord à terre ;
Chargeant ici du blé , du vin,
Là-bas déchargeant le butin.
Une lunette amplifiante
Lui fait voir des gens dans le fort
Précipiter, avec effort,
Dans la mer au loin jaillissante,
Les lourds canons , les gros affûts.
Les boulets et les creux obus.
Sur le quai, c'est une autre scène :
Une bande de ces démons
Pille le lard et les jambons
De Rival, le vieux capitaine.
Il entend les bruyants éclats
De leur rire et leurs longs hourrahs.
A d'autres incombe la tâche
De couler les bateaux à fond.
Sur le tillac ou l'entrepont
Retentissent les coups de hache.
Cables, aussières et grelins
Sont coupés presque brins à brins.

�ai
Chevaux de trait, bêtes de somme ,
Par les bandits sont éreintés.
Le coiffeur les a tous comptés :
Ils ne sont que quarante en somme.
Batifort, ce roi des nigauds,
Les a grossis de trois zéros.
De bons yeux , le sûr témoignage
Confond ces rapports saugrenus.
Pour Sigean, Vincent ne craint plus
Le viol, le meurtre et le pillage.
De la Clairotte, aucun anglais
Ne fourragera les attraits.
Le coiffeur s'apprête à descendre ;
Il est riche en renseignements.
Mais, juste ciel ! quels cris stridents ,
Quel tumulte se fait entendre !
Pour punir les mortels pervers,
Dieu veut-il perdre l'univers?
Pour savoir d'où vient ce tapage,
Lecteur, à bon droit exigeant,
De La Nouvelle vers Sigean
Refais avec moi le voyage.
Cet assourdissant bacchanal
Est le fait de notre Annibal.
Après s'être fait reconnaître,
Voici ce qu'imagine Dat :
Épargner le sang du soldat
Est d'un général passé maître ;
Il veut, par un sabbat d'enfer,
Troubler ces buveurs de Porter.

�112
C'est par une ruse pareille
Qu'un lion , guerroyant un jour,
Prit pour clairon et pour tambour
L'animal à la longue oreille.
Dat déterre le sacristain :
« Toi, tu vas sonner le tocsin.
«
«
«
«
«
«

Il nous est venu de Narbonne
Certain vendeur d'orviétan,
Avec son bruyant rataplan ,
Sa grosse caisse et son trombone.
Payé sur le fonds communal
Il ouvrira le bacchanal.

«
«
«
«
«
«

Lorsque, lasse d'un long veuvage,
La boulangère Madelon,
Épousa Flipot, son mitron ,
Jouvenceau dans la fleur de l'âge ;
Flipot, qui fort, frais et charnu ,
Jusques aux reins le buste nu,

«
«
«
«
«
«

Étalant sa blanche omoplate,
Dans un vaste et profond pétrin,
En soufflant comme un veau marin ,
Soulevait et fouettait la pate ;
Vous fîtes un charivari
Si discordant, si bien nourri,

«
«
«
«
«
«

Avec crécelles et comportes ,
Sonnailles, grelots, toutouis u,
Assaisonnés de tant de cris,
De quolibets de tant de sortes ,
Que les infortunés époux
Faillirent en devenir fous.

�115
«
«
«
«
«
«

Que l'aubade leur sembla longue !
Aussi l'aurore, en se levant,
Les vit partir furtivement
Pour Saint-André-de-Roquelongue.
Là, dans de tranquilles amours ,
Ils folichonnèrent huit jours.

«
«
«
«
«
«

Aujourd'hui, pour donner l'alarme,
Et pour renvoyer la terreur
A l'ennemi dévastateur ,
Il faut faire un plus grand vacarme.
Comme aux ténèbres, marmouzets 25,
Embouchez vos bruyants cornets !

« -Est-il des gens instruits à battre
« Le tambour? —■ Moi. — Moi, commandant ! —
« C'est bien. Aux trente rhumbs de vent 2S,
« Que chacun tape comme quatre.
« Jouet d'enfant, chaudron, battoir,
« Tout est requis pour vous pourvoir.
«
«
«
«
«
«

Où donc est le crieur Lasserre ? —
Ici présent, général Dat. —
Ton tambour est-il en état ? —
On l'a crevé d'un coup de pierre. —
Sur l'heure , il faut le r'habiller,
Sinon je te fais fusiller.

«
«
«
«
«
«

Attends, il nous faut la trompette
Dont tu tires de maigres sons.
Ce gaillard a de forts poumons,
Il peut en donner à tû-tête.
Nous avons encor le serpent
Du lutrin ; c'est toujours autant.
8

�114
« L'âne de mon voisin Barrière
« Serait bien aussi notre fait,
« Mais , entêté comme... un baudet,
a 11 est muet quand il faut braire.
« Pour vous écorcher le tympan,
« Vivent les ânes de Gruissan27 !
« Or sus, amis, dans la campagne
« Frappez , sonnez à qui mieux mieux ;
« Et puis tombons en furieux
« Sur ces excréments de Bretagne ;
« Triomphants, vous vous parerez
« De leurs petits chapeaux cirés.
« Vous aurez leurs petites vestes
K

Et leurs chemises de couleur ,

« Leurs chausses, modèle d'ampleur ;
« En bombas

28

on est bien moins lestes

« Mais avec l'air plus fanfaron
« Vous pûrez un peu le goudron. »
Il dit ; la troupe se disperse
Et fait un tapage assassin ,
Hors des murs, sur chaque chemin
Ou vicinal ou de traverse;
29

Il fut si bruyant, qu'à Lastours
Les Hue

30

en sont demeurés sourds.

II retentit au fond du golfe,
Prolongé d'échos en échos.
Des figuiers il plût des pierrots ;
On eût dit du cornet d'Astolphe

31

.

Huîtres, cancres, poissons divers,
S'en émurent au fond des mers.

�U5
Tout un an le poisson fut rare,
A tel point que, par mandement
De Mons Laporte-Ferdinand 32,
Prélat pieux, mais non barbare,
En carême furent permis
Boudins, patës-d'oie et salmis.
C'était cet affreux tintamarre 33
Que notre ensorcelé coiffeur
Entendait, pour son grand malheur,
Du haut du mât de la gabarre ;
Il s'émeut, perd la tête et pon !...
Il tombe en double sur le pont
Et se casse l'avant-bras gauche.
Ce n'est pas tout, un maudit clou
Le blesse... je n'ose dire où.
Quant à sa lunette d'approche,
L'objectif en fut fracassé ,
Et l'oculaire concassé.
Il resta jusqu'au crépuscule
Dans un aussi piteux état.
A cette heure , un maître-calfat
Qui passait, juché sur sa mule,
Sur ce point du port, l'entendit,
Et par pitié le recueillit.
Toute la nuit, le misérable
Hurla comme un vrai possédé.
Le maître Calfat obsédé ,
A la fin le donnait au diable ;
Mais vers midi, Monsieur Coural
Le r'habilla tant bien que mal.

�116
De son hymen, point de nouvelle 3/|.
Rien ne put attendrir Clairou.
ce Y pense-t-il ! mais il est fou ! »
Criait Lebret, de sa voix grêle.
Et franchement, l'acte d'accord
Mettait le coiffeur dans son tort.
En effet, une clause expresse ,
Dont ils excipaient hautement,
Voulait que ce piteux amant
N'épousât sa grasse maîtresse ,
Qu'autant qu'intact de chair et d'os,
Il reviendrait frais et dispos.
Depuis vingt ans émancipée ,
La fille de Jacques Pautard ,
Sans parler du petit bâtard ,
Avait fait plus d'une équipée.
Belle qui voit souvent le loup
Est moins timide de beaucoup.
Celle-ci forte, fraîche et grasse ,
Au four, au moulin, au lavoir ,
A la fontaine, à l'abreuvoir
S'arrogeait la meilleure place. —
A l'abreuvoir ? — Oui, de Lebret
La jument borgne elle y poussait ;
Et d'un goujat faisant le rôle,
Bien souvent, à cru la montant,
Au bourg la ramenait trottant,
A coups de talon et de gaule ;
Et puis, à terre elle glissait,
Montrant bien plus que le mollet.

�447
Le relief de sa mappe-monde
Trahi par un vent revolin ,
Frappant, certain jour, un malin,
Il allait criant à la. ronde :
« Bietusco, qu'unis cambajous 35 /
« Faion miech quintal toutis dous. —
« Jésus Mar ia ! qu'an tant à riré. »
Grommelait la vive Clairou.
« Sios un badairé, Guilhaoumou,
« Gardo bo pér tu sans ba dire ;
« Tout ço qu'as bist, paouré Goujat,
« A la gleizo sioguait pourtat. »
Valentin, sergent de douane,
A l'insu du docteur Lebret,
En ce temps-là , la courtisait ;
Valentin, dont le cœur profane,
Inflammable comme un sarment,
Brûlait à crédit rarement.
Bien tourné, droit comme une asperge,
Dans un quadrille jamais las ,
Il fit faire plus d'un faux pas
Aux maritornes de l'auberge.
Par malheur, il aimait le jeu ;
Et brutal, il l'était un peu.
Ayant appris que la commère
Possédait quelque argent comptant,
Gagné peu catholiquement ;
Des gabeloux ce dignitaire
Voudrait bien serrer sans retour
Le nœud-coulant d'un vague amour.

�118
A ses obsessions en butte,
Elle apprendra , quelque matin,
Que toujours par le tambourin
S'en va ce qui vint par la flûte;.
Je le prédis, son cher magot
Se perdra dans quelque tripot.
N'ayant pas cette prescience ,
Clairou ne put autoriser
Que d'elle on voulût disposer ,
Malgré sa forte répugnance ;
Aussi l'œil ardent, le front haut,
Et narguant le juge Grimaud : —
« Dé ma bido ei pas bist d'Anglézés '■
Criait dans son patois Clairou.
&lt;( Mais d'Allémans n'ei bistis prou,
« D'Espagnols amai dé Ginouézès ;
« Passabi amè moun cap lébat
« Jamai m'és parrés arribat.
« Es qu'ei dé griffos à la patto,.
« E qu'as els ta pla saoutayo
« Dal pillard qué m'insultayo;
« E m'y fayo coumo uno gatto'
« Qué, jalouso dé sous gattous,
« S'hairisso countro caouqué gous.
« Aimi pas trop las caoussigoulos.
« L'aoutré souer, un laid pairouliè
a Mé bégnio pioussa per darniè,
« Mais, quoiqu'agessé dé cidoulos,
« Mé rébirèri roun, et... pan !
« Y sècoutèri un bel carpan..

�119
« Disoun qué dins soun infourtuno
u S'énprén à iéou aquel coiffur.
« Mais, s'abio pas lou pè ségur,
« Perqué grimpabo dins la huno ?
« En toumban s'és coupât un bras...
« Aco s'appèlo pér tu fus.
« Pierré Berdoulat a beit fillos
« Mannados, e d'un esclat tal,
« Qué quand sé mostroun dins un bal,
« Coumo un laoussét fan barbarillos.
« L'ainado es d'un aché madur ;
« Qué la maridé amé V coi ffur.
« Pér tout Sigea cal qué iéoupagué,
« E qué prengué un débigoussat,
« Al loc d'unjoubé pla margat....
« Ah pla, l'agnel ! non bous desplagué.
« Dé poumado, quand m'en caldra ,
« Moussu Lébrét m'en croumpara.
« D'aillurs, sioi pas pla difficillo.
« S'ei pas dé poumado à parfun,
« Mé serbirei d'oli dé lun.
« Ténets, m'escaoufféts pas la billo,
« Ei trop michant cap pér pléga ;
« Aïmayo mai m'ana néga.
« Boli pas estré perruquieiro.
« Moussu Lébrét es plé d'égards;
« Laissarei charra lous babards,
« E restarei sa cousinieiro.
« Poudro pas, sans ra fi lou pot,
u Beiré dé pelsés al fricot.

�120
« Es qué, bézets, on a bel fairé ;
« Dins la locho d'un perruquié,
«
«
«
«

Sul buffét coumo al poutachè,
Y gna pér tout; boloun dins l'airé,
Juchais sé né toumbo al toupi !
Mé cadro toujours escoupi. »

Telle était la complainte amère
De la dédaigneuse Clairou.
Mais je m'en vais sans savoir où ,
Et j'ai fait une belle affaire !
Ce grand débat n'eût lieu qu'après
Le rembarquement des Anglais.
Mon récit n'a ni queue ni tête ,
(Dirais-je, n'était l'e muet)
Et j'ai mis, Phaéton distrait,
Au devant des bœufs la charrette.
Si je m'en tire à mon honneur,
J'aurai, ma foi, bien du bonheur.
Ici je fais une autre pose.
Eh bien ! lecteur récalcitrant,
Es-tu cette fois plus content ? —■
J'aimerais autant de la prose.
Vos vers , d'un style très-commun ,
Sont sans couleur et sans parfum. —
Eh bien donc , laisse-là mon livre !
Je vais te rendre ton argent :
Voilà tes vingt sous ! — Un moment...
J'ai voulu vous apprendre à vivre ;
Justiciable du lecteur,
Traitez-le avec moins de hauteur.

�121
Avec du miel on prend les mouches.
Ça, vos soldats improvisés
Ne vont pas, en malavisés,
Au combat sans quelques cartouches
Force Anglais seront-ils occis ? —
Oh ! pas un seul. — Ma foi ! tant pis.

FIN DU DEUXIÈME CHAINT

��123
■

TROISIÈME CHANT.

Comme ces miroirs à facettes
Dont s'émerveille un jeune enfant,
La peur, ce honteux sentiment,
Au lieu d'une, fait voir cent têtes.
De Batifort l'étrange erreur
Fut l'effet de sa maie peur.
Quand nos braillards, en longue file,
Armés chacun d'un gros bâton,
Avec leur spectre de carton
Processionnaient dans la ville,
Maint bourgeois, que la peur troublait,
Sans croire errer, les décuplait.
J'entends dire que chez l'ivrogne
Le vin produit de ces effets.
Il le sait, ce buveur profès ,
Boiteux , louche, à la rouge trogne ,
Et qui passe, dans tout Sigean,
Pour s'enivrer cent fois par an.

�124
La peur , qui toujours exagère ,
Peut aussi se tromper d'objet.
D'auxiliaires un piquet
En fit l'épreuve singulière;
Il avait pris pour commandant,
Rigal, le maréchal-ferrant.
Dans un bas-fond nommé La Pradc,
Il voit des arbres ébranchés
Qui, courts, trapus, bien alignés ,
D'anglais semblent une escouade :
« Qui vive ! » De réponse, point.
« Qui vive ! » répète l'adjoint.
« Répondez bien vite ou je tire. »
Et cependant ses dents claquaient.
Sous lui ses genoux s'affaissaient ;
Et jaune comme de la cire ,
S'il brigua le commandement,
Il le donne au diable à présent. —
« Ce sont des. saules , tête chauve ! »
Crie un des siens plus clairvoyant.
Ce mot consonne étrangement,
Par malheur, avec le mot sauve.
La panique ainsi le traduit.
Rigal tourne bride et s'enfuit.
Oh ! qu'il est bien vrai cet adage :
Un cerf qui conduit des lions
Ne peut que les rendre poltrons.
Rigal a manqué de courage,
Et les lions de Roquefort
Comme lui, s'en vont au plus fort.

�425
Enjambant une luzernière,
Rigal heurte un râteau gisant,
Dont le gros manche se dressant,
Lui flanque une tape au derrière :
« Ah ! j'ai trois enfants sur les bras ;
« Bons Anglais, ne me tuez pas

5

!

Ainsi fit l'orateur d'Athène,
Le jour où , tournant les talons,
Son manteau se prit aux buissons.
L'adjoint, sans être un Démosthène,
Blaguait sur tout, à tout propos ;
Mais je retourne à mon héros.
Cependant Henri Dat ignore
Le destin du pauvre coiffeur ;
Il craint pour lui quelque malheur ;
L'impatience le dévore.
Il stimule là les trainards ;
11 gourmande ici les fuyards ;
Daube à grands coups de plat de sabre
Sur Rigal, l'insigne poltron ,
Pour le consigner en prison,
Le livre au concierge Lavabre ;
Et donne aux gens de Roquefort,
Pour chef, l'arquebusier Caffort,
Ancien brigadier de gendarmes.
Il sait comme on fait les héros :
« Si l'un de vous tourne le dos,
« Il sera passé par les armes.
« Quand le soldat se conduit mal,
« Cœur de poule est le général. »

�426
Et puis, se tirant de la foule,
Il dit tout bas au garde Jean :
« Grand tireur, l'honneur de Sigean ,
« Ami, ne perdons pas la boule !
« Je n'ai, crédieu ! sur l'estomac,
« Qu'un quart de litre de cognac.
« Partons d'ici ; cette remise
« A mon haut grade convient mal.
« Portons le quartier-général
« Chez les Razouls. La table est mise ;
« Dans cette opulente maison,
« Victuailles sont à foison,
« Et copieuse est la desserte.
« Pour la noce de Razoulset3,
« Ils étaient tous au grand complet,
« Mais, pst !... à la première alerte ,
« Pour fuir le grapin des Anglais,
« Ils ont filé sur Prat-dé-Cès 4.
« Nous trouverons beaucoup à mordre,
« Et beaucoup à pomper aussi;
« Ces péquins attendront ici.
« Messieurs , je cours donner un ordre
« Chez Gain, à la poste aux chevaux.
« L'arme au pied, en place, repos

5

Alors , tels que deux chiens de pâtre
Dont la faim est l'état normal,
Qui n'ayant jamais pour régal
Qu'un pain moisi, dur et noirâtre,
Vont se gorger, dans un ravin ,
Des chairs d'un âne ou d'un poulain

! »

�127
Qu'un rustre, à regret, vient d'abattre ;
Tels le grand Dat et l'ami Jean,
D'un même esprit, d'un même élan,
Et chacun en valant bien quatre ,
Des reliefs de ce grand banquet
Vont s'empiffrer comme à forfait.
Ils ont choisi pour tête-à-tête,
Au mépris d'un plat d'épinard,
L'un un poulet, l'autre un canard...
Soudain arrive un estafette :
« Que l'espoir rentre dans vos cœurs,
« Sigeannais, voici vos sauveurs !
« Ils font halte à cinq kilomètres,
« Sur le grand chemin, près du Lac 6,
« Pour la plupart sans havresac,
« En escarpins, bottes ou guêtres.
« Ne respirant que poudre et sang,
« Viennet trotte de rang en rang.
« Quel gaillard ! Ah ! je dois remettre
« Ce billet à Monsieur Parfait. —
« C'est moi. Je brise le cachet.
« Je puis vous lire cette lettre....
« Oh ! ce bon Joseph Avrial
« M'écrit d'un ton tout martial : —
« Mon cher Parfaitou Tallavignes,
« En halte à Gratias Deo 7,
« Où nos fusils sont au faisceau

;

« Au crayon je t'écris ces lignes.
« Bien munis, prêts à tout braver,
« Nous arrivons pour vous sauver.

�428
&lt;(
«
«
«
«
«

Narbonne est en état de siège.
Les soins vigilants de Bompar,
De canons bordent le rempart.
Grossis d'échappés de collège,
Nous sommes environ huit cents,
Sans compter trente vétérans.

«
«
«
«
«
«

Brel conduit la cavalerie :
Ses gens, montés tant bien que mal,
Ont feutre à claque, et long bancal.
Je commande l'infanterie-,
Et j'ai sous moi, sa brette en main ,
Donnadieu, le grand spadassin 8.

«
«
«
«
«
«

Ce fameux preneur de bastilles ,
Au quai du vieux fer raccoleur,
Fera sauter , dans sa fureur,
Les Anglicans, comme des quilles.
Les blessés seront amputés
Par Maury, Sernin et Barthez.

«
«
«
«
«
«

Le grand Cabart est tambour-maître.
Si vous voyez, la croix au dos,
Quelqu'un de nos petits héros,
Vous vous étonnerez peut-être.
Les pourchasseurs des Albigeois
Sur la poitrine avaient la croix.

«
«
*c
«
«
«

Les fiers templiers, sur l'épaule
La portaient de rouge couleur.
Pourquoi l'insolite blancheur 9
De la nôtre... au dos? ah ! c'est drôle.
Vous connaissez Monsieur Cadas,
Alguazil comme on n'en voit pas.

�129
« Nos arsenaux et nos casernes,
« Bien souvent veufs de garnison ,
« Contiennent pourtant à foison
« Fusils , mousquetons et gibernes ;
« C'est là que nos hardis bisets
« Gouraient endosser le harnais.
« Lorsque le zélé commissaire ,
« Doué de deux excellents yeux,
« Voyait, parmi les curieux,
« Quelque gars de taille ordinaire ,
« A barbe rude ou poil follet :
« L'ami, va t'en prendre un mousquet !
« Et vite, avec un bout de craie

10

j

« Le tenant d'un bras assuré,
« Il lui traçait, bon gré mal gré,
« Dans le dos, une double raie»
« Ces traits , formant quatre angles droits j
« Sont figuratifs d'une croix.
« J'ai sous moi Sylvestre, l'orfèvre ,
« Fier de son galon de sergent ;
« C'est un chasseur robuste, ardent,
« Qui ne manqua jamais un lièvre.
« Ce dernier saint du calendrier
« A s'équiper fut le premier

11

.

« De tout bois nous avons fait flèche :
« Vous verrez le petit Roquet,
« Encor blanc-bec ; mais Bernadet,
« Oublieux de son casque à mèche...
( Sans doute, un casque de dragon,
Messieurs, à crinière et pompon.) —
9

�130
« A d'autres ! » dit, pouffant de rire
Et battant des pieds, Henri Dat,
« Je connais l'argot du soldat,
« Et sais ce qu'un tel mot veut dire :
« Un casque à mèche, mon fiston,
« Eh ! c'est un bonnet de coton
«
«
«
«
«
«

Dont le gland figure une mèche
De lampe à croc ou de quinquet.
Eh bien ! ce fameux Bernadet...
C'est un peu long ; voyons , dépêche. —
De la nuit craignant le serein ,
La bruine ou le vent marin ,

«
«
«
«
«
«

Comme un fin voilier, vent en poupe ,
Disant qu'il allait revenir ,
Nous a quittés , sans coup férir ,
Entre Monplaisir et La Coupe 12 ;
S'il en apporte un demi cent,
Il y triplera son argent.

( La seringue, à cette milice ,
Siérait bien au lieu du mousquet.)
« Ce brave Grillon se pendrait
« Avec quatre empans de saucisse
« Si mes grenadiers aujourd'hui
« Brûlaient une amorce sans lui.
«
«
«
«
«
«

13

,

Moins soucieux de prendre un rhume
Sur une grève , à ciel ouvert,
Maître Roube et Marc Alibert,
Antipathiques au légume,
Dans leur marche sont alourdis
Par leurs bissacs trop bien garnis.

�131
« Pour le dépôt de la grenouille 14
( C'est le prêt, style de troupier )
« Il me manquait un bon fourrier.
« On crie , on s'ameute , on se pouille
« Le tumulte enfin s'est calmé ;
« Barbaza vient d'être nommé.
«
«
«
«
«
«

C'est à dessein , tu peux m'en croire
Que j'ai fait halte près du Lac,
Plutôt que vis-à-vis Peyriac.
Le Lac est fameux dans l'histoire :
Le second des Carlovingiens
Y triompha des Sarrasins.

((
«
«
«
«
«

Si ce n'est lui, c'est donc son père
Ou son fils... je n'en réponds pas;
La faute en retombe en tous cas
Sur Jalabert, notre antiquaire.
Il est complice du discours
Que j'ai fait à mes troubadours :

«
«
«
«
«
«

Amis , qu'un noble zèle enflamme ,
Vous illustrerez derechef
Ce pays où Pepin-le-Bref
Vainquit le calife Abdérame '5.
Pour en rendre grâces à Dieu ,
Il bâtit un temple en ce lieu.

«
«
«
«
«
«

J'allais poursuivre ma harangue ,
Qui produisait beaucoup d'effet,
Lorsque l'impatient Viennet,
Bredouillant et traînant la langue :
On n'en verrait jamais la fin ;
Au diable Abdérame et Pépin.

�132
« Comme empereur ou capitaine ,
« L'histoire n'offre pas de nom
« Comparable à Napoléon ;
&lt;c II en faudrait une douzaine
« Du premier bon , du meilleur choix,
« Tout au moins , pour peser son poids.
«
«
«
«
«
«

Laissons donc là la vieille histoire.
Camarades, me voilà frais,
Voyez , un biscaïen anglais
M'a démantelé la mâchoire ;
Je veux m'en venger en ce jour.
A vos rangs ! Roulement, tambour ! —

«
«
«
«
«

Le sentiment qui nous exalte
N'efface pas le souvenir ,
Mon cher, de ce bon élixir
Que vous tirez de Rivesalte.
Si vous avez un beau chapon ,
Mettez-le en broche, dur ou non.

«
«
«
«
«
«

Le bonjour à ces demoiselles ;
Sûrs de triompher des Anglais,
Nous n'échapperons pas aux traits
Que dardent leurs vives prunelles ;
Vainqueurs et vaincus tour à tour,
Au champ d'honneur, au champ d'amour.

K

J. A.

«
«
«
«
«
«

Post-Scriptum. Ne soyez en peine
Sur le compte du Czar Cauvet ;
Harassé , suant et défait,
Le sapeur Boncoin me l'amène;
Les prenant pour des ennemis ,
Il fuyait ses meilleurs amis.

�133
«
«
«
«
«
«

Il eût fait un mauvais pilote :
Au lieu du Sud cinglant au Nord,
Il raterait souvent le port ;
Et s'ensablerait sur la côte.
Pour prévenir de grands malheurs,
Choisissez mieux vos éclaireurs. —

«
«
«
«
«
«

Messieurs, » fit Dat, avec colère.
Ces Narbonnais preux et galants ,
Qui viennent armés jusqu'aux dents,
Ne nous laisseraient rien à faire.
Vite un coup de vin , un bouillon ,
Et puis en avant, bataillon !

ce
«
«
«
«
((

Regardez ce cadran solaire
Où se rengorge un si beau coq...
Je vais affiler mon estoc
Sur la meule de Jean Vaissière.
Messieurs , à dix heures un quart,
Qui n'est pas prêt n'est qu'un foirard. »

Dat ayant fait manger la soupe ,
Son bataillon bien exhorté
Sur La Nouvelle s'est porté ;
Mais les Anglais, dans leur chaloupe ,
( Ils n'étaient que trente environ )
S'enfuyaient à coups d'aviron.
Tels que ces gens aux hanches fortes
Dont les élans et les ah , hin !
Du pressoir font couler le vin
A plein tuyau dans les comportes ;
Tels des rameurs les doubles rangs,
Du canot font trembler les flancs.

10

,

�134
Le brick anglais, sur sa misaine "
Longtemps en panne demeuré,
Son pavillon haut arboré ,
Le nôtre , hélas ! à la poulaine 18,
Contre-brasse , et filant six nœuds ,
Cingle droit vers le cap de Creus.
Les menaces et les huées
Dans sa fuite suivent l'Anglais.
C'était un éclatant succès,
Mais destitué de trophées.
Ni captifs, ni morts, ni blessés,
Rien pour payer les pots cassés.
Ils s'étaient dit : « Quand notre troupe
« Aura massacré ces bandits,
« Nous revêtirons leurs habits,
« Et puis sautant dans leur chaloupe,
« Du brick anglais sans garnison,
« Nous aurons aisément raison.
« C'est là que sont en abondance
« Sucre, café, thé, cacao ,
« Usquebaug et curaçao. »
O fallacieuse espérance t
Adieu, tafia, gin, kirch , rhum , rack.
Pas même une blague à tabac.
Dubernat, sur sa part de prise,
Partant pour braver les hasards,
Avait promis douze foulards
A sa gouvernante Louise.
11 les lui faut, bon Dubernat ;
Tout n'est pas rose au célibat .

�435
Le dépit empreint sur la face
Ils retournaient au petit pas ,
Quand le chien d'arrêt de Dantras ,
Furetant dans une joncasse,
Fait lever , non pas un lapin ,
Mais un bipède à corps humain.
Cet homme, à livide figure ,
Avec son pantalon battant,
Son couvre-chef bas et luisant,
D'un matelot avait l'allure.
Francés , qui l'a vu de plus près ,
Jette un grand cri : C'est un Anglais !
A travers les joncs et la boue
On se précipite sur lui.
Vingt sabres au soleil ont lui ;
Trente fusils sont mis en joue :
« Rends-toi, lui dit le commandant,
« Ou je te brûle à bout portant. —
«
«
«
«
«
«

Moi pas temanter tafantache ;
Moi n'être pas un chien t'Anglais;
Aimer moi peaucoup les Français.
Moi leur pas faire de tomache ;
Allemand, natif de Tantzick,
Ch'étais par force sur le brick. »

Puis, sur le ton de la franchise ,
Il dit : Que parti de Stralsund,
Après avoir passé le Sund,
Il fit voile vers la Tamise,
Sur un schip dont la cargaison
Consistait en fers et goudron;

�136
Qu'à Londres s'étant, sans gouverne,
Gonflé de gin et de porter,
II fut saisi par le grand air
Quand il sortit de la taverne ;
Et que sur la pierre , au serein,
Il ronfla jusqu'au lendemain.
Oh ! qu'il paya cher son ivresse :
Ce même jour, le parlement,
Pour compléter un armement,
Sur le port fit faire une presse 19 ;
Près de Fritz un tmtcher passa ,
Et son patroll le ramassa.
À l'heure où l'on bat la diane,
Quel fut de Fritz l'étonnement !
Il se voit sur un bâtiment
De la flotte de lord Cocchrane.
Ce bâtiment, leste et bien fait,
Était le lougre le Furet.
L'escadrille entrait en campagne
Avec deux régiments à bord;
Et, loin de cheminer au Nord ,
Cinglait vers la côte d'Espagne.
Il l'a compris , le malheureux !
11 crie et se prend aux cheveux.
Victime d'un acte arbitraire
Contraire aux lois des nations ,
Il demande, sur tous les tons,
D'être incontinent mis à terre;
Pour son déjeuner , ce matin ,
Il reçut vingt coups do rotin.

�137
Tous les jours, pour le faire taire ,
On lui rognait ses rations.
Jeté dans la fosse-aux-lions 20,
Privé d'air , comme de lumière ,
Il en sortit, nouveau Daniel,
Presqu'aussi sec qu'un picarel.
A chaque plainte, même aubaine.
Comme un faï-gars inexpert,
Muni d'un balai, d'un faubert,
On le fit gabier... de poulaine.
Moulu de coups , mourant de faim,
Le malheureux se tut enfin.
«
«
«
«
«
«

Mais che tissimulais ma rache,
Mein herrs, et mon artent tésir ,
Quand che pourrais , te m'affranchir
T'un si tyrannique esclafache,
Tussé-je, pour me técacher ,
Me faire pirate à Tancher.

«
«
«
«
«
«

Aussi, quand, au clair de la lune,
Ces English-doggens, fers minuit,
Ont pris le fort, à petit bruit
Ch'ai cheminé fers la lagune ;
Et dans la fase et le goémon
Ch'ai barboté chusqu'au menton.

Bons Frenchmenns , foilà mon histoire.
Fritz est franc comme un Allemand.
Si t'un petit mot seulement
Che cherche à fous en faire accroire ,
ce Che feux , pour assoufir sa faim ,
« Être croqué par un requin. »
«
«
«
«

�138
Le pauvre Fritz , en témoignage
Des coups de garcette reçus ,
Leur montre in naturalibus,
Dans son plein , son autre visage,
Pelé comme le dos sanglant
D'un bourriquet récalcitrant.
« Ceci n'a pas l'air d'une blague, »
Fit Dat. « Ces tigres inhumains !
« Ah ! s'il m'en tombe dans les mains ,
« A coups de fouet, quelle chelague.
« Ne vois en nous, mon pauvre Fritz ,
« Que des frères et des amis.
«
«
«
«
«
«

Retourne-toi, que je t'embrasse. —
Un moment, » dit l'instituteur.
J'ai lu dans un certain auteur,
Que pour entrer dans quelque place ,
Un espion de Darius 21
Se coupa le nez razibus ;

«
«
«
«
«
«

Puis il en inculpa son maître.
Je ne dis pas que ce marin
Se soit raclé le parchemin ,
Mais enfin cela pourrait être.
Messieurs , dans de pareils moments ,
Nous devons être défiants. —

v Confiance, c'est ma devise. »

Interrompt Dat, d'un ton hautain.
(( Je me moque de ton latin ,
« S'il n'est pas du latin d'église 22.
« De ce malheureux les tourments ,
« Vois-tu, me font grincer des dents.

�139
«
«
«
«
&lt;(
«

Je n'abonde pas en pécune ,
On en voit peu chez mes pareils.
Si j'étais Madame Monteils 23,
Je finirais son infortune.
Il faut l'assister entre tous ;
Allons, Messieurs, cotisons-nous. —

« Moi, Messieurs, je le prends à gage. »
Dit Sauveur. « Il est bien bâti,
a Et je l'emmène à Frascati.
« Je lui taillerai de l'ouvrage.
« La dépense et dix francs par mois 24,
« Cela lui conviendra, je crois. —
« la, mein herr, que Tieu fous pénisse !
Le sort de Fritz est assuré ;
Mais son derrière lacéré
Réclame des soins à l'hospice.
Au bout de huit jours, ce dit-on ,
Il avait mis double menton.
A l'avenant vinrent ses fesses.
Ce fut là le prompt résultat
D'un manger réglé, délicat,
De la guimauve et des compresses ;
Car, au dos, l'on connait bientôt
Quand les dents mâchent comme il faut25.
Tout n'est qu'heur et malheur au monde.
De ce dicton tant répété,
Qui méconnaît la vérité?
Le fait en preuves surabonde.
Tandis qu'au prisonnier tout rit.
Notre perruquier dépérit.

�140
Des Sigeannais l'ingratitude,
Et les rebuts de la Clairou ,
Joints à la douleur du... genou ,
Lui portèrent un coup bien rude.
Condamné par Monsieur Coural,
De jour en jour, il va plus mal.
Que ne peut l'appétit du lucre !
La Clairou ne sait pas plutôt
Que Vincent crèvera bientôt,
La voilà toute miel et sucre;
Elle lui prodigue ses soins ,
Et prévient ses moindres besoins.
On la voit souvent en prière
Au pied du lit du moribond.
De son pécule et de son fond,
Bref, il la fait son héritière.
En présence de quatre amis
On les unit, in extremis,
En chambre, sinon à l'église ,
Par Tarbouriech, leur pasteur

26,

Homme de savoir et de cœur ,
De qui la politesse exquise ,
(Nul ne peut éviter son sort)
Hélas! détermina la mort.
Une grosse et grasse écaillère
Mit la guirlande à la Clairou;
Sa pudeur fléchit le genou.
Lebret veut lui servir de père ;
Et, pensant le ravoir bientôt,
11 lâche aussi le cabanot.

�144

Mal à lui ! car la fine mouche
D'un peu plus près y regarda ;
Le don fait, elle le garda.
Dans trois mois, on la vit en couche
Et dans dix 27, il eut beau crier,
Elle épousa le douanier.
Des révérences en arrière
Il est prudent de se garder.
Puissé-je vous persuader !
Puisqu'il est plus d'une manière
De saluer ; en saluant,
Portez-vous toujours en avant.
Tarbouriech eût dû le faire ;
Ce faisant, il n'eût pas été
Dix ans trop tôt empaqueté
Dans le bahut qu'on nomme bière,
Et dans la fosse descendu
Froid, livide et le cou tordu.
Le jour même des funérailles
De notre infortuné coiffeur ,
Morne, brisé par la douleur,
Tout seul, en dehors des murailles,
Son bréviaire sous le bras
11 cheminait au petit pas
Sur le bas côté de la route ;
En passant, il rencontre un pont,
Dont, par les ordres de Lafont,
On avait reconstruit la voûte ;
Le travail encore incomplet
Laissait le pont sans parapet.

�142
Soudain arrive la patache
De Gain , si l'on ne m'a trompé.
Le dedans était occupé
Par un quidam portant moustache
Qu'il caressait complaisamment,
Et par trois sœurs de Saint-Vincent.
Ces vierges à guimpe et cornette,
A peine ont vu le vieil abbé
Dans sa rêverie absorbé ,
Que d'un air tout à fait honnête,
Il est du geste et de la voix
Salué par toutes les trois :
«
«
«
«
«
«

Monsieur l'abbé, votre servante ! —
Ah ! mes sœurs, où donc allez-vous ? —
Nous quittons Céret pour Limoux,
Brusquement, contre toute attente.
Quand on a fait vœu d'obéir,
Bien qu'à regret, il faut partir.

«
«
«
«
«
«

Nous perdons une sœur prieure
Que nous ne saurions trop louer.
D'aussi bonne on en peut trouver,
Mais , à coup sûr , pas de meilleure.
Des infirmes , des malheureux,
On en trouve, hélas ! en tous lieux. —

«
«
«
«
«
«

Bonnes âmes ! oh oui ! vous l'êtes.
Dieu récompensera là-haut
Ce zèle qui jamais ne faut,
Tout le bien qu'aux pauvres vous faites.
Quant à moi, sur le beau du jour ,
Je suis sorti pour faire un tour

�145
«
«
«
«
«
«

Après un bien pénible office.
Nous avons eu bien de l'émoi.
Mes sœurs , descendez-donc chez moi;
Mon gîte est à votre service.
Le cœur me dit qu'un tel honneur
Est fait pour me porter bonheur. »

C'était l'heure du crépuscule.
Le pauvre abbé , le chapeau bas ,
En saluant fait quelques pas ;
Au lieu d'avancer il recule ;
Le sol lui manque , et dans un trou ,
Il cheoit et se casse le cou.
Ainsi fut brisé comme verre
Ce type de civilité,
De goût, de tendre charité.
On porte sa relique en terre...
Côte à côte de son coiffeur
Est inhumé le bon pasteur.
Mon conseil est bon ; de le suivre,
Cher lecteur , il n'en coûte rien.
On peut retirer quelque bien ,
Dit-on, même d'un mauvais livre.
Je le répète , en saluant,
Portez-vous toujours en avant.
Je suis bien las, cela s'explique ;
Je m'étais dit en commençant :
C'est un sujet à mettre en chant ;
Et j'ai fait un poëme épique ! ! !
Sans action, sans merveilleux ,
C'était, ma foi, bien hasardeux.

�144
Proverbes, discours, reparties
M'ont un peu tiré d'embarras.
Si mes héros n'agissent pas,
Ils babillent comme des pies.
Mais , contre les règles de l'art,
Je suis fautif par maint écart.
Mon style est aisé, mais vulgaire.
Il faut, dans un pareil écrit,
Pourtant ( un critique Fa dit ),
Beaucoup d'art pour peu de matière.
Encor vingt strophes environ ,
Et je dépose le clairon.
Les douaniers en avant-garde ;
Marqués au dos 28, crânes et frais
Viennent les croisés narbonnais.
Après le dîner, la moutarde ;
Mais, hélas ! de leur dévoûment,
Qu'ils se payèrent largement.
Avec Gasc, pour chef de musique ;
Pour général, Mauclerc-Viennet,
Que d'exploits n'eussent-ils pas fait !
Quelle page dans la chronique !
Au lieu de forbans éventrés ,
Buffets , celliers furent vidés.
Malheureuse fut la volaille ;
Ceux qui n'en furent point lotis ,
Tombèrent à bras raccourcis
Sur le jambon, vaille que vaille.
Le lendemain de leur départ,
Dreuille offrait vingt francs d'un canard

�145
Mais sans débourser une obole,
Par contre , passant un matin ,
Un marchand de peaux de lapin
Put en charger sa carriole ;
Et, pour soulager son ânon ,
S'attela lui même au timon.

30

Mais les goinfres par excellence
Furent Barthez et Julia 31 ;
Ils mirent une oie à quia,
Sans compter une andouille rance ;
Ils fricotèrent pour eux deux
Une omelette de vingt œufs.
D'un gros pain de cinq ou six livres ,
Trouvé dans le fond d'un pétrin,
Ce couple glouton vit la fin.
Moins fort sur l'article des vivres ,
Donnadieu , bretteur renforcé,
Buvait comme un fût défoncé.
D'un vin capiteux que l'Espagne
Produit sur ses brûlants coteaux,
Il s'inondait à si grands flots,
Qu'il battit enfin la campagne ;
Querelleur, s'il en fut jamais,
Sur table il jette deux fleurets ;
Puis prenant un air des plus crânes ,
Ruisselant de bave, il leur dit :
« Je fus camarade de lit,
« Nom d'un chien ! du maréchal Lannes.
« Sans mon faible pour la Dulac ,
« Qui me tient rogomme et tabac,

�146
« Et cent sous quand je le désire,
(( Et qui me sert de passe-temps,
« Bien qu'elle frise cinquante ans ,
« Je serais maréchal d'empire.
« J'ai mon diplôme de prévôt,
« Signé de la main de .Tunot.
« A la prise de la Bastille ,
« Le patriote Donnadieu
« N'était pas au lit, nom de d...!
« Au tripôt, à courir la fille.
« Ce vieux donjon quand il croula ,
« Le garde-française était là.
« Aux plus forts tireurs j'ai fait tête :
« Dans un assaut d'arme, à Paris,
« Sur vingt d'entr'eux j'obtins le prix.
« Tous blessés d'un coup de manchette ,
« A l'hôpital, ces jours derniers ,
« J'expédiai trois grenadiers.
« Pour garant de ce que j'avance,
« Voici deux fleurets bien montés,
« Bien polis, frais démouchetés;
« Si je ne traverse la panse
« Aux plus fendants du bataillon ,
« Je veux , péquins ! perdre mon nom.
« Quand on battit la générale,
« Au fond de l'âme je comptais
« A deux ou trois paires d'Anglais
« Faire danser la martingale.
&lt;( Ils sont partis , ces mauvais gueux !
« Quelqu'un de vous paîra pour eux. »

�147
A cette sortie outrageante,
Vous eussiez vu Brel, Avrial
Tirer l'épée et le bancal.
La rixe allait être sanglante ;
Mais le général Sabatier ,
Qui survint à franc étrier
Pour inspecter toute la côte ,
Prévint le terrible duel ;
Viennet fit battre le rappel ;
Et, sans compter avec son hôte -,
Le sac au dos et l'arme au flanc
Chacun courut prendre son rang.
Tout grugé, nos gens retournèrent
Chancelants, plus d'à-demi soûls,
Chantant : La victoire est à nous !
Dans leur noble Ville ils rentrèrent.
De leur magistrat éloquent
On sait par cœur le compliment :
«
«
«
«
«
«

Soldats-citoyens ! votre maire 32
Rend hommage à votre valeur ;
Il vous porte tous dans son cœur ,
Car il est aussi votre père.
Allez consoler, mes enfants !
Vos fils , vos femmes , vos parents.

Lors cria quelqu'un de la foule :
« Tes père et mère honoreras. »
Puis on désarme, et bras à bras
Le corps improvisé s'écoule,
Chacun portant à son foyer,
Pour épice , un brin de laurier.

�148
J'ai beaucoup réduit la harangue
Du personnage en question ;
Le héros de cette action
C'est Dat, et je retiens ma langue.
Dat, de Sigean fut le sauveur,
Mais le maire eut la croix d'honneur

PIN DU TROISIÈME CHÀWT;

�149

ÉPILOGUE.

Enfin , j'ai terminé ma fable.
Mon esprit a sué d'ahan 1
Tiens, lecteur, je te donne un an 2
Pour en tisser une semblable. —
Moi, bon Dieu ! j'ai des passe-temps
Plus lucratifs, moins fatigants.
Du rimeur je n'ai point la bosse ;
En prose très-sèche j'écris.
Je spécule sur les trois-six,
Et je gagne, dans ce négoce,
Bon an, mal an , deux mille écus,
Quand tu fais tes frais tout au plus.
Mais aussi je n'ai pas la chance
De voir , un beau jour, mon portrait,
Peint par Barthe, Fil ou Rouanet
Faire assez piètre contenance
Dans quelque muséum mesquin ,
Entre Jean Reboul et Jasmin.

�ISO

Peu me chaud, mon cher, j'y renonce.
Mais le temps est toujours au sec.
J'attends la hausse. A Pinchebec
Je dois chez Gasc une réponse.
Pour dix pièces je vais traiter.
Un mot avant de te quitter :
Dans ton œuvre assez singulière
Quatre acteurs m'ont intéressé.
Le coiffeur repose in face,
Que la terre lui soit légère !
N'en parlons plus , son compte est fait.
Liquidons celui de Lebret. —
Lebret trahi par la Clairotte ,
Évincé de son cabanot,
Mystifié, doublement sot
Se mordit les poings de sa faute.
La grâce à son dépit aidant,
Il redevint époux constant.
Aussi sa vieille pîgrièche,
Dont cet inespéré retour
Consolait le dolent amour ,
Déposa son humeur revêehe;
Lebret n'eut plus dans son logis
Un diable , mais une Baucis.
Rien ne troubla plus leur ménage.
En l'an mil huit cent trente-six ,
Dix lustres s'étant accomplis ,
Ils refirent leur mariage ;
De leur chaste et sainte amitié ,
Laissant chacun édifié.

�loi
Au lit on leur servit la soupe 4;
Grand Dieu , quel assaisonnement !
Pour en voir l'ail et le piment
Pas ne fut besoin d'une loupe.
Madame en mangea pour sa part,
Sans trop grimacer, un bon quart.
Pour Lebret, il n'y toucha guère;
Tout entier à son repentir ,
Il ne songeait qu'à bien dormir
Sans divertir à d'autre affaire.
Jusqu'à huit heures du matin
Il ronfla comme un vieux carlin 5.
11 se leva fier comme quatre.
Sa femme , au gosier délicat,
Mise en un déplorable état
Par une toux opiniâtre ;
Pour s'en délivrer tout à fait,
Vécut huit jours de soupe au lait. —
Et la Clairou , que devint-elle ? —
Toujours femme à tempérament,
Ce fut par force assurément
Qu'on la v it épouse fidèle ;
Mais de son brutal douanier
Pouvait-elle espérer quartier?
Le soir, en verrouillant sa porte,
Le redoutable Valentin,
Montrant du doigt un gros gourdin ,
L'interpella de cette sorte :
Cal goubernara, tu ou ièou

6

? —

Mèt tara tu, coumo se dcou. —

�152
Es juslomen ro que prétend7.
La coustumo coumo la lé
Douno à la barbo loupoudc.
N'es pas lou tout, bèlasso ! enlendi,
Sé dal passât nou mé souben ,
Qué respectés lou sacromen.
Pas pus d'amour dé countrobando.
Paysans, carrètiès ou moussus,
Pas pus dé farço ami digus.
As prou fait dé la gourdimando...
Mèti té pla dins lou toupét
Qu'as pas à fairé am'un Janèt.
T'espallarei, té b'asséguri,
Am'aquél boun boussi dé broc,
Sé ta counduito y douno loc. —
Sarei pla sacho, té bajuri. —
As entendut, marti-bastou ?
Té récoumandi la Clairou. —
Cette apostrophe menaçante,
Que d'un ton terrible il lui lit,
Se grava , comme sur granit,
Au cœur de l'ancienne servante.
Dès ce jour , en femme de bien
Elle vécut, et fit très-bien. —
Ah ça ! l'auteur, votre épilogue
Est un peu plus divertissant,
A mon avis, jusqu'à présent,
Que les trois chants et le prologue 7.
Encor un petit mot sur Dat.
Que devint-il ce vieux soldat? —

�Ce célèbre buveur de goutte ,
Digne d'un sort beaucoup meilleur ,
Mourut débitant de liqueur
A Sigean, sur la grande route.
Pendant dix ans , ad libitum,
Il y sabla cognac et rhum.
C'est-là qu'entouré de bouteilles ,
Le brûle-gueule entre les dents,
En le bourrant de temps en temps ,
A ses auditeurs tout oreilles ,
Il racontait les grands combats
De l'empire détruit, hélas !
Deux brins de laurier et de chêne,
Dans la ruelle de son lit,
Encadraient le buste en petit
Du transporté de Sainte-Hélène.
Tout auprès pendait en un clou
Le pommeau de son coupe-chou.
En homme fort il rendit l'âme.
Dieu, l'empereur, ses quatre enfants
Remplirent ses .derniers moments. —
Et qu'avait-il fait de la lame
De ce redoutable briquet
Dont si bien il espadonnait? —
Je m'en vais remplir ton attente :
Mille pardons, ami lecteur,
J'avais oublié le meilleur
De cette histoire intéressante—
Quand il vit l'Anglais insolent
S'enfuir toutes voiles au vent ;

�m
Aussi penaud qu'un chien agile,
Qui pourchassant dans un enclos
Un chat troublé dans son repos ,
Le voit, par une course habile .
Sur une treille, en un clin d'œil,
S'élancer comme un écureuil ;
Et, dans cette retraite sûre ,
Lissant ses poils ébourriffés ,
Calmer ses esprits égarés
Et reprendre son encolure ;
Tel Dat, un moment stupéfait,
Demeure immobile et muet.
Mais bientôt, surmontant le charme
Qui le tenait comme enchaîné,
Et de colère forcené 8,
A deux mains empoignant son arme
Il en asséna sur un roc
Un coup si pesant, que le choc %
Comme un fromage de Gruyère ,
Trancha le bloc en deux morceaux.
Le bruit, à ses soldats nouveaux ,
Fit faire dix pas en arrière;
Mais le terrible coutelas
Se fracasse et vole en éclats.
Ce qui fut un plus grand dommage ,
C'est que l'intrépide Bouisset,
Qui juché sur un grand bidet,
Et n'écoutant que son courage ,
Pour en venir plutôt aux mains,
Avait dévancé les urbains ,

�155
Fut atteint à l'œil dont ou lorgne
Par un fragment du dur acier.
De douleur il perd l'étrier.
On le relève... Il était borgne.
Ah ! s'il avait perdu cet œil
Au feu, quel serait son orgueil !
11 a depuis un œil de verre. —
Un œil de verre ! Ah ! par ma fui,
Il y voit connue vous et moi;
Il distingue une épingle à terre
De l'œil gauche comme du droit.
Vous êtes un grand maladroit,
Vous ne m'en ferez plus accroire ;
Le mensonge est trop impudent.
Votre poème est amusant ;
Mais ce n'est pas là de l'histoire. —
De l'histoire ! Ah ! mon cher lecteur
Qui dit poëte, dit menteur.
Si sa fiction nous amuse,
Son but est aux trois-quarts rempli
Son nom triomphe de l'oubli,
Et l'on rend hommage à sa muse.
Au demeurant, dans mes tableaux ,
Le vrai l'emporie sur le faux.
C'est ce dont la preuve authentique
Jaillira, lorsque Galibert,
Historien exact, disert,
Publîra l'histoire héroïque
De notre caduque cité.
Sur ce , l'ami, bonne santé !

�156
Fais surtout de bonnes affaires.
Au marché comme au Champ de Mars ,
On court de terribles hasards ;
Les chances sont fort journalières.
Tel se crut un jour opulent,
Qui n'a plus un écu vaillant.

Août 1852.

�DE

NOTRE-DAME DU GROS.

�Ce poème fut publié en 1837, et obtint quelques suffrages
auxquels j'attache le plus grand prix; on en a conservé mémoire dans le pays Narbonnais; c'est ce qui m'engage à le
réimprimer en le laissant a peu près tel que je le composai.

�LA FETE DU GROS
POÈME EN TROIS CHANTS '.

{( Tous les genres sont bons,
Hors le genre ennuyé"*.

Pli OHE R CU A NT.

On est imprudent à tout âge ;
Un grand moraliste l'a dit.
La vérité de cet adage
A souvent frappé mon esprit.
J'en suis un exemple moi-môme ;
Ne vais-je pas à quarante ans ,
Grisonnant et la face blême,
Aux muses offrir mon encens !
Tout fier de mon nouveau servage
Je chante, sur un ton badin,
Le célèbre pèlerinage
Si cher au bon peuple Atacin *,
Qui tous les ans au Cros appelle
Un nombreux concours de dévots
Et l'ordinaire clientèle
Des brocanteurs et des badauds 3.

�i(iO
Je dirai des bourgeois de Caune

4

Les effprts toujours malheureux ,
Pour t'obliger, sainte Madone !
A faire miracle chez eux.
Du fameux sorcier de Féline

5

Je réciterai les bienfaits ;
Enfin, de mon humeur badine,
Bons Traussois, vous ferez les frais 6.
0 toi dont la main vigoureuse,
Lançant un marteau dans les airs ,
Détermina la place heureuse
D'un temple au sein de ces déserts ;
Qui, le front ceint d'une auréole,
Rayonnais d'un éclat divin,
Quand décrivait sa parabole,
Le métal parti de ta main;
Grand forgeron, esprif. sublime!
Du haut des célestes lambris
Soutiens le zèle qui m'anime,
Verse ta force en mes écrits ;
Puissé-je par ton entremise,
Narguant les niais et les sots,
Mener à bien mon entreprise
Sans alarmer les vrais dévots !
Je t'adresse aussi ma prière,
Matrone dont l'humilité
Répugnait à souiller l'eau claire
D'un vallon des saints fréquenté;
En vain la fièvre dévorante,
La soif desséchaient ton palais,
Penchée au bord de l'eau courante.
Tu pouvais boire et tu n'osais !...

�m
Soudain une coupe brillante
S'échappe des flancs du rocher ;
Flottant sur l'onde caressante,
Tu la vis vers toi s'approcher.
Gage de la faveur céleste ,
Tu baisas ce vase divin,
Tu dis ave... l'on sait le reste ,
La fièvre et la soif prirent fin.
Au pied d'une roche sauvage ,
Dont le pic , encapuchonné
D'un opaque et constant nuage,
Se dérobe à l'œil étonné ;
Au fond d'une étroite vallée ,
Au frais ombrage , aux claires eaux
Par cent miracles signalée,
Paraît l'hermitage du Cros.
Cette solitude riante,
Qu'enserrent des monts appauvris
Par la sécheresse brûlante ,
Est comme une fraîche oasis ;
Et quand la dévorante haleine
Du Cers sonore , injurieux 7,
Trouble la montagne et la plaine,
Au vallon règne un calme heureux.
Alors que dans son cours oblique ,
Passant à travers l'équateur ,
Le soleil va de l'écliptique
Décrire le plus court secteur ;
Dans le signe de la balance,
Vers l'époque où les jours réduits ,
Par leur rapide décroissance
En tous lieux sont égaux aux nuits

�162
La caravane misérable
Des rachitiques , des fiévreux ,
De la chapelle vénérable
Gravit les alentours pierreux.
Détrompés de la médecine 8;
A bout de tous secours humains,
De ton assistance divine,
Marie , ils flattent leurs chagrins !
De Trausse l'habitant candide
Voit sur son sol hospitalier
Cheminer le marchand avide ,
Le bourgeois , le clerc, l'ouvrier...
A tous profitera la fête :
Les uns verront finir leurs maux ;
Ceux-ci feront grasse recette ;
Des jeux charmeront les badauds.
Quel tableau piquant se présente
A mes regards émerveillés !
Mulet, grison , bœuf, rossinante,
Dans la prairie éparpillés,
Y tondent, en toute licence $
Un regain tendre et délicat ;
Partout se répand l'affluence
Des pèlerins de tout état.
A la lueur du crépuscule
Ils sont venus des bourgs voisins,
L'un enfourchant sa large mule,
L'autre à pied , ses souliers en mains ,
Prier aux pieds de Notre-Dame
Pour un fils, un frère, un époux,
Ou racheter quelque pauvre âme
Du purgatoire, pour vingt sous.

�163
Je vois la nombreuse jeunesse
De Canet fécond en procès ,
De Raissac que YAtaœ engraisse
Tous les ans d'un limon épais ,
De Capestang réduit à boire 9
De ses marais les flots malsains ,
Et de Capendu qui fait gloire 10
De tirer son nom des Romains.
Quoi donc , cela vous prête à rire ?
Le mot pendu très-bien s'entend...
Ca, dans leur patois, chien veut dire ;
Capendu, c'est un chien qu'on pend.
Or, quelque temps avant notre ère ,
Des soldats du camp de César,
En suivant la route ordinaire ,
Firent halte au bourg par hasard.
C'était le jour anniversaire
De la défaite de Rrennus ;
Ils fêtèrent, à leur manière,
Le Capitole et Manlius.
Des oisons ( ce bourg n'en fait faute )
Furent portés sur le pavois;
Mais le pauvre chien de leur hôte
Cruellement fut mis en croix.
Ce fait jusques à notre époque,
A travers les siècles transmis,
Fit donner à cette bicoque
Le nom de Suspensus-Canis.
Il est, comme dit un adage ,
« Sinon vrai, du moins bien trouvé ; »
Et c'est ainsi que le propage
Un frater, hâbleur éprouvé.

�464
Plus d'un grave étymologiste
N'a pas de meilleures raisons ,
Mais peu m'importe , et sur ma liste
Je couche les gens d'Ornaisons

11.

Convoiter la femme d'un autre,
Mes amis , n'est pas très-bien fait ;
Mais , pour l'avoir, céder la nôtre ,
N'est-ce pas un plus vilain trait ?
« Simone a cessé de me plaire , »
Dit un jour Guillaume à Thomas.
« Jour de Dieu ! » dit l'autre compère,
« De ma femme aussi je suis las.
« Oh ! qu'un troc me comblerait d'aise ; »
Simone, arrivant là-dessus ,
Donne sa voix ; mais de Thérèse,
Le trio redoute un refus.
Thérèse , à l'échange contraire,
Entendit à la fin raison.
Avec nouvelle ménagère,
Chacun retourne à la maison.
Grand fut le scandale au village.
On en cria ; puis on s'y fit ;
Puis enfin le coupable usage
S'établit petit à petit.
Grands calculateurs de Lagrasse

l2,

Pour votre usure incriminés ,
Jamais des rayons de la grâce
Vous ne serez illuminés !
Pourquoi produire votre honte?
Regagnez votre bourg fatal.
C'est là que toujours un à-compte
S'en vient grossir le principal.

�16b
Au pédagogue de Jonquières
Bazile a prêté six écus.
Un jour, l'autre lui dit : —■ « Compère!
« Je n'en ai que deux tout au plus ;
« Les voulez-vous ? — Donnez , brave homme !
« Je suis humain, vous le savez ;
« Six plus deux donnent huit en somme :
« C'est huit écus que vous devez. »
Mirepeisset, sur ma parole

13

!

Tes habitants qu'on voit ici,
Y peuvent jouer un beau rôle,
Car ils miraculcnt aussi :
Chez eux le tribut des fontaines
Se métamorphose en clairet ;
Leurs futailles sont toujours pleines,
Car ils sont coutumiers du fait.
Vous criez à la calomnie !
Mais votre nom en dit assez.
Des Génois, espèce amphibie ,
Dans le pays étaient passés ;
En quête de jus de vendange ,
Ces industrieux levantins,
De bourg en bourg , de grange en grange ,
S'en allaient dégustant les vins.
L'un de ces amants d'Amphitrite,
Prenant un verre plein de vin ,
Voit je ne sais quoi qui s'agite...
0 merveille ! c'est du fretin.
Grâces au citoyen de l'onde ,
La fraude insigne apparaissait ;
Aussi les Génois à la ronde
Se disaient-ils Miré... pcisset!!!

�166
Depuis lors , nul bateau de Gênes ,
Sur le dos immense des mers ,
N'est revenu vers nos domaines ;
Du dol voilà les fruits amers !
Vous êtes chrétiens, à merveille !
Et vous voulez des saintes eaux
Ondoyer le jus de la treille ;
Mais pourquoi tarir vos ruisseaux ?
Olonzac, au terroir fertile l4,
Dont les ombrageux habitants
Sont toujours en guerre civile ,
Compte ici des représentants.
On y voit des gens de Minerbe l5,
Pays aux rochers escarpés,
Où plus nombreux que les brins d'herbe
Se montrent les maris trompés ;
Le Moussannais plein de malice l6,
Qui méconnaît impudemment,
Jusques sous l'œil de la justice ,
Le huitième commandement;
Et l'habitant de Tourouzelle ",
Tourouzelle, pays maudit,
Où la récolte la plus belle
Jamais plus de trois n'a produit.
Ce peuple que la faim désole,
Impatient de son curé,
Fléau de son maître d'école,
Semble par le diable inspiré ;
Et, les trois quarts du temps , sans messe,
Sans vêpres , sermon , ni stabat,
Vainement exerce sans cesse
Un sol pour lui toujours ingrat.

�167
Dans son désolé presbytère,
Haut perché, jouet des autans,
L'eau du ciel, par mainte gouttière,
Se répand en larges courants.
Le curé, vieillard pacifique,
Vilipendé par ces babouins,
Aimerait bien mieux en Afrique
Évangéliser les Bédouins.
Aujourd'hui la large rivière
Le sépare de son troupeau ;
Avec permis du grand vicaire ,
11 s'exile au fond d'un hameau ;
Et cependant que la cabale
Fait un vrai sabbat du chef-lieu ,
Dans un cabaret, ô scandale !
Siège le ministre de Dieu.
Lurons qui dans la maigre jourre
Lavez un linge jamais net,
Ici vous jouez à la bourre
Comme dans un estaminet !
Le fait n'est pas très-exemplaire :
Vit-on jamais des pèlerins
Tenir , au lieu de bréviaire,
De sales cartes dans les mains !
Sans entendre au moins une messe,
Partirez-vous , Lézignannais 18 /
Car c'est à vous que je m'adresse,
Et vous manquiez à mes portraits.
Dépositaires des reliques
De Sainte Bonne d'Armagnac,
Soyez un peu plus catholiques ,
Un peu moins buveurs de cognac !

�168
On vous dit enclins au désordre,
Et l'effroi des Droits réunis ;
N'allez pas vous y faire mordre !
Payez , payez , mes bons amis.
Défiez-vous de tout programme ;
Les plus beaux sont les plus menteurs ;
De tout pouvoir l'impôt est l'âme ;
Et l'impôt veut des percepteurs.
Ce fameux panneau de voiture
Où, des Armagnacs le blason,
Paré de lambrequins figure ,
Vous vous en targuez fort, dit-on ;
Mais je prise bien davantage
Cet incomparable tableau 1
Où l'on voit Balthasar , le mage ,
Porteur d'un immense drapeau.
Un drapeau ! L'idée est bouffonne ;
On la doit au vieux Gamelin ,
A Gamelin que Carcassonne
Estime à l'égal du Poussin.
Dieu me garde d'y contredire !
Quant à Gaspard et Melchior ,
Le premier offre de la myrrhe ,
L'autre de l'encens et de l'or.
Peu touché de tous leurs hommages,
Grasset et gai, l'enfant Jésus
Détourne les yeux de ces mages
Si basanés et si barbus ;
Et, se dégageant de ses langes ,
Les bras en l'air en s'agitant,
Cherche à jouer avec les franges
De ce drapeau mirobolant.
,

�100
Dès qu'une émeute politique
Brise le trône ab irato,
De cet étendard fantastique
Changent les couleurs subitè.
Pour la populace en délire ,
Puissant sujet d'émotion !
Il fut tricolor sous l'empire ,
Blanc sous la restauration ;
Et si jamais la république ,
Tenant d'une main son niveau ,
Et de l'autre sa longue pique ,
Vient nous décimer de nouveau,
Et saccager toute la France ,
Tout aussitôt, cet étendard
Deviendra couleur de garance ;
N'en déplaise à dom Balthasar.
Bourgeois d'Azille, un archi-prêtre
Vous prodigue les sacrements ;
D'accord. Vous en êtes peut-être
Plus sobres et moins fainéants ;
Mais votre sordide avarice
Vous rend la fable du pays ;
Fi du lard et de la saucisse
Dont vous régalez vos amis 19 !
Souvent, au retour de l'ouvrage ,
Sans respect pour les droits acquis ,
Vous vous livrez au maraudage
Dans les domaines du marquis
0 monstrueuse ingratitude!
A la chambre il défend nos droits ;
Chez lui, l'on se fait une étude
De dévaster vignes et bois.

�170
Los gens de la Montagne noire 21
De leurs lards font ici débit ;
De ces gaillards on sait l'histoire :
Ils n'ont de grossier que l'habit.
J'y vois encore la racaille
Des Bizois, aux subtiles mains ,
De Pouzols , friand de volaille ,
De Névian , fécond en bons vins;
Et le Narbonnais apathique,
Et le Carcassais travailleur,
Et le Sigeannaîs pacifique ,
Et le Coursannais batailleur ,
Toujours fier de sa chevelure
Qu'il accomode en catacoi,
Bardé d'une large ceinture,
Dans nos marchés il fait la loi22.
Cuxac, de son sexe sauvage 23
Qui, retroussant son cotillon,
S'en fait un abri dans l'orage,
Nous présente un échantillon;
Ainsi que Bages, bourg étique 24,
Des saints du lieu singeant les airs ,
Ses nymphes ont prunelle oblique ,
Ongle long et cou de travers.
Autrefois cet obscur village,
Après Gruissan prenait son rang ;
On péchait quelque coquillage 25
Dans les flots amers de l'étang ;
Mais le canal de la Robine 26
En a dénaturé les eaux ;
Son sexe, en proie à la famine ,
N'a plus que la peau sur les os.

�\71
Mèrinville, au gras pâturage ,
Pour la fête s'est signalé ;
Mais ses donzelles., quel dommage !
Ont toutes le cerveau fêlé ;
Leur folie est divertissante ;
Mieux vaut cent fois un tel défaut,
Que la stupidité choquante
Qui des Traussoises est le lot.
Vous ici, petite friponne ,
Au grand œil noir , au teint fleuri !
Vous demande/ à la madone,
Pour cet hiver , un bon mari ?
C'est bien ; immoral est l'usage
A Moux suivi jusqu'à ce jour,
Où, bien avant le mariage ,
L'hymen est triché par l'amour.
Des tendrons de la Livinière

27,

Pourquoi donc les airs soucieux?
Je ne puis en faire un mystère...
Hélas ! tout proche de ces lieux ,
Leur Notre-Dame est délaissée.
Soyons justes ! chacun son tour.
Au mois d'août, la foule empressée
Encombrait ce triste séjour.
Et pourtant on sait que l'hermite
De la sainte excède les droits.
Gratis sans doute est l'eau bénite ,
Où l'on trempe le bout des droits ;
Mais ayez soif... comme par grâce,
Pour rafraîchir votre palais,
On vous vendra , deux sous la tasse,
La plus fade eau qui fut jamais.

�Pèlerines de la Redorte 28,
Ne vous gardez pas de mes traits !
Oh ! non , ma tendresse est trop forte
Pour un pays si plein d'attraits ;
C'est là la demeure chérie
D'un ancien favori de Mars ;
Dans un doux loisir il oublie
Les camps, la gloire et ses hasards.
Ce que je t'envie , ô Maurice !
Ce n'est ni ton parc spacieux,
Ton château , pompeux édifice ,
Ni ton parterre fastueux ,
Ce n'est ni ton triple équipage,
Ni ta vaisselle , tes cristaux ,
Tes grandeurs , prix de ton courage ,
Ni ton or en pesants lingots ;
Mais cette campagne riante ,
Séjour charmant, nouveau Tibur ,
Où le canal qui l'alimente
Promène son flot toujours pur ;
Ces prés vastes dont l'œil s'étonne ,
Ceints de bosquets délicieux ,
Que dans son cours baigne et festonne
L'Argendouble capricieux.
Argcndouble, pur Rivocelle,
Ruisseaux jumeaux aimés des cieux ,
Par quelle contrainte cruelle
Fuyez-vous sitôt ces beaux lieux?
Modérez votre cours rapide,
Craignez une semblable fin ,
L'Aude est là.., de votre onde avide ,
11 vous ouvre son large sein.

�475
Les fillettes de Saint-Nazaire 29,
De leurs mères ont hérité
Une vanité singulière ;
Ce reproche est bien mérité.
Voyez comme elles font les belles !
Quel ton , quel superbe maintien !
Elles ont rubans et dentelles ,
De chemise, je n'en sais rien.
Recevez-le sans trop vous plaindre ,
Ce trait moqueur , mais peu cruel,
Mignonnes !... Il n'est pas à craindre
Pour vous , tendrons de Saint-Marcel30,
Car vous tenez , dans votre mise ,
A justifier le dicton,
D'après lequel votre chemise
Dépasse toujours le jupon.
Montredonnaises, à la foire
Vous ne venez pas pour briller ;
Le théâtre de votre gloire
C'est une vigne à travailler.
A ces villageoises coquettes
Vous laissez des ornements vains ;
Pour vous, bidents , aroirs, charrettes,
Dès longtemps ont durci vos mains.
Oui, votre mâle caractère
Me plaît ; mais baissez pavillon
Devant la Gruissannote altière 31 ;
Elle est l'honneur du cotillon !
Dédaigneuse du pont de planches
Qui conduit du bourg au lavoir ,
Dans l'onde amère jusqu'aux hanches ,
Vingt fois par jour on peut la voir.

�174
Vivant sur un terroir aride,
Le moindre amas d'eau vous fait peur
Mais la Gruissannote intrépide,
Sur la mer montre son grand cœur.
Le jour, la nuit, toujours alerte,
Le filet ou la rame en main ,
Le long de sa plage déserte
Elle cherche son gagne-pain.
Cette femme robuste et dure,
Côte à côte de son grison ,
Bravant la chaleur, la froidure,
Au loin va vendre son poisson.
Seule, ne craignez pas pour elle
Les attaques du muletier...
Des bras de la Judith nouvelle,
Il n'échapperait pas entier !
Autant l'hôte des mers profondes
Prévaut sur le poisson d'étang ;
Autant le brick, vainqueur des ondes
L'emporte sur le lourd chaland ;
Le goëland sur la sarcelle ;
Le marin sur le batelier ;
Autant cette femme modèle
L'emporte sur son sexe entier.
La Gruissannote est tendre amante,
Un peu trop facile pourtant ;
Mais elle fut toujours constante ;
Aussi constant est son amant.
Unis sans prêtre ni notaire,
Ils n'ont su se rien refuser ,
Tout est dit... de l'autre hémisphère
11 reviendrait pour l'épouser.

�175
La Gruissannote est chaste épouse;
Malgré son verbe un peu trop cru ,
De son honneur toujours jalouse ,
La flairer serait temps perdu.
Et toute entreprise amoureuse ,
Tout geste un tant soit peu badin ,
D'un revers de sa main calleuse ,
Serait l'avant-coureur certain.
La Gruissannote est tendre mère ;
Sa famille chaque an s'accroît ;
De marmots une pépinière
Peuple son cabanot étroit.
Enfin des soins de sa tendresse
Son dernier-né peut se passer ;
L'époux revient... pauvre diablesse
C'est encore à recommencer.
Le fretin est sa nourriture ;
Plus sobre encore est son grison;
La malheureuse créature
Rarement savoure un chardon.
Ce sont des vannes, maigre chère !
Qui s'attachent à son palais,
Et qui, pendant la route entière,
Provoquent ses fréquents hoquets.
Jamais une douce parole ,
Le moindre semblant d'amitié ,
Dans ses ennuis ne le console ;
C'est vraiment à faire pitié !
Par devant, l'aiguillon le pique ;
Sur le dos , des coups assassins
Delà malheureuse bourrique
Pèlent le cuir, tordent les reins.

�176
Presque jamais le pauvre hère
N'a les honneurs du râtelier.
A-t-il soif? on le désaltère
Dans quelque fétide bourbier ;
Il s'en repaît coûte que coûte...
Pourquoi le trouver étonnant ?
Mourant de soif dans sa déroute,
Xercès n'en fit-il pas autant ?
Sa charge est vraiment par trop forte
C'est le classique et dur harnais ,
C'est encor la double comporte
Où s'agite le poisson frais ;
Ajoutez la grosse écuyère ,
Ses poids , un rechange complet,
Et sa casaque peu légère ,
Et plaignez le triste baudet !
Lassé, rendu, le quadrupède
Vient-il de plier les jarrets....
La Gruissannote crie : A l'aide !
Incontinent rouliers , valets ,
A coup de barre ou de cravache ,
Daubent sur le pauvre Martin ;
Par la queue et par la ganache ,
On le tire... il se lève enfin.
0 Gruissan ! respectable asile
Du travail, de l'égalité ;
Où d'une façon peu civile
Tout notable se voit traité,
Fût-il adjoint, prêtre ou notaire;
Où les enfants frais, gros et gras,
Échappés du sein de leur mère,
Dans l'étang prennent leurs ébats.

�477
A cette époque déplorable,
Où le plus horrible des maux
Soufflé par la bouche du diable
Rassasia tant de tombeaux,
Ta sainte ne fit pas merveille...
Pourtant l'accuse qui voudra ;
Elle guérit le mal d'oreille,
Que pouvait-elle au choléra?
Pour en finir, Lespinassière,
Montolieu, Conques, Peyriac,
Saint-Papoul, Citou, Saint-Hilar
Paraza, Douzens, Boutenac32,
Caunes illustré par ses marbres ,
L'aride et populeux Sigean33,
Ouveillan fiévreux et sans arbres ,
Ont envoyé leur contingent.

FIN DU PREMIER CHANT.

��179

DEUXIÈME CHANT.

Citadins ou gens de village -,
Dont j'ai flagellé les travers,
Vous donnez au diable, je gage,
L'auteur et ses caustiques vers.
Eh! de grâce, un peu moins de bile;
Mon esprit n'a rien inventé;
Ma muse est un écho servile,
Ce qu'on dit, elle l'a chanté.
Qui ne sait que pour Carcassonne
Les Narbonnais sont des flâneurs?
Les gobe-mouches de Narbonne
Traitent ceux-là d'accapareurs.
Leur muséum en espérance
A Gamelin doit tout son prix
Attendez!... ils sont en instance
Pour un Rubens qu'on leur a pris 2.

�ISS
Peul-oii ignorer que Biterre :i.
Marché fameux par ses esprits,
N eg; pas le pays de la terre
Le plus fécond en beaux esprits ?
Pèpéiutsuffit à sa gloire;
Et son dépôt de tant d'auteurs.
Presque toujours, on peut m'en croire,
Est fermé faute de lecteurs.
Les brocards tombent comme grêle
Sur ceux de Casleliiaudary 4.
Pourquoi cette injuste querelle?
C'est qu'au grison on dit : Arry!
Quand il languit de marche lasse ;
Mais leurs boudins blancs, leurs moulins
Et les vers de monsieur Créhasse
Les vengent de ces traits malins.
Dans celte foule ainsi pressée,
Combien de visages défaits !
Dans le temple une nuit passée 5
A produit ces tfïstes effets.
Confondus, privés de leurs aises ,
L'un à l'autre objet d'embarras ,
Les bancs, les dalles ou les chaises
Leur ont servi de matelas.
De ce nocturne pêle-mêle
EsqnissOhs les traits principaux :
Dans l'hospitalière chapelle
Retentit le bruit des sabots ;
On tousse, on ronfle , on baille , on chant
J'entends de lamentables voix ;
Et les marmots , race puante ,
Au nez me font porter les doigts.

�181
On prétend que de ee&gt; portique
Le clair-obscur officieux
Protège la flamme impudique
Du libertin audacieux ;
Fi ! fi ! c'est ainsi qu'on amuse
L'imbécille crédulité.
Dans vos vers exacts, è ma muse!
N'accueillez que la vérité.
Le jour luit ; la myrrhe odorante
Chasse une impure exhalaison ,
Et la foule toujours croissante
Se déroule en procession.
Oh! que de vieilles écloppées;
Que de maux hideux et divers !
De ces béquilles entassées
On se chaufferait deux hivers.
Chacun d'eux porte le symbole
Du mal dont il est travaillé ;
Un bras, une jambe, une épaule ,
D'un bois grossièrement taillé.
Récitant de pieux cantiques,
D'une grêle et pleureuse voix,
De la nef, des saintes reliques,
Ils font le tour jusqu'à neuf fois.
Les neuf tours enfin s'accomplissent.
Les rangs sont aussitôt dissous;
Déjà les Bassins retentissent
Du bruit sourd des liards et des so'us.
Fiévreux , écloppés et vous belle
Que le fruit défendu tenta,
L'inviolata vous appelle.
Venez à l'invioUtta!

�182
A la voix d'une métayère
Offrant le grain accoutumé,
Qui n'a vu d'une volaillère
Le peuple criard , emplumé,
Voler en toute diligence
Des toits ou du creux à fumier ?
Le canard à la large panse,
En coassant vient le dernier.
C'est ainsi qu'autour du lévite
Récitant l'hymne solennel,
De tout côté se précipite,
Vers les balustres de l'autel,
Tout ce qui, dans le saint portique,
Espère un miracle éclatant ;
L'aveugle ou le paralytique
S'y traine clopin , clopinant.
Au-dehors la foire commence;
Déjà le tumulte et les cris
Ont interrompu le silence
Des échos long temps assoupis.
C'est-là qu'on troque ou qu'on achète
Nicolas marchande un pourceau ,
D'un jupon Babet fait empiète ,
Pierrot monte sur son tréteau.
Ici le dentiste nomade ,
Arrachant les dents sans douleur,
Distribue onguent et pommade
A ses candides auditeurs ;
Sur le devant de sa roulante
Les pâles chalands sont assis ;
Une musique assourdissante
Des malheureux couvre les cris.

�183
Plus loin, sous les traits d'un cacique,
De clinquant, de plumes paré,
Un jongleur, à taille athlétique,
Dans l'air suit, d'un œil assuré,
Les disques brillants et rapides
Qui, tour à tour jetés , reçus,
En éclatantes cycloïdes
S'offrent à nos regards déçus.
Près du feu, le dos sur les dalles ,
Tel on voit un enfant charmé
Tracer des ronds ou des ovales
Avec un' sarment allumé :
« Henri, » lui dit sa gouvernante,
« Ce jeu-là vous est interdit ;
« C'est l'esprit malin qui vous tente ;
« Gardez-vous de pisser au lit6 !! »
Hélas ! dans un âge si tendre,
Que peut la voix de la raison?
Fanchette , nouvelle Cassandre ,
Perd son temps et son oraison.
Qu'arrive-t-il ? l'aube nouvelle,
A la fenêtre , nous produit
Un drap , témoignage fidèle
Du laisser aller de la nuit.
Polichinelle fait merveille.
Toujours l'idole des goujats,
Ce brutal à la sourde oreille,
Du bâton qu'il presse en ses bras,
Comme un fou s'ébaudit à battre
Femme, enfant, voisins, serviteurs ;
Et puis on dit que le théâtre
Du public adoucit les mœurs !

�184
Ah ! ce serait un grand miracle.
Le bien peut-il naître du mal?
Je vois, moi, dans un tel spectacle
Danger pour l'ordre social.
Ici la justice est honnie ;
Le droit succombe , et le vaincu ,
O comble de l'ignominie !
De son vainqueur baise le c.
Polichinelle est un infâme ;
Type du mauvais garnement,
Epoux , il houspille sa femme ;
Père, il étrangle son enfant ;
Mauvais voisin, sa gaîté folle
Met en émoi tout le quartier ;
Débiteur, à grands coups de gaule
Il accueille son créancier.
Et son ami si débonnaire
Sera-t-il payé de retour?
Regardez-les , pour se distraire,
S'armer du bâton tour à tour :
« A toi, puis à moi. — Malepeste !
« Cher ami, c'est frapper trop fort. —
« Attends, maraud, voici ton reste. —
« Au secours ! je meurs, je suis mort. »
C'en est trop ; justice éclatante
Sera faite de ce brutal.
Polichinelle se lamente
À l'aspect du poteau fatal :
« Comment fait-on? » dit l'hypocrite. —
« On met le cou dans le lacet :
« Là... voyez !.. » il se précipite,
Et le bourreau pend au gibet.

�185
Puis il danse à leur sépulture.
Au spectacle de tant d'horreurs ,
Du preux de la triste figure 1,
Je comprends les nobles fureurs.
0 vous dont la haute prudence
De tout abus poursuit là fin ,
Ne tardez plus, chassez de France
Ce scélérat ultramontain

8

!

Dans cette foule hétérogène ,
Mélange de tous les états ,
Jeté, perdu, mis à la gêne,
Je ne puis avancer d'un pas :
Poussé par devant, par derrière ,
D'un soleil ardent tourmenté ,
Et tout saupoudré de poussière
Je trépigne impatienté.
Telle en butte à l'effort contraire
Des vents ou des courants rivaux,
Une balancelle légère
Se fatigue en vain sur les eaux.
Haletant, rendu , l'équipage
A saint Elme, à saint Cyprien,
Fait des vœux ; le patron enrage
Et jure comme un vrai païen.
Tel encore en un jour de fête,
Quand trente couples à la fois ,
Enivrés , portant haut la tête,
Bondissent au son du haut-bois ;
Un écolier, valseur novice,
Dont le jarret n'est jamais las ,
Par la foule mis au supplice
Est contraint de marquer le pas.

�186
Un porc à la dent éclatante ,
Qui sur son cas interrogé,
Embâtonné, bouche béante ,
Appréhendait d'être égorgé,
Brise son freia, sur nous s'élance.
L'assistance est en désarroi ;
De sa redoutable défense
Chacun se garde avec effroi.
Un lourdaud, sans pare ni gare,
Lançant son cheval au grand trot,
S'en vient augmenter la bagarre ,
Je l'esquive en faisant un saut ;
Mais mon voisin bien moins alerte,
Par un rude choc compromis,
Ne se relève qu'avec perte,
Le nez en sang, le bras démis.
Fuyons au plutôt cette presse,
Ce brouhaha , ces guenillons ,
Ces jambons dégoûtant do graisse ,
Ces fourches et ces orillons !
Plus d'une rencontre fâcheuse
A déjà tatoué mon corps ;
Et des sabots l'atteinte affreuse
Menace incessamment mes cors.
Cependant que je délibère
Par où je pourrai m'esquiver ,
Un tumulte extraordinaire
Près de moi vient de s'élever.
Les badauds ont fait volte-face ;
Le jongleur s'arrête étonné ;
Tout trafic cesse, et le paillasse
Voit son théâtre abandonné.

�187
Celui-ci sur ses pieds se dresse,
Celui-là saute sur un banc ;
Heureux qui peut avec adresse
Se glisser jusqu'au premier rang !
Plus d'un père, sur ses épaules,
Soutient son moutard ingénu.
Partout circulent ces paroles :
« Il va passer ! il est venu !. »
C'est l'illustre Amier de Féline 9
Que veut voir ce peuple empressé.
Ce sorcier hardiment devine
Et l'avenir et le passé ;
D'un mauvais rêve il sait la cause ,
Et pourquoi les morts oubliés,
A minuit lorsque tout repose ,
Viennent nous tirer par les pieds.
Il charme l'être fantastique ;
Vieille le jour, lutin la nuit,
Qui dans l'ombre, au gîte rustique
Par la chatière s'introduit.10
Là, le farfadet impalpable
En singe énorme se changeant,
Au dormeur que son poids accable,
D'un doux sommeil fait un tourment.
Tel l'hôte ailé de l'atmosphère ,
Des verts bocages exilé,
Souffre sous la cloche de verre,
Où l'air plus rare est recélé.
Si par le jeu sûr et rapide
Des pistons mus avec effort,
On dilate encor le fluide,
L'oiseau suffoqué tombe mort.

�188
Voyez-vous au seuil d'une église,
Seule , accroupie au bénitier ,
Une matrone à tête grise,
Qu'appesantit un siècle entier ?
Quel rire affreux et satanique,
Et quel regard de chat-huant !
C'est bien-là de la masque inique,
Trait pour trait, le signalement.
Voulez-vous rendre la visite
De l'incube sans résultat?
Remplissez un pot d'eau bénite ,
Et le posez au trou du chat
Avec une vieille braguette;
Et quand viendra le loup-garou,
Ecriez-vous à pleine tête :
« Culotte au trou! culotte au trou!
Ici, d'une triple hypothèse
Suivez avec moi l'examen :
Elle a peur de l'eau, la mauvaise !
Se sauve-t-elle? Eh bien! amen.
Mais souvent le plaisir de nuire
L'encourage à l'œuvre maudit.
Pouff!... dans l'eau bénite, martyre,
De ses cui cui s'entend le bruit.
Que si par une marche habile,
Juste entre Carybde et Scylla ,
Elle atteint le nocturne asile ,
En ces mots apostrophez-là :
« Pet sur feuille, masque maudite !
« Par la cheminée hors d'ici ! »
Zest ! Elle déloge au plus vite ,
Laissant une odeur de roussi.

�189
Par ces mots magiques troublée.
A cheval sur un long bâton,
La masque rejoint l'assemblée
Des autres masques du canton.
Par des danses abominables
Elles accueillent son retour;
Leurs miaulements effroyables
Ne finissent qu'au point du jour.
Les chiens de l'hôte à ce tapage
Répondent par de longs abois.
Les plus hardis dans le village
Font de fréquents signes de croix.
Attendant leur heure dernière
Qu'annonce le sabbat maudit,
La mère se met en prière,
L'enfant se cache au fond du lit.
0 grand Amier ! de tes services
Tout retentit dans le pays.
Tu préserves de maléfices
Et nos troupeaux et nos produits.
Par de surprenantes recettes
Tu guéris d'incurables maux ;
Et dans leurs humides retraites

•

Les morts te doivent leurs repos.
Ah! sans doute, un tel personnage
Par l'État est comblé d'honneurs?
Non. A la honte de notre âge,
D'incapables législateurs
Contre lui lancent l'anathèine ,
Et, loin d'être un long carnaval,
Son existence est un carême
Qu'aggrave le code pénal ".

�190
Honneur de la Delphe moderne!
Tirésias au petit pied !
Ici, du moins on se prosterne
Devant ton art si décrié.
Tu marches l'égal de la Vierge
Aux yeux du peuple montagnard;
Pour elle l'encens et le cierge ;
Pour toi des oignons et du lard.
Jaloux de contempler en face
L'objet d'un si vif intérêt,
Je me hissais pour prendre place
Sur un cuvier qu'on renversait,
Quand tout-à-coup une cohue
De goujats braillards, mal appris,
Au milieu des badauds se rue
En sautant et jetant des cris.
C'étaient des gars de Fonlcouverte '
Trois-à?trois se donnant le bras.
A me ranger je fus alerte ,
Et je me dis , hors d'embarras :
Jamais ne te mets à portée1*
Surtout quand il tient un bâton ,
D'un rustre à la tête éventée ;
De trente à plus forte raison !
Grands tapageurs de Fonlcouverte
Où naquit saint François-Régis,
Son exemple est en pure perte
Pour vos cœurs des plus endurcis.
De cet apôtre des Cévennes
C'est peu d'être concitoyens,
Abjurant bombance et fredaines,
Il faut vivre en parfaits chrétiens.

�Au jour du jugement suprême ,
Vers ce béat tendant les mains ,
Ëplorés et la face blême,
Vous vous direz tous ses cousins 14 :
— De nous sauver faites en sorte,
Bon saint Régis ! — Je ne le puis ;
De vos torts la dose est trop forte.
Allez voir là-bas si j'y suis. i&gt;
— Je vois d'ici votre grimace.
Irez-vous vers saint Ferréol15 ?
Ce saint qui porta la cuirasse,
Le bancal et le hausse-col,
Vous répondra : — hors des murailles ,
Dans un bourbier, vos durs aïeux
Jetèrent jadis mes entrailles.
Je tiens rancune à leurs neveux.
Dans votre menteuse légende
Dont je m'indigne avec raison,
De moi l'on fait un chef de bande,
Redouté dans tout le canton.
Dans la garde prétorienne
Je fus gros-major, s'il vous plaît,
Et vous allez porter la peine
Du tort que chez vous l'on me fait.
Aux dépens de cette jeunesse
Ainsi j'exhalais mon dépit,
Un peu crûment, je le confesse,
Ma foi! ce que j'ai dit est dit,
Quand j'aperçus sur la pelouse
Se boxant, riant aux éclats ,
Dix garnements en courte blouse;
Ils étaient tous de Ginestas.

»

�En les voyant ainsi sur l'herbe
Bondir comme des insensés,
Je me rappelai le proverbe :
Les cordonniers sont mal chaussés.
Quoi ! de tous côtés j'entends dire
Qu'à Ginestas mieux qu'à Limoux,
On guérit les gens en délire,
Et ces croquants-là sont tous fous !
En ma qualité de poète ,
Personne n'en sera surpris,
Je n'ai qu'une bien faible tête ;
C'est pourquoi je m'étais promis ,
Pour la rendre un tantin plus forte,
D'aller un jour, pauvre vieux fou !
A Ginestas, baiser la porte
De Notre-Dame du verrou 16.
J'y ferais trop sotte figure.
Sera bien fin qui m'y verra !
Verroux, arc-boutant ou serrure ,
Ma foi ! les lèche qui voudra.
Hélas! de mon mal la recette a,
J'en ai peur, n'est pas ici bas ;
Elle est dans la Lune, ô poète !
Et ton Pégase n'y vas pas.
Vers le naissant de cette eau vive,
Qui de son flot pur et brillant
Lisse le granit de la rive,
Et suit sa pente en bisbillant ,
Je dirige ma promenade,
Et des profondeurs du rocher,
Je vois de l'aimable naïade
Les flots abondants s'épancher.

�193
Comme on voit la surface unje
D'un acier pur et rayonnant,
Que l'humide haleine a ternie ,
Recouvrer son lustre éclatant ;
Si, dans le bassin , la bergère
Trempe son corset savonneux,
L'eau que souille une écume amère
La rejette et reluit aux yeux.
Fontaine limpide et profonde ,
Miroir tremblant de ce vallon !
Tes flots à l'épouse inféconde
Ne donnent pas fille ou garçon 18 ;
Mais ta vertu métamorphose
L'égrotant en drille joyeux.
Donner la vie est quelque chose,
Mais la conserver vaut bien mieux.
Cependant que sous cette voûte
Le pèlerin, las et poudreux,
Sèche la sueur qui dégoutte
De sa barbe et de ses cheveux,
Lecteur facile et débonnaire,
Souffrez que je respire aussi;
D'une muse quadragénaire
11 faut avoir quelque souci.

FIN DO DEUXIÈME CHANT

,IJ

��195

TROISIÈME CHANT.

Depuis longtemps sur le Parnasse
Les Ris sont frappés d'interdit.
Momus a dû vider la place ,
Apollon soupire et gémit.
L'horrible , le mélancolique ,
Le vaporeux, le ton pleureur ,
Les stances en style biblique
Se partagent le peuple auteur.
En produisant dans cet ouvrage
Un genre à tort mis à l'écart,
Je me suis donc montré peu sage,
Et ma muse court grand hasard.
Eh bien ! quoiqu'on en puisse dire ,
Je repousse une injuste loi ;
Et si je ne puis faire rire ,
J'aurai ri du moins à part moi.

�1%
Quoi ! dit un fâcheux personnage
Qu'anime un zèle ultra-dévot,
Vous chantez un pèlerinage
En vers burlesque, ou peu s'en faut.
Faire fi d'un grave suffrage ,
Et quêter un rire banal",
C'est échanger avec dommage
L'or pur contre un grossier métal.
Ce reproche amer est-il juste?
Oh! non. La superstition
Et son antagoniste auguste,
La sublime religion,
Qu'offusque une crasse ignorance ,
( Les vrais chrétiens en sont d'accord )
Sont entr'elles à la distance
Du pôle sud au pôle nord.
Est-ce donc honorer la Vierge ,
Que de faire du saint portail
Une tumultueuse auberge,
Un gîte, un caravansérail ?
Lorsque le Christ chassa du temple 1
Les brocanteurs , dans son courroux ,
11 voulut que ce grand exemple
A jamais devînt loi pour nous.
Pour capter la faveur divine,
A l'instar des gens de Limoux '2,
Faut-il gravir une colline
En se traînant sur les genoux ? —
Ceci passe la vraisemblance... —
Lecteur, j'en demeure d'accord.
Eh bien ! d'une sainte démence
Je puis citer un trait plus fort :

�197
C'était par un jour de dimanche :
Dans le Lauraguais arrivé
En curieux, de Villefranche
Je battais le méchant pavé.

3

J'avais vu la sous-préfecture ,
Le gîte enfumé de Thémis ;
Un temple de lourde structure
Vient frapper mes regards surpris.
Un grand christ-, ébauche grossière
Que tailla la main d'un maçon,
Mutilé d'indigne manière,
Du portique ornait le fronton.
Je ne puis voir là, me disais-je ,
Des ans l'ordinaire dégât ;
Jésus , quelle main sacrilège
Vous mit en si piteux état !
Je déplorais de tels outrages ,
Quand soudain viennent à passer ,
L'échelle en main , deux Tectosages
Près du porche ils vont s'adosser :
Tandis qu'à l'échelle branlante
Le bras de l'un sert de tuteur,
L'autre, de sa lime mordante ,
Râpe les genoux du Seigneur.
La grisâtre et fine poussière
Se dépose sur un drap noir ;
Cela fait, une bonbonnière
S'entr'ouvre pour la recevoir ;
L'outil coupable est mis en poche.
On comprend mon étonnement !
Alors , sur le ton du reproche^
J'appelle un éclaircissement.

4

;

�198
«
«
«
«
«
«
«
«

Malheureux ! quelle aveugle rage
Vous porte à mutiler ainsi
Du Sauveur l'adorable image ?
Est-on païen ou juif ici?
Et du Dieu fort la foudre oisive,
Ne punit pas vos attentats !
Et, détaché de cette ogive ,
Un grès ne vous écrase pas ! —

«
«
«
«
«
«
«
«

Monsieur, quelle erreur est la vôtre
Nous sommes de parfaits chrétiens ;
Mon patron fut un grand apôtre ;
J'ai deux oncles fabriciens.
Dignitaire de cette église ,
C'est moi qui mets les chiens dehors
Et mon frère de lait , Denise,
De la paroisse est croque-morts.

«
«
«
«
«
«
«
«

Hélas ! depuis la Sainte-Marthe,
Blême et gisante dans son lit,
Atteinte d'une fièvre quarte ,
Notre grand'mère dépérit !
J'entends dire que cette poudre
A la vertu du quinquina;
Le contenu d'un dez à coudre 5,
Nous l'espérons, la guérira.

« Tous les fiévreux de cette ville
« Sont traités de même façon. »
Il serait tout aussi facile ,
Lecteur, dans l'arrière-saison ,
De compter les mouches frileuses
Qu'emportent les premiers autans ,
,Que les balivernes pieuses ,
Appât grossier des ignorants !

�199
Mais la messe enfin nous appelle.
Vingt abbés chantent au lutrin ;
Partis à jeun, malgré leur zèle,
De l'office ils pressent la fin.
L'impatience est excusable;
Us ont vu de bons montagnards
S'empresser à fournir leur table
De levrauts , perdrix et canards.
Dans une niche remarquable,
Que décore un marbre éclatant,
Apparaît la Vierge adorable
Soutenant son divin enfant.
Fleurs , rubans , joyaux , diadème,
Cierges , parfums , forment son lot ;
Cependant qu'une autre elle-même
Endure et le froid et le chaud.
Celle-ci triste et solitaire,
Cachant mal son profond dépit,
Sans parure et sans luminaire,
Dans le creux d'un roc se tapit.
Souvent le verglas ou les neiges
Ont gelé ses sacrés genoux.
Il est d'injustes privilèges
Chez les saints comme parmi nous

6

Le pain noir à l'homme de peine 7 ;
Au riche oisif un pur froment ;
Cette règle absurde , inhumaine ,
Est partout, on ne sait comment.
Du roc la malheureuse hôtesse
De ce désert fît le crédit ;
Une autre sans délicatesse
En absorbe tout le profit.

!

�200
On rapporte qu'un soir d'automne
Lucas ramenant son troupeau
Surprit la muette madone
Chantant un cantique nouveau.
Partout se répand le miracle.
Jaloux d'un tel palladion ,
Les Cannois de son habitacle
L'emportent en procession.
Pareils aux enfants de Pergame ,
Quand dans leurs murs , bien sottement,
Ils traînaient la machine infâme,
De leur deuil fatal instrument,
Les ingrats citadins de Canne ,
S'ingéniant au plutôt fait,
Intronisèrent la madone
Dans la niche de Saint Genêt 8.
Qui pourrait peindre leur surprise ,
Quand le lendemain s'éveillant
Et courant en foule à l'église
Ils ont vu son siège vacant !
A sa recherche on s'évertue :
Reconduite jusqu'à trois fois ,
Par trois fois l'espiègle statue
S'envole au séjour de son choix 9.
Le vieux pasteur alors s'avance ;
D'un oracle il a le crédit.
Du geste il impose silence ,
Tousse , crache , et puis il leur dit :
« Chers frères, il est manifeste
« Qu'ici la Sainte se déplaît ;
« Elle aime le Cros, qu'elle y reste ;
« Mais c'est pour nous un camouflet. »

�201
Ce conseil sage et salutaire
Calma les Traussois effrayés.
Déjà , dans leur douleur amère ,
Les yeux de larmes tout noyés ,
Ils exhalaient leur juste plainte ,
Voyant des voisins discourtois
Leur disputer ainsi la Sainte,
Au préjudice de leurs droits.
Une animosité funeste
Depuis lors entr'eux s'établit.
L'histoire en vingt endroits atteste
Jusqu'où fut porté le conflit.
De votre obtuse intelligence
Pouvait-on attendre, ô Traussois !
Le trait inoui de vengeance
Dont vous blessâtes les Cannois.
Quatre jours de forme gothique
Vastes , symétriques , égaux,
Éclairaient le clocher antique

l0

.

A l'aspect des points cardinaux.
Aussi de leur bruyante cloche
Le monotone tintement,
Aux environs , de proche en proche,
Se propageait facilement.
Tout ce qui récrée au village ,
Baptême, noce, enterrement,
Prenait un éclatant langage
Du bronze mis en mouvement.
De Caune le sonneur peu sage
Etait-il dompté par Bacchus ,
Sur la cloche du voisinage
On se réglait pour YAngelus.

�202
Tout à coup le conseil arrête ,
Sans appel, pourvoi, ni recours ,
Que toute ouverture indiscrète
Soit close et murée à toujours.
De cette accablante nouvelle
Leurs rivaux , aussitôt instruits ,
S'émùrent comme si la grêle
Avait ravagé leurs produits.
Le Cers désolait nos contrées :
Luzerne, sainfoin , décroissaient ;
Les fèves étaient altérées ,
Les blés , les orges jaunissaient.
Sous les dehors d'une foi vive ,
A la ville ainsi qu'au hameau,
L'intérêt, d'une voix plaintive ,
Demandait au ciel un peu d'eau.
Pieds nus et bannières flottantes,
Cierge en main , le long du vallon ,
Les deux paroisses dissidentes
Cheminaient en procession,
Conclamant les hymnes d'usage;
Quand les deux bedeaux étonnés ,
Au détour d'un étroit passage,
Se rencontrèrent nez à nez.
Soudain s'engage la querelle ".
Que peut sur ces cœurs ulcérés
La remontrance , le saint zèle
Des sacristains et des curés !
Plus de chant et plus de prière.
Alors vous eussiez vu nos gens
Faisant assaut de coups de pierre ,
De lardons , de mots outrageants.

�*
203
« Vous, qu'on ne peut nommer sans rire,
« Peuple niais et mal appris ,
« Avez-vous fait bouillir ou frire
« Le poisson que vous avez pris ? —
« Ravisseurs que satan réclame, »
Criaient leurs rivaux indignés ,
« Vous en vouliez à Notre-Dame ,
« Et vous avez un pied de nez. —
« Est-ce d'une canne ou d'une aune,
« Benêts ! que depuis l'an passé, »
Ripostaient les plaisants de Caune,
« Votre tour chétive a poussé 12 ?
« Continuez votre fumure,
« Et comme la tour de Babel,
« Avant dix ans, la chose est sûre ,
« Elle menacera le ciel. »
Tant que sur leurs têtes brillèrent
Les feux du céleste fanal,
Nos fiers champions s'étrillèrent
Avec un avantage égal.
Mais à l'heure où du labourage
Le valet, sur sa mule assis,
En sifflant retourne au village,
On vit plier l'un des partis.
Votre entreprise délirante
N'offensa pas vos seuls voisins :
Traussois! une cloche vibrante
Dans le ciel charme aussi les saints
Se venger est peu catholique ;
Pardonner est d'un vrai chrétien ;
Aussi dans ce moment critique
Saint Roch vous laissa sans soutien

l3.

l4.

�204
En désordre ils font donc retraite.
Couverts de bosses et d'affront,
Ils s'écriaient, branlant la tête ,
La larme à l'œil, le rouge au front :
« Marcher sous ta noble bannière ,
« 0 grand Saint Roch ! n'est pas bien sûr.
« De tous les béats qu'on révère
« Nous te proclamons le plus dur 15. »
Ainsi dans la fatale plaine
Où , par la main de ses enfants ,
Périt la liberté romaine ,
Le fier ennemi des tyrans,
Brutus , s'attaquant au ciel même ,
Et déchirant son noble sein,
S'écriait, au moment suprême,
0 vertu ! tu n'es qu'un nom vain.
Ah ! tant que la discorde impie
Vous nourrit de ses noirs poisons ,
En vain vous demandez la pluie
Pour vos mailheuls, pour vos moissons.
Calmez la céleste colère :
Faites la paix , Romains, Sabins ;
N'opposez plus le frère au frère
Et des cousins à leurs cousins.
Qu'à jamais cesse le scandale.
Traussois, il faut rendre au clocher
L'ouverture immémoriale
Que la rage vous fit boucher !
C'est la charité qui l'ordonne ;
Désormais , aux jours solennels ,
Votre cloche et celle de Caune
Confondront leurs sons fraternels.

■

�Quoi ! trop jaloux de votre gloire ,
Traussois, vous refusez la paix;
Vous voulez garder la mémoire
De quelques méchants quolibets !
On dit, à l'appui du proverbe ,
Qu'un baudet hissé par le cou ,
Sur la tour, pour y manger l'herbe
Fut étranglé par son licou t6.
Le récalcitrant cardophage,
D'un pareil projet alarmé,
De ses quatre pieds faisant rage,
Cherchait le sol accoutumé.
A sa mort lui-même il conspire,
Car, ouvrant un large museau ,
On croyait en bas le voir rire ,
Quand on l'étranglait bien et beau.
Je sais aussi que l'on vous berne
Au sujet d'un sale torchon ,
Qui, trouvé dans une citerne ,
Fut pris par vous pour un poisson
Croyez-moi, méprisez ces fables
Dont votre orgueil est tourmenté,
Aux yeux des esprits raisonnables
La bêtise est souvent bonté.
Au Cros existe une écuelle
Où chacun boit sans la rincer.
De la fièvre la plus rebelle
Elle doit nous débarrasser.
De quel bois est-elle ? on l'ignore ;
Les caractères surprenants,
Dont sa surface se décore ,
Sont un secret pour les savants.

1

�206
Au temps où , suivant la chronique ,
De ses mélodieux concerts
Formulés en divin cantique ,
La Sainte étonnait ces déserts,
L'écuelle était sa ressource ;
L'en priver serait inhumain.
Convient-il qu'elle aille à la source
Puiser dans le creux de sa main ?
L'office dit; d'une aile d'oie 18
Se repaît l'obscur pèlerin.
La prairie, où règne la joie ,
Est pour tous un lieu de festin.
Alors le saint anachorète,
Déployant un rare talent,
Dans sa loge aux abbés apprête
Un diner splendide et friand 19.
Comme par un pouvoir magique ,
Le froc en veste s'est changé ;
A la calotte hémisphérique ,
Le bonnet blanc donne congé.
0 fameux lèche-casseroles !
C'est un délice de te voir
Changer ainsi, dans tes deux rôles ,
Du noir au blanc , du blanc au noir.
Ainsi, dans notre belle France ,
Pays que tant d'essais divers ,
Salués de tant d'espérance ,
Ont si souvent mis à l'envers ;
Plus d'un habile politique,
Du parti déchu déserteur ,
Saute un jour pour la république,
Le lendemain pour l'empereur.

�207
Sainte du Cros, dont la puissance
Fut souvent funeste aux méchants ,
De l'incrédule qui t'offense
Confonds les propos insultants !
Il dit dans sa coupable audace :
« Pourquoi ces offrandes , ces vœux ?
« Je vois encor boiter Ignace.
ce Gros-Pierre en est-il moins goutteux ? »
Eh ! n'est-ce pas sa main puissante ,
Ingrat, qui nous garantit tous
De cette masse menaçante
Toujours prête à crouler sur nous ?
Quoi ! sans une faveur divine ,
Flagrante, impossible à nier ,
L'hermite qui vit de racine
Se montrerait-il cuisinier ?
On tient d'un témoin oculaire ,
( Nul n'a moins médit du prochain )
Qu'un abbé de Lespinassière,
Qui raclait la basse au lutrin ,
Pressé d'un appétit farouche,
Du retard impatienté,
Porta la fourchette à sa bouche
Sans dire benedicite.
Tandis que la gent à soutane
Allègrement prend son repas ,
Vide flacon et dame-jeanne
Et fait main basse sur les plats ,
De temps en temps, à la fenêtre
Donnant sur le parvis sacré,
Comme un fantôme, on voit paraître
Du béat le front vénéré.

�208
Que voulez-vous, le bon hèrmite,
Tâte-ragoùts in partibus,
Ne saurait vivre d'eau bénite ,
De rogatons et d'oremus.
Une part, sinon la plus belle,
Des dons de ce peuple dévot,
Ira grossir son escarcelle
Et faire bouillir Yarchipot20.
Mais le soleil dans les montagnes
Cache son disque lumineux ,
Et sur les grisâtres campagnes
S'étend un voile vaporeux.
On dessert, on bride, on attelé ,
Et tout le peuple pèlerin
A cheval, à pied, pêle-mêle.
De son manoir prend le chemin.
Vous qu'un farfadet invisible
Presse dans l'ombre de la nuit,
Vous qui fuyez l'atteinte horrible
Du revenant qui vous poursuit,
Et vous dont le riche héritage
Est flairé des collatéraux ,
Vite , allez en pèlerinage
Devers Notre-Dame du Gros !
Mais vous, que la raison éclaire ,
Philosophe religieux,
Qui croyez que tout vœu sincère
Doit percer la voûte des cieux ,
Qui n'imaginez pas qu'un cierge
Au caduc obtienne un sursis ,
Qui vous confiez à la Vierge,
Sans pourtant en implorer dix 21.

�201)
Podagre et valétudinaire,
Vous n'irez pas par monts, par vaux,
Vous faire porter en litière
A Nissan, à Limoux, au Cros ;
Les saints, dans toutes nos paroisses,
Sont l'objet d'un culte jaloux ;
Dans nos douleurs , dans nos angoisses ,
Prions-les , mais restons chez nous 22.

Novembre 1867.

��Le plus mauvais plaisant a ses adorateurs.
N'ai-je pas pour ma part jusqu'à deux cents prôueurs?

Enfin des feux du jour l'Orient se colore...
Mais Narbonne à nos yeux ne paraît pas encore !
De notre voiturin, d'où naît donc la lenteur ?
Craint-il de surmener un cheval sans vigueur?
Ou n'est-ce pas plutôt qu'épris de la soubrette
Dont il fut le partner tant que dura la fête ,
Qu'il agaçait encore au moment du départ,
Alors qu'à la cuisine il savourait sa part
Des reliefs avenants du souper de la veille,
Et qu'il mettait à sec tous les culs de bouteille ,
Son cœur préoccupé de si chers souvenirs,
Imprégné de regrets , se dégonfle en soupirs ?
Qu'il se berce à loisir d'érotiques chimères ,
Mais qu'il se garde un peu des profondes ornières ;
Qu'il évite avec soin les berges des fossés.
Dans un trou plein de fange , en partant enfoncés,
Près du hameau du Lac où serpente la Berre,
Nous dûmes faire halte et mettre pied à terre.
Tout à l'heure empêtrés, par un traître accident,
Sur un tas de cailloux, près du marais stagnant,

�Que ses exhalaisons ont fait nommer putride,
De son cheval rétif il a rompu la bride ;
Pour le guider en route il n'a que le licou.
Puissions-nous arriver sans nous rompre le cou ! —
Il faisait noir , Messieurs. A la céleste voûte ,
Pas un seul lumignon pour me marquer la route;
Et tenez , l'horizon là-bas est sombre encor. —
Mais le ciel vers Sigean brille de pourpre et d'or.
Thomas, soulève un peu le coin de cette tente,
Et range ces paniers, car ma jambe dolente
Est prise, mon ami, comme dans un étau.
Je donnerais dix sous d'un demi-verre d'eau.;
En as-tu? — Moi, Monsieur ! J'ai reçu le baptême
Avec du vin, je crois, tant je le prise et l'aime,
Et je ne pars jamais sans remplir mon bidon ;
Mais, en tuant le ver, séduit par Madelon,
Qui gracieusement a déployé sur table ,
Avec un plat d'anchois , un bon morceau de râble
Du lièvre que la veille on vous avait servi,
De sa mine friponne et d'un tel mets ravi,
Je me suis embarqué privé de viatique ,
Et je me vois penaud comme un marin sans chique ;
Mais nous arriverons bientôt à Prat-de-Cés.
Ces Messieurs plus que vous me semblent harrassés ;
Au bal, ils n'ont pas fait meilleure contenance
Pourtant ; toujours sur pied pour la valse ou la danse,
Ouvrant, fermant le bal par des galops sans frein ,
On vous a vu mener ces pouliches d'un train
Tel que pour recouvrer leur fraîcheur ordinaire,
Il leur faut un bon mois de repos en litière,
Avec breuvage au blanc. — Cette comparaison
Est d'un claqueur de fouet, cocher ou maquignon ,
Et sent d'un tel métier l'indécente rudesse. —
On ne peut pas au moins contester sa justesse. —

�Au fait, quand cent valseurs , dans leurs agiles bonds,
Ruisselant de sueur , au son des violons,
Sur la verte pelouse ou sur les blanches dalles,
Autour d'un même point, confondent leurs ovales,
On croit voir un haras, sous le sabot luisant,
Aux cris du conducteur, au bruit rauque ou strident
Des clochetons battants, dépouiller dans une aire
Le froment desséché de sa paille légère...
Cependant, le soleil, bien qu'encor somnolent,
Accroît l'intensité de son quinquet brillant.
Assez dormi, Messieurs , n'est-ce pas une honte ?
Le voiturin Thomas nous fera quelque conte ;
Il n'est pas illettré. Quoiqu'il chante au lutrin,
Office convenable au fils d'un sacristain ,
Qu'a tenu sur les fonts un vieil oncle vicaire ,
Il mêle volontiers le gri vois à l'austère ;
Chante indifféremment un hymne, une chanson ;
Nous l'avons vu chez Dat courir le rigaudon ;
Des servantes d'auberge il est la coqueluche,
Et fait le petit saint si quelqu'une trébuche. —
Le pavé d'une auberge est graisseux et glissant;
De là mainte culbute ; en dois-je être garant? —
Pour les gens obérés le capital est chiche ,
Le proverbe le dit : On ne donne qu'au riche ;
Et l'on connaît de toi plus d'un pendable tour.
Quels que soient tes succès dans le grossier amour ,
Sur cette mare infecte , autrefois bien plus grande ,
Il court dans le pays une sainte légende;
A nous la débiter fais briller ton esprit ;
Pour ces messieurs et moi ce sera pain bénit. —
Cette route , Messieurs, ne fut pas toujours sûre ;
Maint poteau témoignait de tragique aventure.
Souvent, passant le Tech , le hardi Catalan

�214
Infestait le terroir du Lac et de Sigean r
Et venait vendanger les crûs de Villefalce.
On n'avait pas encor bâti le fort de Salce,
Qui fort longtemps après servit d'épouvantail
Contre ces gueux errants qui jurent par Carail,
Qui chaussent Yespardeille et couchent sur la dure,
De chiens et de matous paissent leur géniture,
Lurons prompts au couteau, pillards, ensorceleurs,
Mais respectant les jours de leurs hôtes rongeurs ;
S'ils en pincent quelqu'un à l'aîné ou l'omoplate :
&lt;c Que celui qui te fit, mari dé dèou ! te mâte. »
Cela dit : pff... d'un souffle, ils rejettent loin d'eux
Le polype zébré, replet et paresseux
Qui regrette chez nous le soleil de l'Espagne,
Grimpe au bout d'un cheveu comme au mât de cocagne,
Sans crainte de tomber s'y maintient crânement „
Trouve à s'y balancer un plaisir ravissant;
Mais n'a pour se garder ni l'instinct, ni l'astuce
De son vif commensal, sa commère la puce,
Dont il doit envier les pattes à ressort,
Pour bondir à dix pas sans prendre aucun effort.
De ces bohèmes donc une horde pillarde
Avait ici son nid; à l'aube, à l'heure tarde,
Détroussait voyageurs, enlevait femme, enfants,
Embrochait les marmots , insultait les mamans,
Dépeuplait colombiers, mettait tout en alarmes,
Sans craindre ni prévôt, ni gibet, ni gendarmes ,
Et cachait son butin au château de Lastours ,
Alors ceint d'un rempart et couronné de tours.
Affublé d'un long froc doublé de bonne serge,
Une crosse à la main, arrive saint Paul-Serge ;
Il venait propager chez nos grossiers aïeux
Le culte évangélique, et chasser les faux dieux.
Il s'arrête à Sigean, un jour de grande foire,

�215
Hôtel des Trois Mulets, pour y manger et boire;
Là viennent des plaignants de Fitou, de Portel,
De Peyriac-de-mer, du Lac, de Cascastel,
Qu'ont lésés les excès de la tribu sauvage :
L'un a perdu son porc, l'autre son attelage;
Celle-ci, que surprit un Gitane effronté,
N'échappa qu'à grand'peine à sa lubricité.
Tant d'horreurs révoltant son âme pure et tendre,
Paul jeûna six grands jours, se roula dans la cendre,
Sur la horde appela le courroux du Très-Haut.
Aux prières du saint, Dieu ne fit pas défaut ;
Et le septième jour... — Je t'épargne le reste,
Et de ces malandrins la débâcle funeste.
Je vois bêtes et gens frappés d'un même sort,
La bourgade engloutie avec le château-fort,
De tous les éléments l'épouvantable guerre,
Les vents, le feu du ciel, l'averse et le tonnerre.
Mon cher , sans te fâcher, le miracle est bien vieux.
Fouille dans ton bissac et tu trouveras mieux;
Mais l'air n'est pas bien sain... Çà, fuyons au plus vite
Ce sol où fut Gomorrhe et ce lac Asphaltite.
Au fait, oncques on ne vit plus aride pays.
Je cherche vainement l'ombre d'un tamaris ;
Ce ne sont que cailloux que le soleil calcine. —
Cette stérilité montre une main divine.
Mais vous ne croyez rien et faites l'esprit fort ;
Le miracle est constant, et vous avez grand tort.
Le Saint de Belzébuth fit taire les oracles ;
Chaque jour fut marqué par d'étonnants miracles 1 ;
Jamais vrai Narbonnais, Messieurs, n'en a douté.
Et moi qui, dans Saint-Paul, tout moutard, ai porté
L'aube d'enfant de chœur et vidé les burettes ,
Balancé l'encensoir les dimanches et fêtes ;

•

�8»€
Moi, qui du purgatoire ai mené le bassin ,
Qui d'une voix criarde écorchais le latin,
Qui sur des milliers d'yeux ai vu passer la bague,
Dites que je plaisante ou bien que j'extravaguc ;
Du fait dont il s'agit je suis aussi certain
Que si je l'avais vu ; Claude le sacristain
Me le contait un jour avec le grand miracle ,
Qui de la grenouillère amena la débâcle.
Écoutez.... Des milliers, que dis-je ! des milliards
De grenouilles, crapauds , rainettes ou têtards,
Hantent de nos marais les humides retraites.
De ce peuple braillard on voit poindre les têtes
La nuit, au clair de lune, et lorsque dans les airs
Aucun bruit, aucun son n'interrompt leurs concerts
Au service du diable, à leur damne , ils se mirent.
Jusqu'au menu fretin grands et petits périrent ;
Ils le méritaient bien. Un beau jour , le démon,
Pour conjurer l'effet d'un chaleureux sermon
Dont le saint envoyé se promettait merveilles,
Résolut d'assourdir les dévotes oreilles
Des nombreux auditeurs, par les cris furieux
Du peuple coassant. L'air, déjà nébuleux ,
Des vapeurs du marin s'imprégna davantage.
D'une abondante pluie on vit plus d'un présage.
Grenouilles aussitôt se dressent sur les eaux ;
Rainettes de sauter ; des milliers de crapauds
Quittent, à bonds pesants , le couvert domestique.
Au signal de satan, tout le peuple aquatique,
De ses coak, coak, de ses bré, hé, hé, kè,
Couvrit la forte voix du saint interloqué.
En efforts impuissants l'apôtre se consume :
Il perd la voix; alors sa colère s'allume.
Du prince de l'enfer il veut avoir raison ;
Fait sonner le tocsin à triple carillon ;

�217
S'arme d'un goupillon imprégné d'eau bénite,
Et, trois fois l'agitant, de l'engeance maudite
Il étouffe soudain l'assourdissante voix.
Ce miracle étonnant convertit à la fois
Trente mille païens qui l'erreur abjurèrent.
En mémoire du fait, alors ils érigèrent
La vaste basilique où, contre un gros pilier,
Apparaît près du porche un vaste bénitier
Avec un spécimen de grenouille ou rainette
Qui, dans le fond de l'eau , soucieuse et muette,
Sans jamais surnager, in œternum manet....
Crac 2 ! un rat devant nous est passé comme un trait. —
Il est divertissant celui-ci, sur mon âme !
Mais bon à faire croire à quelque vieille femme.
Ces messieurs , j'en suis sûr, seront de mon avis.
Au reste, peu me chaut. Mais qu'as-tu donc, Denis !
Tu ne nous prêtes plus qu'une oreille distraite.
J'ai surpris un soupir. Qu'est-ce qui t'inquiète?
La soubrette n'est pas ce qui te rend rêveur ;
A sa jeune maîtresse en revient tout l'honneur ;
Ou plutôt tout l'essaim de la troupe folâtre,
Qui des lieux d'alentour sur Sigean vient s'abattre
Quand du bal souhaité s'allument les quinquets ,
Quand les boyaux tendus grincent sous les archets,
Absorbe tes esprits par sa flatteuse image.
Malheureux Ixion ! tu n'étreins qu'un nuage.
Je veux flatter un mal qu'à mon tour je ressens :
Ami ! jette les yeux sur mes tableaux riants.
Je commence par toi, dolente Gabrielle !
Lis privé de rosée , aussi douce que belle.
Le brouhaha d'un bal n'est pas ce qui te plaît ;
Un tendre épanchement serait bien mieux ton fait,

4

�218
Loin du peuple dansant, au tuyau de l'oreille,
Avec ce beau garçon à figure vermeille,
Que les traits de l'amour n'ont fait qu'égratigner,
Quand ton cœur transpercé ne cesse de saigner ;
Et qui va fatiguant de son banal hommage
Celle-ci, celle-là , la facile et la sage ,
La niaise villageoise et jusqu'à Madelon ,
Dont la bouche sent l'ail et la main le graillon.
Pour tout autre que lui, soucieuse et distraite,
Tes yeux sont sans regard et ta bouche est muette.
Vallons du Roussillon , que je voudrais encor
Que vous fussiez foulés par son amant Dulaur !
Peut-être alors son cœur, changé par cette absence,
Aurait pitié du mien , qui gémit en silence
Des dégoûts dont il est si souvent abreuvé.
Ne m'as-tu pas comme elle un moment captivé,
Toi, dont j'aime l'esprit, agaçante Rosette?
Ecoute mes conseils : sois un peu moins coquette,
Quand tu prêtais l'oreille à mes galants propos,
De la même faveur tu contentais Duclos ,
Duclos que l'on voyait épuiser, pour te plaire ,
Des amants surannés le froid vocabulaire ;
Ce n'est pas tout : pourquoi de mon ami Francés
Autoriser l'amour et les soins empressés?
Te verra-t-on toujours essayer la conquête
Des nombreux étrangers qu'attire ici la fête ?
Il en est encor temps, Rosette, fais un choix ;
De cinq lustres complets tu supportes le poids ;
Et dans peu, je le crains, la fuite de tes charmes.
Va te laisser en proie à de vives alarmes.
Toi qui de notre bal aurais fait l'ornement ;
Toi dont je plains le sort, belle Aglaé ! comment.

�210

N'as-tu pas vu ravir, par la Pafrque cruelle,
Ou plutôt, ou plus tard, ta tante maternelle !
Nous ne te verrions pas, poussant de longs soupirs ,
De ces bals que tu fuis, regretter les plaisirs ;
Et tes attraits brillants , auxquels nul ne résiste,
Ne seraient pas voilés de cette étoffe triste
Que l'on consacre au deuil. Hélas ! si je n'ai pu
Figurer avec toi, du moins on m'aura vu,
Prétextant la chaleur, le sommeil, la poussière,
D'une juste douleur chercher à te distraire.
Du courage , Aglaé 1 bannis le noir chagrin ;
Nous ouvrirons tous deux le bal de l'an prochain.
Je fus ton cavalier, séduisante Ernestine !
Que tu nous charmais tous par ton humeur badine !
De ton rire bruyant les incessants éclats ,
S'ils me déconcertaient, sauvaient ton embarras ,
Quand mon œil éloquent ou ma bouche indiscrète,
Du trouble de mon cœur se rendait l'interprète.
Je vois se dilater tes lèvres de corail,
D'un ruban d'écarlate environnant l'émail
De tes trente-deux dents lisses, blanches, égales ,
Perles d'un beau collier jointes sans intervalles.
Je n'oublîrai jamais tes appas rebondis,
Qu'étreignaient mes dix doigts de désir enhardis;
Ton chaperon lilas qu'ombrageait une plume,
De ton sein mutiné l'appétissant volume ;
De ton teint empourpré le brillant vermillon,
Quand des valseurs joyeux roulait le tourbillon ;
Et ton bras potelé, ta coquette parure,
Et ta hanche en relief exempte d'imposture.
Les vins les plus exquis , les mets les plus friands,
A la fin d'un banquet, sont offerts aux gourmands.

�220
Il est de règle encor , en toufcfeu d'artifice ,
Qu'une gerbe étoilée, un pompeux frontispice ,
A la splendide arête , au fronton rayonnant,
D'où jaillit en pétards un chiffre éblouissant,
Termine le spectacle et couronne la fête.
Je finis donc par toi, trop aimable Henriette !...
Cocher, où sommes-nous'?—■ Tout près de Prat-de-Cés
Accélère le pas , car nous sommes pressés. —
A l'auberge, en passant, je boirais bien rasade. —
Va! Nous, de ce ravin honorons la Naïade.
Quand aura-t-il fini ? — Messieurs, je suis à vous ;
Quand je suis enrhumé, j'apaise ainsi ma toux. —
Quel julep ! çà ! partons au grand trot de ta bête.
Je finis donc par toi, sémillante Henriette !
Quel minois enchanteur ! quel aimable embonpoint !
Dans toute ta personne on reconnaît le soin,
Tout l'art ingénieux d'une imprudente mère,
Qui pour mieux t'établir t'instruit dans l'art de plaire.
Dans ses combinaisons sera-t-elle en défaut ?
Se pourrait-il, grand Dieu , qu'un brutal, un lourdeau
T'abaissât jusqu'à lui !... Les grâces indignées,
Qui te pronostiquaient de hautes destinées,
Verseraient sur ton sort d'intarissables pleurs.
Puisse un hymen brillant t'épargner ces douleurs !
Ce jour , heureux ou non , est loin de nous encore.
Bondis, en attendant, nouvelle Terpsichore !
Fais voir à cet essaim de rustiques beautés,
Comment en notre ville on fait les ballotés,
Les flic-flacs, pas-tombés, ronds-de-jambe, pirouette ,
Et comment en valsant on balance sa tête.
Je quitte mes pinceaux, doux et charmants objets ,
Puisse votre sourire accueillir mes portraits !
Arrivons-nous, enfin ? Peste ! encore une lieue.

�221
Le grangeot de Curet nous ouvre la banlieue
De Narbo-Martius 4. Voilà le pavillon
Que l'avocat Lasserre a paré de son nom ;
Je vois de ses cyprès l'aiguë et noire cime ;
L'étang dort à ses pieds. L'océanique abîme
Déferle à l'horizon ses flots tumultueux ;
Un vignoble altéré, l'olivier tortueux,
Croissent sur son terroir que le soleil dévore,
Et que le vent de cers dessèche et brûle encore.
De ta mélancolie il est temps de sortir,
Ami ; ne vois-je pas l'aride Monplaisir,
Domaine des Bouisset, de ta propre famille ?
Ta tête se redresse et ton regard scintille
A ce nom maternel ; oui, tes regards ravis
Se délectent à voir la modeste oasis
Que peuplent l'accacia, le tremble bicolore,
Que balance le vent et que le soleil dore.
Autour de ce bosquet ombreux, hospitalier ,
Rampe le tamaris , végète l'amandier.
Trimballés à pas lents par la lourde patache,
Je serais bien tenté de fêter le grenache,
Que je prise à l'égal du vin blanc de Limoux,
Et qui du voiturin appaiserait la toux
Mieux que de Prat-de-Cés le vin tournant à l'aigre.
Du grangeot de Pailhiez je vois le terrain maigre ;
Et de Plaisance enfin les rocailleux coteaux,
Où broutent tristement quelques chétifs troupeaux.
Ah ! ah ! de Coufoulens

5

la quadrupède troupe

Se dirige en trottant et brayant vers La Coupe.
Répands sur tes guérets un fumier fécondant,
Apre cultivateur ! et que ton soin prudent
Te ménage une dot pour l'aimable famille,
Quatuor féminin, qui de tant d'attraits brille.
Quoi! te voilà, Denis, redevenu pensif;

�222
Eh bien ! par un dernier coup d'œil rétrospectif,
Sur ta lèvre j'entends ramener le sourire ,
Mais très-innocemment et sans trait de satire.
On ne peut pas toujours manger, boire et danser.
D'un stupide loto voulant me dispenser,
D'un banal jeu de mots, d'un verbiage fade,
Je mis sur le tapis la piquante charade,
Charade en action. Le cercle était nombreux.
On ignorait au bourg ce jeu, le roi des jeux.
Nous avions sous la main de gentilles comparses,
Pour chausser le cothurne ou grimacer des farces.
De quoi nous travestir en princes, en marquis,
Nous draper en romains , nous armer en bandits,
De vastes paravents nous servaient de coulisses.
Oh ! que nos campagnards éprouvaient de délices
En voyant déboucher tantôt un magister,
Un prêtre, un pèlerin , un démon de l'enfer,
Un grave médecin, un jaloux Orosmane,
Brûlant de poignarder l'infidèle sultane
Que coiffe un cachemire avec art enroulé,
Et qui, la larme à l'œil et d'un ton ampoulé,
Débite une tirade empruntée à Zaïre;
Tantôt un Figaro qui fait pouffer de rire,
Mandoline en sautoir et rasoir à la main ;
Puis une religieuse, un crucifix au sein,
Qui, dans un troubadour bardé de son écharpe,
I

Et n'ayant pour trousseau que l'épée et la harpe,
Reconnaît son beau page, et, quittant le couvent,
Troque un mystique époux pour un époux vivant.
Quels tableaux variés ! Savagnac Cléopâtre
A la dent de l'aspic offrait son bras d'albâtre.
Lucrèce Pélissier ouvrait son chaste sein
Pour y plonger le fer qui détrôna Tarquin.
Berger du mont Ida, ce mont cher à Cybèle,

�225
Tu décernais , Denis , la pomme à la plus belle; "
Tandis qu'en barbe-bleue un moment travesti
Je confiais aux mains d'Isaure Pérouty
La clé du cabinet que, malgré ma défense ,
La curieuse ouvrit pendant ma courte absence.
Nos ruraux cependant ouvraient de larges yeux,
S'interrogeaient l'un l'autre ; ils étaient radieux
Lorsque, par grand hasard, de l'action scénique
Leur esprit pénétrait le sens énigmatique.
Es-tu content, Denis ? — Oui, j'aime tes tableaux ,
Et n'attendais pas moins de tes heureux pinceaux. —
Voici nos paysans, montés sur leurs bourriques,
Qui vont en trotillant à leurs travaux rustiques.
Le classique barrai rempli de très-bon vin,
Le bident qui reluit et la sachette au pain
Grosse d'oignons, raiforts , jambons, viande rôtie,
Portent à contre-poids sur Yaubarde applatie.
Là ! là ! mes bons amis, ne vous tracassez pas,
Je vous vis tant de fois n'aller qu'au petit pas.
L'herbe est humide encor, gardez-vous d'introduire
Un mauvais précédent. Ah bon ! je vous vois rire;
Je comprends : c'est pour vous que vous allez bêcher ;
Vos pareils autrement sauraient vous empêcher
Dé gâter le métier; car, s'il faut les en croire,
Dauber sur le bourgeois , rien de plus méritoire.
Des pointes des bidents je vois l'acuité;
Et la longueur honnête... Oh, quelle gravité!
De leur gros brigadier admirez la prestance.
De ses subordonnés grande est la déférence.
Parbleu, je le crois bien ; ils sont par lui raillés
Quand quelques ceps en sus sont par eux travaillés ;
S'ils fatiguent le sol de la vigne en culture,
Au lieu de se borner à quelque égratignure ;

�224
Si, lorsqu'il a fini son oblique tracé,
Pour un autre sillon l'un d'eux s'est trop pressé ;
S'il n'a pas adressé le compliment d'usage
A chacun de ses pairs debout sur son passage ;
Si, posté par le chef à vingt pas du voisin,
Il a réduit l'espace en allant trop grand train.
Obéissez en tout à ce chef débonnaire ;
Travaillez pro deo son mailleul pour lui plaire.
Vous fait-il un grief d'être arrivé trop tard ?
N'a-t-il pas agréé votre fils , tout moutard?
Un incessant besoin vous poind et vous travaille ;
Oh ! ne vous gênez pas ; votre douleur d'entraille
A touché son bon cœur ; un ombreux olivier
Vous offre pour abri son dôme hospitalier.
Etes-vous inculpés quand , à la dérobée ,
Dans votre clos voisin faisant une enjambée,
Vous y bêchez en hâte ou vingt ou trente plants ?
Le bourgeois en pâtit. Bah ! lassés et suants ,
Avant de rallier l'escouade indolente ,
Voyez si votre ânon n'a rien qui le tourmente ;
Gardez que d'un chardon les piquants assassins
Ou le dard d'un frelon ne châtouillent ses reins ;
Ne le réduisez pas à la vaine pâture.
Du dieu des vignerons grasse était la monture ;
Silène, au ventre obèse et le broc à la main ,
Ne laissait pas souffrir son généreux roussin ;
Quand arrivait le temps de la douce vendange,
Sa main lui pétrissait un savoureux mélange
De ribayren 6 sucré, de tarret aigrelet,
De piquepoul musqué, de froment blanc et net.
Affriandez le vôtre et surtout votre ânesse;
Son lait restaurera la petite maîtresse.
Si de quelque esparcet bien nourri, dans sa fleur,
La brise , en se jouant, lui révèle l'odeur ,

�225
Nargue des ramonets et des gardes-champêtres ;
Osez ! ils sont toujours ennemis de leurs maîtres.
Votre mousseigne est tout. Le féodal pouvoir
En lui s'est incarné; c'est le roi du terroir.
Couronnez-le de pampre au retour de sa fête ;
Offrez-lui pour bouquet gigot et côtelette;
Car de votre paresse il prend les intérêts,
Et, pour tromper son maître, il est maître-profès. —
Allons, trotte, cadet! nous approchons du gîte.
Comme il sent l'écurie!... Eh! vite, vite, vite;
Je veux avoir le pas sur le borgne Gervais,
De qui le char-à-banc nous serre de si près.
Messieurs , ce voiturin , à propos d'une noce,
Au bâtard de Béragne avait loué sa rosse
Comme cheval de main , je ne sais plus quel jour.
Je veux vous régaler du bon et plaisant tour
Par le moyen duquel notre rusé compère
De la location esquiva le salaire.
Le cheval était prêt : sellé, bridé, repu ;
Survient un contre-temps
le voyage est rompu.
Certain oncle caduc de qui les vieilles nippes
Devaient lui revenir, de fressure et de tripes 7
S'était indigéré ; l'on craignait pour ses jours.
Un neveu pouvait-il le laisser sans secours !
Mais le prix était dû ; Monsieur Grimaud, le juge,
Dans un cas approchant ne vit qu'un subterfuge.
Pour sortir de ce pas sans entacher sa foi,
Le gaillard se présente avec un pied de roi,
Et, l'ouvrant tout du long, l'applique sur la bête.
L'autre le regardait, la face stupéfaite ,
Toiser et retoiser l'animal patient
De l'épaule à la queue : — Un , deux, trois... Eh , vraiment !
Je m'en étais douté, dit à la fin le drôle,
15

�226
Ce cheval est trop court, Gervais, sur ma parole. —
Comment, court ! vous raillez ; je ne vous comprends pas.—
Trop court de plus d'un pied ; voici quel est le cas :
C'est que devant aller à Lapalme, en famille,
Je comptais y jucher moi, ma femme et ma fille 8.
De ma chère moitié vous savez l'embonpoint ;
La petite est fort ronde et ne lui cède point ;
Mon ventre, on peut le voir, est replet et de mise ;
Il fait jusqu'au menton remonter ma chemise.
Ne faut-il pas enfin , pour surcroît d'embarras ,
Valise, sac, paniers, enfin tout le fatras ? —
La peste ! trois pour un, et de votre carrure !
Laissez là le bidet, ou sur votre figure
Je m'en vais appliquer le plus solide atout
Qu'ait jamais détaché chrétien qu'on pousse à bout. —
Il déboucle, à ces mots, selle, bride, croupière,
Tire à lui le chétif, l'attache, et fait litière
D'un résidu de paille ou foin que l'animal
De sa branlante dent triturait assez mal.
L'autre se retirait en éclatant de rire,
Narguant du voiturin et le dépit et l'ire. —
As-tu beaucoup de traits.pareils à celui-là? —
J'en ai plein ma caboche.... Holà ! petit, holà !
Je descends pour lâcher un peu la ventrière.
Vous êtes trop aussi, Messieurs , sur le derrière ;
Pesez sur le devant; là , bon ! Je vous disais
Que j'avais retenu bien d'autres jolis traits.
Tenez, il m'en vient un qu'on dit de Jean Pigasse.
Tout le monde connaît son adresse à la chasse;
Quoiqu'il tire en bésicle , il est toujours certain
De son coup. Poum ! à bas. Or donc , de bon matin
Revenant de la chasse , et d'une bécassine
A la tête plombée, à la patte sanguine,

�227
Qu'il avait abattue en un pré de Langel,
Porteur dans son bissao, proche de Mirabel,
11 voit un paysan nanti d'une bécasse
Et de maint oisillon qu'il portait à la place.
L'air candide et naïf du pauvre villageois,
La beauté de la pièce, ont frappé le grivois.
Soudain , il imagine un tour de passe-passe,
Sans débourser un sou, pour avoir la bécasse;
Il cache bien sa proie. — Eh ! dites-donc, gaillard ,
Combien le gros oiseau ? — Sans rabattre d'un liard ,
Trente sous. — C'est selon , voyons. ■— Il prend la bête,
La tourne, la retourne, et puis sous sa jacquette
11 opère l'échange avec subtilité ,
Tandis que le lourdaud, rejeté de côté
Par le bât rabottcux d'un âne de Leucate,
Chante pouille à l'ânier, et se frotte ou se gratte
Où le bât l'a blessé. L'autre poursuit son jeu. —
Du prix que vous voulez , il faut rabattre un peu.
Et tenant à la main sa propre bécassine : —
Il ne faut pas toujours en juger sur la mine ;
Malgré son apparence, elle est de peu de poids. —
Tout en traitant du prix, il lisse de ses doigts
De l'hôte des marais la douce et fine plume.
Le manant tout surpris de son peu de volume : —
Quand aurez-vous fini, dites , homme de bien !
En la pressant ainsi, vous l'amenez à rien.
Elle est dès à présent, fichtre ! méconnaissable.
Donnez-moi trente sous, ou bien allez au diable. —
Tu le prends sur ce ton , bourriquet mal appris !
D'une bête pareille on donnera ce prix
Quand les poulets d'un mois vaudront comme poulardes.
Et les œufs de pigeon comme ceux de canardes. .
Enfoncé ! Moi je vais, idiot, de ce pas,
Embrocher ta bécasse, et faire un bon repas. —

�228
C'est ainsi qu'en jasant on trompe la distance. —
Mais, voiturin, Gervais est là qui nous dévance. —
La belle gloire ! il n'a qu'un léger chargement. —
Bien léger, en effet, mais choisi, mais charmant !
Redressez-vous, Messieurs, ce sont nos Narbonnaises.
Que de brusques cahots font bondir sur leurs chaises
Et se heurter, ô ciel ! j'en ai compassion,
Sicut arietes vel agni ovium 9.
Oh ! que ne suis-je là , grisettes trop farouches ;
Sans risquer un soufflet, nos poitrines, nos bouches
Pourraient bien s'effleurer ; sans trop vous offenser,
Mes bras, hasard ou non, sauraient vous enlacer;
Mais non , déplaisamment et même avec dommage,
Nous nous cognons ici contre un grossier bagage;
Heureux de n'avoir point quelque vieille avec nous ,
Dont les coudes tranchants, les anguleux genoux,
Bien plus que ces paniers, ces comportes, ces hottes,
Pénétreraient nos chairs et léseraient nos côtes ! —
Dins caouguis ans dé beï, atal bous trataran,
Fillèios. — Quelle voix m'a frappé le tympan ? —
Et mai dé setanto ans , è seï la Poumarédo.
D'agnel seï débéngudo uno pla bieillo fédo ;
Eï la faço terrouzo è lous ossés pounchuts ;
Mès sèn désséparats, è maqui pas digus. —
Et qui vous savait-là , ma vénérable mère !
Excusez les brocards d'une langue légère ;
Nous raillons la vieillesse en y prétendant tous...
Eh mais ! vous n'étiez pas en partant avec nous. -&gt;
Bis à bis Peyriac, per darniè seï mountado,
È sans bous dérénga mé seï fort pla réngado. —
C'est donc à vous que sont ces animaux criards
Que je sens sous mes pieds? — Aquo soun dé canards
Nouirits ami dé mil, que porti én rédébénço

�Al boun Moussu Miquel, juché én premieiro isténço.
L'Éstan-Pudré,. Messius, és sa proupriétat ;
Mes, dénpeï caouquis ans, à moun fil a cédât
Soun dreït dé jouissenço, én né pagan la taillo,
Mouyenant cinquanto ioous è dous caps dé boulaillo. —

Et vous vous rédimez cette année en canards ;
Pressentant leur malheur , ils ont les yeux hagards ;
Par les pattes serrés d'une manière affreuse,
Ils coassent vraiment d'une voix fort piteuse ;
Ils ont le flux de ventre, et je sais à présent
D'où vient que le support de mes pieds est glissant.
Palmipèdes souffrants dont la fin est si proche,
Et qui probablement sere'z mis à la broche
Ou bien en fricassée avant huit ou dix jours ,
Je vous plains , sans pouvoir vous prêter mon secours !
Hélas ! que n'avez-vous un plus ûùté ramage ;
Que ne vous parez-vous d'un plus riche plumage !
Que n'êtes-vous linots, pinçons ou canaris ,
Mouchetés , nuancés des couleurs de l'iris !
Et pourquoi traînez-vous cette grasse bedaine,
Seringue à jet fréquent et pourtant toujours pleine ?
Un sort tout différent, bien sûr , vous serait fait ;
Vous mourriez de vieillesse et non du couperet.
De Jeanne , au grand jamais , la lame meurtrière
Ne trancha, n'entr'ouvrit la tendre jugulaire
De la gent volatile à musicale voix ;
Elle préférerait se couper les cinq doigts.
Oh oui ! dans une cage élégante et proprette,
Où ne peut se glisser la patte de Minette,
Placée avec grand soin dans les conditions
Et d'ombre et de soleil qu'exigent les saisons ,
L'hiver dans le salon et l'été sous la treille,
A la liberté près vous seriez à merveille ;
Vous y becquetteriez gimblettes et mouron

�230
Sans regretter les vers et la polente au son.
Pour qu'il en coûte moins, écoutez , je vous prie,
Amis, de ce Monsieur jusqu'où va l'industrie :
Je le vois au café, sur le Pont-des-Marchands,
Comme un vieux sapajou montrant ses jaunes dents,
Saluant de sa main , de sa queue écourtée
• Et de sa jambe droite en arrière jetée. —
Aurons-nous des sorbets, Madame Gasc , ce soir? —
Mais oui, Monsieur Miquel. — Ah ! c'est bon à savoir.
A la fraise , au citron, au rhum, à la vanille? —
A la vanille. — Bien. Jeanne, la bonne fille,
Pour Madame Miquel en viendra demander.
Ah ça ! vous m'aviez bien promis de me garder
De ces petits papiers faits en guise de caisse
Pour biscuits ou beignets. Vous savez bien qu'on laisse
Mainte et mainte miette en ces récipients,
Qu'on ne peut détacher sinon avec les dents.
De ces menus débris la nichée est friande. —
Donne à Monsieur Miquel les papiers qu'il demande ,
François. — Oh ! grand merci ; j'en ai plus qu'il ne faut ;
Ces pauvres oisillons n'ont pas un grand jabot. —
Et notre magistrat part sans toucher à terre.
Ces papiers précieux en chemin il les serre
Avec bien plus de soin qu'un dossier de procès
Sur lequel il devrait opiner au palais.
Toutefois en allant chez lui , de rue en rue ,
A droite, à gauche , en face , il rend ou distribue
Cent saluts amicaux qui prouvent de son corps ,
Dans un âge avancé, les excellents ressorts.
La Jeanne cependant pimpante, endimanchée,
Ira-t-elle chercher la glace panachée,
Mi-parti rouge et blanc , d'une double saveur,
Qu bien d'un seul parfum , d'une unique couleur,

�Offrant du sucre en pain la figure conique ?
Elle n'a point mandat, la brave domestique ;
Tout cela, voyez-vous, n'était qu'un faux-semblant.
Madame Gasc n'a pu le prendre argent comptant ;
De notre vieux routier c'est la ruse ordinaire ;
La confiseuse en rit en femme débonnaire.
Fabricien zélé, bénin et tout à tous ,
Dont les consorts frustrés se montrent si jaloux ;
Car fes propos flatteurs , ton cachou , tes courbettes,
Te valent en tout temps les meilleures recettes ;
Magistrat érudit et vieillard vert-galant,
Pour le bien de la caisse et du saint-monument,
Pour Madame Miquel, compagne de ta couche,
Dont mille fois par jour le nom est dans ta bouche ,
Bien que , de temps en temps , tes nocturnes exploits ,
Tout en l'amadouant, la sèvrent de ses droits;
Pour notre tribunal que tes hautes lumières
Et ta sagacité guident dans les affaires ;
Pour tes jolis serins, nourris de pain mollet,
De sucre et de biscuit, bien plus que de millet ;
Pour tant d'êtres chéris, que le ciel te conserve !
Et cependant qu'ensemble et comme de conserve,
Le cap sur ce clocher, avec l'ami Gervais,
(Comme deux bâtiments qui cinglent au plus près,
Vent arrière , ou grand largue, en fendant l'onde arrière. )
Nous tendons vers Narbonne à travers la poussière ;
En manière de tube adaptant mes dix doigts,
Je vais m'en assister comme d'un porte-voix,
Pour prendre langue avec nos jeunes citadines
Qui doivent aux cahots leurs couleurs purpurines.
Bonjour Mion , Bèlou ! — Bounjour, Moussu Birat !
Sen partidos pus tard ; èro soulél lèbat
Quabion pas dépassât la granjo dé Calméto

10.

�Aben laissât darniè uno pléno carréto
Dé musiciens. Ma fouè ! crézi que soun bandais;
Rizoun à s'estouffa, cantoun coumo dé fats.
Jésus ! qué lou binas fa faire dé soutizos;
Lou bioulounaïrè Aougè countabo sas camizos ." ;
Lou pus biel dé la bando és pla lou pus bandit.
Per dé géns maridats és pas brico poulit. —
Bèlou, je ne comprends, moi, qu'une seule ivresse ;
C'est celle de l'amour dans la verte jeunesse. —
Moun plazé lou pus biou à iéou és dé dansa . —
Surtout quand le danseur s'appelle Valença. —
Ah, ah ! dins moun jardin gitats aquélo peïro.
Tal s'en rébén toundut, qué s'én anabo in fieïro,
Per sous aoussés

12

cabi. Aquél qu'abets noumat

Pot estré, dizi pas, un pla brabé goujat ;
Fara un boun couziniè fourmat per Moussu Druillos ;
Mès eï per touto adot mous déts è mas aguillos ;
És trop riché per iéou, è d'aillurs a l'el glas ;
È louprouberbé dits : « El glas, t'y fizéspas

(3

. » —

Mais il ne L'était pas , tant s'en faut, incommode ,
Quand trottaient les baisers et qu'on jouait la mode

14

Laissons là Valença. Parlons de Montestruc. —
És un talibournas, è balso trop pézuc. —
Et Gaujac, de Fitou? — Jés, aquél tourno-brocho,
És court coumo un nanét, è caouio dins mapocho. —
Cette fois, j'en suis sûr, je rencontrerai mieux,
Car je te parlerai du perruquier Andrieux. —
Podi pas critica sa poulido figuro,
Mès sémblo un pal bestit è ba pas én mésuro ;
És gluént dé poumado, è laïsso sus courséls
(Rès dé pus disgracionsJ la marco dé sous déts ;
Sa cambo dé trabès fa l'effet d'uno daillo ;
Gnia fosso qu'an dé Mus das cops dé pès qué baillo. —
Voilà de nos tendrons le moqueur paraouli.

�23Ï
De ce ton méprisant moi je suis étourdi ;
Et de peur d'endurer de telles rebuffades ,
Pris comme du caillé, je suis des plus maussades.
Le mot d'aoujan surtout est un réfrigérant
Qui glace les bouillons de mon sang trop ardent. —
Ah ça ! saio pas téms qué bous espoutiguessé ?
Parlats dé mous galans.^ È quant aquo sioguessé ?
Nous bézen al mirai. Ténets, sè n'éro pas
Caoucos panos al froun, uno herrugo al nas,
Sé n'éro pas tabé qué sioï cillo barrado,
Mé prézaio pas méns qué la mai poumpounado
D'aquélis joli-curs, à bèlis falbalas,
Qué trigossoun un chai largé coumo un bourras.
Messius, lous parpaillots, coumo mé sèmblats estré,
Sus las flous d'un parterro é sus las dal campestré,
Ban sé paouza. Déqué ! gnia mai d'un que sé met
Sus la feillo d'un cardon ou sus la d'un caoulét.
Coumo dé grato-quiouls nous abets néglijados ;
Pourtant sio?i dal pats. Ërénpla mal toumbados
S'abion pas rencounlrat aquélis très goujats,
Qué per nous fa dansa sé soun presqué crébats.
Bostro galantariè és proudigo qu'éstouno.
Amouréto à Sigea, amouréto à Narbouno,
A Toulouzo surtout ! quand bostré cor banal
Saio lou d'un budel, d'un pus fort animal,
Coupât en tant départs coumo abets dé maistressos,
Gnaouio pas al ségur, per las paouros diablessos,
La grossou d'uno amello ou d'un pétit fabol.
Troc per troc , cor per cor, la justiço ba bol.
En formo d'artichaou èro lou dé Labreillo.
Dizion qué né dounabo à caduno uno feillo,
È gardabo lou qui oui, qu'éspla ço dé millou.
Éscoutats un counsél, qué pot estré qué bou :
Qui dos lèbrés courrits én piano ou per garrigo ,

�234
Y saraper sapoudro amaï per la fatigo.
Bous, amé bostré amie, bisats un paouc trop naout,
Sé pensats enguza la pichouno Lébraout.
Qué siogué d'esparrou, qué siogué dé cambéto,
S'abranco trop la cordo, ou sé défialo ou péto.
Ço qué bous dizi aïssis, ba répètets pas, chut!
Trop naout coumo trop bas on dépayso lou but.
Bersés è calambours, enigmos è charrados,
Das ounclés, das papas soun pas trop estimados ;
Soun pas forts sus l'histouèro, è perdoun pas soun tems
A né cerca la claou, à né sounda lou sens ;
Bastè ba prengoun pas per dé puros bestizos.
Iéou qué mé tragoun pas das rébus ou débizos ;
Dins un cas dé bézoun las sabi coumpouza ;
Aïssis unjoc dé mots qué bous baou proupouza :
Per métré moun prumiè, cal tambour ou fulaillo ,
Qui né pren un paouc trop s'attrapo à la muraillo
Ou toumbo sus soun quioul sanspoudé faïré un pas.
Moun ségoun es pas rarè en un biel galatras,
Es un trotto-ménut qué fa fosso doumaché ;
S'aïmo lou graïs, estimo encar mai lou froumaché.
Moun tout es un esprit bizarré, ouriginal,
Dins un cos magrislal qu'es pas ni pla, ni mal.
Gens qué boun crézets trop es dé bostro famillo.
Aro créi dé guilla Guillot, Guillot lou guillo
Porto culotto courto é bottos à rébès ;
M'expliqui pas millou, débignals sé poudets

15

;

16.

Mès sion trop escartats, m'irriti la luéto.
Lou fouet dal poustillou, lou bruch dé la carréto,
Mé fan égouzilla. Dé ço qué bous eï dit,
Sé mé crézets, collât ! farets bostré prou/ît.
Adisiats ! Sioï pas mudo, è ba poudets pla bézé;
Car bous laïssi capot è moucat coumo un blézé. —
Elle fuit ; de ses traits je me sens atterré ;

�O ciel! dans quel guêpier m'étais-je donc fourré?
Holà hé ! voiturin, prends garde à cette ornière ;
Nous sommes secoués d'une rude manière ;
Si nous ne versons pas, mes amis, cette fois,
Nous aurons du bonheur. Haï ! les reins... et de trois
Si je sais bien compter.,Que Dieu nous soit en aide !!
Bon, nous voilà sauvés ! La pauvre Pomarède
Doit avoir eu bien peur.— Iéou ! coumo un gafarot
Mé crampouni per tout. Eï ménat lou cariot.
Dé las dents dé daban mé bézels démunido ;
Las perdèri en cami, d'uno forto tranlido,
Un jour qué rebenguen d, 'aquél maoudit Pourtel17,
En galaoupan toujours dabaillabi un mourrel.
Penden mai dé dèts ans sioï estado gissieiro ;
Gardabi pas l'oustal lou quioul sus la cadieïro ;
Sans gaïrébè dourmi passabi fosso neits
A pétassa lous sacs. Dé poussièiro dé gèis,
Wabalabi per jour, l'azé quitté, uno hémino ,
È fazio mat d'un an dé la mémo toupino ;
Car anaquél mestiè, aquos ço qu'a dé bou,
On es blancs dé per tout sans gaïré dé sabou.
Per pas toumba dé 'caps, bézets, d'uno trantido,
Agafi la telleïro... è , saouto Margarido II
Crénissi mens per iéou qué pés paourés tirons ;
Baloun pla quatré francs al ségur toutis dous.
Sé né fan dé coufit, randran un pot dé graïsso.
Moun Dious ! soun esprémits déjoust aquélo caïsso ;
Ajudals-mé, Messius... Alalpla. Gran merci! —
De vos chers nourrissons n'ayez aucun souci ;
J'en réponds sur ma tête , ou plutôt c'est la tienne
Qui nous en répondra , Thomas , qu'il t'en souvienne
Tu n'es pas sans esprit ; mais tout borgne qu'il est,
Gervais de son métier est beaucoup plus au fait.

�Saint-Crescent ! Saint-Crescent ! ta noire tuilerie
Apparaît à nos yeux ; de ton humble écurie,
Mulets, vaches, ânons, peuplent le râtelier.
A broyer cette argile, intrépide tuilier ,
Prodigue tes efforts. Exacte est la figure
De ta brique carrée , ainsi que la courbure
De ce tuyau coupé qui, couché sur le dos,
D'un couvert ruisselant égouttera les eaux.
Ètes-vous altérés ? c'est ici qu'il faut boire,
Messieurs, la source est bonne. Écoutez cette histoire ,
A vous la raconter je mets mon sérieux,
N'en perdez pas un mot, le trait est curieux :
Dans le quartier de bourg il existe un brave homme
Qui depuis qu'il est né Champollion se nomme ;
Du corps des débitants c'est le plus estimé,
Et d'un gain illicite il n'est pas affamé.
Trois enfants en bon point : deux garçons, une fille ,
Avec un vieux grison , composent sa famille.
Tout près d'une fontaine est sise sa maison ;
Le maître s'en abreuve , et la saine raison
Indique qu'un ignoble et gâleux quadrupède
Devrait s'en contenter. Point du tout; et l'on cède
A son entêtement. Depuis que le paillard
De l'eau de Saint-Crescent s'est repu par hasard ,
Toute autre lui répugne ; ainsi donc , l'un ou l'autre ,
Le père ou l'un des fils , mènent le bon apôtre,
A l'aube, au crépuscule , et quel que soit le temps ,
Pour le désaltérer , au puits de Saint-Crescent.
Touchante complaisance et digne de l'histoire!
Le bon Sancho-Pança, de bouffonne mémoire,
Dont l'amour pour son âne en proverbe est passé ,
Crèverait de dépit de se voir dépassé.
Et tenez !... les voilà , Messieurs , l'un portant l'autre.
Que vois-je ! le baudet se mutine... il se vautre...

�237
Ah ! pauvre cavalier, te voilà renversé.
Descendons, je verrai s'il ne s'est pas blessé.
Toi, leste voiturin , cours arrêter la bête,
Qui fuit en galopant et brayant à tû-tête. —
Ouf! je suis essoufflé... j'ai joint le destrier,
Et sur la large aubarde assis le cavalier. —
« Remettons-nous., Messieurs, d'une alarme si chaude. »
Je ne remonte pas ; j'estime plus eommode ,
Tant je crains les cahots , de cheminer à pié.
Qu'en penses-tu, Denis? Qu'en dites-vous, Ratié?
Aussi bien nous verrons de plus près le dommage
Qu'a fait le Rec-Veyret, lors du dernier orage;
« Ce torrent débordé qui, d'un cours furieux,
Roule, plein de gravier, sur un terrain pierreux. »
Pour te sauvegarder tu tentes l'impossible ,
Du tendre Bernardin excentrique disciple !
Les brèches de ton mur et tes champs submergés ,
Ton jardin raviné, tes ceps endommagés ,
Tes tertres éboulés et couverts de souillures,
Tes arbres renversés traînant leurs chevelures,
Tes sainfoins disparus sous un gravier épais ,
De tes derniers travaux accusent l'insuccès.
Mes amis , en passant, une courte prière
Aux mornes habitants de ce lieu funéraire
Couvert d'ais vermoulus et d'ossements blanchis,
Onduleux et voûté, sombre Nécropolis
Où surgit tristement quelque plante grimpante,
Quelque cyprès grisâtre à la cime tremblante,
Une croix qui s'incline , un sauvage olivier ,
Ou le tronc délabré d'un antique figuier IS.
Mânes silencieux qui peuplez cet asile ,
Ne nous enviez pas votre ancien domicile,
Où régnent la misère et le chagrin rongeur,

�Où des partis jaloux triomphe la fureur;
Hélas ! mille dangers menacent notre tête,
Et cent jours de douleur suivent un jour de fête.
Arrêtons-nous , Messieurs ; le poteau que voilà ,
Du rayon de l'octroi nous montre le point A l9«ç
Et voici de Saint-Paul le réservoir antique.
Au moment de fouler le pavé domestique ,
Au moment d'appeler le sourire du cœur
Dans les yeul réjouis d'une pudique sœur ,
D'une tante chérie , ou sur la lèvre pâle
De l'objet vénéré d'une amour filiale,
Rangés autour de moi, car je suis votre aîné,
Denis , blond Frédéric, brun et pâle René ,
Brandissant nos rotins et découvrant nos faces,
Renouvelons ici le serment des Horaces
Au bruit étourdissant de ces nombreux battoirs
Qui, macérant le linge au granit des lavoirs,
Nourrissent le caquet de l'écho monotone
Qui voltige aux créneaux des remparts de Narbonne.
Je vous prends à témoin, passereaux babillards
Qui bâtissez vos nids aux brèches des remparts !
Verdets à quatre pieds , aux yeux à fleur de tête ,
Qui prenez vos ébats au fond de la Cunette 20 !
Rapides éperviers perchés au front des tours
Pour scruter de plus haut les clos des alentours !
Vigilants douaniers dont l'escouade rode ,
Sous un chef claudicant 21, pour prévenir la fraude !•
Aqueduc éploré 22 ! Bastion de Vauban !
Hôtel de Cambournac ! Porte de Perpignan,
Que décorent si bien les pierreuses reliques
Des monuments païens ou des temples gothiques !
Église de Saint-Just dont les clochers altiers,
L'ogive ambitieuse et les sveltes piliers .

�239
Les parapets à jour , la fine dentelure ,
La noble , gracieuse et riche architecture,
L'orgue prodigieux et le splendide autel,
Offrent un monument digne de l'Éternel !
Tour massive et sublime, à quadruple guérite,
Par les siècles brunie , où sans cesse s'agite
Le squelette aux bras torts 23, manequin blanc et noir
Qui transmet comme un trait les ordres du pouvoir
Au nord-est vers les murs de la Biterre antique ;
Au cers vers Garcassonne et son donjon gothique;
Et vers le tiède Auster , à ces français nouveaux
Coiffés de la rézille au mépris des chapeaux,
Dansant des fandangos au son des castagnettes,
Vous appelant Senor, parant les noires têtes
De leurs mulets coquets et leur pileux poitrail
De miroirs, de grelots , de pompons et plumail !
Et toi, né des amours de la nymphe Atacine
Et du canal Riquet, canal de la Robine,
Scamandre limoneux qui portes sur ton dos
Ces bateaux allongés en forme de sabots
Qui craquent sous le poids des ballots , des barriques
Des présents de Cérès, des lingots et des briques !
NOUS JURONS de fournir aux fêtes de Sigean
Notre leste , joyeux et gourmet contingent ;
De nous y transporter à cheval, en voiture,
A pied même, à défaut de charrette ou monture ;
D'y danser contredanse et valse et cotillon,
Et d'y faire bouquer les gars du Roussillon,
Les lurons de Portel, de la chauve Corbière,
Tant que de nos amis la tuile hospitalière
Voudra nous abriter, et tant qu'à leurs foyers ,
A leurs banquets friands , les Cauvets , les Ferriers,
Les Mairies, les Razouls et tous les Tallavignes,

�240
D'un accueil gracieux nous estimeront dignes ;
Tant que les monts de sel du marais d'Estarac
Se dresseront égaux à ceux de Mandirac ;
Tant qu'au vent du marin le vaste étang de Bages
Vomira sur ses bords varreck et coquillages

24,

Et d'un sel pénétrant enduira les attraits ,
Pour les mieux conserver , du sexe narbonnais ;
Tant qu'enfin aviso, carraque

25

et balancelle

Hanteront le chenal vaseux de La Nouvelle !
Si l'un de nous forfait à ce serment fatal,
Puisse-t-il s'abreuver des eaux de la Mayral

26

/

N'avoir pour se nourrir que des choux cuits au maigre ,
Sans autre ingrédient que sel, poivre et vinaigre !
Ne récréer jamais son tympan maladif
Que des cris enragés de quelque chat captif !
Ne respirer jamais d'odeur plus délectable
Que celle du mazel ou d'une sale étable !
Que s'il est enrhumé, pour apaiser sa toux ,
Du fade gratte-cul et de l'âpre aragnoux,
Fruits heureux du Quatourze 27, on fasse sa tisane ;
Que cousins et moustics , guêpes et mouches d'âne
Qu'engendrent Marassan

28

ou bien l'étang-salin,

Sifflent à son oreille et le piquent sans fin !
Que dans un rêve affreux égaré sur la Clape

29,

Sans pouvoir s'abriter, il fasse mainte étape,
Cherchant en vain des yeux Capitoul ou Moujan,
Vires, l'Espitalet ou le bourg d'Armissan !
Et qu'au fort de l'été cherchant un frais ombrage ,
Il n'ait pour parasol que le chétif feuillage
De l'arbuste rampant qui blesse le regard
Quand on parcourt les prés de Creyssel ou Malard !
Allez vous reposer, cirez votre chaussure,

�241
Vergetêz vos habits, lavez toute souillure \
Je vais en faire autant. Je vous laisse; au revoir.
Songez que maître Alaux doit nous traiter ce soir.

Août 18J^

��RÉPONSE
A QUELQUES OBJECTIONS FAITES A L'AUTKUR , AU SUJET DE LA PUBLICATION

DE

SES

DE NARBONNE ,

ÉPIGRAMMES

CONTRE

LA

SOCIÉTÉ

ARCHÉOLOGIQUE

DONT IL FAIT ACTUELLEMENT PARTIE.

Élu membre de la société archéologique de Narbonne ,
à l'âge de soixante et un ans, non-seulement sans l'avoir
sollicité, mais malgré toute la peine que je me donnai
pour ne pas l'être, si je n'ai pas cru devoir répondre par
un superbe et dédaigneux il est trop tard h un acte de
courtoisie bien tardif, un peu perfide peut-être, au moins
de la part de ceux qui avaient montré jusqu'ici pour moi
un assez grand éloignement, je ne me suis pas cru non
plus dans l'obligation de supprimer dans mon livre les
nombreuses épigrammes, en prose et en vers, qu'il contient contre le Musée. Pour cela faire, il était réellement
trop tard, et je pris la précaution, à tout événement, de
m'en expliquer avec franchise, avant l'élection, avec ceux

�244
des membres de l'honorable compagnie qui avaient posé
ma candidature , qui la patronnaient chaleureusement, et
qui connaissaient toutes ces épigrammes.
«
«
«
o
o
«
«
«
«
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«
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«

Je leur dis : « Messieurs, je ne suis pas du bois dont
on fait les archéologues ; je n'ai aucune des connaissances qu'il faut pour cela, et je suis trop vieux pour me
mettre à l'étude d'une science qui, presque toute d'observation, ne s'acquiert pas seulement dans les livres,
mais exige surtout, de la part de celui qui veut s'y
livrer avec fruit, des voyages dans presque toutes les
parties de l'ancien monde , pour en explorer les vieilles
ruines, et de laborieuses investigations dans les musées
nombreux que la patience des antiquaires y a fondés
çà et là. Écrivain par hasard , et tout étonné d'avoir
fait un livre à l'âge où la plupart des auteurs, rompus
de bonne heure à ce difficile métier, jugent prudent
de prendre leur retraite , je ne suis au fond qu'un amateur du beau style, en prose et en vers. Ce n'est pas,
malgré les apparences, par dépit de n'être pas des
vôtres , que j'ai attaqué la société ; mais comme il me
semblait que vous vous donniez un peu trop d'importance, pensant avoir doté Narbonne d'un établissement
tout à la fois splendide, utile et profitable, tandis que
je contestais au moins l'un de ces caractères à.la partie
luxueuse de votre fondation , et que je n'étais pas éloigné de croire qu'elle était onéreuse à la ville ; comme
il me paraissait que vous étiez trop exclusifs dans vos
choix, presque toujours circonscrits dans une coterie
dont le zèle ne suffisait pas à justifier les exigences , et
que l'élément lettré, objet pendant longtemps d'une
grande antipathie, qui s'y est forcément introduit,
depuis trois ou quatre ans, ne s'y trouvait qu'en bien

�24b
u

petite minorité;

comme il

m'était revenu que mon

« nom, mis deux ou trois fois en avant par des membres,
« bien inofficieux à moa égard, contre leur intention ,
« n'avait jamais pu attirer à lui qu'un ou deux suffrages,
a

je voulus, sans malice aucune , me divertir et divertir,

« s'il était possible, mes lecteurs, à vos dépens. Aussi
« bien, sans cela . n'avais-je plus rien à dire. Ce fut donc
« avec la jubilation d'un chasseur, depuis longtemps au
« repos, à qui l'on annonce une troupe de bisets ou de
« perdreaux à tirer, dans son voisinage , que je repris la
« plume, quand on m'apprit la vive opposition que ren« contrait ma candidature.
o Aujourd'hui qu'elle semble avoir chance de réussite,
« mon livre est fait, comme était déjà fait d'imagination,
« à ce qu'on dit., le siège de Rhodes , par l'abbé de Vertot,
« quand lui parvinrent des renseignements exacts sur la
« prise de l'île par les Turcs, sous le règne de Soliman II.
« Il est non seulement fait, mais aux trois-quarts impri« mé. J'en suis fâché pour vous; mais si je suis élu , et
« que j'accepte , ce qui est fort douteux , je ne changerai
« rien à mon ouvrage. Je ne dirai point, comme le géné« ral des jésuites Ricci, au sujet des modifications à
« faire aux statuts de cet ordre célèbre, « situt est aul non
« sil » , car j'ai un fort compte à régler avec M. Caillard,
« mon imprimeur, et la Société archéologique de Nar« bonne ne le paierait pas pour moi-, mais je vous dirai,
« et je vous dis dès à présent : Mon livre paraîtra tel qu'il
« est, sans que j'en retranche la plus petite épigramme. »
J'ai persisté , ami lecteur, dans ce parti pris.
Mais, m'objeclerez-vous, pourquoi donc avoir accepté?
— J'ai eu dix raisons pour une de le faire : et d'abord,
on me voulait avec tout mon bagage, non pas après la

�2*6
publication de mon livre , ajournement que je ne pus
obtenir, mais incontinent , et en m'assurant que Monsieur
l'abbé Jalard ne me donnerait l'extrême-onction qu'autant
que je la demanderais , qu'on n'entendait pas me couper
les ailes, et que je pourrais, si le cœur m'en disait encore,
continuer mes plaisanteries contre la Société-, ce qui est
beaucoup. En n'acceptant pas, j'aurais causé un sensible
déplaisir à ceux de mes confrères qui me veulent réellement du bien, et j'aurais encouru, à n'en pas douter, le
reproche d'un amour-propre oulre-cuidant. J'échappais ,
en acquiesçant à ma nomination, aux insistances dont mes
deux consorts, élus le même jour que moi, qui n'y ont
pas résisté, au reste, ont été assaillis. Je n'ai pas voulu
faire manquer peut-être une combinaison , car il s'en fait
là quelquefois, dit-on, comme il s'en manipulait dans
les anciennes assemblées législatives ; j'aurais occasionné
tout au moins, par mon refus, une nouvelle élection. Je
n'ai pas voulu ensuite que l'on se demandât, dix ou vingt
ans après ma mort, si mon livre me survit jusqueslà,
pourquoi ayant fait de l'archéologie à ma manière, et
ayant accouché d'un livre divertissant, peut-être instructif
sur le pays, qui m'a coûté bien du temps, force insomnies et pas mal de recherches , pourquoi je n'avais pas été
membre de la société de ce nom, dans une petite ville où
les amateurs de la bonne littérature ne se comptent pas
par douzaines. L'un aurait dit : « C'était peut-être un uiau« vais coucheur, un rimeur impertinent tellement épris
« de ses vers, qu'il en assommait tout le monde. » Un
autre, que j'étais peut-être un homme taré-, que je m'adonnais au vin, comme un poëte de Paris, que l'Académie
française, admiratrice de son talent, n'appela, dit-on,
dans son sein , qu'après qu'il eut bien promis d'être plus

�247
tempérant à l'avenir. Que sais-je encore ! que je déchirais,
à belles dents, jusqu'à mes amis, ou que l'on me fuyait
comme un bœuf vicieux dont on craint les coups de corne.
Toutes ces suppositions dommageables à ma réputation...
— Mais, Monsieur, on aurait peut-être dit aussi : « Ses
« adversaires, s'il en avait, n'entendaient rien en littéra« ture.» — Oh non! vingt-quatre érudils, triés comme sur
le volet, ne pouvaient pas être tous soupçonnés d'avoir
été sans littérature et sans goût. Toutes ces suppositions ,
dis-je, dommageables à ma réputation, sont désormais
inadmissibles. Et ne voyez-vous pas, d'ailleurs, lecteur
peu réfléchi ! qu'en entrant dans la société j'ai pris ma
part du ridicule que j'ai voulu lui donner, et que mes
épigrammes ricochent contre moi.—Vous êtes bien généreux! — Oui, et plus même que vous ne pouvez vous
l'imaginer. Vous le comprendriez si vous saviez combien,
à raison de mon insuffisance et dans l'idée que je ne plais
pas à tout le monde, je me trouve mal à mon aise les
jours où je ne puis pas absolument me dispenser de siéger.
Si je ne me faisais un rempart de quelques livres que je
feuillette au hasard, je ne saurais quelle contenance me
donner ; car ce ne sont presque jamais des points de littérature ou d'histoire qui s'agitent là, mais des questions de
réparations, d'embellissement, ou bien d'achats de livres,
de tableaux et de curiosités; et celui qui ne connaît pas
la valeur vénale de ces articles trouve rarement un mot à
placer. J'ai, d'ailleurs, tant fait de patois et si longtemps
vécu au milieu de paysans qui ne parlaient que cet idiome,
que j'ai perdu l'habitude du français. Je ne me le rappelé
un peu que la plume à la main. Il se passera bien du temps
avant que je conseille à faire partie d'une commission, à
plus forte raison à accepter les fonctions de président ou

�248
de secrétaire. Ma générosité est donc au moins égale à
celle de ces Messieurs. Cette publication ne fera aucun
tort au Musée. Il faudrait la grosse artillerie de l'argumentation pour le battre en brèche-, encore même!... n'ont-ils
pas , en effet, un capitaine du Génie pour déjouer l'attaque? Le raisonnement est la partie faible de mes conférences. On y trouvera même le pour et le contre, car je
m'y suis donné pour contradicteur un membre de la société qui me donne bien du fil à retordre Ce n'est pas à
coups de flèches qu'Erostrale , pour se faire un nom dans
l'histoire, détruisit, à Ephèse, le fameux temple de Diane;
il y mit le feu, l'impie ! et ne réussit que trop bien à l'anéantir et à s'immortaliser de la sorte. Si notre panthéon doit
périr, mes traits n'y auront en rien contribué, et le feu
du ciel, celui que peut occasionner l'imprudence ou que
peut lui communiquer l'incendie accidentelle des magasins
à fourrage voisins, seront la cause d'un sinistre si déplorable. Aujourd'hui que j'ai pris place au banquet archéologique, si je causais la ruine du Musée , je serais plutôt
un autre Samson qu'un nouvel Érostrate, surtout si c'est
pour me jouer le tour, que le plus grand nombre m'a
nommé , car je resterais enseveli sous ses décombres avec
les Philistins, devenus mes confrères. — Vous ne serez
jamais, Monsieur, un incendiaire, ni un démolisseur
dans l'acception propre de ces mots-là, nous le savons fort
bien-, mais en vous attaquant in globo, comme vous le
faites, à ceux des archéologues qui ont pris la plus grande
part à la fondation du Musée, et qui se sont voués à son
accroissement, ne faites-vous pas la même chose que si
vous y mettiez le feu ou le détruisiez à coups de marteau? Ne risquez-vous pas de les décourager, en portant
atteinte à leur considération scientifique? On les rempla-

�249
cerait difficilement, peut-être, s'ils venaient à se retirer.
— Rassurez-vous, Monsieur, Tènoun coumo dé gaffarots,
comme nous le disons d'une manière si expressive en
patois -, d'ailleurs, uno avulso non dejiciunt plures ; il se
présente d'ordinaire une demi-douzaine de candidats pour
remplacer un membre décédé ou démissionnaire. La réputation de ces Messieurs croît de jour en jour , comme le
prouvent tant d'articles de journaux français et espagnols,
qui la propagent de la Durance au Guadalquivir; elle a
des bases trop solides pour que. le bras débile d'un pauvre
diable tel que moi, qui ne puis, sans eux, faire la mienne,
puisse seulement l'ébranler. Il serait tout aussi facile à un
vieux sacristain d'éteindre, d'en bas, avec sa courte
haleine, un cierge du Mois de Marie, de quinze mètres de
hauteur , comme j'en vis un , en 1853, à côté du grand
autel de notre cathédrale, qui brûla pendant trente et
un jours et trente et une nuits consécutifs-, ou plutôt (la
comparaison en vaut mieux), il serait tout aussi facile à
un concierge de grande maison, hors d'âge, d'éteindre,
avec son souffle, à l'issue d'une grande soirée, un lustre
de vingt-quatre bougies, demeurant suspendu, à peu
près à égale distance du plancher et du plafond. —Ce
n'est pas à Narbonne, bien sûr! qu'on verra cela, par la
grande raison que nos riches ne le sont pas assez pour
donner des soirées grandes ou petites.— Avez-vous jamais,
Monsieur, fait à ce jeu que nos gamins appèlent Foro.'
foro dé ma mountagno! Quand l'un d'eux a été assez heureux pour atteindre la cime du mont de terre où ils se
bousculent, il joue des pieds et des mains, comme un
démon, pour éviter qu'on ne l'en expulse, et il tient facilement tête, par l'avantage de sa position, à plusieurs
assaillants. Pareille chose arrive dans toutes les sociétés

�250
scientifiques ou littéraires de bas étage. — De bas étage !
mais vous n'y pensez pas ! La nôtre est très-haut perchée.
— Je me reprends. Pareille chose arrive dans toutes les
sociétés de cette nature, dont les petites villes se sont
donné le luxe. Les anciens ont la main faite à beaucoup
de choses pour lesquelles les nouveaux élus sont neufs
comme des jetons, aux procès-verbaux , à la correspondance, etc.; ils connaissent comme des brocanteurs et des
bouquinistes le prix des livres, des médailles, des potiches et de toutes sortes de curiosités. Ils ont de bonnes
relations dans les sociétés voisines, et qui s'attaque aux
uns s'attaque aux autres, au nombre de plusieurs mille.
— De plusieurs mille! vous m'élonnez. — Oui, Monsieur,
de plusieurs mille. Je n'ai jamais vu de congrès national
ou régional archéologique, mais j'ai ouï dire qu'il s'en
tint un, il y a quelques années, à Valence, où il ne se
trouva, il est vrai, que quelques centaines de ces messieurs , à cause d'une épidémie, je crois ; aussi, vu leur
petit nombre, se séparèrent-ils sans rien faire. Je n'ai
jamais vu, dis je, un cougrès de cette nature; mais ce
doit être un spectacle bien imposant. Cynéas disait, du
sénat romain , à Pyrrhus, son maître, qu'en entrant dans
cette majestueuse assemblée, il crut voir un sénat de rois.
Je ne trouverais pas, moi, de meilleure comparaison pour
exprimer le respect dont je serais saisi, en voyant réunis
les gros bonnets de l'ordre, puisqu'ils sont, en effet, les
rois de la science.
Pour en revenir au musée de Narbonne, tout y va maintenant comme sur des roulettes. Il ne s'agit presque que de
conserver ce qu'il contient et de recevoir le plus gracieusement possible ce qu'on lui donne.— Halte-là! Monsieur,
je vous arrête. Vous venez, sans le vouloir, de faire un

�251
grand éloge des membres qui en ont eu la haute direction,
puisqu'ils ont tant fait, dans un quart, de siècle seulement,
qu'il peut aller, pour ainsi dire , tout seul ; et vos dons, à
vous, n'auront été que des railleries et des quolibets! —
C'est vrai ; mais j'ai eu ma bonne part des unes et des
autres, dans ma courte carrière d'écrivain, et les railleurs
étaient peut-être ceux sur le compte desquels je me suis
égayé à mon tour. Qui sait, au reste, si le peu de bruit
que peut faire ma publication ne tournera pas à l'avantage
du Musée? Les épigranimes de La Chapelle et de Bachaumont, contre Narbonne, lui valurent, dans, le dernier
siècle et vers la fin du précédent, bien des visites qu'elle
n'aurait pas eues sans leur célèbre badinage. Quant à moi,
je sais bieu que si, étranger à une petite ville , aussi
laide que l'on voudra, j'apprenais, en y passant au près
pour la première fois, qu'on y a fait, dans les combles
d'une ancienne forteresse , un musée où l'on grimpe par
un perron de quinze marches et un escalier de quatrevingt-huit, total: cent trois marches, bien comptées,
tandis que partout ailleurs on les fait au rez-de-chaussée
ou tout au plus au premier étage des bâtiments qui les
contiennent, pour la commodité des visiteurs, surtout
des visiteuses,
« De nos savants français tel est le caractère. »

frappé de l'originalité de cette idée, je voudrais absolument le voir, dût-on m'y hisser avec des cordes. Mais j'en
ai dit assez, ami lecteur, pour justifier la publication de
mes facéties, et je m'apperçois que je ne fais que reproduire avec moins de gaîté ce que j'ai dit dans mes conférences. Prenez la peine de les lire -, j'y ai mis assez de

�232
sel, et je les ai imprégnées d'assez d'érudition pour vous
faire avouer, tout-à-l'heure, que je ne pouvais, sans
tronquer mon livre, en retrancher ce qui a trait au
DE NARBONNE.

MUSÉE

�LAMENTATIONS

Air des Visilandines.

Comme un plateau mal argenté,
Qui se ternit dès qu'on le rince,
D'un peu d'esprit je suis frotté,
Et mon savoir est aussi mince.
Mon criquet bronche, à chaque pas ,
Dans le manège poétique ,
Et cependant je ne suis pas

)

Du chapitre archéologique.
En langue d'oc, en langue d'ouail (*)
J'ai composé couplets et prose ,
Dont le style sent plutôt l'ail,
Que la fleur d'orange ou la rose.
Par moi seul tout ce plat fatras
Fut mis en mauvaise musique,
Et cependant je ne suis pas
Du... synode archéologique.
) Ouail pour oil. oïl. buyï, ouil. ouy . licence poétique.

)

�254

Parfois sur un plus beau terrain,
En casse-cou, je me hasarde ,
Et, d'une maladroite main,
J'esquisse les traits d'Ermengarde.
En dépit de la muse , hélas !
J'embouche la trompette épique ,
Et cependant je ne suis pas

j

Du... congrès archéologique.
Sur le latin , j'en fais l'aveu,
Ma science n'est pas très-forte.
Le grec est pour moi de l'hébreu ;
Quel besoin d'une langue morte !
De l'art païen nul n'est plus las ;
Il me faut en tout du gothique ,
Et cependant je ne suis pas

,

Du... cénacle archéologique.

)

Un Raphaël, un Murillo,
Sont peu communs , mais on s'en passe.
Ce que je prise , en un tableau ,
C'est son beau cadre et sa surface.
Je confonds Junon et Pallas,
L'Académie et le Portique,
Et cependant je ne suis pas

(

Du... concours archéologique.

'

Quand, la nuit, par un temps serein,
Le ciel resplendit de lumière,
Je sais trouver, d'un doigt certain,
Au zénith, l'étoile polaire.
C'est sur les bords de l'Eurotas
Que je cherche Athènes, l'antique,
Et cependant je ne suis pas

i

De... la chambre archéologique. S

�255
Sur mon portrait, peint par Boilly,
Portrait qui n'est pas sans mérite,
On me trouve blême et vieilli.
L'air désolé d'un héraclite.
« Est-ce là , « se dit-on tout bas ,
« Notre anacréon drolatique ?
« Il boude, au sûr, de n'être pas j
« Du... concile archéologique.
)
J'ai soixante ans , c'est déjà tard ,
Nul ne m'assiste et m'encourage...
Pardon , pardon ! l'abbé Jalard
M'a fait l'aumône d'un suffrage.
Prêtre et poète, en pareil cas ,
Sa charité pour moi s'explique.
Eu attendant, je ne suis pas
i
Du... conseil archéologique.
'
« Monsieur Birat aura son tour, »
Lui répondit l'Aréopage.
N'est-ce pas , sous un heureux tour,
Me mettre , à peu près, hors de page ?
« Nous avons d'autres candidats. »
Parbleu ! j'en connais la fabrique,
Et, sans sa marque, on n'entre pas -,
Dans... le cercle archéologique.
j
Que sera mon enterrement?
0 ciel ! je frémis quand j'y pense.
Le drap d'honneur du corps savant
Y brillera... par son absence.
Bonnel, tu te consoleras,
Car on t'a fait aussi la nique ,
En t'écriant : « Il n'était pas
« Du... comice archéologique. » j

.

�2b6
Morbleu ! que n'ai-je un million ,
Deux beaux chevaux à ma voiture,
Une particule à mon nom ,
Un bahut d'antique structure ;
Ces Messieurs me tendraient les bras.
Quel accueil tendre et sympathique !
Mais je vivote... et ne suis pas
j
-

,

Du... collège archéologique.
Le fondateur du Muséum,
Dont on flairait fort les médailles,
Leur lègue... — Quoi ? — Son os sacrum,
Bon sifflet pour la chasse aux cailles !
Méfiez-vous des cœurs ingrats ,
Et, sans un bon titre authentique ,
Beaux Messieurs, ne leur ouvrez pas

i

Le... conclave archéologique !

S

Janvier (857.

.

�LA

SOCIÉTÉ ARCHÉOLOGIQUE
DE NARBONNE.
BOUTADE POUR RIRE,

MELEE DE VERS.

Les sociétés scientifiques ou littéraires, en général, sans
en excepter même l'Institut de France, qui les prime toutes , ont été souvent l'objet de la malignité publique, à
laquelle rien ne saurait échapper dans notre facétieuse
nation. On a ri et l'on rira encore de leur composition, de
la paresse de leurs membres, du peu d'utilité de leurs travaux , de la mauvaise application des fonds dont les dotent
le gouvernement, le département, les communes et les
particuliers, et même de ce qu'elles font de bien , si quelque
esprit chagrin ou de travers en juge différemment. S'il y a
quelquefois du mal à cela, il n'est pas sans compensation.
Comment refuser au public, dont les deniers, en définitive,
servent à l'érection des palais ou des hôtels qui leur sont
destinés, un droit de critique sur le style de ces constructions et de leurs ornementations, sur le mérite artistique
des curiosités, des tableaux, sur la valeur littéraire ou
scientifique des ouvrages que contiennent les musées et les
IT

�238
bibliothèques, annexés d'ordinaire à ces académies? Comment interdire, au public lettré surtout, le droit de s'égayer
sur le compte d'une société qui, faisant de sa composition
une affaire de camaraderie, n'admettrait systématiquement
dans son sein ( cela se voit assez souvent ) que des personnes
qu'elle croit devoir abonder dans les idées de ses membres
les plus influents , 'tandis que, d'un autre côté, cette société
tiendrait obstinément à l'écart d'autres personnes d'un mérite avoué, d'un naturel sociable et d'une moralité incontestée, par cela seul qu'elle leur supposerait une indépendance absolue des volontés et des caprices de ceux de ses
membres qui en ont pris la haute direction. Les hautes
positions ont leurs avantages : on met en relief soi et les
siens, on se fait un nom , on contente ses goûts aux dépens
du public, on a tout un personnel à sa dévotion , on est en
rapport avec les touristes de passage et même avec de véritables illustrations, s'il s'en rencontre parmi les nombreux
visiteurs des bibliothèques et des musées, etc.; mais elles
obligent aussi, ces positions : il faut accorder quelque chose
au goût des autres ; se donner des conseillers qui vous
détournent, le cas échéant, d'une dépense hasardée ; avoir
toujours en vue la raison d'être de la société qu'on représente, ainsi que les progrès de l'art; il faut, enfin, de
l'impartialité dans les choix, lorsque la mort fait des vides
parmi les sociétaires, si on laisse à quelques-uns le monopole des candidatures.
Rien de tout cela ne saurait être contesté ; et, quand il
y aurait de l'injustice dans les reproches faits à la majorité
de la société inculpée, cela ne tire pas à conséquence pour
un être de raison, embrassant aujourd'hui la moitié plus
un de ses membres présents, et pouvant comprendre
demain les 5/4, les 7/8 ou même la totalité de ces mêmes
membres; tandis qu'une insouciance absolue de ce qui se
passe dans le sein de la société, lui laissant carte blanche

�2S9
pour l'exécution de ses projets de réparation et d'achat, la
porterait à se regarder, à la longue , comme omnipotente et
comme usufruitière exclusive d'un précieux matériel, consacré , dans l'idée primitive du département et de la Cité,
à l'utilité et à l'agrément de tous les membres de la communauté plutôt qu'à la délectation de quelques-uns. Aussi les
critiques, plus ou moins justifiées, et même les épigrammes, plus ou moins mordantes, n'ont-elles jamais manqué
aux corps scientifiques ou littéraires. Elles émanent tantôt
de personnes tout à fait désintéressées ( celles-ci sont les
moins passionnées ), tantôt d'individus dépités de n'en pas
faire partie . et tantôt enfin , ce qui est plus .surprenant, de
quelques membres de ces corps, dont les idées n'ont pas
prévalu. « Ils sont-là quarante imbéciles, fait-on dire à
Baour-Lormian, dans une de ces épigrammes décochées
contre l'Académie française, et moi, Baour, je n'en suis
pas ! » Un plaisant fit cette autre épigramme, à propos de
la nomination , à cette même académie, de l'auteur des
caractères :
« Quand La Bruyère se présente,
« Pourquoi donc crier haro ?
« Pour faire un nombre de quarante,
« Xe faut-il pas un zéro? »

Tout le monde a connaissance de celle de Piron, tournée
en manière d'épitaphe :
« Ci-gil Piron, qui ne fut rien,
« Pas même académicien. »

et de cette autre, du même écrivain, un peu moins mordante : a Ils ont de l'esprit comme quatre, ces quarante
gaillards-là ! »
Le même Baour-Lormian, cité plus haut, et le poète
Lebrun , tous deux membres de l'Académie française, amu-

�2G0
sèrent le public lettré, dans toute la France, sous le premier empire, par les épigrammes qu'ils éjaculaient l'un
contre l'autre :
( Baour disait.)

« •Lebrun do gloire se nourrit ,
« Aussi voyez comme il maigrit. —
( Lebrun ripostait

« Sottise entretient la santé ,
« ISaour s'est toujours bien porté. »

Dans la grande querelle des anciens et des modernes, qui
partageait l'Académie, du temps de Boileau, cet admirateur
passionné d'Homère et de Virgile , de Sophocle et d'Horace,
déversa des flots de raillerie sur les détracteurs des anciens,
et les lapida d'arguments. Voici une de ses épigrammes :
« Clio vint, l'autre jour, se plaindre au dieu des vers,
« Qu'en certain lieu de l'univers
« On traitait d'auteurs froids, de poètes stériles,
« Les Homères et les Virgiles. —
« Cela ne saurait êlre ; on s'est moqué de vous,
« Reprit Apollon en courroux;
« Où peut-on avoir dit une telle infamie !
« Est-ce chez les Hurons, chez les Topinambous? —
« C'est à Paris. — C'est donc dans l'hôpital des fous? —
« Non | c'est au Louvre , en pleine académie. »

Il aurait poussé bien plus loin l'irrévérence , le caustique
Boileau! et se serait montré, envers ses confrères, malin
comme un singe, s'il était vrai qu'il eût écrit à ses amis
dans des moments d'humeur : « que la Compagnie n'était
« composée , à deux ou trois hommes près , que de gens du
« plus vulgaire mérite, et grands seulement dans leur propre
« imagination, » et qu'ennuyé de sa devise : A L'IMMORTALITÉ ! il eût proposé « de figurer à la place une troupe de
« singes, se mirant complaisamment dans une fontaine, avec
« ces mots : Sibi pulchri. » Mais d'Alembert, reniant pour

�261
ainsi dire sa compagnie, se montra plus insolent encore,
lorsqu'annonçant à Voltaire la triple élection de Trublet,
Le Batteux et Goëtloquet, qui déplaisaient fort aux philosophes , il ajouta : « Je ne vous écrirai plus de l'Académie ; je
« crains bien qu'il ne faille bientôt dire de ces gens-là ce
c que Jacques Rostbiff dit du nom de Monsieur .- 11 y a trop
« de faquins qui le portent. »
Avec un peu plus d'aménité, peut-être , mais non moins
de vivacité, les académiciens du temps de la Restauration
prirent fait et cause, les uns pour le genre classique, les
autres pour le genre romantique; et, tout récemment,
M. Viennet, fabuliste de premier ordre, au moins quant à
la fable politique, s'est indigné, avec justice, mais avec
mesure, dans la préface de la nouvelle édition de ses fables,
contre l'inconcevable diatribe de Lamartine, sur le caractère
et les œuvres du pauvre Lafontaine. Je borne-là mes citations. Eh bien! ce que tant d'autres ont fait, je le fais à
mon tour dans mes deux chansons, adressées à notre société,
qui ne renferment aucune personnalité blessante, et dans
lesquelles je ne crois pas avoir dépassé les bornes d'une plaisanterie de bon aloi. « — Mais de quoi vous plaignez-vous?
« dira peut-être quelque membre de cette société. Avez-vous
« fait quelque démarche pour être des nôtres ? Quand s'est«. elle révélée votre candidature ? Nous ne pouvions pas
« deviner votre désir, et, faute de ce don de seconde vue, il
« était naturel que nous pensassions plutôt à des personnes
« bien posées dans la société narbonnaise et d'un mérite réel,
« qui nous demandaient cet honneur, qu'à vous , que nous
a regardions comme plein d'indifférence à ce sujet. Que réu pondez-vous à cela ? —» Je réponds que bien m'en a pris de
n'avoir fait aucune démarche , et de n'en avoir pas autorisé ;
j'ai évité par-là les camouflets que'se sont attirés ceux d'entre-vous qui, sans m'en prévenir, ont mis mon nom en
avant. Ils pensaient probablement que ma nomination ne

�262
ferait pas un pli, tandis que j'étais convaincu, par la finesse
de mon odorat, que si quelqu'un de mes amis, même non
dépourvu d'influence, me proposait pour candidat, cet ami
ne devait pas réussir; c'est ce qui est arrivé, au moins
deux fois. Mes démarches personnelles n'auraient pas produit un meilleur effet. Les choix sont arrêtés bien avant le
jour de l'élection. Ils se discutent en tout petit comité , pendant la dernière maladie du membre qui y doit donner lieu
par sa mort, et les réunions générales, à cet effet, ne sont
que de pure forme. Les amateurs de bouquins n'ont jamais
eu beaucoup de chance d'être nommés à ce titré seul. Il
faut passer pour se connaître en médailles, en peinture ou
en poterie, et se montrer disposés surtout à voter toutes
les dépenses proposées pour ces objets, pour se flatter de
réussir. Beaucoup d'élections simples, géminées ou trigéminées ont eu lieu depuis l'année 1853 , époque de la formation de la société ; mon nom n'a figuré sur aucune liste ; ce
qui n'est pas une preuve de bienveillance , car, à moins de
vouloir se moquer de ceux qui sont portés en deuxième et
en troisième ligne , sans l'avoir sollicité , il faut croire qu'on
ne serait pas trop fâché de voir la majorité se prononcer
pour eux. Je suis certain que plusieurs personnes ont été
nommées, depuis 1848 notamment, sans en avoir exprimé
le désir, bien plus sans pouvoir s'imaginer que l'on pensât
jamais à elles, et pour cause. «— C'est possible, dira quelqu'autre de ces Messieurs; nous en avions même éprouvé un
dommage matériel; mais elles ne s'étaient pas permis des
plaisanteries à notre égard, comme celle-ci, par exemple :
«
«
«
«

Leur Muséum... en espérance !
A Gamelin doit tout son prix;
Attendez ! ils sont en instance
Pour un Rubens qu'on leur a pris. »

Comment ! notre musée doit tout son prix aux tableaux de

�Gamelin ! Mais nous n'avions rien du peintre Gamelin, à
cette époque. —« Absent de Narbonne, lorsque je fis le
poème où se trouve la strophe dont vous vous rappelez si
bien, je croyais que vos confrères avaient été autorisés à
enlever, de la chapelle de la Charité, les tableaux qui la
décorent, et qui sont du peintre sus-nommé. J'étais dans
l'erreur; au reste, vous n'ignoriez pas que votre goût, votre
capacité littéraire, le bon emploi des fonds dont vous disposez, avaient été souvent révoqués en doute par quelquesuns de vos nouveaux confrères ; et cependant vous êtes
ailés au-devant d'eux... Convenez-en, voyons! Avez-vous
déposé vos ressentiments sur l'autel dédié à Auguste, trois
ans avant sa mort, par les habitants de Narbonne , et dont
l'inscription fut traduite en français par l'un de vos confrères , à l'époque de votre mémorable exposition ? ou n'est-ce
pas plutôt que, flairant quelque allocation nouvelle du département ou de la commune, vous avez jugé politique
d'oublier des démêlés récents, pour en prévenir d'aussi
fâcheux à l'avenir ? A mon égard, c'est autre chose : je ne
puis rien ni pour ni contre vous ; je ne suis membre d'aucun
conseil administratif. «— A l'index donc, le rimeur imper« tinent ! Qu'avons-nous à faire d'un poète et d'un poète
« railleur encore, quand nous avons déjà un métromane que
« nous troquerions bien, tout débonnaire qu'il est, contre
« un peintre dont nous avons grand besoin ! Le sic pictura
« poésis est une plaisanterie d'Horace. Notre poète-peintre,
« si on l'écoutait, ferait voiler tous les nuds de nos tableaux
« et de nos plâtres, et ne voudrait au musée que des Saintesu Familles.— » A votre aise, Messieurs, mais mes aises à moi
sont de tirer parti des occasions qui se présentent, pour
m'épanouir la râte, et récréer mes lecteurs habituels ; j'en
pris aux cheveux une d'excellente, sous la défunte république. Celle que me donne votre mauvais vouloir, bien réel,
quoique à l'état latent, a bien son à-propos , et je m'en em-

�264
pare. « — Ah ! vous, vous en emparez ; eh bien ! vous en
« serez le mauvais marchand. Vous n'avez pas jusqu'ici
« rencontré d'aristarque sérieux, et vous vous en prévalez
« pour vous donner carrière, en persiflant, à droite, à
« gauche, ouvriers, paysans, arpenteurs, pèlerins, profes« seurs, archéologues ! Nous allons vous houspiller à notre
« tour, et donner mandat ad hoc au plus savant d'entre« nous, à celui qui manie le mieux la parole. Vous n'avez
« qu'à vous bien tenir. — » Ah diable ! si je m'étais douté
de cela, je me serais appliqué davantage à mes chansons ;
mais enfin le vin est tiré, il faut le boire.

�Premier Entretien.

(Il faut supposer ici que, conformément à l'avis mis dans la bouche du second interrupteur, un
membre de la société a été chargé par elle d'épiloguer les couplets épigrammatiques de l'auteur,
qui s'y est complaisamment prêté. Quatre entretiens sont consacrés à cette critique : le premier a
lieu dans le cabinet de l'archéologue délégué , qu'on suppose être un avocat, et les trois autres
dans le jardin du musée. )

L'AUIEUR (entrant dans le cabinet de son aristarque). Bonjour, Monsieur.
L'ARISTARQUE. Ah, vous voilà ! bonjour.
L'AUTEUR. Je viens vous soumettre mon badinage poétique. Je vous dérange peut-être?
L'ARISTARQUE.
Nullement; je viens de déjeûner. Je suis
entièrement à vous jusqu'à deux heures. Les ordres sont
donnés. Mes clients, s'il en vient, seront éconduits. Asseyezvous; me voici prêt à vous entendre.
L'AUTEUR. Dois-je vous chanter mes couplets ou simplement les lire?

�L'ARISTARQUE. « Les vers sont enfants de la Lyre », chantez , Monsieur, chantez !

(L'auteur

chante, sur l'air des

VISITANDINES,

les couplets de sa chanson intitulée :

LES LAMENTA-

TIONS DU POÈTE NAHBONNAIS. )

Comme un plateau mal argenté,
Qui se ternit dés qu'on le rince ,
D'un peu d'esprit je suis frotté,
Et mon savoir est aussi mince.
Mon criquet bronche, à chaque pas ,
Dans le manège poétique ,
Et cependant je ne suis pas
Du chapitre archéologique!

)
;

L'ARISTARQUE. Je critique, Monsieur, dans ce couplet, le
mot manège. On dit bien carrière poétique, comme on dit
carrière politique, judiciaire, etc.; mais je n'ai vu, dans
aucune pièce de vers, cette locution de manège poétique.
Comment la justifiez-vous?
L'AUTEUR. Je la défends, en vous faisant remarquer que
mes vers étant le plus souvent tournés en strophes , il semble que mon criquet fasse une révolution , décrive un cercle
entier à chacune. J'ai donc pu me servir du mot manège,
qui rend cette habitude de tourner toujours, de circuler,
qui est le propre des chevaux d'un cirque.
L'ARISTARQUE. Allons, passe pour le mot manège, puisqu'il
ne signifie pas ici astuce, adresse , rouerie , etc. Je critique
encore le mot chapitre. Je crois que vous pouviez en trouver
un autre de deux syllabes ou trois, qui fut l'équivalent de
celui de société ( puisque celui-ci ne peut entrer dans le
vers ), et qu'on ne put confondre avec un chapitre de chanoines , par exemple.
L'AUTEUR. Ma pièce se compose, Monsieur, de douze cou-

�267
plets qui contiennent tous, au refrain, un mot à peu près
synonyme de société, réunion, confrérie. Vous pouvez
choisir celui qui vous conviendra le plus.
L'ARISTARQUE. Douze synonymes pour un!... c'est un peu
fort. Nous verrons; mais, en tout cas, ce n'est pas à moi
de choisir ; c'est à vous, Monsieur l'auteur, et votre responsabilité est engagée.
.

L'AUTEUR

En Jangue d'oc, en langue d'ouail
J'ai composé couplets et prose
Dont le style sent plutôt l'ail
Que la fleur d'orange ou la rose.
Par moi seul tout ce plat fatras
Fut mis en mauvaise musique .
Et cependant je ne suis pas
)
Du .. synode archéologique !
)

^

L'ARISTARQUE. Trois observations à faire sur ce couplet.
Pour faire rimer le mot oil que l'on a toujours écrit ainsi :
oïl ou oil, et qui rime ainsi avec le mot poil, vous glissez
la diphtongue ua entre l'o et Fi. Cela vous est-il permis?
L'AUTEUR. C'est une licence poétique. Je ne m'en permets
pas souvent; passez-la moi. Il n'est pas bien sûr d'ailleurs
qu'au moyen âge on prononçât oil et non pas ouail. La
France se partageait alors en deux grandes parties, qui
avaient chacune son langage. Les peuples au sud de la Loire
disaient oc pour oui ; ils disent aujourd'hui o, dans le Narbonnais au moins. Il y a donc eu altération dans la prononciation de ce monosyllabe. La même altération peut avoir eu
lieu dans la prononciation du mot oil, qui signifiait oui
pour les habitants des contrées au nord de la Loire. Ce qui
fortifie ma supposition, c'est que dans beaucoup de pièces
de théâtre du genre comique qui se jouaient du temps de
Molière, les personnages disent souvent ouais.
L'ARISTARQUE. Ouais, soit, mais non pas ouail, et d'ailleurs

�268

ce mot est presque toujours employé comme interjection,
et n'a pas la signification de la particule affirmative oui.
Ma remarque subsiste. Passons à ma seconde observation.
Vous dites fleur d'orange ; n'est-ce pas fleur d'oranger qu'il
faudrait dire? Cette fleur ne vient pas de l'orange, puisqu'au
contraire elle se change en orange quand le fruit se noue.
L'AUTEUR. L'usage a prévalu chez
les confiseurs et les
pharmaciens de dire fleur d'orange, et l'Académie a fini par
adopter cette manière de parler.
L'ARISTARQUE. Bah , bah ! l'Académie ; belle autorité !
L'AUTEUR. Ah, ah! je vous y prends. Vous raillez le plus
illustre de nos corps littéraires, et vous trouvez mauvais
que je m'amuse à vos dépens ! je ne suis pas plus coupable
que vous. Au reste, les Bécherelle, les Nodier, etc., qui
sont de grands philologues , admettent le mot fleur d'orange.
« Craint-on de s'égarer sur les traces d Hercule ! »

J'attends votre troisième observation.
L'ARISTARQUE. Oh ! pour celle-ci, nous allons en découdre.
Vous avez, dites-vous, mis en mauvaise musique un fatras
composé de prose et de vers. Est-ce que l'on peut mettre de
la prose en musique? des couplets , à la bonne heure ! Comment vous tirerez-vous de là ?
L'AUTEUR. Je m'en tirerais mal, Monsieur, j'aime mieux
donc passer condamnation sur ce point. C'est une négligence ; mais attendez ! rien n'empêche de mettre de la prose
en musique : Rameau se chargeait, disait-il, de mettre la
Gazette de Hollande en musique, aux applaudissements de
ses auditeurs , et notre célèbre concitoyen Mondonville réalisa ce tour de force, avec bonheur , quant à la formule du
privilège qui précédait ses partitions.
L'ARISTARQUE.
Je l'avais oublié; en tout cas, vous ne
l'avez pas fait, vous ! et vous allez avouer aussi qu'il n'est

�2fi9
pas exact de dire que vous ayez fait vous-même la musique
de vos pots-pourris.
L'AUTEUR. Mon Dieu ! cela m'eut été impossible, puisque
je n'en connais pas une note ; mais le choix des airs
m'appartient, et M. Yven, votre confrère, compositeur
très-distingué, a trouvé ce choix des plus heureux. Il l'a
dit ; il l'a écrit. Je suis à même de vous faire voir le brillant
éloge qu'il a fait de ma Passion, sous le rapport musical.
. Je serais curieux de voir cet éloge. Vous me

L'ARISTARQUE

ferez le plaisir de me le communiquer, n'est-ce pas ?
. Bien volontiers.

L'AUTEUR

Parfois sur un plus beau terrain,
En casse-cou, je me hasarde,
Et, d'une maladroite main ,
J'esquisse les (rails d'Ermengarde.
En dépit de la muse, hélas !
J'embouche la trompette épique,
Et cependant je ne suis pas
)
Du... congrès archéologique !
)

. Le mot de casse-cou ne me convient pas

L'ARISTARQUE

avec cette application. Un casse-cou, c'est un mauvais
escalier, un mauvais pas, notre échelle à roulettes, si frêle,
si branlante, qui joua un si mauvais tour à notre vénérable
bibliothécaire, quand il voulut placer sur la corniche d'une
tablette, à quinze pieds du sol, la collection des Mémoires
relatifs à l'histoire de France, qui n'y figurent, par parenthèse, que pour mémoire, car, après la chûte de ce Monsieur, nul ne se hasardera à monter si haut; et je conseille à
mes confrères, pour prévenir quelque catastrophe, de coller
au cinquième échelon un nie plus ultra, en grosses lettres,
en attendant que nous ayons une autre échelle. Un casse-cou,
disais-je tout à l'heure, est un mauvais escalier, un mauvais pas; celui qui se hasarde à le monter, à le franchir
est un téméraire, mais non pas un casse-cou.

�270
L'AUTEUR. Je vous demande bien pardon ; c'est aussi un
terme de manège. « On appelle casse-cou, dit Charles No« dier, les gens qui, dans un manège, se chargent de dres« ser ou de corriger des chevaux jeunes ou vicieux » ; et
comme dans mon premier couplet je me suis servi du terme
de manège , dans son acception hippique , j'ai cru pouvoir
employer plus bas le mot de casse-cou, au lieu de celui
d'étourdi, qui rend la même idée. Attendez-donc ! M. Viennet, de l'Académie française, a employé le mot de cassecou activement, dans la moralité de sa fable intitulée La
Machine à vapeur. Permettez-moi de vous citer ce passage ;
je le ferai avec un plaisir que vous partagerez probablement , car il renferme un bon coup de patte contre la
secte romantique-, que je sais n'avoir pas toutes vos sympathies :

« O vous, que dans ce temps, si fertile en naufrages,
« ï)c la fortune encor enivrent les faveurs,
« Conquérants de lous les étages,
« Grands auteurs dont l'esprit se perd dans les nuages,
« Où vous ont élevés des compères menteurs,
• ■
« Vous tous, qui, d'un char de victoire,
« Crottez le pauvre monde, et vous faites accroire
« Que le jour ne luit que pour vous,
« Brillants aventuriers, illustres casse-cous,
« Triomphez, roulez votre gloire ;
« Mais gare les petits cailloux ! »
L'ARISTARQUE. Je me rends! je ne connais pas, Monsieur,
votre portrait de notre célèbre vicomtesse Ermengarde ; il
ne peut être que de fantaisie. Vous êtes donc peintre aussi ?
L'AUTEUR. Je n'ai pas ce bonheur, Monsieur; si j'étais
seulement peintre en bâtiments, je ne serais pas ici, sur
la sellette en quelque sorte, mais là-haut, peut-être, dans
un de vos fauteuils. Je n'ai parlé ainsi que par métaphore ;
mes portraits ne sont qu'à la plume.

�271
. Et ils sont quelquefois bien ressemblants,

L'ARISTARQUE

trop ressemblants. Hi, hi ! hi ! je suis forcé d'en convenir.
Quand donc avez-vous embouché, Monsieur, la trompette
guerrière ?
. Dans mon poème de Sigean sauvé. La garde

L'AUTEUR

nationale de Narbonne avait, en 1843, époque où les Anglais
débarquèrent à La Nouvelle , trompettes et clairons, octavin
même, ce dont se souvient bien, sans doute, M. Yven,
votre confrère , car il jouait de cet instrument dans le corps
de musique que dirigeait feu M. Gasc , le cafetier.
Sur le latin, j'en fais l'aveu ,
Ma science n'est pas très-forte.
Le grec est pour moi de l'hébreu ;
Quel besoin d'une langue morte !
Je confonds Junon et Pallas,
L'Académie et le Portique,
Ët cependant je ne suis pas
)
' Du... cénacle archéologique !
S

^

. Ce couplet est le plus piquant des quatre;

L'ARISTARQUE

vous vous y rabaissez beaucoup, mais c'est pour nous applatir. « Qui trop prouve, ne prouve rien. » Nous avons des
latinistes parmi nous, et qui le sont plus que vous, puisqu'ils lisent ou chantent du latin tous les jours... et des
hellénistes aussi ! mais ne l'êtes-vous pas vous-même un
peu? vous l'avez dit quelque part.
L'AUTEUR. J'ai oublié, Monsieur, le peu de grec^que j'appris de moi-même à quarante - cinq ans. Caton l'ancien,
étudiait, dit-on , cette langue dans un âge plus avancé,
mais ce n'était pas une langue morte. Rome devenait une
ville grecque : Grœcia capta ferum victorem cepit et qrtes intulit agresti latio, et Caton, nommé consul en
Grèce, devait avoir des serviteurs grecs qui lui récitaient,
sans doute, à table, pour le récréer (selon l'usage établi

�272
dans les palais des grands de Rome un peu lettrés ), des
tirades des meilleurs poètes de leur nation.
L'ARISTARQUE. Avez-vous connaissance, Monsieur, du piédestal d'une croix grossière qui se trouve sur la route de
Coursan, entre les tuileries d'Azéma et de Serre?
L'AUTEUR. Oui, Monsieur.
L'ARISTARQUE. Avez-vous vu les deux inscriptions qu'il
porte, l'une à sa face méridionale, l'autre à son confront
oriental ?
L'AUTEUR. Pas bien distinctement : la première est en latin , et la deuxième, presqu'effacée , en grec, je crois.
L'ARISTARQUE. Quelle date donnez-vous à ces inscriptions?
L'AUTEUR. Vous m'embarrassez un peu.
L'ARISTARQUE. Dans cent ans d'ici elles en embarrasseront
bien d'autres. Pour vous prouver que nous avons dans notre
société des polyglottes, je vous dirai que l'auteur de ces deux
inscriptions est un des nôtres.
L'AUTEUR. Et c'est donc lui qui doit répondre de l'affreux
solécisme que contient l'inscription latine hac duce tuta via
est, qui veut dire que la croix est un bon guide en voyage.
Le mot dux n'est pas, à ce que je crois , des deux genres,
et, quel que soit le sexe d'un guide ou d'un général, le pronom démonstratif qui le précède me semble devoir prendre
le genre du substantif.
L'ARISTARQUE. Etes-vous bien sûr, Monsieur, que le mot
dux ne soit pas des deux genres ?
L'AUTEUR. Il n'y a pas à en douter.
L'ARISTARQUE. Et moi j'en doute fort, ou plutôt je suis sûr
du contraire, et j'ai pour répondants Pline le jeune, et
Cicéron. Mais, d'ailleurs, cette inscription ne dit pas ce
que vous lui faites dire, bien que la pierre soit surmontée
d'une croix : le mot hac, qu'on eût dû panacher d'un accent
grave, est ici adverbe de lieu ; le mot duce, qui devrait être
entre deux virgules, est l'impératif du verbe ducere, et

�273
ducere viam est une locution latine qui veut dire faire son
chemin; d'où il suit que la véritable signification de la
phrase est celle-ci : Passe par ici, la route est sûre. Au reste,
qui ne fait des fautes , Monsieur, même en français, ce qui
est moins pardonnable; et, tenez ! Boileau lui-même, « auteur
correct de quelques bons écrits, » comme dit assez dédaigneusement, dans une épître à son adresse, Voltaire, qui fit
plus tard amende honorable de ses dédains, Boileau en a
commis une dans l'épigramme même que vous avez citée
plus haut. Les noms d'Homère et de Virgile y devraient être
au singulier. Pour ce qui est de l'hébreu, je vous accorde
qu'aucun de nous ne le sait, mais ce n'est pas merveille,
et, sous ce rapport, notre ville a beaucoup baissé, car au
moyen âge, les meilleurs docteurs de la loi hébraïque tenaient chaire à Narbonne, qui était presque une autre
Jérusalem pour les enfants d'Israël disséminés dans tout le
midi de la Gaule et dans le nord de l'Espagne ; mais nous ne
sommes pas plus mal partagés, à cet égard, que les autres
sociétés de province. Il n'y a peut-être pas vingt savants,
en France, qui connaissent bien l'hébreu; voilà pourquoi
nous ne fûmes pas trop humiliés quand M. l'ingénieur Carvallo, qui, par parenthèse, n'a pas trop bien traité une ville
dans laquelle ceux de sa nation firent, pendant des siècles,
de si bonnes affaires, nous fit observer que nous avions mal
posé une pierre intaillée d'une inscription hébraïque. Les
caractères en étaient renversés, ce qui aurait obligé un jour
les antiquaires qui auraient voulu la déchiffrer, à se mettre
la tête en bas et les pieds en l'air. Si l'un de nous a jamais
dit :
« Que nous fait une langue morte ! »

il auraifltmérité de se mordre fortement la langue en prononçant ce blasphème archéologique; quant à moi, je l'en blâme
sévèrement.
18

�274
« Je confonds Junon et Pallas, »

dites-vous au cinquième vers du couplet que vous venez de
chanter; la méprise serait un peu forte.
L'AUTEUR. Pas plus forte que celle dans laquelle tombent
les personnes qui confondent Achille, le héros de l'Iliade,
avec le poète Eschyle, et j'ai entendu dire qu'elle avait eu
lieu dans une de vos séances solennelles.
L'ARISTARQUE. Pas en ma présence, Monsieur! j'en aurais
levé les yeux et les mains au ciel, de commisération, et
j'aurais craint que le buste d'Homère , tombant, d'une hauteur de quinze pieds , sur la tête de l'auteur de la méprise,
ne l'en 'fit repentir. Pour en revenir au dernier vers, on
pourrait, sans autant d'ignorance de la mythologie, confondre Bellone avec Pallas, puisqu'elles sont cuirassées et
ont, l'une et l'autre , le casque en tête et la pique à la main ;
mais vous, qui êtes bien ferré , sans doute , sur cette matière, puisque vous jetez, à ce sujet, un caillou dans notre
jardin académique, dites-nous un peu quelle divinité de
l'Olympe représente une statuette qui a l'index de la main
droite appliqué verticalement sur les lèvres, et celui de la
main gauche introduit... où vous savez ?
L'AUTEUR. Parlez plus clairement, pour que je vous comprenne, Monsieur le mandataire de la société archéologique.
L'ARISTARQUE. A l'ouverture anale donc, puisqu'il faut
absolument vous le dire.
L'AUTEUR. Le doigt sur la lèvre pourrait indiquer Harpocrate , dieu du silence, mais la pose de l'autre me déroute ;
ce dont je ne puis douter, c'est que cette figure n'est pas le
simulacre du dieu crepitus, qui était en si grande vénération chez les matrones romaines. Un vent retenu peut, en
effet, avoir de graves conséquences, à un certain âge; de là
le dicton de nos paysans, qui, pour les éviter, ces conséquences, donnent une libre issue à toutes les flatuosités qui

�275
les travaillent, en disant : « Bal mai sé soulacha ên coumpagno que créba soul. » On n'aurait pas représenté le dieu
crepitus dans cette attitude; mais... attendez ! oh, la bonne
plaisanterie de l'artiste qui a fait cette statuette ! Pour observer un silence parfait, il ne suffit pas de se fermer la
bouche ; on peut être très-bruyant, sans l'ouvrir et sans
desserrer les dents, et je connais des gens, dans votre
société, qu'on entendrait de la loge du concierge, si, comme
le roi Dagobert, ayant négligé de mettre un bouchon à leur
gros canon, ce canon venait, par mégarde, à faire feu dans
le salon de lecture. Allons, allons! c'est Harpocrate que le
facétieux artiste a voulu représenter ; mais je ne serais pas
étonné que bien des gens s'y trompassent.
. Je suis enchanté, M. le faiseur d'épigram-

L'ARISTARQUE

mes, de votre sagacité, et je vous avoue que vos strophes,
aux petites tâches près que j'ai signalées, me paraissent
bien faites. Continuez! je m'interdirai dorénavant tout ce qui
ressemblerait à des chicanes ; la poésie légère a ses licences.
.

L'AUTEUR

Je juge assez bien d'un tableau ;
Mais une erreur doit être absoute,
Si j'ai pris pour un Murillo,
Par hasard, quelque vieille croûte.
De l'art païen nul n'est plus las;
Il me faut en tout du gothique,
Et cependant je ne suis pas

j

Du... congrès archéologique !

)

^

. Ce couplet, Monsieur, n'a pas mon appro-

L'ARISTARQUE

bation, quoiqu'il soit bien tourné, et pourquoi? parce
qu'il est contraire à l'esprit de votre pièce. Il ne faut pas
dire que vous vous connaissez en tableaux, et nous demander grâce pour une erreur que vous avez pu commettre en
prenant une vieille croûte pour un Murillo. Par qui demandez-vous d'être absous? ce ne peut être que par la société
archéologique, dont les membres vous servent de poupées ,

�276
comme au tir. Vous reconnaissez donc son bon goût, en
peinture. Les quatre premiers vers de la strophe sont donc
un hommage à cette société et nullement une épigramme.
L'ACTEUR. Je reconnais, Monsieur, la justesse de votre
critique, et je supprimerais tout le couplet si je ne pouvais
l'amender dans le sens que vous dites; je m'en occuperai...
j'y songe même en ce moment. Tenez ! je suis sur la voie
d'une variante que vous préférerez peut-être.
Trop coûteux est un bon tableau ;
Achetons donc, vaille que vaille !
Et tapissons, de bas en haut,
Trois mille toises de muraille.
L'ARISTAEQUE. Je regrette beaucoup, Monsieur, le mot de
vieille croûte du premier quatrain, car nous n'en avons pas
mal dans nos galeries ; toutetois, je donne la préférence au
second, bien qu'il ne me satisfasse pas tout à fait, à peu
près par les mêmes raisons que tout à l'heure.
L'AUTEUR. Aimez-vous, Monsieur , cette autre variante ?

Qu'importe le laid ou le beau,
Et qui d'entre-vous s'en soucie!
Pour moi, je n'estime un tableau
Que d'après sa superficie;
En couvrir les murs, haut et bas,
Serait toujours ma règle unique,
Et cependant je ne suis pas
j
Du... congrès archéologique!
)

^

L'ARISTARQUE.
Oh ! oh ! c'est une figue, ou plutôt une
azerole d'un autre panier ; car, enfin, vous ne pouviez pas,
dans la variante précédente, parler à la première personne
du pluriel, puisque vous n'êtes pas membre de la société.
Accepté! cela va bien... cela va bien, vous dis-je ! mais
vous ne m'écoutez plus ! à quoi donc rêvez-vous ?
L'AUTEUR. Je songe, Monsieur, à une troisième variante.
,
L'ARISTARQUE. Ah bah! ce sera, sans doute, la dernière.

�277
Quelle couvée ! mais je doute que vous fassiez , je ne dis pas
mieux, mais seulement aussi bien.
.

L'AUTEUR

Un Raphaël, un Murillo,
Sont peu communs, mais on s'en passe.
Ce que je prise, en un tableau,
C'est son beau cadre et sa surface.

L'ARISTARQUE. Bravo ! bravo ! mais comment terminerezvous le couplet?
L'AUTEUR.
En empruntant au cinquième non amendé,
les deux derniers vers :

De l'art païen nul n'est plus las ;
Il me faut en tout du gothique.
L'ARISTARQUE. Donnez-moi une prise de tabac, et reprenez
tout le couplet !

.

L'AUTEUK

Un Raphaël, un Murillo,
Sont peu communs, mais on s'en passe.
Ce que je prise, en un tableau,
C'est son beau cadre et sa surface.
De l'art païen nul n'est plus las ;
Il me faut en tout du gothique,
Et cependant je ne suis pas
Du... congrès archéologique !

l
j

^.

L'ARISTARQUE.
Parfait! parfait! n'y changez plus rien,
vous risqueriez de le gâter.
L'AUTEUR. Je le veux bien ; mais vous aurez ce couplet
sur la conscience, et vous vous ferez laver la tête par vos
confrères qui, en vous choisissant pour avocat, ne devaient
pas s'attendre à ce que vous me fourniriez une pierre à
aiguiser, pour donner plus d'acuité aux traits que je leur
décoche.
L'ARISTARQUE. Et savez-vous pourquoi je suis sorti de mon
rôle ? c'est qu'au fond votre opinion est la mienne ; je préférerais au musée, en fait de tableaux comme en fait d'autre chose, la qualité à la quantité. Nous ne sommes pas

�278
toujours unanimes : c'est la majorité qui fait la loi parmi
nous , comme dans toute assemblée délibérante. Vous raillez
indirectement, à la fin du couplet, les détracteurs de l'art
païen et les amateurs passionnés du gothique ;
« Chaque siècle a son amusette » ,

comme a dit le grand chansonnier Béranger, je crois que
nous nous entendrions facilement à ce sujet. L'abus de l'art
païen fut un tort; ses adversaires tombent dans un autre :
l'extrême en tout est un défaut.
.

L'AUTEUR

Quand, la nuit, par un temps serein.,
Le ciel resplendit de lumière,
Je sais trouver, d'un doigt certain ,
Au zénith, l'étoile polaire.
C'est sur les bords de l'Eurotas
Que je cherche Athènes l'antique,
Et cependant je ne suis pas
)
De... la chambre archéologique ! )

^

. Ce couplet est d'un style distingué. Je le

L'ARISTARQUE

trouve supérieur au cinquième, même amendé ; on ne pouvait guère mieux dire. Indiquer, d'un doigt certain, au
zénith d'un lieu qui a 45° de latitude nord , c'est à dire d'un
lieu où la hauteur du pôle est précisément de ce même nombre de degrés, indiquer, dis-je, au zénith de ce lieu, l'étoile
polaire, qui, dans son mouvement apparent, décrit un
cercle de deux degrés environ , autour du pôle , c'est commettre une erreur de quelques quarante-sept degrés ; mais
je doute qu'aucun de nous en soit capable ou plutôt en ait
été coupable. Si le pôle nord était habité, comme la sphère
céleste se trouverait, pour ses habitants, ce qu'on appelle
parallèle, et que l'équateur se confondrait avec leur horizon , ils auraient l'étoile polaire à peu près à leur zénith ;
tandis que cette même étoile est invisible pour les peuples
de la ligne équinoxiale qui ont la sphère droite, car elle
est plongée dans les vapeurs de leur horizon. Je crois que

�279
tous les membres de notre société savent cela tout aussi
bien que vous, et, je le répète , aucun d'eux, n'a été coupable de la méprise dont vous parlez. J'en dirai autant de
la bévue qui fait l'objet des vers cinq et six de cette strophe.
Qui ne doit savoir que c'est près du Céphyse, dans l'Attique, et non pas sur les bords de l'Eurotas, dans le Péloponèse, qu'il faut chercher Athènes? Ainsi donc, chez
.nous se joindrait au manque d'esprit et de goût et à l'ignorance du latin, du grec , de l'hébreu, de la Mythologie et
de l'histoire, celle de la géographie et de la cosmographie !
vous ne le pensez certainement pas. Si cela était, nous ne
pourrions, comme les augures romains, nous regarder
sans rire ; nous n'aurions plus qu'à nous dissoudre et à nous
cacher, car le plus jeune d'entre-nous est beaucoup trop
vieux pour revenir à l'école.
L'AUTEUR. Je ne l'ai pas pensé, Monsieur, pas plus que
Boileau ne pensait que ses confrères de l'Académie française
fussent de grands fous, aussi ignorants que des hurons ou
des topinambous. Piqué au jeu par votre indifférence à mon
égard, j'ai voulu seulement faire un peu rire à vos dépens.
Mais je ne croyais pas avoir maille à partir avec un adversaire aussi érudit que vous l'êtes, et je vous avoue qu'il me
tarde beaucoup de voir la fin d'une discussion qui peut se
terminer à mon désavantage, et faire passer les rieurs de
votre côté.
Sur mon portrait, peint par Boilly,
Portrait qui n'est pas sans mérite,
On me trouve blême et vieilli,
L'air désolé d'un héraçlite.
« Est-ce là, se dit-on tout bas,
« Notre anacréon drolatique?
« Il boude , au sûr, de n'être pas )
« Du... concile archéologique !
)

^

. Ce couplet est fort joli, bien que le second

L'ARISTARQUE

�280
vers me semble de remplissage. Je puis me tromper toutefois. Je verrai votre portrait avec plaisir, s'il vous plaît de
me le montrer un jour, et, s'il est ressemblant et bien
dessiné, ce que le mérite de son auteur me porte à croire,
votre couplet échappera, par cela même, à-ma critique.
.

L'AUTEUR

J'ai soixante ans, c'est déjà tard,
Nul ne m'assiste et m'encourage...
Pardon, pardon ! l'abbé Jalard
M'a fait l'aumône d'un suffrage.
Prêtre et poète, en pareil cas,
Sa charité pour moi s'explique.
En attendant, je ne suis pas
1
Du... conseil archéologique!
)

^

I'ARISTARQUE. Bravissimo ! Ce couplet est jusqu'ici le
meilleur de tous.

« Nul ne m assiste et m'encourage...
« Pardon ! pardon ! l'abbé Jalard
« M'a fait l'aumône d'un suffrage.
« Prêtre et poète

Vous m'avez complimenté tout à l'heure, je vous le rends,
Monsieur, avec plus de sincérité. Il me semble voir la muse
sacrée, celle qui, comme la représente le Tasse :
« .....Su nel ciel, fra i béati cori,
« Haï di slelle immortali aurea corona.... »

il me semble, dis-je, voir la muse sacrée tendre les bras,
avec l'espoir de la convertir, à la muse profane qui s'égare
dans la voie libertine du genre satirique.
.

L'AUTEUR

« Monsieur Birat aura son tour, »
Lui répondit l'Aréopage.
N'est-ce pas, sous un heureux tour,
Me mettre, à peu près, hors de page ?
« Nous avons d'autres candidats. »
Parbleu ! j'en connais la fabrique,
Et, sans sa marque, on n'entre pas
Dans... le cercle archéologique!

)
)

^

�m
. De mieux en mieux ! vous ne pouvez que
baisser dans les couplets suivants, si la pièce, comme je le
présume, ne se termine pas là. Le mot tour est employé
deux fois, mais pas avec la même signification; c'est reçu.
Et cette réponse faite à M. l'abbé Jalard est-elle textuelle?
L'AUTEUR. Oui, Monsieur, un de mes amis la tient de luiL'ARISTARQUE

même.
L'ARISTARQUE.
Je ne me la rappelle pas bien ; j'étais sans
doute absent ce jour-là.

.

Que sera mon enterrement?
0 ciel ! je frémis quand j'y pense.
Le drap d'honneur du corps savant

L'AUTEUR

Y brillera... par son absence.
lîonnel, tu te consoleras,
Car on t'a fait aussi la nique,
En t'écriant : « Il n'était pas
)
• Du... comice archéologique ! » )

^

L'ARISTARQUE. Pas mauvais. Ce brave Bonnel ! il a certainement lieu de se consoler, puisqu'il partage l'ostracisme
dont vous vous dites frappé. Il va mettre sous presse, dit-on,
sa grande histoire des archevêques de Narbonne. La Société
attend , sans doute , la publication de cet ouvrage, pour en
admettre l'auteur dans son sein ; et nous nous écrierons
tous, avec jubilation, si le livre a une valeur réelle : dignus,
dignus est Bonnellus intrare in nostro docto corpore !

.

L'AUTEUR

Morbleu ! que n'ai-je un million,
Deux beaux chevaux à ma voiture,
Une particule à mon nom,
Un bahut d'antique structure;
Ces Messieurs me tendraient les bras.
Quel accueil tendre et sympathique !
Mais je vivote... et ne suis pas
)
Du... collège archéologique!
)

. Ce couplet, imprégné de moquerie et même

L'ARISTARQUE

�282
d'amertume, était nécessaire dans le plan de votre pièce ;
il tend au dénouement. Je ne voudrais pas qu'il fût le dernier ; il ne couronnerait pas assez bien l'œuvre, et je suis
dans l'attente de quelque chose de meilleur encore.
L'AUTEUR. Je n'en ai plus qu'un à vous chanter, Monsieur,
et je ne suis pas sans crainte de ce que vous en penserez.
L'ARISTARQUE. Ah ça ! nous n'avons pas encore de millionnaire parmi nous, bien que les millionnaires soient déjà
communs à Narbonne.
L'AUTEUR. Pas encore peut-être; mais cela viendra. Vous
avez déjà des demi-millionnaires qui ont pour cinq cent
mille francs, au moins, d'espérances successorales. Que
dis-je ! d'espérances ; c'est déjà une chose acquise, quant à
la nue-propriété. On ne déshérite pas des enfants ou des
frères que l'on aime et dont on s'honore. Mais je suis loin
de dire que je n'aurais chance d'être nommé que si j'étais
possesseur d'un million , car j'ajoute :
Deux beaux chevaux à ma voilure.

Deux chevaux à sa voiture , on peut fort bien les avoir sans
être millionnaire.
L'ARISTARQUE. Et vous dites aussi :
» Une particule à mon nom. »
L'AUTEUR.
Ah ! c'est que votre dernière liste de candidats
en contient deux (je ne connais pas le troisième ) dont le
nom est précédé de cette désirable particule ; et je crois que
vous inclinez aujourd'hui vers les lettrés de qualité. Je ne
m'en étonne pas trop ; c'est un exemple que vous ont donné
toutes les sociétés littéraires et notamment l'Académie française. Cette confraternité des personnes de naissance avec
les gens de lettres a ce résultat, déjà remarqué « que les
lettres en deviennent plus nobles et les nobles plus lettrés; »

�285
mais je crois pouvoir dire , sans offenser personne , que si
le hasard de la naissance m'avait fait noble, j'aurais plus de
chance d'être agréé. Quant au bahut d'antique structure,
ce serait là aussi une bonne recommandation , si j'étais célibataire, et què l'on crût à ma libéralité. Voici mon dernier
couplet :
Le fondateur du Muséum,
Dont on flairait fort les médailles,
Leur lègue... — Quoi? — Son os sacrum ,
Bon sifflet pour la chasse aux cailles !
Méfiez-vous des cœurs ingrats,
El, sans un bon litre authentique,
Beaux Messieurs, ne leur ouvrez pas
Le... conclave archéologique !

•
)
)

. Excellent ! excellent ! mais nous ne l'aurons

L'ARISTARQUE

même pas cet os sacrum du pauvre Jalabert, qui serait
réellement pour nous chose sacrée , cet os que nous appelons
bertrand, je ne sais pas pourquoi, et qui a donné lieu au
dicton patois qu'on applique, en ricanant, aux parents
frustrés par un testateur mal disposé : « Dé qu'a laissât la
bieillo Pradalo à soun nébout Bourniquel ? L'os bertrand
fer un fioulel dé callos. » Ah, ah, ah ! vient ensuite la
moralité de cet exemple inoui d'ingratitude, qui se termine,
d'une manière heureuse, par le refrain habituel que le mot
conclave rehausse bien à-propos, car celui de clef, qui s'y
trouve compris , complète la figure.
« Croyez-moi, ne leur ouvrez pas
« Le conclave archéologique ! »

A propos du pauvre Jalabert, que la ressemblance de son
nom avec celui de l'antiquaire Gilabert fit, un beau jour,
antiquaire aussi, bien par hasard, et qui avait pris en
détestation, à la fin de sa vie, une société qui lui doit l'air

�284
qu'elle respire ; que le fameux rabin Moyse avait prédite,
il y a six cent cinquante ans, et dont M. le chevalier du
Mège ( Dieu lui fasse paix ! ) se targue d'avoir donné l'idée,
je ne saurais penser à son aquiducus sans pouffer de rire.
L'AUTEUR.

Qu'est-ce que c'est, Monsieur, qu'un aquidu-

cus ? Veuillez m'en instruire, pour que nous en riions
ensemble.
L'ARISTARQUE.

Ce brave homme, qui ne savait pas le

latin...
L'AUTEUR.

VOUS

voyez donc bien, Monsieur, qu'il n'y a

pas encore un an, le plus vénérable de vos archéologues
n'eût pu se récrier, s'il avait reçu, en pleine poitrine, le
trait que vous m'avez reproché dans mon quatrième couplet ! Aucun des membres survivants de votre société n'est
dans le même cas, soit, et je vous en félicite ; car il est
convenable que le corps savant d'une ville célèbre, qui
fut colonisée par les Romains, qui a donné le jour à'trois
empereurs romains, dont le siège archiépiscopal a été rempli
par de très-grands docteurs, qui parlaient le romain avec la
même facilité que je m'exprime en patois, dont les reliques
sont chargées d'inscriptions en langue romaine, et dont
l'idiome populaire est une corruption du romain , il est convenable, dis-je, que ce corps savant soit composé, en grande
partie, de romanistes ; passez-moi le mot. Mais revenons à
V aquiducus.
L'ARISTARQUE.

L'interruption est venue de vous, Monsieur.

M. Jalabert voulant un jour savojr l'étymologie du mot
aqueduc , la demanda à son ami feu M. l'abbé Laborie, notre
Quintilien, dont, je le dis à dessein et hautement, la perte
est irréparable, M. l'abbé Laborie, auteur des Apologues
sacrés et notamment de celui de VEnfant prodigue , si supérieurement versifié... Le connaissez-vous, Monsieur?
L'AUTEUR.

Oh, oui ! et j'en sais même le prologue par cœur.

Les deux derniers vers en sont tellement beaux et si conso-

�285
lants pour les pêcheurs touchés de repentir, que je voudrais
les voir gravés sur la porte de tous les confessionnaux :
«
«
«
«
«
«
«
«
«
«
«

Mon cœur ne peut s'ouvrir à l'espérance
Qu'un jour le ciel pardonne à mes erreurs;
Ah ! j'en ai trop fatigué la clémence;
Quel droit aurais-je encore à ses faveurs?
Il les réserve à la seule innocence ,
Et pour le crime il n'a que des rigueurs.
Le ciel est juste. — Oui, Dieu hait la malice
D'un cœur pervers, dans le vice obstiné,
Mais le remords désarme sa justice.
Le mal qu'on aime est le seul qu'il punisse;
Le mal qu'on pleure est déjà pardonné. »

Voilà le professeur d'humanités de la pension Figeac, que
quelques personnes prévenues ont si souvent traité de pédant
et même de perruque.
L'ARISTARQUE. Margaritas ante... gallos. M. Laborie répondit à M. Jalabert, qui voulait savoir l'étymologie du mot
aqueduc , que ce mot venait du substantif latin aquœductus,
qui se composait lui-même de deux substantifs dont l'un
signifiait eau et l'autre conduit, et que, par conséquent, le
mot entier, d'où dérive le substantif français, voulait dire
conduit ou conduite d'eau. M. Jalabert, ravi de cette explication , fit de grands efforts de mémoire pour la retenir ;
mais il n'en vint pas tout à fait à bout : il crut avoir entendu
aquiducus au lieu cYaquœductus ; mais là ne se borna malheureusement pas sa méprise, car ayant voulu faire montre
de son nouveau savoir à un de ses amis, entâché de la même
ignorance ( en fait de latin , entendons-nous ! ), il lui dit que
le mot aqueduc venait du mot latin aquiducus, qui,.décomposé, voulait dire : aqui, conduite, ducus, d'eau. Un plaisant , passant auprès d'eux, entendit cette explication singulière , et ne se fit pas faute de la divulguer.
La pièce que vous venez de me lire, Monsieur, vous fait

�280
beaucoup d'honneur, et pour mon compte, bien qu'en ma
qualité de membre de la société je me sente un peu, non
pas blessé, vos traits ne blessent jamais, mais un peu
froissé, un paouc macat (je ne trouve pas en français de
mot qui rende aussi bien mon idée ), je suis charmé que
notre indifférence à votre égard ( tout autre sentiment serait
inexcusable) ait été l'objet de cette jolie satire. Vous aurez
ma voix, Monsieur, à la première élection.
N'êtes-vous pas d'avis d'aller prendre un peu l'air dans
notre jardin, avant d'entamer l'examen de votre seconde
pièce ?
L'AUTEUR. De tout mon cœur ; mais peut-être serons-nous
interrompus.
L'ARISTARQUE. Je ne le pense pas, midi va sonner. A cette
heure de la journée, il n'y a pas de promeneurs. Il n'est pas
impossible cependant que nous y trouvions M. l'abbé Jalard;
mais absorbé par la lecture de son bréviaire ou par l'étude
du sermon qu'il doit prêcher dimanche à la paroisse de
Saint-Paul, il ne songera pas à nous interrompre, ignorant
qu'il est d'ailleurs du sujet de notre entretien. Nous jugerons de l'effet produit, au bout de la grande allée des platanes , par la monstrueuse jarre qu'on y a placée.
L'AUTEUR. Il n'est pas beau cet effet ! Qui donc a eu l'idée
saugrenue de l'ériger à quatre pieds du sol, au point d'intersection de deux allées, sur deux tronçons de colonne
d'un diamètre relativement très-petit? On dit qu'elle est
destinée à servir de tombe à l'un de vous.
L'ARISTARQUE. Ce ne peut être qu'une plaisanterie qui me
rappelle, bien à propos, que les restes du comte de Gaylus,
archéologue très-distingué, furent déposés dans un grand
vase antique. C'est ce qu'atteste au moins le distique que

voici :
« Ci-git un antiquaire acariâtre et brusque.
« Ah ! qu'il est bien logé dans celte cruche étrusque. »

�287
L'AUTEUR.

Ah , ah, ah ! quel dommage que vous n'aviez
pas parmi vous d'antiquaire de ce naturel, et que la jarre
dont il s'agit ne soit pas de fabrication étrusque ! ce distique
pourrait recevoir une seconde application.
L'ARISTARQUE. Le docteur Pech est bien un peu de l'humeur
que vous dites ; mais un pareil mausolée ne serait pas de
son goût, et puis sa dépouille y serait trop à l'aise.
L'AUTEUR. Je vous sais un confrère
« Dont la rotondité remplirait le dedans. »
L'ARISTARQUE. Et moi aussi. A propos, il est fortement
question de faire une fontaine à l'extrémité nord du jardin.
L'eau s'épanchera dans un bassin de marbre, par la bouche
du souffleur en bronze qui décorait naguère la fontaine de
l'ancienne Mairie. Ce n'est pas une mauvaise idée. Cette figure
n'est pas certainement l'ouvrage d'un Parrhasius ou d'un
Scopas, mais le récipient du jet d'eau du grand bassin n'est
pas non plus d'un bien beau travail, et la comparaison
n'aura rien de choquant. Nous nous sommes procurés une
femelle pour notre paon mélancolique, qui, jusqu'ici sans
compagne, volait d'un toit à l'autre, en faisant retentir les
échos de la cathédrale de ses cris plaintifs, et donnait, par
son vagabondage, tant de tablature à la femme de notre
concierge. On dit M. Chrétien bien malade; l'usage du vin
lui a été sévèrement interdit par M. Pech, notre confrère.
Je m'informerai de son état en passant.
L'AUTEUR. VOUS avez dès à présent, dans vos deux paons ,
deux hôtes bien incommodes, et, dans quelques mois, vous
en aurez une demi-douzaine ; votre jardin ne s'en trouvera
pas bien. Le paon est un animal bien destructeur. Autant
vaudrait y laisser vaguer des chèvres, qui au moins ne
voleraient pas sur les arbres. N'aviez-vous pas assez, pour
importuner les oreilles des promeneurs ou des voisins, du
ramage diurne des cinq cents pierrots et du concert nocturne

�288
des nombreux hiboux qui nichent dans les trous des murailles
de l'église? Ces derniers sont de belle race , sans doute, et
originaires d'Italie, d'où je ne sais plus quel archevêque fit
venir leurs auteurs; mais ce sera à n'y pas tenir, à l'heure
du crépuscule, quand s'y joindra encore le miaulement des
chats de tout le voisinage. Ne donnez pas à nos voisins de
Carcassonne et de Béziers le droit de dire qu'à Narbonne
nous n'avons pas l'oreille musicale, ce qu'ils insinuent déjà,
en prétendant que c'est l'effet du braiement et du mugissement continuels d'un millier d'ânes et de vaches qu'elle
renferme.
. Vous avez raison. Au premier jour d'assem-

L'ARISTARQUE

blée , j'ouvrirai l'avis de couper le cou à l'oiseau de Junon
et à sa femelle, plus criarde et plus laide qu'une pintade,
de mettre le premier à la broche et la seconde en fricassée,
pour les manger dans un repas de corps, et de décorer
l'immense cheminée de l'ancienne salle des gardes (où,
comme vous le savez, fut arrêté le marquis de Cinq-Mars )
avec les belles plumes de la queue du paon; elles ombrageront les œufs d'autruche qui l'ornent déjà.
. Vous avez dit, Monsieur, que Cinq-Mars, grand

L'AUTEUR

écuyer et favori de Louis XIII, qui, pour crime d'État, fut
jugé et exécuté à Lyon , avec le fils de l'historien de Thou ,
avait été arrêté dans l'ancienne salle des gardes du palais
archiépiscopal, je ne l'ignorais pas; mais savez-vous où fut
arrêté son complice, qui était aussi à Narbonne avec le roi
et avec le cardinal de Richelieu, contre lequel se trama
particulièrement le complot ?
. Dans la même salle peut-être.

L'ARISTARQUE

. Non, Monsieur. Il fut trouvé caché sous le man-

L'AUTEUR

teau d'une cheminée, dans la maisonnette du jardinier de
l'archevêque, située dans la rue du palais de justice actuel.
. Cet événement dut faire une grande sensa-

L'ARISTARQUE

tion dans notre ville, où l'on n'était pas, sans doute, encore

�289
remis de l'émotion qu'y causa la grande catastrophe arrivée
peu de jours avant, sur le chemin de Coursan à Narbonne ,
par l'effet d'une crue subite et extraordinaire de la rivière
d'Aude. Il s'en fallut de bien peu que le roi, son premier
ministre et toute la Cour ne fussent submergés.
.

L'AUTEUR

La catastrophe dont vous parlez et dont les

épouvantables détails furent consignés dans le Mercure de
France, n!eut pas lieu, Monsieur, vers l'époque de l'arrestation du marquis de Cinq-Mars et de son ami, c'est à dire
en juin 1652, mais en octobre 1642, et vous vous trompez,
par inadvertance, de dix ans. Le premier séjour, à Narbonne , de Louis XIII, venu dans la province pour achever
de la pacifier, après l'échauffourée du malheureux duc de
Montmorency, fut fort court, mais le roi dût conserver un
long souvenir de son trajet de Coursan à Narbonne. Quelques minutes plus tard, il est probable qu'il eût subi, avec
la reine, son ministre et une grande partie de sa Cour, le
triste sort de son escorte, composée de plusieurs régiments
qui perdirent tous un grand nombre d'hommes. Ceux qui
furent les témoins de ce déplorable événement, sans en être
les victimes, purent se faire une assez juste idée de la
débâcle de l'armée de Pharaon, poursuivant les Israélites,
lors de leur passage à travers la mer rouge.
« Le 14 octobre, vers quatre heures du soir, dit dom
« Vaissète (j'ai précisément cette note sur moi), après que
« le roi, la reine et toute la Cour eurent passé la rivière à
« gué, il s'éleva un orage extrêmement violent, accompagné
« d'éclairs, de tonnerres et d'une si grande abondance de
« pluie, qu'en moins de deux heures la rivière et tous les
« ruisseaux du voisinage s'étant débordés , inondèrent toute
« la plaine à une lieue aux environs de Narbonne. Ce qui
« produisit une fange si épaisse, que la plupart des carrosses
« et fourgons de la Cour s'embourbèrent, et que presque
« tous les cochers ou charretiers furent obligés d'abandonner
19

�290
a
«
«
«
«
«
«

le bagage pour se sauver. Plusieurs, n'ayant pu le faire ,
périrent, entr'autres deux femmes de la reine, qu'on ne
pût secourir, à cause de la violence du vent et de la
pluie, qui durèrent pendant l'espace de trente heures.
Deux muletiers avec dix mulets qui portaient une des
chambres du roi, y périrent aussi. La reine y perdit
quatre carrosses avec tout son bagage. Les autres perte sonnes de la Cour y perdirent à proportion. Les gendaro mes du roi, tout leur bagage, et le régiment des gardes, la
« moitié du sien. Parmi ceux qui furent noyés , on compta
« vingt soldats du régiment des gardes, soixante de celui
« de Navarre, quarante de celui de Vervins, soixante de
« celui de ïonneins et quatre-vingts autres personnes, sans
« compter un grand nombre de chevaux et de mulets. »
Le second séjour de Louis XIII, à Narbonne , eut lieu dix
ans plus tard. Son armée, sous le commandement du maréchal de la Meilleraie, qui avait pour lieutenant général le
célèbre vicomte de Turenne, faisait alors la conquête du
Roussillon, et lui-même assista, pendant plusieurs semaines , au siège de Perpignan, dont la garnison capitula le 29
août 1642. Ce fut plus de deux mois avant la reddition de
cette place, le lo juin de cette année , que la preuve authentique des intelligences criminelles de Cinq-Mars avec le duc
d'Olivarès, lui ayant été apportée, à Narbonne, par M. de
Champigny, une des créatures du cardinal, Louis fit arrêter
son imprudent favori ainsi que le malheureux de Thou,
coupable seulement de n'avoir pas révélé un complot dans
lequel il n'avait pas trempé, et qu'il avait désapprouvé
quand son ami lui en avait fait la confidence.
L'ARISTARQUE. Vous avez raison et c'est moi qui ai tort.
Il est étonnant, Monsieur, qu'aucune histoire générale de
France ne parle d'un événement aussi remarquable.
L'AUTEUR. Ce silence ne me surprend pas , Monsieur. Si la
catastrophe avait eu lieu dans les flots de la Seine ou de la

�291
Loire, tous les historiens français, à l'envi l'un de l'autre,
en auraient consigné, dans leurs ouvrages, les moindres
circonstances, et se seraient épuisés en conjectures sur ce
qui aurait eu lieu , dans le cas de la mort du roi, de la reine
et du cardinal. En effet, à cette époque, Louis XIV n'étant
pas né, le plus inepte, le plus pusillanime et le plus décrié
des princes, Gaston, duc d'Orléans, serait monté sur le
trône, et Dieu sait ce que serait devenue la France !
. Il est probable , Monsieur, que le siècle dit

L'ARISTARQUE

de Louis XIV n'aurait été qu'un siècle comme un autre, et
qu'une foule d'illustrations en tout genre, qui lui ont donné
un si grand éclat, ne se seraient pas produites; mais notre
rivière en serait plus célèbre, et Narbonne aurait eu dans
l'Histoire générale de France une page qu'elle n'a pas, et
qu'elle a perdu toute chance d'avoir, j'en ai bien peur!...
à moins toutefois qu'elle n'en soit redevable un jour à son
musée. Allons faire un tour de jardin.
. Je le veux bien.
. Après vous !... Détalons au plus vite ! j'ap-

L'AUTEUR

L'ARISTARQUE

perçois vers le pont de Sainte-Catherine Mademoiselle Latapie , une de mes clientes , qui vient, sans doute , me parler
encore d'une difficulté de location qu'elle m'a déjà rabâché
ce matin pendant deux heures. 0 l'ennuyeux métier que
celui d'homme d'affaires ! Le culte des Muses est cent fois
préférable à celui de Thémis.
L'AUTEUR. Essayez-en ! vous verrez ce qu'il vous vaudra
en considération et en lucre.
L'ARISTARQUE. Hâtons-nous , ou je vais être raccroché !
. « Vous marchez d'un tel pas qu'on a peine à

L'AUTEUR

vous suivre », j'en suis tout essoufflé. Filons-nous tout droit?
. Sans doute.
DouHats-mé quicon per l'amour dé Dious !

L'ARISTARQUE

UNE MENDIANTE.

Sioï la manjaïro dé Nàrbouno. Sé mé donnais parrés, bous
manji !

�292
L'ARISTARQUE. Ténèts! nous barrats l'èscaillè è prénèts touto
la plaço. Rambats-bous per nous laissa mounta.
LA MENDIANTE. Sioï pas tant grosso an fin!
L'ARISTARQUE.
JVé fazèts pla prou. Montons, Monsieur.
UN MENDIANT. Dounats-mé quicon, Moussu ! qu'eï parrés
tastat dé beï.
L'ARISTARQUE. A l'autre ! c'est vous, Trompe-la-mort! vous
devriez être à l'hôpital. L'éspital és pas pés goussés. Y a
parrés d'aro ! Quand serons-nous donc délivrés de la plaie
honteuse de la mendicité !
L'AUTEUR. Avec ce que coûtent à la ville les folies révolutionnaires , architecturales ou artistiques, on en serait venu
à bout.
L'ARISTARQUE. Et nos fontaines donc, si baveuses et si
laides ! Cet homme et cette femme sont bien nommés. Quel
contraste entre leur physique ! l'un est un véritable squelette , sur lequel glisse, sans doute, la faiilx de la mort,
comme sur une plante rampante et flétrie, et l'autre, masse
de chair énorme et dégoûtante, doit son obésité à une faim
insatiable, ce qui n'est pas ordinaire. Ce n'est pas sous ces
traits-là , au moins, qu'Ovide nous présente la faim, quand
sur l'ordre de la déesse Cérès, elle s'empare du sacrilège
Eresichton :

« Dura cutis, per quam spectari viscera possenl-;
« Ossa sub incurvis exlabant arida lumbis ;
« Ventris oral pro ventre locus

»

Cette mendiante a une manière révoltante et presque
effrayante de demander l'aumône, qu'on devrait bien lui
interdire : Sioï la manjaïro ou l'aléphan dé Narbouno, sé
mè dounats parrés, bous manji ! Passe enfin pour ces mendiants-là et pour tous ceux qui sont narbonnais; mais les
pauvres du pays haut, auxquels nous ne devons tout au

�295
plus qu'une charité transitoire... (que ne restent-ils chez
eux ! ) s'impatronisent dans notre ville et nous dévorent.
L'AUTEUR. Il se fait à Narbonne beaucoup de charités. Une
dame , bien informée , prétend tenir de M. le curé Laprade
ce propos : « Si l'on n'avait à secourir que les mendiants
« du pays, on pourrait les nourrir avec des poulets. »
L'ARISTARQUE. C'est vrai ; et l'on attribue à son devancier,
M. le curé Médus, celui-ci, qu'il tint un jour, après son
départ de Narbonne, à M. l'évêque in partibus Courvezy :
« Vos narbonnais n'ont pas la foi, mais ils possèdent la
« charité à un haut degré. »
L'AUTEUR. Aujourd'hui nous avons l'une et l'autre. Nous
pouvons donc ajouter à ces vertus théologales l'espérance
de devenir de jour en jour meilleurs. A propos de sobriquets, il n'y a peut-être pas de pays où ils soient aussi
communs qu'à Narbonne. Il y en a de fort plaisants parmi
le peuple ; mais le plus grand nombre sont d'une obscénité
révoltante. Les chansons obscènes sont interdites, fort bien !
On devrait interdire aussi les appellations obscènes, dans
l'intérêt de la morale publique.
L'ARISTARQUE. VOUS avez grandement raison. Quand ces
mots sâles sortent de la bouche d'un petit enfant mâle ou
femelle , venant de réciter le catéchisme , je ne me possède
plus. Nous chassons de race, Monsieur ! nous tenons cette
manie des sobriquets de nos ancêtres les Romains ; demandez plutôt à l'ami Roube :
« La plupart des grands noms furent des sobriquets,
« Et l'immortalité vint souvent d'une injure. »
L'AUTEUR. Il vous dira l'ami Roube que nous avons encore
à Narbonne quantité de noms romains, auxquels il ne manque que la terminaison en us : Montane, Fontés, Avien,
Marc Aurèle, Marc Antoine et tant d'autres. Pourquoi donc
cet auteur de tant de remarques archéologiques d'un si

�21)4
grand intérêt n'est-il pas de votre société ? Il sait les commentaires de César sur le bout du doigt, et il vous dira
aussi que les enfants de troupe de la dixième légion de Jules
César, que les Tirones ont légué leur nom aux petits canards que nos ménagères font venir, pour leur donner la
pâtée, en leur criant : Tirous, Tirous,
né...é...é...éts !

Tirous,

Tirou-

. Il est fort drôle, ce Roube! Après vous,

L'ARISTARQUE

Monsieur.
. Je n'en ferai rien. « A tous docteurs tous hon-

L'AUTEUR

neurs. » Vous êtes d'ailleurs mon aîné de sept à huit ans.
. A ce titre seul, je veux bien vous précéder.

L'ARISTARQUE

(L'aristarque et l'auteur montent l'escalier extérieur du jardin du musée.)

�Deuxième Entretien.

L'ARISTARQUE

(se frottant les yeuxJ. Ah, pardon ! j'avais

mal dormi la nuit dernière, et je me suis laissé aller au
sommeil. Pff!... Ai-je dormi longtemps?
L'AUTEUR. Une petite demi-heure. J'ai eu bien de la peine
à m'empêcher d'en faire autant, car il fait une,chaleur
accablante. Mais n'est-ce pas la lecture que je vous ai faite
tout à l'heure qui a provoqué ce sommeil ?
L'ARISTARQUE. Oh! pas du tout. Je vous ai prouvé par mes
commentaires que je ne perdais pas un vers de vos couplets.
Me voici disposé à écouter le chant ou la lecture du reste.
Allons!... mais que vois-je là-bas! Madame Chrétien évanouie!... c'est bien elle. M. Chrétien serait-il mort, et sa
pauvre femme, anéantie par une si grande perte, tombée
en pâmoison? Eh vite, du secours! je vais tâcher de lui
faire reprendre ses esprits avec un peu d'eau fraîche du
bassin. Allez, vous, d'un coup de pied, chez le docteur
Barthez, notre confrère. Ah , mon Dieu ! quelle longue trace
de sang.
. Du sang ! vous m'effrayez.

L'AUTEUR

�296
. Elle aura donné du front, dans son trouble,

L'ARISTARQUE

contre le chapiteau de cette colonnette, au pied de laquelle
elle est gisante.
L'AUTEUR. C'est possible... Ah, ah, ah! la méprise est
bonne. Ah , ah, ah !

. Pourquoi donc ces éclats de rire?

L'ARISTARQUE

. Mettez vos lunettes, M. l'archéologue! Ce sang

L'AUTEUR

que vous voyez ressemble fort à celui qui inonda le galetas
où couchait Don Quichotte, dans une hôtellerie de la Manche , quand ce miroir de la chevalerie errante eut coupé la
tête au grand géant persécuteur de la princesse de Micomicon. Vino tinto y no sangre sale d'esté cuerpo. Mettez vos
lunettes , M. l'avocat ! mettez vos lunettes.
. Vous croyez ! Ma foi oui ! la pauvre femme

L'ARISTARQUE

aura fait sa provision de vin , comme à son ordinaire, pour
toute la journée. Son mari étant à la tisane, elle aura bu
double ration. It is the caouse ! it is the caouse ! ( c'est la
cause ! c'est la cause ! ), comme dit Othello dans un terrible
monologue du drame de Shakespeare; il n'en faut pas douter.
. Je suis étonné que des libations si copieuses ne

L'AUTEUR

soient pas funestes à la santé de cette femme, mais il est des
gens robustes qui se conservent dans leur intempérance
comme les olives dans l'eau de sel ou plutôt comme des
cerises dans l'eau de vie.
\

(Il chante, sur l'air de :

IL FAUT DES ÉPOUX ASSORTIS.)

Mêmes goûts et pareille humeur
Font la douceur du mariage ;
Femme sobre et mari buveur
Feront toujours mauvais ménage.
De Philémon pour sa Baucis
On sait la tendre complaisance :
On ne le voyait jamais gris
)
Que Baucis ne le fui d'avance.
j

�297
Mais l'épouse du sieur Chrétien ,
Beau type de la femme forte,
Le broc ou le verre à la main,
Sur le vieux retraité l'emportePour cuver le vin qu'il a pris,
Quand il doit abréger sa veille,
Madame encor, de sens rassis,
Transvase plus d'une bouteille.

)
S

Aussi, fière de le dompter
Et de trôner dans son ménage,
On l'entend souvent s'en vanter,
Non sans un grain de persifflage :
« Cinq litres de vin tout au plus,
« Dix travers de doigt de rogomme,
« Il tombe, quand il les a bus ;
)
« Monsieur Chrétien n'est pas un homme. » )

L'ARISTARQUE.

VOUS

venez d'improviser cela?

. Oui, Monsieur. Aussi ces couplets ne valent-ils

L'AUTEUR

que ce que peut valoir un inpromptu.
L'ARISTARQUE. Ils sont amusants sinon parfaits. Après cet
incident fort drôle et bien inattendu, reprenons notre entretien littéraire. Nous sommes tout à fait seuls, madame Chrétien ne compte pas ; où pourrions-nous être mieux ?
. Vous avez raison. A propos ! je ne vois plus

L'AUTEUR

Jeannette ; qu'est-elle devenue ?
L'ARISTARQUE. VOUS voulez parler de notre cigogne. Ma foi !
elle s'est envolée, et doit être bien loin si quelque chasseur
ne l'a tuée.
L'AUTEUR. Et vos papillons , se sont-ils aussi envolés ?
L'ARISTARQUE. Oh ! ne m'en parlez pas ! ce maladroit de
M. Capman, qui se chargea de les classer et de faire la
préparation qui devait les conserver, s'en est tiré fort mal.
Ils sont tombés en poussière dans leurs vitrines. Un beau
matin, nous ne vîmes plus que les épingles qui les fixaient
sur les cartons.

�298
. Mais les épiDgles vous restent.
L'ARISTARQUE. C'est une bonne aubaine pour la femme du
concierge, à qui on les a données ; elle en est approvisionnée
pour toute sa vie. Dites-moi donc enfin votre seconde pièce ;
elle ne saurait avoir le même sel que la première, et vous
ne pouvez guère que vous répéter.
L'AUTEUR. Elle est moins épicée que celle-ci, j'en conviens,
mais vous n'y relèverez pas de redites. Je vais vous la lire
tout d'un trait ; veuillez réserver vos observations pour la
fin :
L'AUTEUR

A Messieurs les Membres de la Société archéologique
de Narbonne.
Ariette sur l'air de :

JE SI'IS

t.scoit

DANS MON PBJRTEIIPS.

Je n'aurai bientôt plus de dents ;
Tout mon corps est en décadence ;
Pour siéger parmi nos savants,
Faut-il que je sois dans l'enfance?
Au poète sur son déclin
Daignez, Messieurs, tendre la main.
Infirme et presque béquillard,
Dès à présent je ne puis guère,
Qu'avec l'allure d'un canard ,
Grimper à votre belvédère.
Au poète, etc.
Il devait être , le prélat
A qui l'on doit un si bel œuvre,
Presqu'aussi dégourdi qu'un chat,
Qu'un perruquier ou qu'un manœuvre.
Au poète, etc.
Quand je l'escalade , en juillet,
J'arrive essoufflé, tout en nage:
Quatre-vingt-huit marches, au fait,
Eh ! c'est presque un septième étage.
Au poète, etc.

�299
Ah ! je comprends mieux que jamais
Le mot du comte de Provence;
11 est vraiment, votre palais.
Le plus beau galetas de France.
Au poète, etc.
Quand, debout au plus haut balcon .
Par près de quinze mille bouches,
Fut acclamé Napoléon,
Il crut voir des essaims de mouches.
Au poète. etc.
Vos élus sont de bon aloi,
Et je leur fais ma révérence ;
Mais l'édarèle, comme moi,
Eut enfin perdu patience,
Au poète, etc.
Ce rigide Laconien.
Ce grand ennemi de la brigue.
Qui, comme Piron, ne fut rien ,
Car on lui fit toujours la figue.
Au poète, etc.
Pour écarter des candidats
Qui n'ont pas le don de vous plaire,
Vous en chercheriez dans Albas,
Fontjoncouse ou Sainte-Vallière.
Au poète, etc.
A quelques malins quolibets
Pourquoi se montrer si sensible :
Tel d'entre-vous, que je connais,
Tire sur vous comme à la cible.
Au poète, etc.
Dans la tourbe des plats rimeurs
liamperai-je longtemps encore?
Mais non , de quelques jours meilleurs
.Je vois enfin poindre l'aurore.
Au poète sur son déclin
Daignez , Messieurs, tendre la main.

�1

500
UNE

VOIX.

L'on va, l'on vient t'ouvrir enfin.
LE POÈTE.

Quelle voix chatouille mon cœur?
Je l'aurai donc ce fameux titre
Auquel je devrai le bonheur
D'avoir enfin voix en chapitre !
Au poète, etc.
Tous les deux jours, joyeux et fier,
Et grand amateur des images,
Pour leur faire prendre un peu l'air,
J'emporterai des tas d'ouvrages,
Au poète, etc.
Au nez des deux ou trois lecteurs,
De collégienne encolure,
Qui, pour s'aider des traducteurs,
Hantent le salon de lecture.
Au poète sur son déclin
Daignez , Messieurs, tendre la main !
TOUS

LES

MEMBRES

DU

MUSÉE

EN

Nous nous ferions berner enfin,
Au poète tendons la main.

Variantes du refrain. .
Au pauvre poète Atacin
Daignez, Messieurs, tendre la main !

Ou bien :
Élus du docte Sanhédrin,
Au vieux poète ouvrez enfin !

Ou bien :
Au pinçon languedocien
Daignez, Messieurs, tendre la main !

CHOEUR.

�501
Ou bien :
Plutôt aujourd'hui que demain ,
Grands savants, tendez-moi la main !

Ou bien :
A l'émule du grand Jasmin,
Daignez, Messieurs, tendre la main !

Ou bien encore :
Au poète, ancien pilotin,
Daignez, Messieurs, ouvrir enfin !
L'ARISTARQUE. Voici, Monsieur, mon sentiment sur cette
chanson : elle est moins imprégnée de moquerie que la première, et le style en est moins élégant; il y a quelquefois
enjambement d'une strophe à l'autre, ce qui embarrasserait
le lecteur si la pièce n'était que chantée ; toutefois elle est
divertissante; c'est la petite pièce après la grande, comme
au spectacle. Si l'on vous lit un jour en dehors de notre
arrondissement, on sera curieux de voir cette mansarde
sublime dont vous faites une si originale description, et de
monter le grandiose escalier de quatre-vingt-huit marches,
qui y conduit. Le nombre de ces marches n'est pas exagéré,
je les ai montées si souvent, si souvent, pour aller à l'audience, qu'il m'en souviendra toute ma vie; mais ce que
vous outrez, c'est le nombre d'étages auquel pourrait convenir un pareil escalier. Quatre-vingt-huit divisé par sept
donnent seulement pour quotient douze et une fraction , ce
qui n'est pas une hauteur suffisante pour un étage, dans la
maison d'un homme un peu aisé, et puis, ce que vous ne
dites pas, c'est que les marches de cet escalier sont trèsdouces , et ce fut, à ce que j'entendais dire dans mon adolescence , pour que ceux de nos anciens prélats ou de leurs
visiteurs ou visiteuses, qui n'étaient pas ingambes, pussent

�Ô02
les monter en chaise-à-porteur. Ces quatre-vingt-huit marches n'équivalent, tout au plus ! qu'à soixante et dix ou
soixante et treize.
L'AUTEUR. Je vous l'accorde; soixante et treize, soit; mais
comme je n'ai pas parlé des treize marches assez dures du
perron de la porte principale qui conduit à la cour, et des
deux marches du seuil de la porte intérieure qui mène au
grand escalier , et qu'il faut bien aussi monter : soit quinze
marches; en les ajoutant aux soixante et treize, nombre
auquel se réduisent, d'après vous, les quatre-vingt-huit
pré-mentionnées, je retrouve ce chiffre de quatre-vingt-huit,
objet de votre réclamation.
L'ARISTARQUE. Me voilà mis au pied du mur... du grand
escalier. Je connaissais, Monsieur, le mot du comte de
Provence, ou plutôt du prince de Conti, à Mgr. Dillon , lors
de son passage à Narbonne, où il fut royalement traité par
ce haut dignitaire de l'Église, qui, indépendamment de sa
grosse fortune personnelle , jouissait, en 1789, comme métropolitain, d'un revenu de cent soixante mille livres, émolument énorme pour l'époque , et qui n'était surpassé, si je
ne me trompe, que par celui des archevêques de Paris,
de Strasbourg et de Lyon ; mais j'ignorais le mot de notre
nouvel empereur.
L'AUTEUR. Je puis vous le garantir, car je le tiens d'une
personne bien informée. Le prince-président de la défunte
république se trouva trop haut perché, au balcon supérieur , pour remercier, en quelques paroles chaleureuses,
son enthousiaste auditoire ; il dut descendre quelques vingtdeux degrés, et se placer au premier balcon, pour pouvoir
se faire entendre.
L'ARISTARQUE. Si vous avez, Monsieur, l'allure d'un canard,
quand vous montez cet escalier, si large que six plaideurs
pourraient le monter de front... ah, pardon! il ne conduit
plus à la salle d'audience, aujourd'hui convertie en dépôt

�505
d'archives et de matériel, destiné aux réjouissances et même
aux doléances publiques, puisque le corbillard affecté aux
obsèques des maires, et qui le sera peut-être un jour à celles
de nos immortels, y est religieusement conservé ; si vous
montez, dis-je, cet escalier avec l'allure d'un canard, que
dire de celle de ceux d'entre-nous dont l'abdomen est le
triple du vôtre !
L'AUTEUR. Oh, Monsieur ! dispensez-moi de chercher une
comparaison, qui pourrait être blessante, sans mauvaise
intention de ma part. Faites-là vous-même; vous vous
passez mutuellement bien des choses. C'est ainsi, par exemple , que le goût de l'un de vos confrères ayant été choqué,
lors de l'érection, sur de vieux chapiteaux en pierre, de la
jarre phénoménale trouvée dans la maison de campagne de
M. Baïlae, il lui échappa une exclamation qui ne me serait
jamais pardonnée si j'avais le malheur de me la permettre.
L'ARISTARQUE. Ce Spartiate dont vous parlez, qui se réjouissait de ses mécomptes électoraux en se frottant les mains et
en disant qu'il était charmé que Sparte possédât tant de
citoyens plus capables et meilleurs que lui, s'appelait, ditesvous , Pédarète ?
L'AUTEUR. Je le dis, Monsieur, après Robespierre, qui,
dans un de ses discours monstres ou monstrueux, si vous
voulez, à la convention nationale, où il glorifie les grands
citoyens de Rome et de Sparte, sur les traces desquels il
croyait marcher, quand il ne se traînait que sur celles des
plus dangereux démagogues, le nomme ainsi. Le temps me
manque pour chercher une meilleure autorité.
L'ARISTARQUE. Êtes-vous fondé, Monsieur, à dire que pour
écarter des candidats qui n'ont pas le bonheur de nous
plaire, nous en chercherions, s'il le fallait, à Ste.-Valière,
Albas ou Fontjoncouse ?
L'AUTEUR. Dans une circonstance où ma candidature, mise
en avant par un de mes amis et favorablement accueillie,

�304
sur le marché aux herbes, par quatre ou cinq membres de
votre société, semblait devoir réussir, ou ma nomination
ne tenait qu'à un fil, comme le disait plaisamment un autre
de mes amis, qui croyait que je n'aurais d'autre compétiteur que M. le peintre Fil, homme bien plus jeune que moi,
il fut sérieusement question de M. de Nattes, de Fontcouverte. Au reste, vous vous êtes donnés , dans votre antipénultième élection , pour collaborateur, un homme étranger au département, un véritable archéologue, j'en conviens, mais enfin un homme que vous n'aurez pas le bonheur
de posséder longtemps, car il est à la disposition du gouvernement, M. le capitaine du génie Puiggari, et de ces deux
faits j'ai pu conclure que si une candidature ayant chance
de réussir n'était pas agréable au comité dirigeant, il en
chercherait, s'il le fallait, pour la renverser, une autre où
que ce fut, voire même à Ste.-Valière. Cette conséquence
n'est pas tirée par les cheveux.
L'ARISTARQUE. Mais non; au reste, Monsieur, ce trait et
celui de l'avant-dernier couplet, où vous représentez les
membres du musée se courbant sous le poids des livres
qu'ils emportent, pour leur faire prendre un peu l'air et
pour se délecter à en feuilleter les gravures , sont les seuls
de la pièce , qui, à cela près, est tout à fait anodine. Je ne
puis pas dire précisément, à première lecture, en quoi
pèchent les derniers couplets ; mais ils ne sont pas de cette
facture, à laquelle vous avez accoutumé vos lecteurs. Votre
ariette en a quatorze ; c'est beaucoup trop pour une bagatelle qui n'en admet pas plus de trois ou quatre ; mais nous
savons que votre défaut habituel est de ne jamais finir, et
qu'il vous est aussi difficile d'étancher les jets de votre verve
en fermentation, qu'il l'est à un vigneron de remettre la
bonde à un gros tonneau que la force du vin a fait débonder,
et je suis convaincu que si la pièce précédente n'est pas plus
longue, c'est que vous avez été arrêté par l'impossibilité de

�503
trouver d'autres mots exprimant l'idée d'une réunion, d'une
confrérie , que ceux que vous avez employés.
L'AUTEUR. C'est ce qui vous trompe, et, pour vous le
prouver, sachez que j'ai fait deux autres strophes sur le
môme rythme, dont je ne vous ai pas parlé jusqu'ici, parce
qu'elles sortent du genre badin, et qu'elles pourraient faire
croire que mon dépit est réellement plus grand que je ne
l'ai jusqu'à présent fait paraître. Moi, vous en vouloir
beaucoup, au fond, quand je vous suis redevable de mes
meilleurs morceaux, soit en prose, soit en vers !
L'ARISTARQUE. En échange de mes bons conseils, de l'attention que je vous ai prêtée jusqu'ici et de l'intérêt que
vous m'inspirez, à l'encontre de mon mandat, ne pourriezvous me les chanter?
L'AUTEUR. Je n'ai rien à vous refuser.
Sur l'air de :

FEMMES , VOULEZ-vors KPHOUVER !

Il est un troubadour gascon
De qui l'originale enseigne
Offre aux regards, pour écusson,
Un jasmin , une lyre, un peigne.
Parlout, d'honneurs un long amas
Flatte son orgueil poétique;
On m'ignore , et je ne suis pas
j
Du... sénat archéologique !
j
Keboul, Keboul, heureux mortel.
Aux brioches si renommées !
Quoique nés sous un même ciel,
Diverses sont nos destinées :
A Nîmes, qui ne fait grand cas
Des vers éclos dans ta boutique !
Mais ici tu ne serais pas
i
Du... banquet archéologique.
]■

. Haï! haï! tu l'as voulu, George Dandin ! te

L'ARISTARQUE

�ÔU(i

lâcher serait une sottise. Je suis plus sensible, Monsieur, à
ce dernier trait, et je crois que l'Académie partagera mon sentiment , qu'à tous les autres. Heureusement pour nous que
vous n'avez pas la réputation de Jasmin et de Reboul, et
que la différence de votre manière à la leur s'opposera (tant
que le genre badin restera dans le discrédit où il est ) à ce
que vous y arriviez jamais. Il faut du sentimental aux français , par le temps qui court, et l'ennuyeux semble même
avoir aujourd'hui des charmes pour ce peuple capricieux.
Vous auriez fait peut-être du bruit dans le pays, il y a trente
ans. Peut-être que votre poésie et votre prose y seront
goûtées dans trente ans d'ici, mais de votre vivant, et vous
ne pouvez guère tarder d'aller ad patres, n'y comptez pas.
L'AUTEUR.
Je m'en suis toujours douté, Monsieur, et
l'indifférence de mes propres concitoyens m'a confirmé dans
cette appréhension ; mais, que voulez-vous ! le gai pinçon
ne peut imiter le cri plaintif du coucou, ni s'élever dans les
champs de l'air, aussi haut que le héron ; et comme le dit si
bien un des cinq cents proverbes recueillis par feu M. Caffort :
Lou trin qui prèn la mulo toujours y dura.
L'ARISTARQUE. Je ne puis que vous plaindre, Monsieur, et
bien sincèrement, quand je songe surtout combien il est
facile à certains hommes de s'élever à une haute réputation,
tandis que d'autres, plus laborieux et plus capables, ne
peuvent percer la couche épaisse d'obscurité qui les couvre.
M. Caffort, dont vous parliez tout à l'heure , était à l'affût de
tous les proverbes patois du pays ; son goût n'en rejetait
aucun. Il les enfilait comme les jujubes dont il faisait ses
tisanes, ou comme les champignons dont sa belle-sœur Pascale assaisonnait ses ragoûts. A sa mort, on en a trouvé une
riche collection. Ses amis ont eu l'idée de les faire publier,
par ordre alphabétique , dans l'almanach de M. Caillard; eh
bien! vous ne sauriez croire combien cette insertion annuelle,
quoique partielle (elle dure depuis dix ans, je crois, et l'on

�507
n'en est qu'à la lettre m ), a donné de la vogue à cet almanach. Les paysans, les artisans et les bourgeois illettrés n'en
veulent pas d'autre. La réputation de M. Caffort va croissant
tous les jours; les sept sages de la Grèce en seraient jaloux,
s'ils pouvaient revenir au monde. On qualifie ces proverbes,
dont quelques-uns, sans doute, expriment originalement des
vérités de tous les temps, mais dont le plus grand nombre
sont des niaiseries ou des obscénités, de proverbes de
M. Caffort, qui ne fit que les ramasser dans les hameaux et
dans les granges où le conduisaient les devoirs de sa profession chirurgicale. Ces proverbes seront peut-être traduits
un jour dans toutes les langues, comme les sentences de
Publius-Syrus. Le portrait de ce patient collectionneur de
nos dictons populaires figurera, peut-être, dans vingt ans
d'ici, dans la grande galerie de notre musée, à côté de celui
de son cousin, M. l'abbé Caffort, le grand prédicateur, et
il n'est pas tout à fait impossible que nos harangères et nos
jardinières lui élèvent une statue au milieu du marché aux
herbes. Tant d'heur n'est pas réservé à votre mémoire, mon
pauvre M. Birat !
Pour en revenir à vos derniers couplets, j'admire comment notre langue, qui passe pour si pauvre, et qui ne
l'est peut-être que pour les pauvres auteurs, vous a fourni
jusqu'à quatorze mots de deux ou trois syllabes, pour exprimer la même chose ! Auriez-vous pu faire une quinzième
strophe sans répéter une fois le même terme ?
L'AUTEUR. Non, Monsieur, car je n'avais plus à ma disposition qu'un mot, que je ne pouvais employer, sans sortir
de mes habitudes , et dont vous vous seriez offensés, à juste
titre.
. Et quel est-il donc ce mot?
. C'est celui de... de... tripot. Vous me l'arrachez,

L'ARISTARQUE
L'AUTEUR

Monsieur !
. Oh ! oh ! il est réellement trop fort. Ce mot

L'ARISTARQUE

■

�508
eut été entre nous le murus aheneus d'Horace, tandis que
nous ne sommes séparés que par un passage à niveau,
pour me servir d'un mot fort en usage depuis que l'on travaille au chemin de fer de Carcassonne à Béziers.
Ici finit notre discussion, M. le poète. J'emporte une
idée très-avantageuse de votre talent et de vos lumières. Je
vous croyais caustique; vous n'êtes que gai. Vous êtes de
l'école des Regnard, des Panard et des Desaugiers, et pas
du tout de celle des Boileau, des Juvénal et des Gilbert. Le
mot de Pascal « Diseur de bons mots, mauvais caractère » ,
ne vous est pas applicable. Vous ne seriez pas parmi nous
un mauvais coucheur, et vous nous amuseriez ; nous en
avons bien besoin! Je vais faire mon rapport à ces Messieurs.
Il ne tiendra pas à moi que, précisément à cause de vos
épigrammes, ils ne vous choisissent pour confrère.
L'AUTEUR. J'espère qu'ils n'en feront rien.
Un tel honneur, Monsieur, ne me touche plus guère ;
Qu'en ferais-je à la fin de ma triste carrière !

j'ai plus de soixante ans.
L'ARISTARQUE. Si soixante ans n'est pas le bel âge pour
prendre femme, quoiqu'en dise dame Frosine à Harpagon,
dans la comédie de Y Avare, c'est l'âge le plus convenable
pour entrer en ménage avec une société archéologique
qu'on ne peut guère se représenter, d'après son nom, que
comme un cénacle d'hommes blanchis par les années et
épuisés de veilles et de travail. Mais d'ailleurs ne demandezvous pas vous-même, dans votre ariette, à faire partie de
notre société?
« Au poète sur son déclin
« Daignez, Messieurs, tendre la main ! •&gt;

Vous le demandez autant de fois qu'elle a de couplets, c'est

�509
à dire quatorze. Bien des gens n'insistent pas autant dans
leurs suppliques.
. Mon dépit et mes vœux n'ont rien de sérieux,

L'AUTEUR

au moins ! et je ne me suis donné le rôle de candidat désappointé , de suppliant, que parce que l'esprit de mes jérémiades le voulait ainsi.
.

L'ARISTARQUE

Monsieur, vous n'avez

porté atteinte à

l'honneur d'aucun de nous en particulier, vous êtes trop
circonspect et trop honnête pour cela ; mais vous avez
maculé, autant qu'il était en votre pouvoir, celui du corps
dont je suis l'organe. Quel plus grand tort pouviez-vous lui
faire, dans l'opinion publique, que de le représenter comme
composé d'hommes ignorants et sans goût ? Vous savez de
quelle manière se répare l'honneur d'une demoiselle de
bonne maison que l'on a trompée. Un matrimonium dans
les formes peut seul le lui rendre. L'espèce est ici à peu
près la même, et vous devez, à mon avis, être des nôtres,
pour tout effacer.
L'AUTEUR. Doucement, Monsieur! l'espèce, quoi que vous
en pensiez, n'est pas la même. On vous raille sur votre
paresse, sur le mauvais emploi de vos fonds, etc., eh bien !
soyez plus circonspects dans vos achats ; tirez parti des
riches matériaux dont vous disposez, et fermez la bouche à
vos détracteurs par quelques bons écrits et par des choix
de plus en plus heureux, en cas de mort ou de démission
de quelqu'un de vous; « répandez en torrents vos lumières
« sur vos obscurs blasphémateurs » ; mais ne les rendez pas
participants malgré eux d'une gloire qu'il n'est pas bien sûr
qu'ils vous envient. Dans l'espèce dont vous parliez tout à
l'heure, un père, un frère laisse au suborneur l'alternative
du duel ou du mariage avec leur fille ou leur sœur abandonnée, et c'est justice , car enfin la demoiselle, coutumière
du fait, peut avoir eu tant de faiblesses qu'elles excluent
toute idée de séduction, et vous connaissez , M. l'avocat, le

�510
mot de cette cliente par trop facile qui, croyant aggraver
les torts de son prétendu suborneur, et rendre sa cause
meilleure par ses récidives multipliées, disait de lui à son
défenseur, au moment même de l'audience : « Il m'a séduite
encore ce matin î » Je ne suis pas d'ailleurs, vous le savez
de reste, le seul à porter atteinte à votre considération
scientifique, et ne donnez-vous pas vous-mêmes l'exemple à
vos antagonistes en vous attaquant mutuellement !
L'ARISTARQUE. VOUS avez prononcé le mot de duel. Un duel
avec une société composée de vingt-cinq membres !
L'AUTEUR. Il ne saurait être question que d'un duel littéraire; c'est avec la plume que je vous ai attaqués, défendez-vous avec la plume, par la main du champion dont
vous aurez fait choix dans votre consistoire. Scripta mea
marient, mes écrits se traînent encore ; je vais en publier
de nouveaux. Attaquez-moi dans ma prose et dans mes
vers; coulez-moi comme prosateur et poète, et vous vous
vengerez in triplum, car mes intérêts pécuniaires en souffriront nécessairement.
L'ARISTARQUE.
Pas de ça, Lisette ! ce serait le moyen
d'appeler l'attention du public sur vos œuvres et contribuer, sans le vouloir, à leur débit... qui vous préoccupe,
peut-être, et à votre réputation ; c'est ce que nous ne ferons
pas. Si vous aviez, par hasard, l'avantage dans ce duel,
quelle recrudescence de persifflage à nos dépens ! Pas d'alternative ! il n'y aura pour nous de réparation véritable que
dans le fait de votre aggrégation dans le cénacle archéologique.
L'AUTEUR.

C'est à dire que vous voulez me mettre sur la

tête le vase même dans lequel...
L'ARISTARQUE. Eh bien , oui ! mais nous y mettrons tant de
bonne volonté, que vous vous laisserez faire.
L'AUTEUR.

Ah ! par exemple !
En vous nommant à l'unanimité, en vous

L'ARISTARQUE.

�311
priant, le jour même de votre installation, de nous chanter
les chansons à notre adresse, et en chantant nous-mêmes,
en chœur, comme dans votre ariette :
« Nous nous ferions siffler enfin,
« Au poète tendons la main ! »
L'AUTEUR. Je n'ai pas mis siffler, mais berner, ee qui est
beaucoup plus poli, sinon plus agréable. J'avoue que si les
choses devaient se passer de la sorte, je ne pourrais me
défendre d'adhérer à mon élection, à moins d'une dose
démesurée d'amour-propre ou de rancune. En faisant autrement, j'aurais tout le public contre moi. Mais il y a à parier
cent contre un que mes épigrammes n'auront pas un pareil
résultat, et je croyais bien, en vous persifflant à outrance ,
brûler avec vous mes vaisseaux , ou plutôt ne voir jamais
ma flotille à l'ancre dans votre presqu'île ; je dis l'ancre,
car l'une des entrées de votre palais péninsulaire en porte
le nom.
L'ARISTARQUE. Je vais travailler de tout mon pouvoir à
cette nomination , que je ne crois pas impossible. L'occasion
est on ne peut plus favorable. Nous avons à nous compléter, car nous sommes réduits à vingt et un; or, il faut
douze candidats pour procéder régulièrement à l'élection des
quatre membres défaillants. Ce serait bien le diable si vous
n'étiez pas porté sur cette longue liste ! votre candidature
une fois sur la planche et enluminée des titres-que vous
avez , à notre choix , de la planche sur la pelle du mitron et
de la pelle au four, il n'y a qu'un pas; dix minutes de
cuisson vous font archéologue.
L'AUTEUR. Il n'y a qu'un pas, soit; ce qui n'empêche pas
qu'on n'ait laissé durcir et moisir plus d'une candidature
qui méritait un meilleur sort. Si jamais vous avez à déchiffrer quelque manuscrit du X« siècle, je sais bien qui fera
des gorges chaudes de votre embarras. Quant à moi, je

�312
n'entends rien aux vieilles écritures, et ce n'est pas avec des
yeux de soixante ans qu'on peut cultiver cette science avec
fruit.
L'ARISTARQUE. VOUS

ferez , une fois nommé, comme nous

avons tous fait; vos conjectures seront, en commençant,
souvent fautives, mais vous vous formerez petit à petit, et
vous serez à quatre-vingts ans un archéologue présentable.
L'AUTEUR.

Quelle agréable perspective !
Fabricando fit faber. Nous sommes certai-

L'ARISTARQUE.

nement plus éclairés, en cette matière, que nos aïeux, qui
prenaient pour l'effigie du dieu Cers un masque de Melpomène; pour une représentation des noces de la princesse
Placidie avec Ataulfe, roi des Visigoths, une cérémonie
funèbre, une conclamation ; et qui, voyant sur la frise de
la niche de Sainte-Catherine le nom d'un sculpteur italien
appelé Anchisès, ayant entendu souvent, d'ailleurs, leurs
voisins de Carcassonne se targuer d'une origine troyenne,
croyaient, à raison de la ressemblance de ce nom avec celui
du père du pieux Enée, que ce célèbre roi des troyens,
battu par la tempête dans le golfe de Lyon, pendant qu'il
était à la recherche du Latium, où l'appelaient les destins,
avait trouvé pour sa flotte délabrée un refuge dans l'étang
de Bages, jadis appelé Rubresus, et avait fait aiguade à la
foun dé Pépiou, autrefois bien plus abondante; ils croyaient,
dis-je, que cette niche, remarquable par les arabesques qui
la décorent, avait été érigée, plusieurs siècles avant la fondation de Rome, par le fameux transfuge de Troie , en accomplissement d'un vœu fait par le vieil Anchise, à Castor et
Pollux, fratres Helenœ, lucida sidera, qu'invoquaient dans
la bourrasque les nautonniers païens.
L'AUTEUR.

N'avez-vous jamais cru vous-même , Monsieur ,

que Didon ait séjourné à Narbonne , presque tout un hiver,
et qu'elle y ait été logée chez M. Jean-François de Cazalctz ,
grand archidiacre?

�. Que dites-vous-la "?
. Je dis ce que j'ai lu dans la préface du livre
quatrième de l'Enéide , traduit à la burlesque , en patois ,
par le sieur de Bergoing, qui se dit le compère et l'ami de
M. l'archidiacre, et dans une petite pièce de vers, aussi en
patois, du même auteur, intitulée le retour de Didon, qui
précède cette traduction.
L'ARISTARQUE. Quelle est la date de cette publication?
L'AUTEUR. Cet opuscule, imprimé à Narbonne, parut en
1652.
L'ARISTARQUE.
Voilà un anachronisme diantrement plus
fort que celui que l'on reproche à Virgile !
L'AUTEUR. Certainement. D'après le sieur de Bergoing, un
patron de La Nouvelle, nouvellement arrivé, lui aurait
appris qu'une de ses passagères demandait instamment à le
voir. Il partit pour savoir qui c'était et ce qu'on lui voulait.
Quelle fut sa surprise quand, arrivé à La Nouvelle, il vit
la pauvre reine de Carthage sauter de la barque, courir
droit à lui, et le supplier, à mains jointes, de lui donner
l'hospitalité, en attendant qu'elle put trouver un logis en
ville pour y passer l'hiver. Comme le sieur de Bergoing était
logé fort à l'étroit, il s'adressa à son ami l'archidiacre, qui
se fit une joie d'accueillir dans son palais une reine si
malheureuse, et qui reçut pour récompense de sa gracieuse
hospitalité un très-beau diamant. Ce témoignage d'estime et
de reconnaissance plut extrêmement au prélat, et il porta
au doigt, jusqu'à la fin de ses jours, ce diamant, avec un
autre bel anneau que lui avait donné naguère Madame la
princesse de Carignan.
L'ARISTARQUE. Quelle drôle d'imagination !
L'AUTEUR. Si la plaisanterie n'est pas bonne, il en est
autrement de la traduction , et le fameux Scarron n'aurait
pas mieux fait si, connaissant parfaitement l'idiome languedocien, il se fut avisé de la faire en patois. Son quatrième
L'ARISTARQUE

L'AUTEUR

�314

chant de l'Enéide 'travestie n'est pas supérieur à celui de
M. de Bergoing, qui ne se donna pas comme lui les coudées
franches, et fit une parodie fort exacte.
L'ARISTARQUE. Je me rappelle à présent d'en avoir entendu
parler par feu M. Sernin, médecin, notre savant confrère.
Je tâcherai de me procurer cet opuscule. Pour en revenir à
ce que je disais tout à l'heure, à l'époque où nos aïeux
croyaient à la relâche d'Enée dans l'étang de Bages, les
antiquaires de Nîmes voyant sur leurs vieilles monnaies,
du temps des Bomains, un palmier et un crocodile, prenaient l'arbre pour un pin et le reptile pour une couleuvre,
et demandaient à Louis XII d'être autorisés à reprendre ces
armoiries. Aujourd'hui, grâce à la fondation de nos musées,
où l'on a des crocodiles, on ne ferait plus en province de
pareilles bévues.
L'AUTEUR. Eh ! eh !
L'ARISTARQUE. Que voulez-vous dire?
L'AUTEUR. VOUS manquez de mémoire, M. le mandataire
de la société archéologique. Aucun de vous n'a-t-il pris
votre momie, à son arrivée, pour le cadavre d'un homme
assassiné, et n'a-t-il fait mine d'aller trouver le procureur
du roi?
L'ARISTARQUE. Allons donc !
L'AUTEUR. Eh bien, non ! ce n'est pas à Narbonne que
cette sottise a eu lieu ; mais n'est-il pas vrai qu'un débris
de pot de pharmacie, de forme élégante, en faïence, sur
lequel étaient peintes, en gros caractères, séparées par des
points, les lettres S. D. P. et la syllabe ALB, ayant été
présenté à un de vos confrères par un paysan qui l'avait
déterré , il crut de la meilleure foi du monde que ce débris,
qa'aquél test, hœc testa (notre patois sue le latin par tous
ses pores ) était de fabrication romaine ou étrusque, et que
ces caractères, un peu frustes, il faut en convenir, car la
partie supérieure du D étant effacée, donnait à la partie

�318
inférieure l'air d'un cinq en chiffres romains; il crut, dis-je,
que ces caractères étaient les initiales des mots Sixtus quintus papa Alboz, Sixte-Quint, pape d'Albe, ou bien des mots
Sanctus dominus, papa Albœ, tandis qu'ils étaient l'abrégé
de ceux-ci : Syrupus depuratus papaveris albi, sirop de pavot blanc. Je vous laisse à penser si le public s'amusa de cette
interprétation... Ah, ah, ah ! Riez-donc avec moi, Monsieur.
. De grand cœur. Ah, ah, ah! la méprise

L'ARISTARQUE

est fort plaisante; mais vous avouerez qu'elle l'aurait été
davantage si le membre en question eut été apothicaire;
mais non, il y a plus, non-seulement l'auteur de cette explication n'est pas un des nôtres , mais c'est au contraire un
de nos confrères qui prit en flagrant délit d'erreur inconcevable deux des plus célèbres archéologues de France et du
monde entier, alors de passage à Narbonne, où ils se trouvaient ensemble chez un pharmacien passionné pour les
antiquités, en leur donnant le vrai sens des lettres en
question , et en leur disant qu'il y avait, dans la pharmacie
de l'hôpital de la ville, plusieurs douzaines de vases de cette
matière et de cette forme ; ce qui couvrit de confusion les
deux savants , et faillit les faire trouver mal. Ils étaient heureusement en bonnes mains , et l'officine , où se passait la
scène, bien pourvue de tout ce qui peut faire revenir à eux
des gens tombés en syncope. Vous n'étiez donc pas exactement informé du fait ; en tout cas, que cela ne vous empêche
pas d'être des nôtres. Pour réhabiliter dans votre esprit
notre Compagnie, je vous dirai que la moitié plus un de
ses membres a reconnu un vrai Silène dans la statue de
marbre trouvée, l'an dernier au coin d'une vigne, par les
ouvriers de la Compagnie du chemin de fer.
. La majorité n'aurait-elle pas été d'une opinion

L'AUTEUR

contraire, Monsieur, si cette statue, bien que couronnée de
pampres, eut été trouvée dans un pré? Ne l'eut-elle pas
prise pour Palès,

le dieu des pâturages? Nos ancêtres

�51 f&gt;
romains, en effet, d'après Sidoine Apollinaire, l'avaient en
aussi grande vénération que Pan, Cérès, Bacchus et Minerve , et ce n'était pas sans cause, car il était sensé protéger leurs foins contre les inondations de VAtax.
L'ARISTARQUE. L'erreur était impossible, Monsieur, car
nous avons dans une de nos galeries un grand tableau représentant un Silène en état d'ivresse, avec tous ses suppôts,
dont l'auteur, par parenthèse, a eu la drôle d'idée de figurer, sur le premier plan, un enfant évacuant par le bas la
liqueur traîtresse dont il s'est trop largement abreuvé. Soyez
des nôtres, Monsieur, si l'on vous nomme à l'unanimité, et
que l'on n'exige de vous la suppression d'aucune de vos
épigrammes. Il n'y a pas de milieu, après ce qui s'est passé,
il faut de deux choses l'une : ou que la porte de notre sanctuaire vous soit à jamais fermée, ou qu'on vous l'ouvre à
deux battants, pour que vous y entriez avec armes et bagage-

L'AUTEUR.

Il est clair que si mes épigrammes avaient ce

résultat inattendu, on ne pourrait pas m'en imposer le
sacrifice. Il n'est pas à ma connaissance, en effet (s'il est
permis de comparer les toutes petites choses aux grandes ),
qu'une des conditions du traité de paix entre la Russie et les
puissances occidentales ait été l'enclouure des canons et des
mortiers qui avaient servi à battre les remparts de Sébastopol... On demandait au doge de Gênes , venu à Versailles
pour y faire, à Louis XIV, au nom de sa république, des
excuses touchant quelques griefs du grand roi contre elle,
ce qui l'étonnait le plus parmi tant de merveilles dont cette
résidence royale était remplie : « C'est de m'y voir », répondit-il. Mon plus grand étonnement à moi aussi, en parcourant vos galeries, à un autre titre que celui de simple
curieux , serait de m'y voir.
L'ARISTARQUE. VOUS ignorez peut-être, Monsieur, l'un de
nos privilèges, et nul plus que vous n'en doit faire cas :

�317
c'est celui d'emporter chez soi et d'y garder ad libitum tous
les livres qui nous conviennent.
L'AUTEUR. Je ne l'ignore pas , Monsieur. Que de fois , à ma
barbe, j'ai vu vos heureux confrères emporter fièrement
des tas de livres ! Ne pouvant en faire autant, je m'en consolais en me disant que les matériaux qui me manquaient
profiteraient à d'autres , et qu'on trouverait dans les ouvrages publiés sous vos auspices ce qui ne serait pas dans le
mien. Au reste , cette faveur, qui m'eût été chère quand je
me livrais à l'étude de nos annales, serait aujourd'hui, que
je renonce à toute composition, de la moutarde après diner.
Il m'en coûterait plus que vous ne pensez, malgré tant de
magnanimité , de m'asseoir parmi vous ; vous ne connaissez
encore qu'une partie des motifs de ma répugnance.
L'ARISTARQUE. Si ceux qu'il vous reste à déduire ne sont
pas plus forts que les autres, elle n'est pas suffisamment
justifiée.
L'AUTEUR. J'ai joué, dans mon enfance, au prêtre, au
soldat; dans mon adolescence, au marin, au tribun, à
l'avocat, au géomètre; dans mon âge mûr, à l'agriculteur,
sans entrer résolûment dans aucune de ces carrières, et
m'être donné un état; sur mon déclin, et par le fait de la
révolution de 1848, je joue, depuis neuf ans, au poète. Ce
dernier jeu, qui pouvait me coûter très-cher, me constitue
en avance de plusieurs milliers de francs, car je nourris
ma muse, Monsieur, et n'en suis pas le nourrisson, comme
tant d'autres ! il me coûte, en outre, bien des insomnies , et
finira par compromettre ma santé ou tout au moins ma vue.
Je lui dois cependant quelques moments agréables. Assez
d'enfantillages comme cela ! je crains que celui que vous me
proposez ne soit le plus ennuyeux de tous , et qu'il ne vaille
pas la chandelle.
L'ARISTARQUE. Essayez-en ! vous le quitterez quand hon
vous semblera.

�318
L'AUTEUR.

« Ah ! doit-on hériter de qui l'on assassine ! »

Je m'applique ce vers célèbre de Crébillon, dans sa tragédie
de Rhadamiste, car j'ai cherché à vous assassiner en vers,
en prose, en français et en patois.
L'ARISTARQUE. Je vous répondrai, Monsieur, par ce vers,
presqu'aussi connu , d'une de nos bonnes comédies :
« Les gens que

YOUS

tuez se portent assez bien. »

Vous vous calomniez.
L'AUTEUR. Il y a eu, Monsieur, de ma part, une tentative
d'assassinat, et qui n'a manqué son exécution que par
insuffisance de talent, circonstance indépendante de ma
volonté, ce qui, mettant hors de doute la question intentionnelle , établit évidemment ma culpabilité ! Je craindrais
de voir se dresser devant moi, dans mes rêves, l'ombre
courroucée de celui de vos membres que je remplacerais, et
ne craindriez - vous pas vous-mêmes de troubler, en me
nommant, le repos de ses mânes, et que le spectre de
M. Rouanet ou celui de M. Delort ne vous tire de vos lits
par les pieds?
L'ARISTARQUE. Charmant ! charmant ! quant à moi, Monsieur,
je ne le redoute pas du tout, car je ne vois qu'un badinage
dans votre couplet le plus piquant, et nos pauvres sociétaires défunts entendaient fort bien la plaisanterie.
L'AUTEUR. Mais de la sympathie, Monsieur, je n'en ai pas
plus pour votre société qu'elle n'en a eu jusqu'ici pour moi !
une union faite sous de pareils auspices ne serait pas heureuse ! une séparation scandaleuse, pour cause d'incompatibilité d'humeur ou d'injures graves, en serait la conséquence,
sans que nous eussions goûté les douceurs d'un quartier
seulement de la lune de miel.
L'ARISTARQUE.
Chansons, Monsieur, chansons que tout

�cela ! Les meilleurs mariages ne sont pas ceux qu'ont précédés des amourettes.
L'AUTEUR (à part). Ce diable d'homme trouve réponse à
tout. (Haut.) Mais, Monsieur, la paresse est contagieuse!
elle me gagnera probablement, un peu de morgue aussi :
« Les honneurs changent les mœurs » , et il peut arriver
qu'au lieu d'être un ignorant assez aimable , je devienne un
étymologiste à fuir d'une lieue.
L'ARISTARQUE. Ai-je subi, Monsieur, cette métamorphose?
Me trouvez-vous l'air d'un Vadius ou d'un Trissotin ?
L'AUTEUR.

Oh! pas du tout, Monsieur, votre aménité et

votre sans-façon m'enchantent autant que votre savoir me
confond. Vous avez prononcé le nom de Trissotin ! n'est-ce
pas le savant Ménage que Molière livra aux risées du parterre , dans la comédie des Femmes savantes, sous le nom
de ce personnage ?
L'ARISTARQUE. Oui, Monsieur.
L'AUTEUR. Eh bien ! Ménage s'était mis à l'égard de l'Académie française précisément dans la position que je me suis
faite vis à vis de vous. Dédaigné par elle, il ne l'avait pas
ménagée ; il l'avait même tympanisée. A la mort du duc de
Larochefoucauld, on engagea Ménage à se présenter. « Au
« lieu de l'exclure, avait dit un académicien spirituel, il
« faut l'admettre comme on condamne un homme qui a
« déshonoré une fille à l'épouser. — Je suis bien vieux,
« répondit-il, ce ne serait qu'un mariage in extremis qui
« ne ferait honneur ni à l'un ni à l'autre. » Je puis faire la
même réponse.
L'ARISTARQUE. VOUS VOUS

livrez , mon cher ! et cette rémi-

niscence tourne contre vous. Donnez-vous le plaisir de faire
la même réponse que Ménage. Ce ne sera qu'une redite;
mais suivez la même conduite que lui. Présentez-vous comme
il le fit, ou ne désavouez pas au moins ceux qui vous présenteront. Une fois admis , vous résisterez , comme moi et

�520
quelques - autres, aux enchantements de Minerve, de la
science, et ne prendrez d'un pédant ni le savoir assommant,
ni la mine rébarbative.
L'AUTEUR. Et mon commerce avec les deux muses du badinage, qui, l'une blonde et l'autre brune, mais se ressemblant comme deux fleurs de lilas de couleur différente, me
gratifiaient, l'une en français, l'autre en patois, de leurs
désopilantes inspirations, ce commerce que deviendrait-il?
je les vois me dire adieu pour toujours, le soir même de
mon élection, s'en aller, à tire d'aîle, en me faisant la moue,
ne me laissant pour compagne que la triste Marianne, dont,
depuis cinq ans, je n'ai pu tirer une seule parole, un seul
vers.
L'ARISTARQUE. Votre crainte me paraît chimérique. L'entente la plus cordiale règne entre les Piérides, sur le mont
Parnasse, et cependant il en est au moins trois : Clio,
Uranie et Melpomène qui n'ont pas les goûts badins de leurs
autres sœurs. Apollon n'est-il pas également le dieu des vers
et de la médecine, et les médecins que nous avons parmi
nous n'ont-ils pas quelques bons moments? Mais qu'avezvous donc aux jambes? on dirait que vous en souffrez.
Auriez-vous été mordu ?
L'AUTEUR. Non , Monsieur ; mais je crains de l'être par un
certain roquet qui vous est bien connu.
L'ARISTARQUE. Le chien du concierge !...
L'AUTEUR. Ne faites pas l'ignorant, car vous savez bien
que le naturel un peu hargneux d'un des disciples d'Hypocrate qui font partie de votre société, lui valut de la part
d'un de ses confrères cette qualification.
L'ARISTARQUE. Rassurez - vous , Monsieur, notre roquet,
s'il aboie plus que quatre, n'a encore mordu personne, pas
plus que notre perroquet, car vous paraissez trop bien
instruit de nos petits différents pour ignorer que le membre
qui se permit d'appliquer la première épithète à l'un de ses

�52i
confrères, s'attira, par une spirituelle répartie, celle de
perroquet. Vous appréhendez, disiez-vous aussi tout à
l'heure, d'être délaissé par vos deux muses inspiratrices,
et, dites-moi! votre muse patoise, en particulier, a-t-elle
eu peur des in-folios ou des in-quartos que vous avez dû
feuilleter souvent pour faire vos dialogues des deux montagnes? s'est-elle effarouchée des chartes latines et romanes
qu'il vous a fallu déchiffrer? vous a-t-elle fait faux bond?
Pas du tout ; c'est toujours la même gaîté, le même entrain,
malgré la sécheresse du sujet. Eh parbleu ! ce dernier argument vous met au pied du mur... Un des nôtres faisait des
vers avant son élection; il ne s'est pas noyé dans l'Ode
( dans l'Aude ), quoiqu'en ait dit malicieusement le vieux
rimeur M. Estrade. Sa veine, depuis dix ans qu'il siège
parmi nous, n'en est que plus féconde. Arcades ambo vous
versifierez à l'envi l'un de l'autre, et, nouveau Daphnis,
notre président décernera au vainqueur une paire de pigeonspattus et une couronne de laurier-rose, cueilli dans notre
jardin académique.
L'AUTEUR. Le gigot de mouton aurait peut-être nos préférences .
L'ARISTARQUE. Va pour le gigot de mouton !
L'AUTEUR. Je ne puis qu'admirer, Monsieur, l'à-propos
et l'agrément de vos reparties. Une toute petite question
encore... Les moqueries déjà connues me sont généreusement pardonnées, soit; mais celles qui, seulement conçues
( si je puis m'exprimer ainsi ), ne sont pas encore venues à
terme, me seront-elles également remises ? ne serait-ce pas
le cas de leur accorder, M. l'avocat, le bénéfice du principe
de droit, relatif aux personnes capables de succéder, et de
les regarder comme déjà nées, pour leur faire le même sort
qu'aux autres? seront-elles plus mal venues?
L'ARISTARQUE. Cela pourrait aller bien loin; mais enfin,
point de demi-générosité. Quelques-unes de plus, si elles ne
21

�sont pas plus atnères que les autres, ne feront pas une
difficulté. Va pour les moqueries encore à l'état embryonnaire ! Allons, allons! vous accepterez. Je vais faire mon
rapport à ces Messieurs.
L'AUTEUR. Et ne manquez pas de leur dire, pour les ramener tout à fait, que je désavoue certains couplets contre la
Société, qui courent sous mon nom, à ce que j'entends dire.
Ils ne sont pas de moi. Ce n'est pas en matière d'œuvres
d'esprit que la recherche de la paternité est interdite par le
code, que vous êtes appelé souvent à interpréter. Par conséquent , vous pouvez fort bien rechercher le père de ces
couplets, dont la causticité contraste si fort avec ma manière, et si par hasard un membre de votre Société en était
l'auteur, en le frappant d'un blâme sévère, vous n'en aurez
que plus d'indulgence pour moi, qui ne suis pas un faux
frère, et qui, ayant bec et ongles comme lui, ne fais que
châtouiller ou donner des chiquenaudes, quand je pourrais
égratigner ou mordre. J'ai l'honneur de vous saluer.
L'ARISTARQUE. A bientôt, M. Birat, à bientôt.

ERRATA :

Lisez à la cinquième ligne de la page 315 : succus decoclus, au lieu de
auccus dulcis; à la dix-neuvième ligne de la page 318 : nevous tirât, au
lieu de ne vous tire; et à la treizième ligne de la page 3(9 : Vadhis, au
lieu de Trissotin.

�Troisième Entretien,

L'ARISTARQUE.

La place m'est heureuse à vous y rencontrer »

comme dit le blondin Horace au vieil Arnolphe, dans
['École des Femmes de Molière. Vous venez prendre le frais
dans notre jardin académique, bien avant qu'aucun péripatéticien breveté ou sans brevet ne s'y promène.
L'AUTEUR. Qu'appelez-vous, Monsieur, un péripatéticien
sans brevet ?
L'ARISTARQUE. Quelqu'un des trois ou quatre surnuméraires ou postulants qui attendent impatiemment leur tour,
et quelques autres sans prétention au fauteuil, qui sont les
échos du Comité dirigeant, et jurent toujours in verba
magistri. Vous les connaissez comme moi. Viennent ensuite
les philosophes indifférents, les amateurs d'ombre l'été et
de soleil l'hiver : MM. Roux, l'ancien gendarme, le vieux
patron de canal Garric , M. Germa des Droits réunis,1 etc.
Depuis quand êtes-vous ici ?
L'AUTEUR. Depuis un quart-d'heure à peu près, j'ai causé

�324

un peu avec le sieur André Bru, le tailleur de pierre. Ce
garçon-là me paraît très-intelligent; il sait même un peu
d'archéologie.
L'ARISTARQUE.

A qui le dites-vous! Peritissime artifex ! si

denique fata sinant, anticagliarum nostrarum cuslos eris.
L'AUTEUR.

Que voulez-vous dire?

L'ARISTARQUE.

Je veux dire que ce jeune ouvrier, sur

lequel nous avons les yeux , est un concierge du musée en
herbe, mais en herbe qui approche beaucoup de la maturité.
Si le vieux grognard vient à passer Yarrne à gauche, il y
fera bien bon.
L'AUTEUR.

Oh, tant mieux ! En revenant de chez l'ami

Cartault, j'ai vu votre jet d'eau s'épancher en parapluie
dans le bassin, et cela m'a fait plaisir. La gerbe ordinaire
ne produit pas des effets de lumière aussi jolis; elle est
d'ailleurs trop maigre et ses épis trop courts.
L'ARISTARQUE. NOUS

avons depuis peu quatre variétés de

pommes de jet d'eau pour le tuyau du bassin. Si le concierge était par là, il nous en donnerait le divertissement.
Nous nous sommes cotisés pour subvenir aux frais de ce
nouvel agrément. Cinquante francs , ce n'est pas cher ! Ah,
vous ne savez pas ! nous organisons pour dimanche au soir
un concert à la clarté des lustres et des lampions. Ceux de
la Mairie, ainsi que les globes vénitiens et les banderoles ,
sont à notre disposition. Toutes nos dames embelliront de
leur présence cette soirée musicale , dont les virtuoses narbonnais seront les concertants. M. Locamus y chantera ses
chansonnettes ; cela sera charmant.
L'AUTEUR.

Je n'en doute pas ; mais je crains la cohue pour

vos plate-bandes et vos arbustes.
L'ARISTARQUE.

Les places seront à cinquante centimes.

Nous n'aurons que des personnes comme il faut.
L'AUTEUR.

De jeunes lions et des gazelles folâtres peuvent

assez perdre leur raison dans ce pêle-mêle, pour ne pas

�52b
respecter les fleurs et les bordures. Les bancs et les chaises
en sont d'ailleurs tout-à-fait dépourvus. Plus d'un siège
enfoncera insolemment ses quatre pieds dans vos corbeilles
de pivoines et d'hortensias.
L'ARISTARQUE. Bah ! huit jours après il n'y paraîtra pas.
. Le doyen de vos accacias, qu'admirent tant les

L'AUTEUR

peintres de passage, et qu'ils dessinent tous sur leurs
albums, n'a plus l'air aussi vénérable.
L'ARISTARQUE. NOUS l'avons ébranché. Une partie même
de son tronc biséculaire, qui ne tenait presque pas au sol,
et qu'un coup de vent pouvait abattre , a été coupée. Nous
avons craint quelque malheur.
L'AUTEUR. C'est dommage; il en est moins beau dans sa
décrépitude.
. A propos! votre candidature va bon train.
. Oh , tant pis ! je suis un animal insociable , non

L'ARISTARQUE
L'AUTEUR

pas précisément dans l'acceptation rigoureuse du mot, mais
en ce sens que je ne sais quelle contenance tenir dans une
réunion de plus de trois personnes, s'il en est une avec
laquelle je ne sois point lié. Mais quand ce cercle porte le
nom de société scientifique, une terreur profonde, que je
ne puis maîtriser, s'empare de moi, et je suis aussi troublé
qu'un écolier ignorant et paresseux au moment d'un examen.
. Que vous êtes enfant ! j'ai trouvé quatre ou

L'ARISTARQUE

cinq opposants que votre titre de poète indispose. « Ce n'est
« pas un rimeur qu'il nous faut » , se sont-ils écriés tous
d'une voix; « nous ne sommes pas une société du caveau,
« mais uu cercle d'hommes sérieux. M. Birat viendrait nous
« fredonner ses chansons; il n'a rien appris d'ailleurs, et
« n'est pas plus avancé, dans cette époque de progrès,
« qu'on ne l'était il y a cinquante ans. Qu'il aille amuser
« nos grand-pères et nos grand'tantes, en leur débitant
« ses niaiseries, dont les personnages ; morts depuis loi

�Ô2C

« temps, sont tout-à-fait inconnus aux générations nou« velles ! II nous faut des collectionneurs de médailles, de
« meubles gothiques et de tableaux; il nous en radient
« toujours quelque chose. M. Birat

ne ferait pas notre

« affaire, quand il serait un troubadour, comme Guiraud
« Riquier, ou un auteur comique, comme Cailhava ; car
« notre Cailhava n'était pas un poète ridicule, quoiqu'en
« ait dit ce drôle de Jules Janin, qui, dans un de ces sal« migondis qu'il sert toutes les semaines aux gourmets des
« feuilletons du Journal des Débats, en fait un singe de
« Molière. Un singe de Molière peut avoir été un anima!
« fort amusant. Aucun vers de Cailhava n'est resté dans la
« mémoire des Narbonnais, soit ; mais il fut de l'Académie
« française, et M. Birat n'est pas même correspondant de
« l'Académie de Béziers. Le siècle, d'ailleurs, n'est pas à
« la poésie, mais à l'archéologie. »
. C'est la vérité; ils ont raison.

L'AUTEUR

. Ils ont tort, et je les ai mis au pied du

L'ARISTARQUE

mur. « M. Birat, leur ai-je répondu, n'est pas un archéo« logue dans le sens qu'on donne aujourd'hui à ce mot,
« mais il connaît assez bien les anciens auteurs, que si
« peu de gens étudient. Il connaît aussi très-passablement
« l'histoire de Narbonne. Ses poésies sont un recueil cu« rieux des traditions, des usages et des superstitions du
« pays. On y trouve des descriptions de presque tous nos
« monuments. Il sait bien l'idiôme de nos populations rura « les et leurs moeurs. Il a couvert de ridicule nos socia« listes , sous la république. Ses portraits ont de la ressem« blance, et sa poésie amuse, ce qui est aujourd'hui bien
« rare.
« Les gens de son espèce ont ie destin des belles :
« Tout le monde voudrait les posséder comme elles. »

* et vous n'en voulez pas dans le sanctuaire des Muses !

�Ô27

Prenez garde ! le laisser plus longtemps en dehors de notre
Société ne serait pas politique et confinerait à l'ingratitude. — Vous nous la donnez belle avec votre ingratitude ! s'est écrié l'un d'eux. Non seulement
«

'insolent devant nous ne se courba jamais. »

L

mais, au lieu de briguer nos suffrages, il nous a persifflés.
— Ne l'aviez-vous pas un peu mérité? Mais, d'ailleurs,
vous êtes trop haut placés dans la considération publique,
pour que ses traits puissent vous atteindre. M. Birat n'est
pas seulement poète, il est aussi prosateur, et je connais
dès gens qui goûtent sa prose plus que ses vers. Voyez
les honneurs qu'on a rendus, dans leur ville natale, à;
Reboul, à Jasmin, qui n'ont fait que des vers, et qui ne
sont pas des Du Mège, en science archéologique ! S'il
arrivait que M. Birat s'élevât un jour, dans son genre,
à leur hauteur, ce qui peut bien se faire, car cet homme
singulier, qui s'est transfiguré à près de soixante ans ,
acquiert des forces en vieillissant, vires acquirit senescendo. Il semble que son commerce avec la Muse le ragaillardise, comme le vieux Titon rajeunissait dans les
bras de l'Aurore, et, si nous étions au temps des métamorphoses , nous le verrions peut-être changé en cigale
comme lui. — Dites plutôt en grillon, dont son chant a
le cri-cri ! La cigale a des aîles, d'ailleurs, et M. Birat
ne va jamais que terre à terre. — En grenouille! s'est
écrié un autre, comme le furent les rustres qui insultèrent Cérès quand elle courait le monde, un flambeau
dans chaque main, à la recherche de Proserpine. La grenouille est aussi sans poil et sans plume, et puis, on dit
que M. Birat imite parfaitement le ramage de cet animal,
quand il débite à ses admirateurs son poème de La Grenouille de Saint-Paul. »
L'AUTEUR. Ils ont dit cela ! ils ont donc plus d'esprit et sont

�528
plus forts sur la Mythologie que je ne pensais. Quelqu'un
leur aura fait la leçon.
L'ARISTARQUE. « Si M. Birat, ai-je repris, s'élevait jamais,
« dans son genre, à la hauteur de Reboul et de Jasmin,

« nous pourrions bien devenir la fable du pays. Vous appe« lez peintre le premier barbouilleur venu, et vous refusez
« cette qualification à l'homme dont les œuvres fourniraient
« à notre ami Barathier cinquante sujets de peinture ! —
« Oui, des bamboches , des arlequirlades ! c'est la ré, ré, ré,
« c'est la pu, pu, pu, c'est la république. — Messieurs ! il
« ne faut jamais prendre son ennemi pour sot. S'il ne vous
« faut, au reste, ai-je ajouté en élevant la voix (car, voyez« vous, je me montais comme une soupe au lait), s'il ne
« vous faut que des amateurs d'antiquailles, soyez donc
« plus conséquents, et ne laissez pas plus longtemps se
« morfondre à la porte de votre consistoire des hommes
« aussi spéciaux que vous en cette partie, des hommes qui
« ont leurs armoires et leurs buffets pleins de vieille ter« raille, qui possèdent d'énormes liasses d'anciens manus« crits relatifs à l'histoire de Narbonne, et qui vous les
« déchiffrent, à première vue,

aussi

couramment que

« M. Yven, votre confrère, lit un papier de musique quelce conque. Au surplus, il en sera ce que vous voudrez. Si
« vous ne voulez pas absolument associer M. Birat à vos
« travaux, il signor Birato fara da se, M. Birat fera de
» l'archéologie à lui tout seul. — Il ne fera qu'un fiasco,
« comme les italiens qui se faisaient forts de chasser tous
« seuls les autrichiens de leur pays. — C'est possible ! ai-je
« riposté sur le champ, en me dressant sur mes ergots;
« mais si M. Birat fait un fiasco, ce fiasco ne coûtera rien
« à la ville. » Je les ai laissés fort ébranlés.
. Vous m'avez rendu un bien mauvais service.

L'AUTEUR

Je n'ai nulle envie de jouer à la petite chapelle avec ces
Messieurs. Tenez ! l'archéologie ne me va pas. Cette fille

�329
disgraciée du Temps et de Cybèle, presque aussi vieille que
la création, ridée, chauve, myope, édentée, aux ongles
longs et terreux, qui ne se plaît, comme les cloportes et les
escarbots, que parmi les ruines et dans les cimetières, qui
n'a pour hochets que des pots cassés , des médailles rouillées
et de vieux sous, et pour bibliothèque que des manuscrits
indéchiffrables, moisis et rongés par les rats, ne sera jamais
ma muse. Sa science prétendue m'est tout-à-fait étrangère,
et ce n'est pas à mon âge que, sans une connaissance un
peu approfondie des langues mortes et vivantes, et sans
avoir presque rien vu, on peut l'étudier avec fruit.
L'ARISTARQUE.

Oh, Monsieur ! quel portrait hideux vous

en faites. Mais , voyons un peu ! ne seriez-vous pas charmé .
si vous reveniez dans ce monde trois cents ans après votre
mort, ou que quelqu'un vous en apportât la nouvelle, dans
l'autre, d'apprendre qu'un archéologue, comme M. Bonnel,
par exemple, a déterré vos œuvres?
L'AUTEUR.

Eh , eh !

L'ARISTARQUE.

VOUS

voyez donc bien que l'archéologie est

bonne à quelque chose. Un grand poète italien , du moyenâge, Pétrarque, M. le poëte ! Pétrarque, amateur passionné
de la belle nature, certes, ne la méprisait pas ! et ses
recherches nous ont valu l'exhumation de plusieurs chefsd'œuvre littéraires de l'antiquité. Qui sait si des fouilles
faites dans les soubassements de l'ancien amphithéâtre,
retrouvé si miraculeusement, n'amèneront pas un jour et
en même temps la découverte d'un beau Jupiter en bronze
ou en marbre, et de quelques inscriptions propres à élucider
les points obscurs de notre histoire.
L'AUTEUR. Si ce Jupiter-là n'est pas plus grand que votre
Vénus, dont la découverte fit une si grande sensation dans
le monde artistique, parce qu'on crut qu'elle rivalisait de
grâce et de beauté avec la Vénus d'Arles, tandis que ce n'est
qu'une figurine fort commune, rongée par la rouille et

�550
presque microscopique, à mettre sur une cheminée , il peut
bien rester où il est. Pour les manuscrits , c'est autre chose ;
et je priserais bien plus la découverte de quelques décades
perdues de Tite-Live, d'une demi-douzaine d'odes de Varius,
dont nous n'avons absolument rien, ou bien encore d'un
livre des satires de Terrentius Varro, l'atacin , que tous
vos bronzes, vos marbres, vos plâtres, vos boiseries, vos
coquillages, vos papillons, votre momie, votre crocodile
et vos tableaux. Mais , Monsieur , pour les faire ces fouilles,
à loisir et quand vos ressources l'auraient permis, il aurait
fallu acheter à M. Razimbaud, qui n'avait pas encore planté
là une vigne, et à son voisin M. Bêlant, je terrain fort
circonscrit où se trouve l'ancien amphithéâtre. Avec la
vingtième ou la trentième partie des dépenses inconsidérées
faites depuis, la ville en serait devenue propriétaire. On
aurait eu peut-être pour cet objet une subvention de l'État,
et je crois même que vous auriez obtenu des dons de quelques Sociétés archéologiques de France ou de l'étranger , en
faisant appel, dans un bon article sur l'antiquité et la célébrité de Narbonue, à leur amour passionné pour les belles
ruines. Qui sait même, qui sait si M. Bazimbaud, sortant
tout à coup de ses sages habitudes conservatrices, et emporté par un beau mouvement de générosité qui lui aurait
assuré la reconnaissance de tout le département et une inscription honorable parmi les bienfaiteurs du musée, n'aurait
pas fait l'abandon gratuit de ce terrain ! C'eût été-là, MM.,
faire de l'archéologie en grand, et non pas en petit. On
aurait mis à découvert, tout au moins, faute d'heureuses
trouvailles, les premiers gradins de ce vieux monument et
la partie de l'enceinte réservée aux jeux , et les amateurs
d'antiquités, urbains ou étrangers, s'y seraient promenés
avec émotion , comme on le fait, comme je l'ai fait moimême, dans mon adolescence, plein des souvenirs de l'histoire ancienne, à Siragosa (Syracuse), en Sicile, dont

�l'amphithéâtre fut rasé par les sarrasins, comme le nôtre,
par je ne sais quel peuple barbare. Les archéologues littéraires, tels que Pétrarque, dont vous avez parlé, le Dante
et son ami Boccace, que vous auriez pu citer encore, ont
toutes mes sympathies, mais ceux qui ne sont que grossièrement lapidaires, si je puis m'exprimer ainsi, ne m'inspirent pas une grande vénération.
L'ARISTARQUE. Ils se complètent les uns par les autres,
Monsieur , et ont tous leur utilité pour l'histoire d'un pays !

Votre distinction n'est pas admissible. On trouve ce qu'on
peut dans les ruines, comme dans les mines, où les diamants et les pierreries ne sont pas à foison ; on n'a pas
perdu toutes ses peines quand on ne recueille dans les dernières que du charbon de pierre ou du jais. Vous avez fait,
Monsieur, l'archéologie fille du Temps et de la déesse Cybèle.
Vous ne l'avez sûrement trouvé ni dans le dictionnaire de la
Fable, ni dans aucun poète. Vous vous êtes cru autorisé
par la fécondité bien connue de la mère des grands dieux de
l'olympe à lui attribuer, par-dessus le marché, la maternité
de l'archéologie. Cette fiction , assez ingénieuse, est bien de
vous, convenez-en !
. C'est vrai.

L'AUTEUR

. Fiction pour fiction, vous me permettrez de

L'ARISTARQUE

m'en rapporter de préférence au témoignage d'Hésiode, pour
la filiation de cette déesse. L'archéologie, Monsieur, est fille
de Jupiter et de Mnémosyne, comme Clio, la muse de l'histoire , et les huit autres Muses, ce qui lui donne une origine
toute aussi noble, à mon avis, et la fait sœur germaine de
Clio. Voici comment la chose se passa, et ce qui précéda la
reprise des relations amoureuses de Jupiter et de Mnémosyne, ou de la déesse de la mémoire i
Quand cette immortelle eut mis au inonde les neuf jumelles
nommées les Piérides ou les Muses, pour ne citer que deux
de leurs noms, le département des belles-lettres et des beaux-

�arts fut divisé entr'elles. Le lot de l'histoire échut à Clio,
qui commence la série; elle fut spécialement chargée d'écrire
l'histoire des peuples, au moyen de leurs traditions, de
leurs lois, de leurs idiomes, de leurs croyances, de leurs
monuments et de leurs mœurs, et la Renommée fut mise
pour cela à son service. Toutes les sœurs de Clio s'acquittèrent fort bien de leur tâche, et firent de très-bons élèves;
mais le travail de Clio laissait beaucoup à désirer, ou, pour
mieux dire, n'était qu'un recueil de contes à dormir debout.
La Renommée, sur les rapports de laquelle elle faisait une
grande partie de sa besogne, ayant beaucoup trop à faire,
vu le grand nombre de peuples ou de tribus qui couvraient
déjà le monde, ne voyant leurs monuments qu'à vol d'oiseau, par conséquent fort mal, malgré ces cent yeux, ou
manquant du discernement nécessaire, et remplissant son
porte-feuille de toutes les traditions et de tous les commérages, qu'au moyen de ses cent oreilles elle recueillait ça et là,
lui donnait pour vrais une foule de faits absurdes ou controuvés. Jupiter sentit alors le besoin de donner à la Muse
de l'histoire une collaboratrice moins crédule et plus sûre.
Il alla trouver Mnémosyne , avec laquelle il n'avait plus que
des rapports amicaux, mais clandestinement, pour ne pas
réveiller la jalousie de Junon, dont la fécondité n'était pas
comparable à celle de cette déesse , fît avec elle le câlin , la
complimenta sur ses charmes, qu'il protesta être aussi ravissants qu'au temps fortuné de leurs amours, sur la beauté
de ses neuf filles ainsi que sur leurs talents , et lui dit, après
ce flatteur préambule , que si le travail de Clio seule laissait
quelque chose à désirer, il ne fallait pas l'attribuer à son
incapacité, mais au peu d'exactitude des renseignements
qu'on lui donnait; qu'elle, sa mère, était intéressée à ce
que la gloire de la première des Muses ne brillât pas d'un
éclat moindre que celui de ses sœurs, ce qui ne pouvait
manquer d'arriver, quand des rapports plus exacts la met-

�traient à même d'être plus véridique; que, de toutes les
déesses de l'olympe, elle était la seule qui par sa fécondité
prodigieuse put lui permettre de réaliser son projet de rendre plus fidèles , à l'avenir, les annales des peuples , et de
donner aux beaux-arts, en général, une impulsion plus
énergique, et qu'il espérait d'elle de nouvelles complaisances
à cet effet. Jupiter joignit à sa demande les plus tendres
caresses et les promesses les plus séduisantes; réfuta facilement les objections de la déesse de la mémoire, flattée,
dans le fond de l'âme, du nouvel hommage du plus grand
des dieux ; et lut sur son visage pudibond un acquiescement tacite à ses désirs. Il ne s'agissait plus que de dérober
à Junon la connaissance de son nouveau commerce furtif,
ce qui ne lui fut pas difficile : il couvrit son amante d un
nuage, commanda à l'Iapix, que nous appelons le grec, de
souffler fortement, prit avec elle et son nuage le chemin de
la partie des Corbiéres, qui dépendit, volventibus annis, du
diocèse de Narbonne. et s'abattit sur un mamelon, où fut
construit, bien des siècles après, le château de Soulatje,
dans le canton de Tuchan. C'est là que se passa la scène
amoureuse qui eut pour résultat la naissance de neuf autres
Muses, après sept semaines de gestation seulement, ce qui
ne doit pas étonner, car si les dieux de la fable allaient vite
en amour, l'accouchement des déesses était beaucoup plus
précoce que celui des simples mortelles. Ces neuf petites
Muses eurent les mêmes traits que leurs aînées et à peu près
les mêmes goûts, ce qui fut fort heureux, car elles étaient
destinées à leur servir d'auxiliaires, de doublures, passezmoi le mot, et à les compléter.
J'oubliais de dire que Mnémosyne, craignant de faire
encore une ennéanade, pour ne pas dire une géminade, ce
qui lui arriva, et ce que savait fort bien d'avance Jupiter,
exigea, avant de le recevoir dans ses bras, la promesse
qu'il ferait, le cas échéant, un sort glorieux à toute sa

�334

•

portée. Jupiter y consentit, en jura par le Styx, et accompagna son serment d'un mouvement de sa tête auguste qui
fit trembler, non-seulement la montagne où se passa la
scène, mais toutes les Corbières : Annuit et totas nutu tremefecit Corbieras.
De ces nouvelles Muses, la première qui ouvrit les yeux
à la lumière fut destinée par Jupin à collaborer avec Clio,
après avoir reçu une éducation convenable d'Apollon et de
Minerve, et devint la Muse de l'Archéologie. La seconde fut
associée à Euterpe, qui garda pour elle la musique sacrée
et lui laissa la maîtrise de la musique profane. La troisième,
qui fut couronnée de lierre, reçut le pedum ou bâton pastoral dont se servaient les acteurs dans l'antiquité, le masque comique et le tympanon en usage dans les fêtes bachiques, et fut le substitut de Thalie , qui se réservant la haute
comédie, lui laissa la composition des vaudevilles et des
farces. La quatrième devint la Muse du drame et du mélodrame , dont Faîtière Melpomène, habituée à chausser le
cothurne , à couvrir son front du diadème et ses épaules du
manteau royal, dédaignait la composition. Il en coûtait à
cette Muse de s'abaisser à faire des tragédies bourgeoises,
dont on sentait pourtant dans l'olympe la nécessité, pour
corriger , par la crainte de la prison , des galères ou de la
hart, les mœurs du populaire, qui riait, sans doute, beaucoup à la comédie des vices et des travers de l'humanité,
mais ne s'amendait pas du tout. La cinquième— mais cette
énumération vous fatigue.
. Au contraire, Monsieur, et je suis curieux de

L'AUTEUR

savoir quelles attributions Jupiter départit aux cinq autres
immortelles , fruit de sa nouvelle accointance avec Mnémosyne.
. Cette question n'en est plus une, d'après

L'ARISTARQUE

ce que je viens de dire. Partant toujours du principe de la
division du travail, d'après lequel le cordonnier qui ne fait

�que des bottes les confectionne mieux que celui qui fait
indifféremment des bottes et des souliers , et que le coiffeur
qui coiffe exclusivement des dames l'emporte, dans cette
spécialité, sur le perruquier dont le département embrasse
la coiffure des deux sexes , Jupiter voulut que Therpsichore
ne formât plus que des danseuses de grand opéra et de
menuet, et abandonnât à la cinquième de ses nouvelles
sœurs la haute direction des contredanses, des polkas,
schotischs, galops et rigaudons. Il voulut qu'Erato ne chantât plus que les amours des princes et des héros, et qu'elle
laissât à sa petite sœur les épithalames des financiers, des
épiciers , des paysans et des pâtres. Il décréta que Calliope,
la muse de l'éloquence, ne donnerait désormais des leçons
d'art oratoire qu'aux émules de Démosthène et de Cicéron,
à la tribune aux harangues, et qu'elle abandonnerait à sa
septième sœur cadette le soin de former des avocats de
Cour d'assise et de tribunal de première instance. Il voulut
enfin qu'Uranie ne s'occupât plus à l'avenir d'astrologie , de
nécromancie, de queiromancie, de météréologie , etc., mais
qu'appliquant exclusivement ses sublimes facultés à l'étude
de la marche des astres , elle réduisit, pour les adeptes ,
en de courtes, savantes et pourtant intelligibles leçons,
« La science qui règle et borne les saisons :
« Qui du vaste univers embrassant la structure .
« Et des astres errants la marche toujours sûre,
« Aux regards des humains révèle la grandeur
« Des merveilles du monde et de son créateur. »

Sa sœur a» 8 (bis) eut dans ses attributions la science qui
a pour objet la prédiction des événements futurs, par les
aspects , les positions et les influences des corps célestes,
et l'annonce des changements de vents , des tempêtes et des
tremblements de terre. Une collection complète de lunettes,
de baromètres, thermomètres, hygromètres , etc., fut mise

�556
pour cela à sa disposition. Ouf! me voilà enfin au bout de
celte longue énumération des attributs des neuf nouvelles
Muses, des Corbièridètes, passez-moi le mot.
. Non, Monsieur, vous n'êtes pas au bout, car

L'AUTEUR

vous ne m'avez pas dit si le fardeau qui incombait à Polymnie fut aussi allégé, et quelle portion de ce fardeau fut
départie à sa sœur , n» 9 ( bis ), pour me servir de votre
expression.
. Les poètes et les artistes , Monsieur, n'étant

L'ARISTARQUE

pas d'accords sur les attributs particuliers à Polymnie, je
ne puis vous dire comment fut appliqué, en ce qui la concerne, le principe si fécond de la division du travail.
. Ceci me touche de trop près , Monsieur, et pour

L'AUTEUR

cause ! pour que je ne cherche pas à combler cette lacune.
Polymnie ne peut être que la Muse de la grande poésie. Je
veux qu'Erato soit celle de l'élégie, de l'églogue et de l'épithalame; j'accorde encore qu'il arrive quelquefois à Euterpe
de chanter des ariettes en mariant sa voix aux accords de
son luth, et cela pour ne pas me mettre en contradiction
avec le poète narbonnais qui a dit, dans une de ses odes :
« Au haut de l'hélicon, sur son clavier sonore.
« Charmant le chœur sacré, divisible par trois ,
« Euterpe chante, et l'olympe se dore
« De la clarté que réfléchit sa voix. »

. Oh, divisible par trois ! Le second vers de

L'ARISTARQUE

ce quatrain n'était pas ainsi, et vous m'avez bien la mine
de l'avoir fait.
. Vous croyez?

L'AUTEUR

. Je préférerais les mots multiples de trois à

L'ARISTARQUE

ceux de divisibles par trois, s'ils pouvaient entrer dans le
vers. Loin, bien loin toute idée de division dans le chœur
sacré des Muses ! Divisions politiques, religieuses , littéraires, tout cela ne vaut rien. Quelques demi-savants poussent

�337
malheureusement au divorce des sciences et des lettres. Ce
divorce serait fatal aux unes et aux autres. C'est la conviction des hommes les plus éminents en mérite scientifique et
littéraire , et M. Biot, l'astronome , l'a exprimée d'une manière tout à la fois élégante et énergique, dans son discours
de réception à l'Académie française. C'est ce que me paraissent avoir oublié quelques-uns de mes confrères, en ce qui
vous regarde ; et vous donnez aussi, vous, en sens contraire , dans cette hérésie, car sur le dos des savants de
notre Compagnie, vous fessez l'archéologie elle-même, et
cela n'est pas bien. J'ai tellement horreur du mot division,
que je voudrais pouvoir le rayer de notre langue.
L'AUTEUR. Toutes les divisions ne vous sont pas antipathiques.
« Des sottises d'autrui vous vivez au palais » ;

et vous croqueriez le marmot, si la bonne harmonie entre
des parents, des voisins, des associés, etc., n'était jamais
troublée.
L'ARISTARQUE. Oh, pour ceci, c'est différent!
L'AUTEUR. « Vous êtes orfèvre, M. Josse. » J'accorde encore, disais-je, qu'il arrive quelquefois à Euterpe de marier
sa voix aux accords de son luth, mais le poëme épique,
l'hymne et toutes les variétés de l'ode, étaient, sans doute ,
du ressort de Polymnie, dont le nom comprend précisément
le mot hymne. Eh bien ! Monsieur, le poème épique peut
être sérieux ou badin ; il peut aussi participer de ces deux
espèces. L'ode est aussi tantôt sublime, tantôt badine. Admettons-donc, les bifurcations précédentes nous y autorisent, que Jupiter attribua à la neuvième nouvelle Muse le
poëme héroï-comique ou même tout à fait badin et l'ode
enjouée, et ne laissa que la grande épopée, l'hymne sacrée
et l'ode sublime, enfin la poésie grandiloque , magna sonatura, comme dit Horace, à la déesse Polymnie.

�538
Vous avez trouvé ce que vous venez de me dire, Monsieur,
dans Hésiode ; vous êtes bien heureux ! et Lyncée, le compagnon de Jason, embarqué avec lui sur le navire Argo,
pour aller à la conquête de la Toison d'or, Lyncée, dont les
regards, dit-on, pénétraient jusqu'au centre de la terre,
n'était pas aussi clairvoyant que vous. Quelles découvertes
souterraines n'allez-vous pas faire dans Narbonne et ses
environs, lorsque vous vous occuperez sérieusement d'archéologie !
Je vous rends les armes, Monsieur; vous êtes beaucoup
plus poëte que moi, et votre fiction , qu'avouerait Hésiode ,
s'il pouvait en avoir connaissance, est très-ingénieuse. Il ne
vous reste plus qu'à donner des noms grecs à sept des neuf
puelles, dont vous êtes à la fois le père et la mère, puisque
l'archéologie et l'astrologie en sont déjà pourvues.
L'ARISTARQUE. J'y songerai.
L'AUTEUR. Eh , dites-moi ! pourquoi donc le père des dieux
et des hommes, Jupiter, cet amonceleur de nuages, vint-il
s'abattre avec son amante sur un mamelon des Corbières,
plutôt que sur le mont Ida, dont il savait si bien le chemin ?
L'ARISTARQUE. Vous le saurez.
L'AUTEUR. Elles sont bien arides les Corbières !
L'ARISTARQUE.
Jupiter l'omnipotent, Monsieur, pouvait
changer en paradis les lieux les plus arides et les plus sauvages, et il n'y manqua pas, sans doute, dans cette occasion. Mais, d'ailleurs, les Corbières n'étaient pas ce qu'elles
sont devenues ; elles étaient, ainsi que les montagnes de la
Clape, autrefois l'île du Lec ou de Licci, couvertes de forêts
et arrosées par des cours d'eau sans nombre qui entretenaient dans leurs tempes... pardon, dans leurs vallées, une
végétation luxuriante. Je n'aurais pas besoin de remonter
le cours des siècles pour le prouver, puisque la partie
occidentale de ces montagnes, du côté de Quillan, est
encore très-boisée ; toutefois, reportons-nous au temps de

�559
Philippe-le-Bel. L'attention de ce prince ayant été appelée
sur l'utilité qu'il y aurait à faire un port de mer dans l'anse
de la Franqui, où des marchands de Dantzick, chassés de
leur ville, désiraient s'établir avec autorisation d'y bâtir
une forteresse, les

commissaires envoyés sur les lieux

firent valoir, entr'autres motifs qui militaient pour l'établissement d'un port marchand et militaire tout à la fois,
sur ce point du littoral méditerranéen, l'avantage d'utiliser
les bois de construction que fournissaient en grande abondance les montagnes environnantes. Au reste, Monsieur , ce
projet de construction d'un port à la Franqui, pris, abandonné , repris ,

sous Philippe - le - Bel, Louis - le - hutin ,

Charles-le-Bel, Philippe de Valois , Charles VI, Louis XI V,
etc., et qui a toujours échoué, non par l'impossibilité, ni
même par les difficultés de l'exécution, mais par l'opposition jalouse des négociants de Marseille, de Beaucaire,
d'Agde et de Cette, ce projet est remis sur le tapis au
moment où je parle.
L'AUTEUR. Vous le croyez?
. Je l'entends dire.
. Ah , tant mieux ! Un port de refuge pour les

L'ARISTARQUE
L'AUTEUR

vaisseaux battus par les vents du large et par la grosse mer
est nécessaire sur nos côtes, où tant de sinistres sont à
déplorer tous les ans, et notre commerce particulier en
tirerait de grands avantages. Le chenal de La Nouvelle ou
de Saint-Charles ne fut établi, en 1704, que comme un
débarcadère provisoire, car il est impossible d'y faire un
port durable, ayant seulement trois mètres de profondeur.
tandis que la Franqui offre un abri toujours sûr, un fond
d'eau permanent de sept à huit mètres (ce dont des sondages
récents, comparés à d'autres sondages qui remontent à plusieurs siècles, ne permettent pas de douter), deux fontaines
abondantes et un cap élevé qui, se prolongeant d'une demie
lieue en mer, fait une anse parfaitement abritée du côté du

�340
sud-est. On y jette l'ancre sur un fond d'argile excellent
d'une étendue de 1,000,000 de mètres carrés. En 1743, un
vaisseau anglais de cinquante canons y mouilla presque à
toucher terre. Le port de Cette , dont l'entrée est si difficile,
et pour l'amélioration duquel on dépense tant de millions,
n'a pas cette profondeur au moment où je parle. Saint Louis
fut bien mal inspiré, Monsieur, quand il fit construire le
port d'Aigues-Mortes, et Henri IV, Louis XIII, Louis XIV
et les États de Languedoc ne le furent pas mieux en créant
ceux de Celte et d'Agde, car avec la millième partie des
dépenses occasionnées par la construction et surtout par l'entretien de ces ports, dont le premier est abandonné depuis
près de trois siècles, on en aurait un à la Franqui, magnifique et d'un entretien peu coûteux, puisque les courants
du nord-est au sud-ouest, qui régnent sur notre côte, ne
peuvent y charrier ni les sables du Rhône (qui ont obstrué
sans retour le port d'Aigues-Mortes et menacent sans cesse
de boucher celui de Cette ) ni ceux de l'Hérault, de l'Orb et
de l'Aude, qui s'amoncellent â l'entrée du chenal de La
Nouvelle.
L'ARISTARQUE. La construction d'un port à la Franqui
serait, en effet, Monsieur, un grand service rendu à la
navigation en général, car elle préviendrait, comme vous
l'avez dit, beaucoup de sinistres qui ont lieu dans notre
golfe. Elle serait aussi d'un grand avantage pour notre commerce particulier ; mais elle ne rendrait pas à notre ville
l'importance commerciale qu'elle eût, je ne dis pas du temps
des romains, mais seulement aux XII™", XIII™ et XlVm"
siècles. Ce qu'il faudrait pour cela, ce serait de ramener la
mer à Narbonne, d'où l'atterrissement de notre étang et
celui de l'ancien canal romain l'ont expulsée, et de l'y ramener par la Franqui. Dieu n'avait pas dit, en effet, à la mer
qui baigne nos côtes : « Tu n'iras pas plus loin que Mandirac ! » puisqu'il est constant qu'elle lavait, il y a deux

�341
mille ans, les pieds des remparts de Narbonne, et qu'au
moyen âge, nos pères avaient dans l'étang des ports trèsfréquentés, et sur ses bords, des chantiers de construction
suffisants pour l'armement, non pas seulement de navires
de commerce, mais de galères de première grandeur. Quelle
est aujourd'hui la différence entre la ligne du niveau de la
retenue dite de Mandirac et la mer? La hauteur d'une écluse,
deux mètres environ , quantité dont le lit de notre rivière s'est
exhaussé , depuis l'époque romaine, et probablement aussi
le sol de notre ville, qui n'est à d'assez grandes profondeurs
qu'un amas de décombres provenant de la ruine des anciens
monuments. Que faudrait-il donc faire? Rendre au canal
romain ses anciennes dimensions, que l'on connaît, et le
prolonger ensuite jusqu'à l'anse de la Franqui, comme
s'était proposé de le faire, il y a cent trente ans, M. l'ingénieur de Niquet. Cette dépense, d'une estimation facile, à
ce qu'il semble, ne serait pas bien considérable, car aucun
travail d'art important n'est nécessaire de Narbonne à la
Franqui. Nous descendons aujourd'hui au quai des Catalans,
d'un bout, par un escalier de vingt marches, et de l'autre
par une rampe de trois à quatre mètres;, nous y descendrions , je le suppose, par un escalier et une rampe d'une
hauteur double , que l'on pourrait adoucir tant qu'on voudrait. Cela serait un peu plus mal aisé, mais aussi quel
immense avantage pour les négociants et les armateurs,
sous les yeux desquels s'embarqueraient et se débarqueraient les marchandises, se feraient les constructions ou
réparations de navires, et qui pourraient assister, sans un
déplacement fatigant, à leur départ et à leur arrivée ! Alors
les capitaux du pays rechercheraient les placements maritimes qu'ils fuient aujourd'hui, et notre ville deviendrait,
comme le dit, de la Franqui, M. le baron Trouvé, dans son
grand ouvrage sur le département de l'Aude, « un entrepôt
« qui recevrait et verserait, par de commodes communica-

�342
«
«
«
«

tions, les marchandises, d'une mer à l'autre, avec des
avantages supérieurs à ceux que procure la grande ligne
du canal du Midi qui aboutit aux ports d'Agde et de
Cette. »
L'AUTEUR. Il aurait fallu , Monsieur, pour rendre à notre
ville une partie de son ancienne prospérité commerciale,
quelque chose de plus que d'y ramener la mer , du côté de
la Franqui, par un canal aussi large que le canal romain et
assez profond pour que la nécessité d'un recureinent fréquent
ne fut pas indispensable ; il aurait fallu que le canal des
deux mers, qui (dans l'idée des auteurs du premier projet soumis à l'appréciation de François Ier, dans celle des
hommes d'État qui le remirent sur le tapis sous Charles IX
et Henri IV, et peut-être aussi dans la pensée de Paul
Riquet, qui le réalisa, en le modifiant ), devait s'emboucher
dans la Méditerranée par Narbonne, n'allât pas se terminer
à l'étang de Thau.
L'ARISTARQUE. Peut-être, avez-vous dit? rayez cette expression dubitative. Il est constant, qu'en 1664, Riquet voulait
jeter le canal projeté dans le commencement de la robine de
Narbonne; et les commissaires nommés par les États de
Languedoc, pour parcourir toute la ligne que devait tracer
le canal, ainsi que les commissaires du roi auprès des États,
chargés par S. M. d'examiner sur les lieux, le projet de
Riquet, jugèrent que faisant un canal de ladite robine à la
Franqui, avec quelques autres réparations, on aurait un
port merveilleux.
L'AUTEUR. Je ne sais pas bien si Paul Riquet renonça à
faire passer le canal du Midi à Narbonne , pour procurer à
Béziers, sa ville natale, l'utilité et l'agrément qu'elle devait
tirer de son passage à une très-petite distance de ses murs ;
s'il y fut déterminé par la lésinerie et l'inintelligence des
édiles narbonnais qui lui refusèrent, dit-on , une modique
somme pour cet objet...

�343
L'ARISTARQUE.

J'ai entendu dire qu'on fit cette sottise à

Carcassonne et à Narbonne.
L'AUTEUR. OU si enfin l'inconvénient grave de la suspension de la navigation, tous les ans, pour recurer ce canal,
de la chaussée de l'Aude à Mandirac, l'éloigna de cette idée ,
et lui fit adopter celle de le conduire directement du moulin
de Roubia à la rivière d'Orb, bien que cette partie du parcours fut une de celles dont l'exécution était la plus difficile
et présentait le plus d'obstacle à la navigation; toujours
est-il que nos aïeux furent trompés dans une attente que
leurs propres aïeux leur avaient transmise, de génération
en génération, depuis deux cents ans, comme nous avons
failli l'être dans celle de voir passer sous nos remparts la
grande ligne du chemin de fer. Il n'aurait plus manqué à
Narbonne que cette dernière avanie. Malheureuse cité !....
L'ARISTARQUE. Permettez ! car je m'attends à une longue
tirade qui me ferait oublier l'observation que j'ai à vous
faire. Si l'on en croyait les conjectures de quelques écrivains,
le projet de creuser un canal entre l'Océan et la Méditerranée aurait successivement occupé les romains et Charlemagne.
L'AUTEUR.

Rien ne justifie. Monsieur, ces assertions. Ce

ne fut que sous le règne de François Ier que l'on conçut le
projet de réunir l'Océan aquitanique avec la mer de Narbonne, au moyen de l'union des eaux de la Garonne avec
celles de l'Aude. Malheureuse cité!

Je ne vous fais pas

grâce de ma tirade.
L'ARISTARQUE. J'en serais bien fâché.
L'AUTEUR. Malheureuse cité, qui expie depuis tant de siècles une grandeur passagère dont rien ne prouve qu'elle ait
jamais abusé ! Successivement boulevard de l'empire romain , du royaume des Visigoths, du califat de Cordoue, de
la monarchie française et du catholicisme, elle est exposée
pendant seize cents ans à tous les périls , à toutes les misé-

�544
res de sa position avancée. Son territoire est incessamment
ravagé, et sa population souvent décimée par la famine, la
peste et le fer ennemi. Prise, reprise et brûlée plusieurs
fois, tantôt démantelée et tantôt fortifiée à nouveau par les
mains de ses propres citoyens, soumis aux caprices de leurs
vainqueurs, quand les grandes guerres politiques ou religieuses finissent, ce sont les pirates sarrasins , normands ,
anglais, algériens et espagnols qui saccagent et dépeuplent
son littoral. Donnée, pour la moitié, à ses évêques, par
Pépin-le-bref, leur rivalité avec les vicomtes, usurpateurs,
sous la féodalité, de l'autre moitié, sont l'occasion toujours
renaissante de luttes intestines , et lorsque le pouvoir royal
parvient à dominer une aristocratie turbulente et oppressive , et que, sous son égide, elle semble pouvoir compter
sur un retour de prospérité, ses ports se comblent par l'incurie des gouverneurs de la province ; leurs exactions la
pressurent, et la jalousie des villes voisines, qui communiquent leur antipathie aux États de Languedoc, lui suscite
des rivales favorisées dans des bourgades presque sans nom,
érigées à grands frais en ports militaires ou de commerce.
Survient la conquête du Roussillon et la capitulation de
Perpignan, qui de place frontière espagnole devient place
frontière française ; ses dangers diminuent, mais ses servitudes militaires sont maintenues et même aggravées par
la faiblesse de sa garnison ridiculement exiguë. Cependant,
elle a encore son siège archiépiscopal, dont le titulaire est
président-né des États de Languedoc. La Cour, presque
pontificale, d'un prélat ordinairement illustre par sa naissance, par ses vertus , son savoir et sa fortune, d'un prélat
dont dix évêques encore sont les suffragants, donne de la
vie à sa population, de la pompe à ses fêtes; mais voilà
qu'éclate la révolution française, prodigue de prévenances ,
au moins dans ses bons jours, pour le bas clergé, jusqueslà, sans doute, trop parcimonieusement doté, mais pleine

�34b
de menaces pour les princes de l'Église. Tandis que les
législateurs de cette révolution, trop passionnés pour être
justes, trop philosophes pour être chrétiens, réduisent le
nombre des évêchés dans le Languedoc, comme ailleurs, et
suppriment le siège archiépiscopal de Narbonne (dont le
titre éclatant va se joindre, pour l'offusquer, à celui de
l'archevêché de Toulouse, à peu près comme dans l'ancienne
monarchie, le titre splendide de roi de France absorbait
celui de roi de Navarre), et qu'ils le suppriment, ces réformateurs novices , sans donner le moindre témoignage d'intérêt à l'ancienne métropole de la Gaule Narbonnaise, une
multitude effrénée se précipite dans ses temples , pille leurs
ornements

si précieux, mutile leurs monuments chefs-

d'œuvre de goût, brûle leurs reliques si vénérées...
. Quel horrible sacrilège ! !
Brûle leurs reliques si vénérées,

L'ARISTARQUE

.

L'AUTEUR

détruit

leurs sonneries si harmonieuses, toutes choses qu'elle regrettera plus tard, cette populace imbécile ! quand elle aura
assouvi sa haine, plus ou moins motivée, sur les hommes
et les choses du régime aboli, et voilà Narbonne devenue
presque la dernière des cités du midi de la France, après
en avoir été la première. Il semble qu'elle ne pouvait guère
être plus humiliée, qu'une plus grande décadence était
impossible, vu la fertilité de son territoire. Elle est restée
la même, cette fertilité! on n'a pas pu la lui ravir! mais
voici que l'air qu'on y respire, et dont la salubrité était si
vantée, se corrompt par les miasmes qui s'exhalent de ses
lagunes privées d'écoulement. Il y a amélioration aujourd'hui , sous ce rapport, et le fameux proverbe de Narbo
ventosa et sine vento venenosa, ne lui est plus applicable,
mais le décri qui en est résulté subsiste peut-être encore.
Était-il bien nécessaire que le Génie militaire retirant, en
pleine paix, une tolérance de plusieurs siècles, perçât de
meurtrières les parapets de ses ponts, comme si l'ennemi

�346
était à nos portes (ce qu'on ne fit pas pendant la guerre
d'Espagne , et ce qui se serait fait dans vingt-quatre heu-

res ,

si le cas l'eût exigé ), à moins que ce ne fut pour ôter

à ses habitants claquemurés la vue de leurs promenades , de
leur rivière et de leurs jardins ? Ses rues étroites et mal
percées n'ont pas été sensiblement élargies, mais on les a
plus disloquées qu'auparavant, grâce au système d'alignement adopté; mais on les a rendues plus boueuses par
rétablissement de bornes-fontaines, qui ne seraient un bienfait qu'autant qu'elles pourraient épancher, quelques jours
par mois et quelques heures par jour, une eau abondante
et limpide; mais elles sont moins aérées, parce que la
population ayant augmenté, malgré tant de causes de dépopulation , les propriétaires ne pouvant forcer l'enceinte bastionnée qui les étreint, ont dû exhausser leurs maisons
pour loger ce supplément d'habitants ou pour être un peu
plus à l'aise. Est-ce là tout, enfin ? Non ; elle avait eu jusqu'en 1830, cette place de guerre de seconde classe, pour
commandant, un officier de ce grade, elle n'a plus qu'un
capitaine , et cette différence , insignifiante en apparence ,
d'une épaulette à graine d'épinard à la simple épaulette,
fait qu'elle n'aura plus d'état-major de régiment dans sa
garnison, et qu'elle n'entendra plus de musique militaire
que celle des écoliers de ses collèges.
. Nous en sommes, hélas! à regretter les cin-

L'ARISTARQUE

quante hallebardiers qui formaient, au dernier siècle, la
garde du gouverneur de Narbonne, et les trois cents mortespaies de sa garnison.
. Certainement.

L'AUTEUR

Attendez,

Monsieur,

je

n'ai

encore énuméré que la moitié des disgrâces de cette ville
poursuivie par un sort aveugle. Sa cathédrale eut été pour
elle un sujet d'orgueil; il faut, en effet, faire le tour du
monde, pour voir une voûte plus belle et plus hardie, des
piliers plus sveltes et plus gracieux, des orgues plus mer-

�347
veilleusemenl sculptées... eh bien! on ne l'achèvera pas,
cette magnifique basilique ! et il est même à souhaiter qu'on
ne l'achève pas, pour que la partie neuve ne gâte pas l'ancienne , tant on s'est écarté de l'ancien plan , tant les matériaux dont on se sert sont mauvais comparativement à ceux
jadis employés, tant sont inhabiles, comparés à leurs devanciers, les architectes, les sculpteurs et les manœuvres
de notre époque ! Un tableau admirable , qui figure aujourd'hui, sous le n» 4 , dans le musée de Londres, lui avait
été donné par un de ses archevêques, Jules de Médicis, je
crois
L'ARISTARQUE. Oui, Monsieur, Jules de Médicis, encore un
grand nom ! Il fut élu pape, sous le nom de Clément VII.
L'AUTEUR.

Le prince régent, dont la volonté était une loi,

témoigne un vif désir de l'avoir; le chapitre contraint le lui
donne, et reçoit en dédommagement de sa courtoisie une
somme de vingt mille francs, qui ne représentait pas la
vingtième partie de la valeur de son cadeau. Le chef-d'œuvre
des chefs-d'œuvre de Raphaël, la transfiguration, devait
faire le pendant du Lazare, il est trouvé trop beau pour
une métropole de province, c'est pourquoi l'archi-métropole, la ville qui les prime toutes, spirituellement parlant,
le garde pour elle

La munificence du gouvernement a

donné, trois siècles plus tard, une copie de ce magnifique
tableau à notre musée, réparation bien faible, sans doute,
mais dont on doit savoir gré pourtant au pouvoir qui ne la
devait pas.
L'ARISTARQUE.

NOUS

n'aurions pas plus aujourd'hui, Mon-

sieur, le tableau de la transfiguration que celui du Lazare, si
l'église de Saint-Just en avait été réellement dotée. Le duc
d'Orléans l'aurait convoité avec plus d'ardeur encore, et
trente mille francs , tout au plus , auraient rendu taisant le
chapitre mis à jubé.
L'AUTEUR. Le canal des deux mers devait traverser cette

�348
ville si disgraciée, vaine espérance ! elle n'aura qu'une
robine, dont l'entretien sera regardé comme une charge
par l'administration du canal du Midi, qui ne donnera pas
même à ses francs-bords, dans la partie de son parcours
qui touche à la ville, du côté du marin, assez de largeur ,
je ne dis pas pour pouvoir y planter une de ces allées de
peupliers dont elle n'a pas marchandé l'agrément aux plus
chétives bourgades, mais seulement pour qu'on puisse s'y
promener à deux,
L'ARISTARQUE. Permettez-moi,
Monsieur, de vous interrompre. Il ne serait pas impossible que je susse un peu
mieux que vous l'histoire de cette robine, car j'ai eu longtemps en ma possession un avis, très-bien fait, des députés
du commerce du Languedoc, sur le projet de jonction de la
robine de Narbonne au canal de communication des deux
mers. Les troubles qui agitèrent le royaume, sous les règnes
de François Ier, de Charles IX et d'Henri III, ne permirent
pas à la province désolée de songer à la création du canal
des deux mers. Henri IV, animé du désir d'accroître la prospérité de la France, chargea , vers la fin de son règne, le
cardinal de Joyeuse de faire examiner, sur les lieux, la
possibilité de la confection de ce canal. Il est probable que
l'avis de Jean de Foix, célèbre ingénieur de cette époque,
que l'on consulta, fut favorable au projet, puisqu'en 1614
les députés du Languedoc aux États généraux, assemblés à
Paris, exposèrent que le projet de rendre la communication
des deux mers facile, par le moyen d'un canal fait dans le
pays de Lauraguais, avait été chose souvent agitée et toujours trouvée aisée et très-utile. De 1614 à 1660, plusieurs
ingénieurs présentèrent des mémoires pour la construction
d'un canal commençant à la Garonne et se prolongeant jusqu'à, l'Aude, auprès de Narbonne , et de là jusqu'à la Méditerranée, en rendant navigables l'Aude et les étangs de Sigean
et de La Nouvelle ; mais, il faut l'avouer, aucun de ces pro-

�349
jets ne pouvait être exécuté. On convenait que le point de
partage devait être aux pierres de Naurouse, mais aucun
ingénieur ne résolvait la question la plus importante, qui
consistait dans l'indication des eaux qui devaient alimenter
le canal. Conduire à Naurouse celles de l'Ariège, comme on
l'avait proposé, était chose impossible. La même impossibilité n'existait peut-être pas pour celles de la Garonne; mais
le principal aliment d'une voie navigable, en toute saison
et sans interruption, autant que possible, ne pouvait être
un fleuve torrentueux, sujet à de fréquentes et subites
inondations, qui en chargent les eaux d'un limon épais.
Riquet trouva dans la Montagne Noire les eaux pures qu'il
fallait, et son tracé fut jugé le meilleur de tous. Il fut adopté
jusqu'à Trèbes par les commissaires du roi et par ceux des
États; mais ces Messieurs furent indécis sur le point auquel
on ferait aboutir le canal, du côté de la Méditerranée. Il
s'agissait de savoir quel serait le port le plus commode entre
ceux de La Nouvelle, de la Franqui et de Cette.
La province désirait depuis longtemps voir créer

un

grand établissement maritime à la Franqui. « Ce fut une
« faute », dit M. du Mège, continuateur et annotateur trèsérudit de Dom Vaissète , « ce fut une faute qu'il ne faut pas
« peut-être attribuer à Riquet que le choix du cap de Cette,
« pour y placer l'embouchure du canal. Dans la pensée de
« Riquet, dans celle de Colbert même, le canal projeté
« était destiné à recevoir de gros bâtiments de mer, et les
« aurait conduits jusqu'à Toulouse , d'où, soit par un canal
« latéral à la Garonne, soit par un canal de jonction de la
« Garonne à l'Adour, presque tout le commerce entre les
« deux mers aurait abandonné la circum-navigation de l'Es« pagne. Cette voie navigable aurait été vraiment alors un
« canal de communication entre les deux mers, et l'arche« vêque de Toulouse aurait pu, sans trop d'emphase, dire ,
« comme il le fit de Louis XIV, dans l'assemblée des États

�du 24 janvier 166B : — Il veut, par la jonction de l'Océan
à la Méditerranée, transporter dans le Languedoc les fameuses colonnes d'Hercule, plus connues par les naufrages et les débris d'une infinité de vaisseaux et par les
pirateries des corsaires de Tunis et d'x\lger que par les
écrits des poètes et des historiens. — Il fallait à ce canal,
au midi, un port sûr et commode, et nul n'offrait de
garanties pareilles à celles que possède l'anse de la Franqui. Le grau ou port de La Nouvelle ne présentait alors
aucune sûreté. S'il en offre aujourd'hui, ce n'est qu'à
l'aide de son chenal, qui ne date que de l'an 1704. Il a
succédé à la vieille Nouvelle, qui seule existait du temps
de Riquet. Il fallait tout créer à Cette; on préféra pourtant
ce point. Plus tard, les États reprirent l'ancien projet
relatif à la Franqui. Vauban , envoyé par Louis XIV, fit
des sondes qui démontrèrent que le port pouvait admettre
de très-grands vaisseaux et même ceux de guerre. Malgré
tous les avantages offerts par la Franqui, le cap de Cette
fut préféré. Le chevalier de Clerville, directeur des fortifications, chargé par le roi de faire le devis du canal,
influa beaucoup sur celte détermination. Mais quelle
serait, dans le bas Languedoc, la ligne du parcours du
canal, réduit à de plus petites proportions, en largeur
et en profondeur, et qui ne devait recevoir que des bâtiments d'un faible tonnage, d'après M. de Clerville , qui
gâta ainsi l'œuvre d'un homme de génie? »
Le canal du Midi devait, en premier lieu , êlre conduit à
Narbonne par la rivière d'Aude, et de Narbonne à l'étang
de Vendres, par les plaines de Salles et de Coursan ; mais
on pensa bientôt après que sa navigabilité ne serait pas
très-assurée, et on préféra de le porter audit étang par les
plaines de Salelles et de Cuxac, sans le faire passer par
Narbonne. Cette seconde route fut encore changée dans
l'exécution. On abandonna tout-à-fait le projet de faire
x&lt;

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�passer le canal dans l'étang de Vendr.es, pour remonter de
là à Béziers, et on préféra la route qu'il suit actuellement,
comme plus sûre, plus courte et, par conséquent, plus
avantageuse pour la navigation. Pour consoler un peu Narbonne du tort que lui faisait l'éloignement du grand canal,
il intervint un arrêt du Conseil, en date de l'année 1686 ,
je crois, qui ordonna qu'il serait construit un canal d'embranchement pour joindre le canal des deux mers à la robine
de Narbonne.
Il paraît qu'on s'occupa d'abord de tous les ouvrages à
faire depuis la rivière d'Aude jusqu'à la mer, dans toute
l'étendue de la robine. Ces travaux furent terminés en 1690,
si je ne me. trompe. Restait à faire le canal de jonction de
la rivière d'Aude au canal royal. Eh bien, Monsieur, le
croirez-vous ! malgré les droits bien établis de la ville à ce
canal, malgré les réclamations, souvent renouvelées, de
ses magistrats, près de cent ans s'écoulèrent sans qu'on
lui donnât satisfaction. Des oppositions à ce travail avaient
surgi de tout côté. L'intérêt particulier, l'esprit de jalousie
avaient pris le masque de l'intérêt général, pour surprendre
la religion de l'État. Les propriétaires du canal du Midi,
les villes

de

Toulouse,

Lavaur,

Carcassonne, Béziers,

Agde, Cette , Marseillan , Pézénas , quantité de bourgades ,
parmi lesquelles on voit figurer Saint-Marcel, plusieurs
grands personnages, tels que le maréchal de Bellile et le
duc de Brancas, se soulevèrent contre le projet, en prétendant qu'il était inutile ou ne présentait que des avantages
médiocres, qu'il était impossible en lui-même, et ne pouvait , en tout cas, être fait sans causer le plus grand préjudice à la navigation du canal royal et au commerce qui se
fait par cette voie. Ce fut au point que les États de Languedoc , circonvenus et assourdis , finirent par se ranger du
côté des opposants, décidèrent qu'ils ne pouvaient donner
aucune espèce de consentement au canal projeté, et chargé-

�rent leurs députés à la Cour de faire connaître à Sa Majesté
les justes craintes et les alarmes de la province sur cet ouvrage. Malgré tant de mauvais vouloir et tant d'assertions
erronnées ou mensongères , le canal d'embranchement se fit
enfin, grâce à l'impartialité et à la persistance de M. de
Lamoignon , commissaire du roi, aux lumières de M. l'ingénieur de Niquet, notre illustre compatriote , aux réclamations des villes et des chambres de commerce, favorables
à la jonction, et surtout à l'influence de Mgr. Dillon , dernier archevêque de Narbonne. Tous les avantages qui devaient être la conséquence de ce grand ouvrage, dans l'opinion de ses partisans , se réalisèrent, et aucun des inconvénients prédits par ses adversaires

ne se produisit. Les

villes du haut Languedoc et de la Guienne eurent un débouché do plus dans la Méditerranée, et l'utilité de ce débouché se manifesta toutes les fois que la navigation du
grand canal fut interrompue , dans sa partie basse , par des
accidents divers et principalement par les ensablements de
la rivière de Béziers. Il y eut économie de temps et même
d'argent, pour les négociants du haut Languedoc, à expédier, par le grau de La Nouvelle plutôt que par Agde, les
marchandises destinées pour Marseille, à plus forte raison
celles qui l'étaient pour les côtes d'Espagne. L'intérêt de
l'État se manifesta plus clairement encore toutes les fois
qu'il eut besoin de faire passer des munitions de guerre et
de bouche en Catalogne ou en Roussillon, et cet intérêt ne
pouvait qu'augmenter, si l'espérance qu'entretenait le Roussillon de voir pousser la navigation fluviale jusqu'à Perpignan se fut réalisée. Quant à l'avantage que tire le pays
Narbonnais, en particulier, de ce canal d'embranchement,
je n'en dirai rien, puisqu'il crève les yeux.
Le canal de jonction s'est trouvé possible , malgré la nature du terrain dans lequel il a été excavé, et les filtrations,
que l'on redoutait tant, ont été prévenues. Les dangers de la

�rivière qu'il traverse , sur une longueur de deux cents mètres environ, et que l'on exagérait, se réduisirent à peu de
chose , et l'interruption de la navigation sur ce canal, résultant des inondations de l'Aude, ne fut pas plus fréquente
ni plus longue qu'elle ne l'est sur le canal royal, par l'effet
du débordement de l'Orb et des ensablements des débouchés
du Livron.
La prétendue inaptitude du grau de La Nouvelle, dont on
excipait, à cause de sa mauvaise situation, de son peu de
largeur et de fond, n'empêcha pas qu'il n'entrât et sortit
facilement et sûrement de ce chenal des bâtiments de cent
cinquante à deux cents tonneaux, à moins qu'on n'eut trop
lésiné sur la dépense annuelle, nécessaire à l'enlèvement
des sables qui tendent à l'engorger.
Le nouveau canal ne nuisit pas à la navigation de celui
des deux mers, comme on affectait de le craindre, et les
eaux de celui-ci se trouvèrent suffisantes pour fournir aux
deux navigations; mais ce que les propriétaires du canal
royal redoutaient pour eux-mêmes, c'est-à-dire la perte
d'une petite partie de leur revenu, fut le résultat du nouveau débouché ouvert au commerce, ce qui n'empêcha pas
ces Messieurs de faire largement face aux réparations d'entretien et d'opérer des améliorations considérables, déterminées par la nécessité de soutenir la concurrence contre
le canal de Narbonne, pour les marchandises qui du haut
Languedoc et de la Guienne sont destinées pour la Provence
et pour l'Italie , et réciproquement.
En résumé, le canal de jonction a été possible, son utilité pour le commerce et pour l'État a été prouvée par une
longue expérience, son exploitation n'a pas nui à la navigation de celui des deux mers; il a obligé les Messieurs du
grand canal à s'ingénier pour donner, par la crainte de la
concurrence , plus de rapidité et plus de sûreté à la navigation , depuis le Somail jusqu'à Agde, et enfin Narbonne y a
trouvé un grand avantage.
23

�354
Aujourd'hui, le chemin de fer de Bordeaux à Cette et son
embranchement sur Perpignan modifient grandement cette
situation. Il n'est pas positif, certes! que Narbonne ait
quelque chose à gagner à cette merveilleuse voie de transport des voyageurs et des marchandises d'une mer à l'autre ;
il n'est pas même bien sûr qu'elle n'y perdra rien; mais ce
qui est clair comme le jour, c'est que la Compagnie du
canal royal y perd énormément. Son égoïsme a reçu son
salaire; et il n'y a que la charité chrétienne qui puisse nous
empêcher, nous narbonnais, de battre des mains de contentement au spectacle des douleurs et des embarras d'une
administration qui, lorsqu'il s'agissait, dans le dernier
siècle, pour Narbonne, d'une question de vie ou de mort,
pesa de tout son crédit, dans le plateau de la balance, où
s'entassaient pêle-mêle tous les mauvais vouloirs, toutes les
jalousies, toutes les craintes, plus ou moins fondées, des
innombrables opposants au projet du canal de jonction,
pour rendre comparativement plus léger l'autre plateau où,
se prêtant un mutuel secours, se groupaient, sous les
traits de MMgrs. Lamoignon, Dillon et de l'ingénieur de
Niquet, le droit, la science et l'intérêt public bien entendu.
Continuez, Monsieur, le touchant historique des malheurs
de Narbonne, depuis l'invasion des barbares jusqu'à nos
jours.
L'AUTEUR. Puisqu'il doit y avoir de la place dans le plateau
où, pour contre-peser tant d'opposants, vous n'avez mis
que MM. Lamoignon de Baville, Dillon et Niquet, faites-y
figurer encore frère Pons, religieux carme, mathématicien
estimé, qui conçut, en 1755, le dessein de prolonger le
canal de Languedoc jusqu'en Boussillon. Pourquoi pas encore le marquis de Crillon, neveu de l'archevêque de ce
nom, qui s'était rendu cessionnaire des droits de notre ville
sur la robine et sur le canal de jonction, à la charge de terminer les travaux restant à faire sur une étendue de près

�3;&gt;h'
d'une lieue? Et pourquoi n'y figurerait-il pas lui-même
Mgr. Berton de Grillon, par le conseil duquel, sans doute,
le neveu s'était chargé de cette grosse entreprise? Place,
place surtout ! dût le marquis de Crillon, comme le plus
ingambe, se mettre à califourchon à l'extrémité du fléau
de la balance ou s'accrocher à un des chaînons du bassin
d'honneur, pour l'y laisser asseoir; place, place surtout, à
Mgr. Le Goux de La Berchèro, dont la sollicitude éclairée
ne fit défaut à aucun besoin de la province, en général, et
de son diocèse, en particulier, qui contribua plus que personne à faire construire le môle de La Nouvelle, qui aurait
bien voulu donner au commerce de tout le littoral méditerranéen un grand et bon port, en faisant construire celui de
la Franqui (entreprise que l'influence toute puissante de
Marseille empêcha, comme toujours), et qui enfin employa
des sommes considérables à l'achèvement de notre cathédrale ! Je continue.
L'ère des chemins de fer est arrivée au temps marqué par
la Providence. On ne pouvait pas lui refuser, à cette ville
si méprisée , malgré tout ce qu'on a fait pour l'en frustrer,
le passage sous ses murs de, la grande ligne, pour ne lui
donner qu'un embranchement pareil à l'embranchement fluvial du canal du Midi ; la loi et la volonté inébranlable de
Napoléon III, qui ne sait pas ce que c'est que de donner et
retirer , et que tout subterfuge révolte , ne l'ont pas permis.
Alors on s'arrangera de manière à ce qu'une voie de transport si utile, qui partout ailleurs est aussi un agrément et
même un embellissement, soit aussi mal aisée que possible
pour ses habitants , et pour que le peu d'agrément qui reste
à leur cité, que leur unique promenade extérieure soit mutilée , enlaidée et rendue impraticable par deux escaliers en
pierre sèche non équarrie, par deux cloaques qu'on y a
ménagés au pied et par la circulation continuelle des charrêtes, des brouettes et des tombereaux dans des chemins

�356

étroits, tortueux et à rampe rapide. Que sont devenus les
bureaux de la douane que nous avions, il y a trente ans,
dans nos murs? Qu'est devenu l'uniforme vert-olive de ces
inquisiteurs de marchandises introduites en fraude, de ces
soupçonneux gabelous qui, se joignant à nos pompiers , à
notre brigade de gendarmerie, à la compagnie hors-rang
de notre garnison, à l'ancienne compagnie de gardes-côtes ,
supprimée, à* celle des vétérans, dissoute aussi, donnait un
peu d'animation et d'éclat aux fêtes nationales célébrées à
Narbonne ? Où sont-ils ? Vous voulez en avoir des nouvelles ?
Allez à La Nouvelle, et vous les y verrez établis ou plutôt
exilés , car chefs et commis , personnel et
n'allais-je pas
dire matériel !
L'ARISTARQUE.

Oh ! oh ! c'eut été trop fort.
regretteront à jamais l'urbanité des habitants de notre ville, si hospitaliers , si affables, quand pourtant une grosse fortune inespérée ne les rend pas trop fiers !
Où seront-ils transférés un jour les bureaux de la marine?
Hélas! probablement à La Nouvelle aussi. J'écarte vainement un sinistre présage , mais je ne sais quelle voix murmure incessamment à mon oreille ces désespérantes paroles :
« M. Pouverin, trésorier de la marine, et M. Benoit, pro« fesseur d'hydrographie, dont l'élégant costume bleu de
« roi, collet et parements brodés en or, et boutons dorés
« aussi et relevés d'une ancre à jet, se fait remarquer dans
« le cortège des autorités , les jours de Te Deum et de pro« cession générale, sont les derniers fonctionnaires de ce
« service public qui résideront à Narbonne. »
L'ARISTARQUE. Je ne le pense pas. Vous connaissez M. PouL'AUTEUR. TOUS

verin? Il est bien sourd M. Pouverin.
L'AUTEUR. Oui, Monsieur, et des deux oreilles encore,
malheureusement pour lui et pour ses amis, et M. Benoit
commence aussi à l'être de l'oreille gauche ; mais ils voient
bien clair l'un et l'autre , et ont quelque connaissance de ce

�357

qui constitue la puissance navale d'une nation qui a huit
cents lieues de côtes. 11 faut le voir, M. Pouverin , quand ,
du haut du coteau où est assise sa maison de vignes, au
ténement de Plaisance, il jette ses regards perçants sur
notre étang, dont la vaste étendue se déploie en nappe
immense au-dessous de lui ; il faut l'entendre quand , pivotant sur sa courte jambe gauche , pour mieux décrire de sa
main droite, étendue en avant, une demi-circonférence
L'ARISTARQUE. Ne dites pas sur sa courte jambe gauche ,
vous feriez croire qu'il boite, ce qui n'est pas ; ses deux
jambes sont également courtes. Si l'une l'était plus que
l'autre , ce n'est pas sur celle-là qu'il faudrait le faire pivoter.
L'AUTEUR. VOUS

ne me laissez rien passer. Il faut l'enten-

dre , dis-je, quand, pivotant sur sa jambe gauche, il se
recrie d'admiration à la vue du vaste bassin qu'encadrent
les hauteurs du Quatourze , les montagnes de la Clape et le
promontoire de Bages, et que trois ou quatre îlots, brillantes cyclades de cette petite mer Égée, surmontent çà et là :
« Oh, mon Dieu! quel ravissant spectacle offrirait cette
« baie, si elle était sillonnée de vaisseaux de toute forme
« et de tout port, voguant à la voile ou à la vapeur, et si
« les pavillons de toutes les puissances maritimes y flot« taient à tête de mât ! J'ai vu beaucoup de rades dans les
« cinq parties du monde que j'ai parcourues, à bord des
« bâtiments de l'État, où j'étais agent-comptable.... »
L'ARISTARQUE. Ah ! il naviguait en qualité d'agent-comptable , M. Pouverin.
L'AUTEUR. Oui, Monsieur, et ses comptes étaient parfaitement tenus, je vous prie de le croire. « J'ai vu beaucoup
« de rades, pendant vingt ans de navigation , mais celle de
« Rio de Janeiro exceptée

et encore ! aucune ne m'a

« autant frappé que celle-ci. Ah! je comprends la grande
« importance commerciale de Narbonne, dans les temps

�3S8

« reculés, et je comprends aussi la grande jalousie de Marseille. Alors l'entrée de cette baie était large et profonde ;
« les sables du Rhône, de l'Orb et de l'Hérault ne l'avaient
« pas obstruée; alors l'étang, encore navigable aujourd'hui
« sur beaucoup de points, après deux mille ans d'abandon,
« l'était dans toutes ses parties; alors la mer, tout au plus
« clapoteuse, dans les plus gros temps, caressait de ses
« courtes vagues, sans jamais les fouetter , les hautes tours
« et les remparts massifs de cette ville aussi forte qu'opu« lente
Gran lacuna fa gran porto, grande lagune fait
« grand port, comme disent les italiens, et ils ont rai« son. »
L'ARISTARQUE. Est-ce qu'il est poète, M. Pouverin?
L'AUTEUR. Nous le sommes tous, Monsieur, dans de certains moments, lorsque, par exemple, un grand spectacle
nous impressionne, et M. Pouverin est très-impressionnable.... « Aujourd'hui tout est changé (c'est encore lui qui
« parle), trois ou quatre bateaux pêcheurs, non pas de
« beaux merlans ni de grosses dorades, mais de mauvais
« cancres et de grossier coquillage, en sillonnent les eaux
« jaunâtres et saumâtres de leurs proues noires et disgra« cieuses. Ce ne sont pas les américains et les anglais qui
« laisseraient s'atterrir ainsi ce magnifique étang, et qui
« auraient fait un port, dans les sables, à La Nouvelle,
« pour la plus grande incommodité des négociants de Nar« bonne ! Ce ne sont pas de mauvaises calanques qu'ils con« vertissent en port de mer pour y attirer les capitaux !
« Est-ce que Bordeaux et Nantes ne sont pas plus enfoncées
« dans les terres que Narbonne? Faire venir les vaisseaux à
« Narbonne, à trois lieues en dedans du golfe de Lyon,
« comme ils y voguaient autrefois de tous les ports de l'uni« vers connu, voyez-donc la grande difficulté ! Si j'étais
« dans la peau de l'empereur, cela se verrait dans trois
« ans, et, dans dix, Narbonne aurait cent mille âmes de
te

�559
« population. » Mais, Monsieur, je n'ai pas présent à la
mémoire , en ce moment, tout ce que dit de topique sur ce
sujet M. Pouverin, quand il s'exalte, pour flétrir l'inintelligence et l'incurie des anciens gouverneurs ou intendants de
la province, qui ont cherché, comme à plaisir, à éloigner
de Narbonne, comme un fléau, la mer qui l'enrichissait et
qui purifiait son ciel, et qui ont facilité, tant qu'ils l'ont
pu, la déjection dans notre lac de tous les immondices que
roulent les eaux souvent sales de la rivière d'Aude, et de
tous les graviers, fumiers, herbes quelconques qu'y charrient , mêlés aux eaux pluviales, les ravins des côteaux
d'alentour.
Ah ! si jamais quelque poète ou quelque prosateur, formé
à l'école mélancolique et pleureuse des Lamartine, des
Sainte-Beuve et des Victor Hugo, de ces grands écrivains
de nos jours qui n'ont jamais ri ni souri, et qui ont trouvé,
dit-on , pour arriver au cœur des routes plus sûres que les
Virgile, les Racine, les Jean-Jacques et les Bernardin de
St.-Pierre, raconte ou chante les vicissitudes inouies, les
catastrophes lamentables de cette ville, plus malheureuse
que Troie, qui ne fut que deux fois saccagée, qui mérita
son sort par le parjure de Laomédon , par le refus de rendre
aux grecs la belle Hélène et de fustiger le beau Paris, et
dont le siège n'est à jamais célèbre que grâce au génie
d'Homère; plus malheureuse encore que Memphis, qui mérita le sien aussi par le fétichisme de ses habitants, adorateurs des reptiles, des grenouilles et des rats d'eau de son
fleuve et de ses marécages; que Ninive, dont les citadins
pouvaient conjurer leur ruine en prêtant l'oreille à la voix
prophétique de Jonas ; que Carthage, dont la foi menteuse
était proverbiale, et qui arrosa longtemps les autels de ses
dieux du sang de victimes humaines ; qu'Herculanum dont,
tous les ans, depuis sa découverte, des milliers de voyageurs vont visiter la fosse étrange et profonde, et dont on.

�560
n'aurait jamais parlé si un llux énorme de lave et une pluie
volcantielle de cendres ardentes n'avait submergé et calciné
ses habitants comme des [narrons qui se carbonisent sous
la braise; que Rome, enfin, pour faire court, que Rome,
sa mère , qu'un immense pouvoir spirituel, dont la fin sera
celle des mondes, dédommage amplement de sa puissance
temporelle évanouie, quel cœur serait assez dur pour ne
pas se fendre, quel œil serait assez sec pour ne pas se
fondre d'attendrissement et de pitié au récit émouvant de
tant de sièges, d'incendies, d'inondations , de famines, de
pestes, d'outrages et d'avanies ! Quis talia fando, cantando,
legendo vel audiendo temperet à lacrymis !!!
L'ARISTARQUE. Vous m'avez fait pleurer tout de bon ; permettez que je m'essuie les yeux

et que je respire Vos

phrases sont toujours un peu trop longues. J'aurais voulu
que dans Fénumération de tout-à-l'heure vous n'eussiez pas,
en parlant de Carthage, rappelé les flots de sang humain
dont elle arrosa longtemps les autels de ses dieux ; c'est que,
voyez-vous, nos ancêtres les Bébryces ou les Volces eurent
bien des gros péchés à se reprocher à ce sujet. Leur contrée
inhospitalière était presque une autre Tauride. Je ne puis
me défendre d'y penser toutes les fois que je vois annoncer
sur l'affiche du théâtre de Narbonne la représentation de La
Norma. C'est l'empereur Auguste qui abolit comme barbare
la célébration complète de sacrifices humains, et permit
seulement à leurs druides ou druidesses de faire une légère
blessure aux fanatiques qui persistaient à se dévouer, et
de répandre sur l'autel ou le bûcher quelques gouttes de
sang. Il est très-probable, au reste, que ce décret fut daté
de Narbonne même.
L'AUTEUR. Je ne crois pas , Monsieur, que leur dieu Kirch
ait jamais passé pour être avide de sang humain. Il n'était
alors, comme
lépo-fangos,

aujourd'hui, qu'un mange-boues, qu'un
comme disent nos paysans. Pour l'affreux

*

�16*
Teutatès, c'est autre chose! aussi n'est-ce pas à lui qu'Auguste fit élever un temple à Narbonne. Si l'usage impie dont
nous parlons fut aboli tout-à-fait dans notre contrée, du
temps d'Auguste , ce dont on peut douter, il n'en fut pas
de même à Arles, où l'on immola, tous les ans , trois jeunes
hommes jusqu'à Saint ïrophime , premier évêque de cette
ville. Et l'usage si commode pour les besogneux de se prêter
des sommes d'argent, payables dans l'autre monde, l'çmpereur Auguste le respecta-t-il ?
L'ARISTARQUE. Il est probable qu'il n'y changea rien ; mais
il s'est modifié avec le temps, et si les créanciers sont dans
l'habitude de stipuler un délai pour le remboursement,
avec d'aussi bonnes garanties que possible, bien des emprunteurs se promettent, in petto , de ne jamais payer dans
ce monde-ci. Ah, pardon! je n'ai pas bien compris pourquoi Narbonne était plus malheureuse que quelques-unes
des villes dont vous avez parlé. Il me semble....
L'AUTEUR.
Pourquoi, Monsieur! c'est parce qu'il vaut
mieux périr une bonne fois, glorieusement ou même originalement , que de mourir toujours sans jamais trépasser ,
comme on dit à Narbonne, et de traîner dans l'abjection et
le mépris une éternelle vieillesse.
L'ARISTARQUE. Pour nous consoler, Monsieur, tournons les
yeux vers l'Orient, et nous y verrons des villes, autrefois
célèbres, plus malheureuses que Narbonne, car, soumises,
et pour longtemps encore, aux musulmans, le croissant
remplace la croix sur les coupoles de leurs anciens temples,
convertis en mosquées; elles ont pour juges des cadis, pour
prêtres des ulémas , pour gouverneurs des pachas, et pour
moines des marabouts et des derviches , dont quelques-uns
pivotent sur la plante des pieds comme des toupies , tandis
que Narbonne , qui n'a subi cet opprobre que pendant quarante ans , au VIIIe siècle , s'est maintenue dans la foi chrétienne , et vit aujourd'hui, comme toute la France, sous le

�362
gouvernement d'un prince fils respectueux et dévoué de
l'Église. Nos aïeux, je le sais, vécurent pendant près de trois
cents ans, sous la domination des visigoths, sectateurs de
l'arianisme, une des branches pourtant du christianisme,
mais ces peuples, persécuteurs des catholiques, finirent
par en embrasser la religion , sous leur roi Reccarède. Ils
chantèrent, en 589, le Gloria patri, conformément au
sixième canon du troisième concile de Tolède, dont le concile de Narbonne, de cette même année, ordonna dans la
province l'exécution ; ils récitèrent à la messe le symbole
des apôtres, comme dans toute la chrétienté, et, depuis
lors, jusqu'à l'époque de l'hérésie des Albigeois, toute la
population du Languedoc fut chaleureusement orthodoxe.
Il faut que vous sachiez, si vous ne le savez pas, qu'en
ajoutant dans la psalmodie le Gloria patri, à la fin de
chaque psaume, on voulut abolir par cette confession publique de la Sainte Trinité les restes de l'arianisme. Nous y
sommes tellement accoutumés, que nous ne concevons pas
ces psaumes sans leur terminaison ordinaire, et que si on
venait à supprimer le Gloria patri, sous prétexte de sa
répétition trop fréquente, les psaumes nous sembleraient
coupés au pied. Il y aurait un toile général dans la catholicité à ce sujet. Ce que c'est que l'habitude !
L'AUTEUR. Et que deviendrait, dans cette hypothèse, le
dicton populaire : On lou trobo pertout coumo lou Gloria
patri, que l'on applique également aux flâneurs et à ces
hommes indispensables qui font partie de tous les Conseils,
de toutes les Commissions, de toutes les confréries , etc.?
L'ARISTARQUE. A moins de se permettre des personnalités,
on le remplacerait difficilement, ce dicton, pour un autre
qui le valut.
Dans l'énumération des désastres de Narbonne, vous
n'avez pas oublié tout-à-l'heure les pestes dont elle fut si
souvent affligée, et vous avez eu raison. En 1548, il y en

�565
eut une qui emporta 36,000 habitants. Si nous admettons
que le fléau ait fait périr la moitié de la population narbonnaise, le chiffre de cette population aurait été de 72,000
âmes, vers le milieu du XIVe siècle.
L'AUTEUR. Je me suis amusé
mais je retire ce mot qui
n'est pas décent en pareille matière; je me suis... attristé,
l'autre jour, à compter, dans l'histoire de Languedoc,
toutes les pestes qui ont désolé notre ville, dans les temps
anciens; j'en ai trouvé au moins trente de bien constatées.
Celle dont vous parliez tout-à-l'heure ne fut pas la plus
cruelle. La plupart des habitants s'étaient garantis par la
fuite de celle qui sévit en 582 ; ils rentrèrent plus tard
dans leurs maisons, mais, trois ans après, la contagion
ayant recommencé avec violence, elle les emporta presque
tous.
. Avez-vous entendu parler des grands travaux que se propose de faire, à Béziers , la Compagnie du
grand canal, pour se mettre à même de soutenir la concurL'ARISTARQUE

rence contre le chemin de fer ?
L'AUTEUR. Oui, Monsieur. Il n'est question de rien moins
que de faire un immense pont-aqueduc sur l'Orb, dans
lequel passera le canal, et qui, par son élévation nécessaire , permettra de supprimer, pour les porter plus bas,
deux ou trois bassins de l'octuple écluse de Fonseranne.
L'ARISTARQUE. Ce sera un travail de romain qui coûtera
plusieurs millions. Quel embellissement pour les abords de
Béziers ! Heureux Béziers ! Pourquoi donc Narbonne qui a
donné le jour à plusieurs Riquet n'a-t-elle pas eu la chance
de compter le grand Biquet parmi ses enfants !
L'AUTEUR. Je n'ai pas connu d'autre Riquet qu'un balayeur
de rues, souvent un peu gai, que les gamins faisaient endêver, en lui criant : D'aïgo, d'aïgo ! Riquét, comme s'il eut
été atteint d'hydrophobie. Le projet de construction du
pont-aqueduc de l'Orb n'est pas nouveau ; il date d'un demi-

»

�564
siècle. C'est le dernier et le plus considérable de tous les
travaux d'art auxquels la nécessité d'assurer et d'activer la'
navigation fluviale donne lieu. Paris, comme on dit, ne
s'est pas bâti en un jour. Il ne pouvait être question d'une
pareille dépense en 1666. A cette époque, toutes les rivières, torrents et ruisseaux , dont le cours se dirige vers le
canal, y déversaient, en temps de crue, leurs eaux sauvages , leurs troubles, sans obstacle, ce qui occasionnait des
dépenses considérables de recreusement et arrêtait la navigation pendant des semaines entières. Une année , en 1766 ,
je crois, une interruption de deux mois, occasionnée par le
débordement de l'Orb, faillit affamer la Provence, où l'on
attendait, avec la plus grande impatience, à cause de la
disette, une énorme quantité de grains qui venait du haut
Languedoc par le canal. Ce fut le maréchal de Vauban qui ,
lors d'une inspection du grand canal, dont il fut chargé
cinq ans après l'ouverture de la navigation, donna l'idée
des ponts-aqueduc , et en fit faire un certain nombre , mais
de petite dimension. Le bien qui en résulta ne fut pas sans
inconvénient, et le canal s'appauvrit d'une grande partie
des eaux qui l'alimentaient. Voilà pourquoi le canal de jonction du grand canal à la robine de Narbonne eut si longtemps
pour principaux opposants les propriétaires du canal du
Midi, bien que ce projet eut fait partie du plan de Riquet, et
je me rappelle maintenant que le nouveau bassin de Lampy,
au-dessus de celui de St.-Ferréol, fut construit précisément
pour se procurer les eaux qui devaient remplacer celles que
nécessiteraient la consommation du canal de jonction. Sans
cet expédient, Narbonne n'aurait jamais eu ce canal. 11
fallut même pour cela qu'elle abandonnât tous ses droits
sur la robine à la province, qui se chargea de terminer les
travaux restant à faire. Les narbonnais, qui avaient déjà
dépensé quatre cents mille francs pour cet objet, étant à
bout de ressources, implorèrent, à mains jointes (le mot

�36b
n'est pas trop fort), la charité des États du Languedoc, qui
firent terminer le canal d'embranchement , et contribuèrent
pour les deux tiers aux frais de construction du bassin de
Lampy. Votre sortie de tout à l'heure contre la Compagnie
du grand canal m'a paru un peu trop véhémente. C'était,
pour ainsi dire, à son corps défendant, qu'elle s'opposait
à la construction du canal d'embranchement, dont l'alimentation pouvait nuire au service du grand canal. La réserve
d'eau du bassin de Lampy, que l'on croyait suffisante pour
cet objet, n'a pas suffi, tant s'en faut ! et les Messieurs du
canal ont dù s'ingénier pour y suppléer. Ce ne fut qu'en
1788, presqu'à la veille de la révolution, et plus de cent
ans après l'arrêt du Conseil qui établissait les droits de
Narbonne au canal de jonction , que ce canal fut navigable.
Ce fut un grand jour de fête pour les pauvres narbonnais
que celui où vint s'amarrer, dans leur port vaseux, la première barque qui eut encore descendu ce canal, et nos aïeux
en reportèrent, comme de raison, tout l'honneur à Monseigneur Arthur Dillon , leur archevêque.
L'ARISTARQUE. Savez-vous pourquoi j'ai fait tout-à-l'heure
une sortie si vive contre la Compagnie du canal ? c'est que
nous avons dû nous occuper, dans le Conseil Municipal,
du projet de ces Messieurs, tendant à se faire autoriser à
faire une forte saignée à la rivière d'Aude, pour les besoins
prétendus du grand canal. Notre pauvre robine ne s'en
trouverait pas bien. Le mémoire de mon savant confrère
M. Cauvet préviendra ce malheur.
L'AUTEUR. A propos des modifications faites au premier
projet de construction du canal du Midi, l'ingénieur Andreossy se demande, dans son histoire de ce canal, pourquoi on abandonna l'idée de le faire passer à Narbonne. Il
en donne pour motifs la nature torrentueuse de l'Aude et
de ses affluents, les crues subites et considérables auxquelles
cette rivière est sujette, et son inconstance qui la porte à

�3(16
changer de lit, sans oublier la prédilection de Riquet pour
Béziers, sa ville natale, qui le porta aussi à faire percer le
coteau du Malpas et à construire l'écluse multiple de Fonseranne, pour ne pas faire passer le canal à Nissan , ce qui
l'aurait éloigné de Béziers. Il se demande ensuite, Andreossy,
si l'on n'aurait pas pu parer aux inconvénients des débordements de la rivière d'Aude par la construction d'un pontaqueduc, et son opinion est que cet aqueduc aurait exigé
pour le soutènement de la retenue de l'Aude ou de Gaillousti
un remblais si considérable, qu'il aurait été impossible de
prévenir les fortes transpirations des eaux fluviales dans
une masse énorme de terres nouvellement remuées, et les
larges brèches auxquelles les inondations de l'Aude auraient
exposé cette retenue. Serait-il réellement impossible, de
notre temps, Monsieur, de conduire à Narbonne, et de là à
la Franqui, les eaux pures du grand canal, et de se débarrasser des eaux troubles de l'Aude, que l'on n'utiliserait
que pour l'irrigation ? L'État ou de grandes Compagnies
n'exécutent-ils pas des travaux d'art, réputés naguère impossibles , ou dont on n'avait pas même l'idée ? Cette question est tout-à-fait oiseuse. Ce qui est fait est fait, et bien
que le percement réalisé de l'isthme de Panama et la coupure prochaine de celui de Suez justifient deux fois de plus
le mot, attribué à Riquet. monnoie ( mon oie ) fait tout,
ni l'État, ni surtout les propriétaires du canal du Midi, si
maltraités par l'écrasante concurrence du chemin de fer,
n'iront pas entreprendre le grandiose ouvrage d'un pontuqueduc sur l'Aude, pour contribuer à faire de Narbonne
un grand port de mer.
L'ARISTAKQUE. Savez-vous, Monsieur, à quel propos Riquet
fit le jeu de-mots que vous venez de rappeler?
L'AUTEUR. Oui, Monsieur, l'éboulement d'une partie delà
voûte du tunnel de Malpas y donna lieu. Un plaisant ou un
envieux figura, dit-on, après cet accident, à l'entrée de

�307
cette voûte, un âne, un bourriquet qui fléchissait sous le
poids de sa charge, avec ce calembourg patois : Tèn hou,
Riquet ! qui voulait dire que Riquet ne viendrait pas à bout
de soutenir les terres de la voûte. Il en eut connaissance,
et s'en moqua. Il fit mettre la main à l'œuvre pour réparer
le dommage et en prévenir un pareil ou plus grave à l'avenir; il réussit à force d'art et d'argent, et, quand la réparation fut terminée, il fit représenter, à la place du bourriquet , une oie tenant dans son bec une bourse pleine,
avec cette inscription : Mon oie fait tout. Je ne garantis pas,
comme vous le pensez bien , la vérité de cette anecdote que
j'ai entendu raconter par nos anciens.
L'ARISTARQUE. Ni moi non plus. D'après Andreossy, Riquet
n'aurait été que l'exécuteur du projet du canal des deux
mers, conçu par un des aïeux de lui Andreossy; mais cette
prétention n'a trouvé que des incrédules, et la statue de
Riquet, élevée sur la promenade de Béziers, prouve à tout
le monde que la gloire de ce chef-d'œuvre d'hydraulique,
comme le qualifiait Vauban, revient à peu près toute entière à ce grand biterrois.
L'AUTEUR. A peu près, avez-vous dit ! J'adopte cette petite
restriction, car il est constant qu'un Andreossy l'aida beaucoup de ses lumières dans ce travail. A propos ! un passage
d'un épître de cet émule de Riquet, à Louis XIV, me fit
bien rire. Son style, ordinairement sec comme celui d'un
théorème, s'élève dans cette pièce jusqu'à celui du dithyrambe

je me trompe, de l'épithalame, pour glorifier le

grand roi, au sujet de l'ouvrage dont nous parlons. Ecoutez !... Mais vous venez de vous frapper le front ! que vous
passe-t-il donc par la tête ?
L'ARISTARQUE. VOUS ne le devineriez jamais.
L'AUTEUR. Veuillez m'en faire part, afin que nous le sachions tous les deux, comme le dit avec une naïveté charmante la nymphe Thétis à son fils Achille, pleurant à chau-

�56«
des larmes, sur le bord de la mer mugissante, polyphlosboio talassès, la mort de son cher Palrocle.
. Vauban se reprocha toujours, dit-on, d'avoir

L'ARISTARQUE

partagé l'avis du chevalier de Clerville, et d'avoir fait faire
les premiers travaux du port de Cette, et « ce que l'on ne
« peut guère espérer que du vrai génie » , dit M. du Mège,
« cette faute il eut le courage de l'avouer a. Et moi je reproche à M. Verdier, avoué, possesseur actuel de votre
ancienne maison des barques, d'avoir fait détruire la vénérable porte d'entrée de cette maison, qui avait été construite
d'après les dessins du grand Vauban.
. Je l'entends dire pour la première fois.
. Ah, par exemple! En êtes-vous aussi à

L'AUTEUR

L'ARISTARQUE

ignorer que c'est dans cette maison, dont le terrain avait
dépendu jadis du palais vicomtal, que fut établi le siège
principal d'amirauté, érigé à Narbonne par le cardinal de
Richelieu?
. Oh, non !

L'AUTEUR

. M. Verdier, à qui j'appris cette circons-

L'ARISTARQUE

tance, n'en tint aucun compte. « Bah ! bah! dit-il en plai« santant, il me faut une haute et large porte, à la moderne,
« par où puissent passer à l'aise et le démesuré M. Gavau« dan et l'obèse M. Gairaud. Tant pis pour l'œuvre du ma« réchal de Vauban ! Pourquoi aussi fit-il faire une porte
« si étroite et si basse? »
L'AUTEUR. Il-pressentait, peut-être, M. Verdier, l'avènement prochain de la mode des jupes à crinoline...

. Et l'embonpoint très-peu factice dont il était

L'ARISTARQUE

lui-même menacé. Ah, ah , ah ! eh bien ! que dit Andreossy
dans le passage de son épître à Louis XIV, qui vous fit tant
rire?
. Ecoutez! « Jusques à vous, sire! l'Océan et la

L'AUTEUR

« Méditerranée ont toujours conservé leur liberté contre
« toutes les entreprises des hommes. Votre Majesté seule a

�369
« trouvé le secret de les enchaîner agréablement, lorsqu'elle
« a jugé à propos de les ranger comme sous le joug d'un
« heureux hymen, et que votre magnificence a conçu le
« dessein de leur faire construire ce canal immense qui doit
« servir comme de lit nuptial, où se doit consommer ce
« grand hyménée, le souhait de tous les siècles passés,
« l'étonnement de tous les siècles futurs. »
L'ARISTARQUE.
Nuptias facit consensus non concubilus.
Louis XIV ne demanda pas aux deux parties leur consentement au mariage.

Cependant cette union durant déjà

depuis cent quatre-vingts ans environ, sans autre trouble
que les eaux troubles des rivières qui se jettent dans le
canal, leur consentement est suppléé par ratification. Lit
nuptial est bien joli, mais consommer est délicieux ! Quel
malheur que notre robine n'en ait pas fait partie de ce lit
nuptial, et qu'elle ne soit encore que la vieille couchette ,
sans courtine, où cette même Méditerranée s'accoupla, pour
la première fois, il y a deux mille ans, avec l'Aude, qui s'y
vautre souvent aussi crotté qu'un vidangeur. Mais un second
mariage, Monsieur, peut-il être légalement contracté avant
la dissolution du premier? Eh ! eh!
L'AUTEUR. On fit bien, Monsieur, de ne pas toucher à cette
question , car l'Europe entière, les propriétaires du grand
canal surtout, auraient opiné pour la dissolution du premier lien , et Narbonne en aurait considérablement souffert.
. Quel était, du temps des romains, la lon-

L'ARISTARQUE

gueur du lit nuptial de l'Aude et de la Méditerranée?
L'AUTEUR. Le pont Vêtus, sur les piles duquel fut bâti
celui des Carmes, et dont on découvrit plusieurs arceaux,
lors de la reconstruction de la Porte neuve, était son chevet,
et ses pieds aboutissaient, je pense, au grau de la Vieille
Nouvelle, aujourd'hui presque bouché. Sa largeur était,
dit-on, de cent pas romains et sa profondeur de onze mètres
environ.
34

�570
. Cent pas romains faisaient une belle lar-

L'ARISTARQUE

geur ; c'est à peu près la distance qu'il y a entre les deux
lignes de maisons du bourg et de la cité. On a trouvé effectivement , de nos jours, des traces des anciens quais sur ces
lignes parallèles. C'est donc par le grau de la vieille Nouvelle
qu'entraient et sortaient dans notre sinus toutes ces grandes
flottes dont il est si souvent question dans l'histoire de Narbonne.
. Oui, Monsieur, autant qu'on peut le conjectu-

L'AUTEUR

rer, et peut-être aussi par celui de Vendres, à l'embouchure
actuelle du grand bras de l'Aude , car l'étang de Vendres ,
l'étang salin, aujourd'hui atterri, et celui de Bages qui
s'atterrit tous les jours, tout cela ne formait qu'un même
bassin. Les marseillais , qui souffraient cruellement de cette
concurrence, en crevaient de dépit, mais, comme le dit
Ampère, dans son histoire littéraire de la France, au XIIe
siècle, (i le commerce se déplaça au moyen-âge; il remonta
« d'Arles à Beaucaire, et Marseille reconquit celui dont
« Narbonne l'avait dépossédée. » C'est peut-être au grau de
la vieille Nouvelle que Charles Martel, voulant assiéger Narbonne, quelque temps avant la bataille de la Berre, fît bâtir
deux forts pour empêcher les galères sarrasines de venir la
ravitailler. Ennuyé de la longueur du siège, il décampa et
reprit la route de France en ravageant tout sur son passage.
Il traita, dit-on , Nîmes avec moins de rigueur que le reste
de la Septimanie, et se contenta de mettre le feu aux
arènes.
. C'est peut-être son fils, Pépin le bref, qui

L'ARISTARQUE

fit raser les nôtres.
. C'est possible; j'en accuserais plutôt les Francs

L'AUTEUR

que les Goths. Il est certain, au moins, que du temps de
leur grand roi Euric, qui ne fut peut-être aussi grand que
parce qu'il avait un narbonnais pour premier ministre,
l'amphithéâtre de Narbonne existait encore, car Sidoine

�571
Apollinaire, qui fut, par parenthèse, exilé par ce prince
dans un château entre Douzens et Capendu , en parle.
L'ARISTARQUE. Les arènes de Nîmes, Monsieur, avaient
déjà servi plus d'une fois de forteresse à ses habitants,
assiégés par les barbares.
L'AUTEUR. Et quelquefois aussi à des barbares en lutte
avec d'autres barbares. En 675, par exemple, un duc visigoth, nommé Paul, en état de révolte contre le roi Wamba,
s'y réfugia, après la prise du reste de la ville par les troupes de ce prince. Ce passage de l'histoire des visigoths n'est
pas seulement intéressant pour les nimois, il l'est aussi pour
les narbonnais, car la rébellion du duc Paul fut bien funeste
à noire ville, où il s'était fait proclamer roi. L'évêque métropolitain Argebaud se trouva mêlé dans cette affaire, et
peu s'en fallut qu'il n'éprouvât le triste sort du duc Paul,
à qui Wamba fît arracher les yeux. Cet épisode de notre
histoire locale est assez dramatique.
L'ARISTARQUE. « Ma foi, s'il m'en souvient, il ne m'en
souvient guère » , et je ne serais pas fâché que vous m'aidassiez à me le rappeler.
L'AUTEUR.
Je puis bien vous donner cette satisfaction.
« Après la mort du roi Reccarède , les principaux seigneurs
« visigoths élurent pour lui succéder Wamba, l'un des plus
« distingués d'entr'eux, qui lit les derniers efforts pour se
« dispenser d'accepter une couronne dont il connaissait le
« poids, et qui pourtant s'y résigna. Ce choix déplut à
« Hildéric, gouverneur de Nîmes. Hildéric avait rappelé,
« dans son gouvernement, contre les décrets du concile de
« Tolède, les juifs non convertis, et comme il craignait
« d'être puni de ce rappel par le nouveau roi, qui était
« très-attentif à faire observer les lois de l'Etat, soutenu
« par l'évêque de Maguelonne et par celui de Nîmes, sa
« créature, il se déclara ouvertement contre Wamba.
« Sur l'avis de cette révolte, Wamba fit partir le duc

�*
572
« Paul pour rétablir la tranquillité dans la province des
« Gaules.

Paul, dévoré d'ambition, se voyant à la tête

« d'une armée dont il pouvait disposer, forma le dessein
« d'usurper la couronne..11 marcha vers Narbonne, dans le
« dessein de faire de cette ville sa place d'armes. Argebaud,
« qui en était évêque, averti des projets de Paul, entre« prit de les prévenir, mais ce duc, ayant fait diligence,
« arriva à Narbonne avant que le prélat eut pris les mesures
« convenables , leva dans cette ville l'étendard de la révolte,
« déclara devant les officiers de son armée que l'élection de
« Wamba n'était pas légitime, proposa de procéder à une
« nouvelle élection, et

fut proclamé roi par ses adhé-

« rents.
« Cet usurpateur joignant, peu de temps après, le sacri« lège à la félonie, dépouilla les églises de Narbonne de
« leurs trésors. Il enleva, entr'autres, de celle de Saint« Félix , où reposaient les reliques de ce martyr , une riche
« couronne dont le roi Reccarède lui avait fait autrefois
« présent, et dont il se servit pour la cérémonie de son
« couronnement, qui se fit dans la même ville. Paul se lia,
« en même temps , avec les rebelles de Nîmes , et entraîna ,
« de gré ou de force, toute YEspagne ultérieure (pour les
« goths, s'entend), c'est-à-dire toute la Septimanie.
« Wamba réprimait alors, en Biscaye, les incursions des
« gascons. A la nouvelle de la révolte de son général, il se
« rendit en toute hâte en Catalogne, où il soumit toutes les
« villes qui s'étaient déclarées pour Paul. Il s'avança ensuite
« vers les ports ( les passages ) des Pyrénées, et ayant parte

tagé son armée en trois corps , il se mil à la tête du

« deuxième et traversa ces montagnes.
« Wamba s'arrêta deux jours dans la plaine du Roussillon
« pour attendre la jonction des autres corps d'armée. Lors« que ses troupes se furent rassemblées, il fit prendre les
« devants à quatre de ses généraux avec une partie de

�573
« l'armée, pour investir Narbonne, et fit embarquer le
« reste sur une flotte, dans le dessein d'attaquer en même
« temps cette ville par terre et par mer. »
L'ARISTARQUE. Par terre et par mer !
L'AUTEUR. Oui, Monsieur. « Sur l'avis de l'approche de ce
« prince, Paul qui, malgré ses bravades, s'était tenu jus« qu'alors renfermé dans les murs de Narbonne , abandonna
« lâchement cette ville, une des plus fortes et des mieux
« munies de celles des deux Espagnes, dont il laissa la
« défense au duc Witimir, un de ses lieutenants, emme« nant avec lui Argebaud, évêque de Narbonne, dont la
« fidélité lui était suspecte. Les généraux de Wamba ayant
« sommé vainement Witimir de leur remettre cette ville,
« Wamba, à son arrivée, l'attaqua dans les formes, fit
« décocher, par ses arbalétriers, une quantité prodigieuse
« de flèches sur les remparts, pour en chasser les assiégés
« et donner l'assaut, et fit lancer ensuite avec ses pierriers
« une grêle de pierres telles qu'on eut dit que Narbonne
« allait être ensevelie sous ses ruines; mais les révoltés se
« défendirent avec beaucoup de courage et d'opiniâtreté.
« Enfin , les assiégeants ayant trouvé moyen de s'approcher
« des portes, y mettent le feu, montent à l'assaut, escala« dent les murailles et se rendent maîtres de la place. Le
« duc Witimir, poursuivi l'épée aux reins, se jette dans
« une église, y cherche un asile derrière l'autel de la Vierge,
« et menace de percer de son épée ceux qui seraient assez
« hardis pour l'approcher ; mais un soldat, peu touché de
« ses menaces, ayant pris un escabeau , lui en porta un si
« rude coup qu'il l'abattit à ses pieds. »
L'ARISTARQUE. Mais , Monsieur , Amalaric , gendre de CIovis, mourut précisément de la même manière. lorsque
Childebert, son beau-frère, vint tirer vengeance des mauvais traitements dont il accablait la reine Clotilde. Ce fut
dans une église , où il s'était réfugié , après la prise de Nar-

�374
bonne, qu'un soldat le tua, et je m'étonne de cette conformité dans le récit de ces deux événements.
L'AUTEUR. Ce n'est pas ma faute, Monsieur, j'ai trouvé
cela presque textuellement dans Dom Vaissète, et je ne
puis y rien changer.
L'ARISTARQUE. Ce sont les détails de l'attaque de Narbonne
par mer que je voudrais surtout connaître, et votre récit
ne m'en dit rien.
L'AUTEUR. Mon regret de ne pouvoir vous les donner est
au moins égal au vôtre, Monsieur.
L'ARISTARQUE. Arrivez à la partie vraiment dramatique de
la répression de la révolte du duc Paul, car jusqu'à présent
mon émotion n'est pas bien forte. Les ducs Paul et Witimir
sont deux lâches qui ne m'inspirent aucun intérêt.
L'AUTEUR. « Il ne restait à Wamba , maître de Narbonne ,
« que de prendre Nîmes pour achever de soumettre les re« belles de la Septimanie. Il lit investir la place par trente
« mille hommes, et prit le commandement du reste de ses
« troupes pour couvrir le siège. L'attaque ayant commencé,
« on combattit avec un égal acharnement de part et d'autre
« jusqu'à la nuit. Le combat, qui fut repris au point du
« jour, durait encore à onze heures du matin, lorsque les
« assiégeants, ayant redoublé d'efforts, s'approchèrent en« fin des portes, y mirent le feu , et entrèrent dans Nîmes
« qu'ils remplirent de carnage. »
L'ARISTARQUE. Absolument comme à Narbonne. Les deux
sièges sont calqués l'un sur l'autre. Et le duc Paul se réfugia-t-il aussi dans une église?
L'AUTEUR.
Non, Monsieur. « Les rebelles se retirèrent
« alors dans les arènes, dont ils firent une espèce de cita« délie. Paul paraissait résolu de s'y défendre jusqu'à la
« dernière extrémité
»
L'ARISTARQUE. Il ne se défendra pas , le couard !
L'AUTEUR,
a Mais plusieurs habitants de Nîmes, le soup-

�375
çonnant de vouloir faire la paix avec Wamba, à leurs
dépens, se ruèrent sur ceux qu'ils croyaient capables de
trahison. Paul fit de vains efforts pour arrêter le tumulte.
«Ce nouveau roi se voyant alors- sans ressource, prend le
parti de se dépouiller de ses ornements royaux et de se
démettre de l'autorité. Il fit entendre aux principaux
complices de sa révolte qu'ils n'avaient plus d'espoir que
dans la clémence du roi, et ils députèrent, d'un commun
accord, à ce prince , pour implorer leur pardon, l'évêque
Argebaud qui, opposé d'abord à ses desseins, s'était
laissé séduire par ses artifices. »
L'ARISTARQUE. Ah bah ! vous m'étonnez.
L'AUTEUR. « Argebaud, après avoir célébré solennellement
le sacrifice de la messe , partit revêtu de ses habits pontificaux. Arrivé à une lieue de Nîmes, il rencontra le roi
Wamba qui venait, avec le reste de ses troupes, dans le
dessein d'achever de soumettre les rebelles. A la vue de
ce prince, l'évêque de Narbonne, qui était à cheval, en
descend, se prosterne, lui explique le sujet de sa venue,
et lui demande grâce pour les coupables. Le roi s'étant
arrêté , ordonne au prélat de se lever, et l'écoute attentivement. Touché de ses discours et de ses larmes, il déclare qu'il accorde la vie aux conjurés, se réservant néanmoins de les punir comme il le jugerait à propos. Argebaud fait de fortes instances pour obtenir leur grâce
entière, mais le roi lui répond avec indignation : Vous
appartient-il de m'imposer la loi, et n'est-ce pas assez de
vous faire grâce de la vie? Eh bien ! je n'accorde qu'à
vous seul le pardon entier, et je ne vous promets rien
pour les autres.
« Wamba, entré dans Nîmes, fit ranger son armée en
bataille, comme s'il avait eu dessein de donner l'assaut
au château des arènes , mais il se contenta d'ordonner à
ses officiers d'aller dans le château et de retirer le duc

�376
«
«
«
«
«
«
«
«
«
«
«
«

Paul et ses principaux officiers, que la crainte de la mort
avait fait cacher dans les caveaux de cet amphithéâtre.
Ceux-ci, ayant été amenés devant lui, ce prince les reçoit
au milieu de l'armée. Paul, qui était à pied, à la tète
des principaux conjurés, ayant passé entre les bataillons
rangés en haie, conduit par deux officiers généraux à
cheval, qui tenaient chacun une tresse de sa chevelure,
Wamba, à la vue de ce chef de rebelles, levant au ciel
ses yeux baignés de larmes, s'écrie : Je vous loue, 6
Dieu, roi des rois, d'avoir fait tomber ce rebelle orgueilleux comme un homme blessé à mort, et. d'avoir
terrassé mes ennemis par la force de votre bras ! »
L'ARISTARQUE.
Voilà le personnage vraiment intéressant
de ce drame !
L'AUTEUR. « Paul ne fut pas plutôt en présence du roi,
« qu'il se prosterna à terre et délia sa ceinture avec les
« marques du plus grand abattement. Tous les autres pri« sonniers s'étant prosternés aussi, Wamba leur reproche
« l'énormité de leurs crimes, dit qu'il leur accorde la vie ,
« bien qu'ils ne le méritassent pas , et les envoie en prison,
u en attendant le prononcé du jugement. Trois jours après,
« il fit amener en sa présence le duc Paul, qui parut,
« chargé de chaînes, accompagné de ses complices. A son
« arrivée au pied du trône , ce chef de rebelles se prosterna
« et présenta, suivant l'ancien usage, ses épaules pour
« servir de marche-pied au roi. Alors ce prince, prenant la
« parole : Je vous somme, dit-il, au nom du Dieu tout
« puissant! d'entrer en jugement avec moi devant cette assem« blée composée de vos frères, et de déclarer, en leur pré« sence, si j'ai jamais rien fait contre vous qui ait pu vous
« pousser à la révolte et à vous ériger en tyran ? Paul ré« pondit tout haut : Je proteste devant Dieu que loin de
« m avoir fait aucun mal, vous m'avez comblé d'une infi« nité de biens et de grâces dont j'étais indigne, et j'avoue

�377

« que la témérité que j'ai eu de me rebeller contre vous
« vient de l'esprit de malice, dont j'ai eu le malheur de
« suivre les suggestions. »
L'ARISTARQUE. A la bonne heure ! je retire au duc Paul,
pour cette réponse, une partie de mon mépris, et son
repentir me touche un peu. Wamba soutient son caractère.
Son abnégation, sa justice, sa bonté et sa piété profonde
lui méritent toute mon estime.
L'AUTEUR. Les Alaric , les Euric et lçs Théodoric furent
de plus grands guerriers peut-être, mais pas de plus grands
rois que lui, et je ne vois que Reccarède P'rqui puisse lui
être comparé sans désavantage. Ni l'un ni l'autre n'ont eu
à Narbonne le siège de leur gouvernement, et ce fut un
malheur pour nos ancêtres. Je continue : « Les complices
« de Paul firent la même déclaration, en ajoutant qu'ils
« méritaient la mort et la confiscation des biens, suivant
« les décrets du dernier concile de Tolède. L'assemblée,
« touchée de leurs aveux et de leur repentir, les remit à la
« clémence du roi, qui ordonna qu'on leur arrachât les
« cheveux, ce qui était une note d'infamie, et qu'ils se« raient tenus en prison tout le reste de leur vie, et comme
« Paul était plus coupable que tous les autres, il ordonna
« qu'on lui arrachât les yeux. »
L'ARISTARQUE.
Ce supplice me révolte, et je n'excuse
Wamba de cet acte de barbarie que parce que, malgré son
bon naturel, il fallait bien qu'il fut un peu de son siècle et
de sa nation.
L'AUTEUR.
« Cette rébellion redoutable ayant été ainsi
« étouffée, Wamba rétrograda vers Narbonne, où il fit une
« entrée solennelle, et où il passa quelques jours afin de
« rétablir la tranquillité dans la province. Il en chassa tous
« les juifs qu'Hildéric avait rappelés, et retourna ensuite
« en Espagne. Arrivé sur les frontières du diocèse de Nar« bonne , en un endroit appelé Caban ac , que l'on croit être

�578
« le même que les Cabanes de Fitou, Wamba, après avoir
« remercié les troupes de leurs services , les congédia dans
« le même lieu. Il passa ensuite les Pyrénées, et rentra dans
« sa capitale avec toute la pompe d'un triomphe. Il était
« précédé de Paul, chargé de fers, et de tous les autres
« rebelles, qu'on avait mis sur des charriots , et qui parais« saient à découvert, la tête chauve, la barbe rase, nu« pieds et revêtus seulement de quelques peaux, comme
« des esclaves. Pau] marchait le premier , portant une cou« ronne de cuir qu'on avait mis sur sa tête par dérision.
« Tous les criminels , conformément à leur sentence, furent
« conduits en prison pour y demeurer le reste de leurs jours.»
L'ARISTARQUE.

Et la couronne d'or, donnée autrefois par

le roi Reccarède à l'église de Saint-Félix, se retrouva-t-elle ?
L'AUTEUR.

J'ai oublié de vous dire, Monsieur, qu'après la

prise de Nîmes, Wamba ordonna à ses soldats d'apporter
tout le butin qu'ils avaient fait sur les rebelles, et qu'il en
lit séparer l'argenterie et les vases sacrés dont le duc Paul
avait dépouillé les églises de la province. Il fit rendre,
entr'autres, à l'église de Saint-Félix, la couronne d'or que
ce duc en avait enlevée.
L'ARISTARQUE.

Il est bien possible que les ouvriers de

M. Carvallo l'aient trouvée parmi les ruines de cette ancienne église, et que cet ingénieur l'ait gardée pour lui.
L'AUTEUR.

VOUS

voulez rire ! M. Carvallo ne mérite pas

une couronne d'or, ni même de laurier ou de chêne, à titre
de récompense, pour l'élégance et la solidité des travaux qu'il
a fait exécuter à Narbonne, comme ingénieur de la Compagnie des chemins de fer. On a bien trouvé quelques débris
d'amphores, quelques pièces de vieille monnaie et quantité
d'ossements, dans cette partie de l'ancienne Narbonne, et
même une statue de Silène, mutilée , que la Compagnie du
chemin do fer voulait garder pour elle, et qui, vous ne
l'ignorez pas , ont été définitivement portés au musée , mais
de couronnes d'or , pas de nouvelles !

�37',)
L'ARISTARQUE.
Non pas les ossements, Monsieur! notre
musée n'est pas un ossuaire, et vous ne pouvez pas avoir
oublié que nous n'avons pas même l'os sacrum du pauvre
M. Jalabert. Il est dommage , Monsieur, que ce drame, dont
les premières scènes se passèrent dans notre ville, ne s'y
soit pas terminé. Nous aurions là le sujet d'un beau tableau.
Sur le premier plan, le roi Wamba, les yeux et la main
droite levés au ciel, relèverait de la main gauche, l'évêque
Argebaud, prosterné à ses pieds. Sur le second.plan, au
milieu d'une double haie de guerriers visigoths , figureraient
enchaînés le duc Paul et ses complices. Deux officiers de
Wamba devraient, bien entendu , tenir chacun à la main
une tresse de la longue chevelure de ce grand coupable.
Dans le lointain, paraîtrait, dans toute sa majesté, l'amphithéâtre narbonnais, couronné d'une foule d'habitants
implorant à genoux leur grâce. Il est dommage, je le répète,
que le dénouement de ce drame n'ait pas eu lieu à Narbonne.
L'AUTEUR. Votre goût n'admettrait pas , à coup sûr, si l'on
faisait jamais à Nîmes ce tableau , dont il nous faudrait une
copie, que l'artiste représentât le duc Paul, à quatre pattes,
présentant son dos à Wamba, pour lui servir de marche-

pied?
L'ARISTARQUE. Non pas certes ! car ce serait une attitude
ridicule, et qui me rappelle involontairement celle de ces
petits polissons qui se font la courte échelle pour atteindre
à des nids d'oiseau, perchés aux branches des arbres.
Cette chasse aux oisillons ne se fait pas toujours sans malice, et je me rappelle que je fus victime un jour de ma
complaisance, car le drôle, que je soutenais, se permit de
sauter à pieds joints sur mes reins , en chantant ce distique
patois, que vous n'avez peut-être pas oublié :

« Subi un nids de' qiiiclioqvichàus J
« Fai-më "carcacèlb, l'en downarel dans. ••

�580
mais je me redressai vivement, et il se flanqua par terre,
la tête la première.
L'AUTEUR. J'ai si peu oublié, Monsieur, ce refrain et l'espièglerie enfantine dans laquelle vous jouâtes le rôle du

succube, que j'ai traduit l'un et décrit l'autre dans une
petite pièce de vers français.
. Figurera-t-elle dans votre livre?

L'ARISTARQUE

. Non , Monsieur, je n'en suis pas content.

L'AUTEUR

L'ARISTARQUE. Personne
ne nous entend; dites - moi ce
passage de votre pièce.

. Vous le voulez absolument ? Vim patior.

L'AUTEUR

Le jour croît et l'air se tempère,
four l'enfance, aimable saison !
Notre splendide luminaire
Revoit sa cinquième maison.
Les uns, aux heures matinales,
S'en vont, à travers les taillis,
Cueillir de \ertes amygdales ,
Et les autres chercher des nids.

. Mais ce n'est pas mauvais du tout ! On a

L'ARISTARQUE

fait main basse , de nos jours , sur tous les amandiers , le
long des champs et des vignes. Lous amellats soun rares.
.

L'AUTEUR

Marcel, fais moi la courte échelle.
Tu mords à l'appât, bon Marcel!
Malice perfide et cruelle.
Peu digne d'un bon naturel !
Tandis que de sueur humide ,
Pressant ses genoux de ses poings,
Il se courbe en cariatide,
Tu foules son dos à pieds joints,
Chantant : un nid de tourterelles
Est là-haut, dans cet arbre creux,
Nous l'aurons; fais-moi carcacelle.
Pour ta part, je t'en promets deux:

�7NI ais Marcel outré se redresse ;
Tu chancelles , et... patatras !
Malgré son aplomb, sa souplesse,
Voilà mon oiseleur à bas.
L'ARISTARQUE. C'est bien cela ; mais vous auriez pu mieux
faire. Permettez-moi une observation au sujet du récit de
tout-à-l'heure. J'ai peine à croire que l'évêque Argebaud ,
qui d'abord n'était pas entré dans le complot du duc Paul,
ait fini par se rallier à son parti, car le pillage des églises
de sa ville épiscopale n'était pas fait pour le gagner. Elles
furent bien souvent saccagées nos églises ?
L'AUTEUR.
Ah! Monsieur, avec les richesses dont elles
furent dépouillées par les sarrasins, les goths, les bourguignons, les francs, etc., et, en 93, par les révolutionnaires, on ne serait pas en peine d'achever notre cathé-

drale.
L'ARISTARQUE. Il faudrait bien des millions pour cela, si
on voulait la terminer d'après l'ancien plan.
L'AUTEUR. Savez-vous, Monsieur , que parmi les dépouilles
que le prince Childebert emporta des églises de Narbonne,
on comptait soixante calices, quinze patènes d'or, enrichies
de pierreries, et vingt textes des évangiles, de la plus grande
richesse, et que plusieurs auteurs prétendent que ces vases
étaient les mêmes que les romains avaient enlevés du temple

de Salomon !
. Et comment se trouvaient-ils à Narbonne
du temps du roi Amalaric, beau-frère de, Childebert?
L'AUTEUR. Cela s'explique facilement, Monsieur. Alaric Ier
les avait enlevés dans le sac de Rome, et ils étaient passés
depuis dans le trésor des rois visigoths. Ce trésor se trouvait
alors à Narbonne , puisque Amalaric en avait fait la capitale
L'ARISTARQUE

de toutes les Espagnes.
L'ARISTARQUE. Voilà qui est plausible. J'ai toujours été
étonné, Monsieur, que Charlemagne n'ait rien laissé, par

�382
son testament, à l'église de Narbonne, objet de ses prédilections. Il pensait peut-être que son aïeul Pépin avait assez
fait pour elle, et que les reliques des Saints Just et Pasteur , qu'il avait eu le bonheur de retrouver en Espagne, et
qu'il lui envoya , seraient pour elle une source intarrissable
d'offrandes.
e
L'AUTEUR. Ce ne fut, Monsieur, que dans le XI siècle, et
sous Tépiscopat de Guifred, que l'église de Narbonne fut
définitivement mise en possession de ces reliques. Mais
l'abbaye de Lagrasse ne fut pas oubliée dans les libéralités,
sinon testamentaires, au moins entre-vifs, du saint empereur. Il y en a dans Philornène une énumération qui n'en
finit plus.
L'ARISTARQUE. Bah ! bah ! le prétendu historien Philornène
n'a jamais été pour moi une bien grande autorité. Quelle fut
la fin, Monsieur, du bon roi Wamba? Sans doute qu'il
mourut de mort violente, comme la plupart de ses prédécesseurs.
L'AUTEUR. Il l'échappa belle! « Wamba, dit un historien ,
« régnait avec beaucoup de sagesse, lorsque le comte Er« vige, dont l'ambition n'avait pas de bornes, lui tendit
« un piège, et lui fit donner un breuvage empoisonné qui
« le mit aux abois. Comme on le croyait sans ressource,
« l'évêque de Tolède lui imposa, à son insu, la pénitence
« publique, c'est-à-dire qu'il le revêtit de l'habit monas« tiqué, qui en était la marque, et dont il n'était plus
« permis de se dépouiller. Wamba, étant revenu en santé ,
« fut contraint, pour se conformer à cet usage, d'abdiquer
« la royauté. Il se retira dans un monastère, après avoir
« désigné pour son successeur le même Ervige. »
L'ARISTARQUE. Le pauvre diable ! Nous n'avons dans notre
médailler aucune pièce de monnaie aux effigies de Wamba
et d'Ervige. Le hasard en fera peut-être découvrir quelqu'une dans les terres de Villefalse ou du Lac, où les rois

�385
visigoths avaient un château. Je ne m'attendais pas à entendre mentionner Fitou dans le récit de l'expédition de
Wamba.
. Pourquoi pas, Monsieur? de grands événements

L'AUTEUR

ne peuvent-ils avoir lieu dans les pluschétives bourgades?
Fitou a été pris et repris vingt fois, pendant nos vieilles
guerres avec les espagnols. Jusques-là, rien qui distingue
ce village des villages voisins, mais j'ai trouvé qu'en 1538,
les plénipotentiaires de François Ier, de Charles-Quint et du
duc de Savoie se réunirent à Fitou, pour traiter de la paix,
au nom de leurs souverains. Il ne résulta pourtant de leur
conférence qu'une prolongation de trêve. Si la paix s'en
était suivie , le traité aurait porté le nom de traité de paix
de Fitou, ce qui aurait donné du lustre à cette bourgade.
. Et pourquoi ces plénipotentiaires ne s'assem-

L'ARISTARQUE

blèrent-ils pas à Narbonne, où s'étaient réunis, en 1495,.
ceux de Charles VIII et du roi d'Aragon , pour traiter de la
restitution à cette couronne du comté de Roussillon, qui
avait été donné en gage à Louis XI ? On accusa , par parenthèse, Olivier Maillard, confesseur de Charles VIII, d'avoir
déterminé ce prince à cette restitution, sans remboursement
de la somme prêtée , et de s'être laissé corrompre pour cela.
Depuis cette époque, jusqu'en 1G40 , le Roussillon fut uni à
la couronne d'Espagne.
L'AUTEUR. Oui, pour le temporel, mais non pour le spirituel , car le pape Léon X cassa la bulle du pape Jules II, qui
avait distrait l'évêque d'Elne de la juridiction de l'archevêque de Narbonne.
L'ARISTARQUE. Je vous remercie de m'avoir rappelé cette
circonstance. Et ne s'est-il jamais rien passé de remarquable
aux cabanes de la Palme?
L'AUTEUR. Laissez-moi y penser un peu.
L'ARISTARQUE. Consultez les notes que vous avez sur vous;
vos poches sont toujours, comme celles d'un avocat, pleines

�384
de paperasses. Moi j'ai quelques notes à coucher sur mon
calepin.
. Ah ! je viens de trouver quelque chose de rela-

L'AUTEUR

tif à ces cabanes. Elles eurent pour hôtes, en 1659, pendant plusieurs jours, le prince de Condé et son nombreux
état-major. Louis XIII, ayant résolu, trois ans après le
combat de Leucate, de faire la conquête du Roussillon,
ordonna au prince de Condé d'assembler une armée à Sigean. Ce prince, après en avoir fait la revue, la fit camper
aux cabanes de la Palme , où elle prit son premier logement.
Quelques jours après, il s'empara du château de Salces;
mais les espagnols, s'étant mis aussi en campagne, en entreprirent le siège au commencement de l'automne de cette
année. Condé vint alors à Narbonne pour y rassembler la
noblesse et les communes du Languedoc, dans le dessein
d'obliger les espagnols à le lever. Pendant ce temps, ceux-ci
firent une tentative sur Sigean, pour y brûler les approvisionnements de l'armée française, mais ils furent battus par
le maréchal de Schomberg. Condé partit de Narbonne à la
tête d'une armée de trente mille hommes, composée, en
grande partie, des milices de la province et des levées que
l'archevêque et ses suffragants avaient faites à leurs frais;
marcha vers Salces, et parut, deux jours après, devant le
camp des espagnols. Au lieu d'attaquer les

retranche-

ments des ennemis dès ce jour-là même, il différa au lendemain ; mais il s'éleva dans la nuit un orage effroyable,
suivi d'une pluie si abondante, qu'il obligea son armée à
se disperser pour éviter d'être submergée. Elle se trouva
séparée des espagnols par un grand lac formé par les inondations, et il eut toutes les peines du monde à rallier une
quinzaine de mille hommes, avec lesquels il attaqua les
retranchements des espagnols; mais il fut vivement repoussé, et le gouverneur français de Salces contraint de
capituler, après avoir soutenu un siège de quatre mois.

�L'ARISTARQUE. Cet archevêque de Narbonne dont vous avez
parlé était le célèbre Claude de Rebé. Il était venu aussi,
trois ans auparavant, avec quelques prélats, à l'armée de
Schomberg, pour en partager les périls, et il avait chanté,
après le combat de Leucate, sur les retranchements des espagnols escaladés par ses ouailles, dont ses exhortations et
ses exemples firent des lions , un Te Deum, qui ne put être
célébré dans la chapelle du château, dont les boulets et les
bombes avaient détruit la voûte. J'ai lu, dans une histoire
du Roussillon, ce que voici, au sujet du combat de Leucate :
« Une douzaine d'espagnoles , vêtues et armées en soldats ,
« furent tuées à l'attaque des retranchements ennemis,
« que défendaient trente pièces de canon et plusieurs mor« tiers. Un des chefs de l'armée française ayant demandé
« aux prisonniers s'ils connaissaient ces femmes, plusieurs
« répondirent que non. Mais l'un d'eux , que la fuite de ces
« camarades pénétrait de la plus vive indignation, s'écria :
« Digan que non son mugeres ; mugeres son los que huye« ron ! Ils devraient dire que ce ne sont pas là des femmes !
« femmes sont ceux qui ont tourné le dos. »
L'AUTEUR. La mémoire d'un fait amène celle d'un autre.
Au commencement du XVIe siècle, Louis XII avait envoyé
une armée en Roussillon , sous les ordres du maréchal de
Rieux. Ce général, parti de Narbonne à la tête de vingt
mille hommes, vint camper à la Palme. Il investit, l'année
d'après, le bourg de Salses. Mais le duc d'Albe, qui commandait les espagnols , ayant reçu un renfort considérable,
le maréchal de Rieux se vit inférieur en nombre, et prit le
parti de lever le siège. Le duc d'Albe, profitant de cet
avantage, entra dans le diocèse de Narbonne et assiégea
Leucate. La garnison, qui n'était pas en état de résister,
fut obligée de capituler. Cette conquête fut suivie de celles
de la Palme, Sigcan , Fitou, Treilles, Saint - Jean - de Barrou, etc., etc. La ville de Narbonne fut seule capable
de borner les courses des espagnols.
25

�386
. Parbleu, vous me eitez-là de belles places

L'ARISTARQUE

fortes! Que n'y joignez-vous aussi Fraïssé, Roquefort,
Villesèque, Durban.... et Lastours, qui avait aussi son
château-fort?
. Si je ne l'ai pas fait, Monsieur, c'est pour être

L'AUTEUR

plus court. Toutes ces bourgades, autrefois fortifiées, ont
souvent bien mérité des narbounais en divisant les forces de
l'ennemi. C'est probablement parce que Leucate était plus
capable que Salses de soutenir un siège, que les orgueilleux
habitants du premier de ces bourgs mirent en circulation ce
dicton, dont leurs descendants n'ont pas perdu le souvenir :
« Bal mai l'aoucat que la salso, » jeu de mots qui veut dire
que Voie, appelée dans leur idiome Yaouco ou Vaoucat, vaut
mieux que la sauce, dont le nom patois est saho. Au reste ,
ni l'une ni l'autre de ces places n'a mérité comme Langres
le titre de pucelle, car elles ont été polluées bien des fois
par les espagnols.
L'ARISTARQUE. N'est-ce pas durant cette malheureuse campagne qu'un parti espagnol vint, à deux pas de Narbonne,
incendier la métairie du Qualourze, appartenant au chevalier René de Chef-de-Bien, et s'emparer de tout le bétail qui
s'y trouvait?
L'AUTEUR. Non, Monsieur, ce ne fut que bien plus tard,
car ce seigneur mourut au commencement du XVIIe siècle.
'ai vu son épitaphe à Armissan; elle porte qu'après avoir

J

vécu soixante ans en homme de bien....
. Parbleu , un Chef-de-Bien !

L'ARISTARQUE

. Et reçu vingt-huit blessures pour le service du

L'AUTEUR

roi, il décéda le 17 janvier 1613.
L'ARISTARQUE. Son fils François de Chef-de-Bien embrassa
aussi la carrière des armes, et fut blessé au siège de Montauban, où périt le chevalier Réné. Il assista à plus de
trente sièges ou combats... et tenez ! il fut encore blessé au
combat de Leucate , dont nous venons de parler, et mourut

�387
bientôt après de ses blessures. En récompense de ses services , Louis XV accorda le titre de vicomte à son fils Henri
René, déjà gentilhomme de la chambre du roi, comme
l'avait été François de Chef-de-bien.
L'AUTEUR. Ils n'ont pas à craindre, les Chef-de-Bien, que
leurs titres soient contestés. Ce n'est pas là de la noblesse
de cloche ou d'échevinage, Elle était si bien reconnue, à la

fin du dernier siècle, qu'on ne les appelait, dans le pays,
que les Messieurs de.... tout court, comme si les autres
nobles du pays n'existaient pas. C'est ainsi qu'aux ÉtatsUnis , quand on parle du général Lafayette, on ne dit jamais
que le Marquis.
. Et c'est ainsi que Louis XIV n'était appelé,

L'ARISTARQUE

de son vivant, dans toute l'Europe, que le Roi. C'était on
ne peut plus flatteur pour cette famille ! Donnons-lui pour
pendant, à François de Chef-de-Bien, le chevalier de Montredon , qui fut blessé aussi au combat de Leucate. A propos , les Chef-de-Bien sont-ils réellement petits-cousins de
Saint Boch, comme on le dit?
L'AUTEUR. Mon Dieu , Monsieur ! la loterie de Saint-Roch ,
tirée à Montpellier, dont le lot principal était de cent mille

francs , en a fait surgir un grand nombre, dans le Languedoc , qui se flattaient, sans doute, en prenant des billets,
de le gagner , ce gros lot, à la faveur de leur parenté; mais
aucun d'eux n'a eu cette bonne chance, ce qui n'implique
pas du tout le mensonge de cette parenté, car Saint Roch
peut s'acquitter de ses devoirs de bon parent, dans l'autre
monde, d'une manière bien plus avantageuse pour ses cousins.
. Oui, s'il se montre pour eux plus débon-

L'ARISTARQUE

naire que Saint François Régis, de Fontcouverte, pour les
siens.
L'AUTEUR. Ce que je puis assurer, c'est que si les Chef-deBien avaient été favorisés par le ciel, ils auraient affecté,

�588
pendant plusieurs années, au moins les intérêts des cent
mille francs, à la glorification de Saint Roch , par la construction d'une chapelle splendide dans l'église des pèlerins
de Narbonne ou dans celle de Bizanet.
L'ARISTARQUE. C'eût été très-bien fait. Quel dommage poulies pauvres pèlerins qu'ils aient été trompés dans leur espoir !
L'AUTEUR. Votre interruption de tout-à-l'heure implique,
pour me servir de votre expression, la dureté de cœur de
Saint François Régis. A quel propos...
L'ARISTARQUE. Certaine strophe, faite par un poète que
vous connaissez bien , aurait pu me donner de ce béat cette
opinion que je n'ai pas; elle s'adresse aux godelureaux de
Fontcouverte :
« Au jour du jugement suprême,
« Vers ce béat tendant les mains,
« Éplorés et la face blême,
« Vous vous direz tous ses cousins. —
«
«
«
«

De nous sauver faites en sorte.
Bon Saint lîégis ! — Je ne le puis;
De vos torts la dose est trop forte;
Allez voir là-bas si j'y suis. »

Eh! eh! vous voilà pris.
L'AUTEUR. VOUS êtes aussi, Monsieur, par trop mémoratif! cela n'est pas charitable. Je ne vous apprendrai rien
de nouveau en vous disant que les Martrin de Donos sont
des petits-cousins de Saint François Régis ?
L'ARISTARQUE. Oh non , c'est une chose bien connue.
L'AUTEUR.

Je reviens à Leucate, si vous le trouvez bon.

Le Roussillon conquis, on crut la forteresse de Leucate
sans importance militaire, et la province en demanda la
démolition. « Il aurait été plus prudent peut-être, dit M. du
« Mège, de la conserver, car, ainsi qu'on l'a vu en 1795,
« le Roussillon pouvait être un jour reconquis par l'Espace gne; mais on voulut économiser les frais qu'entraînait le

�589
« paiement des mortes-paies de sa garnison, et le roi con« sentit, en 4665, à la suppression du gouvernement de
« Leucate et à la destruction du fort qui avait mis, en
« 1657, un terme aux progrès de l'armée espagnole et sauvé
« le Languedoc. » Le gouverneur, Barry de Saint-Aunez,
petit-fils de la fameuse Constance de Cézelly, qui, du temps
d'Henri IV, avait laissé égorger ou pendre son mari, plutôt
que de livrer Leucate aux ligueurs, obtint des États cent
mille livres d'indemnité.
M. du Mège aurait pu se rappeler aussi, qu'en 1675, dix
ans seulement après la démolition du fort de Leucate, les
espagnols, maîtres du château de Bellegarde, couvrirent
presque tout le Roussillon. L'on n'était pas sans crainte pour
Perpignan. On arma avec précipitation les vieux remparts
de Narbonne , dont les brèches furent réparées avec des débris de monuments romains.
L'ARISTARQUE. Encore ! mais c'est une fatalité.
L'AUTEUR. On eut recours, comme d'ordinaire, aux milices
de la province, et le maréchal de Schomberg en profita pour
arrêter les entreprises des espagnols. Tout cela nous prouve,
Monsieur, que si Narbonne était la grosse clé de la France,
de ce côté, Leucate en était le passe-partout. Oh, quel oubli
j'allais faire ! comment ne me rappelé-je qu'à l'instant même
un fait très-curieux qui se passa, sous Louis XIII, à trois
lieues de Leucate, sous le canon de Salses , et dont le héros
fut le jeune chevalier de Bochefort, simple soldat de la garnison de la première de ces places ! Ce gentilhomme dit,
dans ses mémoires, contenant plusieurs particularités remarquables du règne de Louis XIII, qu'il s'échappa, à l'âge
de dix à douze ans , de la maison paternelle , pour se soustraire aux mauvais traitements d'une indigne marâtre , qui
gouvernait absolument l'esprit du marquis de Rochefort,
son père. Après avoir vécu quelques années avec des bohémiens , las de cette \ ie de crapule et de rapine, et sa raison

�590
commençant à se former, il se rappela un jour les sages
conseils de son curé qui lui avait appris à lire et s'était
souvent appitoyé sur son sort, et il se demanda si la vie
qu'il menait était celle d'un gentilhomme. Cette pensée lui
fit tant d'impression que, résolu de rompre avec ces bandits,
ayant été détaché pour aller en course, il s'enfuit, et
descendit du comté de Foix en Roussillon, dans le dessin
de se faire soldat quand l'occasion se présenterait. « Comme
« j'étais fort basané, dit-il, comme ont accoutumé d'être
« ceux qui mènent semblable vie, je passai par toutes
« les places des espagnols pour un homme du pays, et
« quoiqu'ils fussent en guerre avec les français, on ne
« m'arrêta ni à Perpignan ni à Salses. Enfin, je gagnai
« Locate, sur l'extrême frontière française , et je pris parti
« dans la compagnie de M. de Saint-Aunez, qui en était
« gouverneur.
« Je voulus être de tous les partis que nous faisions
« contre la garnison de Salses, et ayant bientôt appris la
« langue catalane, je crus que je devais me servir de la
« ressemblance que j'avais avec un espagnol pour faire
« quelque action d'éclat; car je commençais à m'ennuyer
« d'être soldat, et comme j'approchais de seize ans, l'ambi« tion me montait déjà dans la tête jusques à m'empêcher
« de dormir. J'en demandai la permission au gouverneur,
« qui me dit qu'il le voulait bien, mais me voyant revenir
« sans rien faire : ■— Cadet, me dit-il, cela n'est pas bien.
« Il faut se faire déchirer une oreille plutôt que de faire ce
« que vous faites. On voit les ennemis quand on veut, et
« il ne faut pas demander à les aller voir, si l'on ne veut
« les approcher de plus près. — J'en ai été assez près, lui
« répondis-je, mais nous étions trop de monde, et je ne
« prétends pas partager l'honneur que je remporterai avec
« un si grand nombre. Si vous voulez que j'y retourne
« demain avec mon camarade, je vous assure que vous ne

�591
a
«
«
«
«
«
«
«
«
«
«
«
«
«
«
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«
«
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«
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«
«
«
«
«
«
«
«
«
«

me ferez plus de reproches. — Ne veux-tu pas déserter,
me dit-il aussitôt? — Si j'en avais eu envie, je ne vous
en viendrais pas demander permission, voilà déjà deux
fois que je vais jusques aux palissades des ennemis, et si
j'avais voulu entrer dans la place, personne ne m'en
aurait empêché.
« Ma hardiesse lui plut, et jugeant qu'il fallait que je
fusse né quelque chose pour parler de la sorte, il me
donna permission de sortir le lendemain, et étant arrivé
à deux portées de mousquet de Salses, je fis mettre dans
un fonds mon camarade, sur le ventre, pendant que je
m'approchai encore davantage. J'avais remarqué qu'un
officier de la garnison avait un rendez-vous avec une fille
qui le venait trouver dans une méchante maison abandonnée. Je m'y serais bien embusqué si j'avais voulu,
mais j'avais pris garde aussi qu'il l'envoyait reconnaître
un moment auparavant par un soldat, et je ne voulais
pas m'exposer à manquer mon coup. Étant arrivé à l'endroit où je voulais m'arrêter, je fis semblant de savonner
quelque linge, et regardant de temps en temps du coin
de l'œil, je vis mon soldat qui allait à la découverte, et
qui s'en retourna faire son rapport. Un moment après, la
fille vint d'un côté et Monsieur l'officier de l'autre. J'entrai,
deux pistolets de ceinture à mes deux mains, et l'ayant
désarmé comme un mouton, je lui dis que s'il ne marchait
devant moi et sans rien dire, je lui allais mettre ma bourre
dans le ventre. Il ne jugea pas à propos d'essayer si je
serais homme à le faire ou non, et croyant que je ne ferais
pas mal d'emmener aussi la fille, je leur fis prendre le
chemin sur lequel mon camarade m'attendait. Ce nouveau
renfort que je trouvais leur fit désespérer de se pouvoir
sauver; ils parurent fort contrits, et pour moi j'étais
dans une joie qui ne se peut exprimer.
« Nous marchâmes ainsi une bonne heure, pendant la-

�392
« quelle mon camarade ne songea qu'à gagner pays, mais
« croyant alors que nous étions en sûreté, il se mit à re« garder la fille, et la trouva si belle qu'il voulut s'arrêter
« pour contenter sa fantaisie. Je lui demandai s'il était fou ,
« dont ne se faisant que rire, il se mit en devoir d'assouvir
« sa brutalité. Je me mis fortement en colère, mais n'en
« devenant pas plus sage, je fus obligé de le menacer que
« je le tuerais. 11 me dit que je n'avais qu'à y venir, et me
« présenta en même temps le bout du pistolet. Je ne m'é« tonnai point; je fus à lui, tenant le mien d'une main et
« mon prisonnier de l'autre. Lui qui était brutal, ne se con« tentant pas de m'avoir mis en joue , tira , mais m'ayant
« manqué et ayant peur que je n'en fisse pas de même, il
« s'enfuit avec précipitation. Je ne me mis pas en peine de
« courir après lui, et toute mon inquiétude fut de gagner
« chemin, me doutant bien qu'il déserterait, et avertirait
« la garnison de Salses de ce qui se passait. Je doublai donc
« le pas et le fis doubler à ceux que je conduisais, ce qui
« me fut salutaire. En elfet, je n'étais pas encore à la porte
« de la ville... »
L'ARISTARQUE. De la ville ! ce n'est plus aujourd'hui qu'un
petit bourg.
L'AUTEUR. « Qu'il parut trois officiers, bien montés, qui
« étaient accourus après moi ; mais me voyant tout près
« d'y entrer, ils ne jugèrent pas à propos de s'avancer
« davantage. J'entrai à Locale comme en triomphe. Cha« cun, voyant venir un enfant de seize ans avec deux pri« sonniers, sortit dans la rue pour me voir, et j'eus bonne
« compagnie pour m'escorter jusqu'au logis du gouverneur.
« —Eh bien ! Monsieur, lui dis-je, j'en ai approché de près,
« comme vous voyez. Je vous avais bien dit que le grand
« nombre n'était pas le meilleur, puisque j'avais encore
« trop d'un homme, quoique je n'en eusse qu'un. Il me
« demanda ce que je voulais dire, ce que je lui expliquai

�395
«
«•
«
«
«
«

en lui racontant ce qui m'était arrivé. 11 se mit là-dessus
à me louer extraordinairement, et me donna en même
temps un drapeau dans le régiment de Picardie, dont la
Cour lui laissait la disposition, et me dit fort obligeamment que je n'en demeurerais pas là et qu'il prendrait
soin de ma fortune.
« Ce qui donna encore plus d'éclat à cette action fut que
« le prisonnier se trouva être le lieutenant du roi de Salses,
« et M. de Saint-Aunez l'ayant mandé à la Cour, et de
« quelle manière cela s'était passé, le cardinal de Richelieu
« lui écrivit de m'envoyer aussitôt à Paris, et me fit tou« cher cent pistoles pour mon voyage. » Là finit ma note ,
Monsieur, le reste n'est pas de mon sujet.
L'ARISTARQUE. Faites-là moi passer. Oh, quel griffonnage !
on dirait l'écriture de quelque clerc d'avoué. Tenez ! tenez !
je m'en tiens à la lecture que vous m'en avez faite. Le fait
est très-curieux. Le jeune de Rochefort montra dans cet
heureux coup de main une audace et une présence d'esprit
fort au-dessus de son âge. Je ne m'intéresse qu'à lui ; son
camarade n'était qu'un chenapan. Les quatre officiers espagnols ne méritèrent pas la croix de Saint-Ferdinand , l'un
pour s'être laissé intimider par un enfant, et les autres
pour n'avoir pas osé délivrer leur camarade. Quant à la
donzelle, qui ne, courait risque dans tout cela que de son
honneur, déjà fort entaché, elle trouva sans doute de quoi
se consoler parmi les officiers du régiment de Picardie, de
la perte d'un amant qu'elle ne pouvait plus que mépriser,
puisqu'il n'avait pas eu le courage de défendre la liberté de
sa belle contre un blanc-bec, ni de préserver sa pudeur
des entreprises brutales d'un soldat luxurieux. Mais, à propos ! nous avons disserté longuement ce soir sur notre robine. N'est-ce pas aujourd'hui qu'on doit la mettre à sec
pour la recurer?
L'AUTEUR. Si, Monsieur. Elle en a bien besoin, puisqu'elle

�394

ne le fut pas l'an dernier. Mais voyez donc comme ses eaux
baissent ! Dans une demi-heure , elle sera presque à sec, et
déjà les meuniers du moulin de la ville préparent leurs filets
pour aller à la pêche des anguilles et des carpes , au bas de
la chaussée. N'êtes-vous pas d'avis d'aller faire un tour par
là? C'est toujours pour moi un vrai plaisir que de voir les
enfants piétiner dans la vase, chausses retroussées.
L'ARISTARQUE. VOUS avez fait plus d'une fois comme eux
dans votre jeune âge.
L'AUTEUR. Mais non pas vous; vous passâtes, pour ainsi
dire, de l'enfance à l'âge mur, sans vous arrêter dans l'intermédiaire si critique de l'adolescence.
L'ARISTARQUE. Oh non ! mais je m'amusais à ma manière.
Je faisais des chapelles et de petits sermons, tandis que
vous jouiez au soldat ou au comédien, et qu'au risque de
vous noyer, vous alliez barbotter comme un canard au bord
de la rivière.
L'AUTEUR. Aussi tout le monde faisait-il à votre sujet le
même pronostic. Vous étiez appelé à être prêtre ou tout au
moins fabricien.
L'ARISTARQUE. Quelque polisson ne vous a-t-il jamais fait,
pendant que vous étiez dans l'eau, Rouzègo, pain blanc,
rouzègo ?
L'AUTEUR. Plus d'une fois, Monsieur, mais je ne me suis
jamais permis cette malice.
L'ARISTARQUE. Puisque vous avez décrit en vers l'espièglerie de la courte-échelle, vous auriez pu en faire autant de
celle-ci.
L'AUTEUR. Je l'ai fait, mais sans plus de bonheur.
L'ARISTARQUE. Eh bien , voyons !
L'AUTEUR.

TU

lui servis, ô bon apôtre !...

Le bon apôtre, c'est le petit Robert, et son camarade, le
petit Marcel Vidal.

�395
Tu lui servis . ô bon apôtre '
Va ragoût des plus délicats :
Un soir, pendant que l'un et l'autre
Dans l'eau vous preniez vos ébats:
Alléguant la crampe ou la brise,
Tu sortis de l'eau brusquement
Et te saisis de sa chemise.
Que tu nouas très-fortement.
Marcel poursuit son badinage;
Il bat l'eau des pieds et des mains ;
11 fait la planche , il plonge , il nage...
Pauvre Marcel, que je te plains !
Ayant fini sa passe heureuse .
Poil ruisselant, doigts amollis.
Teint décoloré, peau rugueuse,...
L'ARISTARQUE.

L'ACTEUR.

C'est bien cela ! c'est bien cela !

11 court en hâte à ses habits.
Qui pourrait peindre ta grimace .
En ce moment, fils de Vidal!
De pleurs tu te noyas la face,
Et tu faillis te trouver mal.
Tandis que sa douleur éclate,
Qu'il met ongles et dents en jeu ,
Toi, l'épanouissant la râle,
Qui l'eût dit, petit sarpejeu !
En proie à ton humeur badine ,
Tu lui chantais ce vieux dicton :
« L'eau te donne une faim canine.
« Ronge-moi cet os de mouton. »

L'ARISTARQUE.

L'OS

de mouton n'est pas le pain blanc du

dicton patois, mais enfin cette substitution ne me déplaît pas,
du moment que vous donnez une faim canine au petit Mar-

�396
cel. Le meilleur morceau
de ce morceau n'est pas le
dernier, c'est le quatrième, à la faveur duquel je l'ai avalé
tout entier. Allons faire un tour vers l'écluse du moulin du
gua ?
L'AUTEUR. De grand cœur. Je dois aller demain à Bages.
Fera-t-il beau temps , Monsieur ?
L'ARISTARQUE. Je ne sais trop que vous en dire. Le vent
vient de passer au marin ; voyez la girouette. Y a parrés
dé pus fi que lou téms. Et qu'allez-vous faire à Bages?
L'AUTEUR. Vous le saurez à mon retour.
L'ARISTARQUE. Je ne crois pas qu'on y ait conservé mémoire
du siège que René de Chef-de-Bien y soutint contre le connétable de Montmorency, qui attaqua son château sans succès,
par terre et par mer, et qui y laissa plusieurs frégates.
L'AUTEUR. Oh , certainement non !
L'ARISTARQUE. Elles n'étaient pas, sans doute, armées de
cinquante canons , et G.me de Chef-de-Bien , le capitaine de
frégate que nous avons connu, en aurait dédaigné le commandement, mais enfin tout est relatif, et les frégates de
ce temps-là faisaient peut-être quelque figure dans une
armée navale.... Passez, Monsieur, passez! Quand donc
élargira-t-on cette entrée ! impossible de descendre tous les
deux de front.
L'AUTEUR. Cette claire-voie, qui se ferme d'elle-même, est
aussi bien incommode. Tout cela fait que nos dames en vertugadin ne viennent pas se promener ici; notre jardin n'est
le rendez-vous que des bonnes d'enfant.
L'ARISTARQUE. Si elles adoptent jamais les jupons à crinoline, comme cela peut bien arriver, nous ne verrons plus
ici que des ouvriers et des pousse-cailloux.

(Ils quittent le jardin.)

�Quatrième Entretien.

L'AUTEUR.

Eh bien , Monsieur ! êtes-vous remis de la fati-

gue d'avant-hier ?
L'ARISTARQUE.

VOUS

me fîtes faire, le long du canal, une

bien longue promenade, et à mon âge!...
L'AUTEUR. Bah ! nous n'allâmes que jusqu'à Bounia, en
passant par la maison de campagne de M. de Guy, et nous
rentrâmes en ville par la Licune. Vous fûtes bien dédommagé d'un peu de lassitude par l'agrément de cette promenade, que vous faites rarement. Il y avait des moulins à
Bounia , au temps jadis. La rivière d'Aude, qui n'était pas
canalisée , en amont de Narbonne, y passait, et nos vicomtes avaient là une maison de plaisance. Comme tout change
avec le temps !
L'ARISTARQUE. Prenez garde! les anciens moulins de Bounia
n'étaient pas autres que ceux du Gua, qui n'est qu'à un
quart de lieue de ce domaine. Il est probable que, du temps
des vicomtes, Bounia, ou plutôt Bouniac, s'étendait jusqueslà, vers l'est.
L'AUTEUR. Par combien de mains passent les propriétés
urbaines et rurales dans la suite des siècles ! Les moulins

�398
de la ville, qui appartiennent à une Compagnie, étaient,
au commencement du XIVe siècle, la propriété de quelques
juifs opulents, qui en furent dépossédés, à la suite du fameux décret de Philippe-le-Bel. On en fit cadeau à l'église
de Saint-Just.
L'ARISTARQUE. Mais vous vous trompez ! Les exactions de
Philippe-le-Bel eurent toujours lieu à son profit. Les immeubles des juifs narbonnais, dépossédés à cette époque, furent, d'autorité du sénéchal de Carcassonne, adjugés aux
consuls de Narbonne , derniers enchérisseurs. C'est Charlesle-Simple qui, ên 898, donna à l'église de Narbonne toutes
les terres, maisons, moulins et autres biens-fonds que les
juifs possédaient dans notre ancienne vicomté.
L'AUTEUR. A quelles vicissitudes n'ont ils pas été exposés,
ces pauvres juifs , dans le moyen-âge !
L'ARISTARQUE. Remontez plus haut que le moyen-âge proprement dit. Presque toute leur histoire, depuis la seconde
destruction du temple de Jérusalem, n'est qu'un long martyrologe. A tout prendre cependant, ils fuient, dans le
Narbonnais, moins maltraités qu'ailleurs. Leur persécution
en Espagne, dont Narbonne faisait partie, date principalement des rois goths catholiques. Beccarède Ier ne leur fut pas
favorable. Sisebut les contraignit d'embrasser la religion
chrétienne, et sa sévérité à faire exécuter la loi portée contr'eux fut telle qu'ils prirent le parti de sortir des États des
visigoths et de se réfugier en France. Sizenand, successeur
de Sisebut, fut un peu moins sévère; il se borna à les exclure
des emplois publics, et à faire élever leurs enfants dans les
monastères ; mais le clergé d'Espagne ne vit pas de bon œil
ce relâchement de persécution, et, pour le satisfaire, les
rois Chintilla et Wamba chassèrent de l'Espagne et de la
Septimanie tous ceux qui ne voulurent pas se convertir ou
qui ne s'étaient convertis qu'en apparence. Le roi Egica ne
les ménagea pas davantage, au moins au-delà des Pyrénées,

�399
mais il pria les évêques espagnols , réunis en concile, d'excepter de la punition qu'ils portèrent contre les juifs , sous
prétexte de complot contre la sûreté de l'État, ceux de la
province des Gaules, pourvu qu'ils se convertissent sincèrement. Le motif de cette exception était la condamnation
de la loi toute entière, et prouvait que ce prince avait la
main forcée, car les juifs de la péninsule n'étaient pas moins
industrieux que leurs correligionnaires d'au-delà des monts,
qu'il voulait ménager, pour qu'ils aidassent la province à se
relever des dommages dont elle avait souffert, soit par les
incursions des nations étrangères, soit par la contagion.
. Vous avez raison. C'était tarir en Espagne une

L'AUTEUR

source de prospérité que l'on voulait conserver en Languedoc. Aussi, six ans après , Witiza rappela-t-il les juifs exilés
par son père Egica, et leur accorda-t-il de grands privilèges. Ces alternatives fréquentes de persécution et de réintégration, de bonne et de mauvaise fortune, ne devaient
pas leur inspirer un bien grand attachement pour la nation
des goths ; aussi les mahométants , lors de leur irruption en
Espagne, les trouvèrent-ils disposés à leur faciliter les
moyens d'y établir leur domination. On prétend que de
longues colonnes d'Israélites les suivirent en armes dans la
péninsule et au-delà des Pyrénées, et que ceux de la Septimanie leur ouvrirent les portes de beaucoup de villes.
. Il en est peut-être de cette accusation comme

L'ARISTARQUE

de celle relative au complot dénoncé au concile de Tolède
par le roi Egica, qui n'était qu'une absurdité, mais auquel
on feignit de croire pour avoir occasion de les dépouiller de
leurs richesses, qu'ils ne devaient pas entièrement, il est
vrai, à un commerce honnête. La pratique constante de
l'usure, qu'on est en droit de leur reprocher, excitait alors
contr'eux, comme dans le moyen-âge, une haine qui servit
de prétexte à leur spoliation. Ce que je crois, c'est que disposés à se ranger toujours du côté le plus fort, pour éviter

�400
des vexations ou même pour s'enrichir davantage, ils rendirent aux sarrasins beaucoup de services. Si un certain
nombre d'israélites suivirent leurs armées, ce ne dut être
qu'à titre de guides, et pour les renseigner sur un pays
qu'ils connaissaient eux parfaitement, pour leur acheter, à
vil prix, ce qui dans le riche butin fait par les musulmans
était à leur convenance, et pour leur vendre très-cher ce
dont ils pouvaient avoir besoin. Ces services, dont les sarrasins leur furent redevables au commencement du Ville siècle, ils les rendirent aux Francs quarante ans plus tard.
Cette tradition était très-répandue dans le moyen-âge, et
elle fit imaginer à Philomène , auteur du roman de la fondation du monastère de la Grasse et du siège de Narbonne par
Charlemagne, que les juifs de cette ville lui ouvrirent, le
jour du dernier assaut, celle des portes que devait attaquer Roland, c'est-à-dire la porte Reg. En récompense de
leur dévouement, le saint empereur leur donna le tiers de la
ville.
. C'est une pure fable; mais il est constant que

L'AUTEUR

Pepin-le-Bref, voulant ménager les juifs, qui étaient en
grand nombre dans la Septimanie, leur accorda le privilège
déposséder des biens immobiliers, après la soumission de
cette province, et que Charlemagne et Carloman, ses fils,
le confirmèrent. Louis-le-Débonnaire leur permit de disposer
à leur gré de leurs biens territoriaux. C'est ce que prouve
la réponse du pape Etienne III à une lettre d'Aribert, archevêque de Narbonne, qui lui avait écrit pour se plaindre de
ce que les rois de France avaient accordé aux juifs la faculté
de posséder des biens allodiaux jusques dans les villes et les
faubourgs, ce qui donnait occasion aux chrétiens de commercer avec eux et de se mettre à leur service, au scandale
de la religion. Cette lettre prouve autre chose, c'est que le
pape Etienne n'était pas disposé à approuver la spoliation
des juifs.

�401
L'ARISTARQUE. Et il ne fut pas le seul, car j'ai lu une lettre
écrite, en 4067, par le pape Alexandre II, à Bérenger,
vicomte de Narbonne, dans laquelle il le complimente d'avoir
protégé les juifs qui demeurent sur ses terres, et d'avoir
empêché qu'on ne leur ôtât la vie. Il écrivit dans les mêmes
termes à l'archevêque Guifred. Ce fut à l'occasion d'une
croisade qui se fit en France contre les Maures, et dans laquelle les croisés firent mourir sans miséricorde tous les
juifs qu'ils rencontrèrent sur leur route. Alexandre II, qui
désapprouva extrêmement cette conduite , indique la différence qu'il faut mettre entre les juifs, qui vivent tranquillement en divers pays, et les sarrasins qui persécutent les
chrétiens. Il désire , en propres termes , que les juifs , qui
sont des témoins toujours vivants de la vérité de la foi chrê+
tienne, soient à l'abri d'exactions illicites. Ce vœu du pape
Alexandre fut aussi celui de la plupart de ses successeurs,
et il a été bien rarement méconnu par les seigneurs et les
archevêques de Narbonne. Ce n'a jamais été qu'à leur corps
défendant qu'ils ont persécuté les juifs. On peut plutôt
reprocher aux uns et aux autres de leur avoir été quelquefois trop favorables, en les chargeant de la perception des
impôts, qu'ils levaient avec une rigueur impitoyable , ou en
participant à de honteux trafics. On sait qu'Aymeri IV
donna aux juifs de Narbonne les habitations et les ouvroirs
qu'ils occupaient dans notre ville, et que l'on appelait la
Juiverie.
L'AUTEUR. C'est vrai. Cette libéralité d'Aymeri IV n'avait
rien de repréhensible, mais il faut convenir que la partialité, pour les juifs de Narbonne, du prélat Pierre Amelii,
révoltait à bon droit tout son troupeau. Ce grief se trouve
énuméré, entre plusieurs autres, dans un curieux monitoire
que son chapitre lui adressa, en -1241 , pour l'exhorter à
réformer sa conduite qui était fort blâmable. Les chanoines
de Saint-Just lui reprochent de ne se fixer nulle part:
26

�402
de chevaucher çà et là , au scandale de tout le monde et au
détriment de l'église narbonnaise; de conférer les bénéfices
à des indignes et à des idiots ; de railler et d'insulter même,
au mépris de la gravité épiscopale , les personnes honnêtes ;
de faire son profit des revenus de plusieurs églises; de recevoir des présents des juifs pour molester les chrétiens, etc.,
ut de aliis quœ ad vitœ honestotem et mores respiciunt,
propter reverentiam taceamus ad prœsens, suo autem loco
et tempore exprimenda.
L'ARISTARQUE. Diable ! diable !
L'AUTEUR. Après le sac de Béziers, les narbonnais, pour
éviter le même traitement de la part des croisés qui, au
reste, n'avaient pas contr'eux les mêmes griefs, car ils
n'avaient ni favorisé les hérétiques, comme les biterrois,
ni tué leur vicomte au pied de l'autel de Sainte-Magdelaine ,
ni cassé les dents à leur évêque...
L'ARISTARQUE. Mais c'étaient de vieux péchés que ces tortslà , au moins les derniers ; ils remontaient à quarante ans.
L'AUTEUR. Les narbonnais, dis-je, entrèrent en composition avec le terrible abbé de Cîteaux , alors généralissime
de la croisade. Cet Aymeri IV, dont je viens de parler,
s'obligea , entr'autres clauses de la capitulation , du consentement de l'archevêque Bérenger et des habitants de Narbonne, de livrer aux croisés les biens que les juifs de
Béziers y possédaient; mais il ne paraît pas que ceux de sa
ville vicomtale aient été alors molestés. Ils étaient, soit dit
en passant, taillables à la volonté du vicomte, et le quartier séparé, la curtada où ils habitaient, était comprise dans
cette partie de la ville qui ne relevait pas de l'archevêque.
L'ARISTARQUE. Si Saint Bernard eut vécu quelques années
de plus, et qu'il eût été le chef de cette croisade, il n'aurait
pas permis qu'on dépouillât les juifs de Béziers, car- il ne
fut jamais hostile aux juifs, en général, et il fit même pencher le pape Innocent II en leur faveur.

�403
.

L'AUTEUR

Le quartier des juifs, à Narbonne, n'était pas

dans le bourg, Monsieur, mais dans la cité, et je ne comprends pas que nos édiles aient donné à la petite rue où se
trouve la maison de notre ami Pailhiez le nom d'un juif, le
nom de feu M. Cavaillon

C'est d'autant plus choquant

aujourd'hui que M. le curé de Saint-Paul loge précisément
dans l'ancienne maison Cavaillon, devenue sa propriété.
Quelle idée saugrenue ! je dirai presque quel sacrilège !
Fùtes-vous consulté, Monsieur, lors du baptême des rues
ou ruelles qui jusqu'alors n'avaient pas eu de nom ?
. Non, Monsieur, car j'aurais insisté pour

L'ARISTARQUE

qu'on appelât celle dont vous parlez rue des Moines de
Font froide ; ils y possédaient encore, en 1789 , deux maisons contiguës qui leur avaient été données , au XHe siècle ,
par la vicomtesse Ermengarde. C'était le pied à terre de ces
bons moines quand ils venaient à Narbonne pour leurs affaires ou pour l'achat de leurs provisions. Parmi les monu ments de la sollicitude des papes pour les hommes de la
dispersion , il faut surtout placer la bulle du pape Clément III
qui défendit de les forcer à recevoir le baptême. Mais les
libertés concédées, en 1284, aux juifs de notre ville, par le
viguier de la cour de l'archevêque Pierre de Montbrun,
avec l'agrément de ce prélat, sont une des plus fortes preuves de la protection qui était accordée par l'Eglise à cette
nation fugitive.
L'AUTEUR. Entre nous soit dit,.... chut! ils étaient bien
exposés, par-ci par-là, à quelques petites avanies. N'est-ce
pas un concile tenu à Narbonne, en 1227, qui, après leur
avoir défendu d'exiger des usures trop fortes, d'avoir chez
eux des nourrices et des domestiques chrétiens, d'exercer
les offices publics, de pratiquer la médecine sur des malades
chrétiens, etc., et leur ordonna, pour les distinguer de
ceux-ci, de porter sur leurs habits une rondèle de drap
d'un demi-pied de circonférence et d'une couleur différente
de celle de l'étoffe de leur casaque?

�404
. C'est vrai,' mais qu'elle bagatelle comparativement à ce qui se pratiquait tous les ans , à Toulouse, à
leur égard. « Aymeri, vicomte de Rochechouard, dit un
« chroniqueur, ayant fait un voyage à Toulouse, accom« pagné de son chapelain, celui-ci fut chargé de faire la
« cérémonie de donner un soufflet à un juif, à la fête de
« Pâques , comme il avait été d'usage. Le coup appliqué par
« le chapelain fut si violent qu'il fit tomber à terre la cer« velle et les yeux du juif, qui expira sur-le-champ , et que
« la synagogue de Toulouse enleva de Saint-Etienne pour
« l'inhumer dans le cimetière. »
L'AUTEUR. Mais c'était donc un samson que ce chapelain !
Ce fait, Monsieur , semble confirmer celui qui est rapporté
par l'auteur de la vie de Saint Théodard, archevêque de
Narbonne; il dit que l'empereur Charlemagne avait condamné tous les juifs de Toulouse à être souffletés, les trois
principales fêtes de l'année, devant la porte de la cathédrale,
pour avoir autrefois livré la ville aux sarrasins , crime bien
certainement imaginaire , car jamais Toulouse ne fut occupée par les sarrasins. « Les juifs de Toulouse, dit cet au« teur, se plaignirent au roi Carloman de l'injure qu'ils
« souffraient de l'évêque et du peuple de cette ville, qui
« trois fois dans l'année souffletaient et maltraitaient l'un
« d'eux. La chose fut renvoyée à un concile de septimanie.
« La discussion s'y ouvrit, en effet, les juifs accusant d'in« justice le traitement qu'ils souffraient, les chrétiens le
« traitant de juste châtiment. Alors Théodard, fort jeune
(( encore, prit la parole et produisit des actes de Charle« magne et de Louis-le-débonnaire qui établissaient que les
« juifs de Toulouse ayant appelé en France Abderame,
« Charles ne leur avait accordé la vie qu'à la condition que
« le jour de Noël, le vendredi-saint et le jour de l'Ascen« sion , l'un d'eux recevrait, devant la porte de l'église , un
« soufflet de la main d'un notable, et donnerait en offrande
L'ARISTARQUE

�405
« trois livres de cire. Les évêques, consultés par le duc,
« s'écrièrent qu'ils étaient loin de s'opposer à cette équi« table décision impériale.
« La discussion entre Théodard et les juifs s'échauffa. Les
« juifs y prononcèrent de tels blasphèmes que le duc furieux
« les menaça des dernières extrémités. Alors ils se réfugiè« rent aux genoux de l'évêque, le suppliant d'obtenir du
« duc leur pardon , de telle sorte que restant assujettis au
« supplice imposé par l'empereur, ils pussent vivre en paix.
« Le duc y consentit, mais il ajouta la condition suivante,
« suggérée par Saint Théodard, que le juif qui devait être
« souffleté, avant d'être frappé dirait à haute voix : Il est
« bien juste que les têtes des juifs soient soumises aux coups
« des chrétiens, puisque les juifs n'ont pas voulu se sou« mettre à Jésus-Christ, dieu des dieux et seigneur des sei« gneurs. Si le juif s'y refuse, il sera frappé sept fois, afin
« que soit accompli ce qui est écrit dans leur loi : J'augmen« terai vos peines au septuple, m'élevant contre vous. »
L'ARISTARQUE. C'est très-curieux ; mais où trouver cette
vie de Saint-ïhéodard ?
L'AUTEUR. Catel l'a rapportée in extenso dans ses Mémoires
de Languedoc , et le passage que je viens de citer se trouve
dans le septième tableau chronologique des conciles de la
Gaule , que M. Guizot a inséré dans son Histoire de la civilisation en France. On voit encore dans cette vie de Saint
Théodard qu'il tint un concile à Port, près de Nîmes, contre
un clerc espagnol nommé Selva , qui s'était fait nommer
archevêque de Tarragone contre les canons, et qui avait
sacré évêque de Gironne un certain Eumizus. Tous deux
furent déposés; leurs vêtements épiscopaux furent déchirés ;
on leur ôta du doigt leur anneau , et on leur brisa le bâton
pastoral sur la tète.
L'ARISTARQUE. Peste ! quoiqu'il en soit de sa sévérité contre
les juifs ou contre les prélats intrus, il est constant que

�406
Saint Théodard se rendit recommandable par sa charité,
dont il donna des preuves éclatantes lorsque les sarrasins,
qui faisaient de fréquentes incursions sur nos côtes , eurent
emmenés en captivité un grand nombre de ses diocésains,
et dans le temps que le pays souffrit une cruelle famine.
Après avoir employé d'abord tous les revenus de son évêché
et son propre patrimoine, il vendit jusqu'aux vases sacrés
de son église, tant pour racheter les captifs que pour soutenir une infinité de malheureux qui mouraient de faim. Il
dédommagea dans la suite son église à laquelle il fit divers
présents et qu'il enrichit de précieuses reliques. L'amour
que ce saint prélat avait pour elle et pour son troupeau le
rendait également attentif à procurer l'avantage de l'un et
de l'autre. Son zèle pour la maison du Seigneur éclata surtout par le soin qu'il prit d'élever, dans sa cathédrale, un
autel de marbre blanc, soutenu de colonnes de la même
matière, à la place d'un autre que les sarrasins avaient
détruit dans le temps ; il fit ériger auprès un trône épiscopal
en marbre.
Rien n'atteste, Monsieur, qu'un juif narbonnais ait jamais
été souffleté , le jour de Pâques , devant la porte de l'église
de Saint-Just; et l'obligation de coudre une rondelle de drap
d'une couleur particulière sur leurs habits était bien peu de
chose comparativement à cet affront; elle ne peut surtout
entrer en comparaison avec la lapidation à laquelle les maisons des juifs de Béziers furent longtemps sujettes. L'histoire
dit que le vicomte de cette ville reçut d'eux , en I1S9, une
somme considérable pour l'abolition d'une vieille coutume
qui leur était fort onéreuse. Le jour des Rameaux, l'évêque
montait en chaire et faisait un discours au peuple pour
l'exhorter à tirer vengeance des juifs, qui avaient crucifié
Jésus-Christ. Il donnait ensuite la bénédiction à son auditoire, avec la permission d'attaquer ces sectaires et d'abattre
leurs échoppes à coups de pierre, ce que les habitants, ani-

�407
mes par le discours du prélat, exerçaient avec tant d'animosité, qu'il ne manquait jamais d'y avoir du sang répandu. L'attaque, dans laquelle on ne pouvait employer que
des pierres, commençait à la première heure du samedi
avant les Rameaux, et continuait jusqu'à la dernière heure
du samedi d'après Pâques. Guillaume, évêque de Béziers,
honteux, sans doute, de ce que ses prédécesseurs avaient
autorisé une coutume qui, pour être ancienne, n'était pas
moins blâmable', consentit à son abolition, avec menace
d'excommunier tous les clercs qui inquiéteraient dorénavant
les juifs.
L'AUTEUR. Tout cela prouve, Monsieur, que les semonces
des papes, à ce sujet, furent longtemps dédaignées par le
clergé du Languedoc. Celui du Puy, en particulier, ne
souffrait aucun juif dans'la ville, et quand il en paraissait
quelqu'un, il était justiciable des enfants de chœur de la
cathédrale. On trouve, en effet, une sentence rendue, en
1373, contre un juif, qu'ils condamnèrent, suivant leur
privilège
, à trois cents livres d'amende.
(
L'ARISTARQUE. Oh, oh !
L'AUTEUR.
Je vous laisse à penser, Monsieur, de quels
brouhahas les débats d'un pareil procès devaient être accompagnés, et de quelles avanies les justiciables de ce pétulant
tribunal devaient être abreuvés par surcroît
Mais attendez ! je me rappelle avoir lu quelque part que les juifs de
Rome, bien que protégés par les papes, qui les gardent
comme échantillon d'un peuple maudit, condamné à traîner
une vie misérable jusqu'à la consommation des siècles, y
étaient sujets à une bien grande humiliation. La municipalité donna longtemps au peuple, en temps de Carnaval, le
spectacle d'une course de juifs. Benoit XIV la remplaça par
des chevaux libres, qui courent mieux, sans comparaison,
mais il en coûtait au peuple hébreu, pour le rachat de cette
avanie, huit cents écus par an. Les principaux du peuple

�408
allaient porter la somme en cérémonie chez le sénateur, qui
les recevait peu cérémonieusement : — Qui êtes-vous ? —
Les hébreux de Rome. — Je ne vous connais pas; allez-vous
en ! —-A ce discours affable , le premier magistrat municipal ajoutait le geste d'un coup de pied dans le derrière. L'ambassade ainsi éconduite s'en allait chez l'un des conservateurs de la ville : — Qui êtes-vous ? — Les hébreux de Rome.
— Que demandez-vous?— Nous implorons humblement de
votre seigneurie la faveur de demeurer ici encore un an. —
On leur accordait cette permission, assaisonnée de quelques
injures, et, en signe de reconnaissance, ils offraient leurs
huit cents écus, qu'on daignait prendre. Pie IX les a affranchis do la redevauce et de l'humiliation.
. Cela ne m'étonne pas du pape actuel, et je

L'ARISTARQUE

me plais à croire qu'il les rédimefa aussi d'une autre avanie
qu'ils subissent encore , à ce que j'ai entendu dire. A l'avènement de chaque pape, les députés du peuple juif se rangent sur le passage du saint-père , auprès de l'arc de Titus.
Le pape leur demande ce qu'ils font là. Ils présentent une,
bible en disant : « Nous sollicitons la grâce d'offrir à Votre
Sainteté un exemplaire de notre loi. » Le pape accepte en
disant ! « Loi excellente ! race mauvaise ! »
Au reste, Monsieur, Rome est une ville d'habitude, et
beaucoup d'usages qui nous étonnent y sont encore pratiqués. Je tiens d'une de mes clientes ( qui profita de cette
absolution ) qu'on y soulage , dans l'église de Saint-Pierre ,
les fidèles de leurs péchés véniels, d'une manière bien singulière. Dix à douze prêtres, de nation différente, assis
chacun dans son confessionnal, dont la porte est ouverte,
tiennent à la main un assez long roseau. C'est, mon cher
Monsieur, dans cette attitude de pêcheurs à la ligne, qu'en
donnant un petit coup de roseau sur le sinciput des pénitents ou pénitentes, leurs compatriotes, en résidence ou
de passage à Rome, qui s'agenouillent en passant devant

�409
eux un à un , ils leur soutirent les péchés véniels. Vous en
riez! sans aller jusques-là, car tous les usages de l'Eglise
sont pour moi respectables, je ne puis me défendre de trouver celui-ci Bien étrange. Mais repassons les Alpes pour
rentrer dans le Languedoc. J'ai lu avec plaisir dernièrement, car il faut bien être de son siècle, en matière de
tolérance religieuse au moins , principe qui, au reste , a eu
pour partisants de très-grands saints, même au moyen-âge ,
entr'autres Saint Martin de Tours; j'ai lu, dis-je, avec
plaisir, dans l'histoire de Languedoc, que Saint Ferréol ,
évêque d'Usez, originaire de Narbonne, qui avait un zèle
particulier pour la conversion des juifs, les traitait avec
beaucoup de ménagement et de douceur pour les attirer à
Jésus-Christ ; et que pour avoir occasion de les instruire
avec beaucoup plus de facilité, il ne faisait pas de difficulté
de les admettre à sa table; ce qui donna lieu à ses ennemis
de l'accuser , auprès du roi Childebert, d'avoir des liaisons
suspectes avec les ennemis de la foi. Ce prince écouta trop
facilement ces imputations , et exila Saint Ferréol à Paris ;
mais s'étant convaincu plus tard de son innocence, il le
renvoya dans son diocèse après lui avoir fait des présents
et s'être recommandé à ses prières.
L'AUTEUR. Ce que vous venez de dire, Monsieur, est trèsvrai , mais il ne l'est pas moins que les juifs non convertis
furent chassés du diocèse d'Usez, en 558 ; donc, à moins que
St. Ferréol n'ait occupé son siège que pendant moins de cinq
ans , il faut nécessairement qu'il ait été pour beaucoup dans
leur expulsion , car c'est en 555 qu'il succéda à Saint Firmin, évêque de ce diocèse, son oncle paternel, natif aussi
de Narbonne, mais je ne sais pas au juste la date de sa
mort.
L'ARISTARQUE. Je suis obligé d'avouer que Saint Ferréol
rentra dans son diocèse en 558, et qu'il ne mourut qu'après
vingt-huit ans d'épiscopat ; mais puisque c'est dans l'année

�410
même de son retour à Usez qu'il chassa les juifs de son diocèse, il est évident que Childebert lui força la main.
L'AUTEUR. Revenons, Monsieur, aux juifs de Narbonne.
Ils y ont été probablement bien nombreux , cdmme à Rome,

sous les empereurs. On ne peut, il est vrai, déterminer
l'époque précise de leur établissement dans le midi de la
Gaule, mais on conjecture qu'il remonte à une assez haute
antiquité. Il y avait certainement des juifs à Narbonne, du
temps de Sidoine Apollinaire. C'est le plus ancien monument
que nous connaissions de leur établissement en Languedoc.
Benjamin de Tudèle qui y passa pour aller en Orient qualifie
cette ville « de maîtresse pour la loi hébraïque (autistes),
« d'où elle se répand dans toute la province. On y voit des
« docteurs fameux , parmi lesquels est le rabbin Kalomine ,
« fils du grand prince et rabbin Théodore, de bienheu« reuse mémoire , de la race de David. Il possède de grands
« biens sous la protection des princes du pays. » C'est à
Narbonne, dit-on, que le Talmud doit sa plus grande célébrité. Un rabbin, nommé Jochanan, fut tellement infatué
de la science dont il se croyait redevable aux interprêtes des
anciennes écritures, dans les écoles de Narbonne, que son
enthousiasme lui inspira cette hyperbole incroyable : « Si
« tous les cieux étaient du parchemin , tous les fils des hom« mes des libraires ou des écrivains et tous les arbres des
« forêts des plumes à écrire, on ne pourrait pas retracer
« tout ce que j'ai appris de mes précepteurs. »
. Ah, ah, ah ! est-il possible ! quelle exagé-

L'ARISTARQUE

ration inouie ! Il manque quelque chose à cette énumération
de tout Ce qui est nécessaire à un écrivain ; je ne parle pas
du pulverin puisqu'on n'a partout qu'à se baisser pour en
avoir, mais bien de l'encre. Maître Jochanan aurait dû
ajouter : « et si toutes les eaux de la mer, des fontaines et
« des fleuves étaient de l'encre ». Il ne s'oublie pas, au
reste, dans l'éloge qu'il fait de ses précepteurs, car il se

�411
croyait nécessairement un très-grand docteur, puisqu'il
avait appris à Narbonne tant et de si belles choses.
L'AUTEUR. Ce
Jochanan, Monsieur, devint un rabbin
célèbre, et son fils Siméon encore plus. Celui-ci fut tellement regretté à sa mort que les juifs ajoutèrent trois verres
de vin à ceux qu'on était d'usage de boire à l'enterrement
des saints; et, au lieu de dix coups, on résolut d'en boire
treize, en mémoire du grand Siméon ; mais on s'enivra si
souvent par cette augmentation de verres que le Sanhédrin
fut obligé de la retrancher.
L'ARISTARQUE. Laissez-moi rappeler mes souvenirs. 11 me
semble que Benjamin de Tudèle ne parle pas des trois fameux
savants juifs Joseph, David et Moyse Kimchi, qui florissaient
alors à Narbonne.
L'AUTEUR. Il s'est bien gardé d'y manquer ! Lorsque le
savant Maimonidès , qui passait parmi les juifs pour le plus
grand homme de son siècle et de sa nation , fit paraître son
Moreh névochim, c'est-à-dire son explication des questions
douteuses, ouvrage qui lui fit autant d'admirateurs que
d'amis, et qui occasionna un schisme de cinquante ans
entre les Synagogues, durant lequel elles s'excommunièrent
réciproquement, les trois Kimchi prirent parti pour Maimonidès , et engagèrent tous leurs frères d'Espagne à se déclarer en sa faveur. David Kimchi, le plus savant des trois,
lutta comme un démon contre toutes les synagogues de
France, notamment contre celle de Montpellier, et mérita
par sa savante polémique que les juifs de sa secte, faisant
allusion à son nom qui veut dire meunier, dissent de lui
« qu'il n'y avait pas plus de science sans Kimchi que de
« farine sans meunier. » Son frère Moyse, qui était aussi
un prodige de science, composa sur l'état de l'âme un trèsbel ouvrage, intitulé le Jardin de la volupté.
VOUS avez trouvé tout cela !
Oh ! par le plus grand hasard du monde. Le

L'ARISTARQUE.
L'AUTEUR.

�412
grand Maimonidès , dont j'ai parlé , promit à son ami Moyse
Kimchi, avant de mourir, qu'il viendrait lui apprendre
l'état des âmes dans l'autre vie. 11 n'apparut à Kimchi qu'au
bout de deux ans. Comme il faisait quelque difficulté de lui
apprendre ce dont il avait été question entr'eux , le vivant
prit le mort par la main et le somma de tenir sa parole; mais
il n'en put tirer que ces mots obscurs : L'universel s'est
rejoint à l'universel et le particulier au particulier.
L'ARISTARQUE. Allons-donc ! c'est un conte à dormir debout,
et Moyse Kimchi ne revit et n'entendit qu'en rêve son grand
oracle Maimonidès.
L'AUTEUR. Le grand rabbin Pétachia , qui visita à la même
époque toutes les synagogues d'Europe et d'Asie, n'est pas
moins explicite sur le compte des trois Kimchi, et je crois
même que c'est dans la relation de ses voyages que se trouve
un fait asssez curieux. On sait que les synagogues enfantèrent, au XIIe siècle, beaucoup de femmes savantes. Pétachia
rapporte que dans une d'elles, dont il ne dit pas le nom
(probablement à Narbonne), le chef de la^ captivité avait
une fille si savante dans la loi et le Talmud qu'elle attirait à
ses leçons un grand nombre de disciples ; mais, de peur que
quelqu'un de ses écoliers ne prît de l'amour pour elle ou ne
lui en donnât, elle faisait ses leçons à la fenêtre de la maison , derrière un treillis.
L'ARÏSTARQUE. Quelle prudence et quelle modestie! Tout
cela, Monsieur, est très-récréatif. Est-ce qu'elle avait fait
vœu de virginité ?
L'AUTEUR. Le rabbin Pétachia n'en dit rien. Au reste, sa
pudeur ne permet pas de supposer qu'elle enseignât à ses
auditeurs le secret d'avoir, dans le mariage, plus de garçons
que de filles, en tournant son lit du septentrion au nord.
C'est le principe des rabbins que la majesté de Dieu réside
de l'orient à l'occident, et que c'est la déshonorer que de
tourner son lit de ce côté-là; et, lorsqu'on le place du nord

�415
au midi, Dieu récompense cette marque de respect par l'enfantement des garçons, qu'on préfère ordinairement aux
filles; raison fort différente de celle des anciens philosophes ,
qui s'imaginaient que le vent du nord contribuait à l'engendrement des mâles.
L'ARISTARQUE. Mais si les juifs tournent les lits nuptiaux
du nord au midi, ils font le contraire pour les lits funèbres ,
car j'ai entendu dire qu'ils placent ceux-ci de l'orient à
l'occident, sans croire offenser, .bien au contraire, la majesté de Dieu.
L'AUTEUR. Les précautions si insolites de ce phénix des
pédagogues en juppe , pour ne pas donner des distractions
amoureuses à ses écoliers ou pour s'en garder elle-même,
me rappellent que le célèbre astronome Lalande en éprouvait
de cette nature dans ses entretiens uranographiques avec
Mademoiselle Lefebvre, qui devint plus tard, je crois, Madame Dacier. Je vis, dans le temps, un compliment de ce
savant à cette demoiselle, qui sentait tout-à-fait le géomètre. N'en ayant bien retenu que les deux derniers vers, j'ai
cherché à le retrouver, mais en vain ; et il me passa par la
tête, l'autre jour, de le faire moi-même, mais je ne réussis
pas bien.
. J'en jugerai peut-être différemment. Voyons.

L'ARISTARQUE
L'AUTEUR.

De sphères, de compas toujours environnée,
Vous suivez dans les cieux Hipparque et PtoléméeDans votre cabinet, l'attirail de Vénus
Partout cède la place aux tables de sinus.
Vous les trouvez plus doux les mots de cosècante,
De pôle, à'êquateur. de segment, de tangente,
Que ceux de petit cœur, mon chou , mon bon , mon tout,
Dont n'usèrent jamais Lacaille, ni liezoul
Jargon fort en usage au pays de Cythère,
Et dont doit s'abstenir quiconque veut vous plaire.
Vous les calculeriez presqu'aussi bien qu'Euler
Les phases de Saturne ou Mars ou Jupiter.

�414
De ces astres errants et des étoiles fixes,
Au moyen des YY, des ZZ et des XX ,
A la chaste t/ranie immolant les amours ,
Émule de Képler, vous précisez le cours.
Mais c'est trop peu pour vous que de suivre les traces
De ces savants fameux que nous comblons d'honneurs,
Car vous êtes encor et le sinus des grAccs
Et la tangente de nos cœurs.
L'ARISTARQUE. Oh, oh, oh ! si au lieu d'épouser M. Dacier,
Mademoiselle Lefebvre se fut mariée avec son complimenteur, Lalande serait devenu son cosinus.
L'AUTEUR. Bon ! mais je crois fort que s'ils avaient collaboré ensemble à des livres d'astronomie, elle n'en aurait été
que la mère et non le père, malgré ses heureuses dispositions.
L'ARISTARQUE. Je ne comprends pas ce jeu de mots.
L'AUTEUR. En voici l'explication : Madame Dacier fut toujours , dans l'opinion publique, le principal auteur des ouvrages qu'elle composait avec son mari. C'est ce dont témoigne l'épigramme d'un plaisant sur les rapports scientifiques
de ce couple si bien assorti. Il m'est arrivé, au sujet de cette
épigramme , précisément la même chose que quant au compliment de Lalande , et je serai obligé de m'ingénier pour la
refaire, car je n'en ai retenu que l'idée première. Attendez
un peu ! voyons si je serai plus heureux dans cette reproduction :

Quand ces deux illustres consorts
Vont prolifiant de leurs corps,
Des nouveaux-nés, règle ordinaire,
Madame Dacier est la mère ;
Mais lorsque le couple érudit.
En commun travaille d'esprit,
Et sur quelque ancien fait sa glose,
Bien différemment va la chose,
v

Et plus d'un lerieur dit : « Tout beau !
« De ce joliet in-quarto .

�41a
« Qu'on vient d'inscrire au baptistère
« Madame Dacier est le père. »

Le tour de cette épigramme n'est pas des plus heureux,
j'en conviens, mais c'est celui que lui a donné son auteur ,
quelqu'il soit, et je n'en assume pas sur moi la responsabilité.
L'ARISTARQUE. Je ne demanderais pas mieux. Monsieur,
que de m'en rapporter au témoignage de Benjamin de Tudèle,
au sujet des trois grands rabbins narbonnais par lui cités ;
mais j'ai entendu dire que sa relation était pleine d'exagérations et d'absurdités ridicules. En général, le style des
anciens rabbins est plein d'hyperboles. Leur goût excessif
pour le merveilleux les a toujours rendus fort suspects. Je
ne. crois pas plus à leur profonde érudition qu'à leur véracité. N'est-ce pas un d'eux qui a dit, en mauvais italien, en
parlant de ses co-religionnaires : « La pontificia romana
« sempre los ha patrocinada des dè que a destruyoda Jéru« salem su général Tito » , comme si l'empereur Titus avait
été un général du pape.
L'AUTEUR. Cela est aussi drôle, Monsieur, que l'erreur
singulière dans laquelle est volontairement tombé l'auteur
jésuitique d'une histoire de la révolution française, qui veut
faire croire à la postérité que l'empereur Napoléon 1", qualifié par lui du titre de marquis de Buonaparte, était un
général au service de Louis XVIII.
Comment croire aussi que dans l'université juive de Bither, il y avait, du temps de l'empereur Adrien, quatre cents
collèges, dans chaque collège quatre cents professeurs, et
sous chaque professeur quatre cents disciples, et que tous
ensemble formèrent une si grande armée, pour s'opposer
aux romains, que la défense qu'ils firent ébranla, non-seulement toute la Judée, mais même toute la terre. C'est ce
qu'on trouve pourtant dâns un livre juif. Les écoliers qui

�416
avaient si bien défendu Bither, quoiqu'ils ne fussent armés
que des poinçons dont ils se servaient pour écrire, furent,
après la prise de cette place, liés avec leurs livres et jetés
dans le feu qui la consuma.
J'ai vu dans un autre qu'un de leurs docteurs, nommé
Guilma, qualifié la lumière du monde et le sage par excellence , quitta sa jeune épouse pour étudier la loi, et que son
application à l'étude fut si forte qu'étant de retour chez lui
il ne reconnut ni sa maison, ni sa femme. On veut qu'il ait
été si grand calculateur qu'il eût pu savoir le nombre de
gouttes d'eau que contient la mer. Les exagérations de Benjamin et de Pétachia ne sont pas , il est vrai, de cette force.
Le premier ne va pas jusqu'à affirmer que la fameuse synagogue de Narbonne eut été bâtie avec de la pierre et de la
chaux, apportées de-Jérusalem, et le second avoue avec candeur qu'il n'a pu trouver, en Judée, la statue de sel de la
femme de Loth.
L'ARISTARQUE. A la bonne heure ! Cependant puisqu'il vit
dans la Perse , à ce qu'il dit, le palais de Nabuchodonosor,
devenu la retraite des reptiles, et la fournaise où furent
jetés les compagnons de Daniel ; et, dans l'Asie-Mineure, au
pied du mont Ararat, une mosquée construite avec les débris
de l'arche de Noë; s'il avait bien cherché, il aurait trouvé
quelques restes de la statue de la femme de Loth. Que connaissez-vous du Talmud? J'ai entendu dire que ce mot signifiait doctrine, et que le livre est un système complet de la
doctrine et de la morale des juifs. On prétend qu'il est rempli
de fables et de contes ridicules , parsemés çà et là de quelques bons préceptes. On y raconte que Dieu, pour passer
le temps avant la création , s'occupait à bâtir divers mondes, qu'il détruisait aussitôt, jusqu'à ce que, par différents
essais, il eût appris à en faire un aussi parfait que le nôtre.
Peut-on rien lire de plus absurde et de plus impie !
L'AUTEUR. Parmi les fables monstrueuses dont les commen-

�417
tateurs juifs ont rempli ce recueil, se trouve celle-ci; elle a
eu pour but de donner une idée de la gloire du règne futur
du Messie : « Entre les créatures vivantes qui furent créées
« par Dieu , le cinquième jour, il y en eut deux d'une énor« me grandeur. Pour les empêcher d'engendrer, Dieu tua
« l'une et la sala, et laissa croître l'autre sur la terre, en
« lui assignant mille montagnes pour paître. Cet animal
« doit être aussi tué sous le règne du Messie, et l'un et
« l'autre seront servis dans un festin, pour le régaler lui et
« ceux qui auront combattu sous ses enseignes. »
Il y a deux Talmud, dit-on , celui de Jérusalem, que les
juifs appellent la Mischna, et celui de Babylone, nommé la
Gémare. Ils préfèrent celui-ci à celui-là, comme étant plus
clair et plus complet. Ils le préfèrent même à l'Écriture
sainte, et, pour exprimer cette préférence, ils disent que
l'Ecriture sainte est de l'eau, la Mischna du vin et la Gémare
de l'hypocras. Us prétendent, au reste, que toutes les trois
sont inspirées , mais que la loi ne serait qu'une lettre morte
sans la Gémare.
On peut juger, Monsieur, combien dans l'opinion des
juifs, l'autorité du Talmud doit l'emporter sur la loi de Moyse,
par l'histoire suivante qui en est tirée : « Un certain roi
« infidèle, nommé Pirgandicus , pria onze docteurs fameux,
« à souper. Il les reçut magnifiquement, et leur proposa
« de manger de la chair de pourceau, d'avoir commerce
« avec des femmes païennes ou de boire du vin consacré
« aux idoles. Après mûre délibération, on résolut de pren« dre le dernier parti, parce que les deux premiers articles
« avaient été défendus par la loi, et que c'étaient unique« ment les rabbins qui défendaient de boire le vin consacré
« aux faux dieux. Le roi se conforma au choix des docteurs.
« On leur donna du vin impur dont ils burent largement;
« On fit ensuite tourner la table qui était sur un pivot. Les
« docteurs, échauffés par le vin, ne prirent pas garde à ce
s

I

27

�418
« qu'ils mangèrent ; c'était de la chair de porc. En sortant
« de table , on les mit au lit, où ils trouvèrent des femmes.
« La concupiscence échauffée par le vin joua son jeu. Le
« remords ne se fît sentir que le lendemain, lorsqu'on apprit
&lt;i aux docteurs qu'ils avaient, par degrés , violé triplement

« la loi. Ils en furent punis, car ils moururent tous, la
« même année, de mort subite, et ce malheur leur arriva
« parce qu'ils avaient méprisé les préceptes des sages, et
« qu'ils avaient cru pouvoir le faire plus impunément que
« ceux de la loi écrite. »
L'ARISTARQUE. Allez-moi dire ! mais c'est-là un conte qui
ne figurerait pas mal dans un recueil d'anecdotes grivoises.
Si je vous ai fait, Monsieur, quelques questions au sujet du
Talmud, c'est que , d'après le dire de Benjamin de Tudèle ,
Narbonne était le centre de la nation juive et la maîtresse
de la loi. Vous ne savez peut-être pas qu'un rabbin, nommé
précisément Joseph Kimchi, et probablement de la descendance des Kimchi narbonnais, professait avec une grande
distinction le Talmud, à Rome, à la fin du 17e siècle.
L'AUTEUR. Non, Monsieur; mais j'oubliais de vous dire
que Benjamin de Tudèle rapporte qu'à Salerne, dans le
royaume de Naples , où il y avait six cents juifs , le rabbin
Abraham , de Narbonne , tenait le premier rang.
Dans le roman de Philomène, Monsieur, on voit les juifs
demander à Charlemagne le privilège d'avoir un roi de leur
nation, et l'empereur leur accorde cette grâce, ce qui prouve
la tradition à ce sujet. Le nom de Gurtada du roi juif, donné
à l'une des rues de Narbonne, indique parfaitement que le
chef des Israélites prenait le titre de roi. « Senher, prégam
a vos que tost tems aïa rey dé Jusieus à Narbona, dé nostra
« gént, car aïssi deu esser, è dé part lui em vengutz à vos ,
« loqual ès del linhagé dé David é dé Baldachi, è èl tramèt
« vos per nos aquestz LXXM mardis d'argén, et tramèt vos,
« senher, messatgè qué, sé mai voletz mai né tramètra à

i

�419

« tôt vostré plasér, è tôt, senher, quant nos avèm és vostré. »
Vous le voyez, dans l'exil ou dans la captivité, les juifs ont
toujours voulu croire que le sceptre n'était pas sorti de la
maison de David.
L'ARISTARQUE. Quelle chimère ! Les Cavaillon n'ont-ils pas
cru être de la race de David?
L'ACTEUR. C'est le propre de cette nation que de se repaître de chimères. Vous avez sûrement connaissance d'une
autre croyance inconcevable, dont les juifs de Narbonne
étaient entichés ?
L'ARISTARQUE. Et laquelle?
L'AUTEUR. Ils croyaient avoir, dans leur cimetière, la cendre du grand roi David lui-même.
L'ARISTARQUE. Oh , c'est trop fort !
L'AUTEUR. Eh parbleu ! vous devez avoir dans votre musée
une pierre dont l'inscription hébraïque témoigne de cette
croyance. Elle a été traduite, cette inscription, par un
rabbin de Bordeaux. La voici : « Ce monument, écrit avec
« une plume de fer ( un ciseau ) , témoigne que David est
« caché (inhumé) au milieu de nous
»
L'ARISTARQUE. M. David père, ancien fabricant de cartes
à jouer, oui ; mais le roi David ! je n'en crois absolument
rien.
L'AUTEUR.
Laissez-moi continuer. « Il fut enseveli deux
« jours après la mort de sa génisse (jeune épouse), et il
« suivit son sentier (la route funèbre de sa femme), au mois
« de pluie (octobre-novembre), le 16, à la fin du jour.
L'ARISTARQUE. En quelle année?
L'AUTEUR. L'inscription ne le marque pas.
L'ARISTARQUE. Il fut enseveli deux jours après la mort de
sa génisse
C'est de sa vache qu'il fallait dire, en style
oriental, si le défunt était marié! Cette inscription ne prouve
pas du tout la croyance dont vous avez parlé, n'en déplaise
au rabbin bordelais qui a cru l'y trouver. Je conjecture,

�420

.

moi, que ce David était un malheureux israélite que le
regret de la mort de sa fille, peut-être unique, avait conduit au tombeau.
L'AUTEUR. Enfin, Monsieur, à part quelques petites avanies, dans les temps ordinaires; quelques interdictions un
peu gênantes, comme celles peut-être de se réunir plus de
douze à table, de chevaucher autrement que sur des ânes,
sans étriers de fer, de danser sur un pied la monopodana,
de mettre des gants , de porter d'autre fourrure que la peau
d'agneau , de jouer aux dés ou au torton et d'enterrer leurs
morts avec psalmodie; et, dans les temps difficiles, à part
quelques extorsions, décrétées par les rois de France,
que l'on n'exécutait ici qu'avec tous les ménagements possibles , les juifs se trouvaient bien à Narbonne. Ils s'en sont
allés, petit à petit, faire fortune ailleurs, et M. Garvallo a
pu assister au convoi funèbre du dernier membre de la
dernière ancienne famille juive de Narbonne.
L'ARISTARQUE. Ah pardon ! une petite question encore. Où
pensez-vous, Monsieur, que fut le mont des juifs, nions
judœorum, dont il est question dans plusieurs chartes"?
L'AUTEUR. Je ne trouve , Monsieur , de hauteur qui mérite
un peu ce nom, en cité, que celle des trois moulins, convertie en cavalier par le génie militaire. C'est là qu'étaient
les ruines de l'ancien capitole. La base de cette éminence
s'étend, du côté de l'est, jusqu'à la rue de la porte royale,
et, du côté du sud, jusqu'à la maison de M. Delmas. Je conjecture que par le rétrécissement de l'enceinte de Narbonne,
du temps de François Ier, et par le creusement des fossés
de la place, on l'entama dans la direction du nord et dans
celle de l'ouest.
L'ARISTARQUE. VOUS pourriez bien avoir raison. Une remarque que j'ai faite, à ce sujet, c'est que la cour de la
caserne est en contre-bas du chemin de cinq à six mètres.
Pour la niveler, on aura nécessairement échancré la base
de la butte des trois moulins.

�421
. Mais que vois-je ! vous avez des maçons,au fond

L'AUTEUR

du jardin.
. Ils vont travailler au bassin de la fontaine

L'ARISTARQUE

du souffleur.
L'AUTEUR. Mais où sont donc les marbres qui doivent servir au revêtement du bassin? Je ne vois là-bas que de la
brique et du mauvais moellon. Vous me parlâtes cependant
l'autre jour d'un projet de construction d'un bassin de marbre.
. Ah ! c'est que l'on m'avait dit que le bassin

L'ARISTARQUE

de la fontaine de l'ancienne salle à manger des archevêques ,
que vous avez pu voir dans une encoignure de cette salle ,
devait servir à cet usage. On l'a trouvé, sans doute, trop
petit.
. Je le crois bien; il ne contiendrait pas un seau

L'AUTEUR

d'eau. Vous n'auriez pas eu besoin de l'entourer d'une balustrade pour empêcher les enfants d'y tomber; des fourmis
ne s'y seraient pas noyées.
L'ARISTARQUE. Comme nous sommes fort gênés dans ce moment , et que d'après le dernier compte de l'état de notre
caisse, le boni de cette année n'excède pas cinquante centimes , nous ne ferons faire provisoirement qu'un bassin en
brique. Nous aurions bien besoin de quelque legs, en argent
s'entend, in pecunià numeratà constituto, pour alimenter
la caisse. Il est des dons bien onéreux ! ceux qui sans faire
entrer une obole dans notre caisse nous obligent à payer
treize à quatorze cents francs de droits d'enregistrement.
L'AUTEUR. J'y suis; c'est du legs de meubles de salon, fait
par M, Coussières, que vous voulez parler; il vous entraînera dans une bien plus forte dépense. 11 véus faut, en
effet, un salon que vous n'avez pas , et d'une grandeur qui
convienne à ce beau mobilier, à cette pendule d'un mètre
de haut, qui fait votre admiration, et qui sera probablement
pour vous comme un cheval de cuirassier ou d'artilleur à

�422

l'écurie.; à ces glaces de six mètres carrés qui, disposées
avec art, multiplieront à l'infini vos doctorales personnes, et
donneront à votre réunion de vingt-cinq membres, quand
vous serez tous présents, l'air d'un congrès régional scientifique.
L'ARISTARQUE.

Ah, Monsieur, vous me fendez le cœur!

nous sommes absolument sans glaces et trumeaux.
L'AUTEUR.

Sans glaces et trumeaux ! parlez-vous sérieuse-

ment? Un salon sans glaces est un domaine sans cours
d'eau, sans la moindre source, et qui ne vaut pas, pour
l'agrément, la plus petite prairie arrosable. Les glaces du
salon de M. Goussières n'existent donc plus?
L'ARISTARQUE.

Si fait, Monsieur, je m'y suis miré l'autre

jour, de pied en cap, avec quelque complaisance même.
Elles sont d'une netteté, d'un poli qui ne laisse rien à désirer , et bien dignes d'envie, mais nous n'y avons aucun
droit. M. Coussières a oublié de nous les léguer, ou plutôt
nous a joué le tour de les distraire expressément du legs.
L'AUTEUR. Va te faire lanlaire ! vous voilà bien plantés
Savez-vous ce que vous devez faire?
L'ARISTARQUE.

Voyons, pour que nous puissions sortir

d'embarras, le cas de la mort de Madame Coussières arrivant.
L'AUTEUR.

Nommez, le plutôt possible, membres honorai-

res de votre Société les légataires universels de M. Coussières,
en attendant que vous puissiez les nommer membres complémentaires. Peut-être que cette haute marque d'estime les
disposera à vous faire l'abandon de ces glaces, qui leur
reviendront quand l'usufruit se réunira à la nu-propriété;
et faites savoir ensuite à tous les richards narbonnais , célibataires ou mariés sans enfants, le dépourvu dans lequel
vous allez vous trouver.
L'ARISTARQUE. NOUS

les nommerions bien aussi membres

honoraires, surnuméraires, complémentaires et supplémen-

�423

taires même, mais aucun d'eux n'est dans le cas dont vous
parlez. Nos richards ont tous un ou deux enfants, cela ne va
pas plus loin , quelquefois la moitié d'un , quand la descendance est malingre ou rabougrie, mais ces unités ou fractions d'unités puérines sont viables et nous enlèvent tout
espoir.
L'AUTEUR.

Je compatis à votre position et ne sais comment

vous en tirer. Il est des dons bien onéreux, comme vous
l'avez dit, mais j'ajoute : et des trouvailles aussi ; les mosaïques , par exemple.
L'ARISTARQUE. VOUS n'aimez pas les mosaïques?
L'AUTEUR.

Je ne vois là qu'un travail de patience, une

imitation grossière de la nature, que quelques coups de pinceau sur ta toile ou de ciseau sur la pierre, reproduisent
infiniment mieux. Elles me rappellent toujours, par leur
imperfection, ces figures d'hommes, d'animaux, de fruits
ou de fleurs, faites à l'aiguille, sur un canevas, au moyen
de fils de soie ou de coton, par les jeunes demoiselles des
institutions Goudal et Millet.
L'ARISTARQUE. Il paraît, Monsieur , que vous n'en avez pas
vu de bien belles. Je suis dans le même cas; mais il en existe
de telles dans les musées de plusieurs capitales. On ne les
a pas toujours trouvées sur les lieux, comme à Rome ou à
Naples, mais nous pouvons, nous, avoir ce bonheur.
L'AUTEUR. Il y en a une à Toulouse, dit-on , qui représente
un chien , et au bas de laquelle ce mot est en toutes lettres.
Ne serait-ce pas parce que cet animal est si grossièrement
figuré qu'on ne saurait quelle bête l'artiste a voulu faire,
sans cette indication ?
L'ARISTARQUE. C'est tout le contraire, Monsieur. On ne lit
pas au bas de cette mosaïque, que j'ai vue, le mot canis,
mais ces deux mots : « cave canem. » méfiez-vous de ce chien!
Sans doute que l'artiste fut si content de son travail que,
dans sa vanité, il s'imagina que les regardants se retireraient

�424
en arrière, d'après son conseil, pour n'être pas mordus.
Je vous déclare que je n'eus pas peur, et je n'ai pas ouï
dire qu'aucun chien vivant soit allé le flairer au derrière.
Je me rappelle, à ce sujet, avoir lu qu'une statue, représentée le buste et les bras en avant, le pied droit en l'air,
et l'autre ne touchant au sol que de la plante, figurait si
bien une femme qui court, qu'on avait fait graver sur le
socle les mots : « Arrêtez-là ! arrêtez cette femme! »
L'AUTEUR. Le poète Ausone fit sur ce sujet une demi-douzaine de petites pièces de vers, qualifiées d'épigrammes. En
voici une, à propos d'une vache parfaitement imitée :
« Me vitulus cernens immugiet ; irruet in me
« Taurus amans ; pastor cum grege mittet agens. »

. Il est probable qu'Ausone parle, dans son
distique, d'une vache en marbre ou en pierre, érigée dans
une place publique, peut-être dans le marché aux bestiaux
de Bordeaux, sa ville natale. Comment traduiriez-vous cela
en vers ?
L'AUTEUR. Je serais assez embarrassé, vu la concision du
style de l'original.
L'ARISTARQUE. Essayez; essayons tous les deux.
L'AUTEUR. Je ne suis pas fort pour les impromptus. Faitesle vous-même, si le cœur vous en dit.
L'ARISTARQUE. Il y a quarante ans que je n'ai fait de vers ,
mais j'en lis encore avec plaisir, de temps à autre. Voyons ;
passez-moi le distique latin. Heum , heum !
L'ARISTARQUE

De joie, à mon aspect, mugit le jeune veau:

N'est-ce pas cela?
L'AUTEUR. Allez toujours.
L'ARISTARQUE.

[1 se pend à mon pis....

. Oh , oh !

L'AUTEUR

�423
L'ARISTARQUE.

Il n'est pas question de ceci dans l'original,

d'accord , mais c'est sous-entendu.
Il se pend à mon pis. Le pétulant taureau ,
D'amour tout enivré, sur ma croupe s'élance,
L'AUTEUR. VOUS VOUS

émancipez , Monsieur l'archéologue.

La croupe est donc sous-entendue, comme le pis, dans
l'original.
L'ARISTARQUE.

Sans doute.

Et le vacher, que trompe une fausse apparence,
L'AUTEUR.

Encore un long sou|-entendu.

L'ARISTARQUE.

Ramenant au hameau son ruminant bétail,
Veut, à coups d'aiguillon , me pousser au bercail.

C'est là tout. Eh bien ! qu'en pensez-vous ? il me semble que
ce n'est pas trop mal pour un homme qui n'est pas du métier.
L'AUTEUR.

Me permettrez-vous, maître, de faire la critique

de votre traduction?
L'ARISTARQUE. Oh, parfaitement !
L'AUTEUR.

Elle est une bien longue paraphrase de l'origi-

nal. Il vous a fallu six vers pour en traduire deux. Les sousentendus d'Ausone, auxquels vous suppléez, ne sont pas
heureux ; il en est deux surtout que je n'aurais peut-être pas
osé me permettre. La joie, l'aspect, le pis , la croupe, l'aiguillon, le hameau, le bercail, la fausse apparence, tout
cela allonge démesurément votre traduction, et en fait, permettez-moi de le dire, une amplification d'écolier de troisième. Je n'échapperais pas à votre semonce, si je l'avais faite,
souffrez que j'aie au moins une fois mon tour.
L'ARISTARQUE.
L'AUTEUR.

Diable, diable !
Là! voilà que, de dépit peut-être, vous avez

renversé ma tabatière d'un coup de coude.

�426
L'ARISTARQUE. Oh, j'en suis bien fâché !... mais il en reste
encore un peu.
L'AUTEUR. Je pourrais critiquer encore le ruminant bétail.
Il vaudrait mieux., je crois, faire suivre le substantif de son
épithète. Je ne pense pas non plus que le mot bercail soit
le mot propre ; c'est celui d'étable. Un bercail, proprement
dit, n'est le gîte que des chèvres et des brebis. Enfin , vous
avez substitué le présent au futur, ce qui n'est pas bien
pensé, car vous réalisez ainsi ce qui dans l'idée de l'auteur
n'est qu'une plaisanterie.
L'ARISTARQUE. Allons, allons ! je passe condamnation sur
tout cela , et m'écrie avec B^iileau :

« La critique est aisée , et l'art est difficile. »

Je n'ai jamais pu comprendre la patience des Delille, SaintAnge , Baour-Lormian , de tous les poètes français, enfin ,
qui ont traduit en vers des poèmes latins, anglais ou italiens, de dix , douze et quelquefois même de vingt chants.
L'AUTEUR. Oh, oui ! Monsieur , j'aimerais mieux être condamné à compter, un à un , tous les grains de blé d'un gros
tas, que de l'être à faire un travail si pénible et si peu
estimé.
Dieu vous garde, pour en revenir au sujet de notre
conversation de tout-à-l'heure , ou plutôt qu'il garde Narbonne de pareilles trouvailles ! On découvrit, il y a quelques
années, une vieille mosaïque, dans les environs d'une
malheureuse petite ville qui s'est donnée le luxe d'un musée.
Elle fut jugée , tout d'une voix , magnifique, admirable par
les archéologues du lieu, au grand étonnement de deux ou
trois maçons présents, qui se faisaient forts de faire au
moins aussi bien dans ce genre. On décida de l'enlever sans
l'endommager davantage, s'il était possible , car elle n'était
pas bien conservée, et de la hisser au musée, grande mansarde sous les combles d'un ancien palais épiscopal, à tren-

�KTi
te-trois mètres du sol, d'où l'on pourrait parfaitement vérifier, comme du haut d'un observatoire, les lois de la chûte
des corps, et éclairée par une vingtaine de lucarnes étroites
et oblongues, se sentant le coude comme des recrues au
port d'arme, ce qui donne tout-à-fait à cet étrange local
l'air d'une longue cage à poulets. Un appareil fort coûteux
fut imaginé pour cela par un officier du génie, membre de
la docte Société. Trente à quarante hommes de peine s'attelèrent au câble, dont le mouffle était frappé sur l'appareil
contenant la merveilleuse mosaïque, et... tire! tire! Enfin,
Monsieur, ce précieux morceau de marqueterie marmoréenne fut hissé à la hauteur voulue. On le plaça au milieu
d'une salle dont il surcharge la voûte délabrée. Il est
aujourd'hui exposé aux regards d'un public qui, dans son
ignorance , n'a pas l'air d'en faire grand cas , malgré l'antiquité du monument. On ne sait pas trop si c'est une tête
d'homme ou d'orang-outang que l'artiste a voulu représenter, dans un des compartiments, peut-être est-ce la hure
d'un sanglier; on l'a entouré ou on l'entourera, si ce n'est
déjà fait, d'une balustrade en fer, pour que les indiscrets
n'en approchent pas de trop près; les archéologues de cette
bicoque se pâment d'aise en le regardant, mais il en a coûté
à la ville quelque chose comme deux mille francs pour le
réparer et le caser. Dieu vous garde encore une fois de
pareilles trouvailles !
L'ARISTARQUE. US n'ont donc pas à craindre les archéologues de cette bicoque que les rats de leur mansarde aux
antiquailles, trompés par la ressemblance, aillent ronger
les oreilles ou le bout du nez de la figure humaine ou simiane, représentée dans leur mosaïque.
L'AUTEUR. Je suis étonné, Monsieur, que le lavabo de
marbre, dont nous parlions tout-à-l'heure, n'ait pas été vendu
ou soustrait, en 95, comme tant d'autres objets de prix qui
paraient le palais archiépiscopal, comme les chenets de la
salle à manger, par exemple.

�428
L'ARISTARQUE.

OÙ

les avez-vous vus?

L'AUTEUR.

Je les vois tous les jours, et j'y pose souvent,
en hiver, mes pieds profanes, chez M. Martin Nombel, qui
les tient de M. Espallac, son beau-père. Us furent vendus
quatre-vingts francs à ce dernier.
L'ARISTARQUE.

Il devrait bien nous les donner, M. Nombel,

ou prendre en échange les chenets de l'ameublement de
salon , que nous légua M. Coussières.
L'AUTEUR.

Mais vous ne les avez pas encore ; madame

veuve Coussières en a l'usufruit.
L'ARISTARQUE. C'est juste.
L'AUTEUR.

Une chose, q.ue vous ne savez peut-être pas,

c'est que M. Espallac aîné se rendit adjudicataire, à la même
époque, pour quelques écus, du beau tombeau de M. de
La Borde et de deux grosses colonnes de granit. Il négligea
de retirer ces objets qui ne furent, pas remis en vente; ils
restèrent déposés dans le vieux cloître de Saint-Just. Les
temps changèrent, les églises se rouvrirent, et le tombeau
en question fut rétabli dans la chapelle de Saint-Joseph.
« Savez-vous », disait un jour à M. Espallac, son cousin
M. Grime, sculpteur marbrier d'un vrai mérite, « que vous
« aviez fait, en achetant ces objets d'art, une magnifique
« affaire; la statue seule de M. de La Borde vaut plus de
« dix mille francs. »
L'ARISTARQUE. Que ne valait donc pas à ce compte le tombeau de Philippe-le-hardi !
L'AUTEUR.

Nous parlions avant-hier de Mgr. Dillon , qui

avait cinq cents mille francs de rente, et qui prétendait
qu'un honnête homme ne pouvait pas vivre avec cent mille.
Avez-vous au musée son portrait? Si vous ne l'avez pas et
que vous teniez à vous le procurer...
L'ARISTARQUE.
L'AUTEUR.

Mais oui.

Vous le trouverez à Montpellier, dans l'atelier

de M. Grime. C'est un médaillon en marbre , de forme ovale

�429
et d'un mètre et demi de circonférence. Il était, au commencement de la révolution de 1789, dans l'ancien évêché
de cette ville, et il aurait été brisé par les terroristes si
M. Grime l'aîné, qui l'appréhendait, n'eût fait disparaître
en cachette, au ciseau, sur ce médaillon, les insignes de la
dignité de cet éminent personnage, ne laissant au cou du
portrait que le rabat. Dans cet état, on le prit pour celui
d'un chanoine ordinaire, et il fut vendu ou donné à M. Grime. Je crois que vous l'auriez pour peu de chose.
L'ARISTARQUE. Ce serait une bonne acquisition. Mgr. Dillon
fut un prélat éloquent et très-éclairé. Il donna d'excellents
conseils au clergé français, dans les deux assemblées des
notables, qui eurent lieu en 1787 et 1788, et il ne tint pas à
lui que la révolution ne fut prévenue, si elle pouvait l'être,
par le comblement du déficit. Son patriotisme était à la hauteur de ses lumières. C'est sous sa présidence que, le 29
janvier 1789 , dans l'assemblée des États de la province,
les deux premiers ordres émirent avec enthousiasme le vœu
personnel d'être assujettis à toutes les impositions, tant
royales que locales, et décidèrent d'adresser cette résolution
généreuse au roi ainsi qu'aux deux chambres du clergé et de
la noblesse des prochains États-généraux, pour y être sanctionnée par l'adhésion et le vœu commun de leur ordre respectif. Il n'était pas fort, par exemple , sur le bréviaire , Mgr.
Dillon, et l'on rapporte de lui, à ce sujet, un mot assez
plaisant: Il se trompa, un jour, en disant la messe, et
prêta à rire aux ecclésiastiques qui l'assistaient. Il n'en continua pas moins sans se déconcerter; mais, la messe finie,
« Messieurs, dit-il à son entourage , quand nous nous trom« perons que ce soit hardiment. C'est l'unique moyen de ne
« pas être moqués. »
L'AUTEUR. Mais ce trait, Monsieur, je l'ai mis eu vers
dans mon poème de la Grenouille de Saint-Paul :
« Moussu Dilloun qu'oufficiabo,

�430
(dit Morand le lils, à son vieux père, tailleur de pierre, qui
le questionne, à son retour dans sa ville natale, sur ce qu'il
a vu à Narbonne...)
« Dins sous ourëmus se trotimpabo;
« Sa mëmouèro y jouguèt lou tour ;
« Mais, fier coumo un page dé cour,
« Se tournant bès soun gran-bicari,
« Paoucfort coum'êl suV brèbiari,
« Y dîgùèt : — Quand nous troumparén,
«
«
«
«
«

Que sioguë aovmëns hardidomën,
Sé boulèn pas passa pei d'azés,
Car, moun amie, dinsfosso cazés,
Audaces fortuna juvat. —
Aquël mot l'eï pas doublidat. »

L'ARISTARQUE. Voilà qui est bien tourné. Voulez-vous que
je vous rapporte un autre trait de Mgr. Dillon? Il me paraît
plus repréhensible que le premier, mais la position critique
dans laquelle il se trouvait l'excuse un peu, et sa mémoire
ne peut beaucoup en souffrir. Reportons-nous , d'ailleurs ,
à cette époque. L'incrédulité religieuse était dans l'air, en
province comme à Paris, à Versailles surtout, où vivait
principalement ce prélat de cour, et il ne pouvait se faire
qu'il ne fût un peu atteint de l'esprit de vertige, qui poussait
une grande partie du haut clergé à saper lui-même les fondements de son pouvoir. Mgr. Dillon revenait en voiture,
avec quelques chanoines de son chapitre, de la maison de
campagne d'un de ses amis. Son automédon habituel, nommé
Fricassou, la conduisait. Il avait fait une très-grosse averse
dans la soirée et, par-ci, par-là, quelques gros nuages,
déchirés parla raffale, évacuaient à gros grains l'eau récelée
dans leurs élastiques et vastes flancs. Le chemin que suivait
la voiture était inondé et presque impraticable sur plusieurs
points. Dans un bas fond, les roues de la voiture se trouvant enfoncées dans la boue jusqu'au moyeu, les chevaux
harrassés s'arrêtent et ne veulent plus tirer, malgré les cris

�451
et les coups de fouet du cocher. Un gros quart d'heure
s'écoule, la nuit approche, et Monseigneur trépigne d'impatience. Il met enfin la tête à la portière et demande à Fricassou s'il va être condamné à descendre avec ses compagnons de route, et à s'en aller à Narbonne, en souliers fins
et en bas de soie, par un temps et par un chemin pareils.
« Monseigneur, lui répondit Fricassou, c'est fort à craindre;
« mais je dois vous avouer que je n'ai pas encore employé
« les moyens les plus énergiques pour animer mes chevaux
« et les faire tirer, bon gré malgré. — Eh, maraud! lui
« répartit l'archevêque, qu'attends-tu donc? n'est-il pas
« assez tard ! et quels sont-ils ces moyens ? emploie-les,
« quand ils devraient en crever !—• C'est, Monseigneur, de
« jurer et de sacrer tout à mon aise, comme le font tous mes
« pareils dans un cas semblable. Je n'ai pas trop osé le faire
« jusqu'ici par respect pour votre Excellence. — Oh ! si ce
« n'est que cela, je te donne d'avance l'absolution. Cherche
« dans ta cervelle de voiturin les jurons les plus forts qu'elle
« renferme ; multiplie-les tant que tu voudras, arnalgame« les comme tu l'entendras; mais, au nom de Dieu! tire« nous d'ici. » Ainsi dit par lè prélat, et ainsi fait par Fricassou , de sacrojurale mémoire, et Monseigneur rentra
dans Narbonne, en fort triste équipage , quant à sa voiture
et à ses chevaux, mais sec et net de sa personne, comme
il était parti. Pour son cocher Fricassou, il n'avait que les
dents de sèches, et, sans crottes, que son couvre-chef,
tout imbibé d'eau et aussi déformé que le feutre d'un pierrot
ou d'un crocheteur.
L'AUTEUR. Bien narré, Monsieur. Mgr. Dillon ne fut pas
une des victimes de la révolution; il avait émigré de bonne
heure. J'ai ouï dire qu'il ne rentra pas en France, et qu'il
mourut en Angleterre, en 1806.
L'ARISTARQUE. Je l'ai entendu dire aussi. S'il avait vécu
jusqu'en 1815, il aurait applaudi au projet de concordat

�452
dans lequel son siège archiépiscopal était rétabli. C'est
Mgr. Fournier, alors évêque de Montpellier, qui était destiné à le remplir ; mais un changement de ministère, dans
le sens libéral, amena le retrait du projet.
L'AUTEUR. Mais, voyez-donc, Monsieur, quel gros bouquet vient de faire cette grisette dans vos plâte-bandes !
L'ARISTARQUE. Et Madame Payen n'est pas là !... Mais vous
n'y pensez pas , la belle !
LA GRISETTE.

Eh, tè ! dé qui fa aco-n'él, aquél bièl cassol !

. Puisque vous le prenez sur ce ton, je vais
vous faire mettre à la porte. Gomme membre tout à la fois
du conseil municipal et de la société archéologique, j'ai
double qualité pour voiis empêcher de fourrager le jardin.
L'ARISTARQUE

LA GRISETTE.

Gacho-lou, tè ! qu'és rougé coumo un pébrot.

Sé mé toucats, bous coupi las lunétos
Mariétou, béni

Anén nous-èn,

è laïssén-lou staïré.

L'ARISTARQUE. Quelle insolence ! voilà comme on élève les
jeunes filles! Quelles mères de famille cela promet,
si
pourtant elles ont la chance de faire une bonne fin !
L'AUTEUR. Le maraudage de cette fille me rappelle un trait
de Mgr. l'archevêque de Bonzy, qui permettait volontiers
au public narbonnais de venir se promener dans son jardin,
mais ne pouvait souffrir qu'on le gaspillât. Ce prélat ayant
avisé un jour d'une fenêtre une dame qui cueillait des fleurs
à poignées, dans un carré, mit la main à la poche, en tira
un petit écu, et le lui envoya, de sa part, en lui faisant
dire qu'elle allât en acheter avec cet argent chez les jardiniers, parce que celles de son jardin étaient pour le plaisir
de tout le monde. La dame sentit cet affront, jeta les fleurs
par terre, et sortit fort indignée de cette prétendue impolitesse de l'archevêque.
L'ARISTARQUE. N'est-ce pas le même archevêque qui ayant
vu un matin , d'une fenêtre donnant sur la grande cour, un
de ses domestiques qui cherchait à cueillir... un baiser sur

�455
les lèvres d'une jeune fille, venue pour puiser de l'eau au
puits de cette cour, et qu'il ne voulait pas mordicus laisser
aller sans qu'elle acquittât cette prétendue redevance, cria
à ce serviteur, trop exigeant, que l'archevêque de Narbonne
donnait gratuitement de l'eau à ses voisines, et ne la leur
vendait pas?
. Le mot est fort joli. On l'attribue à Mgr. Claude

L'AUTEUR

de Rebé.
L'ARISTARQUE. C'était pourtant un homme bien grave que
Mgr. de Rebé !
L'AUTEUR. Oui, Monsieur, ce qui ne l'empêchait pas de
lâcher, par-ci par-là , quelques bons mots.
L'ARISTARQUE. Il fut le successeur de Mgr. de Vervins, dont
il avait été le coadjuteur.
L'AUTEUR. Et il occupait le siège archiépiscopal de Narbonne précisément à l'époque où le duc Henri de Montmorency, gouverneur du Languedoc, mécontent du cardinal
de Richelieu, qui, blessé dans son orgueil parla popularité
militaire , la double influence, dans le Languedoc et à Paris,
la gloire et la magnificence de ce grand seigneur féodal, ne
cessait de le desservir auprès du roi, embrassa ouvertement
le parti de la reine mère et du frère de Louis XIII, et reçut
ce prince rebelle dans son gouvernement.
L'ARISTARQUE. L'imprudent! sa lutte avec le terrible cardinal était celle du pot de terre contre le pot de fer, du
cygne contre le vautour. Le duc d'Orléans devait entrer en
Languedoc avec une grosse armée ; il n'amena que deux
mille cavaliers wallons, allemands ou croates et quelques
centaines de gentilhommes qui s'étaient attachés à sa fortune. Montmorency avait compté sur le mécontentement des
peuples de la province, qui souffraient impatiemment les
atteintes portées par les nouveaux édits à leurs libertés;
ce mécontentement, bien réel, ne put cependant déterminer les languedociens catholiques, fatigués des longues
38

�454
guerres religieuses, qui avaient si longtemps désolé le pays,
à embrasser la cause de leur gouverneur, bien qu'ils lui
fussent fort attachés. Les religionnaires, contents de l'édit
de pacification que le roi leur avait accordé tout récemment,
ne bougèrent pas davantage, et Richelieu recueillit le fruit
de la modération qu'il avait montrée à leur égard , après la
chute de La Rochelle et les revers du duc de Rohan, leur
général en chef. Tout le haut-Languedoc fut contenu dans
le devoir par le parlement de Toulouse ou par les troupes
du maréchal de Schomberg, et la plus grande partie du basLanguedoc, par celles du maréchal de La Force, qui manœuvrait sur les derrières du petit corps d'armée de Gaston.
Presqu'aucun gouverneur des principales villes de la province ne se laissa séduire ou intimider par les promesses
ou les menaces de Monsieur et de Montmorency. Un corps
de troupes espagnoles devait entrer en France par la frontière du Roussillon, mais la rapide répression de cette
révolte mal combinée ne lui en donna pas le temps. La
fidélité du gouverneur de Leucate, qu'on avait promis de
leur livrer, ne put être ébranlée
L'AUTEUR. C'était, sans doute, encore un Saint-Aunez.
L'ARISTARQUE. Précisément...Mais, à propos, vous ne savez
pas! vous avez, dans plus d'un endroit, exalté le grand
courage, la probité rigide, la fidélité inaltérable des SaintAunez, qui furent, de père en fils, sous plusieurs de nos
rois, en possession du gouvernement de Leucate. Le dernier
rejeton connu de cette famille se montra digne de son nom
au grand combat livré sous les murs de cette forteresse , en
4657; c'est très-bien. Je vous étonnerai beaucoup maintenant, en vous disant que j'ai appris hier seulement que ce
même gentilhomme trahit son roi, et passa du côté des
espagnols, au commencement du règne de Louis XIV.
L'AUTEUR. Que me dites-vous là ! mais c'est impossible !
je jurerais que cela n'est pas.

�I

435
L'ARISTARQUE. Ne jurez pas, Monsieur, ne jurez pas! la
preuve de cette félonie se trouve dans une lettre de GuyPatin. Il l'annonce à un de ses amis dans un paragraphe
fort court. Je l'ai lu et relu, et je me le rappellerai fort
bien : « Vous avez, sans doute, ouï parler de la révolte de
« M. de Saint-Aunez, jadis gouverneur de Leucate, qui,
K mécontent de la France , s'est retiré à Barcelone et à pris
« le parti du roi d'Espagne. On dit qu'il a écrit au roy une
« grande lettre dans laquelle il se plaint fort de MM. Colbert
« et Letellier. »
L'AUTEUR. Oh, mon Dieu ! je suis tout confondu de ce que
vous m'apprenez. On lui promit peut-être, lors de la démolition de Leucate, un autre gouvernement, qu'il n'obtint
pas. Peut-être aussi qu'il ne toucha pas les cent mille livres
d'indemnité votés en sa faveur par les États de Languedoc ;
mais cela ne l'excuse pas. Oh , le malheureux ! les mânes--de
ses ancêtres, de son aïeule ou bisaïeule Constance de Cczelly
surtout, dûrent s'en indigner dans leurs tombeaux. Est-ce
que vous avez les œuvres de Guy-Patin ?
L'ARISTARQUE. Non , c'est un de mes confrères qui me les a
procurées; je les lis actuellement. J'y ai trouvé bien autre
chose, c'est qu'à peu près à cette époque, le prince de
Conti, gouverneur du Languedoc, donna l'ordre à M. de
Trégouen , lieutenant du roi à Narbonne, de faire arrêter le
sieur de Chef-de-Bien, baron de Puiserguier.
L'AUTEUR. Encore! il fut donc aussi, ce Chef-de-Bien,
infidèle à son roi et traitre à son pays. Les plus belles souches ont donc toujours quelque courson mal venu qui les
dépare !
L'ARISTARQUE. Ce n'est pas cela. Ce seigneur ne fut pas
poursuivi pour un fait de trahison, ou du moins sa trahison
ne compromit pas du tout l'intérêt de l'État; elle ne nuisit
qu'à sa partie adverse, quelque temps avant un peu trop
complaisante. Tant pis pour les belles qui se laissent attra-

�4 5 fi
per , fussent-elles des demoiselles de grande maison , comme
dans l'espèce ! M. de Chef-de-Bien avait mis, dit-on, dans
un état, qui n'est intéressant que quand il est le résultat
d'amours légitimes, Mademoiselle de Durban, et ne voulait
pas l'épouser. La famille de cette autre Ariane, abandonnée.... dans ses rochers des Corbières, eut le crédit d'obtenir contre lui un mandat d'arrêt. Il est probable que le gouverneur du Languedoc , mieux informé des circonstances
du délit, commis peut-être sans préméditation , et à la suite
d'une de ces provocations qui mettent les hommes les moins
entreprenants hors d'eux-mêmes, se départit de la poursuite. On ne connaît pas la fin de cette affaire. D'où vient
le nom de Chef-de-Bien, Monsieur ?
L'AUTEUR. La devise de cette maison l'explique : Dux ex
virtute sum, fui, semper ero.
L'ARISTARQUE. Ah, ah!
mais alors le Chef-de-Bien qui
trompa son amante ne fut pas fidèle à la devise de sa famille. « Les mots en sont sacrés », comme ceux de la devise de Tancrède.
L'AUTEUR. Le mot virtus ne s'entend ici, Monsieur, que du
courage militaire, de la fidélité à son roi et du dévouement
à sa patrie, qualités que les Chef-de-Bien possédaient à un
haut degré.
. Ce n'est pas ainsi que l'entendaient les anciens preux ; et la cour d'amour de la vicomtesse Ermengarde aurait condamné ce volage Thésée à épouser.... son
amante abusée. Je continue ce que je disais de la rébellion
de Montmorency. Le gouverneur de Narbonne était bien
disposé pour lui; mais il fut tenu en échec par l'archevêque,
qui finit par déterminer les habitants à expulser de sa ville
épiscopale toutes les personnes soupçonnées de favoriser le
parti du duc d'Orléans. Enfin tout tourna contre le pauvre
duc de Montmorency, soit que ce seigneur, dont la qualité
distinctive n'était pas la prudence, eut mal pris ses mesures
L'ARISTARQUE

�457
ou que ses agents , gagnés par Richelieu , qui avait partout
des yeux et des oreilles à son service, eussent éventé ses
intrigues, soit que le frère du roi eut dévancé de deux mois,
comme plusieurs historiens le disent, son entrée en Languedoc. L'argent surtout manqua à Montmorency, et le cardinal ne lui donna pas le temps de se faire envoyer une
somme considérable qui fut trouvée dans son hôtel, à Paris,
lors de la saisie de ses meubles et de ses effets, quelques
jours avant le départ du roi, pour la province, avec un
troisième corps d'armée.
L'AUTEUR. Ajoutez , Monsieur, que le duc de Guise, gouverneur de la Provence , et le duc d'Épernon , gouverneur
du Dauphiné, qui avaient promis leur concours à Montmorency, protestèrent de leur fidélité au roi au moment décisif.
Mais la lassitude des populations méridionales, la déconsidération du frère du roi, âme de ce complot, et la promptitude des mesures prises par le cardinal, pour l'étouffer,
furent surtout la cause de son insuccès, bien que Montmorency fut adoré dans son gouvernement, et que l'on ne put
douter des mauvaises dispositions de Richelieu, au sujet
des institutions du pays. Le rôle de l'archevêque de Narbonne , dans cette bourrasque qui faillit attirer sur la province les plus grands malheurs, fut assez beau. Ce prélat,
très-respectable par sa prudence , sa sagesse et sa capacité ,
et qui était attaché au duc de Montmorency, avait donné en
toute occasion, mais surtout dans l'assemblée des États convoqués à Pézénas, en décembre 1651, des marques de son
zèle pour les intérêts de la province, qu'il soutint avec
fermeté ; mais dès qu'il sut que le duc avait résolu de recevoir Monsieur dans son gouvernement, de le soutenir, et
d'engager.les États à se déclarer pour lui, il ne négligea
rien pour le détourner d'une démarche si périlleuse et pour
faire appercevoir aux États le piège qu'on leur tendait.
La session des États se prolongea jusqu'à la fin de juillet

�458
1632. Montmorency s'était appliqué pendant ce temps, mais
surtout pendant la nuit du 21 au 22 de ce mois, avec Delbène, évêque d'Albi, créature de la reine mère et le plus
actif des partisants de Monsieur, à briguer les suffrages des
députés, et il en avait gagné une partie par les promesses
qu'il leur avait faites de faire rétablir les privilèges de la
province sur le pied qu'ils étaient du temps du feu roi.
Quand il eût pris toutes ses mesures , il se rendit à l'assemblée du 22 juillet, au matin , avec les commissaires du roi.
L'affaire de Yédit des élus, que le cardinal voulait établir
dans chacun des vingt-deux diocèses de la province, pour
procéder à la répartition et à la perception des impôts, contrairement aux usages établis, ayant été mise en délibération , les États convinrent de nommer des députés à la cour,
pour lui demander la révocation tant de cet édit que de
quelques autres, comme contraires aux libertés de la province. Tout-à-coup Delbène, évêque d'Albi, se leva et déclara qu'il n'était plus question d'élus ni de commissaires,
mais bien de se joindre au duc de Montmorency et de lui
faire l'octroi accoutumé, qu'il recevrait sans l'assistance des
commissaires, et qu'il fallait lui donner le pouvoir d'assembler les États toutes les fois qu'il le jugerait à propos. Les
autres opinants embrassèrent le même avis, soit par crainte,
soit par attachement pour Montmorency, ne faisant pas assez
d'attention aux suites qu'il devait avoir. L'archevêque de
Narbonne, président de l'assemblée, qui les prévoyait, fut
presque le seul qui s'y opposa fortement. Il interrompit
souvent les orateurs, en leur remontrant qu'ils commettaient un crime de lèse-majesté; mais, malgré tous ses
efforts, la motion séditieuse de l'évêque d'Albi fut adoptée,
et on dressa cette funeste délibération dans laquelle les États
de Pézénas, après avoir exposé, dans les termes les plus
pathétiques, tous les maux que souffrait la province, unissent ses intérêts à ceux de Montmorency, qui, de son côté.

�439
s'unit inséparablement à elle et aux États, afin d'agir ensemble pour le service de Sa Majesté, le bien et le soulagement du pays.
A la sortie de cette tumultueuse assemblée, Montmorency
craignant que l'archevêque de Narbonne ne fit rétracter la
délibération par son autorité, lui envoya des gardes pour
l'arrêter et le faire conduire dans une chambre de son palais.
11 fit aussi arrêter les commissaires du roi, et donna ordre
de faire fermer les portes de Pézénas, où il établit des gardes, afin que les députés des États dont il avait forcé, en
quelque sorte, la plupart, à prendre la délibération dont il
s'agit, ne pussent lui échapper.
. Quel remue-ménage dans Pézénas ! Il a donc

L'ARISTARQUE

eu ses beaux jours Pézénas.
L'AUTEUR. Oui, Monsieur, au moins pendant la durée du
gouvernement d'Henri de Montmorency, qui vivait aux environs , dans sa maison de plaisance de la grange des prés,
presque aussi royalement que Louis XIII à Fontainebleau.
. Les encouragements ne devaient pas man-

L'ARISTARQUE

quer aux poètes de Pézénas, à cette époque, car Montmorency, qui possédait toutes les grandes qualités qui avaient
illustré sa race, avait le sentiment des supériorités de l'esprit et cet instinct de poésie qui caractérise les âmes élevées. Scudery le nomme le père des soldats et le protecteur
des poètes, dans la préface de son premier roman, qu'il lui
dédia. L'hôtel Montmorency fut comme l'hôtel Rambouillet
un lieu de réunion pour les littérateurs du temps, un véritable bureau d'esprit.
L'AUTEUR. Tout cela, Monsieur, ne pouvait que porter
ombrage à Richelieu, qui voulait en être le seul protecteur
et rémunérateur. Montmorency, ayant fait réunir, l'aprèsmidi du même jour, les députés des États, sous la présidence de l'évéque d'Albi, le plus ancien de tous les évêques
de l'assemblée , ce prélat leur fit prendre une seconde déli-

�440
bération, aussi compromettante que la première. Le lendemain , le duc, après avoir exigé, de gré ou de force, des
députés , la signature des deux délibérations , fit ouvrir les
portes de Pézénas, et leur donna la liberté de se retirer. Il
élargit aussi, mais trois jours après seulement, l'archevêque de Narbonne et les commissaires du roi.
Montmorency ayant levé entièrement le masque après la
séparation des États, songea à s'assurer des principales
villes du Languedoc. Il envoya divers émissaires dans toute
la province pour exiter les peuples à s'unir à ses intérêts et
à n'obéir qu'à ses ordres, et commanda de lever des troupes
pour le service du roi. Il fit partir pour leurs diocèses cinq
à six évêques qui lui étaient entièrement dévoués, et qui
parmi les prélats étaient les chefs de la conspiration. La
plupart engagèrent, soit par promesses , soit par menaces,
leurs villes épiscopales à embrasser le parti du duc.
Montmorency, s'étant assuré de Béziers, envoya des émissaires à Narbonne , dont il comptait s'emparer par les intelligences qu'il avait avec le gouverneur et avec quelquesuns des principaux habitants. Ayant déjà pris ses mesures
à la cour d'Espagne pour en être soutenu, il avait projeté
de se saisir de cette ville importante et d'y mettre une garnison espagnole.
L'ARISTARQUE. C'est ce que je ne puis pas pardonner à la
mémoire de Montmorency. Qui sait si les espagnols n'auraient pas gardé Narbonne comme garantie des sommes
qu'ils prêtaient à Monsieur, pour le soutenir dans sa rébellion?
L'AUTEUR.
Précisément; c'est ce que le gouvernement
d'Espagne avait formellement stipulé. Le duc comptait
tellement sur la réussite, qu'il devait partir le lendemain
pour aller prendre possession de Narbonne; mais l'archevêque de cette ville fit échouer, comme vous l'avez dit, tous
ses projets, et engagea les consuls à fermer les portes à ses

�441
émissaires. Les habitants se fortifièrent ensuite, chassèrent
de la ville tous les partisants du duc, et reçurent dans leurs
murs quelques troupes du roi qui avaient débarqué sur la
côte.
L'ARISTARQUE. Ils furent mieux inspirés que ceux de Lézignan qui avaient embrassé le parti de Gaston.

. La fin de cette échauffourée, qui se termina si

L'AUTEUR

déplorablement pour Montmorency et si honteusement pour
Gaston, n'est pas de notre sujet. Vous savez qu'après le
combat de Castelnaudary, Gaston , ayant battu en retraite ,
ne put obtenir des habitants de Béziers que les débris de
sa petite armée y entrassent ; que craignant d'être livré
par eux à Schomberg, il rebroussa chemin, à quatre heures du matin et aux flambeaux, sur Olonzac, où il resta
quelque temps; et qu'il finit par demander pardon à son
frère dans les termes les plus humiliants. Nous n'avons
voulu vous et moi, dans cette partie de notre entretien,
que nous rémémorer la fermeté avec laquelle l'archevêque
Claude de Rebé résista aux séductions et aux menaces du
duc de Montmorency, auquel il n'était nullement disposé à
faire le sacrifice de son devoir de fidèle sujet du roi, bien
qu'il déplorât les iniquités dont on payait les services du
filleul d'Henri IV, de l'héritier du plus grand nom de France,
et qu'il vit avec beaucoup de regret les atteintes portées par
le despotique cardinal aux vieilles libertés de la province.
L'ARISTARQUE. Oh oui, bien vieilles! car elles remontaient
au moins au temps de l'empereur Honorius. IL faut, Mon-

sieur, que les mercenaires étrangers qui formaient le noyau
du corps d'armée de Gaston aient commis bien des violences
dans le Minervois, pour que le souvenir de leur passage soit
encore vivant dans le cœur des habitants de ce pays. Les
paysans n'y prononcent qu'avec terreur le nom daspoulacrés
(des polaques); j'ai pu m'en convaincre moi-même.
. Mais c'étaient aussi, Monsieur, des polaques

L'AUTEUR

�442
que ces Hongrois qui passèrent les Alpes, en 924, et qui,
n'ayant point trouvé de résistance en Provence, s'étendirent à leur gré dans toute la Gothie. Leur irruption jeta
l'alarme dans tous les esprits. Ceux qui furent assez heureux pour éviter le glaive abandonnèrent le pays; mais,
par bonheur, une épidémie se mit parmi ces barbares,
dont elle fit périr une grande partie, et Raymond Pons,
comte de Toulouse, en profita pour achever de les exterminer. La fureur et la barbarie de ces polaques fut portée à
de tels excès qu'on peut dire que si leur irruption fut la
dernière que notre province éprouva, en différents temps,
de divers peuples barbares, elle fut peut-être la plus funeste. Quoiqu'il en soit, il est constant que les mercenaires
étrangers, polaques ou croates avec lesquels Gaston, duc
d'Orléans, entra en France par la Bourgogne, promenèrent
sur leur passage, à travers plusieurs provinces, le meurtre,
le viol, le pillage et l'incendie, et vous êtes fondé à croire
qu'ils ne ménagèrent pas davantage le Minervois dans leur
débandade. Ah, tcheu... Oh, mon Dieu! j'aurai oublié mon
mouchoir ; je vais être obligé de vous quitter.
L'ARISTARQUE. Mais non, car le voilà sous le banc. Vous
n'avez plus rien à me dire au sujet de Mgr. de Rebé?
L'AUTEUR. Non, Monsieur, que je sache.
L'ARISTARQUE. Mais vous n'y pensez pas ! Son plus beau
titre de gloire vous ne pouvez pas l'ignorer. Vous l'avez
montré jusqu'ici rendant scrupuleusement à Dieu ce qu'on
doit à Dieu, à César ce qu'on doit à César; il reste à dire
qu'il rendit' au Languedoc, dont il était le plus auguste
représentant, plus que n'avaient jamais fait à cette province, si jalouse de ses franchises, les plus vertueux, les
plus savants et les plus énergiques de ses prédécesseurs.
L'AUTEUR. Je n'ai pas à me reprocher cette omission , Monsieur, j'ai dit que sous le cardinal de Richelieu il avait
défendu avec beaucoup de fermeté les vieilles libertés du
Languedoc.

�443
. C'est surtout après la mort de Louis XIII,
pendant la régence d'Anne d'Autriche, qui fit nommer
Gaston, déjà lieutenant-général du royaume, gouverneur
du Languedoc, d'une province qu'il avait mise naguère à
deux doigts de sa perte, et dont il voulait faire sa vache à
lait, que Mgr. de Rebé se signala par son énergie à défendre
les libertés de nos aïeux , odieuses aux partisants des abus,
aux déprédateurs de la fortune publique et du patrimoine
des particuliers. Il fut plusieurs fois victime de son courage. L'abbé de La Rivière, cet indigne favori de Gaston,
qu'il gouvernait absolument, devint son ennemi personnel.
Le prélat fut outragé par lui de la manière la plus ignoble,
et menacé du traitement le plus ignominieux , à la cour de
Louis XIV, encore mineur, comme chef de l'ambassade,
chargée par les États de faire entendre à la régente et au
duc d'Orléans les doléances de la province contre les envahissements du pouvoir gouvernemental, mais il défendit
avec tant de force son caractère de prélat et de député,
qu'il fallut bien obtenir de lui le pardon du misérable qui
avait osé l'insulter. « Monseigneur, dit-il au duc d'Orléans,
« la province de Languedoc, constamment fidèle à ses rois ,
« croyait qu'elle serait désormais sous la protection de S. M.
« la reine régente et de Votre Altesse , à l'abri des entre« prises de ces hommes, fléaux des cours, et qui ne sau« raient vivre avec quelque honneur sans les bontés des
« princes qui veulent bien les assister et les élever jusqu'à
« eux; mais par l'effet de la bonté, magnanimité et largesse
« des dits princes , il provient trop souvent qu'ils s'égarent
« et pensent qu'ils peuvent, sous couleur de prendre les
« intérêts de leurs augustes maîtres, violer toutes les règles,
« fouler aux pieds tous les devoirs, et introduire dans le
« gouvernement d'une nation libre toutes les mauvaises
« habitudes que l'on ne pourrait souffrir patiemment en un
« pays devenu la proie d'un conquérant étranger.... Qu'on
L'ARISTARQUE

�444
«
«
«
«

ne dise pas que nos privilèges ne sont autres choses que
des octrois de nos rois de France et des statuts révocables à volonté, car on pourrait montrer qu'ils viennent
d'un temps bien antérieur à ces rois... »
L'AUTEUR. C'est bien cela.
L'ARISTARQUE.
« En Languedoc, nous tenons pour une
« vérité démontrée que nos assemblées provinciales sont
« une conséquence du régime municipal qui commença à
« fleurir sous César , et qui fut perfectionné par l'empereur
« Octave Auguste. L'assemblée générale qu'il tenait à Nar« bonne indique en quelque manière le commencement de
« cette sorte de gouvernement populaire qui, sans rien ôter
« au prince, laisse aux habitants le soin de s'occuper en
« commun de leurs intérêts. On trouve une foule d'édits
« relatifs à ce droit dans le code Théodosien, qui fut la loi
« de notre pays depuis sa promulgation.... Que si, dans la
« suite, Théodose le jeune détruisit ces coutumes, libertés
« et franchises, on sait quelles furent rétablies, l'an 448,
« par l'empereur Honorius, qui rétablit les assemblées an« nuelles des sept provinces, et leur rendit ainsi une liberté
« dont on ne pouvait justement les priver. Les visigoths,
« auxquels on céda bientôt une partie considérable de la
« Gaule, laissèrent aux habitants l'usage des lois et des
« coutumes que ceux-ci tenaient des romains, et l'on peut
« croire que les députés des provinces s'assemblèrent encore
« pour délibérer sur les intérêts communs
Les villes
« eurent toujours une magistrature libre. Quoi, de plus
« ancien, après l'invasion des barbares, que les corps mu« nicipes de Nîmes, de Narbonne, de Tolose ! On trouverait
« d'ailleurs, dès les temps du Xme siècle, des exemples
« d'assemblées provinciales composées des trois Etats. Dans
« la suite, on remarquerait les assemblées particulières des
« trois sénéchaussées de Languedoc, et c'est la réunion en
« même corps de ces assemblées qui a produit nos États-

�445
« Généraux. Ceux-ci se divisent, après la tenue de la grande
« assemblée, en corps diocésains qui prennent le nom d'as« semblée de l'assiette. Ainsi, ce qui intéresse tout le pays
« est traité par les députés de tous les habitants de ce même
« pays, et ce qui est plus particulier à chaque canton est
« traité à part. Voilà, Mgr., ce que nos ennemis, qui sont
« ceux du roi, de la reine régente et de Votre Altesse, ne
« savent point ou font semblant d'ignorer, voulant traiter
« notre Languedoc comme pays de gens domptés, vaincus
« ou esclaves; ce qui ne sera point, etc. »
. Tout cela est plein de science historique et très-

L'AUTEUR

bien pensé. Quelle noble fierté dans cet archevêque !
. Tant de courage ne devait pas rester im-

L'ARISTARQUE

puni. L'abbé de La Rivière annonça hautement qu'il se vengerait, et bientôt le secrétaire des commandements du duc
d'Orléans intima l'ordre de réunir toutes les troupes qui se
trouveraient dans le Languedoc, et de les envoyer dans les
terres de l'archevêque pour les dévaster. Comme il n'y avait
pas alors des gens de guerre dans la province, on appela
des frontières d'Italie le régiment de Languedoc, et on l'établit sur les domaines de ce prélat. Ce que cette soldatesque
effrénée y fit, sous la conduite d'un officier supérieur, plus
coupable qu'aucun de ses capitaines et soldats, est horrible
à rapporter : ils forcèrent les portes des églises, ouvrirent
les tabernacles, renversèrent les saintes huiles, emportèrent le saint ciboire, firent subir toutes sortes de mauvais
traitements à des prêtres, insultèrent les prélats de plusieurs
diocèses, et saccagèrent plusieurs villages qui ne s'en relevèrent pas de très-longtemps, « et y eussent fait pis, » dit
l'archevêque de Narbonne, dans la plainte qu'il en fit aux
États assemblés à Montpellier, en juin 1369, « n'eût été
« que quelques capitaines de ce régiment, qui étaient de
« mes amis, adoucirent le mal et sûrent se contraindre à
« n'exécuter pas toute la violence qui leur était recom« mandée. »

�446
L'AUTEUR. C'est à faire dresser les cheveux ! J'avais oublié tout cela..., mais je me rappelle maintenant que c'est
à peu près à cette époque que l'on dénonça aux États la
barbarie des traitants, qui, poursuivant à main armée le
recouvrement des impôts , dont il n'entrait dans les coffres
de l'État que la plus petite partie, ne se contentaient pas
d'enlever les meubles et le bétail des contribuables retardataires , de démolir leurs bâtiments pour en vendre les matériaux et les convertir à leur usage, de les frapper et emprisonner; mais, passant encore des biens au sang des misérables , meurtrissaient ou tuaient tous ceux qui tentaient de
s'opposer à leur violence et de résister à leur avidité insatiable. J'ai lu, qu'en 1646, à deux pas de Narbonne, à
Coursan , les gardes des Gabelles , après avoir bloqué cette
bourgade, y entrèrent pas les brèches de l'enceinte, et se
permirent tous les actes auxquels une année victorieuse,
et qui prend d'assaut une ville ennemie, aurait pu seule se
livrer.
L'ARISTARQUE. Voilà, Monsieur, comment on traitait les
habitants d'une province dont les milices avaient naguère
remporté , sous les murs de Leucate, un combat mémorable
contre les troupes les plus aguerries de l'Espagne, et des
prélats qui s'étaient mis à leur tête pour les animer de leurs
exhortations et de leurs exemples. C'est dans des circonstances semblables que l'archevêque de Narbonne, marquant
son étonnement de la tolérance accordée par les magistrats
et par l'autorité supérieure à ceux qui dévastaient la province , disait à Mgr. le prince de Conti, que si c'était par
politique et pour ne pas mécontenter des hommes que l'on
pouvait redouter, que l'on agissait de la sorte, cette politique était mauvaise, car elle pouvait aliéner les cœurs de
ceux qui, toujours fidèles , avaient donné des preuves d'un
dévouement si mal apprécié par la Cour et si mal récompensé.

�447
L'intégrité de Mgr. de Rebé fut à la hauteur de son courage. Des traitants voulant acheter, sinon la protection , au
moins le silence de ce prélat, firent prier plusieurs membres des Etats de les seconder dans leurs entreprises coupables ; mais un serment solennel, prêté avec enthousiasme ,
à l'instant même où le vénérable archevêque raconta comment on avait voulu tenter sa probité, montra que le sale
commerce dont parlait le prélat était inconnu aux représentants de la province, et l'assemblée décréta « que si
« quelqu'un de ceux qui avaient l'honneur d'être en cette
« assemblée, s'oubliant jusques-là de souiller la pureté
« qu'on y doit garder, s'abandonnait à ces infâmes prati« ques, il serait déclaré pour jamais indigne de l'entrée aux
« Etats et assiettes du diocèse, comme aussi ceux qui le
« favoriseraient directement ou indirectement. »
Claude de Rebé, commandeur de l'ordre du Saint-Esprit,
qui fut enseveli dans la chapelle de paroisse de son église,
eut pour successeur....
.L'AUTEUR. François de Fouquet.
L'ARISTARQUE. Et vous savez , sans doute, que son oraison
funèbre fut prononcée, dans la cathédrale de Saint-Just,
par un de nos plus célèbres orateurs chrétiens , qui, jeune
encore, enseignait à Narbonne l'art de la parole.
L'AUTEUR. Ce ne pouvait être, à cette époque, que le grand
Bossuet ou son digne émule Fléchier.
L'ARISTARQUE. Eh bien, c'est précisément ce dernier qui,
en 1639 , fut chargé par sa congrégation (celle de la doctrine
chrétienne) de célébrer, du haut de la chaire de vérité, les
vertus de l'illustre prélat. Fléchier enseigna la rhétorique
dans notre ville pendant huit à neuf ans, et c'est dans les
premiers temps de son professorat qu'il composa une tragicomédie, intitulée Isaac ou le sacrifice non sanglant, et un
plaidoyer latin pour l'araignée , Pro aranea.
L'AUTEUR. Je l'ignorais.

�448
L'ARISTARQUE.

« Esprit Fléchier, dit l'éditeur de ses œu-

« vres , ne parut s'élever au-dessus de ses badinages scolas« tiques, où l'on pouvait déjà observer cette connaissance
« de la langue romaine, et surtout ce talent pour la versi« fication latine qu'il fit éclater plusieurs années après, que
« dans une oraison funèbre, augure naturel de sa gloire
« future, qu'il prononça devant les États de Languedoc , en
« 4659 , avec beaucoup de succès , et qui cependant ne nous
« est pas parvenue. Il avait alors 27 ans. »
L'AUTEUR. C'est, en effet, en 4659 , que mourut Claude de
Rebé, et les États de cette année se tinrent précisément à
Narbonne , à cause de la maladie du prélat ; mais le procèsverbal de la cérémonie de ses obsèques porte que l'abbé de
Saint - Laurent, grand vicaire de Mgr. l'évêque de SaintPapoul, prononça son oraison funèbre. En croirons-nous
plutôt l'auteur de la vie de Fléchier que ce procès-verbal ?
L'ARISTARQUE.

NOUS

en croirons l'un et l'autre , Monsieur.

Une oraison funèbre digne d'un... dignitaire de l'Église, si
vénérable, ne se bâcle pas dans quelques heures. Il est possible que l'abbé de Saint-Laurent ait jeté quelques fleurs de
rhétorique sur le cercueil de Claude de Rebé, le jour de ses
funérailles, et que Fléchier ait prononcé, quelques semaines
plus tard, son oraison funèbre , devant la plus grande partie du haut clergé de la province ecclésiastique de Narbonne,
invité à cette solemnité; ces deux faits ne s'excluent pas
l'un l'autre, et je les accepte tous les deux.
L'AUTEUR.

Et moi aussi, tout bien considéré.
Il est bien regrettable, pour nous surtout,

L'ARISTARQUE.

que cette oraison se soit perdue, mais Narbonne a toujours
joué de malheur. Ajoutez cette perte déplorable à la nomenclature de ses disgrâces

Ah ! pardon, j'oubliais de

dire qu'après que Monsieur eût fait sa paix avec le roi,
celui-ci tint à Béziers l'ouverture des lîtats, et que dans la
séance de clôture des délibérations , sollicité à la clémence

�449
par l'archevêque de Narbonne, qui lui représenta avec éloquence et énergie « que la province avait été entraînée à
« son insu et comme malgré elle à la rébellion, et qui lui
« demanda grâce pour tous , sans entendre excuser les trois
« ordres qui la composaient, et surtout quelques particu« liers, » il se laissa fléchir, et n'excepta de sa miséricorde
qu'un petit nombre de gentilhommes, très-compromis , entr'autres le sieur de Luc, gouverneur de Narbonne.
L'AUTEUR. La guerre d'Espagne, Monsieur, et les troubles
de la Guienne, dont les peuples s'étaient soulevés , à l'occasion des impôts, engagèrent Louis XIII à ménager alors ceux
du Languedoc.
. Ce qui ne l'empêcha pas de faire acte d'autorité , en faisant lever une imposition extraordinaire de
100,000 livres pour fortifier Narbonne, et ce, malgré la
résistance opiniâtre du parlement de Toulouse, qui voyait
dans cette levée une nouvelle atteinte aux privilèges de la
province. Ces 100,000 livres en représenteraient aujourd'hui plusieurs centaines, et la somme dût paraître bien
forte, comparativement à celle que les États votaient tous
les ans pour cet objet, depuis Henri IV, et qui dépassait rarement 12,000 livres. Claude de Rebé, comme vous ne l'ignorez pas, eut pour successeur François de Fouquet, qui
partagea, en 1661, la disgrâce de son frère, le malheureux
surintendant des finances de Louis XIV.
L'AUTEUR. Il était archevêque depuis deux ans, Monsieur,
quand son frère fut arrêté, et cependant l'historien Anquetil
ne lui donne que le' titre d'abbé. « On aurait pu, dit-il,
« soustraire beaucoup de papiers de nature à le compro« mettre (Fouquet), surtout dans sa maison de St.-Mandé,
« où étaient les plus intéressants. L'abbé Fouquet, son
« frère, homme d'expédition, voulait que sans s'amuser à
« en faire la recherche et à les trier, on mit le feu à la
« maison, ce qui anéantirait, bons ou mauvais, jusqu'au
« moindre brouillon. »
29
L'ARISTARQUE

�4b0
. La disgrâce de l'archevêque Fouquet fut un
malheur pour son diocèse et pour Narbonne en particulier.
Il n'occupa ce siège que pendant peu d'années; mais il laissa
dans notre ville le souvenir de quelques établissements qui
y recommandent sa mémoire. Il établit les missionnaires de
Saint-Lazare dans le séminaire de Narbonne-, et fonda la
maison des sœurs de la Croix, pour l'éducation des jeunes
filles. Il fit, d'ailleurs, présent à sa métropole d'une belle
tenture de tapisserie à fond d'or.
L'AUTEUR. Ah , Monsieur ! sans le fatal événement qui enleva à la province ce prélat charitable , elle n'aurait pas eu
pour régisseur spirituel un prince de T'Église qui ne le valut
certainement pas, et qui était surtout à Claude de Rebé ce
qu'est le vil chrysocale à l'or pur. Je veux parler du cardinal de Bonzy, grand aumônier de la reine et commandeur
L'ARISTARQUE

de l'ordre du Saint-Esprit.
L'ARISTARQUE. Mgr. de Bonzy fut son successeur, en effet.
L'AUTEUR. Ce florentin qui fut présenté à Louis XIV par le
cardinal Mazarin ( avec lequel il avait tant de points de ressemblance ), commé doué d'un esprit brillant et solide , et
comme capable tout à la fois de gouverner une province
ecclésiastique et de diriger de grandes négociations, mit au
premier rang de ses devoirs d'obéir à toutes les volontés du
monarque, et livra le Languedoc à la rapacité du fisc. Il ne
s'appliqua, pendant plus de trente ans d'épiscopat, qu'à se
rendre agréable aux ministres, qui voulaient assouplir le
caractère languedocien et remplacer l'esprit d'indépendance
qui animait les députés des trois ordres, par une soumission
entière aux volontés de la Cour. Ce flatteur du pouvoir avait
pris le parti de ne pas assister aux séances des États , dans
lesquelles les commissaires du roi faisaient les demandes de
subsides, afin de ne pas être obligé de parler en faveur de
la province. Il laissait cette tâche à un autre prélat; mais
lorsqu'il fallait délibérer , il accourait, après avoir toutefois

�451
pris des mesures pour s'assurer, sinon toujours l'unanimité,
du moins la majorité des suffrages.
L'ARISTARQUE. Que voulez-vous que je vous dise ! il m'a
toujours semblé que M. Du Mège, dont vous êtes souvent

l'écho, pour cette partie de l'histoire du Languedoc, s'était
montré bien sévère à son égard. Nous ne devons pas oublier,
nous narbonnais, nous paroissiens de Saint-Just surtout,
que Mgr. de Bonzy fit ériger le magnifique autel de la cathédrale et bâtir le grand séminaire. Diplomate habile, il fut
chargé par le grand roi de plusieurs missions importantes
à Florence , sa patrie, à Venise et en Pologne.
. Eh, Monsieur ! je ne nie pas qu'il ait eu l'esprit

L'AUTEUR

astucieux et délié comme Mazarin , dont il était la créature ;
qu'il ait eu* même le goût du beau en littérature, en sculpture et même en musique. Mais lui convenait-il de servir
d'instrument aux ministres pour étouffer les libertés provinciales et ruiner la fortune des particuliers? lui convenait-il
encore de faire jouer chez lui des opéras? Un fabricien peut-il
applaudir à de pareilles choses !
. Des opéras ! qu'est-ce que vous dites donc

L'ARISTARQUE

là!
. Je dis ce que j'ai lu dans d'Aigrefeuille. Il rap-

L'AUTEUR

porte, qu'en 1678, ce prélat, pour célébrer la paix conclue
à Nimègue, donna chez lui le premier opéra qu'on eut encore vu à Montpellier. Il en fit faire les paroles par le sieur
de Brueys, natif de cette ville, et chargea le maître de la
musique des États de faire le chant, « ce qui plut extrême« ment à tout le monde, tant par la grâce de la nouveauté
« que par l'exécution. »
. Diable ! et d'Aigrefeuille dit-il quel était le

L'ARISTARQUE

sujet de cet opéra? car enfin il m'en coûterait de désapprouver un prélat qui, dans une occasion solennelle, ferait
représenter dans son palais un opéra comme celui de Joseph
en Egypte , par exemple. N'a-t-il pas été joué , il y a quel-

�452
ques années, par les élèves du petit séminaire? D'Aigrefeuille a fait une autre omission que je lui reproche : c'est
de n'avoir pas dit que l'auteur de Y Avocat patelin , du Grondeur , du Muet et de plusieurs autres jolies comédies, né à
Montpellier, je ne le conteste pas, bien que plusieurs dictionnaires historiques placent sa naissance à Aix, était fils
du directeur de la monnaie, à Narbonne. C'est ce que j'ai
trouvé dans l'ouvrage du baron Trouvé.
L'AUTEUR. Je me rappellerai de cela en temps et lieu,
Monsieur.
. A-a-a-a-ah !!!

L'ARISTARQUE

. Quel long bâillement !
L'ARISTARQUE. Tout ce que nous venons de dire n'est pas
L'AUTEUR

sans intérêt pour des narbonnais pur sang, comme vous
l'êtes, ni même pour moi qui l'ai un peu mélangé ; mais je
ne sais pas pourquoi je me prends à bailler ; notre dernier
entretien ne me fit pas cet effet.
L'AUTEUR. C'est ma faute , sans doute.
L'ARISTARQUE.
Cela pourrait bien être. Vous ne m'avez
presque rien dit de plaisant aujourd'hui, et j'ai besoin de
provocation pour me mettre en gaîté; mais, quand j'y suis,
ni faou un pançat, je m'en donne à ventre déboutonné. Le
rire de bon aloi, le franc rire m'est si nécessaire, que je
regarde comme perdue une journée dans le cours de laquelle
rien ne l'a excité; et je pourrais dire comme l'empereur
Titus : Diem perdidi.
L'AUTEUR. Un fabricien scrupuleux ne peut se permettre
que le sourire, et vous ne pouvez avoir oublié certain sermon de M. l'abbé Vène à ce sujet. Ce rire éclatant qui fait
battre des pieds et des mains, bondir le ventre et pleurer
les yeux touche à la folie ; s'il est malsain pour l'âme, il
n'est pas sans danger pour le corps. Notre ami Jaloux en
eut dernièrement, au café, une pointe,de côté, dont il souffrait
encore une semaine après; il nous alarma tous.

�453
L'ARISTARQUE. Je ne me contiens pas assez quand je m'y
mets, c'est vrai
Mais pourquoi vous levez-vous donc?
L'AUTEUR. Ne bougez pas !
L'ARISTARQUE.
Et pourquoi? que voulez-vous faire du
caillou que vous ramassez ?
L'AUTEUR. C'est pour écraser, avec, un gros moucheron que
vous avez au bout du nez, et qui s'est tellement repu de
votre sang, qu'il en est aussi rouge que ces petits poissons
qui s'ébattent dans le bassin.
L'ARISTARQUE. Pas de çà , Monsieur, je puis bien l'écraser
moi-même avec la main, puisqu'il doit être plongé dans
cette espèce d'ivresse que donne à ces insectes le sang humain quand ils s'en rassasient. Pam !...
L'AUTEUR. C'est un coup manqué, Monsieur.... Bon! vous
avez secouée la langueur qui s'était emparée de vous ; c'est
ce que je voulais. Vous n'aviez pas plus de moucheron sur
le bout du nez que je n'en ai sur la main.
L'ARISTARQUE. Quel moyen vous avez pris là.
L'AUTEUR. La mouche du grand visir Achmet n'avait pas
plus de réalité.
L'ARISTARQUE. Je ne connais pas ce trait-là.
L'AUTEUR. Je vais vous le dire. Numan Cantimir, grand
visir du sultan Achmet III, cultivait beaucoup les sciences.
Sa grande application lui fit contracter une manie de la
nature de celles qu'eurent d'autres hommes célèbres. Il
croyait avoir toujours une mouche sur le nez, et il cherchait
à la chasser de la main. Les plus fameux médecins furent
consultés et employés pour le délivrer de cette mouche imaginaire, sans pouvoir en venir à bout. Un médecin français,
nommé Leduc , eut seul l'honneur de cette cure ; aussi ne
s'y prit-il pas comme les autres, et n'alla-t-il pas argumenter avec Numan, pour lui faire entendre raison. La première
fois qu'il fut introduit chez lui, Numan lui ayant demandé
s'il ne voyait pas une mouche sur son nez, il lui répondit

�4b4

qu'oui, et par là gagna sa confiance. Il lui ordonna d'abord
des juleps et d'autres potions innocentes, sous prétexte de
le purger, et se mit ensuite en devoir de lui couper sa
mouche. Pour cela , il tira son petit couteau, et le lui passa
légèrement sur le nez. Après cette feinte opération, il lui
montra une mouche morte, qu'il tenait à dessein cachée
dans sa main. Numan s'écrie aussitôt que c'était bien la
mouche qui le tourmentait depuis si longtemps, et ce fut la
fin de sa monomanie.
L'ARISTARQUE. Allez-moi dire ! A propos, vous deviez aller
à Bages; avez-vous fait cette excursion ?
L'AUTEUR. Oui, Monsieur. Tenez, j'en ai encore les jambes
enflées.
L'ARISTARQUE. Qu'y avez-vous vu, qu'y avez-vous appris
de plaisant ? Vous y descendîtes, sans doute, chez quelqu'un
de vos amis, car vous connaissez trop le proverbe :
« Anês pas à Bajos
« Que nou parents ou amies y ajos, »

pour vous être hasardé dans ce village sans y avoir quelqu'un pour vous protéger en cas de besoin. Vous vous êtes
bien gardé, sans doute, d'y demander la rue des orfèvres :
il vous en aurait coûté cher peut-être. Vous n'avez eu garde
surtout de dire que vous veniez chercher dans la commune
matière à persiflage. Vous avez dit quelque part que les
habitants de Bages doivent aux grossières images des saints
de leur église les lardons dont ils sont l'objet; que ces images , bizarrement sculptées , ont les épaules hasardées et les
jambes torses ; et que l'on disait, à Narbonne, des individus
qui portent mal leur buste , qu'ils allaient de travers comme
les saints de Bages ; que les Amaryllis de cette bourgade
se rognaient rarement les ongles, ce qui faisait que les gamins
de Narbonne, reconnaissant parfaitement à leur accent, à
leur désinvolture , les femmes de Bages , les poursuivaient

�4S5
en criant : Sios dé Bajos ? mostro las ounglos. Avez-vous
vérifié tous ces faits?
L'AUTEUR. Voilà bien des questions à la fois, Monsieur. Le
but de mon voyage à Bages n'était pas celui-là ; mais bien
celui d'y monter sur un point d'où ma vue put embrasser
la plus grande partie du littoral de son étang, pour voir si
M. Pouverin ne m'en avait pas exagéré la beauté. Je l'ai
fait, non sans danger de me casser le cou, en grimpant au
clocher que M. le curé de Bages me fit escalader, au moyen
d'une longue échelle, bien peu solide, qu'à la manière de
Robinson Crusoé, il tira à lui du rez-de-chaussée , et dont il
appuya les pieds sur le premier plancher, pour pouvoir
monter à l'étage supérieur. Quand, dans la seconde partie
de mon ascension périlleuse, je fus arrivé au dernier échelon , ce que je ne pus faire qu'en me soutenant, à cette hauteur, de mes deux mains, que je posai sur le cadre d'une
trappe de bois, ouvrant sur la plâte-forme du clocher, je
n'osai pas tirer mes pieds de l'échelle, et me hisser sur la
plate-forme, par un élan vigoureux, pour m'y asseoir, les
jambes pendantes, comme l'avait fait M. Ginouillac, aussi
dégourdi, malgré ses cinquante ans, que le premier venu
de ses paroissiens amphibies; car il faut que vous sachiez
que si le clocher est sans escalier, son vieux faîte n'est
encore garni d'aucun garde-fou. Ce ne fut donc que dans
une position bien gênante, la tête et les épaules seulement
en dehors de la trappe , que je pus me donner le plaisir de
voir l'immense vieille rade narbonnaise. La crainte que
j'avais de tomber de vingt mètres de haut, en dedans du
clocher, ne m'empêcha pas de l'admirer. Je partage donc
l'opinion de M. Pouverin, bien que je n'aie pas vu, tant
s'en faut, autant de ports de mer que lui. Oh! sans doute,
les plus grandes flottes y pouvaient louvoyer à l'aise , et
s'abriter dans ses sinuosités , sans craindre aucun des vents
qui régnent sur notre littoral, avantage que n'avaient à un

�456
aussi haut degré aucun port du midi de la Gaule. Quand
nous fûmes descendus, M. le curé et moi, grâce à la même
manœuvre, mais en sens contraire, de l'échelle retirée et
appliquée de nouveau d'un étage à l'autre, je fis le tour du
promontoire, sur la cime duquel rampent les rues de la
bourgade, dont quelques-unes sont très-abruptes. Je ne
connais pas l'Algérie, Monsieur, mais quelques personnes
m'ont dit...
L'ARISTARQUE. M. Montagnac , mon voisin , peut-être, originaire de Bages, qui a fait longtemps le commerce des vins
à Oran.
L'AUTEUR. Non, Monsieur. Je n'eus pas le plaisir de rencontrer, à Bages, M. Montagnac; mais d'autres personnes
m'ont dit qu'en voyant Bages on pouvait se faire une assez
juste idée d'un village mauresque. Je fus étonné de voir
plusieurs puits d'eau tout-à-fait potable au bord de l'étang,
et un troupeau de menu bétail s'abreuver dans l'étang
même. Vers cinq heures du soir, des myriades de grenouilles , hôtesses actuelles de cet étang, abandonné par les
poissons, se livrèrent, à grand orchestre, à leurs concerts
assourdissants. Cela me serra le cœur, et, assis sur une
pierre plate, le coude sur la cuisse et le front dans la main,
dans l'attitude , non pas précisément de Marius à Minturne,
mais...
L'ARISTARQUE. De Circé ou d'Ariane, suivant des yeux
sur les flots le navire qui emportait le volage Thésée ou
l'époux artificieux de Pénélope.
L'AUTEUR.
Non, Monsieur, mais dans l'attitude qu'un
peintre, qui a illustré les œuvres de ce savant, a donné
à Volney, contemplant, assis sur un débris de colonne , les
ruines de Palmyre, je suivis mélancoliquement du regard
les mouvements de cinq à six pêcheurs à la traîne qui, à
un quart de lieue du bord , n'avaient pas de l'eau jusqu'aux
mollets , sur un point où , quarante ans auparavant, ils en
auraient eu par-dessus la tête.

�457
L'ARISTARQUE. La pierre sur laquelle vous étiez assis ne
portait-elle pas, par hasard, l'empreinte de deux pieds
humains, et à côté de l'un de ces pieds n'était-elle pas
creusée d'un petit trou, comme celui que fait dans de la
terre glaise le bout d'un bâton sur lequel on s'appuie?
L'AUTEUR.
Cette pierre était parfaitement lisse, Monsieur.
L'ARISTARQUE. C'est qu'on dit qu'il y en a par là une ainsi
creusée, et que ses trois empreintes sont celles qu'y firent
les pieds et la houlette de Saint Paul-Serge, quand il débarqua à Bages pour évangéliser les païens de notre contrée.
L'AUTEUR. Cette pierre dont j'ai entendu parler n'est pas
là , Monsieur , mais on la voit, sur le bord de l'étang, entre
Peyriac et Estarrac. Il ne tenait qu'à moi d'aller voir, à
cent pas du village, une croix dite la Croix de la lieue , qui
fut érigée, à ce que rapporte une légende, par un frère de
St.-Louis, en mémoire de sa délivrance, par Ste. Magdelaine, de la prison où il languissait, dans un château au
fond de la Castille.
L'ARISTARQUE. J'aime beaucoup les légendes. 11 y a un trèsbeau passage , à ce sujet, dans un des ouvrages de Guizot :
« Ce fut le mérite des légendes pieuses, dit-il, de fournir
« à quelques-uns de ces instincts puissants de l'âme humai« ne cette issue, cette satisfaction que tout leur refusait
« dans le déplorable état moral de la Gaule, du Vme au
« X&gt;»e siècle. Le spectacle des événements quotidiens révol« tait ou compriuiait ces instincts. Toute chose était livrée
« au hasard , à la force. On ne rencontrait nulle part, dans
« le monde extérieur , cet empire de la règle , cette idée du
« devoir, ce respect du droit qui faiUla sécurité de la vie
« et le repos de l'âme; on les trouvait dans les légendes.
« Quiconque jettera un coup d'œil, d'une part, sur les
a chroniques de la vie civile, de l'autre , sur les vies des
« saints ; quiconque comparera les traditions civiles et les

�458
«
«
«
«
«
«
«

traditions religieuses, sera frappé de la différence. Dans
les unes, la morale ne paraît, pour ainsi dire, qu'en
dépit des hommes et à leur insu ; les intérêts et les passions seuls régnent. On est plongé dans leur chaos et leurs
ténèbres ; dans les autres, au milieu d'un déluge de fables
absurdes, la morale éclate avec un grand empire. On la
voit ; on la sent ; ce soleil de l'intelligence luit sur le monte de au sein duquel il vit. Ce n'est pas seulement à la foi
« et à l'exaltation religieuse, c'est aussi, et surtout peuta être à l'état moral de la société et de l'homme que, dans
« ces temps de dépravation et de brutalité, la littérature
« des légendes a dû sa popularité et sa richesse. » Faitesmoi part de celle dont vous avez parlé.
L'AUTEUR. Je vais vous la dire en abrégé, telle que je la
tiens de M. Ginouillac, qui l'a lue dans une Vie de Sainte
Magdelaine. Un frère de Saint-Louis, comte de Toulouse et
duc deNarbonne, fut fait prisonnier, dans un combat qu'il
perdit contre le roi de Castille , et jeté dans un étroit cachot.
Il y languit pendant plusieurs mois, en suppliant sans cesse,
dans ses prières, Sainte Magdelaine, pour laquelle il avait
une dévotion toute particulière, d'intercéder pour sa délivrance. Une nuit, pendant qu'il dormait, cette sainte lui
apparut, fit tomber ses fers, lui couvrit les yeux, et lui
présenta la main, en lui disant de la suivre ; ce qu'il fit. II
sortit avec elle du château, dont les portes s'ouvrirent
d'elles-mêmes, et parcourut, les yeux bandés, avec la
rapidité d'un nuage chassé par un vent violent, sans lâcher
la main de sa libératrice, une grande étendue de pays. II
s'arrêta enfin; son bandeau se détacha, et il entendit Magdelaine lui dire, d'une voix pleine de mélodie : « J'ai eu
« pitié de ta captivité ; te voilà sur ta terre, dans ton beau
« duché de Narbonne; tu n'as plus besoin de moi; adieu ! »
Elle s'envola au ciel, à ces mots, et il se trouva seul sur
une plage déserte. Tandis que ce prince, jetant des regards

�459
étonnés sur le lac, où se reflettaient les rayons du soleil
naissant, et sur les monts d'alentour, couverts de forêts
séculaires, interrogeait ses souvenirs pour reconnaître le
lieu où la sainte l'avait laissé, un anachorète vint à lui, et
lui apprit qu'il était tout près du bourg de Bages (Baïas), à
une lieue de sa ville ducale. Plein de reconnaissance pour
Sainte Magdelaine , il fit planter une croix dans l'endroit où
il se trouvait. Cette croix existe encore, et a pris le nom de
Croutz dé la lègo. Ce grand seigneur ne borna pas là le
témoignage de sa gratitude, car il fit bâtir plus tard, à
Peyriac, une église, qui existe encore, et une chapelle,
dont il ne reste que les ruines, sur le bord de la Berre, à
un quart de lieue de Portel.
L'ARISTARQUE. Je la connais cette église de Peyriac, et je
crois qu'elle date, en effet, du XIIJme siècle. Cette légende
n'a rien de bien remarquable. Ah ça ! mais vous ne quittâtes
pas Bages sans en voir l'église, puisqu'il faut bien y entrer
pour monter au clocher.
. Je la visitai, Monsieur, et mon attention se

L'AUTEUR

porta principalement sur les saints qui en décorent les chapelles. Celle de la Vierge, ouvrage de M. Loubeau, est fraîche
et éblouissante de dorures. Celle où figurent Saint Pierre et
Saint Paul est assez bien pour un village; mais l'un de ces
apôtres porte mal sa tête. Elle devrait suivre l'inclinaison
du tronc, qui est un peu infléchi, parce que le saint, pliant
un des genoux, s'appuie sur sa crosse. Eh bien, Monsieur,
sa tête est aussi droite que celle d'un conscrit dans la position du soldat sans armes , et aussi gênée que si un col en
cuir la tenait forcément dans une position exactement verticale. Vous vous rappelez bien M. Majorel, ancien procureur du roi...
. Oh, je me rappelle parfaitement le colosse

L'ARISTARQUE

Majorel !
. Le colosse! dites-vous; mais M. Majorel n'était

L'AUTEUR

nullement un colosse.

�460
L'ARISTARQUE. Comment! vous ne savez pas qu'on lui appliquait cette épithète, précisément parce qu'il portait toujours un col rigide comme un carcan ; et vous ne devinez
pas le jeu de mots auquel donnait lieu cette épithète !
L'AUTEUR. Ma foi, non!
L'ARISTARQUE. Le col... osse (hausse) Majorel. Ah, ah, ah !
L'AUTEUR. Oh, Monsieur ! je ne m'attendais pas à celui-là ;
il ne pouvait être que de son ami M. Ferrari, grand collectionneur de calembourgs, qui me dit, un soir que je le rencontrai dans la campagne, un gros raisin à la main, qu'il
se promenait avec fruit.
L'ARISTARQUE. Oh, que c'est mauvais!
L'AUTEUR. M. le curé de Bages me fit du fait qui m'étonnait
l'explication que voici : M. Montagnac, inaire de cette bourgade , aurait bien voulu , pour faire tomber le dicton relatif
aux saints de son pays...
L'ARISTARQUE. Et aux membres de sa famille aussi. Nous y
viendrons.
L'AUTEUR. Aurait bien
voulu, dis-je, n'avoir dans son
église que des saints bien bâtis, et le corps d'aplomb sur les
hanches, comme des suisses de paroisse; mais la fabrique
n'était pas assez riche pour subvenir à une nouvelle dépense
à ce sujet. Que fit-il donc ! il fit enlever de leurs niches Saint
Pierre et Saint Paul, qui avaient tous les deux le chef incliné comme le buste, et les fit porter à Narbonne chez un
menuisier, pour leur faire subir l'amputation capitale. Cet
ouvrier, qui n'est pas sans quelques connaissances sculpturales, habitué qu'il est de voir tous les jours, comme chantre de la cathédrale, des saints de bois , de pierre, de marbre ou de plâtre, dans toutes les positions, eut beau dire
au maire qu'on ferait une sottise, que Saint Pierre, par
exemple, n'était pas représenté chantant une antienne devant un lutrin, mais lisant dans un livre qu'il tenait à la
main, ce qu'il ne pouvait faire sans incliner la tête vers le

�461
livre, et que Saint Paul, appuyé sur sa crosse, devait avoir
aussi le corps et la tête penchés. Rien n'y fit; les deux saints
durent être décolés, et leur tête... je me trompe, et la tête
de Saint Paul fut placée sur ses épaules comme une tête à
perruque l'est sur un pied-droit dans la boutique d'un coiffeur. La tête de l'autre éprouva bien un changement de position. On lui fit faire un angle moins aigu qu'auparavant
avec la ligne des épaules, mais le défaut qui en résulte est
moins apparent. Ainsi, Monsieur, ces deux apôtres, venus
au monde , parfaitement conformés,dans l'atelier de M. Loubeau, en l'an de grâce 4855, furent victimes d'un dicton
ridicule auquel ils n'avaient pas donné lieu, et qui remontait probablement à plus d'un siècle.
L'ARISTARQUE. Prenez garde de n'avoir pas été cause du
martyre de ces deux innocents, en le rappelant, ce dicton ,
dans vos vers. Voyons si je me les souviendrai :
Cuxac, de son sexe sauvage,
Qui, retroussant son cotillon,
S'en fait un abri dans l'orage,
Nous présente un échantillon;
Ainsi que Bages , bourg étique;
Des saints du lieu singeant les airs,
Ses nymphes ont prunelle oblique,
Ongle long et cou de travers.

. Moi, Monsieur , je ne suis qu'un écho.
. Mais la nymphe Écho, M. Narcisse, car
votre marraine, que je connais beaucoup, me disait, l'autre
jour, que vous fûtes aussi inscrit, sous ce prénom-là, au
registre des baptêmes , dans l'église de St.-Just, quand vous
y fûtes baptisé, à l'âge de douze ans ; mais la nymphe Écho,
dis-je, ne répétait que les dernières syllabes des plaintes du
malheureux Narcisse, et ne les livrait pas à l'impression ;
et les échos de nos jours ne sont pas moins discrets. Vous
ne vous tirerez pas de là.
L'AUTEUR

L'ARISTARQUE

�462
. C'est vrai.
. Est-ce aussi un dicton qui vous apprit la
plaisanterie qui se trouve dans l'octave suivante :
L'AUTEUR

L'ARISTARQUE

Autrefois cet obscur village
Après Gruissan prenait son rang;
On péchait quelque coquillage
Dans les flots amers de l'étang;
Mais le canal de la Robine
En a dénaturé les eaux;
Son sexe , en proie à la famine,
N'a plus que la peau sur les os.

Je vous embarrasse fort, n'est-ce pas ? N'avez-vous pas vu
une autre chapelle où se trouvent Sainte Delphine et Saint
Elzéar?
L'AUTEUR. Si fait, Monsieur.
L'ARISTARQUE. Et vous savez que ces deux saints sont sortis
de la famille des Sabran?
L'AUTEUR. C'est ce que j'ai appris aussi de M. le curé.
L'ARISTARQUE. Voilà qui est bien. J'ai gardé la légende de
Saint Paul-Serge pour la bonne bouche. J'en sais toutes les
variantes.
L'AUTEUR. Et moi aussi. Les uns disent que St. Paul arriva
de l'île de Chypre à Bages, dans un bâteau de pierre
L'ARISTARQUE. Saint Dunstaa fit mieux que cela, d'après
sa légende, et n'eut pas à craindre de naufrage dans la traversée, car il passa la Manche et vint d'Angleterre en
France sur une montagne qui s'en retourna, après avoir
reçu sa bénédiction, en lui faisant la révérence.
L'AUTEUR. D'autres, qu'on le noya, à Bages, pour un châtaignon ; ce qui accuserait chez les gens de cette localité un
goût aussi prononcé pour les châtaignes sèches que pour
celles qui ne le sont pas encore.
L'ARISTARQUE. J'ai entendu dire à ce sujet qu'un étranger,
qui ne saurait pas le chemin de Bages, n'aurait qu'à sui-

�465
vre, pour y aller, les peluras des châtaignes que les femmes
et les filles de ce village grignotent en s'en retournant de
la ville, nonchalamment assises sur leurs ànesses , dont elles
suivent du haut du corps les mouvements des hanches... las
anchuras, comme disait Sancho-Pança. Cela ne peut pas se
rendre en français.
. Et l'on dit aussi que les viragos de Gruissan ,

L'AUTEUR

beaucoup plus huppées. font, en s'en retournant à leur
village, une si grande consommation d'oranges, que les
fragments de peau de cet excellent fruit, jetés par elles sur
la route, seraient un guide infaillible pour y aller.
. Cela ne serait croyable, de nos jours, qu'au-

L'ARISTARQUE

tant que la douzaine d'oranges gâtées ne vaudrait que dix
ou quinze centimes, comme il y a quarante ans.
L'AUTEUR. D'après une autre variante de la légende, saint
Paul-Serge, propagateur de la foi dans le midi de la Gaule

et en Espagne , forcé par les idolâtres de fuir de Narbonne,
se serait réfugié à Bages , et y aurait pris une barque pour
passer en Italie. Quand il fut un peu au large, il se mit en
prières, et prononça plusieurs fois, en se frappant la poitrine , les mots de : Pauvre pécheur ! « Ah, sios péscaïré ! »
lui dit ironiquement le maître du bateau, « eh hé, nado ! »
et il le précipita dans l'eau.
On impute aux habitants de Bouzigues, qui ont longtemps
passé pour des niais, d'avoir laissé noyer, je ne sais à quelle
époque, l'évêque de leur pays. Ce prélat traversait l'étang
de Thau dans une barque de pêcheur. Une bourrasque violente s'étant élevée , la barque chavira, et le pauvre évêque
disparut sous l'eau. Plusieurs pêcheurs s'y jetèrent à la hâte
pour tâcher de le sauver. Ils y seraient parvenus, mais au
moment où l'un d'eux, qui avait été assez heureux pour
l'atteindre , parut à la surface de l'eau , nageant d'une main,
et tenant de l'autre par la nuque le prélat qui respirait
encore , une grosse voix , partie d'un des bateaux , s'écria :

�4G4
« Malhérouzés ! dé qué f'azèts ; lou touquéts pas ! és sacrât. »
Cette parole médusa ces bonnes gens, qui craignirent de
commettre un sacrilège en portant la main sur le prélat ;
ils le lâchèrent. Il disparut une seconde fois, et ce fut fini.
. C'est une mauvaise plaisanterie. Les habi-

L'ARISTARQUE

tants de Bouzigues , dans l'Hérault, sont les Traussois du
département de l'Aude. On leur attribue toute sorte de sottises. L'un d'eux, par exemple, -voulant soulager son âne,
chargé d'un sac de blé, sur lequel il était assis lui-même,
se fit mettre , dit-on, le sac sur les épaules et n'en resta pas
moins à califourchon sur la bête. Un autre, impatient de
la lenteur de sa bourrique, et voulant lui faire honte, désangla l'aubarde de l'animal, se la mit sur le dos, se coiffa
aussi du bridon , et, le tirant par le licou, entra dans le
village dans cet appareil, bien convaincu que le quadrupède
serait humilié d'un changement de rôle qui le ferait montrer
au doigt.
. La plus intéressante des traditions sur saint

L'AUTEUR

Paul est celle d'après laquelle cet apôtre étant allé, de Narbonne à Bages, pour en convertir les habitants, y aurait
été tourné en ridicule par un nommé Montagnac , qui le
parodiait du geste et de la voix, et qui le mit au défi de
faire un bâteau de pierre qui put flotter et tenir la mer. Le
miracle eut lieu, mais saint Paul le fit suivre d'un autre,
bien fait pour frapper de terreur ceux dés spectateurs qui
auraient été tentés d'imiter Montagnac, car ce moqueur fut
subitement atteint, à l'épine dorsale, d'une faiblesse telle
qu'il ne put plus marcher, le reste de sa vie, qu'avec des
béquilles, et tous ses descendants ont été, pendant quinze
siècles, affligés de la même infirmité. J'en ai connu une
demi-douzaine.
L'ARISTARQUE. Une demi-douzaine seulement ! et moi bien
davantage. Quand, au commencement de ce siècle, le serrurier Chichereau se maria avec une fille Montagnac, de

�468
Bages, la salle de l'ancienne Mairie fut prêtée aux nouveaux
époux, pour le bal donné à cette occasion. Il s'y trouva
tant de Montagnacs, mâles et femelles, et tous atteints de
l'infirmité dont nous parlons, qu'on put en former un quadrille à seize. Le nouvel époux n'était pas faible des reins,
mais seulement des jambes, ce qui revient presque au même.
Ce fut une jubilation pour les nombreux spectateurs et pour
les exécutants eux-mêmes , qu'une pareille danse. Le bruit
des coups de tête, de pieds et d'épaules, qu'ils se donnaient
dans les chasses-croisés, et les éclats de rire qui en résultaient couvraient le son des violons et de la clarinette. Je ne
puis me le rappeler sans rire après quarante ans. Hi, hi, hi !
L'AUTEUR. J'ai fait de cette tradition, qui n'est pas bien
ancienne, une longue complainte, en sixains de même mesure que ceux du Juif errant, et que l'on peut, par conséquent , chanter sur le même air.
. Comment, vous avez mis cette tradition en

L'ARISTARQUE

forme de complainte! Faites-moi donc le plaisir de me la
chanter.
L'AUTEUR. Je le veux bien ; mais n'en dites rien au moins
à votre voisin et client M. Montagnac.

. Et pourquoi donc? il n'est pas faible des

L'ARISTARQUE

reins, lui, et sa progéniture ne l'est pas davantage, par une
raison bien simple : c'est que les quinze cents ans que devait
durer cette punition ont fini à l'expiration du dernier siècle; ce qui tranche, à mon avis, la question si longtemps
débattue, entre les théologiens, de savoir si la mission de
saint Paul date du premier siècle de notre ère, et non pas
du troisième. Mon raisonnement à ce sujet est plus clair que
le verre de mes bésicles, avec lesquelles vous ne pourriez
rien voir, presbyte comme vous l'êtes, et le voici : Les Montagnacs de Bages devaient être atteints , d'après la tradition ,
de l'infirmité infligée par saint Paul, pendant quinze cents
ans. Voilà ma majeure! Or, cette infirmité a pris fin avec
30

�460

le dix-huitième siècle. Voilà ma mineure! Donc aussi vrai
qu'il l'est que le reste de la soustraction de dix-huit par
quinze ne peut être ni plus grand ni plus petit que trois,
la mission de saint Paul est positivement du Ilfme siècle.
Comment trouvez-vous ça? Eh, eh!
L'AUTEUR. Mais alors ce ne serait pas saint Paul-Serge
qui aurait catéchisé notre province, mais un autre Paul.
Celui-ci aurait été, d'après quelques auteurs, envoyé par
le pape Fabien , au IHme siècle , en mission apostolique dans
la Narbonnaise, avec saint Trophime, saint Saturnin et
saint Aphrodise. Une légende prétend qu'il arriva à Béziers
avec ses colégats, monté sur un chameau. L'usage de
promener un chameau de carton dans les rues de Béziers,
le jour de l'ascension, n'a pas d'autre origine, par parenthèse. Elle concorde assez, cette légende, avec une autre
que l'on lisait au bas de vieilles tapisseries qui entouraient
le choeur de l'église de Saint-Paul, et qui furent probablement brûlées en 1793. Votre syllogisme, Monsieur, pêche
par la mineure, car plusieurs Montagnacs, originaires de
Bages par leurs auteurs ( pères , aïeuls ou bisaïeuls ), sont
encore atteints de la même infirmité.
L'ARISTARQUE. Je n'en connais plus aucun.
L'AUTEUR.

DU

sexe masculin, peut-être, mais si fait du

sexe féminin.
L'ARISTARQUE.

Bah, bah ! ce ne sont plus des Montagnacs.

Ces femmes, auxquelles vous faites allusion, ont échangé
leur nom de famille contre celui de leurs maris.
L'AUTEUR. Votre raisonnement n'est basé que sur une subtilité , permettez-moi de vous le dire.
L'ARISTARQUE.

Eh bien, soit! pour en finir, et chantez-moi

votre légende.
L'AUTEUR. N'aimeriez-vous pas mieux qu'auparavant je
vous fisse connaître celle qu'on lisait sur les tapisseries de
l'église de Saint-Paul?

�467
. Comme vous le voudrez.
. Heum, heum!... une pastille, s'il vous plaît.
L'ARISTARQUE. Oh, de grand cœur !
L'ARISTARQUE
L'AUTEUR

.

L'ACTEUR

Comment l empereur exalta
Saint Paul-Serge en très-grand honneur,
Car de tout Cypre l'ordonna
Proconsul et grand gouverneur.
Comment le Saint-Esprit va dire
A Manahem et Lucius
Et à Simon, sans contredire,
Que faut Barnabas et Saulus
D'avecque eux les séparer;
Et puis les mains par dessus eux
Tous trois ils allèrent bouter,
Et mander en Cypre tous deux.
Comment Saulus, en un navire,
Ainsi que Barnabas j la mer
Ont passé, vers saint Paul, en Cypre ,
Qui tous trois les mande chercher ;
Là où Saulus, Bar-Jesu priver
Va de la vue promptement,
Pour ce qu'il voudrait bien garder
Paul de croire en eulx pleinement.
Comment Saulus ainsi baptisait
Et Barnabas, son compagnon,
Paul proconsul, et l'adressait
En la foi, par son grand renom.
Dieu éternel, par la prière
De saint Paul, un aveugle-né,
Petit enfant, obtint lumière;
Puis baptême lui a donné.
Saprice ensuite a ordonné
De mettre saint Paul en prison,
Auquel lieu l'enfant à mené
Plusieurs qui ont eu guérison.

�468
Comment Saprice fit bouter
Paul-Serge dedans la Lathome,
Sur une potence élever,
En ce tourment qu'ainsi se nomme.
Saint Paul avec ses deux disciples
Saprice a, pour abréger,
Fait enserger avec maniples,
Pour en la mer les submerger.
Jesus-Christ d'iceluy danger
Les a saulvez, comme lisons;
Mais par suite, de pied léger,
Les a retournez en prison.

Saprice , mangeant d'un poisson,
Étranglé fut subitement;
Et l'âme portée en prison
Des diables, en cruel tourment.
Quand l'écuyer dudit Saprice
Veyt cette horreur, fut avisé
Que la foi lui était propice,
Dont par saint Paul fut baptisé.
Saint Paul, en la cité de Lune,
Un grand saint temple édifia,
Au nom de celle qui est l'une
Seule que Dieu sanctifia.
Comment saint Paul ressuscita
Le barquier, lequel se noyait,
Quand lui et sa gent il passa
Le Rhône, en Arles, où il était.
Comment saint Paul-Serge, à Béziers ,
Saint Aphrodise consacra
Evêque et prélat biterrier,
Pour les régir là le laissa.

�469
Comment saint Paul fit son entrée
A Narbonne, très-noblement,
Car tout le peuple, à l'arrivée,
Le reçut triomphalement.
Comment saint Paul y fit issir
Le diable du corps de la fille
De la princesse, sans mentir,
De Narbonne, la présent ville ;
Comment le dit saint Paul, après,
Va sa madame baptiser
Et sa fille et tous ses sujets ;
Et les idoles fist brider.
Comment et l'Église et les grands,
Les consuls riches visiter
De Narbonne , peuples puissants,
Allèrent Paul, et le plorer ;
Et à son trépas leur va dire,
Esmeu vers eulx de charité :
« Mes frères, pour bien vous conduire
« Croyez la Sainte Trinité !
« Mes enfants, en paix, union
« Allez ensemble et concorde.
« De Dieu la bénédiction
« Vous promais et miséricorde ;
« Car je sais que le temps viendra
« Que beaucoup de maulx pâtirez.
« Dans l'Église maint pâtira;
« Des faulx prophètes vous gardez !
« Quand la persécution grand
« De l'Église sera passée,
« Des cités de tout l'occident
« Narbonne sera renommée.. »
Et à cette heure il rendit
A Dieu tout-puissant son esprit.
L'ARISTARQUE. Mais c'est d'une platitude insupportable!
Et j'ai eu la patience de vous écouter jusqu'au bout !
C'est là, si l'on veut, un monument curieux, sous le rapport

�470
de l'art, et peut-être aussi, dit M. du Mège, comme témoignage des erreurs qu'une saine critique a fait disparaître ;
mais l'église a bien fait de répudier ces stupidités légendaires. Les tapisseries de l'église de Saint-Paul, dont les personnages étaient, sans doute , aussi grossièrement faits que
les strophes explicatives des sujets représentés, ne sont pas
du tout regrettables. Venons-en à votre légende.
L'AUTEUR.

SAINT PAUL-SERGE, A BAGES,
LÉSEKDE,
Sur l'air de la complainte du Juif errant.

Alors vivait à Bage
Un certain Montagnac.
Du grossier coquillage
Qu'il péchait dans le lac,
Il faisait dix repas
Sans en être plus gras.
Têtu comme une mule,
Hargneux comme un vieux chien,
Ce marouffle incrédule,
Ni chrétien , ni païen,
Pas même à Jupiter
N'adressait unpater.
Pendant qu'hommes et femmes,
Émus de son sermon,
De Paul, ce pêcheur d'àmes,
Mordaient à l'hameçon,
Montagnac ricanait
El le vilipendait.
Svelle, sec, mais robuste
Et très-souple des reins,
Il balançait son buste,
Comme font les pantins,
Dont les bras et le corps
Ne vont que par ressorts.

�471
Ses haussements d'épaules,
Son rire et ses brocards
De l'apôtre des Gaules
Ont fixé les regards ;
11 l'entend , en ces mots,
Gourmander les Bajots :
« Ce barbu . qui vous prêche,
« D'une piteuse voix,
« Son Dieu né dans la crèche,
« Expirant sur la croix,
« Qui vient je ne sais d'où ,
« Ne peut-être qu'un fou.
«
«
«
«
«
«

l'ourlant, comme un oracle
Vous l'écoutez, benêts !
Que de quelque miracle
Il lasse au moins les frais,
Gomme à Gé.nésareth
Jésus de Nazareth?

« Quoi, sur la gourmandise
«
«
«
«
«

Il vous prêchait hier !
Faites-donc la sottise
D'avoir peur de l'enfer
Pour du fretin du crû ,
Mangé souvent tout cru !

« Les rats des champs, à liages,
« Ne sont pas des plus gras ;
« Sur nos coteaux sauvages
« Le grain ne lève pas ;
« Pas le plus petit coin
« Où croisse le sainfoin.
«
«
«
«

De nos mauvaises herbes
Un âne ne veut pas ;
Mais d'ajoncs, mis en gerbes,
Nous avons de gros tas;

« S'il en fait des épis,
« Je crois au paradis.

�472
«
«
«
«
«
«

Qu'en huîtres ou clonisses
Nos cancres soient changés.
Bien mieux ! en écrevisses.
Et, dans l'étang plongés,
Qu'aujourd'hui nos nlets
Regorgent de rougets.

■
«
«
«
«
«

Que de pierre ou d'argile
II nous fasse un bateau
Qui sur l'eau flotte et (ile,
Léger comme un oiseau,
Et je me fais demain
Catholique romain.

«
«
«
«
«
«

Métier de saint oblige ;
Mais si cet étranger
Est chiche de prodige,
Qu'il sache ou non nager,
Troussé dans son caban,
Noyons-le dans l'étang ! »

Et le sot sans cervelle,
Abandonné de Dieu,
En vrai polichinelle
Recommence son jeu,
D'un accent nazillard,
Faisant le goguenard.
Cette plèbe, mobile
Comme l'eau de son lac,
Naguère si docile,
Applaudit Montagnac :
« Paul, dit-elle au légat,
« Prouve-nous ton mandat ! »
L'un, prétend que Paul-Serge
Lui change en drap d'Elbœuf
Sa culotte de serge ;
Et l'autre , que d'un œuf
Ou d'un caillou luisant
Il fasse un diamant.

�473
« Voyez-donc mon gros goitre. »
Lui disait celle-ci ;
« Il ne cesse de croître ;
« Ce m'est un grand souci
« Quel volume en un an '
« Saint Paul, délivrez-m'en?
« J'ai fait une sottise
« Avec Jean Cathala ;
« Voyez comme il m'a mise . »
Lui disait celle-là.
« Le trompeur, aujourd'hui,
« Dit que ce n'est pas lui ! »
Ainsi mis en demeure,
Paul met bas son manteau ,
Et, dans moins d'un quart d'heure
Rien qu'avec son couteau ,
Dans un bloc de roc vif
Il leur taille un esquif,
Et sans la moindre brèche.
C'est ainsi qu un bambin
Avec un os de sèche
Vous fait un brigantin.
Et puis dans le ruisseau
L'abandonne à vau-l'eau.
Cela fait, Paul le pousse
Rien que du bout du doigt;
La barque, sans secousse ,
Part et file tout droit,
Avec son taillemer
Fendant le flot amer.
«
«
«
«

Pêcheurs ! dit le saint homme
A moi, vite, un fdet !
Et puis vous verrez comme
Serge, quand il s'y met,

« Avec un aviron
« Fait la barbe à Caron.

�474
«
«
«
«
«
«

Qu'en contournant la côte,
Trois gaillards, pleins de foi,
Là-bas, vers l'île d'Haute,
S'en viennent avec moi.
Dorades et rougets
Rempliront leurs baquets. »

A ces mots, dont enrage
Le moqueur Jlontagnac,
Trois gars, pleins de courage,
Grimpent sur le lillac,
Et le bateau pécheur
Part comme à la vapeur.
Hommes faits et donzelles,
Enfants et jouvenceaux,
En bateaux ou nacelles
Le suivent sur les eaux 5
Chacun veut voir de près
Cette pêche aux rougets.
Sur la grève accroupies,
Les matrones du lieu,
Comme de vieilles pies
Jacquassaient avec feu
Sur un événement,
Au fait, bien surprenant !
Sans voile sur la face ,
La lune, dans son plein ,
Au ciel prenait la place
De son frère germain,
Phœbus, aux cheveux d'or,
Qu'elles jasaient encor...
Soudain un bruit de rames,
De chants entremêlé,
Frappe ces bonnes femmes
Au teint bistre et hàlé ;
Lourds comme des traîneaux
Arrivaient les bateaux.

�475
Jamais pêche pareille
Ne s'est faite à Calais ,
A Paimbœuf, à Marseille,
Antibe ou Saint-Tropez !
Jamais pareils monceaux
De tons et de turbols !
Délices de la table,
Dorades frétillaient.
Aussi grosses qu'un cable
Anguilles se tordaient.
Un honteux maquereau
Bondit hors du bateau.
Pour Bages qu'elle aubaine I
Des soles à foison !
On dit qu'une baleine,
Qu'eflleura le harpon,
Suivait complaisanimeut
Le bateau de devant.
Par ce beau clair de lune,
Sans lampes ni falots,
Rouget, merlan, bécune
Sont divisés en lots,
Et chacun s'applaudit
De la part qu'on lui fit.
Quelqu'un de dépit crève
Pourtant...; c'est Montagnac.
Veille-t-il? est-ce un rêve?
Il fume sans tabac.
Au butin, le pendard !
Seul n'eut aucune pari.
De ta turlupinade
Un autre châtimenl,
Aux jeux de la peuplade ,
Grand insulteur, t'attend!
Rien ne t'y soustraira,
Et chacun en rira.

�476
Comme s il le devine,
Il cherche à déguerpir..
Ses pieds ont pris racine ;
Il se sent défaillir.
Saint Paul, qu'il n'a pas fui !
Est déjà devant lui.
En cercle l'assistance
Entoure le moqueur.
Paul impose silence,
Puis le saint orateur,
D'un timbre fort et net,
Fulmine cet arrêt :
« .le vous suis favorable :
«
«
«
«
«

Mes œuvres en font foi...
Non pas au grand coupable
Qui pâlit devant moi !
Mais de plus grands bienfaits
Combleront vos souhaits.

« Je le dis sans emphase :
« Un jour votre vin blanc,
«
«
«
«

A couleur de topaze,
Chez tout le peuple Franc
En grand honneur sera,
Et vous illustrera.

«
«
«
«
«
«

Un jour, pas une fête,
Pas un banquet joyeux,
Sans que son étiquette
Réjouisse les yeux.
Je prédis qu'à Limoux
Il fera des jaloux.

«
«
«
«
«

Ah, Rajots, quelle gloire
Pour vos petits neveux I
Du haut du promontoire
Ils verront de leurs yeux
Ces élangs atterris

« Couverts de blonds épis.

�477
■
«
»
«
«
«

Dans ce bassin immense ,
Ils verront ondoyer
Le seigle, la garance
Et le maïs allier ;
Et bondir des agneaux
Où voguaient leurs bateaux.

« Ce bourg deviendra ville,
«
«
«
«

Et primera Lyon.
Maîtres d'un sol fertile ,
Par droit d'alluvion ,
Dans trois mille ans, au plus ,

» Vous serez des Crésus.
« Toi, sans que rien y fasse ,
« Ni rhabilleur , ni bains,
«
«
».
«

Toi, tes fds et leur race
Serez faibles des reins !
Et, quand vous marcherez,
Tous , vous oscillerez ,

« Comme fait un navire
« Atteint d'un fort roulis ;
«
«
«
«

On dirait qu'il chavire ;
Ses flancs sont désunis ;
Il craque, en se berçant,
Mais il va de l'avant.

«
«
«
«
«

En voyant votre danse,
Les gens des bourgs lointains
Penseront qu'à Valence
On vous rompit les reins ;
Mais les gens bien instruits

« Diront : Ils sont maudits !
%
«
«
«
«
«
i

Parce que leur ancêlre
Osa, le turlupin !
Singer un archiprétre,
Un pontife chrétien.
Des envoyés de Dieu
Moquez-vous donc un peu !

�478
«
«
«
«
«
«
i

«
«
«
"
«

Cette peine exemplaire
Des reins mal emboités,
Malgré vœux et prière,
Ils en seront frappés,
Tes tristes descendants,
Pendant quinze cents ans.
Le jour de la clémence
Alors pour eux luira;
Et je vois , à distance,
Qu'un d'eux prospérera,
Aura les reins très-forts
Et pleins ses coffre-forts.

« Va-t-en , te voilà libre ! »
Et voilà Montagnac
Privé de l'équilibre ;
Ses reins font cric et crac ;
Il lui faut deux bàlons
Pour marcher à tâtons ;
Aussi quelle risée !
Mais Paul, tançant en vs
Lagent mal avisée,
Dit: « Vco ridentibus.'
" Le rire n'est pas bon ;
« Il nous vient du démon. »

L'ARISTARQUE. Bravo ! votre légende est fort jolie, Monsieur, mais un peu trop badine peut-être. J'en retrancherais
un couplet; vous en ferez ce que vous voudrez. Elle est à
sa devancière ce qu'est une tapisserie d'Aubusson (je ne
dis pas des Gobelins, car je ne sais pas flatter ) aux vieilles
tentures de l'église de Saint-Paul.
L'AUTEUR. Je n'eus pas le temps de voir, à Bages, Monsieur, le rocher d'où fut extrait le bateau miraculeux, ni la
proue presque entière de ce bateau; mais je vois tous les
jours, au jardin du musée, la côte pétrifiée de l'énorme

�m
baleine qui suivit complaisamment le bateau-major, au retour
de la pêche merveilleuse.
L'ARISTARQUE. Oh, quelle idée ! vous (inirez par me faire
croire à votre légende des Montagnacs. Le morceau capital
de votre pièce est la prédiction de Saint Paul. Je ne l'ai pas
trouvée longue, tant elle m'a amusé. J'aime beaucoup surtout ce passage :
«
«
«
«

Maîtres d'un sol fertile.
Par droit d'alluvion,
Dans trois mille ans, au plus !
Vous serez des Crésus. »

Si l'État n'était pas propriétaire des lais et relais de la
mer, les habitants de Bages auraient, en effet, par droit
d'alluvion, dans quinze cents ans ( car quinze cents ans
sont déjà écoulés depuis la mission de saint Paul ), un bon
morceau, un gros pétas de l'étang de Bages, qui, alors
atterri comme l'est aujourd'hui le bassin de Marseillette,
sera aussi fertile, mais infiniment plus grand. La pièce est
parfaitement conduite. Vous y avez suivi, à la lettre, le
précepte de Boileau :
« Que le début, la fin , répondent au milieu. »

Le vœ ridentibus! la termine bien à propos; c'est une excellente moralité. A présent, mettez la main sur la conscience,
et dites-moi franchement si ce mot divin ne vous a pas suscité des scrupules sur le genre que vous avez adopté?
L'AUTEUR. Si fait, Monsieur.
L'ARISTARQUE. Et si, dans ce moment-là, vous n'avez pas
regretté quelques petites gaillardises, auxquelles vous vous
êtes laissé aller, dans deux ou trois de vos compositions....
Allons ! allons ! soyez franc.
L'AUTEUR, fD'une voix basseJ. Oui, Monsieur. Vous me
déconcertez, Monsieur ; je crois entendre en ce moment la
voix sévère de feu l'abbé Rouayroux, qui, tout en riant

�480

beaucoup de mes badinages, qu'il savait par cœur, ne se
faisait pas faute de me reprocher quelques gravelures.
L'ARISTARQUE. Je vous fais grâce de quelques anachronismes , eu égard au genre et à la futilité du sujet. Le moqueur
Montagnac ne pouvait fumer que sans tabac, puisque la
consommation du tabac ne commença, en France, où cette
plante fut introduite sous les auspices de Catherine de Médicis et par les soins de Jean Nicot, ambassadeur en Portugal, que du temps de Charles IX. Nous sommes bien loin
de l'époque où Louis XIII surtaxait le pe
pe
pe
le
petun (je suis fâché qu'on n'ait pas conservé ce mot, si
imitatif), « attendu, dit son ordonnance de 1629, que nos
« sujets en prennent à toute heure et en reçoivent atteinte
« à leur santé » , et où, par arrêt du parlement de Paris, le
lieutenant civil faisait défense à tous débitants de boissons
de vendre du tabac et d'en tenir dans leurs maisons , à peine
de prison ou du fouet. Un fumeur, connu pour tel, trouvait
difficilement à se marier, à la fin du dernier siècle, surtout
dans nos campagnes, où ce goût inexplicable était regardé
comme un vice. Aujourd'hui tout le monde s'en mêle, jusqu'aux enfants, qui préfèrent les cigarettes aux amandes
sucrées et aux bâtons de sucre d'orge. On fume à peu près
partout, et sans respect de la vieillesse et du sexe. On fume
sous l'habit bourgeois, sous la toge, sous la soutane, comme
sous l'habit militaire... et jusques sous le froc.
L'AUTEUR. SOUS le froc !
L'ARISTARQUE. SOUS le sac de pénitent, blanc ou bleu,
veux-je dire. C'est ce que l'on peut voir sur le parvis de
nos églises, les jours de procession ou à l'occasion des enterrements. C'est la faute de nos belles , Monsieur , c'est la
faute de nos belles ! L'État croit y trouver son compte,
parce qu'il tire de l'impôt dont il frappe cet article une
centaine de millions , et moi je dis que c'est là une cause de
démoralisation profonde.

�481
L'AUTEUR.

Diable !

L'ARISTARQUE.

Oui, Monsieur, un vice en appelle un autre,

et je ne serais pas en peine de prouver que le tabac fait de
mauvais fils, de mauvais pères, de mauvais époux, de mauvais domestiques, de mauvais travailleurs...
L'AUTEUR. Oh, vous allez trop loin!
L'ARISTARQUE.

De mauvais citoyens et de mauvais chré-

tiens. Le tabac invoque le café, qui invoque le pousse-café,
lequel invoque à son tour le jeu de domino ou de billard, etc.,
je m'arrête, mais vous me comprenez.
L'AUTEUR.

Oh ! parfaitement.

L'ARISTARQUE.

Si toutes nos révolutions ne lui sont pas

imputables...
L'AUTEUR.

Non pas celle de 1789 , assurément.

L'ARISTARQUE.

Il est, tout au moins, une cause d'abrutis-

sement. Le temps que l'on passe à fumer des cigares longs
de vingt centimètres ou des pipes grosses comme le poing
est perdu pour le travail et pour la lecture. Si la fumée
nauséabonde qui s'en évapore offusque la vue,,elle répand
un nuage aussi sur l'esprit, et ne saurait le disposer aux
belles-lettres, aux sciences

à la piété. Je ne donnerai

jamais ma voix , au moins ! à un prétendant au fabriciat qui
sera atteint d'un goût aussi dépravé.
L'AUTEUR. VOUS me terrassez, Monsieur, car je fume et
prise tout à la fois, et j'espérais pourtant...
L'ARISTARQUE. Oh !

« Rayez cela de vos papiers, »

comme dit le véridique Alceste à l'impertinent Oronte, dans
le Misanthrope de Molière.
L'AUTEUR.

Je ne suis pas de force à lutter avec vous, Mon-

sieur, mais le tabac a eu pour avocats contre ses détracteurs...
31

�482
. Oh , parbleu ! des chansonniers.
L'AUTEUR. Des philosophes et des hommes d'État, MonL'ARISTARQUE

sieur.
. Ce n'est pas Aristote, au sûr :

L'ARISTARQUE

« Quoiqu'en dise Aristote et sa docte cabale,
« Le tabac est divin

»

vous savez !
L'AUTEUR. Oui, Monsieur, mais je voudrais avoir sur moi,
dans ce moment, les œuvres du célèbre chancelier suédois
Oxenstiern , qui fut l'un et l'autre , je vous ferais voir certain passage...
L'ARISTARQUE. Que je réfuterais, Monsieur.
L'AUTEUR. Mais le tabac est une marchandise de celles qu'on
nomme encombrantes. On en consomme, dit-on, trois cent
quatre-vingts millions de kilogrammes, c'est-à-dire un poids
capable de charger un millier de navires; les hommes qui
les montent deviennent des marins consommés ; cinq cent
mille individus vivent, en France, de ce commerce; c'est
encore là une source de revenu pour l'État. Supprimez le
tabac, et vous déséquilibrez le budget, et vous affaiblissez
notre marine. L'américain Mathews, le fondateur des sociétés de tempérance, ne... tempêtait, il me semble, que contre
l'usage des boissons fermentées.
L'ARISTARQUE. L'américain Mathews, Monsieur, n'attaquait
le mal que dans une de ses sources; il négligeait, d'après
moi, la plus abondante. Chacun a sa manière de voir enfin...
Donnez-moi une prise de tabac.
. Ah, ah !

L'AUTEUR

« lielle conclusion et digne de l'exorde ! »

. Cela ne tire pas à conséquence. Je ne prise

L'ARISTARQUE

que par occasion ; vous savez bien que je ne porte pas de

�483
tabatière. Voyons si je me rappellerai le joli couplet de
Sedaine sur le tabac à priser :
« Je n'aimais pas le tabac beaucoup ;
« J'en prenais peu, souvent pas du tout.
« Je le trouve piquant,
« Quand
« J'en puis prendre à l'écart &gt;
« Car
« Un plaisir vaut son prix ,
« Pris.... »
Aux dépens des amis.
L'AUTEUR. « En dépit des maris » , Monsieur ! dit Sedaine,
ou plutôt la bonne vieille qu'il fait chanter ; et moi je dis
en dépit des principes, que le vers y soit ou non.
L'ARISTARQUE. Encore une observation. Pourquoi donc est-il
question de la ville de Valence dans un de vos couplets ?
L'AUTEUR. Une des aménités que se disent, en plaisantant, les gens du peuple, dans les pays au-delà du Rhône,
est celle-ci : « Oun bas, oouh ! roumput, dé Balénço ? » Je
ne sais pas l'origine de ce dicton.
L'ARISTARQUE. J'ai encore une demi-heure ou trois-quarts
d'heure à vous donner. Faisons un peu d'histoire. Savezvous, Monsieur, à quelle époque le port de Narbonne perdit
tout à fait son importance?
L'AUTEUR. En moins décent ans , Monsieur, du milieu du
Xllb™ siècle au commencement du XIVme, quatre grandes
causes amenèrent ce désastreux résultat, savoir : la fondation du port d'Aigues-Mortes, la proscription des juifs , précédée de l'expulsion des Toscans et des Lombards, la concurrence accablante de Montpellier et le changement du
cours de l'Aude qui, ayant rompu la digue de Salelles, en
1520, alla se jeter tout entier dans la mer, du côté de Vendres, abandonnant ainsi, pendant plus d'un siècle, sa robine
obstruée par la vase et par les usines de toute espèce qui

�4*4
embarrassaient le cours de ses eaux, et dont les déjections
immondes étaient une source de corruption pour la ville.
« Une heureuse position géographique, améliorée par de
« grands travaux d'art, dit Berger de Civrey, avait fait de
« Narbonne un des principaux centres de la Gaule et des
« forces de l'empire romain. Elle conserva une haute impor« tance sous les Visigoths , et traversa , sans y succomber,
« toutes les calamités qui vinrent fondre sur elle au VIIIme
« siècle et vers la fin de la seconde race de nos rois. » Sa
prospérité se ranima , Monsieur , à l'époque des croisades ,
qui fut pour toutes les villes du midi de l'Europe celle de
leur plus grand essor commercial. « Ses relations au XIIme
« siècle, dit le même auteur , s'étendaient à toutes les côtes
« et à toutes les îles de la Méditerranée, et même au Portu« gai, à l'Angleterre et à la Flandre. »
L'ARISTARQUE. Est-ce que vous ne classez pas parmi les
causes principales de la décadence de Narbonne la ruine des
établissements Latins, en Orient, la guerre des Albigeois et
les dissentions continuelles des grands vassaux du Midi?
L'AUTEUR. Mon Dieu, Monsieur, la ruine des établissements
Latins, en Orient, la guerre des Albigeois, les déprédations

des corsaires turcs ou espagnols , les invasions des Anglais,
les pilleries des routiers, ajoutons-y encore les exactions
des gouverneurs insatiables de la province et la malaria
occasionnée par les miasmes pestilentiels qui s'exhalaient de
nos étangs en partie atterris, tout cela y contribua beaucoup
aussi, mais toutes ces calamités, à l'exception de la dernière,
ne furent pas purement locales, car elles exercèrent leur
action désastreuse dans tout le midi de la France, et Narbonne s'en ressentit comme tous les ports de la côte.
. C'est juste.
. Plusieurs de nos vicomtes avaient eu , avant le

L'ARISTARQUE
L'AUTEUR

XIIIme siècle, le titre d'amiral, et Narbonne figurait honorablement parmi les villes anséatiques du midi de l'Europe.

�485
Gênes, Pise, Savonne, Vinlimille, Nice, Marseille, TouIon, etc., se disputaient son alliance, et faisaient avec elle
des traités de commerce et de sauvegarde mutuelle contre la
piraterie. Depuis saint Louis même jusqu'au règne de Charles VI, notre port fut encore assez fréquenté. C'est ce que
je suis à même de prouver.
L'ARISTARQUE. Je vous écoute attentivement.
L'AUTEUR. Quand Philippe-le-hardi se mit à la tête de la
croisade, prêchée par ordre du pape Martin IV, qui avait

prononcé la déchéance de Pierre III, roi d'Aragon, et donné
ses Élats au fils puîné de Philippe, Narbonne fut le lieu de
rendez-vous des armées de terre et de mer, destinées à mettre
à exécution la bulle du pape. Trois cent mille hommes, à
pied ou à cheval, se réunirent dans nos environs, et cent
cinquante galères (dont une partie avait été construite dans
notre port ), accompagnées d'un plus grand nombre de bâtiments de charge, mouillèrent dans notre étang.
.

L'ARISTARQUE

L'historien Villani parle d'une armée de

terre de cent mille hommes seulement.
. L'historien Villani pùt-il mieux le savoir que

L'AUTEUR

les chanoines de notre vieille abbaye de Saint-Paul? Au
reste, Guillaume de Naugis, en parlant de la flotte réunie
dans le lac de Narbonne, dit qu'elle était si nombreuse qu'on
eut dit l'armée d'un autre Neptune. « Quod aller Neptunus
posset non immeritù appellari. » Malheureusement, le sort
des armes ne favorisa pas plus l'armée navale des croisés
que leur armée de terre; car pendant que celle-ci se consumait par la fatigue, les maladies et le défaut de subsistances, l'autre était battue, à plusieurs reprises, par la flotte
du roi d'Aragon, et les galères narbonnaises capturées. Après
la retraite déplorable des débris de l'armée française...
. Que protégèrent, Monsieur, les milices de

L'ARISTARQUE

notre pays, commandées par le vicomte Aymeri V. Le besoin de secours fut tellement pressant qu'on lit partir de

/

�486
Narbonne jusqu'à de jeunes garçons à peine âgés de quatorze ans. La belle conduite d'Aymeri V, dans cette retraite,
fit bien oublier le crime d'Etat qu'il avait commis quelques
mois auparavant.
L'AUTEUR. Que voulez-vous dire?.... Je n'y suis pas.
L'ARISTARQUE. VOUS

ne pouvez ignorer qu'avant la croisade

contre Pierre III, ce vicomte avait fait, de concert avec son
frère Amalric, un traité secret avec le roi de Castille. Les
deux frères s'étant brouillés au sujet du partage de leurs
domaines, Amalric fit un voyage à la Cour, s'accusa luimême, auprès du roi, au sujet de ce traité, lui demanda
grâce, et lui révéla que le vicomte était son complice. Le
roi lui demanda le secret, dans le dessein de s'assurer plus
aisément de la vicomté de Narbonne et des châteaux du pays,
et commit deux chevaliers pour aller s'en saisir, ainsi que
de la personne du vicomte. Amalric, de retour à Narbonne,
y renouvela ses différends avec ce dernier, ce qui partagea
la ville en deux factions. Le sénéchal, pour les appaiser,
fit citer devant lui, à Carcassonne, trente des principaux
habitants de chaque parti. Sur ces entrefaites, les deux
commissaires, étant arrivés dans cette ville, y trouvèrent
le vicomte qui avait aussi été mandé par le sénéchal, et
l'arrêtèrent. Ils arrêtèrent pareillement Amalric et son autre
frère Guillaume, chanoine de Narbonne , ce qui leur permit
de s'assurer ensuite, sans coup férir, du château vicomtal
et de la ville, dont ils prirent pour otages les principaux
habitants.
Il paraît que le vicomte et ses deux frères furent conduits, sous bonne escorte, à Paris, où ils demeurèrent
prisonniers pendant près de deux ans. Le roi leur donna
alors la liberté, et ordonna au sénéchal de leur restituer
leurs domaines. Je m'étonne, Monsieur, que vous ayiez
oublié un fait aussi grave et qui prouve que cette maison,
de race hispano-gothique, ne s'était pas encore, en 1284,

�487
sincèrement ralliée à la couronne de France. Au reste, elle
n'avait jamais, non plus, embrassé cordialement les intérêts
des comtes de Toulouse, avec lesquels elle fut souvent en
guerre. Toutes ses sympathies furent toujours pour les
comtes de Barcelone , dont elle redoutait, sans doute, beaucoup moins l'ambition, et dont elle reconnut, à diverses
époques, la suzeraineté, comme vous le savez très-bien.
Continuez, s'il vous plaît.
L'AUTEUR. Après la retraite déplorable des débris de l'armée française et la mort de Philippe-le-hardi, l'amiral espagnol Loria ou Doria , le premier marin de ce siècle , porta
l'épouvante sur toute la côte du Languedoc , et vint s'emparer jusques dans notre grau d'un grand nombre de navires
tout chargés. lien fit autant au grande Leucate; et ce furent
probablement ces circonstances malheureuses qui donnèrent
l'idée à Philippe-le-bel, son fils, qui l'avait suivi en Catalogne , de faire construire un port fortifié à la Franqui.
L'ARISTARQUE. J'ai quelque chose de très-intéressant à vous
dire; vous en ferez votre profit. Je lisais hier, dans un mémoire intitulé : Essai sur l'histoire du commerce maritime
de Narbonne, par M. Célestin Port, archiviste du département de Maine-et-Loire, mémoire plein d'érudition, au
reste, et bien écrit, ce qui ne gâte absolument rien; je lisais
hier que l'illustre race des Doria, l'une des vingt-cinq grandes maisons de Gènes, constituées par le doge André pour
protéger le peuple, et qui a jeté tant d'éclat sur cette république, était d'origine uarbonnaise.
L'AUTEUR. Oh , alors ! ce fut une consolation pour les équipages narbonnais que d'avoir été capturés par un amiral
qui avait du sang narbonnais dans les veines.
L'ARISTARQUE. J'y ai trouvé bien autre chose :
c'est que,
lorsque Scipion vint dans les Gaules pour s'opposer à Annibal, Narbonne comptait au nombre des plus importantes
villes du pays ; et, qu'après Marseille, c'est à Narbonne

�488
qu'il s'adressa pour obtenir sur la Bretagne des renseignements utiles à sa politique.
. Cela ne m'étonne pas du tout. Les relations de

L'AUTEUR

notre ville s'étendaient dans tout l'univers connu. Diodore
de Sicile dit que les Bretons faisaient passer beaucoup d'étain
de leur île dans la Gaule, et que des marchands le chargeaient
sur des chevaux et le transportaient, à travers l'intérieur
de la Celtique, jusqu'à Narbonne. Il ajoute que cette ville
était, à raison de sa situation et de son opulence, le plus important entrepôt de cette contrée. Ne trouva-t-on pas , dans
les archives des juifs d'Avignon, que les premiers navigateurs connus furent des marchands de Narbonne; que du
temps de David, cette ville était murée; et que ce roi manda
deux chevaliers de Narbonne pour faire alliance avec elle.
. Ceci me paraît imaginaire, tandis que le fait

L'ARISTARQUE

cité par Célestin Port est historique. 11 l'a trouvé dans Polybe, où n'avaient pas su le lire les traducteurs hellénistes
de cet écrivain. Ah , ça ! mais vous ne plaisantez pas?
.

L'AUTEUR

Voulez-vous que je vous lise le passage , en

langue romane? Je dois l'avoir parmi mes papiers

Le

voici : « Primo, sé atroba qué los "premiers nabigans que
« jamais passer o la mar, for on mcrcadiès fazen mercantiè
« de Narbona. Item, sé troba que en lo temps del rey David
« la ciutat de Narbona èra enmurada , è que en aqué! temps,
(( lo rey~\David tramés dos- caballers de Narbona per far
« lianza am la dita ciutat. »
. Ces bourgeois narbonnais du moyen-âge se

L'ARISTARQUE

faisaient la plus haute idée de leur ville, et leurs traditions
naïves révèlent des coeurs sensibles à sa gloire. Un peu de
leur patriotisme local nous serait bien nécessaire !
. Que voulez-vous ! la haute antiquité de cette

L'AUTEUR

ville, les admirables débris de monuments romains qui formaient le couronnement de ses remparts, ceux qu'ils découvraient tous les jours, en grattant seulement la terre, dans

�481.)
la banlieue, véritable eldorado de ruines de toute espèce et
de tout âge, et dont ils faisaient, tantôt des devants d'autel
et des balustrades pour leurs églises, tantôt des auges et des
mortiers pour leurs usages domestiques, et tantôt, enfin,
des boules et des palets pour l'amusement de leurs enfants...
. Je me suis bien des fois, dans mon bas âge ,

L'ARISTARQUE

usé les ongles à arrondir, au moyen d'un moule en grès, des
morceaux de marbre trouvés au pied des remparts.
. Les myriades de médailles qu'ils trouvaient dans

L'AUTEUR

des urnes de la grosseur de celle qui fait l'ornement de votre
jardin académique; la primatie du siège de leur métropole;
celle du duché, qui portait son nom et qui donnait au prince
qui en était investi la préséance sur tous les grands vassaux
de la couronne; la hardiesse de la voûte et des tours de sa
magnifique cathédrale; ajoutons-y la grosse clé, de forme
gothique, figurée sur ses armoiries, et l'ancre de bronze
pendante au ceintre de l'entrée du palais archiépiscopal,
double emblème de la position de Narbonne à l'extrême
frontière et sur le bord de la mer; et surtout cette glorieuse
devise : semper deo regique fidelis, qu'on lisait autour de
son écusson , tout cela avait porté à la tête de nos nobles
aïeux. L'ancienne colonie romaine de Narbonne était, en
effet, une des premières entre celles qui se formèrent,
comme le dit quelque part l'historien Guizot, « les armes à
la main et les voiles au vent », tandis que la plupart de ces
villes du centre ou du nord de la France, qui se targuent
tant de la régularité monotone de leurs places et de leurs
rues, de la coquetterie de leurs frais, mais frêles monuments, sont sorties d'une boutique et d'un sillon.
L'ARISTARQUE. Le travail des bourgeois de l'antiquité était,
en effet, comme le fait remarquer M. Guizot, dans le passage
même que vous venez de citer, d'une toute autre nature
que celui des bourgeois du moyen âge : « A l'agriculture
« libre et propriétaire s'alliait chez eux le commerce, mais

�490
«
«
«
«
«
«
«
«
«
«
«

un commerce étendu , varié , maritime en général, plein
de liberté et de grandeur. Comparez, ajoute-t-il, ce travail avec celui des communes naissantes au moyen âge ;
quelle différence! dans celles-ci, tout est servi le, précaire, étroit, misérable. Les bourgeois cultivent, mais
sans vraie liberté, sans vraie propriété. S'agit-il d'industrie, de commerce ! leur travail est pendant longtemps
purement manuel, leur commerce se renferme dans un
horizon très-borné. Rien qui ressemble à ce travail libre,
étendu, à ces relations lointaines et variées des colonies
de l'antiquité. »
J'avais cru jusqu'ici, soit dit en plaisantant, sur la foi
du poète... églogiaque Gessner, je risque le mot! dont les
bergeries étaient si fort à la mode, il y a cinquante ans,
que le premier mortel qui, le cœur bardé d'un triple airain ,
comme dit Horace, osa affronter sur un fragile bois l'élément
perfide, fut un jouvenceau de la trempe du fameux Léandre,
las.... de se tremper comme lui dans l'eau froide d'un bras
de mer ou d'une rivière, pour aller visiter son amante de
l'autre côté d'un détroit.
L'AUTEUR. Le fade poète Gessner , Monsieur , n'avait peutêtre jamais vu que le lac de Genève , dont les eaux n'ont pas
le goût bien relevé, quand il composa son petit poëme érotique, intitulé Le premier navigateur. Il peut avoir raison
toutefois, et le juif avignonnais , auteur de la chronique où
se trouve l'affirmation si flatteuse pour notre ville, n'avoir
pas tort non plus. Celui-ci n'entend parler, ne parle, en
effet, que de marchands , de vrais navigateurs allant, d'une
mer à l'autre, faire trafic de marchandises; tandis que le
héros du poëme de Gessner n'avait en tête, dans ses
traversées, que d'aller se jeter dans les bras de sa belle.
Son commerce avec l'ingénue Lisbeth ou Liska , qui l'attendait avec ou sans lanterne, mais à coup sûr munie d'un
linge sec, peut-être chaud, sur la rive opposée d'une

�401
rivière, n'était pas un fait de commerce, dans la véritable
acception du mot ; et, s'il chargeait son batelet de quelque
chose , ce n'était pas de denrées coloniales ou autres , mais
de bouquets des plus belles fleurs , d'un nid de tourterelles
ou d'une quenouille élégante, travaillée de ses propres mains,
pour lui en faire cadeau. Revenons de l'époque du roi David
à celle dont nous parlions tout à l'heure. J'ai lu que, pour
favoriser l'accroissement du bourg de la Leucate , Philippele-bel délivra de toute servitude, moyennant une faible
somme, tous les habitants de l'endroit qui étaient encore
serfs de corps et de vasselage. Malheureusement, à peu près
dans ce temps-là , l'élite de la population de la sénéchaussée
de Carcassonne dût partir en armes pour Arras, et le sang
de nos milices qui depuis tant de siècles n'avait été répandu,
sur les champs de bataille, que dans les provinces en deçà
de la Loire ou dans celles du nord-est de l'Espagne, alla
engraisser les plaines de la Flandre. La prospérité commerciale de Narbonne en pâtit. Pareille chose arriva sous Charles-le-bel, malgré les réclamations de nos consuls, qui
disaient dans leurs remontrances qu'il ne convenait pas de
laisser la ville à l'abandon, parce que c'était une place forte
située près de la mer, et qu'il pourrait en arriver un grand
préjudice à tout le royaume et surtout à la langue-d'oc.
Mais ce même Charles-le-bel se repentit plus tard, je
crois, d'avoir affaibli la marine narbonnaise, lorsque pressé
par le pape Jean XXII d'envoyer des secours aux rois d'Arménie et de Chypre, il lui promit de faire partir incessamment une flotte chargée de troupes de débarquement. Il
nomma pour commander cette flotte Amalric II, vicomte de
Narbonne, qui s'était acquis une grande réputation de valeur dans différentes expéditions, mais qui s'était attiré de
fâcheuses affaires par l'abus qu'il avait fait de son autorité.
Amalric II était alors dans les prisons du Châtelet, à Paris ,
où l'avait fait écrouer Philippe-le-long. Des lettres d'aboli-

�492
tion , conçues dans les termes les plus honorables, furent
données en sa faveur, et la saisie de ses biens fut levée.
Bérenger , le blanc , un des sujets du vicomte , amiral de la
mer, devait être sous ses ordres. Environ trente galères ou
galiotes et un nombre de bâtiments de transport suffisant
pour embarquer trois mille hommes de pied furent construits
sur les chantiers d'Aigues-Mortes et de Narbonne ou achetés
dans ces deux ports. Mais les préparatifs de l'armement
durèrent plus longtemps qu'on n'avait cru, et divers accidents qui survinrent firent évanouir cette expédition.
Philippe de Valois promit à son tour, au même pape, de
s'embarquer pour la Terre sainte. Il réitéra cette promesse
à Benoît XII, successeur de Jean XXII, « et fit pour cela ,
« dit Froissard, le plus bel et le plus grand appareil
« qui onc eut été fait pour passer outre-mer, ni du temps
« de Godefroi, ni de tout autre. Il mit aux ports de Marie seille , Aigues-Mortes et Narbonne assez de vaisseaux, de
« carraques et de galères pour passer soixante mille hommes
« et leurs pourvéances », mais la guerre qui survint entre
lui et le roi d'Angleterre rompit entièrement ce projet.
En 1569, Charles V ayant fait équiper une flotte dans les
ports de Normandie, pour avoir un chef capable de commander son armée navale, nomma , le 28 décembre de cette
année, amiral de France, « son féal chevalier et conseiller
Aymeri VU , vicomte de Narbonne , » Aymeri VU qui avait
défendu notre ville avec tant de valeur contre le fameux
prince noir ; Aymeri VII qui, blessé et fait prisonnier à la
bataille de Poitiers, dût payer à son vainqueur, naguère
son vaincu, une somme de cinq mille florins pour sa rançon ;
Aymeri VII, brasdroitdu comte d'Armagnac, qui,, pendant
la captivité du roi Jean, défendit de tout son pouvoir la province contre les brigands, organisés en compagnies ; Aymeri VII un des généraux de l'armée qu'assembla le duc d'Anjou , pour fermer l'entrée du Languedoc à ces mêmes com-

�495
pagnies, lorsqu'elles repassaient les Pyrénées pour se mettre
au service du prince noir, et qui fut itérativement blessé et
fait prisonnier au grand combat de Villedieu, près Montauban, mais qui ayant trouvé moyen cette fois de s'évader,
causa, par son retour au camp, une si grande joie au duc
d'Anjou , que ce prince donna une grosse récompense à un
seigneur, nommé Jourdain, qui avait favorisé l'évasion du
vicomte; Aymeri VII enfin qui, quelques années plus
tard, servant en qualité de général sous le connétable
Duguesclin, aida puissamment ce grand capitaine à chasser
les compagnies du bas Languedoc... mais j'ai bien peur de
lasser votre attention, Monsieur, voyez ! je ne continuerai
que tout autant que vous en témoignerez le désir.
L'ARISTARQUE. Eh bien ! Monsieur, je vous supplie de poursuivre. Mes observations ou mes critiques, s'il y a lieu,
témoigneront du plaisir que je prends à vous entendre.
L'AUTEUR. Bien obligé, Monsieur. J'ai oublié de vous dire ,
au sujet du même Aymeri VII, que, dix ans avant la funeste
bataille de Poitiers, il avait assisté au désastreux combat
d'Auteroche, et qu'il y avait été blessé et fait prisonnier;
son porte-enseigne était mort à son côté. Il était aussi, en
1504, sous le maréchal d'Audénéham , au siège du fort
château de Peyriac, dans le Minervois, d'où ce général
n'avait pu, l'année précédente, débusquer les compagnies ,
mais qui fut pris d'assaut celte fois, après un nouveau siège
de plusieurs semaines, au grand contentement de toute la
province, où l'on faisait des prières publiques pour obtenir
de la miséricorde divine cet heureux événement.
L'ARISTARQUE. Ce vicomte, aussi malheureux qu'intrépide,
fut fort utile, Monsieur, à son prince et à son pays. Il est
possible que, comme la plupart de ses devanciers, il ait
abusé quelquefois de son autorité, et qu'il ait même entrepris sur les droits de l'église de Narbonne ; mais tout cela ne
peut être mis en balance avec ses services.

�494
L'AUTEUR. Il n'est pas à ma connaissance, Monsieur, qu'il
ait jamais eu de démêlé particulier avec l'archevêque de

Narbonne, et qu'il ait été excommunié par lui, chose trèsfréquente encore à cette époque. Il fut presque le seul
vicomte de sa race qui rendit bénévolement hommage au
chef de cette Église, pour les domaines qui étaient de sa
mouvance. Je sais bien qu'en 1382, l'archevêque se joignit
aux habitants qui portèrent plainte au roi contre lui, mais
aucun conflit de juridiction ne motivait cette démarche. De
quoi s'agissait-il entr'eux? Gaston Phœbus , comte de Foix,
ce grand chasseur que vous savez, et qui avait une meute
de quinze cents chiens....
L'ARISTARQUE. Quinze cents chiens ! Je n'aurais pas voulu
être son voisin de propriété.

. Mais si fait M. Martrin de Donos, lieutenant de

L'AUTEUR

louveterie, qui a laissé une réputation de chasseur telle
qu'aucun gentilhomme de notre contrée ne la balancera. Il
chassa souvent l'ours dans les Pyrénées, et faillit un jour
être dévoré par un de ces terribles animaux.
. Ce fut, en effet, un hardi chasseur. Mais

L'ARISTARQUE

pourquoi donc n'avez-vous jamais parlé de lui dans vos
vers?
. Et de qui donc, Monsieur, ai-je fait le portrait

L'AUTEUR

dans les vers suivants de mon poème des Arpenteurs !

En devisant ainsi, la brigade loquace,
A main gauche , enfilait le chemin de Lagrasse
El tournait le derrière au bourg de Montredon.
Cependant le soleil. plus haut sur l'horizon ,
Adoucissait du Cers la rigoureuse haleine.
Au point où des hauts lieux commence l'âpre chaine.
Ils rompent vers la droite et gagnent liizanet,
Dans le terroir duquel est assis Quillanet,
Grange ombreuse et riante, et qui, par parenthèse ,
Me fournit une rime et me met bien à Taise;

�49b'
Mais je n'en parle pas pour le besoin du vers,
Car son maître et seigneur, chasseur des plus experts
Et des plus courageux, qui, durant trente années,
Chassa dans nos forêts ou sur les Pyrénées,
Méléagre nouveau, non pas un vil gibier,
Ni le timide cerf, mais l'ours, le sanglier;
Qui, toujours à cheval, dans son humeur errante,
Au son bruyant du cor guidant sa meute ardente,
Et doué des instincts des barons d'autrefois ,
Ne connut le bonheur qu'en battant les grands bois;
Était un des tenants de la cause épineuse
L'ARISTARQUE. VOUS l'avez bien caractérisé feu M. de Martrin ! Ce n'est pas seulement pendant trente ans qu'il chassa
dans nos forêts ou sur les Pyrénées, mais bien pendant
cinquante. Le brave homme ! la veille de sa mort, il se faisait
porter encore à la fenêtre de sa chambre, du haut de laquelle
il regardait avec plaisir son piqueur donner à manger, dans
la cour, à sa mente gloutonne.
L'AUTEUR. Gaston Phcebus, disais-je tout à l'heure, et
Jean , duc de Berry, oncle du roi Charles VI, alors mineur,
se disputaient le gouvernement du Languedoc. Le comte de
Foix était fort aimé dans la province, et le duc de Berry
abhorré, à cause de ses rapines, mais enfin le conseil de
régence du royaume avait révoqué le premier et rétabli le
second dans son ancien gouvernement. Berry avait pour lui
le droit ; son généreux adversaire finit par le reconnaître et
se soumit. Eh bien ! Monsieur, pendant la guerre civile à
laquelle donna lieu cette compétition, le vicomte de Narbonne resta attaché au parti du duc, tandis que la population de cette ville se déclara pour le comte de Foix, et se
porta aux plus grands excès contre ses adversaires. Vous
allez en juger : Le duc de Berry, voulant s'assurer de leur
fidélité, leur avait envoyé un écuyer du comte de Savoie;
mais cet envoyé ne fut pas plutôt arrivé que les habitants
de Narbonne le massacrèrent avec tous ceux de sa suite, et

�49C
pillèrent ses effets. Ensuite, comme le vicomte leur était
suspect par son attachement au duc, ils le chassèrent de la
ville, construisirent des barbacanes hors de la porte de cité,
pour l'empêcher d'entrer, s'emparèrent de son palais , qu'ils
mirent au pillage, et forcèrent les prisons, dont ils firent
sortir tous les détenus. Le vicomte tenta de les ramener à
la raison , et de faire respecter l'autorité du roi, mais inutilement. Jusques-là , tous les torts, et les torts les plus graves furent, comme vous le voyez, du côté des Narbonnais.
Mais le vicomte exaspéré leur déclara la guerre et les défia.
Le fit-il sans le gré du gouverneur du Languedoc? Il paraît
qu'oui, et qu'il gâta ainsi sa cause, surtout en appelant à
son secours un corps de catalans, au moyen desquels il
arrêta et rançonna tous ceux qui sortaient de Narbonne,
tant ecclésiastiques que laïques; tint la ville bloquée pendant
longtemps; tenta de lui couper les vivres en détournant le
cours de l'Aude; mit le feu aux moulins de l'église, et saccagea les villages et les domaines de l'archevêque et de son
chapitre.
. Oh , c'est trop fort !
. Attendez! Les habitants, de leur côté, firent

L'ARISTARQUE
L'AUTEUR

une guerre implacable au vicomte et ravagèrent ses terres.
Ils assiégèrent, dans Fabrezau , la vicomtesse d'Arborée ,
sa femme, qui relevait de couches.... Était-ce sa première
ou sa seconde femme? Non, c'était sa troisième, si pourtant
ce n'était pas sa quatrième.
L'ARISTARQUE. Mais vous plaisantez à présent?
L'AUTEUR. Non, Monsieur, ce vicomte fut marié quatre
fois, et sa troisième femme... j'y suis à présent, et sa troisième femme, Béatrix d'Arborée, lui donna des droits sur
l'île de Sardaigne, qu'il fit valoir, les armes à la main,
contre Martin, roi de Sicile; mais le duc de Berry se prononça contre Aymeri VII, qui se vit obligé d'entrer en
accommodement avec le roi d'Aragon, successeur du roi de
Sicile.

�497

Après le siège de Fabrezau, les Narbonnais, ayant à leur
tête un prêtre, allèrent en armes , en manière de ost, avec
des bombardes et des canons...
L'ARISTARQUE.

Comment, nos aïeux avaient déjà des canons

en 1382? Mais ce fut à peu près l'époque , sinon de l'invention de la poudre, au moins de son emploi comme force de
projection de boulets et de balles, au moyen de cylindres
ou de tubes de métal ! Us étaient hommes de progrès.
L'AUTEUR.

Je n'entends pas soutenir que nos aïeux aient

inventé la poudre ou les moyens de s'en servir, vers la fin
du quatrième siècle; on s'en était servi, environ trente
ans auparavant, à la bataille de Créci ; mais enfin il est de
fait qu'ils allèrent assiéger le château de Portel * appartenant au vicomte , avec des canons et des bombardes.
L'ARISTARQUE.

US

durent avoir bien peur les habitants de

Portel !
L'AUTEUR.

Les habitants, oui, car les moulins et les fau-

bourgs de ce village furent brûlés ; quant à la garnison du
château , je l'ignore. Dom Vaissète ne dit pas que le château
ait été pris; mais je trouve, dans son histoire, que sans
respect pour la trêve que les Narbonnais, à la sollicitation
du chapitre et de la noblesse, avaient faite avec le vicomte, leur capitaine tonsuré, nommé Arquivalant, envahit
son domaine de Cuxac , et, qu'ajoutant les plus sanglants
outrages à leurs déprédations, les habitants de Narbonne
« firent citer leur vicomte par les carrefours comme un
« malfaiteur, et affichèrent des libelles diffamatoires contre
« lui. » Tous ces faits sont énumérés dans un mémoire que
le vicomte adressa au duc de Berry, pour se faire indemniser des dommages que les citadins lui avaient faits.
Cette guerre durait depuis plusieurs mois, bien que les
Narbonnais se fussent soumis au duc, lorsque le sénéchal
de Carcassonne fit signifier au vicomte l'ordonnance du
roi Jean, qui' défendait les guerres privées. Aymeri n'en
32

�498
tint pas compte; mais alors l'archevêque, le chapitre et les
habitants en référèrent au roi, qui révoca le défi du vicomte,
comme ayant été fait sans sa permission , et ordonna au
sénéchal de lui enjoindre de mettre bas les armes. Le vicomte
obéit enfin. On ignore s'il obtint ou non les dommages-intérêts qu'il avait réclamés, et si les quatre mille setiers de
blé qu'on lui avait pris à sa maison de plaisance de Bounia
lui furent rendus. On ne sait pas davantage si le chapitre
fut indemnisé de ses pertes, mais enfin les esprits se calmèrent et les habitants obéirent à leur seigneur, comme par le
passé.
Faut-il conclure , Monsieur , de ce que les bourgeois de
Narbonne"étaient commandés par un prêtre, que le clergé
faisait cause commune avec eux et était entré dans leur
rébellion; ou seulement que se voyant rançonné et pillé par
des mercenaires étrangers, au service du vicomte, il soutenait les Narbonnais, à son corps défendant, et faute de protection de la part du duc de Berry ? Je donne la préférence à
la seconde opinion. 11 est encore possible que le prêtre Arquivalant, ayant l'humeur guerroyeuse, se soit battu contre
les partisants du vicomte, en enfant perdu, et sans être
avoué par l'archevêque.
L'ARISTARQUE. Je serais assez de ce sentiment; mais je
crois aussi (les nobles antécédents d'Aymeri VII m'y autorisent ) que ce fut sans son agrément que les catalans,
pillant pour leur propre compte, dévastèrent les domaines
de l'Église. Sans cela , le vicomte et ses partisants auraient
été excommuniés.
L'AUTEUR.
Charles V fut si content des services qu'Aymeri VII lui rendit, dans sa charge d'amiral de France, qu'il
lui donna, en reconnaissance, une maison à Paris, et le
dispensa, quand il s'en fut démis , de rendre aucun compte,
« en considération de ce qu'il y avait dépensé une grande
« partie de sa chevance. »

�499
Guillaume II, petit-fils de cet Aymeri, grand capitaine
aussi et, de plus, bon marin, commandait en 44iG un
vaisseau de là flotte que le roi Charles VI envoya en Angleterre.
Ce fut du temps d'Aymeri VII, et pendant la captivité du
roi Jean que, sur la plainte des habitants et des marchands
de la sénéchaussée de Beaucaire, le comte de Poitiers défendit à ceux de Narbonne « de continuer les travaux qui
« avaient été commencés pour établir un port de mer au
« grau de leur ville, à cause du préjudice qu'il porterait à
« celui d'Aigues-Mortes » (comme si celui d'Aigues-Mortes,
Monsieur, n'avait pas , cent ans auparavant, porté la plus
forte atteinte à la prospérité commerciale de Narbonne ! ),
et que le roi Jean, par des lettres datées du château de
Somrne-Hourse, dans le comté de Lincoln, « ordonna que
« le port d'Aigues-Mortes serait rétabli, et déclara qu'il n'y
« en aurait pas d'autre dans le Languedoc. »
L'ARISTARQUE. Voilà de l'arbitraire à la plus haute puissance ! C'était dire aux populations de la côte : « Vous
« aurez tous les inconvénients de votre position maritime ,
« mais vous n'en aurez pas les bénéfices. » Autant vaudrait
condamner à crever de soif un homme dont l'héritage longe
une rivière !
L'AUTEUR. L'acte serait plus odieux encore si cet homme
charitable ne recueillait tout ce que le flot, grossi par les
orages, jette sur sa propriété, que pour le rendre fidèlement
aux malheureux que l'inondation en a dépossédés.
L'ARISTARQUE. Vous faites allusion, je le vois, à l'abandon
du barbare droit de naufrage fait par l'archevêque et le
vicomte de Narbonne, de concert avec les barons du pays ,
au commencement du XIIme siècle, c'est-à-dire à une époque où il était exercé dans toute sa rigueur sur toutes les
côtes de l'Europe et probablement de l'univers.
L'AUTEUR. De prime-abord, Monsieur, on ne se rappelle

�oOO

pas de tout. J'ai failli oublier de vous dire que la partialité
de Charles V, dit le Sage, en faveur d'Aigues-Mortes, fut
aussi grande que l'avait été celle de Saint Louis. Deux des
meilleurs rois qu'ait jamais eu la France ont donc laissé
dans notre pays des traces impérissables de leur mauvais
vouloir.
L'ARISTARQUE. Narbonne eut à se plaindre aussi du roi
Charles V ! Vous m'étonnez.
L'AUTEUR. De Charles, duc de Normandie, si vous l'aimez
mieux, qui, régent du royaume pendant la captivité du roi
Jean, son père, lui succéda à sa mort.
L'ARISTARQUE. En effet, Charles , duc de Normandie , dauphin de France, succéda au roi Jean sous le nom de Charles V.
L'AUTEUR. Eh bien, Monsieur! ce fut lui qui, par son
influence sur l'esprit de son père, fut cause du rétablissement du port d'Aigues-Mortes, devenu impraticable. Son
frère Jean , comte de Poitiers, gouverneur du Languedoc,
avait résolu, à la sollicitation des habitants de la sénéchaussée de Carcassonne , de transférer ce port à Leucate, mais
le dauphin, ayant appris ce projet, écrivit incontinent à
Galois de la Baume , membre du conseil du comte de Poitiers, pour défendre à ce dernier de ne rien entreprendre
jusqu'à ce qu'on sût la volonté du roi. Les marchands
de la sénéchaussée de Beaucaire ne s'oublièrent pas dans
cette circonstance, et finirent par l'emporter, grâce à ce
puissant patronnage. La lettre du dauphin à Galois de la
Baume m'a paru curieuse, et j'en ai pris note. La voici :
«

CHER AMI ,

« Nous avons entendu que aucunes personnes, tant de la
« ville de Narbonne, etc., se sont traiz par devant notre
« beau frère de Poitiers, et le pressent fort afin que le port
« d'Aigues-Mortes soit mué et transporté au lieu que l'on

�501
« dit la Leucate. Si sachez que ce n'est ni notre entente, ni
« ne voulons , comme que ce soit, que de la mutation dudit
« port qui, si grand temps et par si très grands avis, pour
« le profit du royaume , fut fait et ordonné audit lieu d'Ai« gues-Mortes par Mgr. Saint Louis, soit rien fait, sans en
« savoir, tout avant œuvre, la volonté de Monseigneur. »
. Ce qui me révolte au plus haut point, dans

L'ARISTARQUE

la mesure tyrannique prise par le roi Jean, c'est moins
l'inintelligence de ce prince des véritables intérêts du Languedoc , que son ingratitude envers les Narbonnais, qui
s'échinèrent, pendant cinq ans, pour payer leur lourde
quote part de sa rançon , et qui avaient poussé le dévouement jusqu'à lui envoyer, en Angleterre, une députation de
dix chevaliers, pour savoir de ses nouvelles et lui offrir leurs
corps et leurs biens. Je voudrais bien savoir ce que firent
pour lui les monopoleurs d'Aigues-Mortes?
L'AUTEUR. Oh, rien du tout, Monsieur! mais pour aider
les Narbonnais à payer leur contingent, les marins de ce
repaire traitèrent les bâtiments de notre port et leurs équipages comme auraient pu le faire les pirates de Tunis ou
d'Alger. La mesure des privilèges accordés à Aigues-Mortes,
par Louis IX, fut donc comblée par le roi Jean et par son
fils Charles V. Aussi, leur énormité occasionna-t-elle, à
plusieurs époques, de vives réclamations des autres ports
de la province. J'en veux beaucoup à la mémoire de ces
trois rois et même à celle du pape Clément IV, ancien archevêque de Narbonne, qui félicita vivement Saint Louis au
sujet de la construction du port d'Aigues-Mortes. Il est vrai
que le plus grand désir de ce pape étant, comme celui de
plusieurs de ses prédécesseurs, le recouvrement de la Terre
sainte, il ne pouvait que voir avec plaisir les moyens par
lesquels Saint Louis croyait se mettre en mesure d'en chasser les infidèles.
Etait-il alors plus facile, Monsieur. d'agrandir le port

�b02
d'Aigues-Mortes que de rétablir celui de Narbonne? Je crois
que les difficultés de la seconde de ces entreprises auraient
été moindres. Nos étangs étaient encore navigables pour de
grandes galères, et ce qui le prouve, c'est le rendez-vous
à Narbonne, quarante ans plus tard, de la flotte de Philippe III. Le chenal de La Nouvelle, qui se fit environ cinq
siècles après, se serait fait alors dans de bien meilleures
conditions et dans de plus grandes proportions. Les sables
l'auraient un jour obstrué, dira-t-on. Eh ! n'ont-ils pas comblé plus hermétiquement qu'on ne pouvait le craindre celui
que fit recreuser Saint Louis? L'air de Narbonne n'a jamais
été aussi malsain que celui d'Aigues-Mortes, et un grand
centre de population pouvait se former bien plus aisément
dans notre ville, si heureusement située. La première croisade de Saint Louis, Monsieur, ne se mit pas en mouvement
en une seule masse. Ce prince ne partit d'Aigues-Mortes
qu'avec trente-huit gros vaisseaux, outre les bâtiments de
transport. Lors de la seconde croisade, les navires chargés
de transporter à Tunis les troupes de débarquement partirent aussi de divers points, et celles qu'on avait rassemblées à Aiguës - Mortes furent, par parenthèse , plus que
décimées par les maladies sur cette plage empestée.
L'ARISTARQUE. Plus que décimées, je le crois bien ! il en
périt près d'un cinquième, et l'état sanitaire du reste de
l'armée était des plus alarmants. Quatre jours seulement de
navigation d'Aigues-Mortes à Cagliari accrurent tellement le
nombre des malades qu'il fallut en débarrasser la flotte.
Aucun vaisseau ne fut admis dans le port, et l'on eut besoin
de négocier avec les Pisans, qui dominaient alors en Sardaigne, pour obtenir la permission de débarquer les malades.
La crainte de voir l'armée se consumer ainsi, sans rendre
aucun service , fut peut-être la principale cause de la brusque détermination du saint roi, qui fit mettre le cap sur
Tunis au lieu de cingler vers l'orient.

�L'AUTEUR. Rien de pareil n'arriva à Narbonne, au moins,
lors de la croisade contre Pierre III. Ce ne sont donc peutêtre pas les difficultés de plus en plus grandes des communications de notre port avec la mer, comme l'ont dit Henri
Martin et tant d'autres historiens avant lui, qui déterminèrent Saint Louis à préférer Aiguës-Mortes. Quels furent
donc les motifs véritables de cette préférence? J'ai cru un
moment les avoir trouvés. Je vais vous les donner pour ce
qu'ils valent.
L'ARISTARQUE. Allez, allez! vous direz peut-être quelque
chose de bon. En tout cas, ceci n'est qu'une conversation
entre nous , et aucun de nos archéologues ne nous entend.
L'AUTEUR. Prévenez-moi, Monsieur , je vous en supplie ,
quand vous en verrez quelqu'un.
1° Narbonne se trouvait plus éloignée qu'Aigues-Mortes
de la côte d'Egypte d'environ vingt-cinq lieues, et moins rapprochée de cette même distance de Marseille, de Gênes et
des autres ports d'Italie. Louis IX n'avait encore, ni par
lui, ni par son frère Charles d'Anjou , aucun droit sur Marseille , qui continuait à se gouverner en république, sous la
suzeraineté de l'empereur d'Allemagne, soit ! mais il voulait
y faire construire ou y noliser un grand nombre de navires,
et en tirer, ainsi que des ports d'Italie, des approvisionnements. Une plus grande facilité de communication avec ces
ports n'était peut-être pas à dédaigner.
2° Saint Louis n'avait pas seulement des droits de suzeraineté sur Aigues-Mortes ; il en avait acquis la propriété
par voie d'échange avec les religieux de l'abbaye de Psalmodi. Il s'en fallait bien qu'en supposant qu'il eût eu l'idée
de rétablir le port de Narbonne, il eût pu le faire alors, et
sans forcer la main au vicomte, qui était devenu, sans
doute, son vassal immédiat par le traité de Paris fait avec
Raymond VII, comte de Toulouse, mais sur les domaines
duquel il n'avait, comme cessionnaire, que les droits du

�504
cédant, droits souvent illusoires ou purement honorifiques,
quelques cas exceptés, que vous nie dispenserez d'énumérer....
L'ARISTARQUE. Oui, oui; le droit d'ost et de chevauchée,
celui d'exiger du vicomte une partie du prix de sa rançon ,
s'il était fait prisonnier , etc., etc.
L'AUTEUR. Et qui ne lui conféraient aucun des trois pouvoirs législatif, administratif et judiciaire, pas même la faculté de grever ces domaines d'un impôt, d'une charge quelconque, sans le consentement de son vassal. Or, la violence
n'était pas dans les habitudes de Saint Louis. « Il avait une
« haute idée des droits et des devoirs réciproques des vaste saux et des suzerains, et admettait que dans une foule
« d'occasions ils devaient prévaloir sur les prétentions du
« roi », comme le dit M. Guizot. « Saint Louis, dit-il en« core , respectait volontairement les droits des possesseurs
« de fiefs, et réglait sa conduite selon les maximes générale lement adoptées par les vassaux qui l'entouraient. » Il est
vrai que sous son règne , comme sous ceux de ses aïeux, en
remontant à Louis le gros , la royauté tendait à se dégager,
commençait à être regardée comme supérieure à la féodalité,
et l'on ne peut douter que la juridiction féodale ait, du vivant de ce roi, beaucoup perdu de son étendue et de son
indépendance, et que le pouvoir législatif de la couronne
ait fait aussi de grands progrès, en dehors des domaines
royaux; niais cela n'eut pas lieu au commencement du règne
de Saint Louis, et l'on sait que la répression de puissants
et turbulents vassaux , la guerre du Languedoc, les troubles
qui suivirent, dans le Midi, le traité de Paris, les révoltes
occasionnées par les cruautés des inquisiteurs, les grands
démêlés de ce prince avec Henri III, roi d'Angleterre , etc.,
remplirent les dix à douze années qui suivirent sa majorité.
Or, ce fut à peu près en 1240 que commencèrent les travaux d'Aigues-Mortes, et bien avant cette époque, que l'idée

�m
de prendre la croix, pour arracher la Palestine aux infidèles , entra dans son esprit, et s'y fixa. Raymond VII, qui
sentait avec une profonde douleur sa maison près de finir
avec lui, et son héritage destiné à la maison de France,
Raymond VII, qui nourrissait l'espoir de déchirer le fatal
traité de Paris, et qui ne voyait qu'un ennemi dans son
gendre, Alphonse, frère du roi, fit en 1242 une nouvelle
tentative pour rentrer dans ses Etats. L'autorité de Saint
Louis était donc nulle ou extrêmement faible dans nos contrées, quand il se préoccupa du besoin d'avoir un port pour
assurer ses communications avec la Syrie. Il n'est donc pas
étonnant qu'il n'ait pas jeté les yeux sur Narbonne.
3° Aymeri IV, vicomte de Narbonne, à qui la longue et
sanglante guerre des Albigeois avait appris ce que le Midi
devait craindre de la brutalité et de la rapacité des hommes
du Nord; Aymeri IV, qui n'avait pas soutenu la querelle du
malheureux Raymond VI, n'avait pas été plus content que
le fils de ce prince du traité de Paris, qui le rendait vassal
immédiat des rois de France , dont il n'avait été qu'arrièrevassal, et s'était prononcé pour lui. Son fils, Amalric Ier,.
partagea ses sentiments ; ce qui le prouve, c'est qu'il appuya
jusqu'en 1242, avec le comte de Foix et le fils déshérité de
Trencavel, vicomte de Béziers , toutes les tentatives à main
armée de Raymond VII, pour rentrer en possession des domaines cédés à la* maison de France; et il les appuya tellement qu'il ouvrit à ce prince les portes de sa ville vicomtale, et le reconnut pour duc de Narbonne; mais pour ne
pas s'aliéner le clergé du pays et encourir le reproche d'hérésie, il promit solennellement aux habitants de cette ville,
convoqués à cet effet sur le pont de la rivière d'Aude, ayant
à ses côtés le comte de Toulouse, de les protéger dans leurs
personnes et dans leurs biens, de conserver les droits de
l'archevêque et de son clergé, et de ne pas permettre qu'aucun de ceux qui seraient condamnés pour hérésie demeu-

�106
rât dans Narbonne. Cette ligue redoutable, dans laquelle
étaient entrés le roi d'Angleterre, celui d'Aragon et le comte
de Fois, se rompit au moment décisif par défaut de concours de la part du roi d'Angleterre et du comte de Foix , et
Raymond VII fit sa soumission à Saint Louis. Ce prince lui
pardonna, en lui faisant promettre de le suivre à la croisade; il paraît même qu'il lui promit, à son tour, de lui
rétrocéder le duché de Narbonne, sa vie durant, ce qui est
bien digne de remarque. Il pardonna à Trencavel ( le faïdit ),
le déshérité, mais ne lui rendit pas les états de son père.
Il se contenta de lui assurer une modique rente pour son
entretien , à condition qu'il le suivrait en orient avec cinq à
six chevaliers et autant d'arbalétriers. Il amnistia aussi le
vicomte de Narbonne. qui dut lui prêter serment de fidélité
et faire remise de sa ville aux commissaires du roi, mais qui
conserva sur elle la plupart de ses droits seigneuriaux.
Tout cela vous fait voir, Monsieur, qu'il n'est pas étonnant que Saint Louis n'ait pas pensé au port de Narbonne
pour y réunir la flotte sur laquelle il devait s'embarquer
avec son armée pour l'orient. Je le répète , quand son autorité, très-limitée, s'étendit, sans contestation , sur le duché
de Narbonne, les travaux d'Aigues-Mortes étaient en pleine
activité, et vous venez de voir qu'il ne voulait pas le conserver du vivant de Raymond. Les préparatifs d'une croisade
un peu importante duraient ordinairement trois années. Ce
temps lui fut strictement nécessaire pour sa seconde croisade ; mais il lui en fallut bien davantage pour la première,
puisque le port de rassemblement était à faire, bien plus,
puisqu'il avait fallu qu'il achetât, malgré son droit de suzeraineté , le lieu d'Aigues-Mortes aux religieux de l'abbaye de
Psalmodi !
L'ARISTARQUE. Tout cela me paraît assez plausible.
Oui,
Monsieur, l'autorité de Saint Louis dans nos contrées, au
commencement de son règne , n'était guère plus grande que

�celle qui y avait exercée son bisaïeul Louis VII. Ce ne fut
qu'à la fin du XIIIe siècle que la royauté eut à sa disposition
de véritables magistrats, sous les noms de sénéchaux, baillis,
prévôts, etc., et ces magistrats devinrent entre ses mains
un instrument admirable contre l'aristocratie féodale et même contre le clergé. Lorsque Louis-le-jeune vint en Languedoc pour se faire reconnaître, il s'arrêta quelque temps à
Castres, où il reçut les hommages des principaux barons du
pays. Le seigneur de Capendu, du diocèse de Carcassonne,
chevalier de mérite, que le roi honorait de sa bienveillance,
fut assassiné cruellement par trois de ses ennemis devant la
maison même où ce prince logeait. Un meurtre aussi audacieux aurait dû, ce semble, indigner tous les assistants et
surtout le roi, qui perdait en ce seigneur un de ses plus
fidèles sujets, et dont la majesté était à ce point insultée ;
et les coupables auraient dû subir la peine du talion. Qu'arriye-t-il? On se porte en foule au devant de lui, c'est pour
lui demander, sans doute, leur châtiment ; eh bien ! pas du
tout, c'est leur grâce que l'on implore, et le faible monarque l'accorde « à condition qu'ils expieront leur crime par
« la pénitence, et qu'ils prendront l'habit monastique dans
« l'abbaye de Saint-Vincent. » Était-ce là, Monsieur, une
expiation suffisante ! Avec le grand crédit qu'ils avaient,
était-il bien difficile aux meurtriers, dans une époque de
trouble, de jeter à quelques jours de là le froc aux orties, et
de s'échapper du couvent?
Je crois me rappeler que le traité d'Ermengarde avec la
république de Pise est daté de l'an 1175. Les républiques
d'Italie se disputaient alors l'alliance des Narbonnais. Le
port de Narbonne était donc encore très-fréquenté à cette
époque. Comment croire qu'en 1240, soixante-sept ans plus
tard, les communications de Narbonne avec la mer fussent
fermées ou à peu près ? Comment le croire, lorsqu'on voit
se réunir dans son vaste lac, en 1285, sous Philippe III,

�S08
une flotte plus considérable que celles qui étaient sorties
d'Aigues-Mortes sous le règne de Saint Louis.
. Un trait de lumière, Monsieur !...deux !... trois !
. Peste ! si vous y allez de ce train, vous inon-

L'AUTEUR

L'ARISTARQUE

derez de clarté cette question comme si vous projetiez sur
elle tout l'éclat qui peut jaillir d'un foyer d'électricité.
. Ne vous moquez pas de moi, Monsieur ! mais

L'AUTEUR

rappelez-vous le proverbe goutta, goutto fa gourg , goutte ,
goutte fait mare. En 1229 , Jacques I«r, roi d'Aragon, enleva
aux Sarrasins l'île de Majorque. Les milices du Languedoc
servirent sous ses enseignes dans cette expédition ; et entre
les principaux seigneurs du pays qui prirent part à la conquête , Olivier de Termes qu'on trouve partout où la guerre
exerçait alors ses ravages, y acquit beaucoup de gloire;
mais les galères narbonnaises firent aussi partie de l'armée
navale espagnole , et d'Aigrefeuille dit qu'un des plus beaux
et des plus grands vaisseaux de la flotte combinée (un vaisseau à trois ponts) était celui que montait le vicomte de
Narbonne. Onze ans avant l'ouverture des travaux d'AiguesMortes on construisait donc des grands vaisseaux dans les
ports de Narbonne , et on ne les faisait pas, comme vous le
voyez, d'une dimension telle qu'ils ne pussent pas sortir du
goulet de la rade, mécompte qui arriva à Robinson Crusoé,
dans son île déserte, lors de la construction de son premier
canot, avec lequel il comptait s'en tirer.
L'ARISTARQUE. Passons au second trait de lumière; nous y
voyons un peu plus clair.
. Le fait suivant va prouver le peu d'autorité de

L'AUTEUR

Saint Louis au fond du Languedoc , non pas au commencement de son règne, mais presque à la fin.
L'ARISTARQUE. Ah, voyons?
. En 1235, le sénéchal de Carcassonne écrivit à

L'AUTEUR

l'archevêque de Narbonne et à ses suffragants, pour leur
déclarer « qu'ayant reçu ordre du roi d'assiéger le château ?

�509
« de Quéribus, dans le Fenouillède, devenu le réceptacle
« d'hérétiques et de malfaiteurs , ils eussent à lui donner
« secours pour le soumettre. Ces prélats, en ayant délibéré,
« prétendirent qu'ils n'étaient pas tenus de suivre le roi ou
« son sénéchal, et que, toutes les fois qu'ils l'avaient fait
« dans le temps passé, ce n'avait été que par l'ordre du
« légat du pape ou de l'archevêque. » Ils consentirent cependant à donner quelques secours, non parce que le sénéchal
l'exigeait, mais par amour pour le roi, et à cause que cette
expédition regardait le bien public et les intérêts de l'Église.
Vingt ans plus tard, et sous Philippe III, ce sont les habitants de Narbonne, à leur tour, qui refusent d'abord
d'aller servir en Navarre, et qui, finissant par s'accorder
avec le sénéchal, font un don gratuit au roi, pour subvenir
aux frais de l'armée.
L'ARISTARQUE. Ces citations ne sont pas à dédaigner, sous
plusieurs rapports. Dardez maintenant sur la question votre
troisième jet de lumière.
L'AUTEUR. Oh , Monsieur ! a passât coumo un laoucét, il a
passé comme un éclair; je ne puis plus le retrouver.
L'ARISTARQUE. Les scrupules religieux de Saint Louis n'auraient-ils pas été cause...
L'AUTEUR. Oh , que je vous remercie , Monsieur ! c'est là
précisément le trait qui m'avait échappé. L'hostilité déclarée
du vicomte de Narbonne ne pouvait que faire rejeter à ce
monarque l'idée de traiter avec lui, soit de l'acquisition de
son fief, soit de ce qu'on appelait un paréage, d'autant plus
que ce seigneur, les consuls et les habitants de la ville, loin
d'être en odeur de sainteté, avaient été excommuniés deux
fois dans l'intervalle de sept ans.
L'ARISTARQUE. Non pas pendant la guerre des Albigeois,
toujours.
L'AUTEUR. Non , Monsieur ; mais ils' le furent une première
fois, en 1254, pour avoir, à l'imitation des Toulousains,

�510
chassé de leur ville les inquisiteurs et les religieux de SaintDominique , et biffé ou lacéré les livres de ce redoutable tribunal. Ils le furent de rechef, en 1242, lorsque le vicomte
ouvrit les portes de Narbonne à Raymond VII et à ses alliés,
en état de révolte contre le roi, et qu'il en chassa l'archevêque , lequel se réfugia à Béziers , d'où il lança l'anathème
contre tous les fauteurs de Raymond.
L'ARISTARQUE. Mais on lui avait promis, avez-vous dit,
sur le vieux pont de la rivière d'Aude , à Narbonne , de respecter ses droits et ceux de son église ! Amalric ne fut donc
pas un homme de parole.
Résumons-nous, Monsieur. Vous avez prouvé surabondamment, d'après moi, qu'avec des travaux pareils ou même moindres que ceux qu'on fît à Aigues-Mortes, le port de
Narbonne pouvait être utilisé par Saint Louis... Philippe III
l'utilisa bien sans en l'aire d'aucune sorte! Vous m'avez fait
aussi toucher au doigt, pour ainsi dire, le peu d'autorité
que ce roi avait dans notre pays , en 1240, époque à laquelle
on commença à travaillerau port rival de celui de Narbonne.
Il n'aurait pu, avez-vous ajouté, pourvoir à l'amélioration
de celui-ci que par une transaction avec le vicomte, son
ennemi déclaré; mais l'orthodoxie religieuse du saint roi
devait, je le crois comme vous , se révolter à l'idée de traiter avec un seigneur frappé de fréquentes excommunications, et avec les consuls d'une ville dont les habitants
chassaient les inquisiteurs, indispensables, d'après lui, à
l'extirpation de l'hérésie. Il lui fut, sans doute , plus agréable de s'accommoder avec les religieux de Psalmodi, d'une
abbaye qui devait son nom aux cantiques diurnes et nocturnes qu'on y chantait sans cesse, et dont la piété pouvait
attirer sur ses entreprises la bénédiction du ciel. Je vous
accorde tout cela , et pourtant, d'après moi, en furetant, le
bandeau des âges sur les yeux , comme on fait au jeu de
Colin-Maillard , tout le règne de Saint Louis, vous n'avez pas

�511
trouvé le motif capital de sa préférence , mais vous avez été
bien près d'y mettre la main. Ce motif suprême le voici :
Saint Louis ou ses ministres étaient jaloux de la prospérité toujours croissante d'une ville du bas Languedoc , qui,
naguère bourgade sans importance, était devenue, dans
moins de deux cents ans, grâce à l'activité commerciale
dont les croisades donnaient l'impulsion à toutes les villes
des côtes de France et d'Italie, un grand centre de commerce
intérieur et extérieur, bien que ses lagunes, peu praticables pour des bâtiments , même d'un faible tonnage, missent
les navigateurs dans la fâcheuse nécessité de débarquer leurs
marchandises sur la plage, ou de les transborder sur des
chalands et de passer outre, pour aller abriter leurs navires
à Aigues-Mortes. Cette ville était Montpellier, qui appartenait au roi d'Aragon. Faire améliorer à quelques lieues plus
loin un hâvre, déjà connu, servant fréquemment de refuge
aux bâtiments menacés ou battus de la tempête, lui accorder de grands privilèges pour en faire un centre important
de population, et y attirer tout le commerce que les étrangers faisaient en Languedoc , c'était faire échec à la prospérité de Montpellier, et en profiter. Telle fut, je crois, la
pensée de Saint Louis. Sed ô vanas mentes hominum regumque sapientissimorum ! Mais ô vaines pensées des hommes et
des rois les plus sages ! Tous les travaux de Saint Louis,
tous ceux de ses successeurs devaient être faits en pure
perte, et le Rhône charriant ses sables vers Aigues-Mortes,
à la faveur des courants, sembla prendre plaisir à les rendre
inutiles. Transvasez du vin avec sa lie dans une damejeanne, l'entonnoir se bouchera toujours. L'entonnoir, dans
l'espèce, c'était le canal d'une lieue que Saint Louis fit creuser; le vin chargé de lie , c'étaient les eaux sablonneuses du
Rhône; et la dame-jeanne, la mauvaise calanque d'AiguesMortes, dont il voulait faire un bon port.
L'AUTEUR. Recevez mon compliment, Monsieur. Vous trouvez des comparaisons frappantes de vérité.

�312
. On ne trouva presque plus trace, un siècle
plus tard, des travaux de Louis IX, et, depuis cinq cents
ans, les navigateurs, passant en accélérant leur marche le
long de cette plage empestée , se la montrent du doigt avec
stupeur, comme font en Palestine les pèlerins quand ils
vont visiter cette méditerranée immobile et de môme dénomination qu'Aigues-Mortes , sur les bords de laquelle furent
jadis des villes populeuses qu'anéantit la colère de Dieu.
L'AUTEUR. Bravo ! tout cela est fort bien dit, Monsieur; il
n'y manque qu'un tant soit peu d'exactitude. Aigues-Mortes
était encore accessible pour de grands navires, en 1358,
quand Charles-Quint y eut une entrevue avec François Ier,
et en 1560, lorsque Philippe II y entra avec trente galères.
Pour mieux faire ressortir la cécité des esprits ou des cœurs
des malheureux mortels, vous pouviez faire remarquer que,
contre leur pensée, tout ce que nos rois firent pour AiguesMortes tourna , lorsque ce port fut comblé sans retour, au
profit de Montpellier, dont ils avaient jalousé la prospérité.
Mais alors Montpellier appartenait à la couronne de France
par l'acquisition qu'en avait faite Philippe-de-Valois. Charles V, dit le Sage, fit une chose mauvaise en cédant cette
ville à Charles-le-Mauvais ; mais ce fait rend un peu plus
croyable celui que j'énonçais tout à l'heure.... la promesse
faite par Saint Louis , en 1242, au comte de Toulouse de lui
rendre le duché de Narbonne.
L'ARISTARQUE. Des scrupules religieux lui firent abandonner, en 4259, une partie des provinces de l'ouest, réunies
à la couronne par Philippe-Auguste ; il put fort bien, par
le même motif, promettre à Raymond VII de lui rendre le
duché narbonnais.
L'AUTEUR. Il se montra très-coulant aussi, en 1258, avec
Jacques Ier, roi d'Aragon , dont Philippe, son fils, épousa la
fille, en lui abandonnant ses droits de souveraineté sur les
comtés de Barcelone et du Roussillon.
L'ARISTARQUE

�513
L'ARISTARQUE. Cet abandon, Monsieur , ne fut pas gratuit,
car le roi d'Aragon renonça, de son côté, à toutes ses prétentions sur plusieurs seigneuries du Languedoc, entr'autres sur la vicomté de Narbonne.
L'AUTEUR. Sur la vicomté de Narbonne, avez-vous dit !
j'en suis bien aise pour la solidité de mon argumentation. A
cette époque , Narbonne et son territoire étaient donc encore
un sujet de litige entre la France et l'Aragon. Etonnons-nous
maintenant, qu'en 1240, Saint Louis n'ait pas pensé à en
rétablir le port ! Est-il prudent, Monsieur, de faire des améliorations sur des biens litigieux?... Oh , mon Dieu !
L'ARISTARQUE. Mais qu'avez-vous donc? qu'avez-vous vu
sur le papier que vous tenez à la main? Vous avez failli
casser d'une secousse ce banc vermoulu qui nous supporte.
Faites-donc attention ! MM. Barthez, Bonnet et Alibert vous
regardent du fond de l'allée, et cette petite demoiselle, qui
joue avec son chien près de nous, rit aux éclats de votre
pantomime trop expressive.
L'AUTEUR. Quelle bévue n'ai-je pas faite tout-à-l'heure !
L'ARISTARQUE. Quel mal y a-t-il ! réparez-Ià.
L'AUTEUR. Cette note me rappelle que ce n'était pas un
rejeton de la famille narbbnnaise des Doria, transplantée à
Gênes, qui commandait la flotte de Pierre III, et j'en suis
plus que content, malgré les grands talents de cet amiral,
mais bien un Calabrais nommé Loria. Il battit, comme je
vous l'ai dit, Guillaume de Lodève, qui commandait une
escadre de vingt-cinq galères, dont douze étaient de Narbonne même, et les captura. Il fondit ensuite sur ce qui
restait de vaisseaux français dans le port de Rosas, après
le départ de la flotte génoise, et les coula, à la vue de l'armée française de terre qui ne put l'empêcher; il anéantit
enfin toute cette nombreuse et brillante flotte, destinée à
faciliter à Philippe-le-Hardi la conquête de la Catalogne.
Tout cela était de bonne guerre; mais ce qui ne l'était pas ,
3:

�ri 14

ce qui signala Roger de Loria comme un monstre de cruauté,
fut le coupable abus qu'il fit de ses succès. Tous les équipages furent massacrés, Monsieur, et il ne fit grâce de la
vie qu'à deux cent quarante malheureux marins faits prisonniers au combat des Formigues, dont la moitié étaient
de Narbonne, et qu'il renvoya au roi de France , après leur
avoir fait crever les yeux.
L'ARISTARQUE. Oh, quelle horreur! Mais est-il bien sûr
que parmi ces deux cent quarante misérables on comptât
cent vingt Narbonnais ?
L'AUTEUR. Un peu moins, si vous le voulez. Comme ils
avaient fait partie des équipages des galères de l'amiral
Guillaume de Lodève, et que sur ces vingt-cinq galères
douze étaient de Narbonne, je conjecture que la même proportion se trouva parmi les survivants des matelots passés
au fil de l'épée. Et, malheureusement, les excès du cruel
Calabrais ne se bornèrent pas là ; il vint mettre tout à feu
et à sang sur le littoral du bas Languedoc , que rien ne protégeait plus; il surprit la ville d'Agde , dont il fit massacrer
tous les habitants depuis l'âge de quinze ans jusqu'à soixante, après l'avoir brûlée...
L'ARISTARQUE. AsSez , assez !
L'AUTEUR.
Echarpa la milice de Béziers, accourue à la
rencontre de ses troupes, après la prise et l'incendie du
bourg de Sérignan ; saccagea le port d'Aigues-Mortes et en
coula à fond tous les navires, etc.; je vous fais grâce du
restant. Cette longue dissertation sur Aigues-Mortes m'a
fait perdre le fil de mon récit.
L'ARISTARQUE.
Prenez - en un autre du même écheveau.
Votre écheveau , un peu embrouillé, permettez-moi de vous
le dire, c'est l'histoire du port de Narbonne aux XIIIe et
XIVe siècles.
L'AUTEUR. Allons ! encore un petit coup de patte. Quand,
en 1309, Philippe-le-Bel, qui avait pris part, sous son

�315
père, à la croisade contre Pierre III, et qui avait pu, par
les désastres de la flotte française, apprécier l'utilité d'un
port de mer à la Franqui, prit la résolution ( malheureusement bientôt après abandonnée) de le faire construire, il
ne fit mettre la main à l'œuvre, tout despote qu'il était,
qu'après la conclusion d'un traité de paréage avec le vicomte
de Narbonne et avec le seigneur de Durban, propriétaire
du château de Leucate; et il faut lire ce traité, consigné
tout au long dans Dom Vaissète, pour juger par le grand
nombre de clauses et de réserves qu'il contient en faveur
du vicomte, de ce qu'était encore alors le pouvoir de ce
seigneur. Les avantages faits au vicomte furent tels, que
quand le roi eut renoncé à la construction du port et fait
vendre les matériaux déjà amassés, il se hâta de casser, de
sa propre autorité, malgré les protestations de celui-ci, le
traité de paréage, et de rentrer dans la propriété du Minervois qu'il avait donnée en contr'échange. Eh, mon Dieu !
sous le même Philippe-le-Bel, Amalric II prétendait encore
avoir droit de vie et de mort sur ses sujets, et faisait pendre ou noyer des damoiseaux , bien qu'ils eussent appelé au
roi du jugement rendu contr'eux par les officiers du vicomté. J'en reviens encore aux privilèges d'Aigues-Mortes. Ces
privilèges si abusifs les habitants les excercèrent avec la
plus grande rigueur, si même ils ne les exagérèrent pas. Un
procès contr'eux, porté devant le parlement de Paris, en
1400, par la plupart des villes des sénéchaussées de Toulouse et de Carcassonne, qui les contestaient, et les voies
de fait qu'ils se permirent, pendant ce procès, contre le
port d'Agde, ne permettent guère d'en douter. Ce qu'il y a
de certain, c'est qu'en 1621, onze ans après la mort de Henri IV, des galères sorties d'Aigues-Mortes, et commandées
par un nommé Blancard , auquel l'assemblée des protestants
de La Rochelle avait déféré la qualité d'Amiral du Levant,
désolaient toute la côte du Languedoc, et que les États de

�5*6
la province ordonnèrent, pour empêcher leurs courses,
l'armement de quatre frégates dans le port de Narbonne.
On avait donc encore à Narbonne, au commencement du
règne de Louis XIII, les moyens d'armer et peut-être de
construire une escadre de bâtiments de guerre, ce qui est
bon à constater.
De tout ce que nous venons de dire, vous et moi, Monsieur, il résulte bien évidemment que notre ville a eu quelque importance , comme port de mer, même depuis le règne
de Saint Louis. Mais comment avons-nous été amenés à
toutes ces dissertations historiques?
L'ARISTARQUE. VOUS l'avez déjà oublié depuis avant-hier !
Eh,

c'est à propos de l'état des Corbières, au temps

jadis, c'est à propos de Jupiter et de ses itératives amours
avec la déesse Mnémosyne ! Nous ne nous sommes pas écartés autant qu'il le semble du sujet que nous traitions, car
nous venons de faire de l'archéologie et de la meilleure.
Revenant à la question que vous me fîtes avant cette intéressante digression , est-il besoin de vous dire le motif de
la préférence de Jupiter quand, enveloppé d'un nuage, il
prit la direction des Corbières, poussé par un vent de
nord-est, et se laissa glisser avec son amante sur un mamelon de ces montagnes, à peu près comme un aérqnaute
qui, pour regagner la terre après un périlleux voyage dans
les champs de l'air, évacue petit à petit le gaz hydrogène
qui gonflait son ballon ? C'est que le destin lui avait révélé :
1° qu'un illustrissime archéologue, et le premier en date
peut-être sur la terre de France, que le révérend père Bernard de Montfaucon, de l'ordre de Saint Benoît, y naîtrait
un jour dans le château de Soutlages, dépendant, avant la
révolution de 1789 , de l'archiprêtré de Termes , et par conséquent de l'ancien diocèse de Narbonne ; 2° que M. Jalabert, marchand drapier, et quelques-uns de ses amis, maniant habituellement l'aune, l'arpent, le pilon ou le pinceau ,

�517
mais passionnés pour les antiquités, fonderaient, à quelques
kilomètres de là, en l'an du monde 6796 et l'an de grâce
1855, une société archéologique qui rivaliserait avec les
plus célèbres du globe, et dont la juridiction scientifique
s'étendrait sur presque tout le Languedoc, de même que la
juridiction politique, administrative, littéraire et religieuse
de Narbonne embrassait àu temps jadis la province entière
des Gaules.
L'AUTEUR. Oh , Monsieur ! je suis confondu de tant d'imagination. Vous vous êtes montré vraiment poète dans cette
fiction enchanteresse, et surtout excellent narbonnais. A
propos, les vers que vous me récitâtes dernièrement, au
sujet d'Uranie , vous appartiennent-ils?
L'ARISTARQUE. Je les lus, il y a une cinquantaine d'années ,
au bas d'un planisphère uranographique, et je les ai retenus.
. Ce que je vais vous dire vous étonnera, sans

L'AUTEUR

doute, mais j'eus un moment, il y a quelques années de
cela, l'idée de faire en vers l'explication des grands phénomènes célestes ; mais j'abandonnai bien vite , après un court
essai, un genre pour lequel je n'étais pas né. Mon poème
était destiné à un adolescent. Pour lui faire comprendre
quelques-uns de ces phénomènes, je prenais des jeux de
l'enfance pour termes de comparaison. Le jeu du sabot, par
exemple, pour ne pas dire de la toupie, me semblait devoir
lui donner à la fois l'intelligence du mouvement annuel de
la terre autour du soleil,'de sa rotation sur elle-même dans
vingt-quatre heures , et du balancement de son axe autour
du pôle, que l'on appelle la nutation.
L'ARISTARQUE. Mais, en effet, cette comparaison est frappante. Vous souvient-il de ces vers?
L'AUTEUR. Peut-être. Laissez-moi me recueillir un peu....

Le jeu du Sflb'ôl

�Ma foi ! je ne nie souviens plus de la fin de ce vers

Ah ,

bon ! j'y suis.
Le jeu dù sabot t'intéresse :
A tour de bras le flagellant.
Tu l'admires avec ivresse ,
Roulant sur son pivot brûlant.
Un triple mouvement l'agite :
Dans son tournoîment balancé,
Sa pointe décrit un orbite,
Son axe un cône renversé.
Merveille à nulle autre seconde ?
Par un mécanisme pareil,
Notre planète vagabonde
Glisse et valse autour du soleil.
Des jours, des nuits c'est le symbole,
Mesure que le grand moteur
f&gt;ifi'érencia sous le pôle,
Égalisa sous l'équateur.
Des saisons c'est la cause unique,
Et voilà la nutation
Qui, du tremblotant écliptique ,
Amène l'oscillation !
De cette sphère pivotante
Entends-tu le bruissement?
Cher enfant, il nous représente.
Sans doute bien grossièrement,
Le bruit du céleste rouage,
Concert digne des bienheureux ,
Que le destructeur de Carthage
Croyait entendre dans les deux.

. C'est au prétendu songe de Scipion, fils de

L'ARISTARQUE

Paul Émile, qui se trouve dans un fragment du livre de La

�519

'

République du grand orateur romain, que vous faites allusion ?
L'AUTEUR. Oui, Monsieur.
L'ARISTARQUE. Pythagore est le premier des grecs qui ait
attribué aux sphères célestes cette propriété harmonique.
Platon adopta son idée, et c'est ce concert imaginaire qui
lui a fait dire, dans l'endroit de sa République où il traite de
la vélocité de leurs mouvements circulaires, que sur chacune de ces sphères il y a une Sirène qui réjouit les dieux
par son chant. Dans le système du monde, tel que le comprenaient les païens, huit sphères mobiles ( dont sept portant le nom des sept planètes alors connues avaient un mouvement particulier d'occident en orient) circulaient d'un
mouvement commun d'orient en occident, autour de la terre
sphérique aussi, mais immobile. Chacune de ces sphères
rendait un son différent, excepté Vénus et Mercure, satellites du soleil, dans ce système, qui n'en rendaient qu'un
seul, ce qui faisait sept sons de l'accord desquels se composait l'harmonie céleste. Le plus aigu de ces sons était celui
de la plus élevée des sphères, celle des étoiles fixes, qui,
beaucoup plus près de la force motrice, circulait à travers
l'éther avec une extrême rapidité, et le plus grave était,
par la raison des contraires, celui que rendait l'orbe de la
lune , qui se trouvait le plus éloigné de la force motrice , et
se mouvait plus lentement que tous les autres. C'est l'intensité des rayons sonores et l'imperfection relative de nos
organes qui, d'après les philosophes païens, ne nous permettent pas d'entendre l'harmonie produite par la rapidité
du mouvement circulaire et perpétuel des sphères. « Si la
« grandeur du bruit des cataractes du Nil, dit Cicéron,
« assourdit les habitants voisins, est-il étonnant que le re« tentissement de la masse du monde entier, mise en mou« vement, anéantisse nos facultés auditives? C'est par la
« même raison que nous ne pouvons regarder fixément le
« soleil sans être éblouis du grand éclat de ses rayons. »

�520
Tout cela est fort ingénieux , mais les progrès en astronomie faits par les modernes dans les trois derniers siècles, et
la découverte d'une douzaine de planètes ont renversé tout
ce système.
L'AUTEUR. Gicéron, dans le passage que vous citez, Monsieur, fait de la musique le plus beau de tous les éloges; il
dit que c'est par l'imitation de l'harmonie céleste, au moyen
des instruments et du chant, que les grands musiciens se
sont ouverts les portes du ciel. Seulement, je ne comprends
pas bien comment les hommes ont pu imiter des sons que
la grossièreté de leurs organes ne pouvaient percevoir.
L'ARISTARQUE.

Cicéron ne dit pas, Monsieur, que les Or-

phée, les Àmphion, les Linus, etc., auxquels il fait allusion, se sont ouverts par leurs accords les portes du ciel,
mais se sont ouvert le retour dans le ciel, aperuere sibi
reditum, in hune locum; car, comme le dit, dans un trèsbeau vers, le grand poëte Lamartine :
L'homme est un Dieu tombé qui se souvient des cieux.

Si les grands musiciens ont fait des hymnes ravissants,
c'est que leurs âmes avaient rapporté avec elles du céleste
séjour le souvenir des concerts qu'elles y avaient entendus.
Je suis assez content du morceau que vous venez de me
dire , et je crois que vous avez eu tort d'abandonner votre
première idée.
L'AUTEUR.

VOUS

êtes trop indulgent. Je ne puis me soute-

nir longtemps dans le style noble; cela est si vrai que dans
cette même pièce je retombe dans le badinage. Ernest, mon
petit héros, et son ami Robert, après avoir sauté, chacun
de son côté, à la corde lâche, ajustent leurs deux cordelettes bout à bout, en font tenir les extrémités par deux
de leurs camarades, qui mettent en mouvement le cordeau
ainsi alongé, et bondissent en cadence, à l'envi l'un de
l'autre, dans l'espace compris entre le parquet, qui résonne

�521
sous leurs pas et l'arc décrit incessamment par la corde
infléchie. J'ai l'air de m'effrayer de tant d'animation ; je
crains pour Ernest quelque maladie produite par un refroidissement subit, à la fin du jeu, ou tout au moins un gros
rhume. Je crie à ce couple ivre de bonheur :

C'est assez ! respirez un peu.
Ernest, bonne maman t'appelle!
Il n'écoute rien, l'imprudent !
De son front la sueur ruisselle,
Et sa joue est d'un rouge ardent.
De son mouchoir en cordelière
Se dégage son pantalon :
Son bas, privé de jarretière,
Glisse et flotte sur son talon.
Au son du tympanon rustique
D'un pauvre petit savoyard,
Monotone et sourde musique,
Tels j'ai vu sur un boulevard .
Traversés par une ficelle
Qu'agite son genoux cagneux ,
Pierrot et Margot, sa donzelle,
Se trémousser à qui mieux mieux.
Pierrot a fait une courbette...
lion ! le voilà la tête en bas.
Margot, à son tour, pirouette
Et nous étale ses appas.
Dans leurs écarts, dans leurs approches,
Tête et queue on les voit souvent;
Souvent se heurtent leurs caboches...
Juste ciel ! quel choc éclatant.
L'expression de vos tendresses,
Couple insensé ! me fait frémir;
Échanger de telles caresses
Est-ce aimer?... c'est plutôt haïr.

�Vous voyez bien, Monsieur, que je n'aurais fait qu'un salmigondis fort peu ragoûtant, en donnant suite à mon idée.
Laissons la poésie sublime à Lamartine et à ses disciples !
Les poètes rieurs , si tant est que l'on puisse accoupler ces
deux mots, sans les faire grogner; M. Lamartine au moins
ne le pense pas, ce qui me paraît restreindre un peu trop
le domaine de la poésie; les poètes rieurs, dis-je, doivent
s'abstenir de pareils sujets. Je désirerais , Monsieur , que,
laissant la fiction, vous fussiez un peu plus explicite sur
les attributions de l'archéologie. Vous me ferez peut-être
revenir de mes préventions contre une science si fort à la
mode.
L'ARISTARQUE. Archéologue de fraîche date et dépourvu de
toute pratique, je n'y mettrai probablement pas toute l'exactitude possible. Je vais essayer toutefois :
L'archéologie a pour mission de recueillir religieusement
les débris matériels des œuvres antiques de l'esprit humain,
dans les contrées diverses où il a simultanément ou successivement exercé sa puissance, pour y découvrir les traces
des anciennes idées et les procédés des arts qui servirent
aux hommes de ces époques pour les manifester et nous les
transmettre... Elle n'a pas pour motif une simple curiosité.
Elle cherche dans la longue expérience des peuples primitifs
des avertissements utiles aux nations modernes. L'histoire
fonde sur elle ses plus positives certitudes. L'archéologie lui
explique les monuments des hommes, et l'histoire y retrouve
les princes et les peuples dont elle a à parler, l'époque, la
place et les actions de chacun d'eux... Le plus obscur monument se rapporte à un fait de l'ancienne civilisation, et
l'historien philosophe combine avec les temps présents les
notions positives empreintes sur les débris des temps qui
ne sont plus. L'archéologie lui révèle ces notions en fouillant
dans la poussière des peuples primitifs. Ils tracèrent, en
effet, sans le vouloir, leur propre histoire dans leurs pro-

�près monuments. Les temples de leurs dieux témoignent de
leurs croyances; les ouvrages publics, de leurs besoins sociaux, des moyens qu'ils surent se créer pour y suffire;
leurs meubles et leurs ustensiles, des mœurs et des goûts
individuels subordonnés aux mœurs générales et aux goûts
nationaux ; leur luxe dépose de leur richesse et de l'état de
leur économie politique ; et les chefs-d'œuvre de leurs arts
comme de leur littérature, de toute la puissance de leur
savoir et de leur imagination. Le monde entier, non pas
seulement à. sa surface, mais à de grandes profondeurs
quelquefois, comme à Narbonne, par exemple, est le domaine de l'archéologie...
. Vous êtes diablement fort sur la théorie de cette

L'AUTEUR

science, si la pratique vous manque !
. Ne m'interrompez pas ou je m'embrouille!..

L'ARISTARQUE

Les traditions de l'histoire ont conservé le souvenir des faits
du passé, et la critique archéologique a rattaché chaque
monument à sa véritable origine. L'archéologue se propose
un double objet : Acquérir toute la science de ceux qui l'ont
précédé dans cette carrière, et étendre le domaine de cette
science par ses propres efforts. L'histoire écrite, les préceptes
recueillis dans les critiques littéraires, l'étude des langues
anciennes guideront l'amateur dans la connaissance de l'antiquité. La chronologie, la géographie, l'épigraphie , l'iconographie , la paléographie, la glyptique, la mécanique, la
physique, la chimie, etc..
L'AUTEUR. Holà !
. L'histoire des religions et des mœurs ancien-

L'ARISTARQUE

nes devront la compléter. Le mot archéologue, dans la généralité de son acception, comprend, l'étude de l'antiquité toute
entière par les monuments et par les auteurs.
. Haï ! haï !

L'AUTEUR

. Borné, comme l'usage l'a voulu, à la des-

L'ARISTARQUE

cription des monuments, le nom d'archéographie convien-

�524
drait mieux à cette science. Le véritable archéologue ne peut
se passer du secours des auteurs classiques pour expliquer
les monuments, et à leur tour les monuments éclaircissent
un grand nombre de difficultés, insolubles sans eux, dans
les textes des écrivains anciens. En un mot, l'archéologie
est le guide le plus fidèle pour l'histoire des peuples, et, à
moins de nier l'utilité.de l'histoire, on ne peut mettre en
doute son utilité.
L'AUTEUR. Quelle profondeur de science !
. Ah bah ! je n'ai que de la mémoire , car j'ai

L'ARISTARQUE

lu tout cela quelque part... dans Champollion, je crois.
. Comment, M. Champollion, ancien employé de

L'AUTEUR

la Mairie, a fait un livre sur l'archéologie?
. Mais non, que je sache ! C'est du célèbre

L'ARISTARQUE

Champollion-Figeac, de l'académie des sciences de Paris, que
je parle, et je n'aurais pas, sans doute, aussi bien défini la
science dont il s'agit. Pour me faire mieux comprendre,
permettez-moi, Monsieur...
. Cela n'est pas nécessaire.... je comprends par-

L'AUTEUR

faitement. Capisco ! capisco!... mais allez toujours.
. Permettez-moi de me servir d'une comparai-

L'ARISTARQUE

son tirée de mon métier d'avocat et de mes fonctions de jugesuppléant. Le tribunal veut, par exemple, s'éclairer sur
certains faits qui devront influer sur le jugement d'une
affaire civile ou correctionnelle ; il rend un interlocutoire
qui prescrit une enquête sur ces faits, et nomme un jugecommissaire pour entendre les témoins. Quelques-uns de
ces témoins se trouvent actuellement avoir leur domicile
dans des départements d'où l'on ne pourrait les faire venir
sans beaucoup de frais et de fatigue, que fait le juge-commissaire? Il entend sur les lieux les témoins domiciliés dans
le ressort du tribunal, et nomme une ou plusieurs commissions rogatoires pour avoir le témoignage des autres. Chacune de ces commissions, après s'être acquittée de sa tâche,

�525
envoie son procès-verbal d'enquête au juge-commissaire.
Celui-ci met en ordre tous ces procès-verbaux, relatifs à la
même affaire, et les adresse au tribunal compétent. Eh bien !
Monsieur, l'archéologie est le juge-commissaire du tribunal
de l'histoire. Elle n'a pas à s'écarter de son mandat; mais
comme elle ne peut pas toute seule l'accomplir dans toutes
ses parties, vu l'étendue de la juridiction de l'histoire, elle
nomme au-dessous d'elle des sociétés qui lui servent d'auxiliaires dans les villes du monde qui ont joui de quelque
célébrité. Chacune de ces sociétés se livre à des investigations dans l'étendue de son ressort, en consigne les résultats dans des mémoires détaillés, les adresse à la plus savante
de toutes, dont elle est l'image réduite, à l'académie des
inscriptions et belles-lettres , et l'histoire de chaque peuple
en fait son profit. La vieille Narbonne ne pouvait pas être
oubliée, Monsieur, par le juge-commissaire, puisque Rome
y voyait son image comme vous voyez la vôtre au fond de
votre verre ou dans le petit miroir devant lequel vous vous
barbifiez. Eh bien ! que dites-vous de ma comparaison?
L'AUTEUR. Mon
étonnement, mon admiration même ! je
tranche le mot, s'accroît de moment en moment. Permettezmoi de vous faire une toute petite question : L'académie des
inscriptions et belles-lettres, que j'appellerai comme vous le
juge-commissaire de l'archéologie ou de l'histoire est un corps
à quarante têtes aussi savantes les unes que les autres, je
n'en doute pas; mais ses sous-commissions, comment sontelles composées? Les archéologues en titre , dans les provinces, joignent-ils tous ou le plus grand nombre, à la connaissance parfaite de leur pays, celle de tous les auteurs qui
ont traité de l'histoire de ce pays, celle des langues mortes,
des langues vivantes, de la géographie ancienne et de la
moderne, de la chronologie, enfin, de toutes les sciences
dont vous avez fait une si 'effrayante énumération ?
L'ARISTARQUE. Oh, Monsieur ! il ne faut pas être si exi-

�326
géant. On est obligé de se contenter d'archéologues au petit
pied, minulorum archeologorum, pour remplir les cadres
de ces académies. On prend ce que l'on trouve sous la main :
des conducteurs de travaux publics , des professeurs d'école
secondaire, des médecins ou pharmaciens, des avocats et.
des arpenteurs-géomètres, et cela va comme il peut. On ne
s'en trouve pas trop mal en quelques endroits, et bien des
faits de l'histoire ancienne et de l'histoire moderne , obscurs
ou tout à fait ignorés avant le siècle où nous sommes, ont
été élucidés ou découverts. Il est de fait enfin que nous
n'avons des histoires de France un peu véridiques, pour les
temps reculés, que depuis la création des sociétés archéologiques.
L'AUTEUR. Elles sont au moins plus volumineuses et écrites
dans le style du jour. Elles ont un vernis de romantisme qui
produit le meilleur effet. Et qu'elle a été la part, Monsieur,
de la société archéologique de Narbonne dans cette masse
de documents qui ont jeté un si grand jour sur l'histoire de
la France pour les temps reculés ?
L'ARISTARQUE. Hélas! Monsieur, cette part a été nulle; et
je suis obligé d'avouer que les investigations de mes confrères n'ont contribué en rien à cet utile résultat. Nous ne
savons même, en l'an XXV de la fondation de notre société,
des grands événements qui se sont passés à Narbonne, pendant deux mille ans, que ce qu'en savaient MM. Gilabert,
Vié de l'Estagnol, l'ingénieur deNiquet et surtout le bisaïeul
de notre ami Lafont. Pas un manuscrit de quelque valeur,
pas une pierre de quelque intérêt, récemment découverts,
ne sont venus enrichir nos archives ou notre collection de
pierres monumentales. Pas un mémoire non plus de mes
confrères n'a encore attiré sur leurs travaux l'attention des
érudits. Cela prouve seulement que nous avons la main
malheureuse ou que les destructions commises par les barbares idolâtres, ariens, mahométans ou même catholiques

�327
(car ceux-ci ont pareillement joué du marteau, à plusieurs
époques, en haine du paganisme) ont été plus radicales, à
Narbonne, qu'ailleurs , précisément à cause de son illustration. Nous sommes dignes de pitié, Monsieur, et non pas de
mépris, car le zèle ne manque pas à nos archéographes et
à nos paléologues. Aussi qu'arrive-t-il? Ne pouvant faire
mieux, ils empilent, empilent, empilent, dans leur bibliothèque, livres sur livres, brochures sur brochures, cartes
sur cartes; ils colligent (le mot a fait fortune), ils colligent,
colligent, colligent à profusion, dans leurs galeries de tableaux, des plâtres, des médailles, des minéraux, des coquillages, des papillons, d'anciennes armures, de vieux
bahuts, des oiseaux et des reptiles empaillés, et quelquesuns, pour se tenir en haleine, s'en vont archéographer audelà des monts, et découvrir, en Catalogne, des tombeaux
égyptiens qui remontent, au moins , au temps de Sésostris.
Avec tout cela, s'il est vrai, comme le disait Voltaire, « que
« l'Académie soit un corps plus utile qu'on ne pense, tout
« en ne faisant rien », on peut dire de la nôtre qu'elle n'est
pas absolument inutile.
L'AUTEUR. Ah, ah, ah, ah!
L'ARISTARQUE. Mais qu'est-ce qu'il y a donc? où va tout ce
monde? nous sommes envahis.
L'AUTEUR. En effet! un flot de servantes et d'ouvriers encombre l'allée des platanes et se porte vers la banquette.
Quel peut être le spectacle qui attire cette foule ? Faisons
comme les autres, et nous verrons de quoi il s'agit.
L'ARISTARQUE. Je le veux bien, fils s'avancent vers le parapet du jardin, et regardent en bas de côté et d'autre.) Eh
mais ! c'est un enterrement et un enterrement de première
classe. Le convoi funèbre, précédé des pauvres de la charité,
vient du côté du bourg. Quelle est donc la personne aisée
qui est morte dans le bourg ?
L'AUTEUR. Ah! j'y suis. Ce ne peut être que M. Doutre,
qu'on disait, ces jours derniers, fort malade.

�:&gt;28
L'ARISTARQUE. C'est cela. M. l'abbé Ribes, son neveu, fait
le premier deuil; il est au bras de M. le supérieur du séminaire. Quel long convoi ! mais il est bien mêlé. Le parti
rouge a donné en masse. Ce brave homme avait toutes les
sympathies de nos adversaires politiques.
L'AUTEUR. Sans perdre toutefois celle des hommes d'ordre,
car c'était un bien bon homme. Fut-ce la peur ou la conviction qui, en 1848 , à l'âge de près de quatre-vingts ans, et
presque à son arrivée de Rome, où il avait peut-être baisé
la pantoufle du pape, le fit passer dans le camp opposé au
nôtre? je l'ignore. Toujours est-il qu'il nous faussa compagnie , aux risques et périls, sinon de sa personne, qu'il
espérait probablement sauver de cette manière, au moins
de sa bourse , car j'ai ouï dire que, durant nos troubles , il
avait été souvent mis à rançon par les enfants perdus du
parti républicain.
L'ARISTARQUE. C'était à n'y plus tenir, et, en effet, il n'y
tint pas. « Moussu ! lui dit un jour sa servante, s'aïço duro,
« bous cadra quita lou païs. Soun dé quistos ou dé sous« criptious qué finissoun pas pus ! Aquél gran qué sabèts,
« à larjos éspallos , qué sé dits tant dé bostris amies, mais
« qué bous acosto pas qu'én tustant sus la pocho dé soun
« gilét, dal plat dé la ma, è én diguén : Pas le sou ! pas le
« sou ! és déjà béngut beï un parél dé fés , è s'én és éntour« nat mal countént, quand y eï dit qu'y èréts pas. Cépan« dan , la sémano passado y abiots dounat dé brabis éscuts.
« Él è sous acoulytos débouraïon la ramo dé cént maillols.
« Sé m'én crézèts, anirén faïré un bouyaché. Abséntats« bous péndén caouquis mézés, è béirén béni. Qui gagno
« téms gagno mouchos. — J'y pensais, ma bonne, lui ré« pondit M. Doutre. Partons le plutôt possible. Quand serons« nous prêts? — Déma, Moussu, sé boulèts. — Va pour
« demain! allons passer trois mois à Toulouse. » Ainsi dit,
ainsi fait... Mais , à propos, je ne vous apprends rien à ce

�529
sujet, car M. Doutre a figuré dans une de vos chansons.
Votre couplet me fit bien rire.
. C'est, en effet, au brusque départ pour Toulouse

L'AUTEUR

de M. Doutre , que je faisais allusion dans ma chanson des
Partageurs. Je mis dans la bouche du partageur désabusé
ce quatrain qu'il adresse à son camarade, toujours entêté
de communisme :
Hostros éxagératious
Dé fés fan béni la foutro ;
A forço dé souscriptions,
Abèts crébat Moussu Doutro.

M. Doutre ne creva pourtant pas alors des saignées abondantes faites à sa bourse, pas plus qu'il n'était réellement
mort, soixante ans auparavant, des saignées faites à son
corps , pendant la grave maladie qu'il essuya , dans son adolescence, au couvent des Capucins de Narbonne, où il faisait
son noviciat. Vous savez, sans doute, qu'il passa pour mort,
qu'on l'avait déjà placé sur le lit mortuaire, entre quatre
cierges, dans une chapelle ardente, où les frères priaient
pour lui, et qu'on était sur le point de l'enterrer, quand un
de ses amis de collège, passant à Narbonne, demanda à le
voir ?
. Je l'ai ignoré jusqu'à ce jour. Vous m'éton-

L'ARISTARQUE

nez fort.
. On dit à cet ami que frère Doutre était mort la

L'AUTEUR

veille, et qu'il pouvait encore assister à ses obsèques qu'on
allait faire dans une heure. Cette triste nouvelle atterra son
camarade de collège. Il demanda en grâce à être conduit dans
la chapelle où on l'avait déposé, pour joindre ses prières à
celles de la communauté, ce qu'il obtint. Entré dans la chapelle , il s'approcha du prétendu cadavre , dont la tête et les
mains, croisées sur sa poitrine, étaient nues. Il lui serra
les mains; un froid glacial les avait roidies ; mais en jetant
34

�530
les yeux sur le masque livide de l'ami Doutre, il surprit un
léger mouvement des lèvres. Il poussa un cri de joie, et
communiqua son observation au capucin qui était à ses
côtés, qui en sourit d'abord, mais ne tarda pas à remarquer
à son tour un faible tressaillement des paupières. Le médecin fut appelé. Quoiqu'il ne crut pas du tout à cette espèce
de résurrection, il vint, et, ayant sondé la région du cœur,
il reconnut que la mort n'était qu'apparente. Bref, le bon
M. Doutre n'était qu'en léthargie. On le porta à l'infirmerie,
et, à force de soins, il revint à la santé. La révolution de
1789 éclata sur ces entrefaites; M. Doutre se défroqua,
comme tant d'autres , se mit dans les affaires, se maria , et
supporta fort patiemment le tic de sa pauvre femme, qui
était passionnée pour les carlins. On ne la voyait jamais
dans les rues qu'avec quatre ou cinq de ces quadrupèdes
ronfleurs et puants. Quelque grand que fut son regret de
perdre sa femme, après trente années de mariage, M. Doutre
ne suivit au tombeau ni elle ni ses carlins, qui ne lui survécurent guère , les pauvres bêtes ! Enfin, Monsieur, il vécut
en homme de bien, pendant une soixantaine d'années, depuis
l'appel par lui interjeté, dans le couvent des Capucins, contre le jugement de la Camarde, à la tranchante faux, et
nous assistons, en 1856, du haut de cette terrasse, à son
enterrement. Cette fois, il est bien mort, et ne saurait revenir à la vie que par un véritable miracle. Il n'y reviendra
pas toujours par droit de plus value, per dréit dé prèbaluo,
comme disent nos paysans, car il avait atteint presque trois
âges d'hommes. Il n'y en a pas autant pour tous !
J'oubliais de vous dire que quand ma chanson parut, une
personne officieuse lui fit savoir, à Toulouse , que je m'étais
moqué de lui dans un couplet. Il témoigna le désir de la
voir ; on la lui envoya. Il paraît qu'il ne s'en offensa guère ;
il se contenta de répondre : « Moussu Birat és un jeanfoutro ! » Je le vis depuis fort souvent devant le café Gasc, à

�551
son retour de voyage. Nous étions dans les meilleurs termes,
et il ne me dit jamais rien à ce sujet. Mais le cortège est
passé ; tout le monde quitte le jardin , et nous ferons bien
d'en faire autant. Je vous salue.
L'ARISTARQUE (en s'en allant). Il ne suffit pas de faire des
vers passables pour entrer dans une société savante, et je
ferai en sorte, pour ma part, qu'à l'avenir les choix portent
sur des hommes vraiment instruits , afin d'en élever davantage le niveau scientifique, et littéraire. J'ai voulu savoir
quelles pouvaient être les connaissances du Poète narbonnais en littérature, histoire, mythologie, géographie, etc.;
l'espèce d'examen qu'il a subi, sans s'en douter, s'est fait
jusqu'ici à son avantage. Je ne le tiens pas quitte encore;
mais si une seconde épreuve sur l'histoire du pays, que si
peu de gens connaissent, est aussi satisfaisante que celle
d'aujourd'hui, oh, ma foi ! mon delenda carthago, à chaque
élection, sera celui-ci : Nommons M. Birat à l'unanimité,
qu'il y consente ou non , Velit, nolit. Je me porte son
garant en tout et pour tout.
L'AUTEUR f en descendant l'escalier). Mon aristarque m'a
donné, dans nos discussions, bien du fil à retordre. Pauvre
pot de terre que je suis ! Si son indulgence et son aménité
ne s'entremettaient comme une enveloppe rembourrée entre
son savoir et mon ignorance, je serais bientôt mis en pièces
par ce dangereux pot de fer.

Ami lecteur,
Je ne m'étais d'abord proposé que de faire quatre entretiens archéologiques. L'intérêt avec lequel quelques-uns de mes amis les ont accueillis,
quand je leur en ai t'ait la lecture, m'engage à les faire suivre de quatre
autres. Ces derniers auraient bien besoin d'être remaniés et repolis, mais

�532
la situation qu'on vient de me taire m'interdit tout à l'ait ce travail. Mon
malentendu avec la personne que la Commission du Conseil municipal
avait, dit-on, priée de me sonder au sujet de l'achat de ma maison. pour
l'abattre et percer une rue sur son terrain , en est cause. J'avais pourtant
pris toutes mes précautions pour qu'aucun malentendu n'eût lieu , en déclarant, avant d'entrer en matière, dans mon premier entretien avec cette
personne , que ce qui serait dit de part et d'autre n'aurait pas d'autre
valeur que celle d'une conversation ordinaire, et que je ne traiterais
jamais de la vente de ma maison sans l'agrément de ma femme et de mon
fils. Je ne fis alors aucune demande de prix, et je n'acceptai pas l'offre
qui me fut faite. Il n'est donc pas vrai qu'après avoir demandé d'abord
un prix de ma maison, j'en aie, le surlendemain , voulu un plus avantageux. Je borne là ma justification pour le quart d'heure; mais je la compléterai prochainement, en vers badins, si le dieu de la poésie, qui est
aussi celui de la médecine, me maintient quelques jours encore en verve
et en santé. Adieu donc mes dissertations avec mon aristarque sur l'histoire de Narbonne ! Cédant armis veteres Mbri! Laissons les vieux bouquins pour la lutte ! Combattons pour la défense de ma maison . que l'on
veut démolir pour cause d'utilité publique , sans m'allouer une indemnité
satisfaisante ! Elle se défendra ma maison, en parlant à la première personne , et les paroles qui sortiront de son grand portail et du soupirail de
sa voûte monumentale auront du retentissement. La Marianne, ma locataire , revenue depuis l'an 185f de ses égarements, la Marianne, témoin
de mes t ribulations et de mes insomnies, car je l'ai dans le cabinet à côté
de mon lit, me prêtera aussi le secours de sa faconde, jadis intarissable ,
et tout se terminera, j'en ai du moins l'espoir, à mon contentement et au
sien. Je dis au sien, car rien ne doit plus désormais nous séparer. Je
termine, ami lecteur, mon court avis, par cette parodie d un mot célèbre :
Courage! courage! les marteaux qui doivent démolir la maison du
Poète narbonnais ne sont pas encore forgés.

�Cinquième Entretien.

. Bonjour , M. Birat.
. Votre serviteur , Monsieur.
L'ARISTARQUE. Je me suis retardé d'une bonne demi-heure;
mais j'ai failli ne pouvoir pas venir du tout. J'ai dû passer
à la Mairie pour consulter un plan que M. Rozier n'a trouvé
qu'après d'assez longues recherches. Qu'avez-vous fait en
m'attendant ?
L'AUTEUR. J'ai regardé travailler à la démolition'de la maison en face. Elle n'est pas très-solide, et pourtant elle ne
date pas de bien loin. Vous souvient-il du temps où il y
avait là un vaste jardin , à peu près à la hauteur de la terL'ARISTARQUE

L'ACTEUR

rasse où nous sommes ?
L'ARISTARQUE. Parfaitement. Le vieux M. Canois ne se doutait pas que, quelques années après sa mort, tout l'emplacement de son jardin serait couvert de constructions. Ses
héritiers ont dù faire beaucoup d'argent de ce terrain.
L'AUTEUR. Je le pense. Aviez-vous fait vos premières armes
au barreau quand ce vieux procureur mourut?
L'ARISTARQUE. Mais non. Quand je plaidai ma première
cause, il était mort depuis dix ans. C'était, disait-on, un

�homme d'affaires bien retors, et l'on garda longtemps mémoire au barreau de ses originaux plaidoyers, en très-mauvais français.
. Il gasconnait d'une manière insoutenable; mais

L'AUTEUR

il avait cela de commun avec la plupart de ses confrères. Il
passait pour avoir la main bien pesante.
. L'ami Roube, qui fut pendant dix ans son

L'ARISTARQUE

premier clerc, vous dira que son premier et son dernier
mot aux pauvres clients qui venaient lui demander des nouvelles de leurs affaires, était toujours : « Alimenté/. ! alimentèz ! » ce qui, joint au geste du frottement du pouce contre
l'index, voulait dire : il me faut de l'argent pour la faire
marcher.
Je tiens encore de M. Roube qu'un charretier de Coursan,
depuis longtemps en procès, le sollicitait pour qu'il s'en
occupât tout de bon; mais M. Canois, qui ne voyait point
venir d'argent, disait toujours à son client : « Mon ami,
« ton affaire est si embrouillée, que je n'y vois goutte. »
Le Coursannais comprit à la fin ce que cela voulait dire,
et, tirant de sa poche deux écus de six livres, les présenta
à son procureur, en lui disant : « Tenez, Monsieur, voici
« une paire de bésicles pour pouvoir mieux la débrouiller !»
. Ces deux écus de six livres que gagna légitime-

L'AUTEUR

ment, sans doute, M. Canois, en s'occupant, comme il le
fallait, de l'affaire dont il s'était chargé, me remettent en
mémoire un autre écu, de même valeur, qu'il fit mine de
s'approprier d'une manière fort drôle, mais qu'il ne garda
probablement pas, parce qu'il n'y avait aucun droit. Un
paysan , ignorant et simple, passant près de lui, pendant
qu'il prenait le frais, assis devant sa porte sur un banc de
pierre, se baisse tout-à-coup et ramasse sur le pavé quelque
chose qui frappe ses regards. M. Canois, qui l'a vu faire,
lui demande ce qu'il a trouvé. — Un éscut dé sieïs francs,
Moussu, lui dit celui-ci en le lui montrant. — Biétusco !

�5«

D

repartit vivement le vieux procureur , en faisant le geste
d'un homme qui cherche dans sa poche pour voir s'il n'aurait pas perdu quelque chose, s'aquél éscut porto dal constat
dé la courouno lous mots :

SIT NOMEN

DOMINI

BENEDICTUM ,

és

das méous ; én m'accatan m'aoura glissât dé lapocho. —
Tènèts, Moussu, sabi pas légi, agachats bous-mêmé, s'aquélis
mots y soun. ■— Nou, moun amie, poudros créiré gué boli
té troumpa. Tè ! démando-bo an'aquél Moussu qué passo.
Alors le brave homme s'adressant au passant le pria de lui
lire les mots composant la légende de l'écu par lui ramassé.
« Il y a là, lui dit le passant, sit nomen domini benedictum. » Et tout de suite l'honnête paysan remet l'écu à Monsieur Canois , en lui disant : « És pla das boslris, Moussu,
garats l'aquis. »
L'ARISTARQUE. Je me rappelle, par ouï dire, de l'abus qu'il
fit de l'hyperbole dans une affaire correctionnelle. Son client,
à l'entendre, n'était nullement coupable. Il s'était trouvé
dans le cas de la légitime défense, et n'avait riposté à un
grrrrand soufflet, donné par le plaignant, que par un pétit
coup de fusil. M. Canois exagéra beaucoup la force du soufflet
administré à sa partie par la partie adverse, et rapetissa beaucoup aussi, par contre , le coup de fusil, lâché par représailles. Mais s'il y a soufflet et soufflet, entre gens peu délicats sur le point d'honneur, il n'y a pas coup de fusil et
coup de fusil, à moins que le fusil n'ait été chargé qu'à
poudre. Dans une autre affaire, où il s'agissait de coups
donnés par son client, son mot : « Les coups dé bâton sont
« neuls » (nuls), fit beaucoup rire l'auditoire et même le
tribunal, et eut beaucoup de vogue. Au reste, il en était de
ce praticien de la vieille école comme de ces acteurs, vraiment comiques, qui font valoir les passages les plus insignifiants d'une comédie par la manière dont ils les rendent et
par leur pantomime.
A propos , j'ai quelque chose à vous communiquer. Nous

�oôfi
parlâmes assez longuement, jeudi dernier, du cardinal de
Bonzy. Eh bien ! le même jour , à la veillée, je trouvai dans
un volume de lettres de Madame de Sévigné, que lisait ma
femme, une anecdote à son sujet. Ce grand dignitaire de
l'Église disait toujours , en riant, que tous ceux qui avaient
des pensions sur ses bénéfices ne vivraient pas longtemps,
et que son étoile les tuerait. Il était le protecteur déclaré de
M. de Penautier, receveur général du clergé. Un jour, l'abbé
Fouquet (et non pas l'archevêque Fouquet, entendez-vous!
ce qui prouve que le célèbre surintendant des finances de
Louis XIV avait un second frère dans les ordres, et que
l'historien Auquetil n'a pas fait de méprise à ce sujet, comme
vous le pensiez ) ; un jour donc l'abbé Fouquet, ayant vu
Son Éminence dans le fond de son carrosse avec Penautier,
que l'on accusait de se mêler du poison, dit, dans une compagnie : « Je viens de rencontrer le cardinal Bonzy avec son
« étoile, »
. Le mot était plus que sarcastique; il était odieux

L'AUTEUR

et diffamatoire pour le protecteur et le protégé. Je suis bien
aise que vous ayiez remis ce personnage sur le tapis. J'en
profite pour vous faire part d'une note à son sujet que j'avais
omise, et que je tirai, il y a quelque temps, d'un dictionnaire d'anecdotes très-bien choisies. La voici : « Le cardinal
« de Bonzy, d'une naissance illustre, et italien d'origine,
« vint en France, où il obtint l'archevêché de Narbonne et
« la place de premier aumônier de la reine. Quelque temps
« après , le roi de Pologne lui accorda sa nomination au car« dinalat. Comme il passait par Montpellier pour aller au
« conclave, le doyen, à la tête de la faculté de médecine,
« lui fit cette courte harangue : Italia te fecit nobilem,
« Gallia potentissimum, Polonia eminentissimurn. 0 utinam
« et Homa sanctissimum et nostra facilitas incolumen ! »
Vous devez votre noblesse à l'Italie, votre grandeur à la
France, le titre d'éminence à la Pologne, plût au ciel que

�vous dussiez à Rome le titre de sainteté, et à notre faculté
le don d'une santé à toute épreuve!
L'ARISTARQUE. C'est bien d'une pareille harangue que l'on
put dire qu'elle était courte et bonne ! Les souhaits qu'elle
contenait ne purent qu'être très-agréables à Mgr. de Bonzy.
La papauté et une santé inaltérable pour couronnement de
sa bonne fortune, excusez du peu ! Et comment s'appelait
ce doyen, si concis et si bien inspiré dans ses harangues?
L'AUTEUR. Je ne puis vous le dire, Monsieur , à mon grand
regret.
L'ARISTARQUE. Il y a quarante ans, Monsieur, que toutes
les maisons de cette rue étaient presque sans valeur, comme
celles des autres quartiers. Le commerce était mort et la
population de la ville très-faible. Elle a augmenté d'un tiers
depuis cette époque, et les affaires ont pris un grand essor.
Mais si l'on peut dire aujourd'hui de notre vieille ville ce
que Montaigne disait de Rome, sa mère , qu'elle est rapiécée
d'étrangers, à la différence de Rome, immense hôtellerie de
tant de voyageurs de tout pays, dont beaucoup sont riches
et de distinction , Narbonne est envahie par tous les gueux
des villes environnantes, et ses mauvaises guenilles ne sont
rapiécées qu'avec du vieux, ce qui ne les relève pas beaucoup. Vous souvient-il, Monsieur, de ce grand arceau de
pierre qui joignait l'ancien château-d'eau avec cette terrasse,
et qui supportait la conduite d'eau du jardin de l'archevêché ?
L'AUTEUR. Oui, Monsieur, et je regrette qu'on ne l'ait pas
conservé. Il faisait un assez bel effet. C'était comme un arc
de triomphe. On le voit encore figurer sur quelques cartes
du département. M. Bonnet-Vieules me rappelait, l'autre
jour, qu'en 1810 , le tambour-major du 48e de Ligne, nommé
Boucicaud, qui passa plus tard dans le 70e, qui avait trois
chevrons, cinq blessures et près de six pieds de haut—
L'ARISTARQUE. Il se rappelle de toutes ces circonstances,
après cinquante ans, M. Bonnet-Vieules !

�558
. Que cela ne vous étonne pas ; il fait sa princi-

L'AUTEUR

pale lecture du Moniteur de l'Armée. Il vous dira, sans se
tromper jamais, où est le dépôt de tel régiment, le nom de
ses officiers, leur grade, les campagnes qu'ils ont faites, etc.;
il sait toutes ces choses-là aussi bien que feu M. Barthez
savait l'âge de tous les Narbonnais, leur parenté ou leurs
alliances, l'époque de leur première communion et celle de
leur mariage et de leur décès.
. Quel dommage que M. Bonnet n'ait pas ap-

L'ARISTARQUE

pliqué à l'étude des sciences une mémoire si prodigieuse !
ou qu'il ne se soit pas élevé dans la troupe au grade de général ! C'est bien de lui qu'on aurait pu dire, comme de
Jules César et du grand Frédéric, qu'il savait les noms de
tous les soldats de son corps d'armée !
. M. Bonnet me rappelait donc, l'autre jour, qu'en

L'AUTEUR

1810, ce démesuré tambour-major, dont la dextérité était
admirable et le poignet très-vigoureux, fit sauter, du côté
du cers, sa canne, à gros pommeau d'argent, par-dessus
l'arcade en question, et la reçut dans sa main, de l'autre
côté, fort adroitement. Mais vous souvient-il, à votre tour,
de cette allée de grands arbres qui existait au bas de la
chaussée, vis à vis la caserne, et dont le vaste ombrage
donnait tant d'agrément à l'entrée de la ville?
. Parfaitement. On aurait dû les remplacer,

L'ARISTARQUE

puisque leur caducité les fit abattre. Mais voici la difficulté :
Le terrain sur lequel ils étaient plantés est en litige entre
l'administration du canal et la compagnie des moulins; ce
qui fait qu'aucune des parties ne veut souffrir que l'autre
procède à une replantation qu'elle regarderait comme un
acte de propriété. Eh bien! voici ce que j'aurais fait, et ce
que je ferais encore , à la place de M. le capitaine du Génie,
qui a fait planter sur nos bastions beaucoup d'arbres qui ne
réussiront certainement pas , tant à cause de l'aridité du sol
que par défaut d'entretien et surtout de surveillance; j'au-

�559
rais fait la plantation dont je parle dans l'intérêt de la garnison, dont les soldats casernés vis-à-vis vont s'asseoir, aux
heures de loisir, sur la banquette du bord de l'eau, et je
dirais aux contestants : Messieurs, l'État n'est pas partie au
procès, et n'entend nullement faire acte de propriété en
plantant ces arbres. L'ancienne allée était une commodité et
un agrément pour la partie de la garnison logée à la caserne
n° 58. Je la remplace, puisque vous ne le faites pas et que
vous ne le ferez jamais , par caprice ou négligence. Les citadins jouiront comme les militaires de celle que je lui substitue. Ils y trouveront, en été, un abri contre les ardeurs
du soleil, de neuf heures du matin à cinq heures du soir,
et si jamais le procès se vide, la nouvelle allée appartiendra, comme accessoire , à celle des deux parties qui sera
reconnue propriétaire du sol. Superficies solo cedit.
L'AUTEUR. Bien imaginé ! Vous n'avez que de bonnes idées.
L'ARISTARQUE. Qu'y a-t-il de nouveau en ville? Parle-t-on
des dernières dispositions de M. Doutre?
L'AUTEUR. M. Doutre avait depuis longtemps donné une
grande partie de son bien à fonds perdu. Il a laissé, sur ce
qui lui restait, un bon legs à sa servante et un autre à son
neveu, et M. Capman, son ami, a été gratifié d'une bague
de quinze cents francs.
L'ARISTARQUE. Heureux M. Capman ! c'est un fort joli souvenir. A la bonne heure, je qualifie un pareil don d'oeuvre
pie, car c'est un acte de piété.... amicale. Il ne serait pas
mal qu'un pareil acte fructifiât, et que les célibataires riches
qui n'ont que des collatéraux, souvent à un degré éloigné,
qu'ils ne connaissent pas ou qu'ils détestent, laissassent un
souvenir quelconque à de vieux amis, qui ont eu, pendant
une longue vie , toute leur sympathie, qui se sont réjouis de
leurs joies, attristés de leurs tristesses, dont les conseils
lui ont été souvent utiles, et dont quelquefois peut-être la
bourse leur a été ouverte sans intérêt. C'est à peine si l'on

\

�340
peut citer, à Narbonne, deux exemples de pareilles libéralités dans cinquante ans.
Un usage bien meilleur encore, Monsieur, commence à se
rétablir. C'est celui des legs faits aux hospices et aux autres
établissements publics. Voilà l'unique moyen de pouvoir,
sans grever davantage une petite ville, sujette à tant de
charges, élever de ces monuments que l'on regarde ailleurs
comme indispensables, qui décorent une ville et en rendent
le séjour agréable à ses habitants, une salle de spectacle,
une halle, une promenade publique , etc.
L'AUTEUK. A propos de M. Doutre, dites-moi pourquoi
j'entends souvent dire, dans le bas peuple, d'un individu
mort, et bien certainement enterré dans notre cimetière,
qu'il nous attend à Fontfroide , qu'il est depuis longtemps
à Fontfroide, etc.
L'ARISTARQUE. Je n'en sais trop rien; à moins que le voisinage de Narbonne et l'usage où l'on était autrefois, dans
quelques familles, de se faire enterrer dans le cimetière ou
dans l'église de cette abbaye, où l'on fondait des messes
pour le repos de l'âme des donateurs, n'ait fait regarder le
vallon de Fontfroide comme une autre vallée de Josaphat,
d'où se réveilleront, au jour du jugement suprême, tous
les habitants du pays. D'où vient, Monsieur, que vous
n'avez rien dit, dans vos œuvres, de cette abbaye, qui a
eu de la célébrité, ni de la vicomtesse Ermengarde qui a
joué un si beau rôle dans notre ancienne province pendant
la seconde partie du XIIme siècle?
L'AUTEUR. Je n'ai pas à me reprocher, Monsieur, une pareille lacune. J'ai fait un abrégé de la vie glorieuse et si
bien remplie de cette noble dame, en vile prose, et un résumé, en vers alexandrins, qui ne valent guère mieux, dés
actes de son règne. Je ne l'ai pas même oubliée dans les dialogues , en vers patois, entre le pic de Nore et la montagne
de Minerve :

�541
Car, sans menti, sa loungo bido
És , d'un cap à l'aoutré, ramplido
Dé traits dé fidèlo amitié,
Dé justiço è dé baléntiè...

Mais vous vous trompez quand vous dites qu'elle fut la fondatrice de l'abbaye de Fontfroide, car on en attribue généralement la fondation à son père ou son oncle Aymeri II.
Ce qui est consta'nt, c'est qu'elle en fut la principale bienfaitrice.
L'ARISTARQUE.
Si vous m'aviez communiqué, en temps
utile, votre travail, je vous aurais donné quelques renseignements dont vous auriez pu tirer parti. Je les dois aux
procès qui ont eu lieu , depuis trente ans , entre les divers
détenteurs actuels des domaines de l'ancienne abbaye, procès dans lesquels j'ai eu presque toujours un rôle.
L'AUTEUR. Je suis bien fâché, Monsieur, de ne pas avoir
eu cette idée. Je n'ai fait mon esquisse que sur ce que j'ai
pu trouver, dans ['Histoire de Languedoc, relativement au
règne de cette vicomtesse. C'est à dessein que je me sers du
mot règne, car, jusqu'à celui de Louis-le-jeune , nos anciens
vicomtes, tout à fait indépendants de la couronne de France,
et n'ayant à compter qu'avec les comtes de Barcelone et de
Toulouse (qu'ils reconnaissaient tour à tour pour suzerains,
selon qu'ils étaient plus directement menacés par les uns ou
par les autres ) ; qu'avec les habitants de Narbonne, dont
ils juraient, en venant au pouvoir, de maintenir les libertés
et les usages ; et qu'avec les archevêques, auxquels ils refusaient souvent l'hommage, pour la partie des domaines de
l'église de Narbonne qu'ils détenaient, ou auxquels ils contestaient le droit de battre monnaie, et de faire certains
actes de juridiction , nos anciens vicomtes, dis-je, jouissaient de tous les droits régaliens dont ils s'étaient emparés
sous les descendants de Charlemagne, et s'intitulaient vicomtes par la grâce de Dieu. La vicomtesse Ermengarde,

�542
une des plus belles figures du moyen-âge, réunissait aux.
qualités qui sont l'apanage de son sexe la plupart de celles
qui font les grands ministres et ies héros. Dans ce que nous
connaissons de sa vie, son activité, son courage , sa prudence, son savoir, son amour pour la justice, son génie
commercial, sa piété exemplaire, son goût pour les lettres
et la poésie brillent d'un vif éclat, et cependant, le croirat-on ! il n'est nullement question d'elle dans les biographies
que j'ai pu me procurer. Celle de M. Michaud, la moins
incomplète de toutes , fait mention de plusieurs Ermengarde
qui ne la valaient pas, tant s'en faut! d'assez longs articles
leur sont consacrés; mais celle qu'on trouve sur tant de
champs de bataille et au siège de tant de châteaux-forts,
celle dont l'hauriban flottait à côté de la bannière de Richard,
cœur de lion, sous les murs de St.-Front, en Périgord, la
vicomtesse qui reçut tant de témoignages de haute estime
de Louis VII, de l'abbé Suger et du pape Alexandre III,
n'est pas'môme nommée. Mais qui connaît un peu, à Paris ,
l'histoire de Languedoc ! et qui la lit même dans nos contrées, bien qu'elle soit dans plusieurs bibliothèques ! Que de
livraisons de la dernière édition de cette histoire, publiée
par M. du Mège , dont les feuilles n'ont pas été coupées ! En
vérité ! en vérité ! le goût des croûtes et des antiquailles
se soutient dans le Midi; il se propage même, de jour en
jour, depuis la fondation de nos petits musées ; mais celui
des études sérieuses ne peut prendre sous notre latitude.
Oh! si l'on pouvait troquer, dans plusieurs de nos villes,
les meilleurs livres, sans gravures s'entend, contre des
tableaux , quelques médiocres qu'ils fussent, que de rayons
dans les bibliothèques publiques seraient aussi nus que les
étagères du magasin d'un marchand en faillite ! Il est vrai
que ce vide serait facilement comblé, au moins en apparence , par des boiseries imitant des livres de tout format,
et que bien peu de personnes s'apercevraient de cette déception.

�545
L'ARISTARQUE. Il faut prendre le temps comme il vient.
Mais, prenez garde ! vous laissez tomber vos papiers.
L'AUTEUR.
J'ai précisément griffonné sur celui-ci, Monsieur, le portrait d'Ermengarde, que j'avais dessein de vous
soumettre. Ce morceau devait faire partie de mon poëme des
Arpenteurs, et être débité par M. Amadou à ses consorts
Albert, Lautier, etc.; mais il contraste trop avec le ton badin de cet ouvrage pour qu'il puisse en faire partie ; il figurera dans mes notes.
L'ARISTARQUE. Je vais en prendre connaissance , si vous le
permettez. Voyons !

Je suis fixé, Messieurs, or sus délibérons !
Au pied de cet ormeau, venez, nous jugerons,
A l'abri du soleil qui de ses traits nous-darde,
Comme autrefois jugeait la princesse Ermengarde,
Qui, pendant soixante ans d'un règne glorieux,
Fit la joie et l'orgueil de nos dévots aïeux.
Quelle femme accomplie ! esprit, savoir, courage,
Vertus, grâces, attraits furent son apanage.
Avec munificence, elle accueille en sa cour
Le joyeux ménestrel, le tendre troubadour.
■ De rendre la justice un roi la juge digne...

C'était Louis-le-jeune. Je connais sa lettre à sa très chère
illustre dame Ermengarde, vicomtesse de Narbonne, ou du
moins la traduction de cette lettre, car elle ne pouvait être
qu'en latin.
L'AUTEUR. Sans doute. Le latin n'était pas seulement alors
la langue littéraire de la Septimanie ; il en était encore la
langue à demi vulgaire, comme le fait remarquer quelque
part M. Villemain , à propos des sermons de saint Bernard ,
que ce grand prédicateur prononçait en chaire, en latin,
dans le haut Languedoc.
L'ARISTARQUE.
Ermengarde obéissait probablement aux
inspirations de son oncle Bérenger, archevêque de Narbonne
et abbé de Lagrasse ; ce qui prouve une fois de plus la vérité

�5M
du mot du grand Bossuet, que ce sont les évêques qui ont
fait le royaume de France. « Rendez vous-même la justice »,
disait Louis-le-jeune à Ermengarde, « et examinez les affai« res avec attention. Employez le zèle de celui qui pouvant
« vous créer homme ne vous créa que femme... »
L'AUTEUR. Oh , ce passage n'est pas galant ! Les deux sexes
se valent, Monsieur, et d'ailleurs Ermengarde montra, dans
un grand nombre de circonstances, le courage d'un chevalier et la sagesse d'un prud'homme, je dis plus, d'un ministre d'État.
L'ARISTARQUE. C'est vrai... « Et qui par sa bonté a remis
« dans vos mains le gouvernement de la province de Nar« bonne... » Je ne me souviens pas bien du restant; aidez-

moi donc un peu !
L'AUTEUR. « Quoique vous ne soyiez donc qu'une femme,
« nous ordonnons par notre autorité qu'il ne soit permis à
« personne de décliner votre juridiction »
Dans sa lettre de remerciement pour un si haut témoignage d'estime, Ermengarde se montre pénétrée de la plus
vive gratitude.... Elle reconnaît Louis VII pour son unique
seigneur, se qualifie sa vassale spéciale, déclare que tout
ce qu'elle a est soumis à son empire, et le prie de lui donner des marques fréquentes de souvenir, parce qu'après
Dieu elle met toute sa confiance en lui. Elle s'excuse ensuite
de ne pas lui avoir encore envoyé le cheval qu'il lui avait
demandé, parce qu'elle n'en avait pas trouvé d'assez beau ,
et promet de lui envoyer incessamment le meilleur qui se
trouvera dans ses domaines.
L'ARISTARQUE.

Un pape reconnaît, et quel honneur insigne!
Les utiles secours, les services nombreux
Qu'elle lui prodigua dans des temps orageux....

Vous ne dites pas assez. Ce sont d'immenses services que
le pape Alexandre III reconnaît, dans une lettre à Louis-le-

�345
jeune, avoir reçus d'Ermengarde, pendant son long séjour
dans la province. Je lisais, l'autre jour, que quand ses
affaires lui permirent de rentrer en Italie, il fit ses dispositions pour s'embarquer avec sa suite sur un vaisseau des
hospitaliers de saint Jean de Jérusalem, qui était de partance dans l'étang de Maguelonne. Dès qu'une partie du
sacré collège fut à bord, le vaisseau mit à la voile et s'éloigna un peu de l'île; puis il jeta l'ancre pour attendre le
pape. Le pontife s'était mis sur une galère narbonnaise avec
quelques cardinaux qui étaient restés auprès de lui, et se
préparait à passer dans le vaisseau, quand on vit paraître
plusieurs galères de Piso, qui s'étaient tenues cachées jusqu'alors, et que l'empereur Frédéric Ier, qui favorisait
l'anti-pape Victor III, avait envoyées pour lui dresser des
embûches et tâcher de s'assurer de sa personne. Le pape
s'étant aperçu du piège, revint sur ses pas et retourna
aussitôt à Maguelonne. La flotte pisane s'approcha cependant du vaisseau où étaient les cardinaux; mais voyant que
le pape n'y était pas, elle passa outre. Un trait historique
en rappelle un autre. Je crois avoir lu dans une Vie de
Saint-Vincent de Paul que ce fut dans ces parages que fut
pris, en 1600, par un brigantin de Tunis, le navire qui
conduisait de Marseille à Narbonne ce vénérable personnage.
L'AUTEUR. Et que venait faire à Narbonne saint Vincent
de Paul?
L'ARISTARQUE.
Après avoir recueilli un petit héritage à
Marseille, il avait pris la voie de la mer pour rentrer dans
son pays, en passant par Narbonne. Les économies qu'il
pensait faire, en voyageant ainsi, devaient profiter aux
pauvres.
L'AUTEUR. Quelle ineffable charité !
L'ARISTARQUE.

Alliée aux Lara, cette race espagnole,
Qui poussa la fierté plus loin que I hyperbole .
35

�546
Dont la devise était : « Des rois sont nos aïeux ;
« S'ils ne viennent de nous . nous naissons au moins d'eux....»

Ah ! je sais : Nos descendèmos de reyes, si non los reyes de
nos. C'est bien là de l'orgueil à la plus haute puissance !
Avec moins de superbe, elle eut leur noble audace.
N'ayant qu'un crucifix pour armet et cuirasse,
Avec ses chevaliers, étincelanls d'airain .
De Tortose elle court chasser le Sarrasin...
L'AUTEUR. Louis-le-débonnaire, Monsieur, avait échoué
deux ou trois fois devant cette place, dont il finit par s'emparer. Plus tard, les Sarrasins l'avaient reprise. En reconnaissance des services qu'il reçut des Narbonnais, dans cette
occasion, Raymond Bérenger leur accorda d'assez grands
avantages commerciaux.
L'ARISTARQUE.

Bérenger le pieux, comte de Harcekme,
Prince, par ses vertus, digne du plus beau trône,
A qui sa femme en dot apporta l'Aragon,
Dont il fut vraiment roi sans en vouloir le nom...
L'AUTEUR. Il aimait mieux, disait-il, être le premier des
comtes que de n'être pas même le septième des rois. Il fut
le fondateur de l'abbaye de Poblet, sépulture des rois d'Aragon, où des moines de Fontfroide, qu'il pria sa cousine
Ermengarde de lui envoyer, établirent la règle de leur com-

munauté.
L'ARISTARQUE. N'est-ce pas dans cette campagne , faite contre les Sarrazins par Raymond Bérenger et Ermengarde,
que Tarragone fut pareillement prise? Grande conquête qui
donna lieu au rétablissement du siège archiépiscopal de cette
ville, et mit fin, quelque temps après, à la juridiction de
l'archevêque de Narbonne sur les évêchés de la marche
d'Espagne.
L'AUTEUR. Non, Monsieur, ce grand événement avait eu

�547
lieu près de cent ans auparavant. Ce fut Raymond Bérenger, premier de ce nom , dit le vieux , qui, en 1050, enleva
aux Maures la ville et le comté de Tarragone, avec le secours
de Bérenger, vicomte de Narbonne. Ce Bérenger était le
trisaïeul d'Ermengarde. Il faut croire qu'il eût une trèsgrande part à la prise de cette métropole de la marche d'Espagne, puisque le comte de Barcelone la lui donna en récompense.
L'ARISTARQUE. Grande récompense, certes!
L'AUTEUR. Oui, Monsieur; mais cette donation avait bien
ses charges. Elle fut faite aux conditions suivantes : 1° que
l'ancien siège épiscopal de Tarragone serait rétabli, et que
l'élection appartiendrait conjointement au comte de Barcelone et au vicomte de Narbonne (clause singulière qui prouve
qu'à proprement parler, il n'y avait plus d'élection à cette
époque, et que les seigneurs des villes épiscopales s'étaient
déjà emparés des nominations aux évêchés); 2° qu'ils partageraient également les revenus du comté, ainsi que les
dîmes , jusqu'à ce qu'il y eût un évêque ; 3° que le vicomte
ferait hommage du comté nouvellement conquis au comte
de Barcelone, et 4° enfin qu'il serait obligé de faire une guerre
continuelle aux Sarrasins. Il ne paraît pas, Monsieur, que le
vicomte Bérenger ait joui longtemps du comté de Tarragone.
L'ARISTARQUE. Ces deux seigneurs s'empressèrent-ils, Monsieur, de faire rétablir le siège épiscopal de Tarragone?
L'AUTEUR. Les choses restèrent, quant au spirituel, dans
le môme état qu'auparavant, pendant toute la vie de Bérenger, de Narbonne, et de son fils Bernard. Ce ne fut que sous
le règne d'Aymeri h*, en 1088, et sous le pontificat d'Urbain II, que la métropole de Tarragone fut rétablie, et que
l'archevêque de Narbonne fut dépouillé de sa juridiction,
dont avaient joui paisiblement ses prédécesseurs depuis le
VIIIe siècle. La province ecclésiastique de Narbonne, la plus
étendue et la plus nombreuse en évêchés qui fut alors dans

�M8
toute la monarchie française, fut réduite à ses anciennes
limites, en sorte que Dalmace , qui en était métropolitain ,
n'exerça plus sa juridiction que sur dix diocèses, y compris
le sien. Ce qu'il y eut de fâcheux, dans cette affaire, pour
nos anciens archevêques, c'est que la ruse d'un prélat catalan , de l'évêque d'Ausone, en décida, et que la religion du
pape fut par lui surprise. Cet évêque étant allé à Rome,
sous prétexte de visiter les tombeaux des saints Apôtres,
fit entendre au pape que l'ancien archevêché de Tarragone
avait été uni à son église par une bulle de Jean XIII ; mais
il se garda bien de lui dire que cette bulle n'avait pas eu son
exécution par l'opposition de l'archevêque de Narbonne et
des évêques de la marche d'Espagne. 11 lui dit aussi que
l'archevêque de Narbonne ne pouvait pas prouver que la
province de Tarragone lui fut soumise par un privilège du
saint Siège, ce qui était vrai; mais lorsque les églises de la
marche d'Espagne furent incorporées dans la province de
Narbonne, ce n'était pas l'usage qu'on s'adressât aux papes,
soit pour l'érection ou la translation des évêchés, soit pourleur union à quelque autre province. L'autorité des conciles
nationaux ou provinciaux et celle des princes temporels ,
avec le consentement des peuples , suffisait pour cela. L'archevêque de Narbonne n'était donc pas en état de produire
le privilège du saint Siège, de la non existence duquel excipait l'évêque d'Ausone ; mais il avait une jouissance non
interrompue, de près de quatre siècles, qui semblait mériter quelque attention, dit dom Vaissète, alors surtout que
cette demande du rétablissement de l'archevêché de Tarragone n'était faite ni par le roi de France , suzerain du comte
de Barcelone , ni par les évêques de la province, ni par les
peuples.
L'ARISTARQUE. Et l'archevêque de Narbonne, quelle démarche fit-il pour prévenir cette disjonction des évêchés de la
marche d'Espagne des autres évêchés de la province narbonnaise ?

�. Dès que l'archevêque Dalmace eut connaissance
de la décision du pape, il partit pour Rome, et lui représenta vivement le tort qu'il faisait à son église, en retirant
les évêques de la Tarragonaise de sa juridiction métropolitaine; il se plaignit aussi de la primatie qu'il avait accordée,
sur cette province, à l'archevêque de Tolède; mais toutes
ses remontrances furent inutiles. Les instances du roi de
Castille et du comte de Barcelone avaient entièrement prévenu le pape en faveur de l'évêque d'Ausone et de l'archevêque de Tolède. On ne voit pas que les successeurs de Dalmace aient fait aucune tentative pour recouvrer leur ancienne
autorité sur cette partie de l'Espagne, « qui était cependant
« en grande partie redevable de la conservation de la foi
« aux prédécesseurs de ce prélat. »
L'AUTEUR

Ami lecteur,

Je' ne pousse pas plus loin cet entretien pour le moment. Je terminai
le quatrième en t'annonçant que j'allais me mettre poétiquement à l'œuvre pour faire tomber les faux bruits qui couraient sur mon compte, au
sujet de l'achat de ma maison par la ville , pour cause d'utilité publique.
J'ai pu le faire dans l'intervalle qui s'est écoulé entre la composition de
la trente-quatrième feuille de ce premier tome et son impression, retardée, par accident, de quelques semaines, et je vais te donner connaissance de mon' travail. Je me natte que tu ne seras pas fâché de cette
interruption. Ma parenthèse poétique fermée, nous reprendrons, mon
aristarque et moi, ce cinquième entretien au point où nous l'avons laissé,
et nous le poursuivrons jusqu'à la fin , sans divertir à d'autre poésie que
celle que m'a fourni la matière dont il se compose.

�550

A MES LECTEURS.

Dans un peu moins d'un an, du 4 5 février au 15 décembre de l'année dernière, trois accidents moraux, dont le
moindre était bien fait pour troubler la sérénité de mon
existence, puisque les deux premiers portaient une rude
atteinte à mon petit renom de poëte, et le troisième à ma
réputation mieux établie d'homme loyal et très-facile en
affaires, sont venus m'affliger à l'improviste. Mon âme est
encore agitée, au moment où j'écris ces lignes, par les effets
de celui-ci.
Vous eûtes tous ou presque tous connaissance du premier, qui m'arriva le lundi de carnaval de l'an passé. Vous
n'ignorez pas que le nommé Patas , qui s'est attribué l'office
de bourreau du grand débauché, se permit d'altérer profondément une chanson poissarde, pleine d'imprécations
contre l'a victime , dont je lui avais confié un an auparavant
le manuscrit ; qu'il la fit imprimer chez M. Dedieu, libraire,
et que je passai pour l'auteur de tous les non sens, de toutes les platitudes, fautes de prosodie, etc., dont cette contrefaçon était émaillée, ce dont mon amour-propre eut beaucoup à souffrir. Ce grossier plagiaire en débita plusieurs
centaines, et fit à l'issue de la noyade du héros des jours
gras un très-bon repas
en gras, auquel furent conviés
ses deux aides , ainsi que les quatre porteurs du palanquin
de Carnaval. Je n'eus pas l'honneur d'être de la partie , et
je doute fort même que ma santé y ait été portée. La dinde
que j'achetai, dans cette circonstance, comme fait tout le

�monde, je la payai de mes deniers et non de ceux du publie,
il y a plus, je me vis obligé, pour faire tomber, s'il était
possible, la chanson éditée par le sieur Patas, de détacher
la mienne de mes oeuvres complètes, qui sont sous presse,
de la faire imprimer en beaux caractères et sur joli papier,
et de la distribuer gratis. J'essuyai donc alors un double
dommage. Je glisse sur le tort matériel qui ne m'a pas trop
mis à la gêne ; mais celui que je souffris dans ma réputation de poëte me fut très-sensible, et je m'en ressents encore
toutes les fois que j'entends chanter dans les rues, par les
manœuvres et les petites filles du peuple, le De profundis
dé Carnabal. Ce n'est pas le mien, hélas ! qu'ils ont retenu,
mais bien celui que publia le sieur Patas , et qui lui ressemble comme la figure d'un singe ressemble à celle d'un homme.
Quoi d'étonnant ! toutes mes idées s'y trouvent, mais grossièrement exprimées et en mauvaise compagnie. Le nombre
des couplets est le même, je crois, mais il a été sottement
interverti, et mes vers, tantôt étirés, tantôt raccourcis,
n'ont plus eu la mesure voulue: Passons au second désagrément.
Oh, celui-ci était de nature à tuer un écrivain moins
habitué que moi aux mécomptes de toute espèce ! je n'en
suis pas mort toutefois ; je n'ai pas même cessé de travailler
à la collection de mes œuvres; mais, passablement humilié
(il y a lieu, comme vous allez le voir tout à l'heure), je porte
depuis ma tête un peu plus bas encore que d'habitude, et je
doute fort que le plus beau triomphe, s'il m'en arrivait
jamais quelqu'un d'aussi glorieux que ceux qui marquent,
à chaque pierre milliaire, la carrière du poète Jasmin, pût
me permettre de la rétablir dans la ligne verticale. Risum
teneatis, arnici ! retenez le rire, si vous le pouvez , ô mes
amis! ô mes confrères do la société archéologique, sur le
compte de qui je me suis si indiscrètement égayé ! ô mes
concitoyens de tout âge, de tout sexe et de tout état ! voici

�dans quels termes £e spirituel feuilletoniste du Messager du
Midi, l'écrivain qui tient d'une main si sûre et si impartiale
le sceptre de la critique, à Montpellier, métropole littéraire
du bas Languedoc, le Jules Janin de ce journal si répandu,
M. Edouard Geoghegan enfin, annonça dans cette feuille,
le o septembre dernier, la publication prochaine de mes
œuvres poétiques :
« Voici l'automne empourpré qui ramène avec les ven« danges les joviales chansons et les rondes champêtres
« autour des cuves où bouillonne la purée seplembrale. Le
« piot, comme dit maître Alcobridas , sera bon et abondant.
« Aussi les vignerons sont joyeux et les poètes ne sont pas
« tristes; car il y a encore, dans notre Languedoc, des
« poètes qui savent fêter l'antique Bacchus, le verre à la
« main, le rire aux lèvres et l'inspiration toujours prête,
« tant que la bouteille n'est pas vide ; et voici précisément
« l'un d'eiyt, un vrai troubadour du bon vieux temps,
« M. Hercule Birat, dont nous avons le plaisir d'annoncer
« un recueil de poésies qui doit paraître avec le vin nou« veau. Saluons cette aimable Muse qui mêle dans sa coûte ronne le pampre et le laurier , et souhaitons-lui, en attente dant une plus ample connaissance , tous les bonheurs que
« peuvent donner la presse et le pressoir. »
« Rien n'est plus-dangereux qu'un imprudent ami.
« Mieux vaudrait un sage ennemi » ;

tel est, à un adjectif près, que j'ai dû remplacer par un
autre plus convenable, la moralité de la fable de La Fontaine,
intitulée : l'Ours et l'Amateur des Jardins., J'en ai fait la
triste expérience dans cette occasion. J'ai les plus fortes
raisons de croire que M. Geoghegan n'a pas voulu nuire à
ma réputation de poète; je suis presque convaincu qu'il a
voulu , au contraire, la grandir de quelques centimètres, et
lui faire franchir les limites de l'octroi de notre petite ville,

�et, cependant, il n'aurait guère pu s'y prendre autrement
s'il, avait eu dessein de la noyer dans notre canal de la
Robine. Me voilà travesti en suppôt de l'antique Bacchus ;
j'imite comme les bergers de Virgile la danse des Satyres :
« Sallantes Sàtyros imltabilur Alphesibœus »,
et ma muse est une autre Erigone. Ne dirait-on pas que
c'est dans une coupe pleine de f urie septembrale, et non
pas dans son écritoire, que le facétieux, auteur de ce court
article a trempé sa plume? Presque tous les mots de ce singulier éloge tendent à me présenter comme un viveur, un
de ces poëtes qui cliarbonnent de leurs vers les murs d'un
cabaret, comme un autre Linière enfin
« .
on a vu le vin et le hasard
« Inspirer quelquefois une Muse grossière
« Et fournir, sans génie, un couplet à Linière » ,

et à faire penser que les vers me sont inspirés par de
copieuses libations du gros vin du Quatourze ou de Cap—
dé-pla. Il n'en est pourtant rien ; vous le savez de reste, ô
mes concitoyens ! et ce n'est pas vous que l'on a pu tromper
à ce sujet ; mais en dehors de Narbonne on a pu le croire,
et ce n'est pas une bien bonne recommandation pour mes
œuvres qu'un pareil article, dans un temps où non seulement la Muse bacchique et grivoise, mais même la Muse
honnêtement enjouée est exclue du Parnasse français.
« La plaintive élégie, en longs habits de deuil, »

qui a troqué dans ce siècle son nom contre celui de la Mélancolie , a non seulement envahi tout le domaine de la
poésie légère, mais même celui de la comédie proprement
dite, destituée aujourd'hui de force comique
« Que de tristes écrits ! que de tristes romans !
« Des plus noires horreurs nous sommes idolâtres,
« Et la mélancolie a gagné nos théâtres » ,

�5Si
comme le disait, il y a quarante ans, le poète Berchoux.
J'ai essayé d'être gai, moi, sans
« Noctumo certare niero, potare diumo ».
Malgré le précepte d'Ennius, dont plaisante si agréablement
Horace, ma Muse ne sent pas le vin , et si les vers faits par
les buveurs d'eau ne peuvent couler faciles et doux; ne
peuvent ni plaire ni vivre longtemps , mes opuscules n'auront qu'une existence bien éphémère. Non seulement je bois
très-peu de vin , mais je ne prends jamais de café, même
quand je compose, et pourtant on a dit de cette heureuse
liqueur qu'elle sert le génie du poète :
« Que plus d'un froid rimeur, quelquefois réchauffe ,
« A dû de meilleurs vers au parfum du calé ».

Rien dans mes œuvres ne pouvait faire croire au feuilletoniste du Messager du Midi que j'eusse un faible pour le vin.
Comment donc s'est-il trompé à ce point sur leur caractère?
Le voici : ayant perdu le souvenir du peu que j'eus l'honneur de lui en lire, à Montpellier, six mois avant qu'il ne
fit son article, mais se rappelant seulement que j'étais un
auteur badin, il se dit sans doute : « M. Birat doit être de
l'école des Panard et des Désaugiers ; il doit chanter le bon
vin, et peut-être même l'amour, malgré son âge avancé,
comme le vieil Anacréon. » Eh bien ! il se trouve que je n'ai
chanté ni l'un ni l'autre, et que si tous les bonheurs que
peuvent donner la Presse doivent m'être agréables, pour
qu'il ne soit pas dit que j'ai consumé dix ans de ma vie à
faire des bamboches, et pour m'indemniser au moins des
frais d'impression de mon livre, je n'ai que faire de ceux
que donne le pressoir aux adorateurs de l'antique Bacchus.
Comment! me direz-vous peut-être, la blessure faite à
votre amour-propre d'auteur, il y a six mois, par un article
de six lignes, n'est pas encore cicatrisée? — Oh bien oui,

�555
cicatrisée ! le trait pénétra trop avant pour cela : Manet
altâ mente repostum judicium Geoghegani, spretique injuria
libri ! et le moyen d'ailleurs qu'il en soit autrement tant que
je ferai gémir la Presse, et que la police permettra , en temps
de vendange, non seulement la circulation des pressoirs dans
nos rues , mais leur stationnement sous mes fenêtres pour le
pressurage du marc des viticulteurs du voisinage.
« Ne vous fâchez pas » , écrivait à l'auteur de la Gastronomie , l'un de ses amis particuliers , « quand on vous atta« quera, répondez par un poème. Quand on reviendra à la
« charge , répondez par un autre poëme , et ainsi de suite.»
Je n'ai pas, moi, ô mes concitoyens, suivi le conseil de cet
ami de Berchoux, au sujet des attaques ou du tort que m'ont
fait le victimaire de Carnaval, le sieur Patas , et l'honorable,
feuilletoniste du Messager du Midi ; le premier, le voulant
bien , et, le second, par mégarde, je veux le croire; mais
j'ai eu recours à ce moyen de défense à propos du troisième
désagrément, dont il me reste à vous entretenir.
Vous savez, Narbonnais, qu'il a été fort question, tout à
fait à la fin de l'année dernière , dans le Conseil municipal,
d'abord d'acheter les bâtiments do M. Alaux père, pour les
abattre et agrandir le Marché aux Herbes de tout le terrain
qu'ils occupent, et, plus tard , d'acheter ma maison pour
la démolir pareillement, et percer sur son terrain une
rue qui aurait abouti de la place de Saint-Just au nouveau
marché que la ville veut faire construire sur l'emplacement
des vieilles constructions de La Madelaine. On croit, dans le
public, que le premier projet n'a pu se réaliser à cause des
prétentions exorbitantes de M. Alaux, touchant l'indemnité
à lui accorder. On a parlé de deux et même de trois cents
mille francs demandés par ce propriétaire; et le public a
cru pareillement que le second projet n'avait pu aboutir par
mes exigences. Si l'on s'en était tenu là à mon égard, je
n'aurais pas pris la plume pour vous donner des renseigne-

�556
ments plus exacts , ô mes concitoyens ! mais on est allé beaucoup plus loin ; on a ajouté qu'après avoir demandé cinquante
mille francs de ma maison, à M. Lafont, architecte de la
ville (chargé à ce qu'il paraît de me sonder à ce sujet, ce
qu'il fit un jour sur le Marché aux Herbes), et avoir reçu
l'assurance que cette indemnité me serait allouée ; qu'après
m'être lié par ma demande consentie, j'avais le surlendemain refusé de traiter à moins de soixante mille francs ; c'est
une erreur. Je priai M. Favatier, notaire, de démentir dans
le Conseil municipal, dont il fait partie, ce fait qui n'est pas
dans mes habitudes, et que n'ont pas cru la plupart de ceux
qui me connaissent un peu, et je suppliai M. Lafont, avec
qui seul j'étais entré en pourparler, de ne pas laisser l'opinion publique s'égarer à ce sujet. Ils firent l'un et l'autre ce
que je leur demandai ; mais, malgré leur bonne volonté, ce
bruit injurieux n'est pas complètement tombé, et je rencontre encore, de temps en temps, des personnes de ma connaissance qui ne sont pas détrompées. Gomment donc le
faire tomber tout à fait? Il n'est pas d'usage d'avoir recours
aux crieurs publics en pareille circonstance, et je ne puis
pas évidemment prendre en particulier tous les habitants
de Narbonne pour leur faire sentir l'absurdité et le ridicule
de ce bruit. Je n'ai donc pas d'autre moyen de faire évanouir l'imputation dont je me plains que celui d'une réfutation écrite.
Un jour que je me demandais lequel me convenait le mieux
de me justifier en prose ou en vers, je rencontrai à la promenade mon ami Bonaventure Barthe, qui s'était laissé
dire, comme tant d'autres, qu'après avoir d'abord demandé
un bon prix de ma maison, j'en avais ensuite voulu un plus
fort. Je l'eus bientôt détrompé. « C'est fort désagréable pour
« vous , me dit-il, ce faux bruit s'est répandu dans toute la
« ville, et j'entendis hier sur la place deux individus qui
« s'en entretenaient. L'un d'eux disait à l'autre : MM. Birat

�537
« et Alaux sont deux bons narbonnais, ma foi ! On ne peut
« pas se prêter avec plus de bonne grâce à l'exécution de
« projets tendant à l'embellissement de la ville et à l'avantage
« de ses habitants. On devrait un jour , en reconnaissance
« de leur désintéressement, les faire figurer en terre cuite
« ou en fonte, la main sur l'épaule, comme Castor et Pollux,
« sur une colonne destinée à la décoration du marché aux
« herbes. » Je vis au moment même, dans cette raillerie,
le sujet d'un poëme, comme j'avais vu, en 1850, le sujet
d'un drame, dont je devais être le personnage principal,
dans la menace de me faire porter la Marianne, avant de
me mettre à la lanterne, en punition de mes plaisanteries
contre les rouges. Le carnaval, qui s'approchait à grands
pas, me parut une circonstance favorable à l'exécution de
cette idée; mais je craignis beaucoup de n'avoir pas le temps
de la réaliser. Malgré cela, je me mis à l'œuvre, et, en
travaillant jour et nuit, j'en suis venu à bout. Il s'en faut
beaucoup que j'aie tiré de mon sujet tout ce qu'il pouvait
me fournir. Le lecteur voudra bien admettre pour un moment une invraisemblance énorme, c'est-à-dire que la population de Narbonne exaspérée contre M. Alaux et contre
moi, à raison de notre résistance à l'exécution des deux
projets successivement conçus par quelques membres du
Conseil municipal, et à cause de notre avarice supposée,
nous a, un jour, par un temps abominable, appréhendés
au corps, comme on le fait à San-Francisco, dans la Californie , à l'égard des meurtriers, des voleurs et des incendiaires , et nous a mis au pilori, sur la place publique,
pour nous couvrir d'opprobres et nous larder de railleries.
C'est dans cette position très-humiliante que nous tâchons,
M. Alaux et moi, de ramener l'opinion publique égarée par
les bruits injurieux semés à plaisir contre nous. Nous parvenons à nous disculper, avec le secours de quelques amis
qui plaident chaleureusement notre cause, et cette multi-

�558
iude désabusée, se retournant contre nos détracteurs , nous
détache du poteau, qu'elle met en pièces, et nous ramène
chez nous en triomphe.
Le dénouement de cette scène est peut-être un peu brusqué ; mais j'avais déjà fait huit cents vers , et l'inspiration
me faisait faute; sans cela, j'aurais fait intervenir, comme
le deus ex machinâ d'Horace , M. Viollet-Leduc , le célèbre
architecte ( dont nous avons des plans au sujet des embellissements projetés), qui, investi des pouvoirs les plus
étendus de M. le ministre des travaux publics, aurait applani
toutes les difficultés qui s'opposent à la réalisation des deux
projets, en promettant à la ville une grosse subvention sur
les fonds libres du budget de ce Ministre, pour nous désintéresser de la manière la plus généreuse. Nous aurions reçu
pour indemnité, savoir : M. Alaux trois cents mille francs,
et moi cent mille , dont nous n'aurions gardé que la moitié.
Spontanément, et sans nous entendre, nous aurions gratifié
la ville de l'autre moitié, à la condition d'appliquer ces deux
cents mille francs à l'éclairage, au repavage de la ville, à la
construction d'un lavoir et d'un étendoir publics, enfin aux
établissements les plus indispensables.
Je serais bien fâché de m'être permis dans ce badinage
quelque plaisanterie outrée contre qui que ce soit, surtout
contre le Conseil municipal ( qui a eu probablement de
bonnes raisons pour reculer, en fin de compte, devant
l'exécution de ses propres projets), bien qu'un ou deux
membres de ce même Conseil, trompés comme une grande
partie du public, aient cru à mon retrait d'une parole donnée, sans s'informer si j'avais réellement donné lieu à cette
imputation, et aient aidé à la propagation de cette erreur.
Plusieurs membres de ce corps, auxquels j'ai communiqué
mon badinage et mes craintes, m'ont dit que je n'avais pas
à me préoccuper de cela. Indépendamment de ce vieil adage
« que les poëtes et les peintres ont toujours eu le pouvoir

�« de tout oser » , la circonstance est pour moi une grande
excuse,
« Puisqu'on pardonne tout un jour de carnaval » ,

eomme l'a dit un poëte comique.
Votre indulgence pour moi, ô mes concitoyens ! sur le
chapitre de la moquerie, a jusqu'ici été bien grande; je
n'en ai pas encore abusé. Si j'ai cette fois passé la borne
plantée par moi-même, bien en deçà des anciennes limites
du genre, ce que mes amis ne croient pas , une fois n'est pas
coutume, et l'on voudra bien m'absoudre en mettant cette
licence sur le compte de la précipitation avec laquelle mon
petit poëme a été composé.
Et M. Alaux, me dira-t-on peut-être, n'aura-t-il pas lieu
de se plaindre du rôle que vous lui faites jouer dans cette
scène drolatique ?
M. Alaux est un narbonnais de la vieille roche; il ne rougit pas du tout de son ancienne profession. Je le crois bien !
Cette profession et lui s'honoraient mutuellement. Un maître
d'hôtel tel qu'il l'a été, tels que le furent ses ancêtres et ses
frères n'est pas un homme ordinaire. On peut sans atteindre
à la réputation du grec Archestrate, tout à la fois poëte et
cuisinier,
« Qui fut dans son pays ceint d'un double laurier » ;

à celle du cuisinier en chef de la reine Cléopâtre, qui reçut
de Marc-Antoine une ville en don, pour récompense de ses
talents culinaires ; à celle du célèbre Vatel, maître d'hôtel
du grand Condé, qui, lors de la magnifique réception faite
à Louis XIV, par M. le Prince, dans son château de Chantilly,
se passa l'épée au travers du corps, parce qu'au souper le
rôti se trouva manquer à deux tables, et que la marée n'arrivait pas assez tôt, être un grand artiste dans cette partie.
On peut encore, sans arriver à la réputation du cuisinier

�560
Noël, à qui le grand Frédéric adressa une longue épître, en
vers français , pas trop mal faits pour un prussien, mériter,
lecteurs, de grandes louanges, et l'archi-chancelier Cambacérès, fin gourmet, comme l'on sait, qui ne mangeait
jamais à Paris, par parenthèse, que des perdreaux de Lagrasse, ne les épargna pas, les louanges, à M. Alaux, père
de celui dont je parle, lors de son passage à Narbonne, où
il fut par lui excellemment traité. « La cuisine est le plus
« ancien des arts , comme l'a dit Brillard-Savarin , car Adam
« naquit à jeun. C'est aussi, de tous, celui qui a rendu le
« service le plus important pour la vie civile, car ce sont
« les besoins de la cuisine qui nous ont appris à appliquer
« le feu, et c'est par le feu que l'homme a dompté la na« ture. » J'ajoute que cet art est digne de figurer parmi les
beaux-arts proprement dits, car il a précédé la musique,
la poésie et la danse, qui ont eu primitivement pour objet
de rendre les repas plus longs et plus agréables, en charmant à la fois tous les sens, et il est, mythologiquement
parlant, dans les attributs spéciaux d'une des divinités de
l'Olympe , de Cornus, frère consanguin de Bacchus.
Je n'ai jamais su ce que fut mon bisaïeul paternel. Peutêtre qu'il était cuisinier à Toulouse , d'où les Birat sont originaires. Mon aïeul vint de cette ville, dit-on . en qualité
d'homme de confiance d'un de ses archevêques qui venait
d'être promu au siège plus élevé de Narbonne. Ce qu'il y a
de certain , c'est que mon père et ses deux frères, l'un notaire , et l'autre abbé et très-bon musicien, savaient trèsbien faire la cuisine , car ayant perdu leur mère dans leur
adolescence, et mon aïeul ne s'étant pas remarié, ils la faisaient, à tour de rôle, au foyer paternel. Ce n'est donc
pas par moquerie que j'ai rappelé dans mon poëme l'ancien
état de M. Alaux, mais bien pour le rendre plus récréatif.
Si M. Alaux avait voulu faire oublier qu'il avait été martre
d'hôtel, ce n'est pas à Narbonne qu'il aurait souhaité de finir

�861
ses jours. Au reste, j'ai plaidé dans le fait sa cause et la
mienne , qui étaient connexes, comme on le dit au barreau,
à son insu et sans sa permission, c'est vrai, mais je crois
que la manière dont je m'y suis pris est faite pour le divertir , car, en définitive, ses détracteurs et les miens ne retirent de leurs attaques que confusion et moquerie.
Ce poëme n'est pas une vengeance. En tous cas, elle est
bien petite cette vengeance, en comparaison du chagrin
véritable qu'on m'a donné bien gratuitement et des insomnies qui en ont été la suite. Comment de vieilles connaissances et presque des amis ont-ils pu propager des bruits
à mon désavantage, en leur imprimant par le caractère
dont ils sont revêtus une espèce d'authenticité, sans venir
me trouver pour s'assurer de leur exactitude? C'est ce que
je ne ferai jamais à leur égard, même par représailles.
Ce poème n'est pas non plus une boutade. On n'est pas si
gai quand on boude. Certainement, il y a dans Narbonne
bien des maisons plus belles et mieux distribuées que la
mienne. Mon appartement particulier est petit et bas, ce
qui me fait beaucoup de tort dans l'opinion des gens fiers ;
on dirait presque une loge de concierge, bien qu'il soit
composé de sept pièces. Quelques plaisants ont pu vous dire
que feu Mgr. Courvezy, évêque in partibus de Bida, dans la
Cochinchine, que Narbonne avait vu naître, étant venu
chez moi un jour de fête, dans la matinée, et étant monté
avec difficulté dans ma chambre, pour voir passer une procession , fut bien plus empêché pour descendre, tant est
étroit mon escalier ! et qu'il craignit un moment de n'en
pouvoir venir à bout. Gela n'est pas exact. Mgr. Courvezy, à
peu près à jeun dans ce moment, n'était pas monté dans
ma chambre pour y faire chère lie; il put descendre sans
trop de peine, malgré sa corpulence. S'il eût diné là, et
copieusement, il n'aurait pas été obligé, pour descendre ,
d'attendre que son ventre eut repris son volume ordinaire ,
30

�BS8
comme cette belette de la Fable qui, entrée maigre, par un
tout petit trou, dans un grenier bien approvisionné, ne
put plus en sortir quelques jours après, parce que sa panse
était trop pleine ; il ne lui en aurait coûté que de s'effacer
un peu plus en descendant l'escalier. Eh bien ! malgré l'exiguité de mon appartement; malgré les servitudes passives
de ma maison, que l'on a exagérées comme à plaisir pour
la déprécier, que j'ai exagérées moi-même pour l'amusement de mes lecteurs; malgré tout cela, dix, quinze, vingt
mille francs de bénéfice n'auraient pas compensé pour moi le
désagrément de la quitter. Une maison n'est ni un champ
ni une vigne qu'on peut facilement remplacer par un immeuble de même nature. Notre ville est mal percée ; ses rues
sont très-étroites ; il y a bien peu de jolis quartiers ; ce sera
peut-être un jour sa gloire, aux yeux des antiquaires, quand
toutes les villes, tous les bourgs et jusqu'aux plus chétives
bicoques de France auront non seulement fait peau neuve,
mais ce seront renouvelées de fond en comble; mais puisque
ma femme ne veut pas la quitter, puisque par mes écrits
je me suis lié à cette ancienne métropole d'une immense
province d'une manière presque indissoluble, je ne suis pas
fâché pour mon compte que ma maison me soit restée.
Et maintenant, lecteurs, après ce préliminaire, que je
n'ai autant alongé que pour vous faire trouver plus agréable , par la fatigue qu'il doit vous causer, le petit poème
auquel il sert pour ainsi dire d'avenue, je vais vous donner connaissance de cette dernière composition.

�DÉFENSE
DE

MM. ALAUX ET BIRAT,
INCULPÉS DE CUPIDITÉ RÉVOLTANTE

pour,

N'AVOIR PAS VOULU VENDRE A LA VILLE DE NARBONNE, MOYENNANT UNE

LARGE INDEMNITÉ, LEURS LOCAUX. SITUÉS SUR LE MARCHÉ AUX HERBES ET
SUR LA PLACE DE SAINT-JUST, POUR L'AGRANDISSEMENT DUDIT MARCHÉ
POUR LE DÉGAGEMENT DE LA CATHÉDRALE.

SCÈNE DROLATIQUE.

BIRAT.

Quoi ! mis au pilori malgré mon innocence.
ALAUX.

D'un stupide public , quoi ! subir l'insolence ;
Etre mis au poteau sans l'avoir mérité ,
Devant ma maison même, ô monstruosité !
BIRAT.

Privé de mon burnous, me voir, sur cette place,
A douze pieds du sol, par un vent qui me glace !
ALAUX.

Moi, quand on m'arrêta , je portais mon manteau ,
Mais en me débattant j'ai perdu mon chapeau.

ET

�mi
BIRAT.

Étant près de chez vous , à demi jet de flèche ,
Faites-vous apporter au moins le casque à mèche;
Si le tablier blanc est compris dans l'envoi,
Tant mieux, mon pauvre Alaux ! nous en aurons l'em
ALAUX.

Il ne servirait pas , j'imagine , à grand' chose.
BIRAT.

Mais si fait... à chasser les mouches de Nivôse,
Blanches comme le lait ou comme le savon ,
Qui, bien que sans suçoir , piquent à leur façon.
D'avoir tant d'ennemis je ne me doutais guère.
ALAUX.

De vos vers médisants c'est peut-être l'effet ;
Mais moi, vieux cuisinier, hélas! qu'ai-je donc fait
A mes concitoyens pour poser au calvaire !
UN PAYSAN.

Mountén sus aquél banc, sarén un paouc pus naouts.
Lou qu'és cap déscoufat és pla lou bièl Alaoux !
AUTRE PAYSAN.

Qu'un és Moussu Birat? mostro-mé lou, Pierréto.
LE PREMIER PAYSAN.

Tèn lou cap acatat è porto la casquéto.
UN CONSEILLER MUNICIPAL.

Venez donc voir Birat. Oh, le mauvais vendeur,
Qui quitte à soixante ans le sentier de l'honneur !
M. ROSIER, SECRÉTAIRE DE LA MAIRIE.

Bien plus coupable encor est Monsieur Alaux père ;
Il a bien mérité cette peine exemplaire !

�ses
M. PEÏRE ADOLPHE.

Vieux grigou de Birat et fin renard d'Alaux,
Couple bien assorti, vous voilà dos à dos !
BIRAT.

Moi, vendeur! et de quoi? de vieux galons ou vivres.
Je ne vous comprends pas... Ah, bon ! je vends des livres;
Mais ce commerce, hélas ! je le fais sans succès :
L'imprimeur vous dira que j'y suis pour les frais.
M. CAMP , MARCHAND QCINCAILLER.

Ce n'est pas d'imprimés qu'il est question , frère !
Si le débit va mal, cela ne nous chaud guère ;
Mais nous savons, finard! à n'en pouvoir douter,
Que lorsque la Mairie a voulu t'acheter
La maison de Saint-Just, qui nous ôte la vue
De ce beau monument, pour percer une rue,
Large , bien aérée , utile débouché,
Chacun en conviendra , pour le nouveau marché ,
Après avoir, d'accord avec le mandataire
Chargé par le Conseil de conclure l'affaire,
Du déguerpissement réglé l'indemnité ,
Quelques heures plus tard , tu rompis le traité ,
Et voulus mordicus une somme plus forte.
L'homme qui se respecte agit-il de la sorte ?
BIRAT.

Si le fait est prouvé , je veux , Messïre Camp !
Que ce cercle de fer m'étrangle sur-le-champ.
Narbonnais , croyez-moi ! c'est une pure fable.
31. PRADEL , HUISSIER.

Bah , bah ! tout mauvais cas est, dit-on , reniable.
Honte à qui se dédit ! Pour ce fait détesté,
Du collier de métal te voilà cravaté.

�566
BIRAT.

Ah , malheureux Alaux ! si lorsque nos édiles ,
Pour la première fois , en dépenses utiles
Voulant faire servir le boni du budget,
D'agrandir le marché conçurent le projet,
Vous aviez au public , sans aucun bénéfice ,
Fait de tous vos locaux le noble sacrifice,
Ils n'auraient pas pensé , pour la halle au poisson
Et pour la boucherie, à raser ma maison,
Mais non , vous exigez, trompant leur douce attente
De trois cents mille francs la somme exorbitante;
Et de nos conseillers le projet vraiment beau
Par votre avidité croule et tombe dans l'eau.
Que n'avez-vous, Alaux , montré la bonne grâce
Du conseiller Bonnet? Sur cette même place,
Qui, si vous aviez fait de votre hôtel le don ,
Au prix d'achat s'entend, eût porté votre nom ,
Il possède un local, à double ou triple étage;
D'un loyer assuré son ampleur est le gage ,
lit, depuis quarante ans, pas un seul perruquier,
Kpicier, horloger, quincailler, tapissier,
Bien loin de faire un trou, comme on dit, à la lune
Ne s'en est retiré sans avoir fait fortune.
En sortant de chez lui, Polycarpe Hivernât
Plaça vingt mille francs en rentes sur l'Etat,
Tant, en moins de deux ans, il débita d'ombrelles,
De rotins ou de joncs à nos Dandys ou belles ;
Eh bien ! ce beau local, où sans doute un aimant
Encastré sous le seuil attire le chaland,
Ce bon monsieur Bonnet, en homme qui sait vivre ,
Sans le plus petit gain, à la ville il le livre;
Et mam'selle Curet et monsieur Simonin,
Sans se faire prier, lâchent aussi la main.
Voilà ! voilà ! monsieur, comme vous deviez faire

�567
Pour plaire à nos consuls, ainsi qu au populaire;
Vous n'auriez pas, c'est vrai, grossi votre magot,
Mais un honneur durable eût été votre lot.
Du beau nom de Bazars, décorant vos boutiques ,
Par vos prétentions âpres, hyperboliques,
Vous avez fait manquer le projet Alengry,
C'est pourquoi votre nom est dans un grand décri.
Je vous dois mon malheur, mais le vôtre me touche ,
Et je sens le reproche expirer sur ma bouche.
ALAUX.

D'une telle semonce est-ce bien le moment?
Vous parlez d'or, Monsieur, et vous êtes plaisant.
Sans mon chagrin mortel que vous me feriez rire !
Je vous ai bien laissé divaguer sans mot dire ,
De la mercuriale arriver à la fin,
A mon tour le bouchon ! et je riposte enfin.
J'aurais dû, dîtes-vous, sans aucun bénéfice,
De mes longs bâtiments faire le sacrifice ;
Je me faisais bénir en agissant ainsi.
Ces bénédictions ne font pas mon souci :
Bends service à Bertrand, par une pétarrade
Il te le revaudra , sois en sûr , camarade ;
Tel est par à peu près le mot du vieux Caffort.
Le public à Bertrand, Monsieur, ressemble fort.
Mais ceux qui méchamment se font mes adversaires
En usent-ils ainsi ? Pas du tout, les corsaires !
Conseiller, trafiquant, avocat, médecin ,
Pour ce diable d'argent chacun fait au plus fin.
Chacun vers son moulin , s'il borde une eau courante ,
Pour le faire tourner facilite la pente.
Ils ont vu dans mon œil une paille; eh bien, soit !
Moi je vois dans le leur un chevron, un pied-droit ;
El vous , qui maintenant faites le bon apôtre .

�568
Vous avez fait claquer le fouet tout comme un autre.
Par le gain , cette fois, vous êtes alléché.
BIRAT.

Moi j'achetai fort cher , et vous très-bon marché.
ALAUX.

C'est que je fus, Monsieur , plus heureux ou plus sage.
BIRAT.

Je suis vieux et cassé.
ALAUX.

Je le suis davantage.
BIRAT.

C'est dans cette maison que j'ai fait tous mes vers.
ALAUX.

Vous en faites partout, à tort et à travers,
Et c'est l'unique objet où tend votre pensée,
Assis, couché, debout... sur la chaise percée;
Et c'est tellement vrai, Monsieur, qu'en maint endroit,
En vous voyant passer, chacun vous montre au doigt :
« Aïssis Moussu Birat qué bès nous s'acamino;
« Tèn lou cap acatat; caouqué couplét rumino. »
En avez-vous assez?... venons au sieur Bonnet!
L'homme n'est pas manchot, et je connais son fait.
Ce n'est pas à l'œil nu , non, mais au microscope ,
Que vous avez , Monsieur , vu sa petite échoppe ,
Où ne saurait gîter qu'un mauvais remouleur ;
Où rien n'est remarquable, excepté la laideur ;

•

Où l'on ne peut trouver pour s'asseoir une chaise;
Où deux chalands debout se trouvent mal à l'aise;
Sans glisser dans la graisse on n'y saurait marcher ,
Car celui qui l'occupe est Pascal, le boucher.
Pour quatre mille francs, de la loge attenante

�Je pouvais devenir possesseur, je m'en vante.
Je n'en ai pas voulu.
BIRAT.

D'après moi, c'est un tort
.Sachez le réparer.
ALAUX.

J'en demeure d'accord;
J'y mettrai le grappin ; toute cette flotille
De mon grand bâtiment est comme la famille.
En se montrant facile, à coup sûr, dom Bonnet
Ne peut avoir agi que dans son intérêt.
N'a-t-il pas de maison au midi faisant face ,
Qui d'un regard oblique envisage la place?
Tant obstrués en sont les dangereux abords ,
Qu'on n'y saurait aller sans trembler pour ses cors.
Mais quand d'un camion le puissant attelage
Dans le laid carrefour se pratique un passage,
Les revendeurs troublés s'emportent en hauts cris,
Se rangent à la hâte ; on ne voit que débris
De carottes, de choux, de potiches, d'assiettes,
Et d'œufs dont on eut fait de bonnes omelettes.
Sur dix estropiés qu'on porte à l'hôpital,
Huit ou neuf l'ont été dans ce détroit fatal.
Mais le pâté détruit, quel changement à vue !
Au lieu de confronter un laid tronçon de rue,
La maison de Bonnet aurait pour vis-à-vis,
Trente toises plus loin, celle de Déloupis ;
Avec celle d'Abram se ferait des œillades....
J'ai tout paralysé ; dès lors , aux accolades,
Aux serrements de main, aux salutations,
Succèdent les mépris et les dérisions.
Mes nombreux détracteurs m'ont conduit au martyre ,
Mais du moins mes enfants ne sauraient m'interdire.

�570
UN OUVRIER.

Lou qué bol d'un oubjet très fés mai qué nou bal,
És pas falourd , biettazé ! è ni mai pla foutrai.
M. TAFFANEL , FORGERON.

Si c'est ainsi, Messieurs , que se passa l'affaire,
Il peut sans curateur gérer son bien, j'espère !
ALAUX.

Qui parle donc ainsi?... Parbleu, c'est Taffanel !
Je ne conteste pas son noble naturel,
Mais quand du gaz à l'eau la pauvre Compagnie
.( Le bruit en a couru , s'il est faux qu'il le nie),
Pour y fonder l'usine eut choisi le terrain
Que du chef de sa femme il avait au moulin
Du... son nom me viendra tout à l'heure à la bouche,
Du sieur Amans , j'y suis , dont l'œil est un peu louche,
Ce môme Taffanel, sans avoir mal au cœur ,
De son malingre champ prit trois fois la valeur.
M. TAFFANEL , FORGERON.

Deux fois , j'en conviendrai, mais trois , je le conteste ,
Et je puis le prouver, braves gens ! mais , au reste,
Tripler sur un objet valant quinze cents francs
Ne m'a pas fait rouler voiture ou char-à-bancs ,
Et ne m'a pas permis d'acheter une grange
Bien, revenante en grains et féconde en vendange.
J'ai les bras fracassés et les yeux presque éteints ;
Un travail de forçat me disloque les reins.
Messieurs! battre le fer, ou le cuivre ou la tôle,
N'est pas faire sauter la fine casserole.
On sait, d'ailleurs, on sait que j'ai beaucoup d'eufants;
Ils sont forts et bien sains , mais ils ont bonnes dents.
M. BOURDEIL, MINOTIER.

Bravo ! ce revendeur de farine et d'avoine.

�371
Ce fort batteur d'enclume a très-bien riposté.
M. TAFFANEL , FORGERON.

Ne t'en étonne pas , car j'ai bien profité
Des savantes leçons d'un oncle, ancien chanoine;
Il m'apprit le français, quelque peu de latin ,
Et me mit en état de chanter au lutrin.
ALAUX.

Pour lui sont les bravos et pour moi les injures !
Il a pourtant du champ retiré double prix ;
Je ne l'en blâme pas , bien d'autres ont fait pis ;
Mais pourquoi donc toujours deux poids et deux mesures?
Croyez-m'en , Narbonnais ! tous les Alaux sont francs;
Je n'ai pas demandé de trois cent mille francs
La somme exagérée, ainsi que l'on pense.
C'est une grande erreur; c'est une médisance.
Les auteurs de ce bruit, hélas ! et leurs échos ,
Qu'ils l'aient ou non voulu, font le malheur d'Alaux.
M. FIL , NÉGOCIANT.

Mais qu'as-tu demandé, ne peux-tu nous le dire ?
ALAUX.

Je vais le déclarer ; cessez de me maudire :
« Pour deux cents mille francs, de l'un à l'autre bout » ,
Ai-je dit à l'agent, « j'abandonne le tout ».
M. GARR1C , NÉGOCIANT.

C'est trop pour des objets que l'on nous représente
Comme pouvant donner cinq mille francs de rente.
ALAUX.

Et comptez-vous pour rien mon propre appartement !
Cinq pièces au premier,' du plus grand agrément.
Notez ceci, Messieurs ! notez que j'ai la chance ,
Si notre ville un jour augmente d'importance,

�En forçant tant soit peu le prix de tous les baux ,
D'avoir sept mille francs et plus de mes locaux.
UN PAYSAN.

Manqués pas per aquis, è ba sabés pla faïré
Cado fés qué toun fil tourno débéni païré.
ALAUX.

La dépense augmentant, l'ami ! je n'ai pas tort;
A chaque enfant qui naît j'appuie un peu plus fort.
LE MÊME PAYSAN.

S'a cado accouchomén réndos soun aouméntados,
Malhérouzés réndiès , garo las béssounados !
An'aquél coumpté dounc gnia pér trambla toujours.
M. PAULIN SENGLER.

Il n'est pas éternel le beau temps des amours !
AUTRE PAYSAN.

Oh , qui bioura béira ! sé pér cas diminuo
Nostro poupulatiou, adiou la plus baluo !
ALAUX.

Impossible ; au surplus , j'étais bien décidé
A rabattre un grand tiers sur le prix demandé.
M. FAURIE.

Qui nous le garantit ?
ALAUX.

Mon serment d'honnête homme.
De trois cents mille francs la monstrueuse somme
Se trouve donc réduite, un peu moins, un peu plus ,
A celle de...
M. SIRVEN.

Mettons cinquante mille écus.

�573
ALAUX.

Eh bien ! six mille francs , en loyer ou fermage ,
Représentent partout, ici comme au village ,
Cinquante mille écus , bien près , en capital ;
Vous en conviendrez tous. Qu'en dit Monsieur Giral?
M. GIRAL , PHARMACIEN.

De nos opinions ayons tous le courage !
Si j'étais aussi bien placé que maître Alaux ,
Si j'étais possesseur de'ses vastes locaux ,
J'en voudrais ce prix-là... peut-être davantage.
UNE voix.
Est-ce avoir du toupet ! A bas Monsieur Giral !
M. ROLS , COIFFEUR.

Non ; il faut le jucher au même piédestal.
Au milieu du duo , qui là-haut se prélasse ,
Nous allons lui voir faire une belle grimace.
M. GIRAL.

Cette menace-là ne peut me faire peur;
Je plaiderai toujours la cause du malheur.
Faire grâce au corbeau , tuer la tourterelle ,
Est-ce de la justice? au bon sens j'en appelle.
Ce dicton , du latin passé dans le français ,
Se traduit de la sorte en patois narbonnais :
« Laïssén én pats das gorps l'intéréssanto raço,
« Mais as tourtourélous faguén pas gés dé grâço ! »
Que vous feriez bien mieux de garder vos dédains
Pour ceux que l'on a vus implorer tous les saints,
Aux Carmes, aux Chartreux faire dire des messes ,
Des jurés obsédés mendier les largesses ,
Et de gens ruinés revêtir le faux air,
Quand un verdict, fatal au seul chemin de fer,
Mais pour les demandeurs une excellente aubaine

�374
Les mettait en état d'acheter un domaine ,
Ou de doubler les dots de leurs heureux enfants,
Pour prix d'une barraque et de quelques arpents
D'une vigne caduque ou d'un herme stérile,
En beaux coquelicots peut-être un peu fertile f
Je n'en dirai pas plus , mais de tous les moyens
Que tant d'expropriés , rusés et superflus,
Inventèrent, dit-on, et mirent en usage ,
Pour se faire payer trois fois et davantage
La valeur des lopins qu'ils durent délaisser
Sur les points du terroir par où devait passer
Le bienheureux rail-way, on pourrait faire un tome
Aussi gros qu'un codex ou qu'un saint Chrysostôme.
Je n'en dirai pas plus, et si Paulin Giral
Pour sa véracité doit être mis à mal,
Prononcez , je suis prêt ; me voilà ! je me livre.
M. AUSSKNAC , ORFÈVRE.

Monsieur Giral nous offre un noble exemple à suivre.
Quand je saurais, Messieurs, de partager son sort,
Je suis de son avis; maître Alaux n'a pas tort.
UN PAYSAN.

Per figura, Méssius, déssus aquél théâtré,
Crézèts-mé, faréts pla ! cal pas qué siogoun quatré.
UN AUTRE PAYSAN.

Perquédounc?
LE PREMIER PAYSAN.

Bézés pas qu'amé soun aïré doux
Sémblaïo Nostré-Ségné éntré lous dous larrous.
M. MIRABEL , ORFÈVRE.

Du zèle d'Aussenac je ne m'étonne guère ;
J'en connais le mobile ; il est son locataire.

�575
M. AUSSENAC, ORFÈVRE.

Son locataire , soit ; c'est donc pour me capter
Que de plus de cent francs il vient de m'augmenter !
Je suis, comme on le voit, payé pour le défendre.
GROUPE DE PROPRIÉTAIRES.

La lumière se fait ; achevons de l'entendre !
ALAUX.

Comme je le disais , j'étais bien décidé
A rabattre un bon tiers sur le prix demandé ;
Mais pour en conférer je n'ai plus vu personne.
M. BOUDEf.

Fiez-vous aux projets de nos décurions !
Bonnes, assurément, sont leurs intentions,
Et pourtant regardez ce qu'ils font de Narbonne.
UN TONNELIER.

S'aïsso duro, Méssius ! nous laïssarén touèza,
En émbélissiméns, pér Luc ou Paraza.
UN MAÇON.

És bertat ! és bertat ! gnia per abé bergougno ;
Sion pas én Languédoc , mais dins la Catalougno.
UN SAVETIER.

Al réspect dé Béziès, nostro bilo, goujats !
És, né sioï mai qu'hountoux , un nizal d'éscarbats.
ALAUX.

Étant à Montpellier, la semaine dernière ,
J'y voulus voir jouer l'Avare, de Molière.
Dans cette belle pièce, un certain Harpagon
Prétend se marier, quoiqu'il soit vieux barbon,
Et veut donner, le ladre , un grand repas de noces.
C'est bien mon élément ; je me connais en sauces,

�;&gt;7(i

Kt j'applaudis beaucoup aux traits du cuisinier ,
Faisant tout à la fois fonction de palfrenier ,
De cocher, si l'on veut, quand , outré de colère
Contre ce sot vieillard et son flatteur Valère ,
Amoureux déguisé , il se dit impuissant
A faire grande chère avec très-peu d'argent,
Et d'un maître hargneux , dont la crasse avarice
Fait jeûner ses chevaux , veut quitter le service.
Nos conseillers , Messieurs, comme maître Harpagon ,
En embellissements voudraient du grand , du bon ,
Mais, vieux mousquets rouillés , trop durs à la détente,
Ils leurrent du public l'envie impatiente ,
Entassent plans sur plans et projets sur projets,
Délibèrent sans cesse , et n'agissent jamais.
UN VIGNERON.

Gran ban è pétit cop, coumo fan lous préssaïrés !
Es pas atal, Méssius, qu'on méno lous affairés.
■1er

VOISIN.

Très-bien, mon cher Alaux! tu gagnes ton procès.
Monsieur Birat et lui sont deux bons narbonnais.
2me VOISIN.

Tu t'es bien disculpé ; l'agneau qui vient de naître
N'est pas plus innocent, il faut le reconnaître.
Jme VOISIN.

Détachons leurs liens ! c'est faire trop longtemps
Sur l'infâme échafaud souffrir deux innocents.
/tme VOISIN.

L'un d'eux s'est trouvé mal ; voyez comme il est roide !
M. COMBAL.

C'est Birat. Du vinaigre! au secours! de l'eau froide !

�577
UN PAYSAN.

Hérousomén qué sion tout proché dé la foun.
AUTRE PAYSAN.

Rajo pas !
AUTRE PAYSAN.

Oh , tant pis ! tort à Moussu Lafoun.
M. MIRABEL , ORFÈVRE.

Nous avons ici près un bon apothicaire.
ROLAND , ORFÈVRE.

J'en connais deux : Giral et Jalard, son confrère.
Mais tranquillisons-nous , il est hors de danger ;
Certaine explosion m'en fait ainsi juger.
M. ROLAND POLYDORE.

Ën effet, sé sab pla qué, quand lou malaoud péto,
Ës per soun médéci coumo un cop dé troumpéto ,
Per l'aberti qué pot s'én ana quand boudra ,
Qué ba millou , lou drollé, è s'én rélébara.
BIRAT.

Oh, laissez-moi mourir! que m'importe la vie,
Puisque des Narbonnais l'estime m'est ravie !
M. JALOUX, COURTIER.

Non! non! tous ces bruits faux, bientôt évanouis,
Des plus indifférents te feront des amis,
Et, comme un vieux chaudron qu'argenté l'étamage ,
Ta vertu, dès ce soir, brillera sans nuage ;
Mais tu dois avoir froid; tiens, voilà mon burnous,
BIRAT.

Je te reconnais-là ; merci, mon cher Jaloux !
Ah! bien plus que le froid, le chagrin de ma femme ,
Mon nom qu'on a flétri me bouleversent l'âme.
Concitoyens ingrats ! mes bons antécédents

�S78
De mon honnêteté ne sont-ils pas garants ?
Qu'ils soient mon bouclier dans cette triste affaire !
Quel est donc l'ouvrier, quel est le locataire
Qui fut jamais en droit de se plaindre de moi?
Dans quelle occasion ai-je trahi ma foi ?
J'obéis à la loi, quelle exhorte ou commande,
Et je ne suis encor mulcté d'aucune amende.
Si j'eus, au temps passé, quelques petits procès,
Oh ! je les gagnai tous, avec dépens et frais.
Et mes voisins, Messieurs , mes voisins ! ah ! je pense
Avoir fait envers eux preuve de complaisance,
Depuis près de dix ans que dans leur beau quartier,
Pour y finir mes jours, j'ai fixé mon foyer.
Je me laisse imposer certaine servitude
Que tout autre que moi trouverait assez rude,
Que, comme un grand abus, et sans trop balancer,
Impérativement il ferait bien cesser.
Dès qu'on sait au quartier que de notre fontaine
(Le cas est très-fréquent) tarit la maigre veine,
Aussitôt vers mon puits trottent par bataillons,
Comme font les fourmis , matrones et souillons.
On sait, d'ailleurs , on sait que mon eau gratuite,
Quand il en est besoin , se change en eau bénite,
Et, si quelqu'un de vous pouvait le contester,
Le portier de Saint-Just est là pour l'attester.
De sel et de laurier une petite dose ,
Et quelques mots sacrés, font la métamorphose ;
Quiconque au bénitier son index a plongé,
Quoiqu'il n'en sache rien , devient mon obligé.
Mais de ces chers voisins il pourrait bien se faire
Cependant que quelqu'un se fit mon adversaire ;
Et savez-vous pourquoi? c'est que si ma maison
Se convertit en rue, en halle au frais poisson,
Celles de ces Messieurs , au midi faisant face,

�379
Auront jour de prospect sur la nouvelle place ,
Et qu'elles gagneront par là même en valeur ;
Haro, par conséquent, sur l'exigeant vendeur
Que ne satisfait pas, dans sa soif d'or extrême ,
Un supplément de prix qu'il reconnaît lui-même
Être de près d'un quart !
M. ALBERNY.

Cinquante mille francs,
En bons et beaux écus, distribués par rangs,
Sur une grande table, et formant la colonne ,
C'est pourtant fort joli, Messieurs ! et je m'étonne
Que le sage Birat ne les accepte pas.
Vendre grande maison est un grand débarras.
BIRAT.

Méfiez-vous un peu de l'homme qui vous parle !
Monsieur Pailhiez , l'huissier, Monsieur Rouquairol Charle ,
Monsieur Labadié père et sans doute son fils ,
C'est assez naturel, seront du même avis ;
Pourquoi ? je vous l'ai dit, Narbonnais, tout à l'heure ,
Je vais le répéter : c'est que de leur demeure
Ils auraient jour direct sur le nouveau marché,
Dont mon sol mis à nu serait le débouché.
Peu leur importerait qu'en étranger nomadeJ'allasse m'héberger , tantôt à la Peyrade,
Tantôt au fond du bourg ou contre le rempart,
Lieux dont je n'oserais m'écarter, sur le tard,Et que le bruit, le vent ou le braiment des ânes ,
L'odeur du cuir tanné, le fumet des gitanes
Me fissent, d'un logis loué pourtant fort cher ,
Un lieu de purgatoire ou peut-être un enfer !
Peu leur importerait que ma Muse attristée
Avec son vieux Tithon de se voir séquestrée
Dans une impasse sombre, au fond de quelque cour ,

�580
Dans un quartier honteux , me quittât un beau jour
Pour ne plus revenir consoler ma vieillesse
Et tromper un ennui qui transpire sans cesse!
Entendant mieux que moi leurs petits intérêts,
Ils aiment peu les vers ; ils n'en feront jamais.
Mais que ceux d'entre-vous que ma manière amuse ,
Et qui seraient fâchés que de ma pauvre Muse
Mon déménagement, hélas ! me séparât,
Comprennent le refus du chansonnier Birat.
Depuis plus de dix ans qu'échappé du village,
Inculte, et du français ayant perdu l'usage,
Ne sachant m'exprirner que dans un gros patois,
Je rentrai dans nos murs, célèbres autrefois ,
Je ne suis occupé , nuit et jour, qu'à vous plaire ,
Sans encouragement et surtout sans salaire....
A mes dépens plutôt ! et c'est le trait d'un fou ;
Voilà l'homme d'argent ! voilà le vieux grigou !
Je ne suis point cupide, et vous pouvez m'en croire ;
Ce qui me tenterait serait un peu de gloire,
Ce serait de laisser sur le seuil du tombeau ,
Pour honorer mon nom, un livre vraiment beau.
Le ciel, pour mes péchés , m'interdit celte joie ;
Ce n'est qu'infirme et vieux que j'ai trouvé ma voie.
Des palmes sont au bout, mais comment les cueillir?
Un rhumatisme au pied m'empêche d'y courir.
Arrive que pourra! vers le but je me traîne;
Heureux si pour loyer de cent vingt mois de peine
Nos neveux, dans un siècle , y lisent par écrit :
Le premier prix dans l'art de railler avec grâce,
Qui, dans l'antiquité , fit le grand nom d'Horace
( Art charmant ! de nos jours à tort en discrédit,
Car il est, à coup sûr, du bon ton au Parnasse ),
A Viennet, de Béziers, échut sans contredit;
Le second fut le lot du badin Liadière :

�Ii81
Il l'obtint ex aequo, dit-on, avec Rhulièré ,
Mais Birat, de Narbonne , attrapa l'accessit.
M. CALMETTES , PHARMACIEN.

Tu l'auras, sois en sûr! et, dans moins de deux lustres,
Dans la grande mansarde, au salon des Illustres,
Nous te verrons en plâtre, en terre cuite ou bois,
Avec ton air rêveur et quelque peu sournois.
UN PAYSAN.

Sé manco lou laouiè per faire uno courouno ,
Al merle éscougatat qué réjouits Narbouno ,
Per lou tra d'émbarras , faï-z-in uno, Morlan ,
D'uno feïllo dé cardou è d'un manat d'agran !
( Grognement presque universel.)
M. SERBAT, HOMME DE LETTRES.

A bas le malotru ! il faut être une cruche ,
Avoir l'esprit pointu comme une grosse bûche ,
Avoir la cataracte et nier le soleil,
Pour n'être pas ému d'un plaidoyer pareil.
M. FERLUS , MAÎTRE DE PIANO.

Moi je le suis , Messieurs ! plus que je ne puis dire.
Dans le fond de mon cœur pourquoi ne peut-il lire !
Mais je vais le prouver, comme vous allez voir,
Bien moins par charité, Messieurs, que par devoir.
Il fut toujours pour moi très-bon propriétaire ;
J'estime son talent et sa maison m'est chère.
S'il est poète, moi je suis musicien ;
Apollon , son patron , est donc aussi le mien.
Il est aussi celui de deux colocataires
Avec qui nous vivons, pour ainsi dire, en frères,
Car ils sont médecins. Dans un pareil état,
Atterré comme il l'est, le malheureux Birat
Me semble avoir omis le moyen de sa cause

�Le plus démonstratif ( son trouble en est la cause ),
Et je vais le plaider. Puissent mes arguments
De vos convictions être les éléments !
Quand il abandonna sa demeure rurale
Pour rentrer tout à fait dans la ville natale ,
Comme il a d'un artiste et les goûts et les mœurs ,
Il voulut se loger en artiste, Messieurs !
Il lui fallait de l'air, du soleil, de l'espace ,
Au dedans une cour, au devant une place ;
Il lui fallait encor du mouvement sans bruit,
Un quartier propre et sûr , bien éclairé la nuit....
UNE VOIX.

Plus haut î je n'entends rien.
M. VERDIER, ANCIEN AVOUÉ.

On m'étouffe !
M. AUGÉ , HORLOGER.

Que diantre
On reste à la maison avec un si gros ventre.
M. VERDIER.

En fait d'infirmités, vous avez le gros lot ;
Je suis ventru, c'est vrai; mais vous êtes pied-bot.
HIPPOLYTE, SERGENT DE VILLE.

Reculez donc un peu ! tenez-vous à distance.
Monsieur Ferlus demande un moment de silence.
UN PAYSAN.

Jésus, qué siots brutal ! butéts pas tant las géns ;
Fazèts dounc atténtiou.... aquélo fénno és préns.
HIPPOLYTE.

Dins un pareil éstat, démést aquélo foulo,
Gaouzats béni, Francoun ! bous faréts créba l'oulo.

�LA FEMME FRANÇON .

Saïo pia trop paga la curiousitat
D'estré béngudo aïssis béiré Moussu Birat.
Lou planissi belcop ; péndén qu'èro al bilaché,
Sioguèri un parél d'ans sa fénno dé ménaché.
M. FERLUS reprend.

Il lui fallait encor du mouvement sans bruit,
Un quartier propre et sûr , bien éclairé la nuit ;
Des voisins avenants, bien élevés , honnêtes ,
Pas trop riches surtout, mais aisés et sans dettes ;
Le marché pas trop loin , le palais pas trop près,
Et le jardin public , pour y rêver, au frais ,
À l'heure où les piou-piou, les enfants et les bonnes
N'y vont pas égayer leurs humeurs folichonnes;
L'eau dormante d'un puits, l'eau vive d'un ruisseau,
Pour pouvoir arroser , en temps sec , à grande eau ;
Mais celle-ci limpide, au début de sa course,
Et prise au robinet, Messieurs , comme à sa source ;
Des mouches presque point, des cousins pas du tout.
Mais tout cela, voyons ! se trouve-t-il partout ?
Et n'est-il pas surtout mal aisé , difficile
A rencontrer dans une étroite et triste ville
Qui n'est plus dès longtemps... le dirai-je?... pardon !
D'une vaste cité que le honteux trognon...
On vient de me lancêr, Messieurs ! à la figure...
Si je savais qui c'est !... un oignon , une ordure.
UN OUVRIER.

Es parrés dé pla sallé... un tanoc dé caoulét.
Es iéou qu'eï fait lou cop, è m'appèli Paoulét.
Quand énténdi, bézèfs, méspréza nostro bilo ,
Mé sémblo qu'am'un broc mé réménoun la bilo.
M. FERLUS.

Vous m'avez fait venir une ecchymose au front;

�584
Sitôt après ma noce essuyer cet affront !
Une observation aurait du vous suffire.
Le mot trognon vous blesse, eh bien ! je le retire.
M. CAUSSE , ANCIEN GREFFIER.

Bien , bien, Monsieur Ferlus ! l'intention fait tout.
M. FERLUS reprend.

Mais tout ce que j'ai dit se trouve-t-il partout?
Et n'est-il pas surtout mal aisé, difficile
A rencontrer dans une étroite et triste ville,
Qui n'est plus dès longtemps, quelle fatalité !
D'un fruit jadis si beau que le noyau gâté?
11 l'y trouva pourtant, et même davantage.
Quoi donc, me direz-vous? Le très-grand avantage
De s'héberger au pied du sacré monument,
Votre unique, à peu près , mais splendide ornement,
D'une vaste province ancienne cathédrale.
Qu'elle est belle, Messieurs , lorsque la lune pâle
L'inondant, dans la nuit, de ses molles clartés,
Met dans un plein relief ses traits accidentés,
Ses flèches , ses vitraux , ses créneaux, ses ogives
Et ses tours s'élançant de leurs bases massives ,
Ses tours ^qu'un souvenir de celle de Babel
A pu seul empêcher de monter jusqu'au ciel,
Pour ne pas du Dieu fort allumer la colère.
Un spectacle , Messieurs, d'un plus grand caractère ,
Que de partout ailleurs on ne saurait bien voir,
C'est lorsqu'au mois de mars, et par un ciel tout noir,
Le cers impétueux , soufflant toute sa rage,
Comme du taffetas déchire le nuage,
Et qu'un déluge d'eau , du haut du firmament,
S'épanche, à pleins baquets, sur ce beau monument.
Comment rendre , Messieurs , avec quelle furie
Des monstres de granit l'ample ménagerie ,

�Ces chimères, ces sphinx et ces griffons aîlés,
Au faite des piliers hardiment acculés ,
Aux sifflements du vent leurs grandes voix unissent,
Hurlent comme des loups, comme des chiens glapissent,
Et lancent à cent pas de leurs larges naseaux ,
De leurs museaux béants , de jets énormes d'eaux !
De grêlons quelquefois c'est comme une mitraille.
Qu'on ne me parle pas des jets d'eau de Versaille !
C'est beau , j'en conviendrai, mais trop artificiel ;
Ces faibles nappes d'eau ne tombent pas du ciel.
A trop grands frais , d'ailleurs , ces jeux-là se procurent
Ils manquent bien souvent leur effet, et ne durent
Qu'une heure, tout au plus , et puis tout est à sec.
UN CONSEILLER.

Allons ! Monsieur Birat n'est qu'un dur égoïste ,
Digne de nos mépris, et c'est chose fort triste
Qu'une seule personne ainsi nous fasse échec.
M. FERLUS.

L'ami Birat, Messieurs , est bon, a le cœur tendre ;
Il n'a pas refusé, comme on l'a pu prétendre,
De vendre sa maison...
LE MÊME CONSEILLER.

Mais il en veut trop cher.
D'un homme à sentiment il n'a que le faux air;
Il s'est d'ailleurs, dit-on, dédit de sa parole
Alors qu'il ne pouvait d'un centime, une obole
Augmenter le gros prix qu'il avait demandé,
Que libéralement on avait accordé.
M. FERLUS.

On articule un fait, mais ce fait il le nie.
C'est une absurdité; c'est une calomnie.
Narbonnais prévenus! raisonnez un moment,

�586
Et vous partagerez mon ferme sentiment.
Dans sa position , il faut n'avoir pas d'âme
Pour traiter sans le gré d'un fils et d'une femme,
D'une femme qu'on aime, et dont l'infirmité
Exige tant de soins, d'égards, d'humanité;
Qui, de sa maison même, au saint parvis assise,
Entend les chœurs pieux entonnés à l'église ;
D'un fils à l'âge d'homme et qu'un père prudent
Fait bien de consulter dans un cas important.
LE MÊME CONSEILLER.

Puisqu'à l'innocenter vous mettez votre verve,
Répondez-moi, Monsieur , fit-il cette réserve ?
M. FERLUS.

Cette réserve-là fut faite au moins dix fois.
Maître de piano, je connais peu les lois,
Mais mon bon sens me dit, et c'est chose fort clai
Que pour avoir causé simplement d'une affaire
Avec un tiers, surtout dénué de pouvoir,
On peut parfaitement, sans manquer au devoir ,
Eùt-on bien accueilli son offre hasardée,
D'exiger un peu plus avoir la bonne idée;
Mais ce n'est pas ainsi que s'est passé le fait ;
Du prix offert Birat ne fut pas satisfait.
M.

GAILLARD , AVOCAT.

De la Commission on nous a dit qu'un membre
Alla chez lui le voir à la fin de décembre.
M. LIGNON, AVOUÉ.

Appuyons sur ce point ! il est essentiel.
BIRAT.

Je réponds à cela par un non bien formel.
On en a vu quelqu'un , la semaine dernière,
Marcher, à pas de chat, le long d'une gouttière;

�587
Un autre en tapinois se glisser dans la cour.
Fureter tous les coins, en faire tout le tour,
Rire sous sa moustache, et s'enfuir au plus vite ;
Mais je n'ai pas reçu l'honneur de leur visite.
M. SALVAGNAC, AVOUÉ.

De la maison enfin quel prix voulùtes-vous
Lorsque sur ce sujet on vous tâta le pouls?
Nous vous en croirons tous, allons, soyez sincère !
BIRAT.

« Soixante mille francs, si cela peut vous plaire »,
Répondis-je au Monsieur chargé de me sonder. —
« Oh! nous ne pouvons pas du tout nous accorder. —
« Comme vous semblera ; vous en êtes les maîtres.
« Sachez que mes locaux embrassent huit cents mètres. —
« Vous faites, me dit-il, sombrer mon grand projet,
« Et j'en suis pénétré du plus profond regret.
a Tout est rompu, Monsieur, tant pis; je me retire. » —
Mais il ne me dit pas, il ne pouvait pas dire :
« Avez-vous oublié que d'un bien moindre prix
« Nous étions convenus ? Vous m'en voyez surpris. »
Plus tard, je me montrai, comme on sait, plus facile
En réduisant mon prix à cinquante-cinq mille...
A cinquante, Messieurs ! pourvu qu'on voulut bien
Dans un petit quartier me laisser pour gardien,
Tant il m'en coûterait de quitter cet asyle !
UN CONSEILLER.

Non ! que tout soit détruit, ainsi le veut la ville ;
Et nous le répétons en termes absolus :
Cinquante mille francs, pas un centime en sus.
Mais si Monsieur Birat, à son devoir contraire,
Comme à ses intérêts, refuse cette affaire,
Après l'avoir partout de brocards ahuri,
Nous aurons sa maison, par verdict de jury,

�m
A des conditions beaucoup plus raisonnables;
Bien mieux, à mon avis, qu'il aille à tous les diables !
Nous n'en ferons pas moins, sur le fond communal,
Notre nouveau marché; c'est l'objet principal.
Il aura pour voisins, devers la Madelaine,
De bouchers dégoûtants au moins une vingtaine;
D'une odeur de tripaille et de poissons gâtés
Ses locaux forcément seront tout infectés.
Sans compter les frelons , ces pillards des abeilles ,
Dont le bourdonnement blessera ses oreilles,
Les mouches, les mouchards, les avides cousins
Dans ses appartements voleront par essaims ,
Lui rendant désormais , au travail comme à table ,
Cette chère maison fâcheuse, inhabitable.
Qu'il prenne garde à lui ! nous avons au bissac,
Il ne s'en doute pas , plus d'un tour de jarnac.
Nous l'attraperons bien ! il se flatte peut-être
D'avoir sur le marché portail, porte ou fenêtre ;
D'une seule lucarne il ne jouira pas;
Nous ne lui passerons que quelques trous à rats.
51. FERLUS.

Oh, Monsieur, c'est trop fort ! et nul sur cette place
Ne se fera l'écho d'une telle menace.
LE MÊME CONSEILLER.

Alors il sentira , de remords tourmenté ,
De ce proverbe ancien toute la vérité :
« Évitons tout excès; il n'est rien qui punisse
« Un homme vicieux comme son propre vice. »
M. FERLUS.

Et celui qui vous parle est un fabricien !
Monsieur, convenez-en , cela n'est pas chrétien.

�589
LE MÊME CONSEILLER.

Un achat par décret, suspendu sur sa tète ,
De tous gens comme il faut rendra sa maison nette.
Nous la verrons un jour, cette triste maison ,
A son grand détriment, un bastringue , un boilchon ,
Pour tout dire, en un mot, une cour des miracles
Et le plus dégoûtant de tous les réceptacles
De vagabonds , truands , tire-laine , aigrefins
Qu'on puisse voir à Naple ou les États Romains;
Et quand un étranger, venu dans notre ville,
En illustrations autrefois si fertile,
Dans l'admiration de son beau monument
Qu'il aura parcouru, nous dira brusquement : —
« Ce basacle odieux , collé comme un emplâtre,
« Sur ce temple si beau , pourquoi ne pas l'abattre? —
« Nous voulions le raser de l'un à l'autre bout » ,
Répondrons-nous. — « Pourtant il est encore debout. —
« En voici la raison : Son dur propriétaire
« Est le plus grippe-sous qu'on puisse voir sur terre;
« Il en voulut un tiers en sus de sa valeur.
« Nous fûmes révoltés d'une telle impudeur.
« Il garde sa maison; elle est le témoignage
« D'un fait honteux qui tourne à son désavantage ;
« Jamais cette maison , qu'il se batte les flancs,
« Ne lui rapportera plus de quinze cents francs. »
M. FERLUS.

Holà ! cet étranger de Berlin ou de Londre ,
D'Anvers, si vous voulez, peut fort bien vous répondre :
« Je suis bien loin , Messieurs, d'être de votre avis;
« Et sur cent voyageurs vous n'en aurez pas six.
« Ce basacle , pardon et sans cérémonie !
« Accuse bien plutôt votre parcimonie.
« Quoi ! vous avez trouvé sur cet emplacement

�390
« Un possesseur d'immeuble assez accommodant
« Pour en faire au public, presque sans bénéfice,
« Qu'est-ce qu'un tiers en sus ! le galant sacrifice,
« Et vous ne l'avez pas , sur-le-champ , pris au mot,
« Et vous ne l'avez pas , le brave homme , au plutôt,
« Au son des instruments , conduit chez le notaire ,
« Pour formuler le pacte et conclure l'affaire !
« Chez nous , Messieurs , partout, on procède autrement,
« De plus franche manière et bien moins chichement.
a De votre vieille ville effacez la devise :
« Toujours fidèle au prince aussi bien qu'à l'Église,
« Et substituez-y : Point de progrès en rien ;
« Ici tout se fait mal, tout, et même le bien. »
Heureusement, Monsieur, pour notre vieux poète ,
Déjà si maltraité, vous n'êtes pas prophète ;
Votre prédiction , cruelle au plus haut point,
J'en ai le ferme espoir, ne s'accomplira point.
Jamais cette maison , quoi que l'on puisse faire,
De vagabonds sans loi ne peut être un repaire.
Pour moi, qui me plais fort dans les appartements
Que j'occupe chez lui depuis bientôt douze ans ,
Et qui de m'en aller n'éprouve aucune envie ,
Je ne les quitterai, s'il le veut, de ma vie,
Dût ne sonner pour moi l'heure du requiem
Qu'à l'âge de Lamech ou de Mathusalem ;
Et ce soir Salvagnac , au sortir de l'office
Où je dois toucher l'orgue , en passera police.
Mon loyer jusqu'ici n'est que de cent écus,
J'offre spontanément d'en payer deux fois plus ;
Et je connais bien peu mes cinq colocataires ,
D'un bien mince loyer comme moi tributaires
Envers Monsieur Birat, s'ils n'en font tout autant ;
Ils vont nous le prouver tout à l'heure, à l'instant :
N'est-ce pas Messieurs Guy, Bernadet, Janot, Cafre?

�m
Cafre !... non, je me trompe, et j'aurais dû dire Affre;
Aussi bien ce marchand de paniers et berceaux,
Cet habile ouvrier de canisse en roseaux ,
Blond, toujours souriant, à la face fleurie,
Ne vient ni du Congo, ni de la Cafrerie...
N'est-ce pas, mes amis, que pour faire mentir
Les ennemis cruels de ce pauvre martyr,
Qui se remettra mal d'une telle secousse,
Pour lui rendre la vie et plus calme et plus douce,
Vous êtes décidés à ne plus le quitter,
A lui payer, s'il veut, double et triple loyer?
TOUS LES LOCATAIRES DE M. B1RAT.

Devant mille témoins, ici, sur cette place,
Nous y consentons tous et de bien bonne grâce.
M. BERNADET , MARCHAND DE COMESTIBLES.

Moi je lui fournirai de plus, au plus bas prix,
Jambons et saucissons, fruits secs, fromage et riz.
M. GUY, MARCHAND DE GRAINS.

De millet et de blé la meilleure farine,
Qui soit dans ses greniers , à lui je la destine.
M. AFFRE , VANNIER.

Avec les paillassons dont il sera doté,
11 pourra du marin braver l'humidité.
M. JANOT , DOCTEUR-MÉDECIN.

Mes soins, ceux de mon fils et ceux de Marguerite
Ne lui font point défaut, quand il les sollicite.
M. FERLUS, MAÎTRE DE PIANO.

Et moi, pour l'amuser, j'aurai toujours quelque air
D'Halevy, de Mozart, de Méhul ou d'Auber.
ENSEMBLE.

Aucun de nous enfin, Messieurs, qui ne s'empresse

�Pour prolonger ses jours et charmer sa vieillesse.
M. VERD1ER , HORLOGER.

Messieurs, ce bel exemple est trop contagieux
Pour que de l'imiter nous ne soyons joyeux !
Doubler tous nos loyers n'est qu'une bagatelle;
On nous le revaudra par deux jours de truelle.
Locataires d'Alaux , pour vous je me fais fort,
Nous lui serons unis à la vie, à la mort!
M. AUSSENAC, ORFÈVRE.

J'y tope, mon voisin ! qu'elle avance ou recule,
Toujours sur ton cadran je règle ma pendule.
M. BALMES , ÉPICIER.

Tu nous as prévenus, très-bien! Verdier, très-bien
Nos cœurs battront toujours à l'unisson du tien.
M. PONSOLLE , PEINTRE-VITRIER.

A l'estime des gens mon bourgeois a cent titres ;
On l;insulte; on le hue; oh , c'est casser les vitres !
M. BÉZIAT , CAFETIER.

Au journal du Midi je viens de m'abonner ;
Il le lira gratis après son déjeûner.
M. MIQUEL , PATISSIER.

En pestant contre lui je fis une brioche,
Pour fichus cinq cents francs, et je me le reproche.
M. FERRAND , AUBERGISTE.

Lou moustrarén al dét lou qué capounara !
Sara pas iéou; Ferrand sé laïssara farra.
BIRAT.

0 dévoùment sublime et digne de mémoire ,
Que nos petits neveux ne voudront jamais croire !
J'accepte , mes amis , du plus profond du cœur ,

�ras
Pour ne pas vous frustrer d'un éternel honneur.
On ne trouverait pas douze autres locataires
Pareils à vous, Messieurs, dans les deux hémisphères.
ALAUX.

J'accepte aussi, Messieurs , d'un cœur reconnaissant,
Et vienne maintenant, s'il veut, un autre enfant !
M. SURBEZY.

De mes jours je n'ai vu , Messieurs, chose pareille;
J'en suis tout ébahi ; je doute si je veille.
Du métier que je fais depuis près de dix ans
Je ne connais encor que les désagréments.
UN LOGEUR.

Agèri dous réndiès qu'èroun qué dé canaillo;
L'un d'élis mé panèt la plaquo è la sarraillo ,
E l'aoutré mé laïssèt én gâché un biel toupi,
Y pourtèri Jou nas
èro dé ço pus fi !
M.

SURBEZY.

De ces Messieurs , ma foi, bien meilleure est la chance.
Vous pouvez les lâcher, et j'y souscris d'avance.
(Adhésion uniYerselle.)
M. A9IARDEL.

Nous y souscrivons tous ; de pareils dévoûments
Nous sont de sûrs garants de leurs bons sentiments.
M. BRENGUIER S'.-ÉTIENNE.

Nous y voyons bien clair; la lumière s'est faite ,
Et des deux inculpés la défense est complète.
M. ESTRADE, GREFFIER DU TRIBUNAL.

Délions donc enfin ces pauvres innocents ;
Ils sont transis de froid , j'entends claquer leurs dents ;
Et puis ramenons-les avec des cris de joie
Au sein de leur famille à la douleur en proie.
Ne soyez plus si prompts , sur la foi des méchants,
Crédules Narbonnais ! à mal juger des gens,
Et que la loi de Lynch , bonne en Californie,
38

�594
Pays de vagabonds, soit de chez nous bannie.
N'avons-nous pas ici des magistrats zélés
Pour punir les méfaits qui leur sont signalés?
La justice du peuple est souvent arbitraire.
M. GRIFFE. '

Que ferons-nous après de ce patibulaire ?
voix

NOMBREUSES.

Courons chez les voisins nous munir de marteaux,
Et puis, en un clin d'œil, mettons tout en morceaux !
M.

AFFRE.

Pour en trouver, Messieurs, ne soyez pas en peine ;
Au chantier attenant j'en sais une douzaine.
Allons ! du premier coup je réclame l'honneur.
UN SAPEUR DE POMPIERS.

Du beau corps des Pompiers il revient au sapeur.
(Les acquittés sont détachés du poteau, l'échafaud démoli, et ses débris portés par les valets de
ville dans la cour de la mairie.)
BIRAT , au sergent de ville qui l'a délié.

Merci, brave Gouiry, merci de ce service!
Il fait cesser à temps ma honte et mon supplice.
Tiens ! tiens ! voilà cent sous.
GOUIRY.

Vive Monsieur Birat !
ALAUX.

Moi... je te les promets.
UNE

voix.
Gouiry, sios énfounçat !

(MM. Alaux et Rirat sont reconduits chez eux aux acclamations de la multitude.)

�REPRISE DU CINQUIEME ENTRETIEN,
INTERROMPU A LA PAGE

549.

L'AKISTARQUE. Ce qui se fit sous le pape Urbain II avait
failli, Monsieur, avoir lieu sous le pontificat de Jean XIII,
en 970, et sous celui de Jean XV, en 998. Mais alors Tarragone était encore au pouvoir des Sarrasins, et les archevêques Ayméric et Ermengaud, soutenus des évêques comprovinciaux prévinrent la disjonction. Le pape Urbain II ne fut
à mon avis nullement blâmable, et je ne crois pas que les
ruses de l'évêque d'Ausone l'aient déterminé à une mesure
qui devait nécessairement se réaliser à l'époque précise du
rétablissement de l'évêché de Tarragone. La juridiction de
l'archevêque de Narbonne était trop étendue : « Qui trop
embrasse mal étreint. » La politique des papes ne pouvait
pas s'accommoder d'un pouvoir spirituel tellement vaste qu'il
faisait d'un prélat narbonnais une espèce de patriarche. Le
gouvernement de l'Église tendait, pour le bien de la chrétienté, à se monarchiser, d'aristocratique qu'il était devenu,
après avoir été longtemps démocratique. Remarquez que
depuis le règne de Charles le Chauve, et à l'occasion de la
révolte d'Hunfrid, duc de Septimanie, la Narbonnaise première était séparée temporellement de la marche d'Espagne
(aujourd'hui la Catalogne), à laquelle elle avait été jointe
imprudemment, en 817, par Louis-le-Débonnaire. La continuation de l'union de ces deux marches, pour l'ecclésiastique, était devenue dès lors une anomalie, et cette anoma-

�590
lie ne pouvait plus subsister après le rétablissement du siège
épiscopal de Tarragone. Urbain II fit donc pour le spirituel
ce que Charles-le-Chauve avait fait pour le temporel; il le
fit au même point de vue et en temps opportun. Je ne trouve
à cela rien à dire, et vous voyez bien que les successeurs
de Dalmace le sentirent, puisqu'ils ne firent aucune démarche pour faire rétablir l'ordre de choses changé sous le pontificat d'Urbain II. Au reste, en accordant à Bertrand, successeur de Dalmace , et à son église, la primatie sur la métropole d'Aix, primatie dans laquelle tous les archevêques
de Narbonne furent maintenus jusqu'en 1789, cè pape fît
tout ce qu'il put pour le dédommager de la perte de sa juridiction sur les évêchés de la marche d'Espagne.
L'AUTEUR. Mais, Monsieur ! cette primatie de l'église de
Narbonne sur celle d'Aix n'était pas , à proprement parler ,
une concession nouvelle ; c'était plutôt la reconnaissance
d'un droit remontant à l'époque de la mission de saint Paul
Serge dans la Gaule , au IIIe siècle de l'ère chrétienne. Il n'y
aurait eu rien d'étonnant à ce que Urbain II eût aussi reconnu la suprématie du siège de Narbonne sur ceux d'Arles et
de Vienne qui, jusqu'au règne de Valentinien 1er, avaient
fait partie comme Toulouse de l'ancienne province romaine,
dont Narbonne était la capitale , et qui s'étendait des Alpes
à la Garonne. Il est tellement vrai que la qualité de premier
siège était attribuée à la ville épiscopale, capitale d'une
province contenant plusieurs évêchés, que, sous Constantin, lorsque le siège du vicariat des Gaules fut transféré à
Vienne , et, sous Honorius, à Arles, on vit les prélats de ces
villes se targuer de la résidence du gouverneur politique
pour affecter la primatie sur toutes les églises du vicariat.
La prétention des évêques de Vienne ne fut admise que par
le pape Calixte II, qui avait été métropolitain de cette province , et celle des archevêques d'Arles, accueillie aussi
injustement par le pape Zosime, fut définitivement rejetée

�par Boniface, son successeur, sur les réclamations d'Hilaire,
archevêque de Narbonne.
. Rien de plus vrai, Monsieur, que cet adage

L'ARISTARQUE

de nos paysans : « Tout le monde court aux branches d'un
arbre qui tombe. » Les archevêques d'Auch et de Bourges
ne prétendirent-ils pas plus tard, eux aussi, primer celui
de Narbonne ! Ils furent déboutés de leur demande , comme
vous le pensez bien.
. Et l'archevêque de Tolède, Monsieur?

L'AUTEUR

. Il n'avait pas trop beau jeu, celui-ci non

L'ARISTARQUE

plus, soit que l'on fasse remonter la mission de saint Paul
Serge aux temps apostoliques, soit qu'on en maintienne
l'époque au IIIe siècle. Dans le premier cas, d'après une
tradition qui a beaucoup de partisans, saint Paul Serge,
premier évêque narbonnais, aurait évangélisé l'ibérie en
compagnie de l'apôtre saint Paul, qui l'aurait constitué son
alter ego dans toutes les contrées en deçà des Alpes ; et,
dans le second cas, Narbonne ayant été évangélisée bien
longtemps avant Tolède , et étant devenue, après Toulouse ,
capitale du royaume des Visigoths, avait des droits plus
réels que Tolède à la suprématie sur les villes épiscopales
d'Espagne. En fait, jamais aucun archevêque de Narbonne
ne reconnut cette primatie. Si dans les conciles de Tolède
les prélats de cette capitale souscrivirent quelquefois avant
ceux de Narbonne, ce ne fut pas comme primats, mais
comme les plus anciens des métropolitains présents à l'assemblée. Quand l'archevêque de Narbonne se trouvait le
plus ancien du concile, il le présidait; c'est ce qui arriva,
en 658, au sixième concile de Tolède. Au reste, il y avait
alors primatie et primatie : l'une d'honneur et de déférence ,
et l'autre de juridiction. On pouvait rendre hommage à la
première sans conséquence; mais comment un archevêque
de Narbonne aurait-il avoué la seconde , quand aucun autre
métropolitain espagnol ne la reconnaissait ? Mais tout ceci

�598
est bien sérieux et bien sec, Monsieur. N'avez-vous rien à
me dire pour m'égayer un peu la rate ?
L'AUIEUR. Laissez-moi y songer un peu... Je tiens ce qu'il
vous faut, à ce que je crois , et sans sortir de notre sujet.
Vous avez parlé de Charles - le - Chauve et de la révolte
d'Hunfrid, duc de Septimanie, qui fut, en 864, proscrit
pour s'être emparé de Toulouse de son autorité privée. 11
avait fait, en 849, quelque séjour à Narbonne; mais s'il
faut en croire un auteur espagnol qui a écrit les gestes des
comtes de Barcelone, Charles-le-Chauve y serait venu une
seconde fois, après avoir mis à la place d'Hunfrid, pour le
comté de Barcelone seulement, un seigneur du Roussillon
nommé Wifred. « Ce dernier, dit-il, étant un jour allé à
« Narbonne avec son fils du même nom, pour y saluer les
« envoyés du roi, il s'éleva tout à coup une émeute parmi
« les soldats, dont l'un, qui était français de nation, prit
« ce seigneur et le traîna par la barbe. Wifred, indigné de
« cette insulte, tira son épée et tua le soldat; mais en même
« temps il fut arrêté lui-même prisonnier. On le conduisait
« au roi lorsque ses conducteurs s'étant aperçus qu'il cher« chait à s'échapper, lui coupèrent la gorge auprès du puits
« de Sainte-Marie. Le jeune Wifred fut ensuite présenté au
« roi, qui, apprenant les circonstances de la mort funeste
« de son père, en témoigna publiquement du chagrin , et la
« crainte que cette affaire n'eût des suites funestes pour les
« français. Ce prince confia au comte de Flandres l'éduca« tion du jeune Wifred, qui débaucha la fille de ce comte.
« La mère, instruite de cet accident, tint la chose secrète
« pour sauver l'honneur de sa fille, et fit jurer à ce seigneur
« qu'il l'épouserait solennellement s'il pouvait entrer un
« jour dans la possession du comté de Barcelone. Wifred,
« après avoir promis tout ce qu'on voulut, se revêtit d'un
« habit de pauvre que la comtesse de Flandres lui donna,
«« et, s'étant mis en chemin sous la conduite d'une vieille

�«
«
«
«
«
«
«
«
«
«
«
«

femme , il arriva aux environs de Barcelone , et fut reconnu, nonobstant le mauvais équipage où il était, par la
comtesse sa mère, parce qu'il était velu presque partout
le corps. S'étant ensuite fait connaître aux principaux
du pays, ceux-ci le reconnurent pour leur comte. Il tua
enfin de sa propre main le comte Salomon, à qui le roi
avait donné le comté de Barcelone après la mort de Wifred 1er. Wifred-le-Velu , fils de ce dernier , régna par là
paisiblement sur tout le comté, depuis Narbonne jusqu'en
Espagne, et n'oublia pas d'aller chercher la fille du comte
de Flandres, qu'il épousa suivant sa promesse, et dont
les parents lui obtinrent les bonnes grâces du roi. »
L'ARISTARQUE. Ceci m'a tout l'air d'une fable.
L'AUTEUR. Tel est aussi mon sentiment. Mais cette fable
en a engendré une autre que vous connaissez bien.
L'ARISTARQUE. Et laquelle , Monsieur?
L'AUTEUR. J'y viendrai ; mais en attendant veuillez vous
rappeler que c'est auprès du puits de Sainte-Marie (de
Lamourguier ) que Wifred le père , probablement aussi velu
que son fils , auquel un soldat français, aussi grossier que
malavisé avait tiré la barbe, eut la tête coupée. Rétrogradez maintenant avec moi de trois siècles. Vous savez sans
doute (car que ne savez-vous pas!) que Sigismond, fils
de Gondebaud , roi de Bourgogne, de ce Gondebaud qui,
en 508, avait pris et saccagé Narbonne, d'où s'était enfui
lâchement le roi goth Gésalic; vous savez, dis-je, que
Sigismond , séduit par sa seconde femme , retomba dans les
erreurs de l'arianisme, qu'il avait abjuré, et trempa ses
mains dans le sang de son fils Sigeric?
L'ARISTARQUE. Oui, Monsieur; mais où diable voulez-vous
en venir?
L'AUTEUR. Cela s'expliquera tout - à - l'heure. A l'instigation de Clotilde, leur mère, qui voulait tirer vengeance,
sur le fils de Gondebaud , de la mort de ses parents, que ce

�600

dernier avait fait périr, Ciodomir, Childebert et Clotaire
entrèrent en Bourgogne, et battirent l'armée de Sigismond.
Celui-ci, trahi par ses sujets, eut le malheur de tomber
entre les mains de Ciodomir...
L'ARISTARQUE. Ah ! pour lui je me sents frémir.
L'AUTEUR. Qui le fit d'abord renfermer dans une étroite
prison et précipiter ensuite dans un puits près d'Orléans.
L'ARISTARQUE. Quel voyage vous me faites faire ! Me voilà
bien loin de Narbonne.
L'AUTEUR. Je vous y ramène de suite ; mais rappelez-vous
du plongeon que Ciodomir, fils de Clotilde et de Clovis, a
fait faire à Sigismond dans un puits près d'Orléans. J'oubliais de vous dire que l'Église a fait un saint de ce Sigismond , qui avait sans doute expié dans les larmes et les
austérités les plus rigoureuses le meurtre de son fils. De
retour à Narbonne , avançons maintenant dans l'histoire de
cinq cents ans.
L'ARISTARQUE. VOUS me faites enjamber les siècles aussi
rapidement que les royaumes.
L'AUTEUR. Mais sans trop de fatigue, n'est-ce pas ? En
4414, le concile de Constance s'occupa d'éteindre le schisme
déplorable auquel donna lieu la compétition de trois papes.
L'empereur Sigismond , qui s'y rendit, fut chargé de faire
un voyage à Perpignan, avec des ambassadeurs du concile,
pour engager Benoît XIII, qui s'y trouvait, à se démettre
du pontificat. Arrivé à Narbonne, il y fit un assez long
séjour, avant d'aller en Roussiilon; il s'y arrêta encore à
son retour de cette province, pour recevoir en décembre les ambassadeurs des rois d'Aragon, de Castille et de
Navarre, qui étaient de l'obédience de Benoît XIII. Sur le
refus opiniâtre de ce pontife de se démettre, il convint avec
eux de certains articles qu'on appela la capitulation de Narbonne, et qui furent approuvés par le concile.
L'ARISTARQUE. VOUS n'allez pas peut-être me ramener avec

�#
(iOf
lui à Constance, pour assister aux délibérations de cette
assemblée ?
L'AUTEUR.

Oh non !

assez

de pérégrinations mentales

comme cela. Mais il faut que vous sachiez, car j'oubliais
de vous le dire , que l'empereur Sigismond était entré dans
Narbonne une couronne d'épines sur la tête et une croix de
bois sur les épaules.
L'ARISTARQUE. Jean de Matha , fondateur de la communauté
des frères de la Rédemption , en fit autant plus tard. La
chose n'était pas rare à cette époque ; nous en voyons quelquefois de nos jours la parodie, mais au petit-pied. Et,
tenez! à la dernière procession générale de la Fête-Dieu,
nous avons vu un enfant de sept à huit ans ainsi accoutré.
Ce travestissement a été regardé par plusieurs personnes
comme une indécence presque sacrilège. Passe, tout au
plus, pour les deux petits cardinaux et les trois Madeleinettes repentantes qui accompagnaient le petit Jésus-Christ.
. Tout au plus, avez-vous dit, et vous avez rai-

L'AUTEUR

son; car ces Madeleines échevelées, qui ont toutes le mouchoir sur l'œil gauche, qu'elles pressent au'point de se l'enfoncer dans la tête, ont bien de la peine à garder leur sérieux
pendant trois ou quatre heures. 11 est bien rare même qu'elles
ne grignottent pas l'une ou l'autre quelque biscuit durant le
parcours. Un saint Jean-Baptiste d'un mètre de haut, aux
cheveux bien bouclés, avec une peau de mouton sur l'épaule,
et menant en laisse un joli agnelet, mais surtout trois ou
quatre jette-fleurs , bien gentils , placés en avant du dais ,
avec leurs corbeilles enrubanées , me plaisent plus que tout
Je reste. J'ai vu des enfants malins tirer au petit Jésus-Christ
sa barbe postiche ; il se défendait en leur donnant des coups
de croix, ce qui faisait rire. Je poursuis : la grande humilité de l'empereur Sigismond, sa piété profonde et l'importance de la mission qu'il avait reçue du concile le firent
passer à Narbonne pour ùn saint.

�f&gt;02

/

. Je le comprends.
. Tout cela bien établi, n'avez-vous pas, Monsieur , assisté dans votre jeune âge à certaine procession
qui se faisait, en temps de sécheresse, pour demander au
ciel de la pluie, au puits de...
L'ARISTARQUE.
Au puits de Saint-Sigismond, près de la
métairie de la Cafforte. Oui, Monsieur, et j'entendais de
petits polissons chanter à côté de moi, sur l'air des litanies
des saints :
L'ARISTARQUE

L'AUTEUR

« Sant Sigismoun dounats-nous d'uigo.
« Hurréjado amc dé bi. »
L'AUTEUR. Eh bien , Monsieur, les faits plus ou moins historiques que je vous ai cités m'ont donné l'explication de
la légende narbonnaise sur saint Sigismond, qui fut, disait-on, décapité à Narbonne , et dont la tête , jetée dans le
puits de Sainte-Marie, fut trouvée le lendemain dans celui
de la Cafforte , distant d'un kilomètre du premier. Nos bons
aïeux confondirent, j'imagine , l'empereur Sigismond avec
le saint de ce nom, et le puits de Sainte^Marie, où fut jeté
le comte Wifred avec le puits de Columna, près d'Orléans ,
dans lequel saint Sigismond fut précipité par le barbare
Ciodomir. Il ne manquait plus à ce singulier amalgame qu'un
miracle, et il fut bientôt inventé ; c'est celui de la tête du
saint, retrouvée dans le puits qui porte son nom. Je tiens
d'un de mes amis , qui le tient de sa grand' mère , laquelle
le tenait d'une vieille tante, qu'au retour de la procession
partie de Sainte-Marie de Lainourguier, on était dans l'usage
d'agiter avec un long roseau l'eau du puits de cette abbaye ;
comme si au moyen de ce singulier conducteur la vapeur
d'eau du puits se mêlant avec celle de l'atmosphère devait
déterminer la pluie. Que pensez-vous de mon explication ?
L'ARISTARQUE. Elle me paraît assez plausible ; mais ce n'est
certes pas moi qui me serais creusé la tête à ce point, et
qui aurais fait tant de recherches historiques pour la trou-

�003
ver. Je ne puis pas en conscience vous en faire mon compliment. Quelle fut la fin du prince Ciodomir, bourreau de
saint Sigismond?
L'AUTEUR. Le prince Ciodomir, Monsieur, ayant continué
seul la guerre qu'il avait faite jusques-là avec ses frères
Childebert et Clotaire, tomba dans un piège tendu par Gondemar, roi de Bourgogne, qui lui fit couper la tête. On la mit
au bout d'une perche; mais ce spectacle ne fit que redoubler le courage des Francs, qui bâtirent à plâte couture les
Bourguignons, et s'emparèrent de tout leur royaume.
L'ARISTARQUE.

J'aurais préféré que Childebert, son frère,

eût péri de la sorte.
L'AUTEUR.

Et pourquoi?
Parce qu'il ne serait pas venu, quelques

L'ARISTARQUE.

années plus tard, saccager Narbonne et faire main-basse
sur les ornements de nos magnifiques églises, pour tirer
vengeance des mauvais traitements que son beau-frère le
roi goth Amalaric faisait éprouver à sa sœur Clotilde, et
pour arracher celle-ci des mains de cet indigne époux qui
la persécutait parce qu'elle ne voulait pas renoncer à la foi
catholique.
L'AUTEUR.

VOUS

avez raison.

L'ARISTARQUE.

A propos, que je vous dise!.... Vous vous
êtes trompé, dans un épisode des dialogues entre le pic de
Nore et la montagne de Minerve, en appelant Caribert et
non pas Childebert celui des frères de la reine Clotilde qui
vint la soustraire aux brutalités d'Amalaric , son époux,
L'AUTEUR.

J'en conviens; c'est une inadvertance.

L'ARISTARQUE.

VOUS

dites à la fin de ce morceau :

Un tumulte afFrous séguiguét
La mort d'aquél micliant suchèt;
Al foc, al biol, al pillaché
S'ajustèt, piètat ! lou carnaché ;
È Caribert. plà trop bénjal ■

4

�MM
S én lournèt, dé butiu cargat,
Dréit à Paris, sa capitale-,
D'ount parèt pla la catliédralo.

Avez-vous prétendu parler de l'église de Notre-Dame?
L'AUTEUR. Mais oui.
L'ARISTARQUE. Vous avez tort; cette cathédrale n'existait
pas encore. L'abbé Vertot, dans une savante dissertation
adressée à l'académie des inscriptions et belles - lettres,
remarque qu'aucun historien ne dit que Childebert ait fondé
l'église de Notre-Dame; mais qu'ils disent tous que ce prince
ayant fait deux voyages en Gothie, pour venger sa sœur, il
en rapporta l'étole de saint Vincent, une grande quantité
de vases d'or et d'argent et une croix enrichie de pierres
précieuses, et qu'à son retour il déposa ce riche butin dans
l'église de Sainte-Croix-Saint-Vincent. Cette église, bâtie
sur les ruines du temple d'Isis, est celle qui prit le nom de
Saiut-Germain-des-Prés après la canonisation de Germain,
évêque de Paris. L'abbé Vertot cite à ce sujet un passage
d'un auteur de la Vie de saint Doctorée, premier abbé de
Saint-Germain-des-Prés; puis faisant l'analyse de quelques
vers de Fortunat, que l'on croyait appliquables à NotreDame, de Paris, il y trouve une description exacte de l'église
de Saint-Germain, où Childebert 1er fut enterré, et qui
devint la sépulture des rois et de la famille royale jusqu'à
l'époque où Dagobert la fixa à Saint-Denis. Il fut représenté
sur son tombeau tenant d'une main le modèle de son église.
Si Fortunat avait voulu décrire la cathédrale de Paris, il
n'aurait pas oublié de parler de la Sainte Vierge , patronne
de cette église, au lieu qu'il ne fonde toute la gloire de l'édifice dont il parle que sur la croix que Childebert y avait
déposée.
Le père Mabillon, qui partage l'opinion de l'abbé Vertot,
dit que Childebert est représenté au portail de Saint-Germain-des-Prés avec un livre à la main, pour marquer qu'il

�«05
était le fondateur de cette église. Outre Clovis 4e' et ses
quatre enfants, on y voit les statues de deux reines qui ne
peuvent être que sainte Clotilde, femme de Clovis Ier, et
Ultrogothe, femme de Childebert. Il est à remarquer,
ajoute-t-il, que sainte Clotilde n'y est pas représentée avec
un pied d'oie, telle qu'on la voit au portail de l'abbaye de
Nesse. On ne sait d'où vient cette tradition; il est à croire
que c'est une fantaisie du sculpteur, pour marquer peutêtre la prudence de cette reine.
L'AUTEUR. Drôle de fantaisie qui n'était propre qu'à jeter
du ridicule sur une aussi sainte femme. Je vous remercie,
Monsieur, de ces citations que j'utiliserai peut-être. Mais
nous avons laissé, je crois, la vicomtesse Ermengarde au
siège de Tortose, en Espagne, dont notre longue digression
retarde la prise.
L'ARISTARQUE. Piquons des deux pour la rejoindre :
Bérenger, le pieux , comte de BarceloAe ,
Prince, par ses vertus, digne du plus beau trône,
A qui sa femme en dot apporta l'Aragon.
Dont il fut vraiment roi sans en vouloir le nom .
A cette chevauchée invite l'héroïne ;
Son aïeul pour la foi mourut en Palestine....

Comment l'appelez-vous ?
L'AUTEUR. Aymeri I«, Monsieur.
L'ARISTARQUE. Ce fut très-bien de sa part; mais n'eût-il
pas quelques reproches à se faire à l'article de la mort?
Eh ! eh !
L'AUTEUR. Il est malheureusement vrai qu'à la mort de
l'archevêque Dalmace , qui fut regardé comme un saint, et
qu'un martyrologe de son église qualifie de bienheureux,
Aymeri Ier et sa femme Mahant se saisirent non-seulement
des dépouilles de ce prélat, mais encore de tous les domaines de l'archevêché de Narbonne, qu'ils refusèrent de rendre
à Bertrand, son successeur. C'était un mauvais exemple

�606
que lui avaient donné ses devanciers. Il détenait encore ces
domaines , quand il partit pour la Palestine avec le fameux
Raymond de Saint-Gilles, son suzerain; niais il reconnut
ses torts en mourant, comme on peut l'inférer d'une lettre
que l'archevêque d'Alep écrivit, après sa mort, à sa veuve
et à son fils : « Le seigneur et amiral Aymeri, dit ce prélat,
« ayant été atteint, dans cet évêché, de la maladie dont il
« est mort, nous l'avons été trouver pour l'exhorter à pente ser à son salut. Il nous a confessé ses péchés et, touché
« de componction, il a remis à notre discrétion, pour la
« décharge de sa conscience, la réparation des torts et
« dommages qu'il avait causés depuis longtemps à Bertrand,
« archevêque de Narbonne. » La femme d'Âymeri Ier, Monsieur , était sœur de Bohémond , prince d'Antioche. Oh ! ce
n'étaient pas des vicomtes pour rire, comme ceux de nos
jours , que nos anciens vicomtes ! ils étaient seigneurs de la
moitié de la ville et dominaient l'autre moitié sous la suzeraineté des archevêques. Un grand nombre de châteaux et
villages du diocèse leur appartenaient. Ils avaient de vastes
possessions dans presque tous les autres diocèses de la province , en Espagne, aux îles Baléares, en Sardaigne, etc.,
et tenaient par leurs alliances à presque toutes les familles
princières du Midi. Ils étaient quelquefois qualifiés de cousins par les rois de France, et le dernier de tous, Gaston
de Foix, était neveu de Louis XII.
L'ARISTARQUE. Avec tout cela, leurs démarches pour être
comptés parmi les grands vassaux de la couronne échouèrent toujours.
L'AUTEUR. C'est probablement parce que leurs domaines
étant trop éparpillés, ils ne pouvaient, dans un moment
donné, quoique très-grands terriens, mettre un grand nombre de vassaux en campagne. Je reviens à Aymeri ï«. Quant
au titre d'amiral que donne à ce vicomte l'archevêque d'Alep,
on croit que Godefroi de Bouillon l'avait décoré de cette
dignité dans son royaume.

�607
L'ARISTARQUE. Il serait glorieux pour nous que le Tasse
eût fait de ce vicomte un des héros de son poëme, et que
les Narbonnais qui suivirent leur seigneur à la Terre sainte
figurassent dans la longue, longue énumération des troupes
de l'armée chrétienne, qui se trouve au premier chant de
la Jérusalem délivrée ; mais point. Ce poëme, presque tout
d'invention, et où la magie joue un si grand rôle , ne glorifie
(Godefroi, Tancrède, le vieux Raymond de Saint-Gilles et
quelques autres exceptés ) que des guerriers imaginaires.
L'AUTEUR. Je passerais au Tasse de n'avoir pas chanté les
exploits du vicomte de Narbonne, qui n'assista peut-être
pas plus au siège de Jérusalem que son beau-frère, le prince
d'Antioche, dont on ne rapporte aucun trait particulier de
courage, et qui ne mourut pas de la mort des braves;
mais....
L'ARISTARQUE.
Qu'avez-vous dit, Monsieur! n'est-ce pas
aussi mourir glorieusement que de périr victime de l'inclémence d'un climat meurtrier quand on a quitté son pays
pour aller combattre à mille lieues plus loin les ennemis de
son prince et de sa religion ? Nos pauvres soldats morts de
maladie en Crimée étaient aussi braves que ceux qui furent
atteints par les bombes, les boulets ou les balles russes; ils
ont seulement été plus malheureux.
L'AUTEUR. Peste! sur quel ton vous le prenez. Calmez-vous !
calmez-vous! je me rétracte. Je passerais au Tasse, disais-je,
de n'avoir pas fait d'Aymeri 1» un des héros de son poëme,
en reconnaissance au moins de ce qu'a pu lui fournir, pour
la composition de sa fable, le roman ou la chronique de Philomène, espèce d'épopée faite deux cents ans avant, en langue romane, par un moine de Lagrasse, et dont le sujet est
le siège de Narbonne, par Charlemagne; mais je suis indigné
qu'il n'ait pas nommé le chevalier de Grave, porte-étendard
de Raymond de Saint-Gilles, qui, lors du dernier assaut
donné par les croisés à la cité sainte, déploya sur la tour de

�608
David ïhauriban de son seigneur, comme je l'ai vu dans
une strophe de la canso de san Gilo :
«
«
»
«
«

E lo han recebulz senhor et domangier
Lo coins que t'a pausar sos lo mur balhaler
El so bel auriban là dont y fa meslier
l'er so drutz e liais e discret galaubier
En' Arnaud de Grava lo discret cavalier.... »

. Tout bien considéré, il vaut mieux peut-

L'ARISTARQUE

être que le Tasse ait fait ces deux oublis. Qui sait si l'idée
ne lui serait pas venue, en pensant à eux, de les comprendre parmi ceux des chevaliers chrétiens qui, séduits par les
attraits et les artifices d'Armide, quittèrent la nuit le camp
des croisés sans le congé de Godefroi ; suivirent les traces
de cette dangereuse sirène, pour se vouer à son service; et
qui, changés par elle en reptiles et en poissons, languirent
pendant longtemps dans les cachots de son palais enchanté
de la mer morte I Qui sait même, qui sait si ce poëte n'eût
pas poussé plus loin la fantaisie, et s'il n'eût pas fait d'un
de ces seigneurs un autre Raimbaud d'Orange, qui, dans
sa fable, pousse l'oubli des devoirs de la chevalerie et de la
sainte cause pour laquelle il s'était armé, jusqu'à renier
Jésus-Christ et se faire mahométan !
« Rambaldo ultimo fu j que poscia elesse
« Fede cangier, falto a Gesu nemico.
« Tantô puote amor dunque !... »

Le mépris et l'exécration d'un poëte de cette force, Monsieur, même quand ils sont simulés et sans motif réel, ont
de l'écho dans tous les pays et dans tous les siècles. Malheur
à notre ville, si l'un de ses vicomtes en avait été l'objet !
La famille des de Grave, Monsieur, a pour armoiries un
écusson, à fasces ondées, surmonté d'un casque, lequel à
son tour a pour cimier une grosse tête traversée par une
pique. D'après une légende que vous n'ignorez pas, un seigneur de Leucate, porteur d'un nom pareil, délivra le Mi-

�609
nervois de l'oppression que faisait peser sur ce pays un
géant d'une force extraordinaire qui, retranché dans le
château de Peyriac, rançonnait les habitants de la campagne et détroussait les voyageurs. Je voudrais bien savoir si
le fond de cette légende est vrai, et si réellement un de
Grave vainquit en combat singulier ou autrement, non pas
sans doute un géant, mais un de ces tyrans féodaux qui
dans le moyen âge étaient la terreur de leurs vassaux, de
leurs voisins et surtout des voyageurs.
L'AUTEUR. Je ne puis , Monsieur, vous rien dire à ce sujet.
J'ignore si le fait est vrai, et si le héros de cette légende
était un descendant du porte-étendard du vieux Raymond
de Saint-Gilles. Je vous embarrasserais fort, à mon tour, si
je vous demandais quels étaient ces bretons qu'un d'Exéa
vainquit en champ clos, et combien il en désarçonna , car
les armes de cette famille portent, dit-on, cette devise :
« Exéa britannos clauso certamine vïcit. »

. Oh , ma foi ! je ne le sais pas plus que vous.
Ce que je sais fort bien , c'est que de nos jours un d'Exéa
fait une assez belle figure dans l'armée française, où il est
général de brigade.
L'AUTEUR. Cette famille,
Monsieur, tenait le haut bout
à Narbonne, en 1565 , époque à laquelle le roi Charles IX,
qui étant entré dans sa quatorzième année, venait d'atteindre à sa majorité , y passa'et y séjourna environ huit jours.
Charles IX était accompagné de Catherine de Médicis, sa
mère; du duc d'Anjou, depuis Henri III, son frère; de la
princesse Marguerite, sa troisième sœur; du jeune prince
de Navarre, âgé seulement de onze ans , qui devint quelques
années après son beau-frère, et monta sur le trône, à la mort
d'Henri III, sous le nom d'Henri IV,
L'ARISTARQUE

« Et par droit de conquête et par droit de naissance » ;

de l'illustre chancelier de l'hôpital et des plus grands digni39

�640
taires de l'État. Ce qui prouve péremptoirement que les
d'Exéa étaient des premiers de la ville, c'est que deux
membres de cette famille haranguèrent, et très-disertement,
dit une relation d'alors, le roi de France, l'un en qualité
de juge royal, à moitié chemin de Narbonne à Coursant, où
les autorités narbonnaises furent l'attendre; l'autre, comme
premier consul de la ville, à deux cents pas environ de la
porte Royale ( où un beau pavillon avait été préparé pour
recevoir le roi quand il mettrait pied à terre ), et que le
fils de ce dernier, enfant de dix à douze ans, lui récita avec
beaucoup de grâce un petit compliment, en vers français ,
que Sa Majesté accueillit très-humainement.
. Les autorités narbonnaises, avez-vous dit,

L'ARISTARQUE

allèrent attendre le roi Charles IX à moitié chemin de cette
ville à Coursan. C'était donc tout près du joli domaine de
Capoulade ?
L'AUTEUR. Oui, Monsieur, et je conjecture que ce fut à
peu près au même point du vieux chemin de Coursan,
bien entendu, que seize cent trente ans auparavant, les
envoyés du sénat romain, chargés après la mort de Néron
d'aller reconnaître empereur Galba, gouverneur de l'Espagne citérieure, de lui faire leurs compliments, et de lui
témoigner l'empressement du peuple de Rome à le voir
bientôt dans la capitale, rencontrèrent ce personnage parti
de Narbonne pour aller au devant d'eux.
. Cela pourrait bien être. Avez-vous commu-

L'ARISTARQUE

niqué votre conjecture à votre ami Auguste Espallac, possesseur actuel de ce domaine ?
. Non , Monsieur.
. Faites-lui en part; cela lui fera plaisir.

L'AUTEUR

L'ARISTARQUE

. Galba, dit l'histoire, fit un très-bon accueil aux

L'AUTEUR

députés du sénat, et les régala splendidement. Il s'abstint,
par grandeur d'âme, de se servir de la vaisselle d'or de
Néron qu'on lui avait envoyée, et n'usa que de la sienne

�dans le festin qu'il donna aux ambassadeurs. Ce prince
s'étant rendu ensuite à Narbonne y prit le titre de César,
et y reçut les soumissions du peuple qui y était accouru de
toutes parts et le serment de fidélité des officiers romains
qui se trouvaient dans la même province. L'histoire dit
encore qu'Othon, propréteur de la Lusitanie, qui comme
vous le savez très-bien fut élu empereur après le massacre
de Galba , accompagnait ce prince lorsqu'il reçut aux environs de Narbonne la députation du sénat.
L'ARISTARQUE. Je sais tout ce que vous me dites-là, et de
plus que la Narbonnaise fut redevable à Galba de son agrandissement par l'union qu'il fit à cette province des peuples
des Alpes maritimes, et qu'on lui attribue même la fondation de la colonie de Toulouse. Après cette petite digression,
à laquelle j'ai donné lieu sans m'en douter, revenons s'il
vous plaît au roi Charles IX.
L'AUTEUR. Charles IX dut garder un bon souvenir de la
magnifique réception que lui firent nos aïeux, et les Narbonnais, de leur côté, furent enchantés de ses manières
nobles et gracieuses. Ses réponses leur promettaient un roi
juste et bon, et peut-être l'aurait-il été dans de meilleures
circonstances et surtout hors de l'influence de son abominable mère. Il termina ainsi sa réponse à la harangue du juge
d'Exéa : « Je vous commande donc d'administrer la justice
« à mes sujets en sorte que votre conscience en soit déchar« gée et la mienne aussi. Quant à vos privilèges et franchi« ses je vous les garderai. »
L'ARISTARQUE. Cette réponse, digne de Louis XII, devait
en effet faire bien augurer de son règne.
L'AUTEUR. Le trait suivant parut aussi un heureux présage
de la bonté de son gouvernement : « Entré le 4 janvier,
« jour de jeudi, à deux ou trois heures du soir, dans Nar« bonne , aux acclamations des habitants et au bruit étour« dissant des décharges de cent pièces de canon...

�(ii 2

. D'une salve de cent coups de canon, vous

L'ARISTARQUE

voulez dire.
L'AUTEUR.
Non, Monsieur. Des coups de canon tirés de
minute en minute n'assourdissent pas les gens, n'ébranlent
pas les maisons, ne semblent pas confondre le ciel et la terre ,
comme le dit la relation déjà citée. Environ cent canons que
le baron de Fourquevaux, gouverneur de Narbonne, avait
fait braquer sur les remparts, du boulevart Saint-François
au boulevart Royal, tirèrent ensemble, à plusieurs reprises , à poudre seulement, le jour de l'entrée , mais le lendemain , à mitraille.
L'ARISTARQUE. Je m'en serais tenu bien loin moi dont les
oreilles sont si délicates qu'un coup de sifflet de locomotive
me les écorche.
L'AUTEUR. Ainsi firent, sans doute, les habitants de Narbonne , prévenus à l'avance, qu'ils eussent tous ou non des
oreilles à l'épreuve des coups de canon , de peur d'être tués
ou blessés. Je vous disais donc que le roi était entré à Narbonne , le 4 janvier sur le soir, au bruit des décharges d'une
formidable artillerie. J'ajoute que c'était l'avant-veille de la
fête des rois. Le lendemain fut employé à visiter la ville et
les remparts ; je passe sous silence les divertissements donnés à cette occasion. Le surlendemain, le jeune roi conduisit
à la messe, dans la cathédrale de Saint-Just, la reine de la
Fève, une demoiselle d'honneur de la reine-mère , qui avait,
la veille, rencontré la fève dans la portion de l'excellent
gâteau des rois qui lui échut en partage.
L'ARISTARQUE. A-t-on conservé le nom du boulanger qui
fit ce beau gâteau ?
L'AUTEUR. Non, Monsieur.
L'ARISTARQUE. Celui dont m'a gratifié cette année la veuve
Boyer avait très-belle apparence , mais je ne l'ai pas trouvé
assez sucré.
L'AUTEUR. J'ai éprouvé, Monsieur, le même désappointe-

�015
ment que vous, au sujet du gâteau que j'ai envoyé prendre
chez le sieur Carrière , mon boulanger ; mais la pâte en était
bien belle !... Le jour d'après , qui fut un dimanche , le roi
et la plus grande partie de sa cour allèrent à Sigean, où ils
couchèrent ; le lundi, ils se transportèrent à Leucate , d'où
ils allèrent en bateau au bourg de Salses. C'est au retour de
ce village qu'eût lieu le trait de bonté, qui, joint à ses belles
paroles, fit si bien augurer du règne de Charles IX. « Sa
« Majesté se trouvant, dit la relation , environnée de bonnes
« gens du village qui accouraient pour la voir, d'autant
« qu'ils ne voient pas souvent de prince, entre tous une
« pauvre vieille femme de quatre-vingts ans, jetant les
« genoux en terre et dressant les mains vers le ciel, proféra
« en son langage telles paroles : — Haï, qué sioï hérouso
« beï dé bous béiré, ço qué poudio pas éspéra ! Sioguéts
« lou pla béngut, moun réi ! moun fil ! Émbrassats - mé,
« bou'n prègui, car, n'ei pla poou, mé tournaréts pas pus
« béiré. »
L'ARISTARQUE. Mais, Monsieur, c'est du patois d'aujourd'hui !
L'AUTEUR.
J'en conviens; pardonnez - moi cette licence.
Mais pourquoi donc aussi l'auteur de la relation ne nous
a-t-il pas laissé dans le patois d'alors les paroles de la vieille
femme? « Ceci disait la bonne et simple femmelette, au
« meilleur sens qu'elle eût, avec une affection véhémente,
« ayant quasi la larme à l'œil. Quoy voyant cet humain
« prince, pour satisfaire au zèle fervent de la pauvre femme
« daigna bien s'abaisser jusques-là de mettre la main à son
« chapeau et la baiser, chose véritablement digne d'être
« notée pour un témoignage grand de sa bonté et de sa
« douceur. »
11 y a dans cette relation assez intéressante, pour des
Narbonnais au moins, une plaisanterie de Catherine de
Médicis bien faite pour étonner ceux qui ne connaissent

�614
que par l'histoire proprement dite et par les beaux vers de
Voltaire cette femme artificieuse et cruelle. Je cite textuellement : « La récompense que les habitants de Leucate
« eurent de cette visite fust que le roi les affranchit de taille
« pour vingt ans, comme il feit aussi aux habitants de
« Seian ». Ceci Monsieur, fait teentir le proverbe
« És counésçut qu'ount lou rêipasso,
« Péndén bingt ans s'en bel la traço. »

. Mais au contraire, Monsieur! ce proverbe

L'ARISTARQUE

reçut alors son exacte application.
L'AUTEUR. Mais nos paysans , Monsieur, ne l'entendent pas
de cette manière. Son sens réel est que pendant longues
années les- traces fâcheuses du passage d'un roi dans une
localité s'y font reconnaître. Je continue ma citation : « La
« reine feit bien le voyage si allègrement que en personne
« elle voulut donner martel en teste à mondict sieur le conte

nétable, pour s'aprester du plaisir; ce fut que, bien qu'à

« leur partement de Narbonne ils n'eussent parlé que
« d'aller jusqu'à Leucate, le lendemain elle escrivit de Seian
« à mondict sieur le connétable qu'elle s'estait résolue d'aller
« jusques à Barceionne , et possible plus avant, tant qu'elle
« eust ce bien de voir sa fille (Elisabeth de France, femme
« de Philippe II); pour quoi lui recommandait le royaume,
« comme elle avait en lui toute fiance; et pour mieux la lui
« bailler ( le tromper ) avait escrit cette lettre de sa propre
« main et avait mandé à Mesdames de Guyse et de Crussols
ce

et autres, qui estaient à Narbonne, de la venir trouver

« incontinent à Perpignan. Ce que mon dict sieur le conné« table crut facilement et en fut si bien émerveillé et marri
« qu'il en demeura deux ou trois heures en bien grande
« peine, et avait déjà fait despêcher convois pour faire
« apporter vivres de toutes les villes des environs pour le
« séjour qu'il y espérait faire, en attendant

le retour

�615
« d'Espaigne, quand il eut nouvelles certaines; et furent
« le lendemain mardi leurs majestés de retour au dit Nar« bonne. »
Dans la situation des affaires publiques, Monsieur, la
perplexité du connétable de Montmorency se comprend facilement : faire un pareil voyage avec le roi à peine majeur,
sans avoir pris conseil des ministres, c'eût été se livrer à
Philippe II; justifier toutes les appréhensions du parti calviniste, que l'on tachait d'amuser par de belles paroles, mais
qui avait l'œil sur toutes les démarches de la cour, et rompre la paix d'Amboise (signée vingt-deux mois auparavant),
que l'on voulait encore politiquement observer, tant bien
que mal, sauf à la transgresser tout à fait quand on en
trouverait le moyen.
L'ARISTARQUE. Vous venez de parler , Monsieur , des calvinistes. Y en avait-il beaucoup alors à Narbonne?
L'AUTEUR. Pas un seul; une déclaration du roi, modificative de l'Édit de janvier, portait « qu'il entendait que quant
« aux villes de Carcassonne, Narbonne, Leucate et Agde,
&lt;c il n'y eût aucun prêche, étant villes frontières, encore
« qu'il y eut eu des ministres avant l'Édit de janvier. »
M. de Fourquevaux, gouverneur de Narbonne, chassa alors
de cette ville tous les religionnaires et ceux qui étaient suspects de les favoriser, et elle se maintint toujours depuis
dans le seul exercice de la religion catholique. Cette mesure,
pleine de rigueur, fit sans doute des malheureux. Dans nos
idées do tolérance, on ne peut que la condamner ; mais elle
produisit pour la ville ce bon effet que pendant que les cités
et les bourgades voisines furent en proie à toutes les horreurs de la guerre civile; que protestants et catholiques s'y
proscrivirent mutuellement ; que les églises y furent saccagées et quelques-unes même démolies, le gouverneur n'eut
pas à réprimer dans notre ville le plus petit désordre.
L'ARISTARQUE.
Elle joua, en effet, de bonheur pendant

�616
cette époque] désastreuse. Pareille chose était arrivée du
temps de la croisade contre les Albigeois ; ce qu'on ne peut
attribuer qu'au bon esprit de ses habitants.
L'AUTEUR. Us eurent bien cependant, par-ci par-là, quelques graves reproches à se faire du temps de la ligue, dont
ils se déclarèrent partisans, à l'instigation des Toulousains ,
et qu'ils soutinrent jusqu'à répoquedel'abjurationd'Henri IV.
Ils traînèrent dans les rues, toujours à l'exemple des Toulousains, le buste d'Henri III, et massacrèrent ou précipitèrent du haut de la tour de l'archevêché un certain nombre de royalistes qui y étaient détenus, coupables seulement,
à ce qu'on disait, d'avoir regardé , à travers les lucarnes de
leurs cachots, une escarmouche qui eut lieu entre des troupes espagnoles, au service de la ligue, et un détachement
de celles de Montmorency, et de s'être réjouis de l'échec
éprouvé par ces étrangers. C'était pousser bien loin le fanatisme !
« Triste esprit de parti, tes rigueurs inflexibles
« Privent d'humanité les cœurs les plus sensibles ! »

Les Carcassonnais de la ville haute et ceux de la ville basse
se firent pendant deux ans, à cette époque, une guerre
acharnée ; mais une pareille violation du droit des gens ne
put leur être reprochée. Quand enfin les Narbonnais ( las
comme leurs voisins de ces dissentions fratricides ) eurent
fait savoir au duc de Joyeuse, occupé au siège de CastelSarrasin, que s'il ne faisait promptement la paix avec le
roi, ils ne pourraient s'empêcher de reconnaître l'autorité
d'Henri IV; et que ce farouche ligueur eut fait sa soumission, mise par lui au plus haut prix, malgré son ancien
vœu de pauvreté, ils traînèrent, à son tour, dans la noire
fange de leurs égoûts, le portrait de Philippe II ; mais ne
purent rappeler à la vie les pauvres diables qu'ils avaient
précipités du haut des créneaux de la grosse tour . Nos yeux

�6*7
ont été témoins, Monsieur, d'une pareille palinodie durant
les derniers troubles politiques. A la nouvelle du coup d'état
du mois de décembre 1851, plusieurs de ceux qui avaient
promené la Marianne sur un palanquin triomphal, avec des
vociférations à faire trembler toutes les honnêtes gens, pénétrés subitement de componction, et autant exaltés dans le
sens de la réaction qu'ils l'avaient été pendant trois ans dans
le démagogisme, portèrent en triomphe dans toute la ville
l'énorme christ de la Mission, et jurèrent, à l'envi l'un de
l'autre, à la fin de la procession, entre les mains d'un capucin qui les sermonait du haut du perron de l'Hôtel-de-Ville,
de verser jusqu'à la dernière goutte de leur sang pour la
cause de Dieu et de son Eglise. Si les premières scènes étaient
renouvelées des plus mauvais jours de 1793 , celle-ci le fut
des jours non moins nébuleux de la ligue , et tous les hommes d'ordre, tous les ecclésiastiques même ne l'approuvèrent pas.
L'ARISTARQUE.
Par timidité peut-être. Le christianisme
étant venu abolir l'esclavage, l'arbre de la croix est vraiment l'arbre de la liberté. L'autorité avait fait abattre ce
grand christ , en 1850, et l'avait fait porter dans l'église de
Saint-Just, pour ne pas le laisser exposé aux profanations.
Il en sortit, en décembre 1851 , pour être replanté, non pas
sur le bastion de la promenade , mais dans le cloître de cette
même église, où il ne peut offusquer que les yeux des impies. La démonstration qui eut lieu dans cette circonstance
releva le moral du parti de l'ordre, et donna de la force à
l'Autorité. Elle fut plutôt une réparation qu'une réaction ,
car l'arbre de la liberté, proprement dit, ne fut arraché
que plusieurs mois après.
La famille des Joyeuse , Monsieur, était si nombreuse que
quelques écrivains en ont confondu les membres. Us ont joué
cependant, ces Joyeuse, un si grand rôle, surtout dans le
Narbonnais, sous Charles IX, Henri III et Henri IV, que je

♦

�(VI8
serais bien aise de pouvoir les distinguer. Celui dont vous
venez de parler n'était-il pas ce singulier personnage
«
que l'on vit, tour à tour,
« Passer du siècle au cloître et du cloître à la cour ;
« Vicieux, pénitent, courtisan, solitaire,
« Qui prit, quitta, reprit la cuirasse et la haire. »
L'AUTEUR. Je crois pouvoir vous camper à ce sujet, car
je me suis donné bien de la peine pour ne pas confondre
cinq personnages du même nom, sous le commandement
desquels notre milice combattit les calvinistes et les politiques, leurs alliés, pendant les guerres religieuses du XVIe
siècle. Le duc de Joyeuse auquel Narbonne et Carcassonne,
lasses de la guerre, signifièrent qu'elles étaient dans l'intention de reconnaître Henri IV, était précisément frère Ange,
le capucin, auquel s'appliquent les vers un peu recherchés
de Voltaire. Il portait, avant de se faire moine, le nom de
Henri de Joyeuse; le regret d'avoir perdu sa femme lui fit
quitter le siècle. Il était l'aîné des sept fils de Guillaume,
vicomte de Joyeuse , maréchal de France , et pendant trentesix ans de troubles, lieutenant - général en Languedoc et
gouverneur de Narbonne. C'était à lui que revenait le titre
de duc de Joyeuse, après la mort de son frère Anne de
Joyeuse, amiral de France et favori d'Henri fît, qui perdit
la vie à la bataille de Coutras avec Saint-Sauveur de Joyeuse , un de ses autres frères ; mais comme il avait embrassé
la vie monastique, ce titre passa au quatrième de ses frères,
Antoine Scipion de Joyeuse, grand prieur de l'ordre de
Malte. Celui-ci combattit dans nos contrées, d'abord sous
les ordres de son père Guillaume, vicomte de Joyeuse, et
puis comme général en chef des troupes de la ligue, renforcées d'un corps auxiliaire d'espagnols. Le duc de Mayenne
le nomma gouverneur-général du Languedoc , et lui envoya
le bâton de maréchal à la mort de Guillaume de Joyeuse,

*

�M9
peu de temps après le combat de Cesseras ou à'Azillanet.
que le vicomte perdit par la lâcheté des espagnols , qui prirent la fuite au commencement de l'action, et firent, dit-on .
dix lieues sans s'arrêter. Le nouveau maréchal Antoine
Scipion de Joyeuse fit de Narbonne sa place d'armes, comme
avait faii son père, tandis que le duc de Montmorency, son
rival , qui la tint plus d'une fois étroitement bloquée, mais
ne put jamais s'en emparer, avait son quartier-général à
Béziers. La province de Languedoc, qu'il faut se représenter comme coupée en deux à cette époque par une ligne
Nord et Sud passant par Coursan, se trouvait avoir deux
gouverneurs, l'un aux ordres de la ligue, et l'autre dévoué
au parti politique , qui favorisait les calvinistes. Leurs armées prirent et reprirent dix fois pour une toutes les petites
places du pays qu'elles ruinèrent de fond en comble, et le
maréchal Antoine Scipion de Joyeuse, en particulier, se
montra presque le digne émule des Terride et des Montluc
en fanatisme et en barbarie. Bâtu et mis en fuite près de
Villemur, en 1892, par le duc d'Épernon, il se noya dans
le Tarn, où nous le laisserons... attendez ! avant qu'il n'aille
au fond, j'ajouterai qu'il passait pour être aussi déréglé
dans ses mœurs que son frère, le mignon d'Henri III, et
que dans une affaire très-chaude qui eut lieu sous les murs
de Narbonne, ayant été renversé de cheval, il faillit être
fait prisonnier par les gendarmes de Montmorency. Vous
voilà bien renseigné sur quatre de ces Joyeuse.
L'ARISTARQUE. Sur cinq, Monsieur. Voyez, je les ai bien
comptés sur mes doigts de la main droite : le pouce, le plus
gros de tous, me représente Guillaume, vicomte de Joyeuse ,
c'est-à-dire le père; l'index, Anne de Joyeuse, le favori
d'Henri III; le médius, son frère Saint-Sauveur, tué avec
lui à la bataille de Coutras; l'annulaire, Antoine Scipion,
dit le grand prieur (duc de Joyeuse, comme l'avait été
Anne, son frère, et maréchal de France, comme l'avait été

�020
Guillaume, son père); enfin, mon petit doigt, le plus modeste de tous, est Henri de Joyeuse , ou frère Ange , le capucin.... gouin, gouin !
L'AUTEUR. Peste , Monsieur, comme vous avez retenu cela !
L'ARISTARQUE. Pff! j'ai dans mon cabinet et parmi
mes
dossiers des arbres généalogiques bien autrement branchus
et chargés de noms que celui des Joyeuse ; et comment ferions-nous, en matière de succession, lorsque dix à douze
cohéritiers, mariés ou célibataires , se chamaillent pour un
partage, si la mémoire nous faisait défaut ?
L'AUTEUR. Il me reste quelque chose à dire sur le compte
du capucin frère Ange, qui est encore au fond de son couvent. Je vais le faire en parlant de François de Joyeuse , le
cinquième des frères , doni je n'ai encore rien dit.
L'ARISTARQUE. Oh ! celui-ci est une de mes connaissances.
L'AUTEUR.
François de Joyeuse, dont on fait un grand
éloge , entré de bonne heure dans la carrière ecclésiastique,
succéda à Simon Vigor, archevêque de Narbonne , en 1582,
quoiqu'il n'eût encore que vingt ans , grâce au crédit du duc
Anne, son frère. Il fut fait cardinal, en 1585, à la sollicitation de ce même frère, qui fit à cette époque un voyage à
Rome, sous prétexte de dévotion , mais en effet dans un
but politique. Brûlant d'envie d'être gouverneur du Languedoc, dans l'idée de s'en faire une souveraineté pour lui et
pour les siens...
L'ARISTARQUE. Voyez-vous ça !
L'AUTEUR. Il voulait faire excommunier par le pape , pour
cause d'hérésie, le duc de Montmorency, qui était pourvu
de ce gouvernement; il ne put y parvenir; mais il obtint
pour son frère un chapeau de cardinal. En 1584, ce même
François de Joyeuse fut nommé à l'archevêché de Toulouse ,
sans avoir à se démettre de celui de Narbonne. Ce qui le
prouve, c'est que seize ans plus tard il permuta le siège de
Narbonne contre celui de Rouen avec Mgr. de Vervins, à

�621
qui il donna pour droit de soulte deux ou trois bénéfices ;
car il faut vous dire que ce cardinal, le pauvre homme !
avait été doté aussi de plusieurs grasses abbayes , et notamment de celle de Lagrasse. Tant d'honneurs et de bénéfices
me rendent un peu suspects les éloges qu'on lui donne. Ce
n'est pas Mgr. Le Goust de La Berchère, un de ses successeurs , dont le duc de Saint-Simon fait un si beau portrait
dans ses mémoires , ni surtout saint Paul-Serge , saint Rustique ou saint Théodard, ses prédécesseurs, qui se seraient
chargés de tant de prélatures. Le cumul ne pouvait pas être
plus comble, passez-moi le mot. Voilà un Joyeuse de plus
sur lequel vous êtes fixé. Je doute qu'il ait jamais fait connaissance avec sa première épouse, l'église de Narbonne....
L'ARISTARQUE. Il dût passer plusieurs fois par notre ville
pour aller à Rome exercer ses fonctions de membre du sacré
collège, dont il devint doyen.
L'AUTEUR. Mais il traita bien mieux l'église de Toulouse,
et ne se démit de cet archevêché que peu de temps avant sa
mort.
. Oh ! ces prélats de cour, ces prélats de

L'ARISTARQUE

cour !
L'AUTEUR. Plusieurs des prédécesseurs du cardinal François de Joyeuse ne résidèrent pas plus que lui, et pendant
presque tout le XVIe siècle aucun archevêque de Narbonne
ne s'y fît voir.
L'ARISTARQUE. Mais vous exagérez!
L'AUTEUR. Je ne suis en ceci que l'écho du sieur de Fourquevaux, gouverneur de Narbonne, bien renseigné sans
doute. J'ai lu, dans un rapport au roi, de ce seigneur, ce
que je vais vous lire : « La noblesse du Languedoc... » Oh ,
je me trompe ! ceci est un extrait des mémoires de M. de
Basville , concernant la noblesse de notre contrée.
L'ARISTARQUE. Ah ! ah ! nous verrons tout à l'heure.
L'AUTEUR. Ce n'est pas ceci non plus; c'est un mauvais

�622

sixain, fait par je ne sais qui, sur M. de Marca, qui venait
d'être ou allait être nommé archevêque de Narbonne , quand
il se laissa mourir.
L'ARISTARQUE. Voyons :
«
«
«
«
«
«

Ci-git Monsieur de Marca,
Que le roi sagement marqua
Pour le prélat de son église;
Mais la mort qui le remarqua,
Et qui se plaît à la surprise,
Tout aussitôt le démarqua. »

Bah ! ce sixain ne vaut pas le diable.
L'AUTEUR. Je serais bien fâché d'avoir perdu la note dont
je vous parlais... Ah ! la voici : « Répondant sur le premier
« point des susdites lettres de S. M., il faut noter que MM.
« les archevêques, évêques et autres prélats des diocèses
« compris dans les sénéchaussées dont il s'agit, ne démente rent en leurs sièges et diocèses, si non le moins qu'ils
« peuvent, ains éloignés et absents d'icelles, s'ils ne se
« tiennent d'adventure sur leurs autres bénéfices moins
« subjects à dépense, ou plus accommodés de vivres, ou
« mieux accompagnés de chasse et de plaisir ; car ce serait
« par miracle de voir l'un des dits seigneurs qui fut con« tent d'une seule prélature; et touchant la résidence, à
« commencer par Narbonne, il y a cinquante sept ans que
« son archevêque ne s'y est fait voir , qui est depuis le tré« pas de M. le cardinal de St.-Malo, surnommé Briçonnet...»
L'ARISTARQUE. 11 fut ministre de Charles VIII, cet archevêque Briçonnet. Nous avons son tombeau derrière le grand
autel de Saint-Just.
L'AUTEUR. Et dans un triste état, grâce au vandalisme des
hommes de 93 ! « .... Lequel mourut audit Narbonne l'an
1515.... »
L'ARISTARQUE. Après une altercation fort vive avec son chapitre.

�623
. Oui, Monsieur. « .... Il n'y a guère moins d'an-

L'AUTEUR

« nées que Toulouse n'a vu le sien, etc. » Voilà donc cinquante-trois ans d'abandon attestés par M. de Fourquevaux;
mais le cardinal François de Joyeuse , qui résidait à Rome ,
ne fit échange avec Mgr. de Vervins qu'en 1600; ce sont
vingt-six ans à joindre aux cinquante-sept. Total : quatrevingt-trois. Mgr. de Vervins vint-il occuper son siège de
Narbonne? c'est possible.
L'ARISTARQUE. Je sais de lui, au moins, qu'il donna à la
cathédrale de Narbonne pour trois cents mille francs de
tapisseries magnifiques, dont il ne reste plus qu'un lambeau. Le reste fut pillé en 05 avec tant d'autres belles choses. Ces trois cents mille francs représenteraient aujourd'hui
plus d'un million.
L'AUTEUR. M. de Fourquevaux fait un assez bel éloge, par
exemple, du chapitre de Saint-Just. Voyez ! « Combien qu'on
« die, en général, que les ecclésiastiques ont besoin de
« réformation, les aucuns plus, les autres moins, il faut
« par la vérité confesser que les chapitres des églises collé« giales ou soient cathédrales des dits diocèses, vivent avec
« moindre répréhension que les autres, et d'iceux les cha« noines et chapitre de St.-Just, soit de vestir modestement,
« servir dévotement et solemnellement leur église, s'il y en
« a une autre en France ! faire prêcher la parole de Dieu,
« au temps ordonné, et les dimanches et bonnes fêtes de
« l'an ; continuer les aumosnes à sept ou huit cents per« sonnes, et souvent jusqu'à onze cents, deux fois la se&lt;c maine , etc. »
L'ARISTARQUE. S'il y en a une autre en France ! M. de Fourquevaux faisait là un grand éloge de Saint-Just.
. Le cardinal Albéroni, Monsieur, disait de la

L'AUTEUR

Maison carrée de Nimes, ce chef-d'œuvre de l'architecture
ancienne, et que la moderne désespère d'égaler, qu'il faudrait l'enfermer dans un étui d'or. C'est dans un étui de

�624
cristal, aujourd'hui qu'on en fait de dimensions si prodigieuses, qu'il faudrait englober notre cathédrale, ce qui
n'empêcherait pas au moins de l'admirer. Cette idée m'est
venue en jetant les yeux sur une pendule qui figurait une
église.
L'ARISTARQUE. Ah, parbleu ! il m'en vint précisément hier
une aussi bonne et aussi réalisable ; ce serait de faire faire
à ce beau monument un demi tour, à droite ou à gauche,
afin que son abside regardât le nord-ouest et non pas le
nord-est, car les étrangers qui n'en voient, en passant par
le chemin de.fer, que la partie inachevée, ne peuvent pas
bien juger de sa magnificence ; et nous-mêmes, habitants de
Narbonne, nous ne pouvons apprécier comme il faut l'harmonie de ses proportions qu'en sortant de la ville par la
porte de Sainte-Catherine et qu'en nous transportant à un
demi-kilomètre des remparts.
L'AUTEUR. Ah, pardon! je ne serais pas du tout de cet
avis; ce serait enlever à ma maison son plus grand agrément.
L'ARISTARQUE. Votre maison! mais, mon cher, il faudrait
la démolir pour isoler Saint-Just dans l'hypothèse d'un étui
de cristal.
L'AUTEUR. C'est ma foi vrai ! Eh bien, laissons cette grande
nef sur ses ancres. Point de virement de bord et point d'étui
d'aucune sorte, métallique ou transparent. Ce rapport de
M. de Fourquevaux. que j'abrège beaucoup, est du plus
grand intérêt. Il y est aussi question de la noblesse du pays.
L'ARISTARQUE. Ne passez pas sous silence cet article, je
vous prie.
L'AUTEUR. « L'opinion commune est que les guerres civiles
« fussent pieça esteintes en Languedoc, si la noblesse qui
« se dit catholique, eût voulu faire son effort de résister
« aux rebelles, et semble au peuple que la dissimulation
« est par trop grande en ladite noblesse, faisant la coulpe ,
« à ce que du parti des dits rebelles , y a des gentilshommes

�«
«
«
«
«
«
«
«
«
«
«
«
«
«
«
«
«

qui ont des parents, alliés et amis avec que les nôtres
catholiques, qui seraient marris de leur défaite, et s'entrefavorisent ouvertement; les uns tiennent l'agneau, les
autres l'écorchent; les rebelles font les voleurs , et les
catholiques leur trouvent achapteurs
A cé compte,
la dite noblesse est bien aise de voir ses paysans forint*
liés, et ne lui chauld pas beaucoup de leurs douleurs, et
le montrent les dits gentilshommes en ce qu'ils n'en prennent la deffence, comme ils devraient et sont tenus....
C'est malheur que chacun tasche à se conserver. Les grands
eussent voulu les grandes charges et les maniements des
affaires, qui pour bien servir, et qui pour faire sa main,
et n'y estant parvenus, plutôt à leur faute que autrement,
ils ne bougent de leurs maisons. L'avarice et l'intérêt
gouvernent; c'est le plus chaud zèle que la dite noblesse
et l'homme de guerre ont le plus à cœur, en ce dit pays,
tant de l'une que de l'autre religion, etc. »
L'ARISTARQUE. 0 temps, ô mœurs, et nous nous plaignons !
Lisez-moi donc à présent un morceau de la note que vous
ont fourni les mémoires de M. de Basville-Lamoignon, intendant de la province sous Louis XIV.
L'AUTEUR. Ecoutez : « Il est certain que la noblesse du
« Languedoc n'est pas fort distinguée...
L'ARISTARQUE. Ah! ah!
L'AUTEUR. « Il y avait autrefois en Languedoc de grandes
« et puissantes maisons. Toutes ces maisons ont péri pendant
« la guerre des Albigeois. Tous leurs biens ont été confis« qués ou sont tombés en quenouille.... On peut dire qu'à
« l'exception de quelques grands seigneurs qui sont à la
« cour, les gentilshommes du Languedoc sont peu riches.
« Us n'y vivent pas comme dans les autres provinces voisi« nés. Grand nombre demeurent à la campagne , se visitent
« et passent ensemble une partie de leur vie. Ceux qui
« demeurent dans les villes principales sont sans équipage...
w

�626
L'ARISTARQUE. C'était encore vrai en 1789. Il n'y avait à
Narbonne que quatre voitures, et quelles voitures! dont
une de M. de Chef-de-Bien. Il y en a aujourd'hui davantage
dans le plus infime hameau.
L'AUTEUR. « Evitent toute occasion de dépense, et font
« profession d'une grande économie. Ils ne sont même pas
« fort attachés au métier de la guerre. Ils font la plupart
« quelques campagnes, mais ils quittent volontiers le ser« vice; de là vient qu'il y a si peu d'officiers généraux dans
« cette province... On peut dire que les recherchés de faux
« nobles, qui ont été faites en différents temps, ont fait
« plus de mal que de bien, et que la facilité que l'on a eue
« à donner des jugements de noblesse à des familles qui ne
« le méritaient pas, a beaucoup mêlé ce corps, qui doit
« être plus pur et moins rempli de gens à qui l'on connaît
« encore une très-basse extraction
On doit rendre ce
« témoignage à ce corps qu'il n'y a pas de plus braves gens
« dans le royaume. Ils en donnèrent une preuve éclatante,
« en 4637, lorsqu'étant assemblés par le maréchal Sehom« berg, ils firent lever le siège de Leucate, après avoir forcé
« les lignes et témoigné toute la valeur qu'on doit attendre
« de la plus vaillante noblesse
En 1734, on comptait
« 4,486 familles de gentilshommes dans le Languedoc. Cette
« noblesse était en général fort peu ancienne et peu consi« dérable. Dans le diocèse de Narbonne on ne comptait que
« la maison de Mérinville, qui avait entrée aux États comme
« comtes de Rieux, celle de Séguier, de Montredon, Pom« padour et Grave. Sur ce nombre de 4,486 familles, il n'y
« en a pas quinze qui aient 20,000 fr. de rente, et très-peu
« qui en approchent. »
L'ARISTARQUE. J'ai connu, Monsieur, le dernier rejeton des
Pompadour; il est mort valet de labour à Tuchan. J'occupai, il y a quelque temps, dans un petit procès où il était
partie. Je suis étonné que M. de Basville n'ait pas parlé de

�627
la famille des Chef-de-Bien. Un Chef-de-Bien, qualifié de
général des Finances pour le Languedoc, a quelquefois figuré , parmi les commissaires du roi, aux États de cette province, dans îe XVIe siècle.
L'AUTEUR. Je reviens au révérend père Ange de Joyeuse.
La nouvelle de la défaite et de la mort d'Antoine Scipion de
Joyeuse jeta la consternation parmi les ligueurs de la province , mais surtout parmi les Toulousains, qui lui étaient
fort dévoués. Le parlement s'assembla extraordinairement.
et ayant prié le cardinal François de Joyeuse de se rendre à
l'assemblée, l'élut tout d'une voix gouverneur de la province.
Le cardinal s'excusa d'abord d'accepter cet emploi. Il se
rendit ensuite; mais il s'en démit plusieurs jours après par
des raisons de conscience.
L'ARISTARQUE. A la bonne heure.
L'AUTEUR. Attendez-donc ! vous le verrez bientôt gouverneur général du Languedoc , conjointement avec son frère.
On jeta alors les yeux sur son frère le capucin, conventuel
à Toulouse ; mais il s'excusa aussi, pour de plus grandes
raisons, étant prêtre et religieux. On le sollicita vainement
d'accepter cet emploi, et comme il ne se rendait pas ou faisait semblant de ne pas se rendre, les chefs des ligueurs
allèrent trouver le cardinal et l'engagèrent de persuader au
capucin, son frère, de se mettre à la tête de l'armée. Ils
représentèrent au cardinal que puisqu'il refusait d'accepter
cet emploi parce qu'il n'avait jamais servi, il n'en était pas
de même du père Ange, qui s'était distingué dans la milice
avant d'embrasser la profession religieuse. Gomme les deux
frères s'excusaient encore l'un et l'autre, il se fit une assemblée à l'archevêché, composée de plusieurs évêques et de
docteurs en théologie, et là il fut décidé que père Ange
devait quitter son habit et sa profession, sous peine de péché mortel, et accepter, en attendant la dispense du pape,
le gouvernement qui lui était offert pour la défense de la
religion catholique.

�C28
L'ARISTARQUE. Il se passait des choses bien extraordinaires
du temps de la ligue ; mais le salut de la religion que l'on
croyait menacée par l'avénement'à la couronne d'un prince
protestant les excusait, tant qu'elles n'étaient pas atroces.
Des motifs moins pressants avaient bien obligé, vers le
milieu du XIIe siècle, dom Ramire à quitter son couvent de
Saint-Pons, à la mort de son frère aîné Alphonse Ier, roi
d'Aragon, qui ne laissait point d'enfants; à prendre les
rênes de l'État ; et même à se marier après quarante ans de
vie monastique, pour déférer au vœu des grands du royaume.
Il eut, de son union avec la sœur du comte de Poitiers, une
fille qu'il maria, dès qu'elle fut parvenue à l'âge nubile,
avec Raymond Bérenger IV, comte de Barcelone ; et, cela
fait, foulant aux pieds les honneurs du monde, il se dépouilla
de la pourpre, reprit l'habit monastique et rentra dans son
couvent, prouvant par là qu'il s'était sacrifié au bien public,
conduite pleine de dévouement et d'abnégation que ne tint
peut-être pas le capucin frère Ange.
L'AUTEUR. Non, Monsieur, bien au contraire , comme nous
allons le voir. Cette décision prise, toute la noblesse ligueuse
accourt en foule au couvent des capucins et arrache père
Ange de sa cellule. Ce capucin, dissimulé et ambitieux,
s'étant rendu à leurs sollicitations, quitte l'habit religieux,
en prend un de séculier , mais de deuil, et se rend ensuite ,
au milieu d'un grand cortège , dans la cathédrale, où, s'étant
mis à genoux devant le grand autel, il saisit une épée nue
qui était dessus, et proteste , en la prenant, qu'il ne change
d'état que pour la défense de la religion catholique, pour
laquelle il est prêt à verser jusqu'à la dernière goutte de
son sang. Le pape, à la sollicitation du cardinal son frère,
le transféra d'abord dans l'ordre de St.-Jean-de-Jérusalem ,
avec permission de prendre l'habit court pendant la guerre ,
de commander les troupes et de gouverner la province, et,
plus tard, de posséder toutes sortes de dignités séculières

�629
et toutes sortes de biens. Le parlement de Toulouse l'engagea
à partager le gouvernement de la province avec le cardinal
de Joyeuse, son frère , qui eut l'administration des affaires;
et le nouveau duc de Joyeuse se chargea de la conduite de
l'armée. Le tout fut ratifié par le duc de Mayenne, et frère
Ange, redevenu Henri de Joyeuse, partit pour l'armée de
la ligue qui était à Azille, afin de résister au duc de Montmorency, tandis que le cardinal François, de l'avis du duc
de iMayenne, courut à Rome, pour y contrecarrer les ambassadeurs d'Henri IV, chargés de demander au pape, pour
ce prince, l'absolution que son abjuration lui avait méritée.
Pour en finir avec cette demi - douzaine de Joyeuse, j'ajouterai que dans l'intervalle de 1S92 à 1596, pendant
lequel le capucin défroqué commanda l'armée de la ligue,
en Languedoc , et fut gouverneur particulier de Narbonne ,
comme l'avaient été son frère Scipion et son père Guillaume , il ne réussit pas, malgré sa capacité militaire et sa
grande activité, à relever les affaires de son parti. L'abjuration d'Henri IV fut un dissolvant qui en décomposa tous les
éléments. Les modérés de ce parti prêtèrent l'oreille aux
propositions de paix du roi; un grand nombre de villes
firent leur soumission; l'armée royaliste renforcée obtint
des avantages signalés. En vain Joyeuse s'empara-t-il de
Toulouse et chassa-t-il de cette ville la. partie saine du parlement ; en vain des moines furieux cherchèrent-ils par leurs
prédications violentes à soulever de nouveau les masses; en
vain les états de la ligue, assemblés à Lavaur, renouvelèrent-ils le serment de l'union; rien n'y fit. Ce que voyant
le duc de Joyeuse , il songea à faire sa paix avec le roi, aux
meilleures conditions possibles pour ses lieutenants, ses
créatures, mais surtout pour son frère le cardinal et pour
lui-même. Ses demandes, détaillées en cent onze articles
secrets, que l'histoire a conservés, lui furent accordées
pour la plus grande partie. Il fut fait pair, maréchal de

�630

France, grand maître de la garde-robe, lieutenant général
en Languedoc, et gouverneur particulier de Narbonne et de
Carcassonne; il obtint une compagnie de cent hommes d'armes entretenus, plus une garde particulière de trente hallebardiers à cheval. Des indemnités à perte de vue et de bonnes pensions s'ajoutèrent à tant d'honneurs ; il fut enfin l'un
des mieux traités des princes ou seigneurs qui s'étaient
dévoués au parti de la ligue, et l'on sait quelle fut la générosité d'Henri IV à leur égard ! Si l'auteur du joli quatrain,
dans le genre épigrammatique , qui lui fut fait quand il
quitta la haire pour la cuirasse et la discipline pour l'épée,
vécut assez pour être témoin de la haute fortune du frère
capucin , il fut obligé de reconnaître que son sinistre pronostic était bien démenti par l'événement.
L'ARISTARQUE. Dites-moi ce quatrain, si vous l'avez là. Il
vaudra peut-être mieux que le sixain sur Monseigneur de
Marca.
L'AUTEUR.

Le voici :
« A frère Ange, capucin ,

«
«
«
«

Vos trois frères sont morts en ces guerres cruelles :
Les deux premiers en terre, et le troisième en l'eau.
Gardez-vous bien de l'air; si ne volez tout beau,
Frère Ange, mon ami, vous y lairez vos aisles. »

L'ARISTARQUE.

Ce quatrain est fort bien, en effet, surtout
pour l'époque. Mais frère Ange n'avait que faire de ses
propres aîles, puisqu'il était porté sur celles de la fortune.
Vous n'avez plus rien à me dire au sujet de ce singulier personnage, ni du cardinal François de Joyeuse?
L'AUTEUR. Plus rien que je sache.
L'ARISTARQUE. Comment !
L'AUTEUR. Ma foi, non.
L'ARISTARQUE. VOUS ignorez donc à quelle occasion frère
Ange rentra dans son couvent? Cette particularité n'est pas

�631
la moins curieuse et la moins amusante de son histoire. On
rapporte que frère Ange se trouvant un jour à un balcon
avec Henri IV, ce prince goguenard lui dit, e,n lui montrant
un rassemblement de badauds groupés au bas de la fenêtre :
« Mon cousin , voilà des gens qui me paraissent fort aises
« de voir ensemble un roi apostat et un moine défroqué » ,
et que cette plaisanterie fit rentrer Joyeuse en lui-même,
et le détermina à renoncer au monde une seconde fois. On
le vit, en 1600, prêcher à Paris, et la singularité de ses
aventures attirait à ses sermons une foule de personnes que
la vue de son extérieur mortifié touchait encore plus que
son éloquence. Il passa quelque temps après en Italie, et
ayant voulu faire le voyage de Rome pieds nus, pendant
l'hiver , il fut saisi de la fièvre dont il mourut dans la maison de son ordre, à Rivoli, près de Turin , âgé de 41 ans.
Les vers de Voltaire peignent très-bien son inconstance,
mais « il n'eut jamais, dit Jean Brousse, l'auteur de sa vie,
« d'autres vices que ceux des jeunes gens qui aiment les
« fêtes, les dissipations et les plaisirs. D'ailleurs, dès qu'il
« eut renoncé au monde, sa conduite fut celle d'un véritable
« pénitent, et il expia , autant qu'il était en lui, les désor« dres dont il avait pu donner l'exemple. » Je vais réparer
un autre oubli que vous avez fait : En 1588 , un an après la
bataille de Coutras, où deux de ses frères avaient péri, les
Parisiens voulant engager Henri III à revenir dans la capitale , lui députèrent à Chartres une procession, à la tête de
laquelle on voyait marcher frère Ange , couronné d'épines ,
chargé d'une grosse croix, et fustigé par deux de ses compagnons, pour représenter la passion de N. S. J.-C. Le
brave Grillon , qui fut témoin de cette parodie sacrilège , eu
haussa les épaules ; et comme il voyait que les prétendus
bourreaux semblaient craindre de blesser le patient, il leur
cria, de sa grosse voix : Mais frappez donc plus fort!
plus fort encore !

�Quant au cardinal de Joyeuse, que vous n'avez pas tropbien traité, et qui eut peut-être le tort de se laisser charger de tant de. dignités , dont faisait partie celle de protecteur de France à la cour de Rome, je le réhabiliterai dans
votre esprit, en vous disant que trompant l'espérance des
ligueurs opiniâtres, il s'entremit vivement pour la réconciliation d'Henri IV avec le pape. Il fut l'un des trois commissaires qui prononcèrent la dissolution du premier mariage
de ce prince; il présida, en 1605, l'assemblée générale du
clergé. Le pape Paul V le nomma son légat en France, et le
chargea de le représenter comme parrain à la cérémonie du
baptême du Dauphin. Il fut nommé par Henri IV membre
de la régence qui devait gouverner l'État après sa mort, et
il eut l'honneur de sacrer la reine Marie de Médicis, à SaintDenis, et le roi Louis XIII à Reims. Enfin, pour comble
d'honneurs, il présida les États généraux en 1644. Cet
illustre prélat, qui joignait à une piété solide une grande
instruction, a laissé des preuves non équivoques de son
zèle pour le progrès des lumières, dans la fondation de plusieurs collèges.
Parmi les lettres de François de Joyeuse qui ont été recueillies par son historien Aubery, on remarque surtout
celle qu'il écrivit, de Narbonue même, à Henri IV, en 4598,
sur la jonction des deux mers. C'est dans ce monument que
se trouve la première idée, un peu développée, du canal
du Languedoc qu'il pensait pouvoir être alimenté par les
eaux de l'Ariège, conduites par regonflement jusqu'aux
pierres de Naurouze, et qu'il faisait déboucher dans la mer
au grau de La Nouvelle.
L'AUTEUR. Qu'ai-je donc fait de ma mémoire! Oh, peste!
vous me réconciliez tout à fait avec ce personnage, et je
retire toutes les plaisanteries que je me suis permises sur
son compte.
L'ARISTARQUE. VOUS VOUS

allons, cela me fait plaisir.

exécutez de bonne grâce. Allons,

�L'AUTEUR.

MOU

défaut de mémoire est d'autant plus sur-

prenant que depuis notre entretien sur le canal de la Robine
j'ai lu l'histoire du canal du Languedoc
une bonne histoire , ma foi ! publiée par les descendants de Paul Riquet.
Je n'avais pu jusqu'ici me la procurer. Elle a été composée
sur les pièces authentiques conservées à la bibliothèque impériale et aux archives du canal, et non pas, comme celle
du général Andreossy, avec des conjectures et des probabilités.
L'ARISTARQUE. VOUS

auriez probablement trouvé dans notre

bibliothèque ce livre très-curieux , très-intéressant même ,
malgré la sécheresse du sujet.
L'AUTEUR.

La sécheresse du sujet ! Ah , ah ! il n'y est ques-

tion que de fontaines, de ruisseaux , de canaux et de rivières.
L'ARISTARQUE.

C'est juste. Et comment faut-il donc que je

dise !... bien qu'il y soit si souvent question de toisage , de
cubage , de nivellement, de géométrie enfin.
Vous ne montez presque jamais à notre bibliothèque;
vous croiriez peut-être nous avoir obligation si vous y trouviez des livres qui pussent servir à la composition du vôtre;
mais pas du tout. Pas de boutade en pareille matière ! en
tout cas, rappelez-vous notre proverbe patois :
« Qui boudo counlro sa panço
« i'i'-s nou abanço. »
L'AUTEUR.

J'ai tiré de l'histoire dont nous parlons quelques

extraits de la correspondance de cet homme extraordinaire
avec Colbert et avec les commissaires du roi. Sa modestie ,
sa simplicité , sa franchise , son désintéressement, sa persévérance que rien ne put lasser, pendant près de trente ans
qu'il consacra à ce grand oeuvre, son amour du bien public,
en général, et de celui de notre province, en particulier, y
respirent dans chaque phrase, dans chaque mol. Malgré

�054
tous les soucis et tous les tracas que lui suscitèrent les trois
grandes entreprises dont il se chargea dans notre ancienne
province seulement, sa gaîté parait ne s'être jamais démentie. S'il eût vécu sous Henri IV, ce prince jovial et antipathique à l'étiquette l'aurait accueillie, sans doute, d'une
manière aussi flatteuse que le fit Louis XIV, mais avec
plus de bonhomie. Je me les représente ensemble, sur la
hauteur de Naurouze, au bord de la fontaine de la Grave,
discourant, à propos du canal, tantôt en français et tantôt
en idiome basque ou languedocien, et assaisonnant leurs
raisonnements de bonnes plaisanteries. « Vous vous éton« nerez-, écrivait Riquet à Colbert, en octobre 1662, que
« j'entreprenne de parler d'une chose qu'apparemment je
« ne connais pas, et qu'un homme de gabelle se mêle de
« nivelage, mais vous m'excuserez quand vous saurez que
« c'est de l'ordre de Mgr. de Toulouse que je vous écris
« Ma relation ci-incluse est en assez mauvais ordre ; car je
« n'entends ni grec, ni latin, et à peine sachant parler le
« français, il n'est pas possible que je m'explique sans
« bégayer. »
Les inscriptions latines appliquées aux deux premières
pierres de l'écluse du canal, à l'embouchure de la Garonne,
exposèrent Riquet, par son ignorance du latin, à une scène
assez plaisante, qu'il raconta dans une lettre à M. de Clerville. « J'allais, dit-il, communiquer ces inscriptions à
« Mgr. l'archevêque de Toulouse, lorsque je rencontrai
« dans la première salle du palais épiscopal deux gros cor« deliers ; et comme dès longtemps je sais que ces sortes de
« religieux entendent assez bien le latin, je voulus leur
« demander l'explication de celui que je portais. Je le lus
« en leur présence tout aussi bien qu'il me fut possible ;
« néanmoins sans doute fort mal, puisque ces bons pères
« crûrent que je me moquais d'eux, et quelque protestation
« que j'aie pu leur faire que je n'entendais pas le latin , ils

�638
« persévérèrent dans cette croyance, disant qu'if fallait
« que je susse tout ce que les autres savent, et quelque
« chose au-delà , puisque je faisais un ouvrage qui passait
« la connaissance de tous les hommes. Enfin la chose passa
« si loin que nous en vînmes aux grosses paroles , et qu'un
-« des pères, le plus gaillard de tous, eut la hardiesse de
« mettre en ses mains une de ses galoches pour m'én frap« per. » Riquet, crainte de scandale, gagna promptement
la chambre de l'archevêque, où il rit beaucoup de cette
aventure avec Monseigneur.
L'ARISTARQUE. Cela ferait une assez jolie scène de comédie.
L'AUTEUR.
Voici un passage d'une lettre à Colbert qui
prouve jusqu'à que! point cet homme enthousiaste tenait à
son projet, et jusqu'où il était capable de porter le sacrifice : « MM. Bezons et Penautier me disent que je suis bien
« malheureux d'avoir trouvé l'art de détourner les rivières ,
« et de n'avoir pas su trouver le moyen de déterrer tout
« l'argent nécessaire pour mes grands et importants projets.
« — Je regarde mon ouvrage comme le plus cher de mes
« enfants, ce qui est si vrai qu'ayant deux filles à établir,
« j'aime mieux les garder encore chez moi quelque temps,
« et employer aux frais de mon travail ce que je leur avais
« destiné pour dot. »
Ce sacrifice de ses intérêts il le fait le plus gaîment du
monde, en se plaignant à M. d'Aguesseau de ne pas recevoir
les fonds qui lui avaient été promis. « On pourra dire dans
« le monde que j'ai fait un canal pour m'y noyer avec toute
« ma famille. »
Encore une ou deux notes sur ce Biterrois si justement
célèbre.
L'ARISTARQUE. Il fut bien secondé, comme vous devez le
savoir, par M. Gilade, né dans nos murs, à qui l'on doit
les plus beaux travaux d'art qui se firent alors sur la ligne
du canal. L'ingénieur de Niquet a droit aussi à une mention

�656
très-honorable dans nos fastes. On dira peut-être que MM.
Gilade, de Niquet, Andreossy et la Feuille n'étaient que la
monnaie de Riquet; soit! mais il y a monnaie et monnaie,
et le génie de Riquet étant représenté, je suppose, par un
quadruple d'or , la capacité hors ligne des quatre ingénieurs
sus-nommés peut l'être par quatre Napoléon de vingt francs.
L'AUTEUR. Bien trouvé, Monsieur, bien trouvé ! Je continue ma citation : « Déjà ceux qui voient le commencement
« de mon réservoir conviennent que j'aurai doublement plus
« d'eau qu'il ne m'en faut, et par préjugé me qualifient le
« Moïse du Languedoc, avec cette différence, disent-ils, que
« Moïse ne fit jaillir que des sources pour de petites foutai« nés, et que j'en dispose pour de grandes rivières. »
. Il eut surtout ceci de commun avec Moïse

L'ARISTARQUE

que si le législateur des Hébreux ne vit pas la terre promise
où il les conduisait, Riquet mourut quelques mois avant
que son canal ne fut ouvert à la navigation.
L'AUTEUR. Eh, parbleu! c'est dans ce rapprochement que
se trouve tout le sel d'une épitaphe en vers que lui fit un
poète de l'époque :
« Çy-gît qui vint à bout de ce hardy dessein
« De joindre des deux mers les liquides campagnes ;
« Et de la terre ouvrant le sein.
« Applanit même les montagnes.
« Pour l'aire couler l'eau, suivant l'ordre du lïoy,
« Il ne manqua jamais de foy,
« Comme fit une t'ois Moyse.
« Cependant de tous deux le destin l'ut égal :
« L'un mourut près d'entrer dans la terre promise ;
« L'autre est mort sur le point d'entrer dans son canal. »

Je vous disais, Monsieur, que la gaîté de Riquet ne
l'abandonna jamais dans ses nombreuses disgrâces. En voici
une preuve bien frappante : Un ouragan causa quelques
dommages aux travaux de Cette. « Je m'en console, écri-

�«
rc
«
«
«
«

vit-il à M. d'Aguesseau, parce que tant qu'il fera un pareil temps, je n'aurai rien à craindre du. côté des Marocains ; et s'ils viennent à m'enlever, lorsque je serai avec
MM. de Clerville et de la Feuille, je crois que tous trois
joints ensemble nous nous trouverons avec assez de bonnés qualités pour être employés à de meilleures occupait tions que celles de la raine. M. de Clerville ferait des des« sins ; M. de la Feuille les polirait, et moi j'en ferais de
« ma part, et les exécuterais en personne. Enfin tous trois
« nous sommes bons à quelque chose ; et si vous avez vu
« Monsieur, le poëme fait au sujet de l'arc de triomphe , et
« qui fut lu à l'Académie française, vous aurez pu remar« quer qu'on a eu tort de m'y placer en grand, et que l'on
« a fait une injustice de n'y avoir pas mis M. de Clerville
« en relief et M. delà Feuille au-dessous. J'en suis chagrin...»
L'ARISTARQUE. J'en suis chagrin !
L'AUTEUR. « Impavidum ferlent ruinœ ». Ce ne sont pas ses
travaux en ruine qui l'affligent cet homme fort et tenace
dans ses projets! Il se chagrine de quoi? d'avoir été trop
loué dans un poème lu à l'Académie, et de l'avoir été aux
dépens , à ce qu'il croit, de MM. de Clerville et de la Feuille.
L'ARISTARQUE. Trouvez-moi par le temps qui court des
hommes aussi modestes ! Tels ne sont pas nos beaux esprits
voyageurs qui rentrent en France, au bout de six mois de
pérégrinations, avec deux cents volumes d'impressions de
voyage, et travestis en boyards, en hospodars ou en maggyars... Et le jeu de mots de Riquet « Monnoie fait tout » ,
au sujet de l'éboulement d'une partie de la voûte de Malpas ,
se trouve-t-il dans le livre d'où vous avez tiré ce que vous
venez de me lire ?
L'AUTEUR. Non, Monsieur ; mais je trouve sur ce grand
travail d'art, que tout le monde croyait impossible à faire,
ce que voici : « Riquet eut beaucoup à souffrir de la part
« des contradicteurs et des envieux , auxquels il ne répon-

�658
«
«
«
«
«
«
«
«
«

dait que par le calme qu'inspire l'assurance du succès. Il
fallait le voir surtout dans ces moments où l'envie et la
calomnie répandaient partout l'impossibilité de franchir
le passage de Malpas. Il reçut, de la part de l'intendant,
l'ordre de suspendre les travaux jusqu'à son arrivée.
Riquet mit l'ordre dans sa poche, réunit tous les ouvriers, perça la montagne dans six jours , et fit passer,
torches allumées, l'intendant dans le souterrain pour lui
prouver que la difficulté était vaincue. »
Je crois qu'il est bien temps de revenir à Ermengarde,
que nous plantons là bien impoliment à tout propos.
L'ARISTARQUE.

Soldai de Jésus-Christ, sous les murs de Fraga,
Son père Ayrneri II en héros succomba...

Ah ! celui-là ne mourut pas de maladie comme Aymeri 1er.
L'AUTEUR. Il ne fut pas le seul, Monsieur, qui périt par le
glaive musulman dans cette désastreuse'journée. Alphonse,
roi d'Aragon, ayant résolu d'assiéger Fraga, sur la rivière
de la Cinca, qu'occupaient les Sarrasins, appela à son secours, entr'autres princes français, le vicomte de Narbonne.
Les infidèles s'avancèrent de leur côté pour faire lever le
siège. Les deux armées en vinrent aux mains , et les chrétiens eurent le malheur d'être complètement défaits. Un
grand nombre de seigneurs de marque restèrent sur le champ
de bataille, et parmi eux le vicomte de Narbonne.
Mais Aymeri II n'avait pas été toujours malheureux à la
guerre. Les Sarrasins d'Espagne, maîtres des îles Baléares,
infestaient toutes les côtes de la Méditerranée. Les Pisans et
les Génois souffraient beaucoup des courses de ces pirates.
RaymondBérenger en étant encore plus incommodé, engagea les peuples de ces républiques à joindre leurs armes
aux siennes, pour aller attaquer les infidèles de ces îles. Les
Génois et les Pisans, animés par ce prince et par leurs pro-

�039
près intérêts, équipèrent une flotte de trois cents voiles
qu'ils joignirent à celle du comte de Barcelone. Aymeri II
lit armer, de son côté, une vingtaine de vaisseaux, et alla
joindre en personne le comte de Barcelone, son frère utérin. Toutes les flottes, chargées de troupes de débarquement, s'étant rassemblées, on s'empara d'abord de l'île
d'Iviça. On entreprit ensuite le siège de Majorque, qui se
rendit au bout de six mois. Le vicomte de Narbonne qui s'y
était signalé entre tous , fut amplement dédommagé des frais
de cette campagne par Raymond Bérenger.
Lorsque la conquête de Majorque couvrit de gloire Aymeri II, il avait déjà bien mérité de l'humanité, en général,
en abolissant, de concert avec l'archevêque Richard et les
autres barons du pays narbonnais, la coutume qui s'était
introduite, le long des côtes de la province, de s'emparer
des débris des vaisseaux naufragés. L'archevêque, le vicomte et les barons du diocèse, touchés du préjudice que
cet odieux usage faisait courir aux négociants et aux passagers, dont il consommait la ruine, ordonnèrent, sous peine
d'excommunication, qu'à l'avenir tout ce qu'on pourrait
sauver d'un naufrage appartiendrait aux propriétaires, de
quelque nation qu'ils fussent (les Sarrasins exceptés). Ce
ne fut que plus d'un siècle après, pour le dire en passant,
et sous le règne de St. Louis que la rigueur du droit de naufrage ou de varech fut mitigée sur les côtes de l'ouest de la
France.
L'ARISTARQUE. Les vaisseaux narbonnais qui grossirent la
flotte du comte de Barcelone n'était pas d'un petit calibre;
vous me dites l'autre jour qu'on y remarquait un vaisseau
à trois ponts , monté par le vicomte de Narbonne.
L'AUTEUR. C'est bien à la prise de Majorque que l'on vit un
vaisseau narbonnais du plus haut rang. Le fait est rapporté
par d'Aigrefeuille, et pourtant ce n'est pas cette fois que ce
vaisseau phénoménal fut remarqué dans la flotte chrétienne.

�fi 40
L'île de Majorque, enlevée aux Sarrasins en 1115, fut reprise
par eux plus tard, et ils ia gardèrent jusqu'au règne de Jacques Ier, roi d'Aragon. Ce monarque très-belliqueux la leur
reprit, en 1229, avec l'aide de plusieurs princes français et
du vicomte de Narbonne.
L'ARISTARQUE.

Quoique femme , elle croit qu'un tel exemple oblige.
Dans combien de combats . avec ses liommes-lige...

Ah ! pardon , Monsieur , il faut absolument hommes-liges ,
c'est-à-dire, hommes liés par les devoirs du vasselage. Cela
vous embarrasse un peu à cause de la rime, je le vois bien.
Tant pis pour vous ! cherchez eu une autre.
Dans combien de combats, avec ses hommes-liges.
Flotta son écusson , je ne le sais pas bien;
Mais un moine érudit. un grave historien,
Qui de ces temps anciens colligea les chroniques...

Colligea... ah! Monsieur, ce n'est pas seulement parmi les
archéologues que ce mot a fait fortune. « Ils colligent, colligent, colligent », disiez-vous l'autre jour de mes confrères,
et voilà que vous usez vous-même de cette expression.
L'AUTEUR. Je n'en abuse pas, Monsieur, vous ne la trouverez pas deux fois dans toutes mes œuvres.
L'ARISTARQUE. Il ne faut pourtant pas l'avoir en aversion ;
l'essentiel c'est qu'elle soit à sa place.
Et qui les étaya de titres authentiques ,
La montre combattant avec ses fiers vassaux,
Les comtes de Toulouse et les seigneurs de lîaux.
Les Anglais, les Lorrains, les routiers d'Allemagne .
En Gascogne, en Rouergue. en Provence, en Cerdagne.
Elle eut de mauvais jours dans sa minorité .Le bien de l'orpheline on le vit convoité
Par Alphonse Jourdain , réduit au simple hommage ;
Ses voisins menacés la gardent de dommage.
Elle sut le leur rendre: Errflengàrdé jamais

�Mi
De ses tuteurs loyaux n'oublia les bienfaits.
N'ayant que le renom de ses vertus pour titre .
De toute la C.othie on la voyait l'arbitre.
L'AUTEUR.

NOS

ancêtres, Monsieur, étaient encore qualifiés

de goths à l'époque de la prise de Majorque par Raymond
Bérenger, et ce n'était pas une injure.
L'ARISTARQUE. Sans doute; mais ce serait vous faire affront
que de traiter aujourd'hui vos vers de visigoths. J'espère
que les gens de goût s'en abstiendront.
L'AUTEUR. A dater de cette époque, à peu près , nos ancêtres furent appelés provençaux.
L'ARISTARQUE.

Ses conseils généreux , par la raison dictés,
Et basés constamment sur la foi des traités,
Modéraient leur humeur belliqueuse et changeante.
Des prélats narbonnais la dépouille opulente
Revenait au vicomte, au moment de leur mort;
A cet abus criant, volontiers. sans effort ,
Ermengarde renonce....

Et les seigneurs de Sigean renoncèrent-ils enfin au droit
qu'ils prétendaient sur la partie de cette dépouille qui meublait le château de l'archevêque, dans leur localité? et les
seigneurs de St.-Nazaire au droit qu'ils s'arrogeaient sur
toute la vaisselle qui garnissait la table de l'archevêque le
jour de son installation, comme aussi sur toutes les provisions qu'en ce jour de gala les nombreux convives ne pouvaient consommer?
. S'ils n'y renoncèrent pas alors, ils ne le portè-

L'AUTEUR

rent pas bien loin, soit dit trivialement. L'église de Narbonne
eut, cinquante ans plus tard, des protecteurs puissants dans
les rois de France et dans les papes; mais les prélats narbonnais durent renoncer, à leur tour, à l'exercice des droits
régaliens dont ils s'étaient emparés, ou qu'on leur avait
témérairement concédé, sous les rois de la seconde race.
41

�642
L'ARISTARQUE.

Ermengarde renonce . cl coupe les racines
Des démêlés fréquents , des luttes intestines
Qu'engendraient deux pouvoirs , moins rivaux qu'ennemis,
Et vidant, au besoin, parle fer leurs conflits.

Tout cela est assez bien dit ; mais vous êtes en contradiction avec vous-même. Toutes les racines de ces démêlés ne
furent pas coupées par Ermengarde ; il en resta même
d'assez fortes , et les coups de canon tirés contre le château
de Portel, appartenant aux vicomtes, par les Narbonnais,
ayant pour chef le prêtre Arquivalant, retentissent encore
à mes oreilles. Les vers sont une belle chose
quand ils
sont beaux ! mais un poète est presque toujours à côté ou
au-delà du vrai. Je continue :
Gages de sa ferveur, de grands et beaux domaines,
Rampants sur les coteaux, s'alongeant dans les plaines,

Bien ! bien !
Et dont le périmètre embrassait des forêts,
Des vignobles, des champs, des hameaux. des marais,
Enrichirent Fontf'roide....

Le mot de périmètre est trop technique ; je ne l'approuve
pas.
. Mais, Monsieur, c'est un arpenteur-géomètre

L'AUTEUR

qui est censé parler.
L'ARISTARQUE. Mais, Monsieur, ce n'est pas une raison,
puisqu'il s'exprime en langage poétique.
et ce beau monastère
Qui d'illustres prélats fut une pépinière...

j'entends : les cardinaux Arnaud Novelli, Augustin Trivulse,
Hippolyte d'Esté, le pape Benoît XII...
Qui dans sa vaste nef, au pied de ses piliers.
Cachait les ossements de tant de chevaliers,

�643
Princes, comtes, barons, marquises, vicomtesses.
Et qui, pour le rachat de honteuses faiblesses,
De grands crimes, peut-être ! obtint d'eux , en mourant,
Des candélabres d'or, des madones d'argent..

Mais ces candélabres d'or, ces madones d'argent ne furent
pas toujours, Monsieur, le prix du rachat de honteuses faiblesses. Quelles faiblesses avait à se reprocher Ermengarde ?
Quels crimes avait à expier Bérenger-le-Pieux? Ta, ta , ta !
L'AUTEUR. Sept fois par jour pêche le juste, homme ou
femme, Monsieur ; et bien des princes pieux, bien des femmes confites en dévotion, ont eu des faiblesses à se reprocher ; ceci soit dit sans entacher le moins du monde la mémoire de Raymond Bércnger, et surtout celle d'Ermengarde.
D'ailleurs l'abbaye de Fontfroide a eu bien d'autres protecteurs et protectrices. Que pensez-vous, par exemple, d'Olivier de Termes, qui soutint si longtemps la cause des Albigeois , et d'Amaury, fils de Simon de Montfort? N'avaient-ils
jamais forfait à la chasteté, à la justice, à la charité chrétienne? Vous oubliez, d'ailleurs, le mot restrictif peut-être
de l'avant-dernier vers, et cet oubli fait que votre critique
est peut-être hasardée.
L'ARISTARQUE. Eh bien , soit ! ne vous fâchez pas.
Ce couvent si lettré , dans un siècle barbare .
Qui sur un moine heureux vit briller la tiare .
Qui dans un autre encor ne pouvait sans frémir
Clorifier l'apôtre et pleurer le martyr...

c'était le fameux Pierre de Castelnau , légat du pape Innocent III.
L'AUTEUR. Oui, Monsieur; Petrus martyr cum Radulfo
ejus socio, in ecclesiâ hœreticœ pravitatis inquisitor, comme
dit Manriquez, historien de l'ordre de Citeaux. Dans mes
dialogues des deux montagnes, je parle assez au long de la
mission de ce moine fanatique.

�644
L'ARISTARQUE. En traitant un pareil sujet , vous avez marché sur des charbons couverts d'une cendre trompeuse.
L'AUTEUR. Je ne me suis pourtant pas brûlé , pas plus que
ne le font des jeunes gens qui sautent et ressautent un feu
de joie , quand il s'éteint faute d'aliment.
L'ARISTARQUE.

Cette abbaye enfin au saint siège si chère...
L'AUTEUR. Dans beaucoup d'occasions, Monsieur, les papes
choisirent pour leurs légats ou leurs commissaires des abbés
ou des moines de cette communauté. Je vois entr'autres un
moine de Fontfroide, chargé par je ne sais plus quel pape
de prononcer sur la validité du mariage de Pierre II, roi
d'Aragon, avec Marie de Montpellier. Parfois aussi ils ont
moyenné la soumission aux rois de France de quelques seigneurs et de quelques villes de notre pays. Il va sans dire
que les abbés de Fontfroide ou leurs vicaires figurent dans
tous les conciles provinciaux.
L'ARISTARQUE. VOUS avez dit, Monsieur, dans votre poème
de la naissance de Jacques Ier, fils de Pierre II et de Marie
de Montpellier, que le comte de Comminge, premier époux
de Marie, avait doté cette princesse de beaucoup de linge.
L'AUTEUR. Je n'avais guère , Monsieur, que les deux mots
linge et singe pour rimer avec celui de Comminge ; je les ai
employés l'un et l'autre. Ce qui me fit penser au premier,
c'est que Marie ne s'étant fait reconnaître par son mari que
quatre robes, il est probable qu'elle n'était pas bien montée
en linge.
L'ARISTARQUE. VOUS êtes un drôle de corps!

Cette abbaye enfin au saint siège si chère,
Que de notre Ermengarde avait fondé le père,
Dans peu, par ses bienfaits , de l'ordre de Cîteaux
Propagea l'institut dans de nombreux rameaux ;
L'Espagne avec orgueil les vil fleurir et croître.

�645
C'est-ià, c'est à fontfroide et dans la paix du cloître,
Qu'au retour des combats, dévote au grand Bernard,
Qu'elle invoquait toujours au moment du départ.
Elle remerciait de sa sainte entremise
Cet aigle de Clairvaux, ce flambeau de l'Église ,
Et demandait à Dieu de bénir des projets
Qui tendirent toujours au bien de ses sujets.
On a de l'héroïne une lettre bien belle
A
«
«
«
«

son grand suzerain : « Sire, lui disait-elle ,
Après l'assomption je suis prête à partir
Avec mes hommes d'arme , et pour me réunir
A Raymond, mon seigneur, sous les murs de Toulouse.
Vous le voulez, eh bien ! malgré ses torts, j'épouse

»
«
«
«
«
«
«
«
«
«
«
«
«
«
«
«
«
«
«
«

La querelle du comte. Il me serait plus doux ,
Sire, si vous veniez, de combattre sous vous.
Vous me recommandez de vous être fidèle ;
Ermengarde à son roi ne sera pas rebelle ,
Et ne traitera pas avec ses ennemis ;
Mais par d'autres que moi vos droits sont compromis ;
Oserais-je le dire ? ils le sont par vous-même.
Ah ! sire, pardonnez à ma franchise extrême ;
Mais mon cœur oppressé ne peut que s'affliger
Quand je vois se soumettre au joug de l'étranger,
Qui, petit à petit, s'avance et vous évince,
Par votre faute , hélas ! cette belle province
Et cet heureux pays que ses rois ont doté
De tant de privilège et tant de liberté.
Son fleuron, le plus beau, votre noble couronne
Le perdra , si du Lot jusques aux bords du Rhône
Et jusques à la mer, votre compétiteur,
11 s'en vante , dit-on , devient maître et seigneur.
Que d'un si grand danger votre âme s'inquiète !
Les membres mutilés que deviendrait la tête?

«
«
«
«
«
«
«

Armez-vous donc, seigneur, venez dans nos pays
Avec un corps nombreux soutenir vos amis.
De vos fiers ennemis terrifier l'audace !
A votre aspect bientôt tout changera de face;
Alors, certes, alors nos barons, nos prélats,
Qui tant que vous tardez ne se déclarent pas,
Déploîront leurs drapeaux pour entrer en campagne.

« Que votre parangon , sire . soit Charlemagne !

�646
s
«
«
«

La dépense n'est rien , car chaque marc d'argent
Qu'il peut vous en coûter vous en produira cent,
Et votre nom, voilé comme par un nuage,
Recouvrera son lustre et vivra d'âge en âge. »

Je serais bien tenté de critiquer le mot évince, terme de
palais, mais il est harmonieux, et je vous le passe. Ce compétiteur de Louis-le-jeune , dont parle Ermengarde, était...
L'AUTEUR. Le fameux Richard cœur-de-lion, je crois.
L'ARISTARQUE. Et vous n'avez rien mis du vôtre dans cette
lettre.
L'AUTEUR. Non , Monsieur, je l'ai fidèlement versifiée.
L'ARISTARQUE. Voilà de bien grands sentiments, pour l'époque surtout. Quen'a-t elle été, cette dame, reine de France f
mais « c'est le ciel qui fait les princes et les évêques. » Si
jamais ma femme est encore marraine d'une petite fille, je
veux qu'Ermengarde soit un des prénoms de sa filleule.
Tenez , retouchez ce morceau, si vous y êtes encore à temps.
Au demeurant, tel qu'il est il ne déparera pas trop le reste.
Il nous a fourni l'occasion de faire une assez longue excursion dans l'histoire de notre pays. Mais ne forcez pas votre
talent ; je ne vous conseille pas de sortir du badin, dont
vous avez contracté l'habitude. Si la grossièreté n'est pas un
genre, comme l'a dit Voltaire, le badinage en est un, et le
plus agréable de tous. Il n'élève pas l'âme, je le veux , mais
il l'a récrée, et cette récréation n'est un mal que quand
l'auteur y passe les bornes de la décence. Et qu'avez-vous
encore là ?
L'AUTEUR. Ce sont des réflexions, en prose, sur la vie et
sur le caractère de cette princesse, à propos de sa lettre à
Louis-le-jeune ; inutile de vous les soumettre.
L'ARISTARQUE. Et pourquoi pas ? j'ai encore une demi-heure
à vous donner.
L'AUTEUR. Faites comme vous le voudrez; mais je ne tiens
pas beaucoup à ce morceau.

�647
L'ARISTARQUE. S'il faut en faire le sacrifice, je serai assez
votre ami pour vous le dire, (nut.)

« Voilà, sans doute, des sentiments admirables, et qui
dénotent dans cette vicomtesse une âme bien plus grande
que sa fortune. Elle ose ce que n-'osent pas les princes, ses
voisins, elle dont la puissance est si bornée, et qui, déjà
avancée en âge , pouvait, à leur exemple , céder au temps,
pour ne penser qu'à finir ses jours au milieu de ses vassaux
bien aimés et dans les pratiques religieuses, qui plaisaient
tant à son âme embrasée des feux de l'amour divin ! pratiques dont la détournaient souvent, sans doute, le tumulte
des armes, ses expéditions lointaines, les plaids qu'elle
présidait et les tracas d'une.administration compliquée par
les fréquents conflits que suscitaient à nos seigneurs l'autorité mal définie de l'édilité narbonnaise.
« La gloire d'un gouvernement, sous lequel les Narbonnais recouvrèrent une tranquillité si souvent troublée ,
presque autant par les dissentions qu'occasionnaient la rivalité de leurs archevêques et de leurs vicomtes, que par
les déprédations des pirates et les incursions des Sarrasins,
et purent se refaire de leurs désastres par la reprise de leur
ancien commerce maritime, revient toute entière à l'habileté , à l'esprit de conciliation, à l'heureux choix des alliances de la vicomtesse. Ses deux maris (car elle se maria deux
fois, peut-être même trois) n'y contribuèrent en rien. Leurs
noms ne figurent presque dans aucune charte de cette époque. C'est Ermengarde qui dirige les expéditions militaires;
c'est elle qui rend la justice ; c'est elle qui par sa déférence
envers l'Église suspend les démêlés qu'avaient eu ses prédécesseurs avec les archevêques, démêlés qui dégénéraient
parfois en guerre civile où périssaient un grand nombre
d'habitants. C'est par son influence que les Consuls de Narbonne s'unirent, en 1I66, avec la république de Gênes, et
en 1175, avec celle de Pise, par des traités de commerce

�U8
qui servirent de base à ceus que ses successeurs contractèrent avec d'autres villes d'Italie ou d'Espagne et avec Marseille et Toulon; c'est enfin envers Ermengarde que le pape
Alexandre III, obligé de se réfugier en France , se reconnaît
redevable, dans plusieurs lettres à Louis-le-jeune. Elle était
plus que sexagénaire, lorsqu'elle prit part à la guerre qu'Alphonse II, roi d'Aragon, son cousin, soutenait contre le
jeune Henri, fils d'Henri II, roi d'Angleterre. Ils assiégèrent ensemble le château de St.-Front, principale forteresse
de Périgueux.
« Une justice à rendre à Ermengarde, c'est qu'à l'exception du siège de Tortose, en Espagne, où, marchant sur
les traces de son père et de son aïeul, elle alla combattre
les Sarrasins, ce n'est pas de gaîté de cœur et pour satisfaire son humeur belliqueuse qu'elle se met si souvent en
campagne. Ses adversaires constants sont les comtes de
Toulouse ou leurs adhérents. On voit la preuve manifeste
de la persistance des comtes de Toulouse à chercher à s'approprier le domaine utile de la vicomté de Narbonne dans
l'acte d'alliance que firent, avec Ermengarde et le roi d'Aragon, en 1177, les vicomtes de Nimes, de Carcassonne et le
seigneur de Montpellier. Tout l'esprit de cet acte est dans
son article III. « Les confédérés s'y obligent à ne jamais
« permettre que le comte de Toulouse et ses fils acquièrent
« la ville de Narbonne et les domaines de la vicomtesse Eric
mengarde ; et, supposé que le comte et ses fils se ren« dent maîtres de cette ville, à leur faire la guerre jusqu'à
« ce que quelque parent d'Aymeri de Narbonne (neveu de
« la vicomtesse) ou le roi d'Aragon l'eussent recouvrée avec
« ses dépendances. »
« Le principal but de cette ligue était donc bien évidemment d'empêcher le comte de Toulouse de réunir à son doinaine la vicomté de Narbonne , sur laquelle il n'avait qu'un
droit de suzeraineté ; mais ce prince dût comprendre que

�049
s'il s'était jusques-là flatté d'en venir à bout, à la mort
de cette princesse, qui n'avait pas d'enfants , il devait enfin
renoncer à cet espoir , puisque les alliés d'Ermengarde se
prononçaient aussi énergiquement, non seulement en faveur
de son neveu et des parents de celui-ci, mais, à leur défaut,,
en faveur du roi d'Aragon.
« J'ai parlé des fondations et des libéralités religieuses
d'Ermengarde. Chaque année de son règne fut marquée par
quelques-unes de ces œuvres pies. Ce sont tantôt de grands
domaines, de grosses prestations annuelles, tantôt de vastes dépaissances, des exemptions de péage et jusqu'à des
charges de sel, dont elle dote les monastères et les églises
de son diocèse, et même des abbayes situées bien loin de
ses possessions... »
Vous avez oublié, Monsieur, un monument bien frappant
de la piété et de la charité d'Ermengarde : c'est la condition
de la donation à l'abbaye de Fontfroide du domaine de Pratde-Cest. Il est dit dans cet acte, qui m'est passé par les
mains, que la communauté sera obligée d'y fonder un hospice pour le soulagement des pèlerins allant de Rome à
St.-Jacques-de-Compostelle. Je continue : « La grande célébrité de ce monastère date principalement de son règne.
C'est durant son gouvernement que pour ménager la faiblesse de ceux qui disaient que le pain , pétri par les mains
impures des femmes et même des clercs, ne pouvaient se
changer au corps de N.-S.-J.-C, les religieux de Fontfroide
furent mis en possession du droit de préparer et de faire
eux-mêmes les hosties destinées au saint sacrifice de la messe
dans tout le diocèse. Cette célébrité de Fontfroide, la haute
réputation de savoir et de vertu de ses abbés et de ses religieux lui valurent la protection du fameux comte de Barcelone , Raymond Bérenger IV. II donna à cette abbaye le territoire de Poblet pour y fonder un monastère où seraient
inhumés les rois d'Aragon. Comme ces chapelets de luxe où

�650
pendent des médailles de toute dimension, et qui, de distance en distance, ont des grains d'un métal précieux,
sur lesquels se porte plus agréablement la vue , le catalogue
des abbés de Fontfroide est rehaussé çà et là des plus grands
noms français ou étrangers. Plusieurs de ces prélats devinrent évêques et archevêques; cinq furent décorés de la pourpre romaine; un autre fut pape, sous le*om dé Benoit XII. »
. C'est lui, Monsieur, qu'on appelait le cardinal

L'AUTEUR

blanc, avant son pontificat, parce qu'il avait été moine de
Cîteaux. Il fut élu unanimement par le sacré collège. Comme
sa naissance n'était pas bien illustre, il en fut fort étonné.
« Vous avez choisi un âne en me nommant, lui dit-il. » Il
voulut peut-être lui faire entendre qu'il ne se sentait pas
propre aux intrigues politiques et au manège des cours;
mais il était profond dans la théologie et la jurisprudence.
Il voulut que les abbés de Fontfroide ne fussent habillés que
de brun et de blanc , et n'eussent pas des damoiseaux à leur
suite, comme les autres seigneurs. C'est lui qui jeta les fondations du palais des papes, à Avignon. Il pensait que les
papes ne devaient, comme Melchisedech , avoir ni père, ni
mère, ni parents. On le représentait avec la main fermée,
pour marquer combien il était réservé dans la distribution
des biens ecclésiastiques.
L'ARISTARQUE. « La splendeur de Fontfroide, où nos vicomtes avaient leur résidence d'été, inspirait à dom Manriquez, historien des abbayes de l'ordre de Cîteaux, ce
pompeux éloge : « J'ai remis à parler ici de Fontfroide , pour
« que la fille ne parut pas naître avant la mère. Ce furent
« des moines de Cîteaux qui donnèrent leur règle à cette
« abbaye , soit dans l'année même de la fondation de Grand« selve, soit en même temps. Elle fut fondée par les princes
« de Narbonne. Tout ce qui peut illustrer une abbaye: céno« bites éminents en vertu, beaux monuments funèbres,
« grands revenus , filiation nombreuse, etc., concourut à la

�«
«
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«
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«
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«
«
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splendeur de Fontfroide. Elle a eu, en effet, des martyrs ,
des cardinaux et un pape. Peu de sièges épiscopaux sont
aussi riches. On peut juger de la beauté de ses rejetons
par l'abbaye de Poblet qui dans tout le monde chrétien
ne le cède à aucune autre. Jetez les yeux sur ses tombeaux, et vous y trouverez la longue série des princes de
Narbonne , qui n'ont cessé de s'y faire inhumer que quand
ils ont cessé d'être, par la réunion de leurs États à la
couronne de France. Demùm si ad sepulchra convertas
oculos, inverties illùc Narbonensium principum ossa, adeo
continua série , ut non priùs sepeliri illic desierint quàm
esse, id est quàm cederet Narbona francorum regibus. »
« Indépendamment des vicomtes de Narbonne , qui stipulaient quelquefois, dans leurs libéralités, le droit d'entrer
comme frères dans cette abbaye, et d'en prendre l'habit s'ils
venaient à quitter le siècle , plusieurs grands personnages ,
tels que le dernier comte du Roussillon et la fleur des chevaliers français du temps des croisades de St. Louis, Olivier
de Termes, se donnèrent, durant leur vie ou après leur
mort, à ce monastère, et y marquèrent leur tombeau, « en
« cas qu'ils mourussent, comme portent leurs testaments ,
a en deçà de fa mer. » Je n'en dirai pas plus sur ce grand
monument de la piété d'Ermengarde ; mais je ne pouvais en
moins dire; Ermengarde et Fontfroide sont deux noms qui
ne doivent pas être séparés.
« Qu'a-t-il donc manqué à cette princesse pour jouer un
grand rôle dans l'histoire? Un plus grand théâtre et quelques
millions de sujets. Détournant un moment notre vue de son
humble couronne de vicomtesse, de sa petite armée, de sa
cour en miniature , de sa ville en décadence , dont l'archevêque avait la moitié, imaginez-la sur un trône, et voyez
de quel éclat elle l'eût rehaussé! Sur celui de France, elle
aurait été sainte Clotilde, avec plus de douceur et de sensibilité; elle aurait été sainte Hélène à Byzance; à Marbourg.

�652
suinte Éiisaheth. Son affection pour ses neveux Aymeri et
Lara, qu'elle associa à son pouvoir quelques années avant
sa mort, et dans l'intérêt desquels surtout elle fut souvent
en guerre avec les comtes de Toulouse, peut donner l'idée
de la tendresse maternelle dont son cœur eût été rempli si
Dieu lui eût accordé des enfants. Gomme la reine Blanche,
elle les aurait élevés dans la pratique de toutes les vertus,
et la liste de nos rois comprendrait quelques braves et pieux
chevaliers de plus. Dominant ses maris de toute la hauteur
de son génie, et indépendante de leur politique , si la foi des
traités eût dû en souffrir ou l'humanité en gémir, elle aurait
été, sur le trône de Castille, plus clémente envers les vaincus qu'Isabelle-la-catholique. Trente ans plus tard, lorsque
l'hérésie eut répandu son venin sur les populations méridionales , combattant, sous Simon de Montfort, avec les Narbonnais, que les erreurs religieuses de ces temps malheureux n'avaient pas perverti, elle aurait adouci peut-être le
caractère cruel de ce terrible chef des croisés , ou tout au
moins sauvé un grand nombre d'illuminés de bas étage,
des massacres et des incendies qui désolèrent la province.
Et quand.... pour ne pas parler d'exterminations sur une
plus grande échelle , quand après la prise de Minerve, forteresse dépendante alors du diocèse de Narbonne , ce farouche soldat d'un Dieu de clémence et de concorde, fît jeter
dans un bûcher allumé par ses mains cent quarante sectaires de tout âge et de tout sexe qui refusaient de se convertir; quand, dans je ne sais plus quelle bourgade emportée
d'assaut après une vive résistance, il fit couper les bras
et crever les yeux à quatre-vingt-dix-neuf prisonniers et
éborgner le centième, pour qu'avec l'œil qu'on lui laissa il
put servir de guide aux autres , saisie d'horreur et de pitié ,
elle aurait quitté l'armée des croisés , pour ne pas partager
l'odieux d'un si coupable abus de la victoire. Peut-être
même leur aurait-elle fermé les portes de Narbonne , comme

�653
le fit plus tard Aymeri, troisième ou quatrième du nom ,
son petit neveu ; et peu s'en fallut, par parenthèse , que le
fougueux Simon , qui fit de vains efforts pour y entrer , ne
trouvât la mort sous les murs du capitole narbonnais encore
debout ; car, obligé de battre en retraite , les sangles de son
cheval s'étant rompues, il tomba par terre, et ne se tira
qu'avec beaucoup de peine des mains des hallebardiersd'Aymeri. Si ma prédilection pour Ermengarde ne me séduit pas,
voilà ce qu'elle eût été, ce qu'elle eût fait dans les hypothèses que je viens de parcourir. Bien qu'elle ait assisté à je ne
sais combien de sièges et de combats , je ne me la représente
pas comme une Marphise, bardée de fer, embrochant par
douzaines, avec sa lance, longue comme une antenne de
navire, les Gascons ou les Sarrasins, ou les coupant en
deux jusqu'à la ceinture, du tranchant de son cimeterre ;
car rien n'indique, dans le portrait que nous en donnent les
auteurs de YHistoire de Languedoc,
«
•&lt;
«
«

Une de ces créatures fières ,
Soldats en jupe , hommasses chevalières,
Du sexe mâle affectant la hauteur,
Sans posséder les agréments... du leur,

non ; mais enfin , s'il est incontestable qu'il n'était pas rare
de voir, dans les chevauchées (las cavalgadas) de cette
époque , des évêques , des abbés et jusqu'à des abbesses ; si
le XIIe siècle compte plusieurs héroïnes; si jusqu'à des enfants, tout se croisait alors contre les Sarrasins ou les Albigeois , on m'accordera qu'il n'est pas impossible que dans
les dangers qu'elle affrontait si fréquemment, Ermengarde
ait tiré quelquefois l'épée ou le poignard pour sa défense ;
mais je me la représente plus volontiers montée sur un
cheval andalous, présent du comte de Barcelone (ayant à
son côté l'abbé de la Grasse, son oncle , qui l'accompagna
quelquefois dans ses expéditions ), sans armes offensives, et
n'ayant, pour se garantir des pierres ou des traits, qu'une

�654
petite rondache, un corselet flexible et un armet à la Jeanned'arc , ombragé d'une plume écarlate, émail de son écusson.
Je la vois au milieu des alarmes excitant contre les ennemis
de son prince et de sa religion la valeur de ses chevaliers et
de sa milice; veillant aux besoins matériels et spirituels de
son contingent; secourant les blessés; empêchant que le
courroux des vainqueurs ne fut trop sévère aux vaincus ,
dans les succès , et que , dans les échecs , un honteux découragement ne succédât pas à une confiance téméraire.
« Ermengarde n'eut pas à sévir contre ses sujets. Les
juifs de Narbonne furent protégés par elle et par la plupart
des archevêques de son temps, dans leur croyance et dans
leur industrie. Elle ne faisait, au reste, qu'imiter en ceci
un de ses aïeux, que le pape Alexandre II loua beaucoup
d'une semblable tolérance. Son autorité ne reçut aucune
atteinte dans le cours de sa longue administration; plus
heureuse en cela que ses successeurs , que Simon de Montfort et les légats des papes (souvent plus papistes que le
souverain pontife lui-même) tinrent dans la plus étroite
dépendance , et obligèrent, sous prétexte d'hérésie , à persécuter une grande partie de leurs sujets.
« Cinq à six personnages vraiment hors ligne brillent
entre tous dans l'histoire des nombreuses invasions de la
Gaule méridionale par les Vandales, les Goths , les Hongrois,
les Bourguignons, les Sarrasins, les Anglais et les Francs,
et dans celle des guerres religieuses du Languedoc. Les uns,
comme des astres malfaisants, ont un éclat sinistre qui
blesse, même à travers la nuit des âges, les yeux du lecteur sensible et tolérant. Précédés de la terreur, le sang,
les ruines et la désolation marquent partout leur passage.
Un fanatisme atroce, une ambition insatiable qui, pour se
satisfaire, prend le masque de la religion, sont les mobiles
de leurs actions abominables. Les autres se recommandent
par de grands talents militaires, par une grande pureté de

�65S
mœurs, une dévotion sincère, mais peu éclairée , et par un
sentiment de l'honneur que les Duguesclin et les Bayard
seuls ont porté plus loin; ils ont de belles parties, comme
on disait dans la langue des Montaigne et des Amyot, mais
rudes, peu accessibles à la clémence, et d'ailleurs toujours
en campagne, leur vie toute guerrière n'a pu mettre en
relief leur capacité gouvernementale. Ermengarde seule,
irréprochable de tout point, unit aux vertus qui font les
grands hommes celles qui sont l'apanage des femmes illustres.
« On peut lire l'éloge qu'en fait dom Vaissète. Chaque
trait de cette image, qu'on serait tenté de croire plus belle
que l'original, a pour justification des pièces historiques
irrécusables. Dans quel intérêt, à tant de siècles de distance, cet écrivain aurait-il exagéré le mérite d'Ermengarde ?
Il ne pouvait avoir pour elle la partialité d'un Narbonnais ,
puisqu'il ne l'était pas. Ermengarde avait été, sans doute,
la bienfaitrice de plusieurs communautés de l'ordre de saint
Benoît, auquel appartenait ce savant religieux; mais ce ne
pouvait être pour un écrivain aussi grave et aussi exact que
lui un motif pour dépasser toute mesure dans le panégyrique
de cette dame. L'abbaye de Fontfroide eut après elle d'autres
bienfaiteurs d'un plus haut rang, dont il ne dit que peu de
chose ou rien du tout ; encore une fois, les faits et les pièces les plus authentiques attestent sa véracité, et son éloge ,
tout grand qu'il est, n'en est que le résumé. Point de défaut
dans ce beau caractère ; point de tache dans cette noble
figure que le malheur seul aurait pu rendre plus intéressante , car, il faut bien le reconnaître , la peinture des plus
sublimes vertus n'est pas la route la plus sûre pour aller au
cœur. Dans l'histoire, comme dans le drame, ce sont les
passions violentes et les catastrophes , méritées ou non , qui
nous intéressent en faveur des personnages qui en sont les
héros ; mais Ermengarde n'éprouva pas de grands revers,

�CSG

et aucune passion désordonnée ne souilla son âme, que la
reconnaissance pour les services rendus, la religion et le
bien-être de ses sujets absorbaient toute entière. Dieu qui
la doua de tant de vertus , et qui ne lui refusa que les joies
de la maternité, la fit naître environ quarante ans après la
mort de l'impie Guifred, archevêque de Narbonne, qui
l'aurait tourmentée dans sa personne ou dans celle de ses
vassaux, qui l'aurait excommuniée sans miséricorde à la
moindre résistance à ses extravantes volontés , et se serait
approprié ses libéralités envers l'Église. Dieu lui fît aussi la
grâce de l'appeler dans un monde meilleur, avant que l'hérésie, qui ne faisait que montrer la tête, et n'avait qu'un
petit nombre de sectateurs, eût mis l'Etat et l'Église dans
la nécessité d'arrêter ses ravages, autrement que par la
persuasion. La répression fut poussée beaucoup trop loin.
Quel écrivain impartial ne le reconnaît et ne le déplore !
L'expérience de nos révolutions politiques, si impitoyables
quelquefois pour les vaincus, nous expliquent ce que dûrent
être, dans un temps d'exaltation religieuse et de barbarie ,
des guerres provoquées par des doctrines qui non seulement
menaçaient le clergé et les ordres monastiques dans leurs
grands biens, mais s'attaquaient au trône, à la société, au
mariage , comme au christianisme, dont elles étaient, dit le
savant Mignet, la négation absolue. La répression passa donc
toutes les bornes; mais il y avait certainement ce que nous
appelons aujourd'hui du socialisme dans les doctrines albigeoises , et si les populations égarées méritaient comme
toujours l'indulgence qu'on ne peut refuser à des malheureux que la misère , l'ignorance et des abus trop réels poussent à se révolter contre les exactions de barbares oppresseurs , les apôtres de ces nouveautés pernicieuses, qui en
poursuivaient quelquefois le triomphe par le meurtre et la
dévastation,devaient être châtiés, sinon comme hérétiques,
au moins comme malfaiteurs.

�«57
« Un des rayons de l'auréole qui, dans l'histoire de ces
temps nébuleux, donne à la noble et gracieuse figure d'Ermengarde un si grand relief, c'est son goût pour la poésie.
Elle accueillait honorablement les troubadours, alors à
l'apogée de leur renommée. C'est dans la Cour d'amour,
qu'à l'instar des princes de son temps elle tenait à l'ombre
des pins séculaires de Fontfroide, pour se délasser des fatigues de la guerre et du tracas des affaires, que les plus
célèbres d'entr'eux se disputaient, dans leurs fabliaux , virelais et tençons, la palme du gai savoir, et débattaient en
couplets alternés les maximes d'une galanterie qui, toute
d'abnégation et de sacrifice , ne coûtait rien à l'honnêteté.
« Ermengarde fut l'objet des hommages des plus grands
seigneurs commodes meilleurs poètes. Dans un temps, où
l'amour des combats était le grand besoin des âmes, où tant
de chevaliers se faisaient poètes, une princesse qui savait
aussi bieh défendre ses États par les armes que les gouverner par les lois devait inspirer un vif enthousiasme et devenir la dame des pensées de plus d'un galant paladin. Un
grand nombre de chansons d'amour et de sirventes belliqueux durent être faits à sa louange. Elle en savait, sans
doute , bon gré à leurs auteurs , et ses largesses durent se
répandre sur ceux d'entr'eux qui, pauvres et d'une naissance obscure, vivaient uniquement de l'hospitalité qu'ils
recevaient dans les châteaux et dans les monastères. « Pierre
« Rogier, natif d'Auvergne, dit un biographe des poètes
« provençaux, vint à la Cour d'Ermengarde, dame de
« grande valeur et de grand prix. Elle lui fit un accueil
« favorable et le combla de biens. Il en devint amoureux,
« et elle fit le sujet de ses vers et de ses chansons. Elle prit
« de son côté de l'affection pour lui, pendant le long séjour
« qu'il fit à sa Cour , ce qui donna lieu à divers bruits désa« vantageux à la réputation de cette daine qui, pour les
« faire cesser, congédia Pierre Rogier. »
42

&gt;

�658
« Mais un autre de ces auteurs affirme que c'était d'une
des demoiselles d'honneur d'Ermengarde, nommée Huguette
de Baux, que Rogier était amoureux. Auquel de ces biographes faut-il ajouter foi ? A celui que l'on voudra ; la mémoire
de la vicomtesse n'en peut souffrir. Ce n'est pas une bien
grande marque d'affection que d'en congédier l'objet. Ce
serait donner une interprétation bien forcée et bien maligne
à cette manière vague de s'exprimer : « Elle prit de l'affection pour lui » , que de lui faire signifier qu'elle partagea
la passion du poète , et lui fit don d'amoureuse merci, pour
parler le langage d'alors. La solidité de l'esprit d'Ermengarde , la gravité de ses pensées et sa grande réputation de
piété la mettent à l'abri d'une pareille imputation, dont
l'historien Vaissète ne fait aucun cas. Oh ! si sans nul souci
des bruits de la médisance, elle avait continué de souffrir
les galanteries de Rogier, comme elle pouvait le faire, elle
leur aurait donné de la consistance. Loin de là ! Une dame
de son rang ne doit pas même être soupçonnée, et le soupirant est congédié. Il se retira à la Cour de Raimbaud
d'Orange. Après quelque séjour auprès de ce prince, il alla
à la Cour du roi d'Aragon. Il fréquenta plus tard celles du
roi de Castille et du comte de Toulouse, et mourut enfin
dans l'ordre de Grammont.
« Ces troubadours, de moyenne ou basse extraction,
étaient souvent compromettants. On raconte de plusieurs
d'entr'eux des prodiges de vanité. Ils en furent presque
toujours victimes. Parce que de grandes dames estimaient
leurs talents, étaient flattées de la peine qu'ils se donnaient
pour leur plaire, et pour propager, de cour en cour, la
renommée de leurs attraits, de leur esprit et de leur munificence , ils se croyaient aimés. De là, des airs de conquérant; de là aussi des accès de jalousie de la part des maris
ou des amants titrés des belles châtelaines. Chassés d'une
Cour, n'ayant pour tout bagage que leur luth et leur épée ,

�659
ils s'impatronisaient dans une autre , et y commettaient les
mêmes extravagances. Sur le retour de l'âge, perdus de
mépris et de misère, et dans un abandon complet, ils endossaient le froc, et finissaient dans un couvent une vie pleine
de vicissitudes et dans laquelle les triomphes du poëte avaient
été souvent troublés par les humiliations du parasite et les
disgrâces du dameret impertinent. Telle fut la fin de Pierre
Rogier, qui, chanoine dans sa jeunesse, avait quitté sa
prébende pour se faire troubadour; ce qui, n'en déplaise à
son biographe, n'était pas une preuve de son bon sens naturel.
« Qu'on me permette ici une comparaison qui me frappe
par sa justesse, bien que le héros de la galanterie que je
vais rappeler ait été pour le génie infiniment au-dessus du
troubadour dont il s'agit. Quant à l'héroïne dont, selon
Brantôme, l'âme était aussi belle que le corps, elle avait une
telle réputation de piété qu'on lui attribua le bonheur qu'avait eu la ville de Ferrare d'échapper à une inondation du
Pô, qui faillit la submerger en 1570. Sous ce rapport, comme
sous celui de la naissance, Ermengarde eût pu rivaliser avec
elle ; je veux parler de l'amour du Tasse pour Léonore d'Esté.
La haute estime et la bienveillance qu'avaient pour le cygne
de Sorrente les deux princesses , sœurs du duc Alphonse,
leurs talents et leurs charmes l'enivrèrent au point qu'il osa
leur adresser ses sonnets amoureux. La supposition que
cette passion imprudente causa la disgrâce du poëte est
généralement admise; mais bien que quelques écrivains
aient pensé qu'elle avait été partagée au moins par la plus
jeune , cette opinion n'a pas prévalu , précisément à cause
de la haute réputation de vertu de Léonore. Celle d'Ermengarde n'était pas moindre. La vicomtesse de Narbonne était
d'ailleurs mariée. Le troubadour Rogier n'avait du Tasse
que l'inquiétude d'esprit, apanage ordinaire des poètes , et
ces singularités de caractère qui accompagnent souvent le

�660
talent. Il était grand et bien fait; mais on ne dit pas que sa
figure eût cette beauté et cette noblesse qui distinguaient les
traits du Tasse. La cour d'Ermengarde n'était pas une cour
oisive. Les soins du gouvernement, de la guerre, de la justice préoccupaient sans cesse cette femme, en qui toutes
les aptitudes se trouvaient au plus haut degré. Ses fondations religieuses, des relations de commerce à nouer avec
les républiques d'Italie et les principautés d'Espagne, pour
rendre une partie de son ancienne prospérité au commerce
narbonnais languissant, ajoutaient à sa sollicitude ; et, sur
un mot, qui n'a pas une signification précise, d'un chroniqueur sans nom , qui, mentionnant des bruits désavantageux à la vicomtesse, ajoute aussitôt après qu'elle les fit
cesser en congédiant le troubadour, on les admettrait comme
fondés, quand d'autres bruits indiquaient une des demoiselles d'honneur d'Ermengarde comme l'objet des soupirs de
Pierre Rogier! cela serait absurde. Eh, dites-moi! la réputation de cette Dauphine, qui, se promenant un jour dans
un jardin de son palais , avec des dames de sa cour, surprit
dormant sur un banc le poëte Alain Chartier, dont elle admirait le talent, et le baisa sur la bouche, sans le réveiller,
a-t-elle souffert d'un témoignage si extraordinaire d'estime ?
Pas du tout, n'est-ce pas ? Un congé sans retour prouverat-il plus contre Ermengarde qu'un baiser ne le fit contre
Marguerite d'Écosse, première femme du sombre fils de
Charles VII?
« Ermengarde était donc aussi pure que juste, aussi
intrépide qu'habile politique. Son bon cœur, sa munificence,
sa gratitude et sa piété allaient de pair avec ses autres vertus. C'est avec ce brillant entourage qu'elle doit, d'après
moi, se présenter à l'esprit des Narbonnais, et figurer à la
tête des illustrations du pays. Par justice et par courtoisie
le premier rang lui appartient. »
Est-ce là tout?

�fifU
L'AUTEUR.

Oui, Monsieur.
Ce morceau n'est pas sans chaleur, qualité

L'ARISTARQUE.

assez rare dans un panégyrique. Je fais grâce à quelques
défauts, en considération de cette qualité, en faveur aussi
du personnage qui en est le sujet; mais ce qui m'en plaît
surtout, c'est qu'il n'y a pas ce que je m'attendais à y trouver. Je vous en félicite.
L'AUTEUR. Je vous comprends.
L'ARISTARQUE. VOUS n'avez pas parlé de ces trois cents
mendiants de Narbonne , nombre rond , qui furent, dit-on ,
assommés par les moines et leurs gens, au commencement
du XIVc siècle, fait qui n'a jamais été éclairci, et que je
crois avoir été énormément exagéré. Quelque chose me dit
que les moines de Fontfroide étaient dans le cas de la légitime défense; car j'ai lu, dans les archives de la ville, une
pièce antérieure à ce fait, dans laquelle deux moines de
cette communauté se plaignent d'avoir été assaillis par des
bûcherons narbonnais et frappés avec le dos de leurs
haches. 11 est probable que des dévastations sur les propriétés de l'abbaye , et des insultes graves faites aux moines
par quelques Narbonnais sans aveu, donnèrent lieu à des
représailles excusables. Comment croire que les moines de
Fontfroide, violant l'article le plus obligatoire de leur règle ,
aient assommé trois cents mendiants, uniquement pour se
dispenser, comme je l'ai entendu dire, de leur faire l'aumône. Ce fait, je le répète, n'a jamais été éclairci, et son
absurdité crève les yeux. Le pauvre n'était jamais refusé à
la porte des maisons religieuses. Je lisais l'autre jour dans
un mémoire sur l'ancienne abbaye de Grandselve, dont celle
de Fontfroide fut le premier et le plus beau rejeton , qu'elle
contenait à l'époque dont nous parlons huit cents moines.
On y faisait l'aumône, omni petenti, et quarante setiers de
blé y étaient affectés quotidiennement. Vous n'avez pas non
plus parlé des turpitudes qui leur ont été reprochées à plu-

�662
sieurs époques, notamment vers la fin du dernier siècle , et
en cela vous avez fait preuve d'un bon esprit.
L'AUTEUR. Ce qui m'en a surtout détourné, c'est, le croirez-vous, Monsieur ! un passage de Voltaire, que je me
rappellerai peut-être.
L'ARISTARQUE.
Ah, voyons! les aveux du patriarche de
l'incrédulité, quand la force de la vérité le presse, et qu'il
impose, pour un moment, silence à ses mauvaises passions,
sont chose très-curieuse.
L'AUTEUR. Voltaire dit quelque part, en propres termes,
à propos des monastères : « On ne peut nier qu'il n'y ait eu
« dans les cloîtres de très-grandes vertus. Il n'est guère enci core de monastères qui ne renferment des âmes adrqira« bles qui font honneur à la nature humaine. Trop d'écri« vains se sont plu à rechercher les désordres et les vices
« dont furent souillés quelquefois ces asiles de la piété.
« Nul état n'a été toujours pur. »
L'ARISTARQUE. C'est bien cela!
L'AUTEUR.
Mais au reste, mon cher Monsieur, lorsque
la vicomtesse Ermengarde succéda à son père Aymeri Ier,
le couvent de Fontfroide ne comptait peut-être pas quarante
ans d'existence. L'époque de la fondation de cette abbaye
coïncida presque avec celle de la célèbre mission de saint
Bernard dans le Languedoc. Les premiers moines et leur
abbé Vital furent nécessairement des cénobites de choix et
d'un grand rigorisme; ce qui le prouve, c'est la grande estime dont les honoraient le saint Siège et le roi d'Aragon
qui fonda l'abbaye de Poblet sur le modèle de la leur et par
les soins de quelques-uns d'entr'eux. Si plus tard la discipline de cette communauté se relâcha ; si les mœurs de ses
réclus se corrompirent, elle eut cela de commun avec beaucoup d'autres, et le clergé séculier de Narbonne ne fut pas
plus exempt de blâme , il s'en faut bien ! que le clergé régulier. La preuve, c'est que le pape Benoît XII, qui le con-

�663
naissait bien, puisqu'il sortait du couvent de Fontfroide
même, écrivit, peu de temps après son avènement à la
papauté, aux chanoines du chapitre de Saint-Just, une
lettre sévère, pour les exhorter à corriger leurs mœurs.
A tout prendre, dans le moyen âge, comme sous les Visigoths, les moines valaient mieux que les clercs, dont la
plupart vivaient dans le concubinage. Quelques-uns poussèrent la luxure, à Narbonne, jusqu'à enlever des femmes
mariées. C'est ce que j'ai lu dans un livre sur l'État de
l'Église, au moyen âge, fait par un auteur très-impartial,
quoique protestant, par le savant Hunter. J'y ai trouvé
aussi, par hasard, que la bibliothèque de l'abbaye de Fontfroide était assez pourvue de livres pour en donner quelquefois à celles de son institut qui en manquaient.
L'ARISTARQUE. Cela ne m'étonne pas. Suivant la règle de
saint Benoît, chaque monastère était obligé d'avoir une
bibliothèque, et on regardait celui qui en manquait comme
un camp dépourvu des choses les plus nécessaires à sa
défense : claustrum sine armario quasi castrum sine armentario; et il le fallait bien, puisque en même temps que les
moines travaillaient avec ardeur et constance à sauver de la
barbarie les chefs-d'œuvre de l'antiquité, ils s'efforçaient
d'en montrer les beautés et d'en faire sentir le prix à leurs
élèves. Ils avaient, on le sait, deux sortes d'écoles, les unes
intérieures, destinées aux moines, les autres extérieures,
où se rendaient les séculiers. On y apprenait la rhétorique ,
la dialectique, l'astronomie, la grammaire et la musique.
En outre, obéissant à un capitulaire de Charlemagne, qui
leur ordonnait d'étudier la médecine, les religieux la cultivèrent avec succès; et pendant plusieurs siècles, à part
quelques juifs qui la pratiquaient aussi, surtout à Narbonne,
où cette secte était nombreuse, on ne connaît point d'autres
médecins que les réguliers et les clercs. Ils exerçaient aussi
la profession d'avocat. Quant à ce que vous avez dit de la

�664
ferveur des premiers moines de Fontfroide , j'en jurerais ,
Monsieur. Ils appartenaient, en effet, à l'ordre de Citeaux,
et cet ordre, qui ne faisait que de naître, se propagea tellement qu'en moins de cent ans, il y eut deux mille monastères de sa filiation répandus dans la chrétienté. L'abbé
Trithème dit qu'au temps de Jean XXII, on comptait dans
le catalogue des saints plus de quinze mille religieux de
l'ordre de Saint-Benoît, dix-huit papes et près de deux cents
cardinaux. Cette ferveur s'attiédit à la longue; « la discipline se relâcha et les études suivirent le cours et le sort
de la discipline. Mais le rétablissement de ces études fut
toujours le premier pas vers la réforme ou le premier règlement des ordres nouveaux, et si le flambeau des sciences
s'éteignait dans un monastère, on le voyait se rallumer dans
un autre. » ( HELYOT

,

histoire des ordres monastiques. )

« L'homme empreint malheureusement sa destinée sur
tous les ouvrages de ses mains, et le temps qui ronge et
détruit le marbre , altère et corrompt les établissements les
plus solides. La vie monastique, imposant des devoirs trèspénibles , a besoin d'être ramenée souvent à ses véritables
principes; car plus les digues qu'on oppose à un torrent le
pressent et le resserrent, plus les réparations en sont nécessaires et fréquentes ; mais le mal n'a jamais été aussi général
qu'on l'a cru. Le monde ne connaît que les mauvais religieux. Ceux qui ont véritablement l'esprit de leur état vivent
au sein de la retraite, et cachent des vertus sublimes dans
le secret des cloîtres. Regardez, disait saint Augustin aux
ennemis de l'Église, qui lui reprochaient les dérèglements
des chrétiens, regardez une aire où les gerbes viennent d'être
battues, au premier coup d'œil, vous n'apercevrez qu'une
paille légère et de peu de valeur; écartez-là et vous pourrez
apprécier les richesses du père de famille. »
Fontfroide devint trop riche et le nombre de ses religieux
diminua petit à petit, au point qu'il n'y en avait plus que

�665
cinq à six au commencement de la révolution de 178'J, ce
qui ajoutait à son opulence par la diminution de ses charges. « Mais de toutes les choses qui concourent à conserver
ou à détruire la discipline d'un corps , la plus puissante est
l'influence des mœurs publiques. Les individus qui le composent participent toujours à l'esprit général. Mettez une
plante dans un mauvais terrain, quelque bonne et quelque
forte qu'elle soit elle languira. Le plus dangereux écueil pour
le cénobite attaché à ses devoirs était le mépris de sa profession, qu'il trouvait presque généralement répandu dans le
monde, quand ses affaires l'y rappelaient. Dans un siècle
d'incrédulité, ses engagements, ses observances, tout ce
qu'il devait respecter et chérir était l'objet d'indécentes plaisanteries. Pouvait-il conserver de l'estime pour son état
contre le soulèvement de l'opinion publique, et, sans l'amour
de son état, comment en remplir les obligations ? »
L'AUTEUR. Aussi les moines de Fontfroide en vinrent-ils au
point de vivre dans leur monastère à peu près comme des
Thélémites.
L'ARISTARQUE. Des Thélémites ! quel était cet ordre-là ?
L'AUTEUR. Il n'a jamais été autorisé, Monsieur, par les
papes, et n'a pas eu de progéniture. Sa règle, contraire à
toutes les autres, n'avait que cette clause : « Fais ce que tu
voudras » , sur ce fondement que les choses défendues sont
précisément celles pour lesquelles l'homme a le plus d'attrait, et qu'il convoite avec passion ce qu'on lui dénie. Par
cette liberté, les Thélémites entrèrent, dit-on, en louable
émulation de faire tout ce qu'ils savaient plaire à un seul.
Si quelqu'un disait : Buvons ! tous buvaient. Allons à la
chasse ! chacun partait avec son fusil et son chien. Jouons !
tous passaient à la salle de jeu pour se divertir aux cartes ,
aux dés ou au billard. Us se couchaient et se levaient à volonté ,
« Veillaient à bien manger. et laissaient, en leur lieu
i A des chantres gagés, le soin de louer Dieu »,

�666
mais ne manquaient jamais de trinqueballer leurs cloches,
aux heures fixes, d'après ce principe que matines, messes
et vêpres bien sonnées sont à moitié dites. Il fallait, au
reste, pour être reçu dans l'abbaye de Thélème, chanter
agréablement, jouer de différents instruments, parler cinq
à six langues, et savoir s'en servir tant en prose qu'en vers.
L'ARISTARQUE. Et quel fut, Monsieur, le fondateur de cet
ordre dont la règle consistait à n'en point avoir du tout ?

. Gargantua, Monsieur. Il la fonda pour recon-

L'AUTEUR

naître les services que lui rendit frère Jean des Entomeures, et récompenser son intrépidité sans pareille, dans la
guerre qu'il soutint contre Picrochole.
. Assez ! assez ! vous retombez dans le badi-

L'ARISTARQUE

nage; j'en étais sûr. C'est bien le cas de répéter le proverbe
de M. Caffort, ou mieux encore celui d'Horace : Naturam
repelles furcâ, tamen usquè recurret, que le sec et plat
Boileau , comme l'appèlent les romantiques, a traduit assez
heureusement dans ce vers : a Chassez le naturel, il revient
au galop. »
. Oh, Monsieur! le morceau de Rabelais que je

L'AUTEUR

viens de citer est presque le seul qu'on puisse lire sans
dégoût et rappeler sans se commettre , et mon intention n'a
pas été de casser des vitres.... des vitraux ou verrières, si
vous le voulez, qui, bien qu'offusquées quelquefois par les
émanations d'un monde corrompu, peuvent, par un bon
lavage, reprendre leur première

transparence, et nous

transmettre sans altération de vivifiantes clartés. Saint
Benoît, saint Bernard, Pierre-le-vénérable et quelques autres
réformateurs d'élite étaient déjà parvenus , à plusieurs époques , à rétablir une rigide discipline dans les communautés
religieuses les plus dissolues. On ne le tenta pas en 1789 ;
l'esprit du siècle ne le comportait pas. Un gaz, quelque
chaud qu'il soit, épanché dans une atmosphère glaciale, se
met bientôt en équilibre de température avec elle. Pareille

�667
chose serait infailliblement arrivée, en peu de temps , dans
la société française du XVIIIe siècle , repue d'incrédulité et
enivrée d'indépendance, au couvent le mieux ordonné. On
était plus choqué d'ailleurs de la richesse de corps religieux,
dont les membres avaient fait vœu de pauvreté , que de leur
relâchement, et tous furent indistinctement supprimés. De
nos jours , on en rétablit quelques-uns avec l'assentiment
de l'autorité civile, qui, dans sa sagesse, prend toutes les
précautions possibles pour que le bien qu'ils doivent produire soit sans mélange d'aucun mal. L'esprit actuel de la
société, effrayée des tendances dangereuses des masses,
semble rendre la chose praticable. Il me reste à moi, dans
l'esprit, quelques préventions contre la vie monastique, en
général, car je date du XVIIIe siècle, qui l'étouffa partout
où il le put, et je fus imbu de ses doctrines. La résurrection, au grand contentement de beaucoup de gens, de corps
religieux enterrés depuis soixante ans, m'étonne presque
autant que, sur le tableau de notre cathédrale, celle de
Lazare, inhumé depuis trois jours, semble émerveiller les
nombreux témoins de ce grand miracle; mais, comme dit
le proverbe, « il faut vivre pour voir » , et je vivrai peutêtre assez pour voir, non pas le rétablissement de l'archevêché de Narbonne, acte de haute justice qui entraînerait
nécessairement l'État dans de grandes dépenses, dont la
première, hélas ! serait la construction de nouveaux bâtiments pour y caser notre bibliothèque et notre musée, mais
au moins la restauration du couvent de Fontfroide. Je n'en
serais pas le plus fâché. Mon détachement de toutes les vanités humaines, y comprise la gloriole littéraire, ne saurait
être plus grand. Monachus ad succurrendum, je ne mourrais pas à Fontfroide sous l'habit de Bernardin, afin de
pouvoir être secouru, dans l'autre monde, par les prières
de la communauté; mais j'irais deux ou trois fois par an à
ce monastère, si riche de souvenirs historiques, promener

�668
ma mélancolie dans les détours dédaliens de son labyrinthe
sauvage, le long des sinuosités de son ravin rocailleux,
aujourd'hui desséché, sur la croupe du mont Ventous, roi
découronné des côteaux voisins qui l'encadrent si pittoresquement, et sanctifier mes rêveries sous les galeries silencieuses de son vieux cloître, si remarquable par la délicatesse et la variété d'ornementation des colonnettes en marbre qui en soutiennent gracieusement les arceaux.
L'ARIST ARQUE.

« La résurrection, Monsieur, est le signe

le plus éclatant de la divinité. Jésus-Christ donna cette
marque à ses disciples comme la marque souveraine et
finale de la vérité de sa révélation. Rien n'a vécu qui n'ait
été vrai, naturel, utile à quelque degré ; mais rien ne renaît
qui ne soit nécessaire et qui n'ait eu soi-même les conditions de l'immortalité. La mort est un assaut trop rude pour
revenir quant on n'est pas immortel. Les moines sont revenus comme la moisson couvre un champ que la charrue a
bouleversé et où le vent du ciel a jeté la semence. Les voilà
revenus parce qu'ils n'ont pu faire autrement. Ils sont innocents de leur immortalité, comme le gland qui croît au pied
d'un vieux chêne mort est innocent de la sève qui le pousse
vers le ciel. Ce n'est ni l'or ni l'argent qui les ont ressuscités, mais une germination spirituelle, déposée dans le monde
par la main du créateur, et qui est aussi indestructible que
la germination naturelle. Ce n'est ni la faveur du gouvernement, ni celle de l'opinion qui ont protégé leur existence,
mais une force secrète qui soutient tout ce qui est vrai. »
L'AUTEUR.

VOUS

feriez, Monsieur, un excellent prédica-

teur.
L'ARISTARQUE.

VOUS

auriez raison s'il me venait souvent

d'aussi belles pensées que celles que je viens d'exprimer ;
mais j'avoue, en toute humilité, que j'aurais rarement ce
bonheur. Ces pensées, puisqu'il faut vous le dire, ne sont
pas de moi. J'ai lu et relu , la semaine dernière , la vie de

»

�GCi)

saint Dominique , par le père Lacordaire, et j'en ai retenu
quelque chose. Ce grand orateur chrétien dit aussi : « Si les
ordres religieux étaient, comme autrefois, possesseurs de
vastes domaines, les conservant et les augmentant par des
privilèges civils; si leurs vœux, reconnus par l'autorité
publique , leur donnaient une autre force que celle qui naît
d'un consentement chaque jour renouvelé, un autre caractère que celui de la liberté la plus absolue, on concevrait
les alarmes de tous les pouvoirs et de tous les partis. Les
uns repousseraient le privilège par cela seul qu'il est privilège ; d'autres craindraient pour le fisc , privé des avantages
qu'il retire du passage rapide des propriétés de main en
main ; d'autres réclameraient la liberté individuelle et la
liberté de conscience, menacées par des engagements religieux , n'ayant pas pour garantie la seule persévérance intérieure de l'âme dans les mêmes dispositions ; et d'autres
enfin ne supporteraient pas des établissements auxquels la
société moderne n'aurait pas ôté, par quelques modifications , le sceau du passé... Ce qui trompe là-dessus quelques
hommes droits, c'est la pensée toujours présente des anciens
couvents. Autrefois les couvents faisaient partie de l'organisation civile. Objets d'envie par leurs richesses, ils débarrassaient les familles nobles du souci de leurs cadets et de
la nécessité de doter leurs filles. Une foule de vocations,
aidées par l'industrie domestique, peuplaient d'âmes ennuyées et médiocres les longs corridors des monastères. Le
peuple aussi se laissait prendre au bonheur de vivre derrière
ces hautes murailles qui cachaient, croyait-il, une existence molle, devenue telle, en effet, bien souvent parla
convoitise des gens du siècle. Tout cela est vrai, quoique
peut-être exagéré, mais on oublie que cet ordre de choses
est complètement détruit par le seul fait que l'État ne reconnaît plus les vœux religieux. Aussi les communautés
religieuses présentent en France , depuis quarante ans, un

�C70
spectacle si pur et si parfait, qu'il faut un souvenir bien
ingrat pour leur opposer les fautes d'un temps qui n'existe
plus. La gloire de la France, depuis ces quarante ans, est
d'avoir reproduit toujours les choses qui ne doivent jamais
mourir.... Il ne faut pas dire : nous courons vers l'ancien
régime, puisque tout ce qu'a détruit la révolution de 1789
reparaît; il faut dire, au contraire, la France se rassied,
puisqu'elle a conservé les germes dont l'anéantissement ne
serait que l'acquisition de la stérilité, et qui se développent
avec des conditions nouvelles dans son sein rajeuni... Aucune association ne donne à l'État des garanties d'ordre
aussi étendues que les communautés religieuses. La vie
commune exige tant de vertus, qu'un monastère, où elle
est observée sans le secours des lois civiles et par la seule
force de la conscience, est une merveille digne d'admiration. » N'est-ce pas que tout cela est bien pensé et bien dit?
. Bien dit, à coup sûr; mais bien pensé, per-

L'AUTEUR

mettez-moi d'en douter. Les couvents ne seront jamais plus,
je veux le croire, aussi riches qu'autrefois, au moins en
fonds de terre; mais l'État pourra-t-il empêcher qu'on leur
fasse des libéralités clandestines considérables en argent,
au détriment des familles ? N'est-ce pas un don énorme de
cette nature qui a donné les moyens au père Lacordaire de
faire reconstruire l'ancienne abbaye de Prouille, dont il ne
restait pas pierre sur pierre? Je n'entends nullement contester que les abbayes aient été fort utiles aux lettres, à
l'agriculture et en général à la civilisation ; mais aujourd'hui
nos collèges, nos bibliothèques publiques, nos comices, nos
journaux scientifiques et surtout notre clergé si digne et si
instruit, me font douter de leur utilité, à plus forte raison
de leur nécessite. Et puisque je viens de parler du clergé
séculier, je crains pour nos prêtres la concurrence des
Cénobites, qui, toujours en prière, ne vivant que de privations . et exposés à moins de séduction par leur vie soli-

�671
taire, passeront aux yeux des dévots pour des chrétiens
plus parfaits, et par conséquent pour de meilleurs intercesseurs auprès de Dieu et des saints. Bien des gens croient
dès à présent que les messes dites aux monastères sont
meilleures que celles qu'on célèbre dans les églises de paroisse , et sont disposés à les payer plus cher. Les établissements hospitaliers souffriront aussi de la concurrence, et
bien des legs qui leur seraient revenus iront grossir le trésor
des abbayes. Un administrateur des hospices m'en témoignait
dernièrement la crainte. L'État ne reconnaît pas les vœux
monastiques, soit. « Si le religieux s'ennuie, trouve trop
dure la règle de sa communauté, il peut s'en aller, puisque
ce n'est que son adhésion chaque jour renouvelée, son amour
persévérant pour Dieu qui le retiennent » ; mais il y a là un
grand danger pour les ordres monastiques, danger qui sous
un gouvernement faible et dominé par le sacerdoce pourrait
un jour porter l'État à reconnaître les vœux perpétuels. Le
père Lacordaire n'en parle peut-être pas; mais il ne peut
l'ignorer, car un panégyriste des couvents, plus ancien que
lui, et même plus illustre, quelles que soient l'érudition et
l'éloquence de ce célèbre restaurateur de l'ordre de Saint
Dominique, l'a signalé.
L'ARISTARQUE. De qui voulez-vous parler, Monsieur?
L'AUTEUR. De l'auteur du Génie du christianisme, de Chateaubriand, Monsieur. Chateaubriand a dit dans ce beau
livre : « On a beaucoup déclamé contre la perpétuité des
vœux ; mais on trouve en sa faveur des raisons puisées
dans la nature des choses et dans les besoins mêmes de notre
âme. L'homme est surtout malheureux par son inconstance
et par l'usage de ce libre arbitre qui fait à la fois sa gloire
et ses maux. Il flotte de sentiment en sentiment, de pensée
en pensée. Ses amours ont la mobilité de ses opinions, et
ses opinions lui échappent comme ses amours. Celte inquiétude le plonge dans une misère dont il ne sort que quand

�672
une forée supérieure l'attache à un seul objet. On le voit
alors porter avec joie sa chaîne. L'artisan est plus heureux
que le riche désoccupé, parce qu'il est soumis à un travail
impérieux qui ferme autour de lui toutes les voies du désir
et de l'inconstance. La même soumission à la puissance fait
le bien-être des enfants ; et la loi qui défend le divorce a
moins d'inconvénients pour la paix des familles que la loi
qui le permet...
« Le vœu perpétuel, loin de nous plonger dans l'infortune , est une disposition favorable au bonheur, surtout
quand ce vœu n'a d'autre but que de nous défendre contre
les illusions du monde. Les passions ne se soulèvent guère
dans notre sein avant notre quatrième lustre. A quarante
ans elles sont déjà éteintes ou détrompées. Aussi le serment
indissoluble nous prive tout au plus de quelques années de
désirs pour faire ensuite la paix de notre vie , pour nous
arracher aux regrets et aux remords le reste de nos jours.
Or, si vous mettez en balance les maux qui naissent des
passions avec le peu de moments de joie qu'elles vous donnent, vous verrez que le vœu perpétuel est encore un plus
grand bien, même dans les plus beaux instants de la jeunesse... Supposez d'ailleurs qu'une religieuse pût sortir de
son cloître à volonté, nous demandons si cette femme serait
heureuse. Quelques années de retraite auraient renouvelé
pour elle la face de la société. Au spectacle du monde, si
nous détournons un moment la tête, les décorations changent, les palais s'évanouissent, et lorsque nous reportons
les yeux sur la scène, nous n'apercevons plus que des déserts
et des acteurs inconnus... On verrait incessamment la folie
du siècle entrer par caprice dans les couvents et en sortir
par caprice. Les cœurs agités ne seraient plus assez longtemps auprès des cœurs paisibles pour prendre quelque
chose de leur repos, et les âmes sereines auraient bientôt
perdu le calme dans le commerce des âmes troublées.... »
Eh bien ! que dites-vous de ce passage, M. le fabricien?

�m
L'ARISTARQUE. Et que voulez-vous que j'en dise, sinon
qu'il est de toute beauté... et de toute bonté! Diable! diable!... mais Chateaubriand a peut-être trop exagéré le danger dont nous parlons.
L'AUTEUR. Il est plus grand de nos jours, au contraire,
qu'il n'aurait pu l'être à l'époque où parût son beau livre ;
car le goût du biemêtre s'est répandu dans toutes les classes
de la société, et les austérités du cloître doivent paraître
aujourd'hui plus rudes qu'au temps passé.
L'ARISTARQUE. Cependant, depuis un demi-siècle, aucun
scandale, comme le fait remarquer Lacordaire, n'a encore
franchi le seuil des couvents rétablis.
L'AUTEUR. « Pourquoi quitter le monde lorsqu'on l'édifie?
disait le franciscain Ganganelli, qui devint pape sous le nom
de Benoît XIV, à un de ses amis qui voulait se faire trappiste. Il sera toujours pervers si tous les gens de bien l'abandonnent. Je n'aime pas qu'on se surcharge d'obligations.
L'Évangile est la véritable règle du chrétien, et il faut une
vocation bien éprouvée pour s'enterrer dans une solitude.
J'honore parfaitement les solitaires qui suivent l'institut de
la Chartreuse ou de la Trappe, mais il n'en faut qu'une petite
quantité. Outre qu'il est difficile de trouver un grand nombre de religieux fervents, on doit appréhender d'appauvrir
l'État en se rendant inutile à la société. Nous ne naissons
pas moines, mais citoyens. Le monde a besoin de sujets
qui concourent à son harmonie, et qui fassent fleurir les
empires par leurs talents, par leurs travaux et par leurs
mœurs. Ces solitudes profondes où l'on ne donne extérieurement aucun signe de vie sont exactement des tombeaux...
Quand vous serez à la Trappe, vous prierez Dieu jour et
nuit; mais ne pouvez-vous pas continuellement élever votre
cœur vers lui, quoiqu'au milieu du monde ? Ce ne sont pas
les prières vocales qui font le mérite de l'oraison. Le souverain législateur nous avertit lui-même que la multiplicité
43

�674
des mots ne nous obtient pas le secours du ciel. Plusieurs
écrivains respectables ne font pas difficulté de dire que le
relâchement des moines est venu en partie de ce qu'on a
trop multiplié les offices. Ils pensaient avec raison que
l'attention ne peut suffire à trop de prières, et que le travail des mains est plus avantageux qu'une continuelle psalmodie. Il n'y a qu'un pas de la vie spéculative à la vie paresseuse, et rien de plus facile à franchir. »
Et la diminution de la population qui peut aussi résulter
de la multitude des couvents n'est-elle pas un péril pour
l'État, dans un pays où le clergé séculier est voué au célibat ; où tant de militaires, d'hommes de mer et de domestiques y sont presque condamnés par profession ; où tant de
milliers de jeunes gens aisés et bien portants fuient les charges du mariage ; où les familles nombreuses enfin deviennent de plus en plus rares.
L'ARISTARQUE. Ce danger serait grand, Monsieur, si comme
je le lisais hier dans mon journal la population était de nos
jours stationnaire, ou peu s'en faut, en France, tandis
qu'elle augmente sensiblement en Angleterre et en Allemagne. II serait bien possible que dans trente ans nos législateurs , à l'exemple des Romains, prissent le parti d'accorder
des privilèges aux pères de famille chargés de beaucoup
d'enfants, et qu'indépendamment de l'interdiction du remplacement au service militaire, un impôt particulier frappât
les célibataires majeurs de vingt-cinq ans.
L'AUTEUR. C'est ce qui se fit sous Louis XIV, en 1666 et
1667. Tout père ayant dix enfants était exempt de toute
contribution aux charges publiques, soit d'État, soit de
ville ou de communauté, et avait droit à douze cents
francs de pension , et ce qu'il y a de bien remarquable c'est
que tandis que les enfants morts à la guerre étaient considérés comme vivants, ceux qui avaient embrassé la vie
claustrale n'étaient pas compris dans le nombre déterminé

�673
par la loi; c'était reconnaître implicitement qu'il y avait
trop de moines.
L'ARISTARQUE.
L'AUTEUR.

Sans doute.
Mais à présent que j'y pense, Moïse ne laissa

guère aux Hébreux la liberté de se marier ou non, et Lycurgue nota d'infamie les célibataires. Il y avait même une
solennité particulière à Lacédémone, où les femmes les
produisaient nus au pied des autels, et leur faisaient faire
une amende honorable à la nature, qu'elles accompagnaient
d'une correction sévère.
L'ARISTARQUE. L'amende honorable à la nature , surtout in
naturalibus et par les mains des femmes, révolterait trop
aujourd'hui. Votre fils est-il marié, Monsieur?
L'AUTEUR.

Pas encore.

L'ARISTARQUE.
L'AUTEUR.

Oh !
Et le vôtre, Monsieur?

L'ARISTARQUE.

Cela viendra.

L'AUTEUR.

Oh ! ! !
L'ARISTARQUE. Hélas! un luxe effréné, la dissipation des

jeunes gens, l'affaiblissement de l'autorité paternelle, les
éducations lointaines , si dispendieuses , si chanceuses , et
qui ont pour résultat l'extinction de l'esprit de famille, la
difficulté de plus en plus grande d'ouvrir une carrière aux
garçons à la fin de leurs études, tout cela éloigne aujourd'hui du mariage. « Écoutez ceci, disait Bacon. Quant on
« ne connaîtra plus de nation barbare, et que la politesse
« et les arts auront énervé l'espèce , on verra dans les pays
« de luxe les hommes peu curieux de se marier, par la
« crainte de ne pouvoir entretenir une famille, tant il en
« coûtera pour vivre chez les nations policées ! »
L'AUTEUR. DU Bacon ! Monsieur, du Bacon ! Pour ne pas
'être en reste avec vous , je me vois obligé d'honneur à trouver un# autorité équivalente à la vôtre. Ce sera celle de
Montesquieu. « Plus on diminue le nombre des mariages qui

�676
«
«
«
«

peuvent se faire, dit cet éminent publiciste, plus on nuit
à ceux qui sont faits. Moins il y a de gens mariés , moins
il y a de fidélité dans les mariages ; comme lorsqu'il y a
plus de voleurs il y a plus de vols. »
L'ARISTARQUE. Concluons de tout ce que nous venons de
dire qu'il ne faudrait pas que les communautés religieuses
se multipliassent trop ; mais il est bon qu'il y en ait quelques-unes des plus utiles, car, comme l'a si bien dit ce
même Chateaubriand que vous citiez tout à l'heure, « on
dira peut-être que les causes qui donnaient naissance à la
vie monastique n'existant plus parmi nous, les couvents
étaient devenus des retraites inutiles. Et quand donc ces
causes ont-elles cessé? N'y a-t-il plus d'orphelins, d'infirmes , de voyageurs, de pauvres, d'infortunés? Ah ! lorsque
les maux des siècles barbares se sont évanouis, la Société,
si habile à tourmenter les âmes et si ingénieuse en douleurs,
a bien su faire naître mille autres raisons d'adversité qui
nous jettent dans la solitude. C'était une chose fort belle que
ces maisons religieuses, où l'on trouvait une retraite assurée contre les coups de la fortune et les orages de son propre cœur... Il ne faut pas croire que nous soyions tous également nés pour le hoyau ou le mousquet, et qu'il n'y ait
pas d'hommes d'une délicatesse particulière qui sont formés
pour le labeur de la pensée, comme d'autres pour le travail
des mains. N'en doutez pas, nous avons au fond du cœur
mille raisons de solitude. Quelques-uns y sont entraînés par
une pensée tournée à la contemplation ; d'autres par une
certaine pudeur craintive qui fait qu'ils aiment à habiter en
eux-mêmes ; enfin il est des âmes excellentes qui cherchent
en vain dans la nature les autres âmes auxquelles elles sont
faites pour s'unir, et qui semblent condamnées à une sorte
de virginité morale ou de veuvage éternel. C'est surtout
pour ces âmes solitaires que la religion avait élevé ces retraites. »

�677
L'AUTEUR. Magnifique! sublime! Je crois, Monsieur, que
nous aurons rappelé en bref tout ce qu'on peut dire pour
ou contre les couvents, lorsque je vous aurai remis en mémoire ce très-beau passage d'un opuscule de Charles Nodier,
intitulé Les Méditations du cloître.
L'ARISTARQUE. Dites.
L'AUTEUR. « Voilà une génération tout entière à laquelle
les événements politiques ont tenu lieu de l'éducation d'Achille. Elle a eu pour aliment la moelle et le sang des lions ;
et maintenant qu'un gouvernement qui ne laisse rien au
hasard, et qui fixe l'avenir, a restreint le développement
dangereux de ses facultés ; maintenant qu'on a tracé autour
d'elle le cercle de Popilius, et qu'on lui a dit, comme le
Tout-Puissant aux eaux de la mer : « Vous ne passerez pas
ces limites ! » sait-on ce que tant de passions oisives et d'énergies réprimées peuvent produire de funeste? Sait-on
combien il est près de se livrer au crime un cœur impétueux qui s'est ouvert à l'ennui? Je le déclare avec amertume le pistolet de Werther et la hache du bourreau nous
ont déjà décimés. Cette génération se lève et vous demande
des cloîtres. Paix sans mélange aux heureux de la terre !
mais malédiction à qui conteste un asile à l'infortune ! Il fut
sublime le premier peuple qui consacra au nombre de ses
institutions un lieu de repos pour les malheureux. Une
bonne société pourvoit à tout, même aux besoins de ceux
qui se détachent d'elle par choix ou par nécessité. »
L'ARISTARQUE. M. Birat, l'ivraie du philosophisme et la folle
avoine du libéralisme n'ont pas étouffé tout le bon grain
que de fortes lectures avaient déposé dans votre âme, et je
m'en réjouis dans votre intérêt. Sarclez-moi hardiment toutes ces plantes parasites ; en devenant bon chrétien, vous
serez meilleur poète, et vous pourrez aborder des sujets
que vous êtes inhabile à traiter, malgré la mélancolie qui
vous domine. Comparée à l'enthousiasme, ce noble mobile

�678
des grandes passions et des grandes vertus, la satire paraît
impuissante et mesquine. On pourrait même ne voir en elle
qu'une vengeance de la médiocrité ou un plaisir pervers de
l'esprit. Heureusement pour sa gloire, elle a d'autres titres
à invoquer.
L'AUTEUR. Les œuvres de Juvénal, de Boileau, de Voltaire
lui-même et la satire Ménippée sont là pour le prouver.
. Voltaire ! oh , ne m'en parlez pas ! il a fait

L'ARISTARQUE

tant de mal qu'il n'aurait jamais dû naître.
L'AUTEUR. Mais la satire, Monsieur, a été souvent la dernière ressource et la seule vengeance du faible contre le fortî
Elle a combattu toutes les tyrannies féodale, cléricale, monarchique et populaire. A Athènes, comme à Rome, comme
à Paris, comme à Londres..., comme à Narbonne, elle a plus
d'une fois défendu la cause du bon sens , de la justice et de
la vérité.
. A Narbonne !... oui, oui, j'y suis. Vous fîtes

L'ARISTARQUE

de la satire politique, sous la dernière république, et j'ai
toujours regretté que la plus grande partie de vos couplets
anti-socialistes aient été composés en patois... J'avais l'Hudibras de Butler, traduit de l'anglais, en vers français, que
je suis bien marri d'avoir perdu ! je le relirais bien volontiers ; mais où trouver un pareil livre dans Narbonne !
. Si vous ne l'avez pas dans la bibliothèque de la

L'AUTEUR

ville, vous le trouverez peut-être chez quelqu'un de nos
grands bibliophiles, chez MM. Figeac, Cartault ou d'Aragon.
. Ces messieurs ne sont pas seulement de

L'ARISTARQUE

gourmets bibliophiles , mais de vrais bibliographes , de bons
bibliognostes.
L'AUTEUR. Je ne connaissais pas encore ce mot-là ; mais
j'en comprends la signification.
. Je ne le connaissais pas plus que vous, il y

L'ARISTARQUE

a trois jours, mais je l'ai appris à la dernière réunion de

�679
notre Société scientifique , ainsi que ses dix à douze frères ,
issus du même radical.
L'AUTEUR. Autant que çà ! sont-ils bien nécessaires à savoir '!
L'ARISTARQUE. VOUS allez en juger : les uns se prennent en
bonne part ; les autres sont presque une insulte , ou tout au
moins une moquerie. Vous ne vous croiriez pas persifflé si
l'on vous qualifiait de bibliologue, de bibliophile, de bibliographe ou de bibliognoste, pas plus que ne le serait Monsieur Gaillard, votre imprimeur, si on l'appelait un bibliopole, et M. Dureau un bibliotacte ou un bibliothéconome.
L'AUTEUR.

M. Dureau est mieux que cela.
Sans doute. Il ne se borne pas à épousseter

L'ARISTARQUE.

les livres au plumeau, et à les ranger sur des rayons; il les
lit, il les classe; il a toutes les qualités requises pour un
bon bibliothécaire ; son zèle et son obligeance ne seront jamais surpassés ; mais si l'on disait de vous que vous êtes
un bibliolathe ou un bibliotaphe, comme tant d'amateurs
de livres que je connais, vous vous récrieriez à juste raison , en disant que vous ne cachez pas, que vous n'enterrez
pas les livres ; et si l'on vous qualifiait, en haussant les
épaules, de bibliomane, ou, eu faisant ce geste-ci, cr-r-rrac ! crac ! de bibliolyte, vous vous fâcheriez tout rouge ,
et vous n'auriez pas tout à fait tort, car chez vous le goût
des livres n'est pas une manie, et ce n'est pas vous qui
déchirerez jamais un bon livre.
L'AUTEUR. Oh, Monsieur! que je vous suis obligé de m'avoir appris ces beaux mots-là , qui disent plus de choses
qu'ils ne sont longs et gros. Je faisais, sans m'en douter,
de la bibliognostie, de la bibliotassie, et même.... ceci soit
dit entre nous, de la bibliolytie, une fois par jour à peu
près, non pas dans mon cabinet, mais au cabinet— vous
me comprenez !
L'ARISTARQUE. Un an d'archéologie , Monsieur, vous ornera
la mémoire de cent fois plus de grands mots que vous n'en

�080
savez. J'ai fait, sans manier la règle et l'équerre, et sans
étudier Batissier — Batissier ! oh le beau nom pour un
homme de l'art, —quelques progrès en architecture. Je sais
aujourd'hui ce que sont un intrados, un extrados, un stylobate, et je me garderai bien d'appeler grossièrement des
œils-de-bœuf ces ouvertures rondes ou ovales qui servent à
ajourer des alcôves ou des cabinets.
L'AUTEUR. Et comment les nommerez-vous en style architectonographique ?... Des boopides ou boopsides peut-être.
L'ARISTARQUE. Des oculus, Monsieur, des oculus.
L'AUTEUR. Oh ! ce mot-là ne vient pas du grec, et ne dit
pas assez... Je voudrais bien en apprendre beaucoup comme
ceux de tout à l'heure, sans être d'une Société savante. .
L'ARISTARQUE. Eh bien ! procurez-vous l'Itinéraire de Bordeaux à Cette en chemin de fer. C'est un vrai modèle du
genre descriptif, en fait de monuments gothiques. Lisez-le
une douzaine de fois, et quand vous ne retiendriez chaque
fois qu'une douzaine de ces grands mots techniques, cela
ferait à la fin 144 ; en les employant à propos, vous passerez pour un archéologue de la première force.
L'AUTEUR. Cessons la plaisanterie, Monsieur. L'abus de ce
jargon passe toutes les bornes , et c'est bien aujourd'hui que
Montaigne pourrait s'écrier avec raison : « Je ne scay s'il en
« advient aux autres comme à moi, mais je ne puis me
« garder, quand j'oy nos architectes s'enfler de ces gros
« mots de pilastres, architraves , corniches , d'ordres corin« thien et dorique , et semblables de leur jargon , que mon
« imagination ne se saisisse incontinent du palais d'Apolli« don, et par effet je trouve que ce sont les chétives pièces
« de la porte de ma cuisine. »
L'ARISTARQUE. Mais , dans le passage que vous citez , Montaigne ne s'est pas moqué seulement des architectes ; les
rhétoriciens ont aussi leur part de raillerie. L'art de bien
dire n'a-l-il pas son vocabulaire tout aussi emphatique?

�684
«
«
«
«

Oyez dire métonymie, métaphore, allégorie et autres tels
noms de la grammaire ! Semble-t-il pas que l'on signifie
quelque forme de langage rare et pellégrin ? Ce sont titres
qui touchent le babil de votre chambrière. »
Un passage de votre panégyrique d'Ermengarde m'a surtout frappé. Savez-vous qu'il eût été bien heureux pour les
Toulousains, qui n'auraient pas eu à subir les horreurs d'un
nouveau siège, et très-glorieux pour nos aïeux, qui lui fermèrent bravement les portes de leur ville, que Simon de
Montfort eût trouvé la mort sous les remparts de Narbonue !
Vous connaissez, sans doute, la cause de sa rupture avec
le vicomte Aymeri?
L'AUTEUR. Oui, Monsieur.
Le roi d'Aragon et Simon de
Montfort s'étaient réconciliés en 1211 par l'entremise du
légat du pape. Simon, sentant que la protection de ce prince
lui était nécessaire pour se maintenir dans la possession des
domaines de la maison de Béziers, offrit de donner sa fille
en mariage au jeune prince Jacques , fils unique du roi d'Aragon. Celui-ci agréa la proposition, et s'engagea avec Simon,
par un serment réciproque, d'accomplir ce mariage quand
les enfants seraient parvenus à un âge compétent. En attendant , le roi Pierre remit ce fils, qui n'avait alors que trois
ans , au chef de la croisade. Montfort, ravi d'avoir un otage
de cette importance, se chargea de l'éducation du petit Jacques, qu'il amena à Carcassonne, où il le fit garder bien
soigneusement dans son palais. A la mort de Pierre d'Aragon, au lieu de le renvoyer à Saragosse, il prit de nouvelles
précautions pour s'assurer de sa personne, bien que les
sujets de ce prince le lui eussent fait demander par une ambassade solennelle. Le refus de Montfort indigna les Aragonais, qui lui déclarèrent la guerre, et appelèrent au pape
de cet injustifiable procédé.
Cependant Aymeri, qui avait déjà pris généreusement le
parti des peuples de F Aragon, ayant rassemblé un corps de

�682
troupes de cette nation et celles de sa vicotnté, se disposait
à faire irruption dans les terres de Simon ; mais ce général,
averti de son dessein, résolut de le prévenir. Il partagea
son armée en trois corps, prit le commandement de l'avantgarde, et marcha sur Narbonne. Les troupes du vicomte,
avantageusement postées sur une hauteur, soutinrent son
attaque avec beaucoup de bravoure, repoussèrent même les
croisés, et les poursuivirent la hallebarde aux reins. Simon
battit en retraite ; mais les sangles de la selle de son cheval
s'étant rompues, il tomba par terre. Aussitôt ses adversaires mirent tout en œuvre pour le tuer ou se saisir de sa
personne; mais les croisés étant accourus en plus grand
nombre , leur firent lâcher prise, et forcèrent les confédérés
à rentrer dans Narbonne.
Ayméri dîntrèt dins doutât,
Sans estré gés entéménat
Dins sa rélraito fîèro è lento ,
Coumo uno mouscasso prudénlo
Que , cassado amé lou mouscal,
Per la sirbénto d'un oustal,
D'un plalat dé mico groumando
Ou d'un îiouzèl dé bèlo biando ,
A la cargo rébén soubén,
Counténto à la fi sa talén ,
È dins un cantou dé couzino
Ba sé réjuni. la mastino !
Per tranquillomén digéra....

. Cette comparaison est bien trouvée et origi-

L'ARISTARQUE

nalement rendue. Vous auriez pu, comme Homère , prendre
celle d'un âne têtu, que des enfants s'efforcent, par leurs
cris et à coups de gaule, à chasser d'une prairie où il revient sans cesse.
. Oh, Monsieur ! je n'ai pas voulu*omparer à un

L'AUTEUR

pareil animal un de nos plus belliqueux vicomtes.
. Mais , Monsieur, il ne l'était pas plus que le

L'ARISTARQUE

�grand Ajax, fils de Télamon, qu'Homère n'entendait pas
avilir par sa comparaison.
L'AUTEUR. Sur ces entrefaites, arrive une lettre du pape,
qui, ayant prévu que Simon ferait tout son possible pour
retenir le jeune prince dont il voulait se servir pour mener
à bonne fin ses projets ambitieux, lui enjoignait avec menaces de le remettre entre les mains du cardinal de Bénévent.
Cette remise eut lieu à Narbonne, où se trouva la principale
noblesse d'Aragon, ayant à sa tête Guillaume de Montredon,
maître de la milice des templiers. Guillaume de Montredon
fut pendant plusieurs années le gouverneur du roi Jacques;
Guidât per un tal persounaché,
Débénguèt un réi erané è saché.
L'ARISTARQUE. Crâne, à la bonne heure! puisqu'il remporta contre les Sarrasins trente-trois batailles, mais sage...

si l'on veut.
L'AUTEUR. Il fonda, Monsieur, deux mille églises.
L'ARISTARQUE. Soit; mais il eut autant de maîtresses que
son père. « Vainement l'Église, si attentive, dans tous les
temps, à faire respecter la sainteté du lien conjugal, dit
Germain, dans son Histoire de Montpellier, s'efforça de le
ramener à des mœurs plus pures. Il ordonna de couper la
langue à son confesseur, l'évêque de Girone.... »
L'AUTEUR. Oh , mon Dieu !
L'ARISTARQUE. « pour avoir osé se plaindre au pape de ses
débordements, et il fallut l'intervention d'un concile pour
lever la sentence d'excommunication suscitée par cet acte
barbare. » Le fait historique dont nous parlions tout-àl'heure ne doit pas être ignoré de notre ami Montredon,
autorisé ainsi à penser que la noblesse de sa famille remonte
au moins au temps des croisades, comme celle des de Grave.
Qui parlo dal loup, per la cougo lou tèn! tenez, précisément le voilà qui passe, d'un air très-affairé, avec M. Ber-

�thomieu, de Ginestas, son client.... Qu'avez-vous fait sur
Ginestas ?
. Jusqu'à présent fort peu de chose; mais je vais

L'AUTEUR

travailler à un sermon que je ferai prononcer au père Bourras, moine espagnol réfugié et ancien curé de cette paroisse.
Je le composerai sur la donnée que voici : On prétend que
le père Bourras , mécontent de ses paroissiens , qui n'étaient
pas exacts aux offices ou qui dormaient à ses sermons,
imagina an jour de leur dire, pour les effrayer sur les suites de leur indifférence religieuse, qu'ayant été, dans un
rêve, enlevé au ciel, il avait demandé à la porte du paradis
s'il s'y trouvait des gens de Ginestas; que, sur la réponse
négative de St. Pierre, il s'était transporté au purgatoire,
où on lui dit qu'il n'y en avait pas un seul ; et qu'enfin,
étant descendu aux enfers, et y ayant fait la même question , le portier du satanique empire lui avait répondu que
les Ginestannais s'y trouvaient en masse. La tradition paloise, Monsieur, rapporte les deux premiers colloques en
ces termes : « Pam, pam, pam ! — Qui tusto dé bas ? —
Lou pèro Bourras. — Cal démandats ? — Dé géns dé Ginestas. — Aïcis y gna pas, anats pus bas. »
. Ah, ah, ah!... et le dernier colloque?

L'ARISTARQUE

. Une légère variante le distingue des autres :

L'AUTEUR

« Pam, pam, pam ! — Qui tusto dé bas ? — Lou pèro Bourras. — Cal démandats ?— Dé géns dé Ginestas. — Dintrats,
dintrats ! y'n manco pas. »
. Mais, mon cher, si vous faites un poëme

L'ARISTARQUE

sur cette donnée, vous soulèverez contre vous toute la population de cette commune ! Comment ! pas un de leurs
aïeux , de leurs descendants, collatéraux , amis ou connaissances , ni au paradis , ni au purgatoire, mais tous, tous
en enfer ; car le y'n manco pas a forcément cette signification. Que voulez-vous que je vous dise? à votre place, après
avoir lancé mon poëme , je quitterais le pays de peur d'être
écharpé.

�68b
L'AUTEUR. Bah , bah! je n'appréhende rien de la colère des
habitants de Ginestas, car j'ai trouvé un moyen infaillible

de les calmer.
L'ARISTARQUE.

Et quel est-il ce moyen ?
Je vous le dirai dans quelques jours.
L'ARISTARQUE. VOUS savez , sans doute , que Raymond VI
fut réconcilié à l'Église, dans l'ancien Saint-Just, par le
cardinal de Bénévent?
L'AUTEUR. Oui, Monsieur. Il l'avait été déjà plusieurs fois
de la manière la plus humiliante, et notamment à SaintGilles ; mais cette nouvelle absolution ne lui fît pas rendre
un pouce de terre. Elle ne fut qu'une perfidie de plus de la
part de ses ennemis acharnés , et il faut bien le croire, puisque l'historien de cette époque le plus favorable à Simon,
Pierre de Vaulx-Cernay, s'écrie à ce sujet, dans un transport d'enthousiasme : « 0 pieuse fraude 1 ô piété frauduleuse
du légat ! », et, en effet, pendant que ce prince de l'Église
amusait à Narbonne le comte de Toulouse et ses alliés, compris dans cette absolution , Montfort envahissait le Quercy
avec un corps de pèlerins nouvellement arrivés de France.
L'ARISTARQUE. C'est ici le cas de parler de l'excommunication fulminée dans Narbonne, au palais vicomtal, contre
Simon lui-même et toute sa suite , par l'archevêque ArnaudAmalric, ci-devant abbé de Cîteaux , à qui il était redevable
L'AUTEUR.

de ses dignités.
L'AUTEUR. Il lui avait de plus l'obligation du mariage d'un
de ses fils avec l'héritière du Dauphiné. Ce serait me répéter , Monsieur, que de vous raconter en français cette scène
si curieuse, que j'ai décrite longuement, en vers patois,
dans mes dialogues des deux montagnes. Il est très-vrai
que ce grand pourchasseur des excommuniés, même réconciliés à l'Église, fut excommunié lui-même à Narbonne au
moins deux fois : l'une à la porte du bourg qu'il força avec
son escorte, en balayant devant lui l'archevêque, ses suf-

�G8C

i'ragants et tout le clergé de la ville qui s'opposaient à son
entrée ; et l'autre au vestibule du palais vicomtal, dans la
chapelle duquel Montfort faisait dire la messe par son aumônier , au mépris de l'interdit jeté par le prélat sur toutes les
églises de Narbonne. La rupture entre ces deux personnages qui précéda la double censure avait eu pour cause le
titre de duc de Narbonne qu'ils se disputaient, sans y avoir
aucun droit ni l'un ni l'autre ; car le concile de Latran
n'avait définitivement attribué à Montfort que les principautés par lui conquises en Languedoc, et le pays Narbonnais ne l'avait pas été. Si l'archevêque, qui revenait de Rome,
y avait réellement obtenu du pape Honoré IV ce titre de duc
qu'il était allé solliciter, le tort de Simon aurait été bien
plus grave. Que devait-il faire en fils respectueux et soumis
de l'Église? Appeler à Rome comme d'abus de cette formidable sentence, et non pas la braver aussi brutalement et
avec autant d'indécence ; car il s'en moqua à la messe avec
ses officiers... mais, attendez-donc ! son mépris des foudres
du Vatican narbonnais ne se borna même pas là, car les
gens de sa suite tentèrent de forcer le palais archiépiscopal,
dont les fenêtres furent brisées à coups de pierres
Et
puis, qu'on vienne nous dire qu'on ne pouvait voir un chevalier plus religieux !
L'ARISTARQUE. Oh , oh !
L'AUTEUR. C'est ainsi qu'en excusant les crimes du passé
on prépare les violences de l'avenir. Si le salut de l'Église
justifie les bûchers, pourquoi le salut de la patrie ne justifierait-il pas l'échafaud?
L'ARISTARQUE. Il n'eut pas honte, ce grand champion de la
foi catholique ! d'enlever l'héritière de Bigorre à son second
mari, et de la marier à un autre de ses fils, bien qu'elle fut
beaucoup plus âgée que lui. Aucun historien, de ceux-même
qui sont les plus favorables à ce personnage, n'a pu contester son ambition excessive, « vice qui n'est jamais plus

�687
dangereux que lorsque pour se satisfaire il prend le masque
de la religion » ; mais on n'a pas assez remarqué l'événement dont nous parlons. C'est dans notre ville que ce Tartufe , bardé de fer et éperonné , se démasqua tout à fait, et
le nunc dimittis servum tuum qu'au dernier assaut donné à
la ville de Toulouse il chanta avant de revêtir la cuirasse,
n'émana pas d'un cœur plus contrit que ses prières faites
à Narbonne dans la chapelle du palais vicomtal.... à moins
qu'il n'eût été changé par ses revers, bien mérités, ou qu'il
n'eût un pressentiment de sa mort prochaine.
L'AUTEUR. L'histoire d'Angleterre nous apprend que celui
de ses enfants qui lui succéda dans son comté de Leicester,
et qui se mit, en 4264, à la tête des barons de ce royaume,
révoltés contre Henri III, fut excommunié en exécution des
ordres du pape Urbain IV, par son légat Guy-Fulcodi.
. Guy-Fulcodi ! eh mais ! il fut plus tard ar-

L'ARISTARQUE

chevêque de Narbonne.
L'AUTEUR. Précisément. Les voies de Dieu sont merveilleuses , et n'est-il pas bien remarquable qu'un des fils du grand
oppresseur des populations languedociennes ait été excommunié par l'envoyé du pape pour avoir défendu , les armes
à la main, contre un prince tyrannique, la grande charte
anglaise ! Remarquons cependant qu'il ne le fut pas à bout
portant, comme son père, mais à raisonnable distance; car
Guy-Fulcodi, qui ne pouvait sans danger franchir la Manche
pour lui bailler copie de cette excommunication , en parlant
à sa personne, la lui décocha comme un trait, du haut d'une
falaise, près du port de Boulogne, où il s'était arrêté.
L'ARISTARQUE. Ce qui fit qu'il en prétexta cause d'ignorance
et n'en tint aucun compte. Comment avez-vous pu traiter
gaîment, à votre manière, un sujet pareil ! C'est un grand
tour de force.
L'AUTEUR. Jugez-en par le morceau que voici. Je le tire de
l'interdit jeté par l'archevêque sur toutes les églises de Narbonne.
»

�688
. Voyons !

L'ARISTARQUE

.

L'AUTEUR

Das carrillouns sé régalaboun ,
Quand cent campanos yjougaboun
Tantôt un aï ré pla débot,
Tantôt las Cornos d'Assiot ;
Das cluquiès saran énlébados,
È dins dé cabots éntarrados.
Dins lous cazés lous pus préssans,
Pas pus dé mariachés ni bans ;
Pas pus dé mésso ni cantico;
Pas pus tabès dé biatico;
È pés morts, tratats én maoudits ,
Pas pus cap dé De profundis.
Lous sants, béstidis dé rémudos,
E las santos gaïré^bé nudos,
Dé sous pédestals dabaillats,
È d'un bouèlo négré drapats,
Sus lou malbré saran coulcadis.
Pas pus dé ciergés allumadis ;
Dal mari, dal cers è dal grec,
Lou bén és déclarât infec.
Pas pus dé cournuniou, quand mêmé !
È pés énfants pas dé baptêmé ;
È, per fini tant dé pas pus,
Pas dé sacromëns per digus.
Tant qu'aouran pas, à cops dé piquo,
Cassât lous Mountfort ê sa cliquo;
L'ordré tarriblé és décrétât,
È su'l cop és exécutât.

L'ARISTARQUE. C'est un morceau bien tappé ! Permettez !
j'ai peine à croire que fussent comprises, dans l'interdit
fulminé par l'archevêque Arnaud, l'administration du baptême et celle du saint viatique. Un de ceux qui firent le plus
d'impression en France fut celui que lança le pape Innocent III contre ce royaume, sous Philippe-Auguste, et cependant , au témoignage de Fleury, le baptême et le viatique
en étaient exceptés : « Nulla celebrabantur in ecclesià sacramenta, prœter viaticum et baptisma. »

�689
Dites-moi quelque chose maintenant de l'excommunication proprement dite.
L'AUTEUR. Ne me rappelant pas tout ce morceau, qui est
assez long, je serais obligé de le tronquer,
L'ARISTARQUE. Eh bien ! eh bien ! ce sera donc pour une
autre fois. Nous n'avons pas épargné la mémoire de Simon
de Montfort, et pour moi je suis loin de me le reprocher.
Il est des réhabilitations impossibles à faire accepter, surtout dans nos contrées, et celle-ci est du nombre. Cependant
voici un fait de nature à prouver que l'abus de la victoire
et la férocité furent quelquefois aussi grands du côté des
Albigeois que de celui des croisés. J'en suis bien fâché pour
notre ami commun, M. Boudet, de Pépieux , le plus doux
des hommes ; mais un chevalier de sa localité, nommé Giraud, se montra à cette époque le digne émule de Montfort
en barbarie. Ce Giraud s'était, sans doute, rallié à la cause
de Simon, après la mort du vicomte de Béziers, son seigneur, puisqu'il avait reçu du vainqueur le commandement
de diverses places dans le Minervois. Leur bonne intelligence
cessa à l'occasion que voici : Un chevalier français tua l'oncle de Giraud ; le neveu irrité demande satisfaction au général de la croisade , et l'obtient par le châtiment du meurtrier. Tout aurait dû, ce semble, en rester là; point du
tout! Giraud rompt avec les français, et à la tête de quelques troupes, va s'emparer par surprise du château de
Puiserguier. Montfort, voulant tirer vengeance de cette
félonie, engage le vicomte de Narbonne à se joindre à lui.
et marche vers Puiserguier pour le reprendre; mais à peine
est-il arrivé devant la place que le vicomte refuse de l'aider
à en faire le siège, et s'en retourne à Narbonne avec ses
gens. Nonobstant cette défection, Giraud, ayant appris que
Simon allait recevoir des renforts, abandonne le château
pendant la nuit, pour aller s'enfermer dans Minerve, après
avoir fait murer dans une tour cinquante soldats de la gar44

�690
nison, dans le dessein de les faire périr, et avoir fait arracher les yeux, couper le nez, les oreilles et la lèvre supérieure à deux chevaliers français, qu'il renvoya ainsi mutilés à Montfort. Qui n'aurait cru que celui-ci ne fut disposé à
tirer une vengeance éclatante d'une atrocité pareille , s'il en
trouvait jamais l'occasion ! Eh bien ! cette occasion se présente peu de temps après. La forteresse de Minerve est
assiégée et prise. Les hérétiques qu'on y trouve sont brûlés
vifs, tandis que le gouverneur Giraud obtient non seulement
grâce de la vie , mais divers domaines du côté de Béziers ,
en dédommagement de sa forteresse. Montfort croyait bien
se l'être attaché pour toujours par son procédé généreux ;
il n'en fut rien. Au siège du château de Castelnaudary, qu'il
défendit contre les comtes de Toulouse et de Foix, on voit
figurer encore parmi les seigneurs du Midi ce même Giraud,
de Pépieux. Il va s'embusquer à quelques lieues de là pour
surprendre un corps de croisés qui venait au secours de
Montfort ; mais le piège est découvert ; le combat s'engage ,
et, malgré sa bravoure, ce chevalier déloyal est vaincu et
obligé de battre en retraite. Tous les torts, comme vous le
voyez, ne furent pas toujours du côté des français. Une
petite malice à faire à l'ami Boudet, qui tient tant à sa chétive bourgade , c'est de lui donner connaissance de ces faits,
et je m'en charge.
L'AUTEUR. Oui.... eh bien! moi je le mettrai à même de
vous riposter par un autre qui prouve qu'au siège de Toulouse un seigneur de Pépieux, du parti des croisés, s'opposa
fortement aux barbares conseils donnés à Montfort par l'indigne prélat de cette malheureuse ville, si justement nommé
Vévêque des diables, et montra un fort beau caractère. Ce
que je vais vous lire est traduit d'un manuscrit en langue
romane. La scène se passe dans le camp des assiégeants,
établi devant la porte Montolieu : « Là, l'évêque de Toulouse
» cherche à consoler Montfort, en lui annonçant que le car»

�691
« dinal-légal a écrit de toutes parts pour faire approcher
« de puissants secours, à l'aide desquels il pourra prendre
« la ville et se venger de ceux qu'il voudra. Alors un vaillant
« homme, appelé Robert de Pipiu ou Pepieux, a dit : Sei« gneur évêque, vous parlez à votre aise , mais si le comte
« n'avait cru ni vous ni vos consorts, il ne ressentirait pas
« le chagrin qu'il éprouve; car il serait tranquille seigneur
« de Toulouse. Vous êtes cause de nos reverset d'avoir fait
« périr plusieurs milliers d'hommes. Jamais terre injuste« ment conquise ne pourra se conserver longtemps. (Jamay
« terra mal conquirida no sé pot mantènè kmgamén. ) Et je
« vous dis que fussions-nous cent fois plus nombreux, nous
« ne pourrions vaincre les Toulousains ; car ils ont leur
« seigneur naturel, et il leur vient des secours de tous
« côtés, tandis que nous n'en verrons jamais, à cause des
« maux que vous leur avez faits , lesquels feront que si l'on
« écoute encore vos conseils, seigneur évêque, notre état
« empirera davantage, et j'ai peur qu'à la fin nous ne puis« sions plus rétablir nos affaires. » Cette remontrance hardie fut approuvée par le propre frère de Montfort et par les
autres barons, mais le général des croisés n'en tint aucun
compte; Dieu qui voulait le perdre, en punition de ses crimes, avait répandu sur lui
«

cet esprit de vertige et d'erreur

« De la chute des grands funeste avant-coureur. »
L'ARISTARQIE. Ce dût être un beau jour pour M. l'abbé
Jalard que celui où, du haut du mont Ventous, à la crête
escarpée, qui, comme un vaste paravent, garantit le vallon
des raffales du vent marin, et au pied de la croix énorme
qu'on y avait dressée, il prêcha la parole divine à des milliers
de pèlerins de tout état, venus de plusieurs lieues. Les
échos des monts d'alentour, après tant d'années de mutisme religieux, eurent autre chose à répéter que les cris des

�tf$2
laboureurs et des bergers des granges environnantes, ou
que le bruit des coups de fusil des braconniers. Cette scène,
renouvelée du temps des prophètes, dût être fort imposante,
et les mânes des milliers de cénobites, des centaines de barons ou chevaliers, qui avaient été inhumés dans le cimetière ou sous les dalles de la grande nef de l'abbaye, purent
s'en réjouir dans leurs tombeaux ; j'aurais bien voulu pouvoir y assister !
L'AUTEUR. Dans leurs tombeaux, Monsieur! Y pensez-vous ?
O profanation abominable ! La pioche et le marteau les détruisirent tous en 1795, et les ossements qu'ils renfermaient,
objet de toutes les insultes imaginables, furent dispersés
çà et là... Les ombres de ces personnages se seraient beaucoup plus réjouies de la grandeur de cette scène religieuse,
si elle n'avait pas été précédée de contredanses et de polkas,
exécutées dans l'ancien réfectoire et dans la cuisine délabrés de l'abbaye, et si les échos d'alentour n'avaient pas
. été contraints de répéter les finales de tant de jurons proférés et les zon , zon , zon , les tu, tu , tu, etc., des violons ,
clarinettes et cornets à piston de l'orchestre, qui fit danser
une folle jeunesse avant, pendant et après le sermon de
M. l'abbé Jalard. A cela près, ce fut un beau spectacle,
surtout quand à la chûte du jour la croix, comme un labarum étincelant, se détacha du fond d'azur d'un ciel limpide
et diapré de toutes ses constellations. Cette fête ne s'est plus
renouvelée et ne se verra pas de longtemps, M. de SaintAubin, qui fit tout ce qu'il pût pour rétablir les anciens
pèlerinages au vieux monastère, devenu sa propriété, a
quitté le pays, et ses successeurs ne prennent pas le chemin de l'imiter.
avez un faible pour l'abbé Jalard. Je
le comprends : il fut votre condisciple; il fait des vers; et
il n'a pas tenu à lui que vous fussiez membre de notre SoL'ARISTARQUE. VOUS

ciété.

�(195

Les pillards qui, de Nurbonne ou des hameaux voisins,
vinrent saccager l'abbaye , en 1795, dùrent y faire un riche
butin !
L'AUTEUR. Pas si riche que vous pouvez le croire ; car j'ai
entendu dire par un de nos octogénaires que les plus beaux
ornements du monastère en avaient déjà été enlevés par les
moines. Voici comment la chose s'était passée : Les moines,
justement alarmés de la marche précipitée des événements
et des scènes de dévastation dont les nouvelles leur arrivaient de tous côtés, résolurent de sauver, s'il était possible , les richesses du couvent, et de mettre leurs personnes
à couvert des fureurs d'une populace dont le fanatisme révolutionnaire était surexcité par la convoitise. Pour en avoir
le temps, ils usèrent de finesse, comme vous allez le voir :
Un bataillon de garde nationale avait été organisé à Narbonne. Ils en invitèrent très-poliment la moitié à un grand
banquet, et traitèrent très - confortablement, un jour de
dimanche, cette fraction de la milice citoyenne. Depuis le
père prieur jusqu'au plus petit frère lais tous les membres
de la communauté se parèrent des couleurs nationales. On
chanta durant le repas les hymnes patriotiques en vogue.
Les toasts les plus enthousiastes à l'assemblée nationale ,
aux défenseurs de la patrie, à l'union de tous les bons français, y furent portés. On y fraternisa enfin de la manière
la plus cordiale, en apparence au moins, et les convives
furent priés, au moment de leur départ, de faire savoir à
leurs camarades, restés en ville, qu'ils étaient attendus à
leur tour, à Fontfroide, le dimanche d'après. La nouvelle
d'un accord si édifiant entre la garde civique de Narbonne
et les fils spirituels de Saint Bernard, s'étant répandue aux
environs, contint les sans-culottes et les malfaiteurs impatients du pillage, et fit croire à tout le monde que les moines, pleins de sécurité, ne songeaient à rien moins qu'à
déguerpir. Leurs ennemis ne renoncèrent pas à leurs mau-

�694
vais desseins, mais ils en renvoyèrent l'exécution à un
temps plus opportun. Six jours s'écoulèrent ainsi, et le
dimanche suivant, le reste de la milice narbonnaise arriva,
par un très-beau soleil, vers les dix heures du matin, tambours et musique en tête, pour fraterniser aussi avec les
bons pères, ralliés, à ce qu'il semblait, au nouvel ordre de
choses; mais ils avaient déniché, et les vases sacrés, les
reliquaires, les riches tentures, présents des rois de Sicile,
de Naples ou d'Aragon, tous les objets de prix enfin servant
à la décoration de l'église avaient été, dans l'intervalle,
emballés et transportés en Espagne, à dos de mulet, par
des chemins de traverse. Cette mystification, dont rirent
beaucoup les braves gens qui pouvaient se trouver dans la
garde nationale, rompit les liens de la discipline pour les
autres , et tout ce qu'on y comptait de patriotes mal intentionnés se répandit aussitôt dans les chapelles et dans le
cloître pour y faire main-basse sur les ornements de quelque valeur qui n'avaient pu être emportés. Les autres furent
brûlés, déchirés ou brisés par ces furieux, qui n'épargnèrent pas même les cloches. Elles furent mises en morceaux.
On en trouve encore, après 67 ans , quelques menus débris
au haut du clocher, mêlés à des plâtras et des fragments de
pierre. Il va sans dire que les conviés moqués ne s'en retournèrent pas sans manger et sans boire; car les vivres et les
bons vins ne manquaient pas dans les offices et les celliers
du monastère. Le colombier, la garenne et la basse-cour
restèrent veufs de leurs hôtes à poil ou à plume. L'extermination des animaux bêlants, grognants, piaulants, roucoulants, etc., fut aussi complète que possible, mais enfin
aucun serviteur de Saint-Bernard ne fut enveloppé dans ce
carnage, et ils purent, avec ce qu'ils avaient emporté, se
substanter sur la terre étrangère pendant les longs jours
de l'émigration que passèrent si durement les pauvres diables, destitués de toute ressource.

�695
. Monseigneur Dillon n'était déjà probablement plus en France?
L'AUTEUR. Je crois qu'à l'époque de la fuite du malheureux
Louis XVI il émigra en Angleterre, pour passer de là en
Irlande, d'où ses aïeux étaient originaires. Il ne fut pas le
plus mal partagé des prélats émigrés. Le roi d'Angleterre
l'accueillit très-bien ; mais comme un prêtre catholique ne
peut être reçu à Saint-James en habit de cérémonie, il se
tira d'embarras en se rendant chez George III en habit de
cour et l'épéeau côté. C'est ce que j'ai lu dans une brochure publiée en France par lord Normanby.
L'ARISTARQUE. Avant de lever cette longue séance, ditesmoi où vous en êtes enfin de votre impression ? Vous faites
bien languir vos amis.
L'AUTEUR. Ce n'est pas toujours ma faute. On imprime,
dans ce moment, mes poésies anti-socialistes : le Chant
communiste, ma Passion, etc., enfin presque tout ce que je
composai sous la dernière république.
L'ARISTARQUE. Et qu'en retrancherez-vous ?
L'AUTEUR. La chanson de la Gamelle, ma traduction française de la Marianne...
L'ARISTARQUE.
Et pourquoi supprimer la chanson de la
Gamelle ? Le communisme devant nécessairement aboutir
aux repas en commun , servis , coram populo, sur les tables
de la Fraternité, vous ne feriez pas mal de la conserver ;
elle contient, autant que je puis me la rappeler, quelques
couplets assez drôles.
L'AUTEUR. Cette chanson
n'est pas entièrement de moi.
On l'attribue, je crois, au spirituel chansonnier de Piis,
qui florissait sous la première république et le premier empire. Il me prit envie de brocher sur le refrain joyeux et
populaire de cette chanson une douzaine de strophes, au
risque d'être écrasé par la comparaison ; mais , pour ne pas
tromper le lecteur, je les marquai d'un astérisque. Ce qui
L'ARISTARQUE

�69(i
fît surtout l'à-propos de ce refrain , dans le pays , en 1849,
c'est qu'un des députés de l'Aude à la petite Constituante...
. Oh, oui! bien petite.»
. Était le fils d'un marchand de cuivre, très-

L'ARISTARQUE
L'AUTEUR

huppé, ne rougissait pas du tout d'avoir été bercé, dans
son enfance, au bruit des marteaux tombant en cadence suides casseroles, des chaudières ou des alambics , et s'en faisait , au contraire, un titre au suffrage des ouvriers.
L'ARISTARQUE. Tout travail est honorable s'il est utile à la
société. Il n'y a que la paresse, le far-niente qui déshonore
ceux qui s'y livrent. Travail de tête, travail des mains,
tout cela.... se prête la main pour la gloire et la prospérité
de l'État. Voyons cette chanson de la Gamelle : je me fais
fort de deviner les couplets qui sont de vous.
. Oh! non pas tous.

L'AUTEUR

. Parions que si !

L'ARISTARQUE

. Parions que non !
L'ARISTARQUE. Un pain bénitpour la chapelle des pèlerins.
L'AUTEUR

. Et une douzaine de jésuites et de bâtons de Jacob

L'AUTEUR

pour nous !

Nous mangerons du jésuite. Prenez-garde!

les couplets sont bien mêlés.
L'ARISTARQUE. Bah! bah! (&amp; P««) C'est un piège, j'en suis
sûr.

(haut)

Voyons.

L'AUTEUR.

LA GAMELLE,
Air :

DANSONS LA CARMAGNOLE.

Savez-vous pourquoi, mes amis .
Nous sommes tous si réjouis ?
C'est qu'un repas n'est bon
Qu'apprêté sans façon.
Mangeons à la gamelle :
Vive le son,
Vive le son,
Mangeons à la gamelle,
Vive le son du chaudron !

�697
Nous faisons (î des grands repas;
On y veut rire, on ne peut pas.
Non , sans fraternité ,
Il n'est pas de gaîté.
Mangeons à la gamelle ;
Vive le son , etc.
Vous qui baillez dans vos palais ,
Où le plaisir n'entra jamais ,
Pour vivre sans souci,
Il faut venir ici
Manger à la gamelle ;
Vive le son, etc.
( ne fille à tempérament
Qui veut se'choisir un amant.
Aux faquins du bon ton ,
Préfère un bon luron
Qui mange à la gamelle ;
Vive le son, etc.
Ces Carthaginois, si lurons,
A Capoue ont fait les capons.
S'ils ont été vaincus,
C'est qu'ils ne daignaient plus
Manger à la gamelle ;
Vive le son, etc.
« Cher Cynéas, disait Pyrrhus,
« Déguerpissons, je n'en veux plus ,
« Chevaliers, plébéiens,
« Jusqu'aux patriciens
« Tout mange à la gamelle ;
« Vive le son , etc.
« Rapportez, disait Phocion,
« A votre roi, son riche don ;
« J'ai là quelques porreaux,
« Et de bons haricots
Fument dans ma gamelle ;
« Vive le son, etc. »

�698
Xerxès, frotté par les Grégeois,
D'appétit se rongeant les doigts,
Aurait de choux au gras
Mangé, dans un repas,
Une pleine gamelle ;
Vive le son , etc.
Quand le grand prince Agamemnon
Fêtait, sous les murs d'Ilion ,
Ajax, Nestor, Phénix,
Il leur fallait, à dix,
Un cuvier pour gamelle ;
Vive le son, etc.
Montézuma, dans les liens
Des Espagnols, ses assassins,
Privé de cuisinier,
Avec eux, au quartier ,
Mangeait à la gamelle ;
Vive le son, etc.
Après avoir longtemps souffert,
Israël, n'ayant au désert
Que manne à son diner ,
Que manne à son souper,
Se passait de gamelle ;
Vive le son, etc.
Les gourganes et les fat/aux
De Pythagore et ses suppôts
Révoltaient le palais;
On n'en voyait jamais
Au fond de leur gamelle ;
Vive le son, etc.
Jupiter et son messager,
N'ayant trouvé d'hospitalier
Que le vieux Philémon ,
Humèrent le bouillon
De sa sale gamelle ;
Vive le son. etc.

�699
Dans son ilol, à l'abandon ,
Four premier meuble, Robiusou ,
Avec quelques copeaux
Et des bouts de cerceaux ,
Se fit une gamelle ;
Vive le son , etc.
Amis ! le petit caporal,
A qui tout mets était égal,
Comme un simple troupier ,
A plongé sa cuiller
Dans plus d'une gamelle;
Vive le son, etc.
« A loi, mon gaillard ! puis à moi ; »
D'un mangeur discret c'est la loi.
Chiqueurs. abstenez-vous !
Ou sans dessus-dessous
Je flanque la gamelle ;
Vive le son, etc.
Dans la merluche, un jour, Jean liart
Vit une chique, au lieu de lard.
J'ouah ! fit-il, et d'un bond ,
Du foc à l'artimon ,
Il lança la gamelle;
Vive le son, etc.
Ah ! s'ils avaient le sens commun,
Tous les peuples n'en feraient qu'un:
Loin de s'entregorger,
Ils viendraient tous manger
A la même gamelle ;
Vive le son,
Vive le son,
A la même gamelle ,
Vive le son du chaudron !

Eh bien ! Monsieur.
. Faites-moi passer cela.... Un, deux, trois,
quatre et cinq.... Je n'ai pas besoin d'y regarder de plus
L'ARISTARQUE

�700
près , oh , non ! Eh bien , Monsieur , les trois premiers, le
cinquième et le dernier couplet sont du chevalier de Piis;
tout le reste est de votre façon.
L'AUTEUR. « Pour un point Martin perdit son âne. » Le
quatrième couplet, celui de la fille à tempérament, ne
m'appartient pas. J'avoue la paternité de tous les autres.
Vous y serez pour un pain bénil, pour six jésuites et six
bâtons de Jacob, à moins qu'interprétant lato sensu les paroles de notre pari, vous ne vouliez payer la douzaine des
uns et des autres; je n'y mets pas opposition.
. Allez moi dire! comme il y a, par-ci par-là,

L'ARISTARQUE

quelque chose d'un peu risqué dans vos productions, j'ai
bien cru que ce maudit couplet était de vous... Je m'exécuterai , Monsieur.
La spoliation du couvent de Fontfroide dut précéder celle
de l'église de Saint-Paul, dont il dépendait au siècle dernier.
. Je le crois comme vous ; en tout cas , le second

L'AUTEUR

de ces événements eut certainement lieu en 4794. Voici
dans quels termes cette profanation abominable est rapportée , dans une note du 47"&gt;e livre de l'Histoire de Languedoc :
« Saint Paul Serge est l'apôtre de Narbonne. L'une des égli« ses de cette ville lui est dédiée , et l'on y voit ses reliques.
« Dans ses afflictions, l'homme du peuple implore encore
« l'intercession de saint Paul ; dans ses joies, il le remercie.
« On voulut, en 1794, détruire cet espèce de culte. Le
« représentant du peuple Milhaud, qui avait son séjour
« habituel à Perpignan , vint un jour à Narbonne avec pluie

sieurs compagnies de dragons, et sous le spécieux prê-

te

texte d'une fête républicaine, il réunit les citoyens et les

« gardes nationaux dans l'église cathédrale de Saint-Just,
« nommée alors le Temple de la Raison. Pendant cette céré« monie, il fit monter à cheval les dragons, qui, suivis de
« quelques affidés, accoururent vers l'église de Saint-Paul.
« Ces dragons entrèrent à cheval dans l'église pour proté-

�701
« ger l'enlèvement de la châsse du saint, et aussitôt des
« ouvriers détachèrent du maître-autel cette châsse qui
« renfermait ses reliques. On emploie les hâches et les marte teaux pour cette odieuse profanation ; le tout est enfin
« porté sur la place de l'archevêché, où l'on avait allumé
« un bûcher, dans lequel furent jetées les archives des
« diverses paroisses de la ville. On y plaça aussi et la châsse
« mutilée et les ornements de saint Paul. Comme cette opé« ration n'avait pu être faite sans exciter une grande rumeur
« dans la ville, les personnes religieuses qui n'osaient paie raître, désireuses de conserver quelques débris, envoyè&lt;e rent des enfants qui, sous prétexte de curiosité, recueilliee rent des fragments précieux d'ornements pontificaux,
« d'os, de marbre, etc. Ce fut ainsi, dit-on, que la tête
ee de saint Paul fut sauvée... Cependant les citoyens réunis
ee dans l'église de Saint-Just apprirent ce qui se passait, et
&lt;e malgré les ordres les plus sévères , malgré les menaces de
ee Milhaud, ils sortirent en foule, se précipitèrent sur les
ee reliques qui n'étaient pas encore consumées, et chacun
ee chercha à avoir part à ce pieux larcin. »
Ce que cette relation ne dit pas, Monsieur, et que je
tiens de l'ami Roube, témoin oculaire, c'est que tous les
objets provenant des dévastations de l'église de Saint-Paul
furent apportés sur le marché aux herbes dans un fourgon
d'artillerie.
L'ARISTARQUE. Bah ! l'ami Roube n'était alors qu'un enfant.
L'AUTEUR. C'est vrai, il n'avait que cinq ans ; mais il se
rappelle parfaitement cette circonstance. Il se trouvait parmi
les enfants qui cherchaient à attraper quelque relique ; mais
il n'eut que la chance de mettre la main sur un volume des
Métamorphoses d'Ovide, avec gravures sur bois, qu'il a
encore.
L'ARISTARQUE. Vous confondez, Monsieur, deux faits distincts. La destruction et le pillage de la bibliothèque de

�702
l'archevêché et des livres du chapitre de Saint-Just n'eut pas
lieu ce jour-là , et je crois même que cet acte de
bibliokaiotie , pardonnez-moi cette expression , que l'Omar républicain Milhaud fit accomplir à Narbonne se passa dans la
grande cour du palais , au milieu de laquelle on avait jeté,
des fenêtres du premier étage, une masse énorme de livres
de rebut, tandis que les meilleurs et les plus précieux
avaient été mis de côté par les commissaires, chargés de
cette opération.
. Permettez, Monsieur. L'incendie des reliques de

L'AUTEUR

saint Paul et celles des livres de l'archevêché eurent lieu le
même soir, entre quatre et cinq heures. Il est très-vrai que
les livres furent jetés dans la cour de ce palais, mais ils
furent portés de là sur la place pour y être brûlés.
. La dévastation fut bien moins grande dans

L'ARISTARQUE

l'église cathédrale que dans les autres églises et les couvents
de la ville , parce que par bonheur elle fut affectée au culte
de la Raison. Beaucoup d'ornements furent sauvés du
pillage, et les tableaux échappèrent à l'auto-da-fè philosophique dont ils étaient menacés par la précaution que la
fabrique avait prise de les faire désencadrer et déposer dans
la salle de la rotonde, où on les étendit les uns sur les autres , et dont on mura la porte.
. De quelle église de Narbonne est provenu, Mon-

L'AUTEUR

sieur , le tableau de Saint Charles Borromée, administrant
la communion aux pestiférés de Milan?
. Ce beau tableau, peint, à Rome, sous le

L'ARISTARQUE

pontificat d'Alexandre VII, figurait, avant la révolution,
sur le maltre-autel du grand séminaire des Lazaristes. Il en
fut tiré pour être apporté, comme la plupart des autres,
dans la salle dont j'ai parlé. Quand les églises se rouvrirent,
elles étaient absolument nues. Les fabriciens de beaucoup
de communes rurales qui se trouvaient sans aucun tableau
religieux s'adressèrent pour en avoir au curé constitutionnel

�705
de Saint-Just, et celui-ci leur en livra quelques-uns à leur
choix, pour ainsi dire. La paroisse de Gruissan fut, par
hasard, la mieux partagée : il lui échut le tableau de Mignard, sans que les donataires, et peut-être le donateur
lui-même, eussent conscience du mérite de cette toile. Elle
en a joui jusqu'en 1840, époque à laquelle , à la diligence de
la commission archéologique, ce tableau a été restitué à la
ville de Narbonne, qui en a gratifié le musée. Oh ! pourquoi nos édiles n'en ont-ils pas plutôt fait cadeau à notre
cathédrale ! elle n'aurait rien à envier à la chapelle des Carmélites, qui possède du même peintre un tableau de Sainte
Thérèse, fort estimé. Cette image de la réformatrice de
l'ordre de ces saintes femmes lui fut donnée, dit-on, sous
Louis XV, par la propre fille de ce prince, Louise de France,
qui fit des dons de cette nature à chacune des maisons de
cet ordre, quand elle en eut pris l'habit. Vous rappelez-vous
avoir vu, pendant la grande guerre d'Espagne, de la cavalerie logée dans le cloître de Saint-Just ?
. Parfaitement. Les chevaux y montaient par une

L'AUTEUR

rampe un peu moins roide que l'escalier qu'elle couvrait,
mais cependant bien pénible.
. Eh bien ! sous le pavé de la galerie de ce

L'ARISTARQUE

cloître avaient été cachées les figures du groupe en pierre du
saint sépulcre. On ne les retira de là qu'en 1807. La restauration de ce monument fut faite par les soins de M. Angles ,
nouveau curé de Saint-Just, et il fut placé au fond du collatéral de droite de cette église, où il est aujourd'hui. Mais
je crois qu'on demande après vous ! Une voix féminine vient
de prononcer votre nom.
. Eh! c'est ma domestique. Que mè boulets, Ma-

L'AUTEUR

rie ?
LA SERVANTE. Moussu ! Madamo bous énboyo querré. Abèts
à l'oustal un homè que bous demanda.

. Le connaissez-vous?

L'AUTEUR

�704
Nanni, Moussu ; mais m'a semblât qui pour-

LA SERVANTE.

labo joust la besto un sac d'argén.
L'ARISTARQUE. De l'argent ! allez vite l'en débarrasser !
L'AUTEUR.

Y baou su'l cop.
. C'est donc là votre servante. On dit que

L'ARISTARQUE

vous lui enseignez à faire des vers patois.
L'AUTEUR. C'est une plaisanterie que des voisins ont fait
courir à l'occasion que voici : Le 1er janvier de l'an dernier,
il me passa par la tête, pour amuser la famille de M. Janot,
mon locataire, d'adresser, au nom de ma servante, dans
une petite pièce en vers patois, des souhaits de bonne année
à Marguerite, servante de M. Janot. Cela s'ébruita dans le
quartier, et pour faire endevér ma servante, fille fort simple, en lui disant qu'elle savait faire les vers, on feignit de
croire qu'elle était l'auteur de ceux que j'avais adressés en
son nom à son amie Marguerite.
L'ARISTARQUE. Tout ce que vous faites a un cachet d'originalité qui me plaît. Dites-moi donc un peu ces vers.
.

L'AUTEUR

Je le ferais volontiers si j'en étais content.

Veuillez m'en dispenser; ils ne méritent pas d'être répétés.
. Eh bien, soit! finissons cet entretien. Allez

L'ARISTARQUE

palper les espèces qu'on vous apporte, et moi je vais rentrer à la maison, en passant par la cour de l'hôtel de la
Mairie.
(L'aristarque et l'auteur se relirait dos à dos.)

ERRATA.

Lisez, à la huitième ligne de la page

680,

boopides, au lieu

de gloopiOcs.

Nota. Comme ce volume est déjà très-fort, je me vois dans la nécessité
de renvoyer au second les trois entretiens historiques qu'il me festeà
faire imprimer.

�ERRATA DU PREMIER VOLUME.

i'age XH, ligne 13, après les mots: ô mes concitoyens! lisez- dans
mes compositions.
Page 5, ligne 7, au lieu de leurs lourds capuchons, lisez leur lourd
capuchon
Page 11, lisez ainsi les 20 et 21mc vers :
« Le second était bleu, symbole de constance ,
« Et le troisième blanc, signe de pureté,

Page
Page
Page
Page

!6 , ligne 24 , au lieu de l'énorme lévrier, lisez le grand lévrier.
25, ligne 5, au lieu de héberger, lisez m'héberger.
24 , ligne 13, au lieu de chevriers, lisez bergers.
59, ligne 7 , au lieu de cime rugueuse, Usez lige rugueuse.

Page 43, ligne 25, au lieu de fussent, lisez fût-ce. '
Page 51, ligne 9 , au lieu de pataflaou , lisez palaflasc.
Page 51, ligne 33, au lieu de lévrier, lisez limier.
Page 64, ligne 50, au lieu de voisins inso , Usez voisins insolents.
Page 77. ligne 5, au lieu de avaient imploré, lisez imploraient en mer.
Page 83, ligne 16, au lieu de certes, lisez cerle.
Page 101, ligne 22, au lieu de vieillotte haïssable , lisez matrone hais
sable.
Page 144 , ligne 21, au lieu de n'eussent-ils pas fait, lisez n'eussent-ils
pas faits.
Page 146, ligne 24 , au lieu de péquins, lisez pékins.
Page 171, ligne 28, au lieu de droits, Usez doigts.
Page 211, ligne 2, au lieu de adorateurs, lisez approbateurs.
Page 214, ligne 21, au lieu de sans prendre, lisez sans faire.
Page 215, ligne 22, au lieu de oncques, Usez oncque.
Page 222, ligne 25, au lieu de une religieuse, lisez une cénobite.
Page 252, ligne 20, au lieu de ne l'était pas, lisez ne l'était pas.
Page 251, ligne 15, au lieu de auprès, Usez tout près.
Page 287, ligne 18, au lieude procurés, lisez procuré.
Page 318, ligne 20, au lieu de ne vous tire, lisez ne vous tirât.
Page 319, ligne 13 , au Heu, de Trissotin, lisez Vadius.

�Page 523, ligne 17, au lieu de acceptation , lisez acception.
Page 341, ligne I, au lieu de les pieds, lisez le pied.
Page 544 , ligne 11, au lieu de sont l'occasion , lisez est l'occasion.
Page551, ligne 29, au lieu de être fait, lisez être réalisé.
Page 559, ligne 8, au lieu de tous les immondices, lisez toutes.
Page 362, ligne 50, au lieu de pour un autre , lisez par un autre.
Page 578, ligne 35, au lieu de couronnes, lisez couronne.
Page 592, ligne 55, au lieu de recurer, lisez recreuser.
Page 598, ligne 21 . au lieu de en Espagne, dont, lisez en Espagne,
royaume dont.
Page403, ligne 51, au lieu deel leur ordonna, lisez leur ordonna.
Page 412 , ligne 51, au lieu de au nord, lisez au midi.
Page 426 , ligne 27, au lieu de s'est donnée , lisez s'est donné.
Page 452, ligue 9, au lieu de je me rappellerai, lisez je me souviendrai.
Page 455, ligne 15, au lieu de secouée, lisez secoué.
Page 461, ligne 16, au lieu de je me les souviendrai, lisezje m'en souviendrai.
Page 497, ligne 11, au lieu de IVe siècle, lisez XIVe siècle.
Page 555, ligne 15, au lieu de je me rappelle, lisezjcme souviens.
Page 559, ligne 55, au lieu de lui ont été, lisez leur ont été.
Page 512, ligne 29, au lieu de quelques, lisez quelque.
Page 519 , ligne 27, au lieu de que m'a fourni, lisez que m'a fournie.
Page 559, ligne 15, au lieu de ils sont revêtus, lisez elles sont revêtues.
Page 571, ligne 14 , au lieu de que l'on pense, lisez que chacun pense.
Page 576, ligne 2 , au lieu de faisant fonction, lisez ayant charge.
Page 589, ligne 9, au lieu de à Naple, lisez dans Naple.
Page 589, ligne 17, au lieu de encore debout , lisez encor debout.
Page 625, ligne 20, au lieu de fourni, lisez fournie.
Page 641, ligne 54 , au lieu de concédés, lisez concédé.
Page 649, ligne 25, au lieu de ne pouvaient, lisez ne pouvaitPage 654, ligne 9, au lieu de ne succédât pas, lisez ne succédât.
Page 656, ligne 18, au lieu de nous expliquent, lisez nous explique.
Page 665, ligne 19, au lieu de armenlario, lisez armamentario.
Page 668, ligne 15, au lieu de pour revenir, lisez pour en revenir.
Page 672, ligne 14 , au lieu de Aussi le serment, lisez Ainsi le serment.
Page 702, ligne H, au lieu de celle des livres, lisez celui des livres.
Page 704, supprimez 1er rata qui est à la fin de la page.

�Table des Matières du premier volume.

Pages.

Premier avant-propos
Second avant-propos
Préface générale
Les Arpenteurs
Sigean sauvé
La Fête de Notre-Dame du Cros
Le Retour de la Fête de Sigean
Réponse à quelques objections faites à l'auteur
Lamentations du Poète narbonnais
ENTRETIENS HISTORIQUES. — Préambule
Premier entretien
Deuxième entretien
Troisième entretien
'.
Quatrième entretien, contenant la Légende de saint
Paul Serge
• Cinquième entretien, contenant la défense de MM. Alaux
et Birat
Errata du premier volume

I
IV
AÏ
ï
73
Ï5(.)
241
245
255
257
265
29o
525
397
338
705

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              <text>&lt;em&gt;Po&amp;eacute;sies narbonnaises en fran&amp;ccedil;ais et en patois, suivies d'entretiens sur l'histoire, les traditions, les l&amp;eacute;gendes, les moeurs, etc., du pays narbonnais&lt;/em&gt; (volume 1) / par H. Birat</text>
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              <text>&lt;p&gt;Recueil de diff&amp;eacute;rents textes po&amp;eacute;tiques d'Hercule Birat, accompagn&amp;eacute;s d'entretiens en prose entre l'auteur et "l'artistarque", proposant un dialogue sur la qualit&amp;eacute; de son &amp;oelig;uvre. Ces textes nous&amp;nbsp;renseignent&amp;nbsp;sur la grande comme sur la petite Histoire ainsi que sur les m&amp;oelig;urs et l&amp;eacute;gendes du Narbonnais&lt;/p&gt;&#13;
&lt;p&gt;Autres ressources li&amp;eacute;es :&lt;/p&gt;&#13;
&lt;p&gt;Po&amp;eacute;sies narbonnaises, suivies d'entretiens sur le Narbonnais (Volume 2) / d'Hercule Birat : &lt;a href="http://www.occitanica.eu/omeka/items/show/612"&gt;http://www.occitanica.eu/omeka/items/show/612&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;</text>
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          <name>Portail</name>
          <description>Le portail dans la typologie Occitanica</description>
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          <name>Contributeur</name>
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              <text>CIRDOC - Institut occitan de cultura</text>
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      <name>Hercule Birat</name>
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      <name>Poésie occitane</name>
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